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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


LIII<    ANNÉE.    -    TROISIÈME     PÉRIODE 


Ton  4a.  —  1*'  simMBRE  1883. 


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fnit.  ^  Tjv*  A.  QumdM»  7,  nu  fftliÉBfn» 


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REVUE 


DES 


DEUX  MONDES 


■  ♦g»  ■ 


LUI*  ANNÉE.  —  TROISIÈME  PERIODE 


/    7 

TOME   CINQUANTE  NEFYI^ME 


PARIS 


BUREAU   DE  LA  REVUE  DES  DEUX   MONDES 
KUi    DK    l'univbbsit^,    4  5 

1883 


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MON   FRÈRE   YVES 


TROISlèllB     PARTIS    (1). 


Novembre  1880. 

LI. 

...  Un  peu  plus  de  deux  ans  après. 

Petit  Pierre  avait  froid.  Il  pleurait,  en  tenant  ses  deux  petites 
mains,  qu'il  essayait  de  cacher  sous  son  tablier.  11  était  dans  une 
rue  de  Brest,  avant  jour,  un  matin  de  novembre,  sous  la  pluie  fine. 
Il  se  serrait  contre  sa  mère,  qui,  elle  aussi,  pleurait. 

Elle  était  là,  à  ce  coin  de  rue,  Marie  Kermadec,  attendant,  rôdant 
dans  l'obscurité  comme  une  mauvaise  femme.  Yves  rentrerait-il?.. 
Où  était-il?. •  où  avait-il  passé  sa  nuit? dans  quel  bouge?..  Retourne- 
rait-il au  moins  à  son  bord,  à  l'heure  du  coup  de  canon,  à  temps 
pour  l'appel? 

D'autres  femmes  attendaient  aussi. 

Une  passa  avec  son  mari,  un  quartier-maître  comme  Yves;  il 
sortait  ivre  d'un  cabaret  qu'on  venait  d'ouvrir.  Il  essaya  de  mar- 
cher, fit  quelques  pas,  puis  tomba  lourdement  à  terre,  avec  un  bruit 
lugubre  de  sa  tète  contre  le  granit  dur. 

—  Ahl  mon  Dieul  pleurait  la  femme;  Jésus,  sainte  vierge  Marie, 
ayez  pitié  de  nousl..  Jamais  je  ne  l'avais  vu  comme  ça  encore I 

Marie  Kermadec  l'aida  à  le  remettre  debout.  Il  avait  une  jolie 
figure  douce  et  sérieuse. 

—  Merci,  madame  I 

(1)  Voyez  )A  Revue  du  i*'  et  du  15  août. 


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6  HETTTE  DES  DEUX  UÙVWB» 

Et  la  femme  a)Dtmua  de  le  faire  marcher,  en  le  soutenant  de 
toutes  ses  forœs. 

Petit  Pierre  pleurait  assez  doucement,  comme  comprenant  déjà 
qu'une  honte  pesait  sur  eux,  et  qu'il  ne  fallait  pas  faire  de  bruit, 
baissant  sa  petite  tête,  et  cachant  toujours  sous  son  tablier  ses  pau- 
Tres  petites  nains  qui  ament  ffoid»  11  était  assez  bien  couvert 
pourtant,  mais  il  y  avait  longtemps  qu'il  était  là,  tranquille,  à  ce 
coin  de  rue  humide.  Les  lanternes  à  gaz  venaient  de  s'éteindre,  et 
il  faisait  très  noir.  Pauvre  petite  plante  saine  et  fraîche,  née  dans 
les  bois  de  Toulven,  comment  était-il  venu  s'échouer  dans  cette 
misère  de  la  ville?  Il  ne  s'expliquait  pas  bien  ce  changement,  lui; 
il  ne  pouvait  pas  comprendre  encore  pourquoi  sa  mère  avait  voulu 
suivre  son  mari  dans  ce  Brest,  et  habiter  un  logis  sombre  et  froid, 
au  fond  d'une  cour,  dans  une  des  rues  basses  a  voisinant  le  port. 

Un  autre  passa;  il  battait  sa  femme,  celui  ci,  il  ne  voulait  pas  se 
laisser  ramener,  et  c'était  horrible.  Marie  poussa  un  cri,  en  enten- 
dant le  bruit  creux  d'un  coup  de  poing  frappé  dans  une  poitrine;  et 
puis  elle  se  cacha  la  figure,  n'y  pouvant  rien.  Mon  I  Yves  n'eu  était 
jamais  arrivé  là,  lui.  Mais  estrce  que  cela  viendrait?  est-ce  qu'il 
faudrait  aussi,  un  de  ces  jours,  descendre  jusqu'à  cette  dernière 
misère? 

LIT. 

Yves,  à  la  fin,  parut,  marchant  droit,  cav^ré,  la  tôte  haute, 
mais  l'œil  atone,  égaré.  Il  vit  sa  femme,  mais  passa  skos  en  avoir 
Tair,  lui  jetant  uo  mauvais  regard  trouble» 

—  Ce  n'était  phis  l«i!  coanne  il  le  disait  lui-même,  après,  dans 
les  bons  momens  de  repentir  quHl  avait  encore* 

Ce  n'était  plus  lui,  en  eflet  :  c'étut  la  béte  sauvage  que  l'ivresse 
réveillait,  cpand  sa  vraie  âme  était  obscurcie  et  dispitrue. 

Marie  se  garda  de  dire  un  mot,  non-seulement  de  faire  un 
reproche,  mais  même  de  supplier.  Il  ne  fallait  rien  dire  à  Yves 
drâs  ces  momens  où  sa  tète  ^it  perdve  :  il  serait  reparti  encore. 
Elle  savait  cela;  elle  était pliée  à  ce  silence. 

Elle  suivit,  tête  basse,  sous  la  pluie,  traînant  par  la  main  pelit 
Pierre,  qui  tâchait  de  pleurer  encore  plus  doucement  depuis  qu'il 
avait  vu  son  père  et  qui  mouillait  ses  pauvres  petits  pieds  dans  la 
boue  du  ruisseau.  Cornaient  avait*elle  pu  le  laisser  marcher  ainsi, 
et  même  le  faire  sortir,  comme  cela,  avant  jour?  A  quai  pensait- 
elle  donc?  où  avait-elle  la  tête  7.  •  Et  elle  le  prit  à  son  coa,le  réchauif- 
fant  contre  elle,  l'embrassant  avec  amour. 

Yves  fit  mine  de  passer  devant  sa  porte,  pour  voir,  —  facétie  de 
brute,  —  puis  regarda  derrière  lui  sa  femme  avec  un  sourire  stu- 


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MOIV  FBÂRE  TTES.  7 

pîde  qui  faisait  mal,  comme  pom*  dire  :  —  Cétail  tme  plaisanterie 
que  je  te  faiws;  mais,  ta  vois,  je  vais  rentrer. 

Elle,  le  suivit  de  loin,  se  dissimulant  le  lourdes  murs  de  Fesca-^ 
lier  Boir,  se  faisant  petite,  humble.  Heureusement  il  u'était  pas  jour 
encore,  et  sans  doute*  les  voisins  ne  seraient  pas  levés  pour  étr^ 
témoins  de  cette  honte. 

ENe  entra  après  lui  dans  leur  chambre  et  ferma  la  porte. 

Pas  de  feu,  un  air  de  misère  qui  prenait  au  cœur. 

La  chandelle  allumée,  Marie  vit  qu'Yves  avait  encore  tout  déchiré 
ses  vétemens  neufs,  qu'elle  avait  une  première  fois  raccommodés 
avec  tant  de  soin  ;  et  puis  son  grand  col  bleu  était  froissé  et  ma«» 
culè,  et  son  tricot  à  raies,  les  mailles  rompues^  baillait  sur  sa  poi-*' 
trioe. 

H  allait  et  venait,  tournant  comme  une  kête  enfermée,  déran- 
geant, chavirant  brusquenoent  les  choses  qu'elle  avait  rangées,  lee 
morceaux  de  pain  qu'elle  avait  économisés. 

EMe,  ayant  recouché  leur  enfant  dans  son  berceau  et  Tayanl  bien 
couvert,  faisait  semblant  de  s'occuper  des  choses  de  leur  ménage. 
D  felhiit  avoir  un  air  naturel  dans  ce  cas-là;  autrement,  si  on  sem- 
blait trop  s'occuper  de  lui,  il  s'exaspérait  tout  à  coup,  comme  un- 
fauve  qui  a  senti  du  ^ang  ;  et  il  voulait  repartir.  Et  quand  une  fois 
il  avait  dit  :  —  Eh  bleu!  je  m'en  vais,  je  m'en  vais  retrouver  mes 
camarades^,.,  il  s'en  allait  avec  un  entêtement  de  brute;  il  n'y  avwt 
pli»  ni  force,  ni  prières,  ni  larmes  capables  de  le  retenir. 

un. 

Quelquefois  Yves  tombait  tout  à  coup  comme  un  mort  et  dor- 
mait plusieurs  heures,  puis  c'était  flni.  Gela  dépendait  de  l'espèce 
d'alcool  qu'il  avait  pris.  D'autres  fois,  il  tenait  bon,  on  ne  sait 
comment,  et  s'en  retournait  sur  son  navire,  dans  le  port,  a  à  la 
Réserve,  »  faire  tant  bien  que  mal  son  service. 

Ce  malin-là,  quand  il  fut  sept  heures,  Yves,  un  peu  dégrisé, 
ayant  eu  l'idée  de  lui-même  de  tremper  sa  tête  dans  de  Teau  gla- 
cée, sortit  et  prit  le  chemin  de  l'arsenal. 

LIV, 

Alors  Marie  s'assît,  brisée,  anéantie,  auprès  du  petit  berceau  o4 
leur  Ms  venait  de  se  rendormir. 

Plir  les  fenêtres  sans  rideaux  une  tueur  bknche  commençait  à 
emrer,  une  lueur  p&h,  pâle,  qui  domait  froid. 

Encore  un  jour  I  —  En  bas,  dans  la  rue,  on  entendait  ce  bruit  csrac- 


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8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

téristique  des  bas  quartiers  de  Brest  aux  heures  à' embauchée:  des 
milliers  de  sabots  de  bois  martelant  les  payés  de  graait  dur.  Les 
ouvriers  rentraient  dans  le  port  de  guerre,  s'arrêtant  en  chemin 
pour  boire  encore  de  Teau-de-vie,  dans  des  cabarets  à  peine  ouverts 
gui  mêlaient  au  jour  naissant  les  lueurs  sales  de  leurs  petites 
lampes. 

Marie  restait  là,  immobile,  percevant  avec  une  espèce  d'acuité 
douloureuse  tous  ces  bruits  déjà  familiers  des  matins  d'hiver  qui 
montaient  de  la  rue,  voix  noyées  d'alcool  et  grouillemens  de  sabots. 
C'était  dans  une  de  ces  vieilles  maisons  hautes  d'étage,  profondes, 
immenses,  avec  des  cours  noires,  des  murs  de  granit  brut,  épais 
comme  des  remparts,  renfermant  toute  sorte  de  moude,  ouvriers, 
vétérans,  marins  ;  —  au  moins  trente  ménages  d'ivrogfies.  Il  y  avait 
quatre  mois,  —  depuis  qu'Yves  était  revenu  des  Antilles,  —  qu'elle 
avait  quitté  Toulven  pour  venir  habiter  là. 

Une  clarté  plus  blanche  entrait  par  les  vitres,  tombait  sur  ces 
murs  délabrés  et  sordides,  pénétrait  peu  à  peu  toute  cette  grande 
chambre  où  leur  modeste  petit  ménage,  aujourd'hui  tout  en  désordre, 
semblait  perdu.  —  Décidément  c'était  le  jour;  elle  alla,  par  écono- 
mie, souffler  sa  chandelle,  et  puis  revint  s'asseoir. 

Qu'allait-elle  faire  de  sa  journée?  Travaillerait-elle  aujourd'hui? 
Non,  elle  n'en  avait  pas  le  courage,  et  puis,  à  quoi  bon? 

Encore  un  jour  qu'il  faudrait  passer  sans  feu,  avec  la  mort  dans 
le  cœur,  à  regarder  tomber  la  pluie  et  à  attendre!..  Attendre, 
attendre  avec  une  anxiété  qui  croîtrait  d'heure  en  heure,  attendre 
la  tombée  de  la  nuit,  le  moment  où  le  martellemeat  des  sabots 
recommencerait  en  bas  dans  la  rue  grise,  la  débauchée.  Car  Yves 
et  les  autres  marins  dont  les  navires  étaient  dans  le  port  sortaient 
en  même  temps  que  les  ouvriers  de  l'arsenal,  et  alors,  elle,  chaque 
soir,  appuyée  à  sa  fenêtre,  regardait  passer  ce  flot  d'hommes,  les 
yeux  inquiets,  fouillant  le  plus  loin  possible  dans  tous  ces  groupes, 
cherchant  celui  qui  lui  avait  pris  sa  vie. 

Elle  le  reconnaissait  de  loin,  à  sa  haute  taille  droite,  à  sa  car- 
rure; son  col  bleu  dominait  les  autres.  Quand  elle  lavait  décou- 
vert, marchant  vite,  se  hâtant  vers  le  logis,  il  lui  semblait  que  son 
pauvre  cœur  se  desserrait,  qu'elle  respirait  mieux;  quand  elle 
l'avait  vu  enfin  au-dessous  d'elle  entrer  par  la  vieille  porte  basse, 
elle  était  presque  heureuse.  Il  arrivait;  — et  quand  il  était  là  et  qu'il 
les  avait  embrassés  tous  deux,  elle  et  le  petit  Pierre,  le  danger  était 
fini,  il  ne  ressortait  plus. 

Mais  s'il  tardait  à  paraître,  peu  à  peu  elle  sentait  l'angoisse 
l'étreindre...  Et  quand  l'heure  était  passée,  la  nuit  venue,  la  foule 
des  hommes  dispersée,  et  que  lui  n'était  pas  rentré,  oh  !  alors  com- 
mençaient ces  soirées  sinistres  qu'elle  connaissait  si  bien,  ces  soi- 


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^ 


MON   FRERE  YYES.  9 

rëes  mortelles  d'attente  qu'elle  passait,  la  porte  ouverte,  assise 
dans  une  chaise,  les  mains  jointes,  à  dire  des  prières,  Toreille  ten- 
due à  tous  les  chants  de  matelots  qui  venaient  du  dehors,  tremblant 
à  tous  les  bruits  de  pas  qu'elle  entendait  dans  l'escalier  noir. 

Et  puis,  très  tard,  quand  les  autres,  les  voisines,  étaient  couchées 
et  ne  pouvaient  plus  la  voir,  elle  descendait;  sous  le  froid,  sous  la 
pluie,  elle  s'en  allait  comme  une  insensée  attendre  aux  coins  des  â 

rues,  écouter  aux  portes  des  bouges  où  l'on  buvait  encore,  coller 
sa  joue  pâlie  aux  vitres  des  cabarets.  •• 

LV. 

• 

Petit  Pierre  dormait  toujours  dans  son  berceau,  pour  latf râper 
son  pauvre  petit  sommeil  perdu  d'avant  jour.  —  Et,  ce  matin-là,  sa 
mère  aussi  s'était  assoupie  près  de  lui  dans  sa  chaise^  accablée 
qu'elle  était  de  fatigue  et  de  veille. 

Le  grand  jour  pâle  était  tout  à  fait  levé  quand  elle  se  réveilla,  l 

les  membres  engourdis,  ayant  froid.  En  reprenant  ses  idées,  vite 
elle  retrouva  son  angoisse. 

Pourquoi  avait-elle  quitté  Toulven?  Pourquoi  s'était-elle  mariée? 
Pauvre  fi(^e  de  la  campagne,  que  faisait-elle  dans  ce  Brest,  i  ù  on 
regardait  son  costume  de  paysanne?  Pourquoi  était-elle  venue  Irai- 
ner  dans  les  rues  de  la  ville  sa  grande  collerette  blanche,  souvent 
trempée  de  pluie,  que,  par  désespérance,  par  dégoût  de  tout,  elle 
laissait  maintenant  pendre  toute  fripée  et  sans  apprêt  sur  ses 
épaules  7 

Elle  avait  épuisé  tous  les  moyens  pour  ramener  Yves*  ïl  était 
encore  si  doux,  si  bon,  il  aimait  tant  son  petit  Pierre  dans  ses  i 

momens  raisoncables,  que  souvent  elle  s'était  reprise  à  espérer!  U 
avait  des  repentirs  très  sincères,  qui  duraient  plusieurs  jours;  iii 
c'étaient  des  jours  de  bonheur. 

—  Il  faut  me  pardonner,  disait-il,  tu  vois  bien  que  ce  n'était  plu 
moil 

Et  elle  pardonnait;  alors  on  ne  se  quittait  plus;  quand  par  ha^^ard 
il  faisait  un  peu  beau  temps,  on  habillait  petit  Pierre  dans  ses  habits 
neufs,  et  on  allait  se  promener,  tous  les  trois,  dans  Brest. 

...  Et  puis,  un  beau  soir,  Yves  ne  rentrait  pas,  et  c'était  à  recom- 
mencer, il  fallait  retomber  dans  ce  désespoir. 

Cela  allait  de  mal  en  pis;  le  séjour  à  Brest  exerçait  sur  lui  cette 
même  influence  qu'il  a  d'ordinaire  sur  tous  les  marins.  Mainte- 
nant c'était  chaque  semaine  ;  cela  devenait  une  .habitude.  Â  quoi 
boa  espérer? 

Il  n'y  avait  plus  d'argent  dans  leur  tiroir.  Gomment  faire?  En 
emprunter  à  ces  femmes,  les  voisines,  qui  de  temps  en  temps  • 

I 


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10  BEYUB  0ES  iOBL  MONDES. 

buittient  aussi,  et  qu'elle  dédaignait  deconualtre  ;  elle  en  aurait  tiiûp 
jiontel  Pourtant  elle  élait  à  bout  de  moyens  pour  cacher  sa  détresse 
à:ses  parens,  qui  ne  savaie&t  rien,  «ux,  et  qui  s'étaient  niis  à  aimer 
Yves  comme  leur  vrai  fils. 

Eh  bietil  elle  te  leur  dirait  qu'il  n'en  était  pas  digne.  Une  révolte 
se  faisait  en  elle.  £lle  le  laisserait,  cet  homme;  c'était  trop  à  la  fin, 
et  il  n'avait  pas  de  cœur^. 

.    LVL 

Et  pourtant,  si  I  quelque  chose  lui  disait  qu'il  en  avait,  du  cœur, 
mais  qu'il  était  un  grand  enfant  que  la  vie  de  la  mer  avait  perdu* 
Avec  UB  attendrissement  très  doux,  elle  retrouvait  sa  figure  noble  et 
tranquille,  sa  voix,  son  sourire  des  bons  momens  où  il  était  sage«.. 

L'abandonner?.,  k  cette  idée  qu'il  s'en  irait  seul,  tout  à  fait 
perdu  alors,  et  jetant  tout  au  diable,  livré  à  ses  vices  et  à  ceux  des 
autres,  recoaunencer  sa  vie  de  débauches  avec  d'autres  femmes, 
naviguer  au  loin,  puis  vieillir  seul,  délaissé,  épuisé  par  l'alcool !•• 
oh!  à  cette  idée  de  le  quitter,  elle  était  prise  d'une  angoisse  plus 
horrible  que  tout;  elle  sentait  qu'elle  était  rivée  à  lui  maintenant 
par  un  lien  plus  fort  que  toute  raison,  que  toute  volonté  humaine. 
Elle  l'aimait  éperdament,  sans  avoir  conscience  de  la  grandeur  de 
son  amour...  Mon,  plutôt,  si  elle  ne  pouvait  pas  l'en  retirer,  elle  se 
laisserait  rouler  avec  lui  dans  la  dernière  fange  pour  l'avoir  encore 
dans  ses  bras  jusqu'à  l'heure  de  nu)urij:« 

LVII. 

Petit  Pierre  n'aimait  pas  du  tout  Brest,  lui;  il  trouvait  que  c'était 
vilain  et  que  c'était  noir. 

11  y  demeurait  seulement  depuis  quatre  mois,  et  déjà  ses  joues 
rondes  avaient  un  peu  pâli  sous  leur  teinte  brune.  Avant  elles  étaient 
pareilles  à  ces  brugnons  très  mûrs  des  pays  du  Midi,  qui  sont  d'une 
couleur  chaude  et  dorée,  d'un  rouge  taché  de  soleil. 

Ses  yeux  étaient  noirs  et  brillaient  d'un  éclat  de  jus,  comme 
ceux  de  sa  mère,  entre  de  très  longs  cils  charmans.  Dans  ses  petits 
jsourcils,  il  y  Avait  déjà  quelque  chose <le{;rave,  qui  était  d  Yves. 

Il  était  beau  à  peindre,  avec  son  expression  réfléchie,  et  ce  petit 
air  mâle  et  décidé  qu'il  prenait  déjà  conmie  un  grand  garçon. 

De  temps  en  temps,  il  avait  bien  encore  des  momens  de  galté 
1res  bruyante;  il  sautait,  sautait  tout  autour  de  la  chambre  triste, 
en  faisant  beaucoup  de  tapage. 

Mais  cela  ne  lui  venait  plus  aussi  souvent  qu'à  Toulven.  —  Il 
4r#grettait»4aAS  sou  jpetit  souvenir  encore  vaguer,  il  regrettait  les 


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MOU  FRàM  TTU.  ML 

petits  camarades  (hi*  sentier  de  hêtres,  et  les  cajoleries  de  ses 
grands-parens^  et  les  chaiœoDS  de  sa  TÎeitle  graod'mëreu  L44;^i6 
tout  le  monde  s'occupait  de  iiiit  tandis  qu'ici  il  était  presque  tou* 
jeiurs  tout  seul. 

Non,  il  n'aimait  pas  ki  Tille.  Et  pats  it  aTsit  toujours  froid,  daas 
cette  chauibte  nue  et  dai»  ces  vieui  escaliers  de  pierre^ 

LYIII. 

—  Il  faut  me  paHoiiTier;  tu  ?oisbieu  que  ce  n'^était  plus  moi. 
Quand  une  fois  Yfes  avait  dit  cela,  tout  était  bien  fini  ;  mais  c'était 

souYent  très  long  à  venir.  Lorsque  Fiyresse  était  passée,  pendant 
deux  ou  trois  jours  il  restait  sombre,  merne,  ne  parlant  pVus  jus- 
qu'au moment  où  son  sourire  s'épanouissait  de  nouveau  tout  à  coup 
à  propos  d'un  rieo,  avec  une  expressioo  de  corifuatou  très  enlan- 
tine.  —  ^lors  le  ciel  se  rouvrait  pour  la  pauvre  Marie,  et  elle  kâsou- 
riait,  elle  aa»H,  d'une  façon  particulière,  sans  jamais  dke  un  mot 
de  reproche  ;  et  c'était  la  fin  de  l'épreuve. 
Une  fois,  elle  osa  lui  demander  très  doucement  : 

—  Au  moins  ne  reste  pas  trois  jours  à  bouder  après.,  quand  c'est 
passé. 

Et  lui,  encore  plus  bas,  avec  vm  demi-sourire  très  naïf,  la reg^r* 
dant  (k  côté,  tout  confus  : 

—  Ne  pas  rester  trois  jours  à  bouder,  tu  dis?..  Same,  est*ceque  tu 
crois  que  je  suis  bien  content  de  moi  quand  j.'ai  fait  de  ces  coups,., 
comme  ceux-là?  Atil.^mais  ça  n'est  pas  contre  toi,  ma  pauvre  Marie, 
bien  sûr  I 

Alors  elle  s'appi-ocha  plus  près,  s'appuyant  contre  son  épaule,  et 
lui,  voyant  ce  qu'elle  voulait,  l'embrassa. 

—  0  la  boisson!  la  boisson!.,  dit-il  lentement,  ses  yeux  se 
détournant  &  demi  fermés  avec  ime  expression  farouche,  mon  père  I 
mes  frères  !..  i  présent,  c'est  mon  touri 

Il  n'avait  encore  jamais  rien  dit  de  pareil.  Ce  vice  terrible,  il 
n'en  parlait  jamais,  et  il  semblait  qu'il  ne  s'en  inquiétât  pas. 

...  Comment  ne  pas  avoir  encore  de  petits  momens  d'espoir  quand 
on  le  Toyait  ensuite  si  sage,  si  soumis,  jouant  au  coin  du  feu  avec 
son  fils;  puis,  quittant  tout  k  fait  ses  façoos  de  seigneur,  ayant 
pour  sa  femme  mille  petites  prévenances  deuces,  afin  de  lui  faire 
oublier  sa  peine? 

CSemment  croire  que  cet  Y^pee^à  pomrait  bientôt,  et  fatalement, 
redevenir  Vautrey  celui  des  fUMrvais  jours,  l'Yves  au  regard  terne, 
ITves  morne  et  brutal,  la  bête  égarée  d'alcool,  que  rien  ne  touche* 
rait  plus?  Alors  Marie  l'entourait  davantage  de  sa  tendresse,  concen- 
trait sur  lui  toute  sa  force  de  volonté^  te  veillait  comme  un  petit 


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12  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

enfant,  tremblait  en  le  suivant  des  yeux  quand  seulement  il  des- 
cendait dans  cette  rue  où  passaient  les  camarades  à  grand  col  bleu, 
et  où  s'ouvraient  les  portes  des  bouges. 

...  A  terre,  Yves  était  perdu;  il  le  sentait  bien  lui-même,  et  se 
disait  tristement  qu'il  fallait  essayer  de  repartir. 

Il  avait  grandi  sur  mer,  au  hasard,  à  la  façon  des  plantes  sau- 
vages. On  ne  s'était  guère  occupé  jamais  de  lui  donner  des  notions 
de  devoir,  ni  de  conduite,  ni  de  rien  au  monde.  Moi  seul  peut-être, 
moi,  que  sa  destinée  et  une  prière  de  sa  mère  avaient  mis  sur  son 
chemin,  j'avais  pu  lui  parler  de  ces  choses  nouvelles,  mais  trop  tard 
sans  doute,  ou  trop  vaguement.  La  discipline  du  bord,  c'était  là 
le  grand  frein  qui  avait  conduit  seul  sa  vie  matérielle,  la  maintenant 
dans  cette  austérité  rude  et  saine  qui  fait  les  matelots  forts. 

La  terre  avait  été  longtemps  pour  lui  un  lieu  de  passage  où  on 
devenait  libre  et  où  il  y  avait  des  femmes  ;  on  y  descendait  comme 
en  pays  conquis,  entre  les  longs  voyages  ;  alors  on  avait  de  l'ar- 
gent, et,  dans  les  quartiers  de  plaisir,  on  faisait  tout  plier  devant 
ses  caprices  et  sa  force. 

Mais  vivre  d'une  vie  régulière,  avec  un  petit  ménage,  compter 
ses  dépenses  chaque  jour,  se  conduire  soi-même  et  songer  au  len- 
demain, ses  allures  de  matelot  ne  cadraient  plus  avec  ces  obliga- 
tions imprévues.  D'ailleurs,  autour  de  lui,  dans  ce  Brest  abâtardi 
et  pourri,  l'alcool  semblait  suinter  des  murs  avec  l'humidiiè  mal- 
saine. Alors  il  tombait  tout  à  fait  bas,  comme  tant  d'autres  qui,  eux 
aussi,  avaient  été  bons  et  braves  ;  il  s'avilissait,  se  ravalait  peu  à 
peu  au  niveau  de  ce  peuple  d'ivrognes  ;  et  sa  débauche  devenait 
repoussante  et  vulgaire  comme  une  débauche  d'ouvrier. 

LIX. 

...  Dn  jour,  je  reçus  une  lettre  qui  m'appelait  au  secours. 

Elle  était  très  simple,  et  ressemblait  beaucoup  à  celle  d'un  enfant  : 

tt  Mon  bon  frèro, 

((  Je*  ne  sais  comment  vous  dire,  mais  c'est  vrai,  je  me  suis  mis 
à  boire.  Aussi  je  ne  voulais  pas  demeurer  dans  Brest,  vous  le  savez 
bien,  car  j'avais  peur  de  cette  chose. 

tt  J'ai  déjà  été  puni  trois  fois  de  fers  à  la  Réserve,  et  maintenant 
je  ne  sais  plus  comment  me  débarrasser  du  bâtiment,  car  je  vois  bien 
qu'en  restant  à  bord  il  m' arrivera  quelque  malheur. 

((  Mais  il  me  semble  que  si  je  pouvais  embarquer  encore  près  de 
vous,  ce  serait  tout  à  fait  ce  qu'il  me  faudrait.  Mon  bon  frère,  puisque 
vous  êtes  bientôt  pour  repartir,  si  vous  pouviez  venir  à  Brest  pour 


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MON  FRERE  YTES.  13 

me  prendre,  je  serais  bien  mieux  qu'id,  et  pour  sûr  cela  me  sau- 
verait. 

a  Yous  m'avez  fait  bien  mal  en  me  disant  sur  votre  lettre  que 
je  n'aimais  pas  ma  femme  ni  mon  fils,  car,  pour  elle  et  mon  petit 
Pierre,  je  ferais  tout, 

«  Oui,  mon  bon  frère,  j'ai  pleuré  et  je  pleure  encore  dans  le 
moment  que  je  vous  écris,  et  je  ne  vois  plus,  avec  les  larmes  qui 
me  sont  dans  les  yeux. 

c(  Je  n'espère  que  vous  voir  venir.  Je  vous  embrasse  de  tout  mon 
cœur,  en  vous  priant  de  ne  pas  oublier  votre  frère,  malgré  tous  les 
chagrins  qu'il  vous  donne. 

tt  Bien  à  vous. 

tt  Yves  Kermadec.  » 


LX. 

Un  dimanche  de  décembre,  je  revins  à  Brest  sans  être  annoncé  et 
je  descendis  dans  le  quartier  bas  de  la  Grand'Rue,  cherchant  la 
maison  d'Yves.  En  lisant  les  numéros  des  portes,  je  longeais  toutes 
ces  hautes  constructions  de  granit,  qui  sont  d'anciennes  maisons  de 
riches  tombées  aux  mains  du  peuple  :  en  bas,  partout  des  cabarets 
ouverts  ;  en  haut,  des  fenêtres  à  rideaux  de  pauvres,  avec  de  der- 
nières fleurs  maladives,  sur  les  appuis;  des  chrysanthèmes  morts, 
dans  des  pots. 

C'était  le  matin.  Des  bandes  de  matelots  circulaient  déjà,  dans 
leur  belle  tenue  propre,  chantant,  commençant  la  fête  du  dimanche. 

On  respirait  une  brume  blanche,  une  fraîcheur  humide,  —  sen- 
sation nouvelle  de  l'hiver.  —  Comme  j'arrivais  de  l'Adriatique, 
encore  ensoleillée,  les  teintes  de  ce  Brest  me  semblaient  plus  grises. 

Au  n""  15i,  —  au-dessus  de  l'enseigne  :  A  la  Pensée  du  beau 
canonnier^  —  je  montai  trois  étages  d'un  vieil  escalier  immense,  et 
trouvai  la  chambre  des  Kermadec. 

On  entendait  de  la  porte  le  bruit  régulier  d'un  berceau.  Petit 
Pierre,  bien  gâté  tout  de  même,  avait  gardé  cette  habitude  de  se 
faire  endormir,  et  Yves,  seul  avec  son  fils,  était  assis  près  de  lui,  le 
berçant  d'une  main,  très  lentement. 

II  leva  son  regard  triste,  ému  de  me  voir,  mais  osant  à  peine 
venir  à  moi,  son  expression  disant  :  a  Ahl  oui,  frère,  je  sais,  vous 
venez  pour  me  prendre;  c'était  bien  ce  que  j'avais  demandé,  mais 
mais  je  ne  vous  attendais  peut-être  p^  si  vite;  et,  de  m'en  aller, 
cela  va  me  faire  souilrir...  » 


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ft&  BEYUE  Dm  DEUX  MONDES. 

r  Pbyaiquemem^  Yves  avait  changé  beaucoup.  Il  était  devenu  plus 
pâle  ;  à  Tabri  du  bâle  de  mer,  son  expression  était  différente,  moixia 
aaauréei  et  presque  douloureuse.  Il  avait  souffert,  on  le  voyait  bien  ; 
rwa  sur  cette  figure  grave,  toujours  marmoréenne,  incolore,,  U 
vice  n'avait  pu  imprimer  aucune  trace. 

Je  regardais  tout  autour  de  moi  avec  une  impression  de  surprise 
et  un  serrement  de  cœur;  en  effet,  je  n'avais  pas  prévu  ce  que  pour- 
rait être,  à  terre  et  dans  une  ville,  le  logis  de  mon  frère  Yves.  IL 
était  bien  différent  de  ces  logis  de  mer  où  je  l'avais  longtemps 
connu  :  les  hunes,  pleines  de  vent  et  de  soleil.  Ici,  maintenant,,  au 
milieu  de  ces  réalités  pauvres,  je  me  trouvais,  comme  lui  saiKS 
doute,  dépaysé  et  mal  à  l'aise. 

Marie  était  dehors,  à  la  fontaine,  et  petit  Pierre  dormait  bien,  ses 
longs  cils  de  petit  enfant  reposés  sur  ses  joues.  Nous  étions  seuls 
l'un  devant  l'autre,  et  comme  il  avait  peur  de  se  retrouver  ainsi  en 
face  de  moi,  vite  il  parla  d'embarquement,  de  départ. 

Une  permutation  sur  la  liste  d'embarquement  me  mettait  à  Brest 
le  premier  à  partir;  on  allait  armer  deux  ou  trois  bateaux,  —  pour 
la  station  de  Chine,  pour  les  mers  du  Sud,  pour  le  Levant;  —  et  il 
lallait  s'attendre,  d'une  heure  à  l'autre,  à  une  de  ces  destinalion84à. 

La  semaine  qui  suivit  fut  une  de  ces  périodes  agitées  comme  on 
ea  traverse  souvent  dans  les  existences  maritimes  :  vivre  en  camp 
volant  à  l'hôtel,  dans  le  désordre  des  malles  à  moitié  défaites,  igno- 
rant la  route  qu'on  prendra  demain;  s'occuper  d'une  quantité  da 
choses»  service  au  port  et  préparatifs  de  campagne  ;  —  et  puis  des 
allées  et  venues,  des  démarches  pour  Yves,  afin  de  le  retirer  de 
cette  Réserve  et  de  le  garder  sous  ma  main,  prêt  à  partir  avec  moi. 

Les  journées  de  décembre,   très  courtes,  très  sombres,  s'en- 
fuyaient vite.  Je  montais  souvent,  quatre  à  quatre,  le  vieil  esca- 
lier sordide  des  Kermadec  ;  —  et  Marie,  toujours  anxieuse  des  pre-  ' 
miers  mots  que  j'allais  dire,  me  souriait  tristement,  avec  une  con- 
fiance respectueuse  et  résignée,  attendant  ma  décision. 

LXI. 

fia  rade  de  ftrest,  23  déMmbre  18M. 

Une  nuit  de  décenobre,  claire  et  froide  ;  —  un  grand  calme  sur  la 
mer,  un  grand  silence  à  bord. 

Dans  une  très  petite  chambre  de  navire,  qui  est  peinte  en  blanc 
et  qui  a  des  murs  de  fer,  Yves  est  assis  près  de  moi  sur  des  malles, 
des  caisses  ouvertes.  C'est  encore  le  désarroi  de  l'arrivée;  il  faudra 
s'installer  et  se  faire  un  chez-soi  dans  ce  réduit  qui  va  bientôt  nous 
promener  au  milieu  des  lamVs  ou  des  houles  de  Thiver* 


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MOH  BBÉU  XKBS»  15 

T«i8  <M  ettbarquemenfi  prévus,  ces  longues  campugnes  pno|e- 
tées,  n'oDt  pas  abouti.  Et  je  ^me  trouve  tomt  simplement  sur  cette 
Sèvrôyqvii  ne  quittera  pas  les  côtes  bretonoeB.  D^tace  matin,  Xves 
est  de  Téquipage,  et  nous  voilà  ensemble  encore,  à  vues  bumaiaesi 
pour  un  an.  Étant  donné  notre  oiétier^  c'est  là  un  l>onheur  qui  nous 
.arrive  ;  noas  pouvions  d'un  moment  à  l'autre  nous  quitter  ipour  tou- 
jours. Et  Yves  a  donné  jc^eusemeot  cent  francs  de  sa  bourse  au 
marin  qui  a  consenti  à  lui  céder  sa  place, 

Ya  pour  cetle  Sévre^  puisque  Je  sort  nous  y  a  jetés  I  Cela  nous 
rappellera  le  temps  déjà  lointain  où  nous  naviguions  tous  deuxaur 
la  Afer  brumeuse j  protégés  par  le  clocher  à  jour. 

Mais  j'aurais  mieux  aimé  être  envoyé  ailleurs,  quelque  part  au 
soleil;  pour  Yves  surtout,  j'aurais  voulu  l'emmener  plus  loin  de 
Brest,  plus  loin  des  mauvais  amis  et  des  tavernes  de  la  c6te. 


Lxa 

En  mer,  25  décembrei.5oêt 

C'était  le  surlendenMdni  de  très  bonne  heure,  au  petit  jour.  Je 
noaiais  sur  le  pont^  ayant  à  peîœ  doroû  un  moment ,  lyrte  im 
quart  de  tnimiit  A  quatre  heures  très  dur  :  nous  avions  été  mafaiia- 
nés  toute  la  nuit  par  grand  vent  et  grosse  mer» 

Yves  était  là,  tout  mouillé,  mais  très  à  son  aise  dans  ion  ^ié- 
Meat,  et,  dès  qu'il  me  vit  paraître,  il  me  montra  de  la  main,  en 
lonriant,  un  pays  singulier  duquel  nous  nous  approchions. 

Des  falaises  grises  muraient  les  lointains  de  Thorison  comme  an 
(ong  rempart.  —  Une  espèce  de  calme  venait  de  se  faire  dans  lesMUK, 
Uen  que  le  vent  continuât  de  nous  envoyer  *sa  poussée  fiuîeuie«  Au 
ciel,  des  nuées  sombres  et  lourdes  glissaient  les  uaes  sur  lee  «ntMs, 
très  vite  :  toute  une  voûte  de  plomb  en  mouvement;  des  choses 
immenses,  obscures,  qui  se  déformaient,  qui  semblaient  tràB  pres- 
sées de  passer,  de  courir  ailleurs,  comme  prises  du  vertige  de 
quelque  chute  prochaine  et  formidable.  Autour  de  noua,  des  mil- 
liers d'écueils,  des  tètes  noires  qui  se  dressaient  partout  au  ndJîeu 
de  cet  autre  remuement  argenté  que  les  lames  faisaient;  — '  «n  aAt 
dit  d'immenses  troupeaux  de  botes  marines.  A  perte  de  vue,  il  y  en 
avait  toujours,  de  ces  dangereuses  tôtes  noires,  la  mer  en  étîot  covk 
verte.  Et  puis,  là-bas,  sur  la  falaise  lointaine,  les  silhouettes  de  Crois 
clochers  très  vieux,  ayant  l'air  plantés  là  tout  seuls  au  milieu  d'un 
désert  de  granit,  —  l'un  dominant  de  beaucoup  les  deux  autres  et 
dressant  sa  haute  taille  comme  un  géant  qui  observe  et  qui  préside.  •• 

Ah!  ouil..  je  le  reconnaissais  bien^  celui-là,  et,  comme  Yves,  je 
k  salua  d'un  sourire  ;  -r-  un  peu  inquiet  cependant  de  le  ? oir  repa- 


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16  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

raltre  si  près  de  nous,  et  au  milieu  de  cette  fête  de  téoëbres,  un 
matin  où  je  ne  l'attendais  pas...  Qu'ôtions-nous  venus  faire  là  dans 
son  voisinage?  Cela  n'entrait  pas  dans  nos  projets,  et  je  ne  compre- 
nais plus. 

C'était  une  décision  brusque  du  commandant  prise  pendant  mon 
heure  de  sommeil  :  venir  à  l'entrée  de  la  rade  du  Taureau,  tout 
près  de  Saint-PoI-de-Léon,  chercher  abri  contre  le  vent  de  sud,  la 
mer  au  large  s'étant  faite  trop  grosse  pour  nous. 

—  Et  voilà  comment,  à  son  retour  dans  la  Mer  brumeuse^  la  pre- 
mière visite  d'Yves  fut  pour  son  clocher. 

LXIII. 

Cherboarg,  27  décembre  1880. 

A  sept  heures  du  matin,  on  me  rapporte  Yves,  au  fond  d'un  canot, 
ivre-mort.  Ce  sont  d'anciens  amis,  des  gabiers  de  la  Vénus,  qui  l'ont 
traîné  toute  la  nuit  dans  les  bouges,  —  pour  fêter  leur  retour  des 
Antilles. 

Je  suis  de  quart.  Personne  encore  sur  le  pont;  seulement  quel- 
ques matelots  qui  font  leur  fourbissage^ — mais  des  dévoués,  ceux-là, 
connus  de  longue  date  et  sur  qui  on  peut  compter.  Quatre  hommes 
l'enlèvent,  le  descendent  furtivement  par  un  panneau  et  le  cachent 
dans  ma  chambre. 

Mauvais  début  à  bord  de  cette  Sèvre^  où  je  l'avais  pris  sous  ma 
garde,  comme  en  punition,  et  où  il  avait  promis  d'être  exemplaire. 
Cette  idée  sombre  me  venait  pour  la  première  fois,  qu'il  était  perdu, 
bien  perdu,  malgré  tout  ce  que  je  pourrais  tenter  pour  le  sauver  de 
lui-même.  Et  aussi  cette  autre  réflexion,  plus  désolante  encore,  que 
peut-être  il  lui  manquait  quelque  chose  dans  le  cœur...  ' 

...  Tout  le  jour,  Yves  ressemble  à  un  mort. 

Il  a  perdu  son  bonnet,  son  porte-monnaie,  son  sifflet  d'argent,  et 
s'est  fait  un  trou  dans  la  tête. 

Vers  six  heures  du  soir  seulement,  il  donne  signe  de  vie.  Comme 
un  enfant  qui  se  réveille,  il  sourit  (il  est  encore  ivre,  sans  cela  il  ne 
sourirait  pas  ;  et  demande  à  manger. 

Alors  je  dis  à  Jean-Marie,  mon  domestique  fidèle,  un  pêcheur 
d'Audieme  :  —  Ya-t'en  à  l'office  du  carré,  lui  chercher  de  la  soupe. 

Jean-Marie  apporte  cette  soupe,  et  Yves  est  là  qui  tourne,  retourne 
sa  cuiller,  n'ayant  plus  l'air  de  se  rappeler  par  quel  bout  ça  peut 
bien  se  prendre. 

—  Allons,  Jean-Marie,  fais- le  manger,  val 

—  Elle  est  trop  salée  11. .  dit  Yves  tout  à  coup, se  reculant,  faisant 
la  grimace,  Taccent  très  breton,  les  yeux  encore  à  moitié  fermés. 


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MON  FRÈRE  YYES.  17 

—  Trop  salée I..  trop  salée I.« 

Puis  il  se  rendort,  et,  Jean-Marie  et  moi,  nous  éclatons  de  rire. 

J'étais  fort  triste  pourtant,  mais  cette  idée  et  cet  aplomb  d'enfant 
gâté  étaient  bien  drôles. «. 

...  Le  soir,  à  dix  heures,  Yves  revenu  à  lui-même  se  leva  furtive- 
ment, et  disparut. 

Pendant  deux  jours,  il  se  tint  caché  sur  l'avant  du  navire,  dans 
le  poste  de  l'équipage,  ne  montant  que  pour  son  quart  et  pour  la 
manœuvre,  baissant  la  tête,  n'osant  plus  me  voir. 

Oh  I  ces  résolutions  qu'on  a  reprises  vingt  fois,  qu'on  n'a  pas  su 
tenir,.,  on  n'ose  plus  les  reprendre  encore,  ou  du  moins  on  n'ose 
plus  le  dire,.,  et  on  s'affaisse,  inerte,  laissant  passer  les  jours,  atten- 
dant le  courage  et  l'estime  de  soi-même,  qui  ne  reviennent  pas... 

Peu  à  peu  cependant  nous  avions  retrouvé  noire  manière  d'être 
habituelle.  Je  l'appelais  le  soir,  et  il  venait  faire  auprès  de  moi  cette 
longue  promenade  automatique  des  marins,  qui  duï-e  des  heures  entre 
les  mêmes  planches.  Nous  causions  à  peu  près  comme  autrefois,  sous 
le  vent  triste,  sous  la  pluie  fme.  C'était  bien  toujours  sa  même  façon, 
à  la  fois  très  naïve  et  très  profonde,  de  penser  et  de  dire;  c'était  la 
même  chose,  avec  je  ne  sais  quelle  contrainte,  quelle  glace  entre 
nous  deux,  qui  ne  pouvait  plus  se  fondre.  J'attendais  un  mot  de 
repentir  qui  ne  venait  pas. 

L'hiver  s'avançait,  cet  hiver  de  la  Manche,  qui  enveloppe  tout,  — 
les  idées,  les  êtres  et  les  choses,  —  dans  le  même  crépuscule  gris.  Les 
grands  froids  sombres  étaient  arrivés,  et  nous  faisions  notre  prome- 
nade de  chaque  soir  plus  vite,  pressant  le  pas  sous  le  vent  humide 
de  la  mer. 

Quelquefois  j'avais  envie  de  lui  dire  en  serrant  sa  main  bien  fort  : 
«  Allons,  frère,  je  t'ai  pardonné,  va;  n'y  pensoqsplus.  »  Cela  s'ar- 
rêtait sur  mes  lèvres  :  après  tout,  c'était  à  lui  de  me  demander  par- 
don; et  alors,  je  gardais  une  espèce  de  froideur  hautaine  qui  l'éloi- 
gnait  de  moi. 

Non,  cette  Sèvre  décidément  ne  nous  réussissait  pas... 

LXIY. 

Petit  Pierre  est  à  Plouherzel,  qui  essaie  de  jouer  devant  la  porte 
de  sa  grand'mère  ;  —  tout  dépaysé  encore  et  regardant  là-bas  cette 
nappe  d'eau  immobile  avec  cette  grande  forme  de  bête  qui  semble 
dormir  au  milieu,  derrière  un  voile  de  brume.  On  est  bien  au 
grand  air  ici,  mais  le  vent  y  est  plus  âpre  qu'à  Toulven,  la  cam- 
pagne plus  désolée;  et  les  enfans  sentent  tout  cela  d'instinct;  en 

TOMi  Lix.  —  1883.  s 


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18  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

présence  des  tristesses  des  choses,  ils  ont  des  mélancolies  et  des 
silences  involoniairesy  —  comme  les  petits  oiseaux. 

Voilà  bien  deux  petits  camarades  qui  arrivent  d'une  chaumière 
voisine  pour  le  voir,  lui,  le  nouveau-venu.  Mais  ce  ne  sont  plus 
ceux  de  Toulven,  ceux-ci;  ilâ  ne  connaissent  pas  les  mêmes  jeux; 
les  quelques  petits  mots  qu'ils  savent  dire  ne  sont  plus  du  même 
breton.  Alors,  n'osant  pas  trop  ni  les  uns  ni  les  autres,  ils  sont  là 
tous  trois  qui  s'observent,  avec  des  petits  souriresi,  avec  des  petites 
mines  comiques. 

«».  C'est  hier  que  petit  Pierre  est  arrivé  à  Plouherzel  avec  Marie 
Kermadec.  Yves  a  écrit  à  sa  femme  de  faire  bien  vite  ce  voyage; 
une  idée  lui  est  venue  tout  d'un  coup,  un  espoir,  que  cela  les  récon- 
cilierait peut-être  avec  sa  mère.  C'est  que  la  vieille  fenune,  toi\jours 
dirre  et  volontaire ,  après  avoir  d'abord  refusé  net  son  consente- 
jnent  à  leur  mariage,  ne  l'a  donné  ensuite  que  de  mauvaise  grftce, 
6t,  depuis,  ne  veut  plus  seulement  faire  r^nse  à  leurs  lettres. 

Pauvre  vieille  délaissée  !..  De  treize  enlans  que  Dieu  lui  avait 
donnés,  trois  sont  morts  tout  petits.  Sur  huit  garçons  qui  ont  grandi, 
tous  marins, la  mer  lui  en  a  pris  sept,  —  sept,  qui  ont  disparu  dans 
des  naufrages,  ou  bien  qui  ont  passé  à  l'étranger,  comme  Gildaa  et 
C^oulven. 

Ses  filles,  mariées,  dispersées.  Des  deux  plus  jeunes,  qui  demeu- 
raient au  logis,  l'une  a  éypousé  un  Islandais^  qui  l'a  emmenée  à 
Tréguier;  l'autre,  la  tête  tournée  de  religion,  s'est  mis  en  l'esipcit 
d'entrer  au  couvent  des  Dames  de  Saint-Gildas  du  Secours. 

AestaU  la  toute  petite,  l'eniant  abandonnée  de  Goulven.  Ahl  elle 
s'était  mise  à  la  chérir,  celle-là  !  —  One  fille  naturelle,  cependant,  ^^ 
mais  la  dernière  épave  de  ce  long  naufrage  qui  lui  avait  emporté, 
l'un  après  l'autre,  tou^  les  autres.  La  petite  aimait  aller  regarder  la 
marée  nnuiter,  au  bord  du  lac  d'eau  marine.  On  le  lui  avdt  défendu 
pourtant.  Mais  un  jour  elle  y  était  allée  toute  seule,  et  on  ne  Ta 
plus  vue  revenir.  La  marée  suivante  a  rapporté  un  petit  cadavre 
raidi,  une  petite  fille  de  cire  blanche,  qu'on  a  couchée  près  de  la 
chapelle,  sous  une  croix  de  bob  et  une  bosse  de  gazon  vert. 

Elle  avait  encore  un  espoir  en  son  fils  Yves,  le  dernier,  le  plus 
chéri,  parce  qu'il  était  resté  le  plus  longtemps  au  foyer...  Peut- 
être,  au  moins,  celui-là  reviendrait- il  quelque  jour  habiter  près 
d'eUel 

Mais  non,  cetle  Marie  Keremeneii  le  lui  avait  pris;  et  en  même 
temps,  —  chose  qui  comptait  aussi  dans  sa  rancune,  •»  elie  Ui 
avait  enlevé  l'argent  que  ce  fids  lui  envoyait  autrefois  pour  l'aider  à 
vifie, 

£t  depuis  deux  ans  elle  était  seule,  toute  seule,  jusqu'à  scm  det- 
nier  jour. 


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mm  FBin  yvbs.  19 

Pour  obéir  i  Ytes,  Marie  est  venue  hier,  après  deax  j<mrnées  de 
voyage,  frapper  à  cette  porte  avec  son  enfant.  Une  vieille  femme, 
an  traits  durs,  qu'elle  a  reconnue  tout  de  suite  sans  jamais  l'avoir 
vue,  est  venue  lui  ouvrir. 

—  Je  sois  Marier,  la  femme  d'Yves.»^  Bonjour,  ma  mère  1 

-^  La  femme  d'Yves  !..  la  femme  d'YfesI..  Et  alors,  c'est  donc 
b petit  Pierre,  celui-ci,  c'est  donc  mon  petit-fils? 

Tout  de  même  son  œil  s'était  adouci  en  regardant  ce  petit-fils. 
Elle  les  avait  fait  entrer,  bien  manger,  bien  se  chauffer,  et  leur  avait 
préparé  son  meilleur  lit.  Mais  c'est  égal,  c'était  toujours  un  froid, 
une  glace  que  rien  ne  pouvait  fondre. 

Dans  les  coins,  en  se  cachant,  la  grand'mëre  embrassait  son 
petit-fils  avec  amour;  mais,  devant  Marie,  jamais;  toujours  raide, 
revèche. 

Quelquefois  on  causait  d'Yves,  et  Marie  disait  timidement  que 
depuis  leur  mariage  il  se  corrigeait  beaucoup. 

—  Tra  la  lai.,  se  corriger!.,  répétait  la  vieille  mère,  en  prenant 
son  air  mauvais.  Tra  la  la  la!.,  ma  fille,  se  corriger!..  C'est  la 
tête  de  son  père,  c'est  la  même  chose,  c'est  tout  pareil,  et  vous 
n'avez  pas  fini  d'en  voir  avec  lui,  moi  je  vous  le  dis. 

Alors  la  pauvre  Marie,  le  cœur  gros,  ne  sachant  plus  que  répondre, 
ni  que  dire  tout  le  long  du  jour,  ni  que  faire  d'elle-même,  attendait 
aveo  impatience  le  temps  fixé  par  Yves  pour  (repartir.  £t,  bien  sûr, 
elle  ne  reviendrait  plus... 


LXY. 

Au  sortir  de  Paimpol,  Marie  est  remontée  avec  son  fils  dans  la 
diligence,  qui  s'ébranle  et  les  emmène.  Par  la  pcurtière  elle  regarde 
sa  belle-mère,  qui  est  tout  de  même  venue  de  Plouherzel  les  con- 
duire jusqu'à  la  viiJe,  mais  qui  leur  a  dit  un  bonjour  glacial ,  un 
bonjour  bref  à  faire  mal  au  cœur. 

Elle  la  regarde,  et  elle  ne  comprend  plus  :  la  voilà  qui  court 
maintenant,  qui  court  après  la  voiture,  — et  puis,  sa  figure  qui 
change,  qui  leur  fait  comme  une  grimace.  Qu'est-ce  qu'elle  leur 
veut?  Et  Marie  regarde,  presque  effrayée.  Elle  grimace  toujours. 
Ah!.,  c'est  qu'elle  pleure I  Ses  pauvres  traits  se  contractent  tout  à 
fait,  et  voici  les  larmes  qui  coulent...  Elles  se  comprennent  main- 
tenant toutes  les  deux. 

—  Pour  l'amour  de  Dieu!  faites  arrêter  la  voiture,  monsieur,  dit 
Marie  à  un  Islanduis  qui  est  assis  près  d'elle,  et  qui  a  compris,  lui 
aussi,  car  il  passe  son  bras  au  travers  du  peut  carreau  de  devant  et 
^ire  le  ounducteur  par  sa  mancbe.  La  voiture  s'arrête.  La  gra^ud'mère, 


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20  BEYDE  DES   DEOX  MONDES. 

qui  a  toujours  couru,  est  là  derrière,  à  toucher  le  marchepied; 
elle  leur  tend  les  mains,  et  sa  figure  est  toute  baignée  de  larmes. 

Marie  est  descendue,  et  la  vieille  femme,  la  serrant  dans  ses 
bras,  l'embrassant,  embrassant  petit  Pierre  :  «  0  ma  chère  fille, 
que  le  bon  Dieu  t'accompagne  !  »  Et  elle  pleure  à  sanglots. 

—  Voyez-vous,  ma  fille,  avec  Yves  il  faut  être  très  douce,  le 
prendre  par  le  cœur,  vous  verrez  que  vous  pourrez  être  heureuse 
avec  lui.  Moi  j'ai  peut-être  trop  montré  les  gros  yeux  à  son  pauvre 
père.  Dieu  vous  bénisse,  ma  chère  fille  !..  £t  les  voilà,  unies  dans 
le  même  amour  pour  Yves,  et  pleurant  ensemble. 

—  Allons I  les  femmes,  crie  le  conducteur,  quand  vous  aurez 
fini  de  frotter  vos  museaux  ? 

U  faut  s'arracher  Tune  de  l'autre.  Et  Marie ,  rassise  dans  son 
coin,  regarde  en  s'éloignant ,  avec  ses  yeux  pleins  de  larmes,  la 
vieille  femme  qui  s'est  aOaissée,  sanglotant,  sur  une  borne,  tandis 
qile  petit  Pierre,  avec  sa  petite  main  potelée,  lui  fait  adieu  par  la 
portière. 


LXVI. 


!•' janvier  1881. 


Au  fond  de  l'arsenal  de  Brest,  un  peu  avant  le  jour,  le  premier 
matin  de  l'année  1881,  —  un  lieu  triste,  ce  fond  de  port;  — 
la  Sèvre  y  était  amarrée  depuis  une  semaine. 

En  haut,  le  ciel  avait  commencé  à  blanchir  entre  les  grandes 
murailles  de  granit  qui  nous  enfermaient.  Les  réverbères,  très 
rares,  donnaient  dans  la  brume  leur  dernière  petite  lumière  jaune. 
Et  on  voyait  déjà  des  silhouettes  de  choses  formidables  qui  se 
dessinaient,  éveillant  des  idées  de  rigidité  méchante  ;  des  machines 
haut  perchées,  des  ancres  énormes  dressant  leurs  pattes  noires; 
toutes  sortes  de  formes  indécises  et  laides  et  puis  des  navires 
désarmés,  avec  leurs  gigantesques  tournures  de  poisson,  immobiles 
sur  leurs  chaînes  comme  de  gros  monstres  morts. 

Dn  grand  silence,  dans  ce  port,  et  un  froid  mortel... 

Il  n'y  a  pas  de  solitude  comparable  à  celle  des  arsenaux  de  la 
marine  de  guerre  pendant  les  nuits ,  surtout  pendant  les  nuits  de 
fête.  Aux  approches  du  coup  de  canon  de  retraite,  tout  le  monde 
s'enfuit  comme  d'un  lieu  pestiféré;  des  milliers  d'hommes  sortent 
de  partout,  grouillant  comme  des  fourmis,  se  hâtant  vers  les  portes. 
Les  derniers  courent,  pris  d'une  frayeur  d'arriver  trop  tard  et  de 
trouver  les  grilles  fermées.  Le  calme  se  fait.  Et  puis,  la  nuit,  plus 
personne,  plus  rien. 

De  loin  en  loin  une  ronde  passe,  hêlée  par  les  sentine.les  et 


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MON  FRÈRE   YYES.  21 

disant  tout  bas  les  mots  convoDUS.  Et  puis  le  peuple  silencieux  des 
rats  débouche  de  tous  les  trous ,  prend  possession  des  navires 
déserts,  des  chantiers  vides. 

De  garde  à  bord  depuis  la  veille,  je  m'étais  endormi  très  tard, 
dans  .ma  chambre  glaciale  aux  murailles  de  fer.  J'étais  inquiet 
d'Yves,  et,  cette  nuit-là,  ces  chants,  ces  cris  de  matelots,  qui  m'ar- 
rivaient  de  très  loin,  des  mauvais  quartiers  de  la  ville,  m'appor- 
taient une  tristesse. 

Marie  et  le  petit  Pierre  étaient  à  faire  leur  voyage  à  Plouherzel 
en  Goêlo,  et  lui,  Yves,  avait  voulu  quand  même  passer  cette  soirée 
à  terre  dans  Brest,  pour  fêter  le  nouvel  an  avec  d'anciens  amis. 
J'aurais  pu  l'arrêter  en  le  priant  de  rester  me  tenir  compagnie  ; 
mais  toujours  cette  glace,  entre  nous  deux,  qui  persistait  :  je  l'avais 
laissé  partir.  £t  cette  nuit  du  31  décembre,  c'est  précisément  la 
nuit  daagereuse,  où  il  semble  que  tout  ce  Brest  soit  pris  d'un  ver- 
tige d'alcool... 

En  montant  sur  le  pont,  je  saluai  assez  tristement  ce  premier 
matin  de  l'année  nouvelle,  et  je  commençai  la  promenade  machi- 
nale, les  cent  pas  du  quart ,  en  songeant  à  mille  choses  passées. 

Surtout  je  songeais  beaucoup  à  Yves,  qui  était  ma  préoccupation 
présente.  Depuis  quinze  jours,  sur  cette  SèvrCy  il  me  semblait  voir 
lentement  s'en  aller,  d'heure  en  heure,  l'affection  de  ce  frère  simple 
qui  avait  été  longtemps  mon  seul  vrai  ami  au  monde.  D'ailleurs,  je 
lui  en  voulais  durement  de  ne  pas  savoir  mieux  se  conduire,  et  il 
me  semblait  que  moi  aussi  je  l'aimais  moins... 

Un  oiseau  noir  passa  au-dessus  de  ma  tête,  jetant  dans  l'air  un 
croassement  lamentable. 

—  Allons  boni  dit  un  matelot,  qui  faisait  dans  l'obscurité  sa 
toilette  matinale  à  grande  eau  froide,  en  voilà  un  qui  nous  souhaite 
la  bonne  année  !..  Sale  bête  de  malheur!  Âhl  bien,  c'est  signe  que 
nous  en  verrons  de  belles  ! 

...^Yves  rentra  à  sept  heures,  marchant  très  droit,  et  répondit  à 
l'appel.  Après,  il  vint  à  moi,  coaune  de  coutume,  me  dire  bonjour. 

A  ses  yeux  un  peu  ternis,  à  sa  voix  un  peu  changée,  je  vis  bien 
yite  qu'il  n'avait  pas  été  complètement  sage.  Alors  je  lui  dis,  d'un 
ton  de  commandement  brusque  :  a  Yves,  il  ne  faudra  pas  retourner 
à  terre  aujourd'hui.  »  Et  puis  j'affectai  de  parler  à  d'autres,  ayant 
conscience  d'avoir  été  trop  dur,  et  mécontent  de  moi-même. 

Midi.  —  L'arsenal,  les  navires  se  vidaient,  se  faisaient  déserts 
comme  les  jours  de  grande  fête.  De  partout  on  voyait  sortir  les  mate- 
lots, bien  propres  dans  leur  tenue  des  dimanches,  s'époussetant  d'une 
main  empressée,  s' arrangeant  les  uns  aux  autres  leurs  grands  cols 
bleus,  et  vite,  d'un  pas  alerte,  gagoant  les  portes,  s' élançant  dans 
Brest. 


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23  BEVUE  1965  DR»  MONDES. 

Quand  vînt  le  tour  de  ceux  de  la  Stvrt,  Yves  parut  avec  les 
antres,  bien  brossé,  bien  lavé,  bien  décolleté,  dans  ses  plus  beaux 
habits. 

—  Yves,  e*  va»-tu  ? 

Lui,  me  regarda  d'un  mauvais  regard  que  je  ne  lui  connaissais 
pas,  et  qui  me  défiait,  et  où  je  lisais  encore  la  fièvre  et  l'égaré- 
ment  de  l'alcool  : 

—  Je  vais  retrouver  mes  amis,  dit-il,  des  marins  de  mon  pays, 
auiiquels  j'ai  promis,  et  qui  m'attendent. 

Alors  j'essayai  de  le  raisonner,  le  prenant  à  part  ;  obligé  de  dire 
toot  cela  très  vite,  car  le  temps  pressait  ;  obligé  de  parler  bas  et  de 
garder  un  air  très  calme,  car  il  fallait  dissimuler  cette  scène  aux 
autres,  qui  étaient  là  tout  près  de  nous.  Et  je  sentais  que  je  faisais 
fausse  route,  que  je  n'étais  plus  moi-même,  que  la  patience  m*aban- 
dmraait.  Je  parlais  de  ce  ton  qui  irrite,  mais  qui  ne  persuade  pas. 

—  Oh!  si,  je  vous  jure,  j'irai,  dit-il  à  la  fin  en  tremblant,  les 
dents  serrées;  &  moins  de  me  mettre  aux  fers  aujourd'hui,  vous  ne 
m'en  4»mpècherez  pas. 

Et  il  se  dégageait,  me  bravant  en  face  pour  la  première  fois  de 
sa  vie,  s'en  allant  ponr  rejoindre  les  autres. 

—  Aux  fers?..  Eh  bien!  oui,  Yves,  tu  iras! 

Et  j*appelai  un  sergent  d'armes,  lui  donnant  tout  haut  l'ordre  de 
l'y  coïKiuire. 

Oh  !  ce  regard  qu'il  me  jeta  en  se  rendant  aux  fers,  oUigé  de 
suivre  le  sergent  d'armes  qui  l'emmenait  là,  devant  tout  le  monde, 
de  descendre  dans  la  cale  avec  ses  beaux  habits  du  dimanche  !•• 
Il  était  dégrisé,  assurément,  car  il  regardait  profond  et  ses  yeux 
étaient  clairs.  Ce  fut  moi  qui  baissai  la  tête  sous  cette  expression 
de  reproche,  d'étonnement  douloureux  et  suprême,  de  désillusion 
subite  et  de  dériain. 

Et  puis  je  rentrai  chez  moi... 

Éfaii-ce  fini  entre  nous  deux?  Je  le  croyais.  Cette  fois,  je  Fayais 
bien  perdu. 

Avec  son  caractère  breton,  je  savais  qu'Yves  ne  reviendrait  pas; 
son  cœur,  une  fois  fermé,  ne  se  rouvrirait  pixrs. 

Je  venais  d'abuser  de  mon  autorité  contre  lui  et  il  était  de  ceux 
qui,  devant  la  force,  se  cabrent  et  ne  cèdent  plus. 

...  J'avais  prié  l'officier  de  garde  de  me  laisser  pour  ce  jour-là 
oontioner  le  service,  n'ayant  pas  le  courage  de  quitter  le  bord,  — 
et  je  me  promenais  toujours  sur  ces  éternelles  planches. 

L'arsenal  était  désert  entre  ses  grands  murs.  —  Personne  sur  le 
pont.  —  Des  chants  très  lointains,  arrivant  des  basses  rues  de  Brest. 
—  Et  en  bas,  daas  le  poste  de  l'équipage,  la  voix  des  matelots  de 
garde  criaut  à  intervalles  réguliers  les  nombres  du  loto  avec  toujours 


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MON  EftCAfi  YTES.  23 

ces  mêmes  plaisanteries  de  bord,  qui  sont  très  vieilles  et  qui  lee  font 
rire  : 

—  22,  les  deux  fourriers  à  la  promenade  I 

—  33,  les  jambes  du  maître-coq  1 

Et  mon  pauvre  Yves  était  au-dessous  d'eux,  à  fond  de  cale,  dans 
l'obscurité,  étendu  sur  les  planches  parce  grand  froid,  avec  la  boucle 
au  pied. 

Que  faire?..  Donner  l'ordre  de  le  mettre  en  liberté  et  de  me  Ten- 
Toyerl  Je  devinais  parfaitement  ce  qu'elle  pourrait  être,  celte  entre- 
vue :  lui  debout,  impassible,  farouche,  m'ôtant  très  respectueusement 
son  bonnet,  et  me  bravant  par  son  silence,  en  détournant  les  yeux. 

Et  puis,  s'il  refusait  de  venir,  —  et  il  en  était  très  capable  en  ce 
moment,  —  alors...  ce  refus  d'obéissance,»,  comment  le  sauver  de 
là  ensuite?  comment  le  tirer  de  ce  gâchis  que  j'aurais  été  commettre 
entre  nos  affaires  4  nous  et^  les  choses  aveugles  de  la  discipline  ?.. 

Maintenantylanuiitombait^etily  avait  près  decinq  heures  qu'Yves 
était  aux  fers.  Je  songeais  au  petit  Pierre  et  à  Marie,  aux  bonnes 
gens  de  Toulven,  qui  avaiecit  mis  leur  espoir  en  moi,  et  puis,,  à  un 
serment  que  j'avais  fait  à  une  vieille  mère  de  Plouherzel. 

Surtout, je  sentais  que  j'aiimais,  toujours  mon  pauvre  Yves,  comme 
un  frère...  Je  rentrai  chez  moi,  et  vite  je  me  mis  à  lui  écrira;  ce 
devait  être  le  seul  moyen  entre  nous  deux;  avec  nos  caractères^  les 
explications  ne  nous  réussissaient  jamais.  —  Je  me  dépêchais,  j'écri- 
vais en  très  grosses  lettres,  pour  qu'il  pût  lire  encore  :  la  nuit  venait 
vite,  eu  dans  l'arsenal,  la  lumière  est  chose  défendue. 

Et  puis  je  dis  au  sergent  d'armes  :  a  kliez  chercher  Kermadec»  et 
amenez-le  parler  kV officier  de  quarts  ici,  dans  ma  chambre.  » 

J'avaia  écrit  : 

a  Cher  frère, 

«  Je  te  pardonne  et  je  te  demande  de  me  pardonner  aussi.  Tu 
sais  bien  que  nous  sommes  frères  maintenant,  et  que,  malgré  tout, 
c'est  à  la  vie  à  la  mort  entre  nous  deux.  Yeux-tu  que  tout  ce  que 
nous  avons  dit  et  fait  sur  la  Sèvre  soit  oublié,  et  veux-tu  essayer  de 
prendre  encore  une  fois  une  grande  résolution  d'être  sage?  Je  te  le 
demande  au  nom  de  ta  mère*  Écris  seulement  oui  au  bas  de  ce 
papier,  veux-tu?  et  tout  sera  fini,  nous  n'en  reparlerons  plus. 

«  PEERiTB.  ir 

Quand  Yves  se  présenta,  sans  le  regarder,  ni  attendre  de  réponse, 
je  lui  dis  simplement  ;  a  Lis  ceci  que  je  viens  d'écrire  pour  tai,  » 
et  je  m'en  allai,  le  laissant  seuL 

Lui  fut  vite  partie  comme  s'il  avait  eu  peur  iie  mon  retour»  «t 
dès  que  je  l'entendis  s'éloigner,  je  rentrai  pour  voitr 


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2h  RETUE   DES   DEUX  MONDES. 

Au  bas  de  mon  papier*  —  en  lettres  encore  plus  grosses  que  les 
miennes,  car  la  nuit  arrivait  toujours,  —  il  avait  écrit  : 
«  Oui,  frère  ;  » 

et  signé  :  «  Yves.  » 

LXYII. 

—  Jean-Marie,  dépêche-toi  d'aller  dire  à  Yves  que  je  l'attends  là, 
en  bas,  à  terre,  sur  le  quai  I 

C'était  dix  minutes  après.  Il  fallait  bien  se  voir,  après  s'être  écrit, 
pour  que  la  réconciliation  fût  complète. 

Quand  Yves  arriva,  il  avait  sa  figure  changée,  et  son  bon  sourire, 
que  je  n'avais  plus  vu  depuis  bien  longtemps.  Je  pris  sa  main,  sa 
pauvre  main  de  gabier,  dans  les  miennes  ;  il  fallait  la  serrer  très  fort 
pour  qu'elle  sentit  la  pression,  car  le  travail  l'avait  beaucoup 
durcie. 

—  Aussi,  pourquoi  m'avez-vous  fait  cela?  Ce  n'était  pas  bien, 
allez  I 

Et  ce  fut  tout  ce  qu'il  trouva  à  me  dire,  en  manière  de  reproche. 
Nous  n'étions  pas  astreints  à  la  garde  de  nuit  sur  cette  Sèvre. 

—  Sais-tu,  Yves,  nous  allons  passer  cette  soirée  de  premier  de 
Tan  ensemble,  à  terre,  dans  Brest,  et  tu  dîneras  en  face  de  moi, 
à  la  Bourse.  Gela  ne  nous  est  jamais  arrivé,  et  cela  nous  amusera. 
Vite,  va  faire  épousseter  ton  dos  (il  s'était  tout  sali,  dans  la  cale 
aux  fers),  —  et  allons- nous-en. 

—  Ohl  mais  dépêchons-nous,  alors.  Plutôt  je  m'époussetterai 
chez  vous,  dans  votre  chambre  de  terre.  Le  canon  va  tirer,  nous 
n'aurons  jamais  le  temps  de  sortir. 

Nous  étions  jui^ement  tout  au  fond  du  port,  très  loin  des  portes. 
Et  nous  voilà  partis,  courant  presque. 

Allons,  bien!  le  coup  de  canon,  à  moitié  route,  et  nous  sommes 
pris! 

Obligés  de  rentrer  à  bord  de  cette  Sèvre^  où  il  fait  froid  et  où  il 
fait  noir. 

Au  carrée  il  y  a  un  méchant  fanal,  allumé  dans  une  cage  grillée 
par  le  pompier  de  ronde,  —  et  pas  de  feu.  —  C'est  là  que  nous  pas- 
sons notre  soirée  de  premier  de  l'an,  privés  de  dîner  par  notre  faute, 
mais  contens  tout  de  môme  de  nous  être  retrouvés  et  d'avoir  fait 
la  paix. 

Pourtant  quelque  chose  encore  préoccupait  Yves  : 

—  Je  n'ai  pas  pensé  à  vous  dire  cela  plus  lôt  :  vous  auriez  peut- 
être  mieux  fait  de  me  remettre  aux  fers  jusqu'à  demain  matin,  ^  à 
cause  des  autres,  voyez-vous,  qui  n'auront  pas  trop  compris... 


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MON  FRERE   YVES.  25 

Mais,  sur  sa  conduite  à  venir,  il  n'avait  plus  d'inquiétude  et  se 
sentait  ce  soir  très  fort  de  lui-même  : 

—  D'abord,  disait-il,  j'ai  trouvé  une  manière  sûre  :  je  ne  descen- 
drai plus  jamais  à  terre  qu'avec  vous,  quand  vous  m'emmènerez»  — 
Ainsi,  comme  ça,  vous  comprenez  bien?». 

LXVIII. 

Dimanche,  31  mars  1881. 

Toulven,  au  printemps;  les  sentiers  pleins  de  primevères.  Un  pre- 
mier souffle  un  peu  tiède  passe  et  surprend  délicieusement,  passe 
sur  les  branchages  des  chênes  et  des  hêtres,  sur  les  grands  bois 
elTeuillés,  et  nous  apporte,  dans  cette  Bretagne  grise,  des  effluves 
d'ailleurs,  des  ressouvenirs  de  pays  plus  lumineux.  Dn  été  pâle 
va  venir,  avec  de  longues,  longues  soirées  douces. 

Nous  sommes  tous  sortis  sur  la  porte  de  la  chaumière,  les  deux 
vieux  Keremenen,  Yves,  sa  femme,  et  puis  Anne,  la  petite  Coren- 
tine  et  le  petit  Pierre.  Des  chants  d* église,  que  nous  avions  d'abord 
entendus  danâ  le  lointain,  se  rapprochent  très  lentement.  C'est  la 
procession  qui  arrive,  d'un  pas  rythmé,  la  première  procession  du 
printemps.  —  La  voilà  dans  le  chemin  vert, —  elle  va  passer  devant 
nous. 

—  Monte-moi,  parrain,  monte!.,  dit  petit  Pierre  qui  me  tend  les 
bras  pour  se  faire  prendre  à  mon  cou,  pour  mieux  voir.  Mais  Yves 
le  veut  pour  lui,  et,  l'enlevant  très  haut,  le  pose  tout  debout  sur  sa 
tête  ;  alors  petit  Pierre  sourit  de  se  trouver  si  grand,  et  plonge  ses 
mains  dans  les  branches  moussues  des  vieux  arbres. 

La  bannière  de  la  Vierge  passe,  portée  par  deux  jeunes  hommes 
recueillis  et  graves.  Tous  les  hommes  de  Trémeulé  et  de  Toulven 
la  suivent,  tête  nue,  jeunes  et  vieux,  leur  feutre  bas,  de  longs  che- 
veux, blonds  ou  blanchis  par  l'âge,  qui  tombent  sur  des  vestes 
bretonnes  ornées  de  broderies  vieilles. 

Toutes  les  femmes  viennent  derrière  :  des  corselets  noirs  tout  bro- 
dés d'yeux,  un  petit  brouhaha  contenu  de  voix  qui  prononcent  des 
mots  celtiques,  un  remuement  de  grandes  choses  en  mousseline 
blanche  sur  les  têtes.  La  vieille  sage-femme  déGle  la  dernière,  cour- 
bée et  trottant  menu,  toujours  avec  son  allure  de  fée;  elle  nous 
adresse  un  signe  de  connaissance  et  menace  petit  Pierre,  par  plai- 
santerie, du  bout  de  son  bâton. 

Cela  s'éloigne,  et  le  bruit  aussi... 

Maintenant  nous  voyons,  par  derrière  et  de  loin,  toute  cette  file 
qui  monte  entre  les  étroites  parois  de  mousse,  tout  ce  plein  sentier 
de  coiffes  à  grandes  ailes  et  de  collerettes  blanches. 


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26  BETUE  mSS  DEUX  MONDES. 

Cela  aTen  va,  en  zigzags,  montant  toujonrs  Ters  Saînt-Ëloî  4e 
Toulven.  C'est  très  bizarre,  cette  queue  de  procession. 

—  Oh!.,  toutes  ces  coiffes!  dit  Anne,  qui  a  fini  son  cfaaoelet  la 
première,  et  qui  se  met  à  rire,  saisie  de  l'effet  de  toutes  ces  tètes 
blanches  élargies  par  les  tuyamx  de  mousseline. 

C'est  fini,  —  perdu  dans  les  lointains  de  la  voûte  de  hêtres  ;  — 
on  ne  voit  plus  que  le  vert  tendre  du  chemin,  et  les  touffes  de  pri- 
mevères semées  partout  :  végétations  hâiives  qui  n'ont  pas  pris  le 
temps  de  voir  le  soleil,  et  qui  se  pressent  sur  la  mousse  en  gros 
bouquets  compacts,  d'un  jaune  pâle  de  soufre,  d'une  teinte  laiteuse 
d'ambre.  Les  Bretons  les  appellent  fleurs  de  laiî. 

Je  prends  petit  Pierre  par  la  main,  et  l'emmène  avec  moi  dans 
les  bois,  pour  laisser  Yves  seul  avec  ses  parens.  Ils  ont  des  affaires 
très  graves,  paralc-il,  à  discuter  ensemble;  toujours  ces  questions 
d'intérêts  et  de  partages  qui,  à  la  campagne,  tiennent  une  si  grande 
place  dans  la  vie. 

Cette  fois  il  s'i^t  d'un  rêve  qu'ils  ont  fait  tons  deux,  Yve<i  et  sa 
femme  :  réunir  tout  leur  avoir  et  bâiir  une  petite  maison,  couverte  en 
ardoise^  dhns  Toulren.  J'aurai  ma  chambre,  à  moi,  dans  cette  petite 
maison,  et  on  y  mettra  des  vieilleries  bretonnes  que  j'aime,  et  des 
fleurs  et  des  fougères,  lis  ne  veulent  plus  demeurer  dans  les  grandes 
villes,  ni  dans  Brest  surtout  ;  —  c*est  trop  mauvais  pour  Yves. 

—  Comme  ça,  dit-il,  c'est  vrai  que  je  n'habiterai  pas  bien  sou- 
vent chez  moi  ;  mais  q«and  je  pourrai  y  venir,  nous  y  serons  tout 
à  fait  heureuK.  Et  puis,  vous  comprenez,  c'est  surtout  pour  plus 
tard,  quand  j'aurai  ma  retraite;  je  serai  très  bien  dans  ma  maison, 
avec  mon  petit  jardin. 

La  retraite!..  Toujours  ce  rêve  que  les  matelots  commencent  à 
faire  en  pleine  jeunesse,  comme  si  leur  vie  présente  n'était  qu'un 
temps  d'épreuve.  Prendre  sa  retraite,  vers  quarante  ans;  après 
avoir  fait  les  cent  coups  par  le  monde,  posséder  un  petit  coin  de 
terre  à  soi,  y  vivre  très  sage  et  n'en  plus  sortir  ;  devenir  quelqu'un  de 
posé  dans  son  hameau,  dans  sa  paroisse, —  marguiilier  après  avoir 
étérouleur  de  mer;  — vieux  diat^le,  se  iaire  bon  ermite,  bien  tran- 
quille... combien  d'entre  eui  sont  fauchés  avant  de  l'atteindre, 
cette  heure  plus  paisible  de  l'âge  mûr?  Et,  pourtant,  kvterrogea- 
lee,  ils  y  songent  tons. 

Cette  manière  sûre  qu'Yves  avait  trouvée  pour  être  sage  lui  avait 
rénsâ  très  bien  ;  à  bord,  il  était  le  marin  exemplaire  qu'il  acvait 
toujours  été,  et,  à  terre,  nous  ne  nous  quittions  plus. 

A  dater  de  cette  mauvaise  journée  qui  avait  commencé  Tan  81, 
notre  façon  d'être  ensemble  avait  complètement  changé,  et  je  le 
tiaîcais  à  présent  tout  à  fah  en  frère. 

Sur  cette  Sèvre,  nn  très  petit  bateau  oà  nous  avions,  entre  offi- 


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MON  IvàUJg  YT£S»  27 

ciera,  dans  une  mtîmité  Jbien  cordiale,  Yves  était  loaintenant  de 
notre  bande.  —  Au  théâtre,  dans  notre  loge;  de  part  dans  nm 
excursions,  dans  nos  entreprises  généralement  quelconques.  Lui, 
intimidé  d'abord,  refusant,  se  dérobant,  avait  fini  par  se  laisser  faire, 
parce  qu'il  se  sentait  aimé  de  tous.  Et  moi,  j'espérais  dans  ce  moyen 
nouveau  et  peut-être  étrange  :  le  rapprocher  de  moi  le  plus  possible 
et  l'élever  au-dessus  de  sa  vie  passé,  de  ses  amis  d'autrefois. 

Cette  chose  qu'on  est  convenu  d'appeler  éducation,  cette  espèce 
de  verni»,  appliqué  d'ailleurs  assez  grossièrement  sur  tant  d'autres, 
manquait  tout  à  fait  à  mon  frère  Yves  ;  mais  il  avait  par  nature  un 
certain  tact,  une  délicatesse  beaucoup  plus  rare  et  qui  ne  se  donneiit 
pas.  Quand  il  était  avec  nous,  il  se  tenait  si  bien  à  sa  place  tou- 
jours, que  lui-même  commençait  à  s'y  trouver  à  l'aise.  11  parlait 
très  peu,  et  jamais  pour  dire  ces  choses  banales  que  tout  le  monde 
a  dites.  Et  môme,  lorsqu'il  quittait  sa  tenue  de  marin  pour  prendre 
certain  costume  gris  fort  bien  ajusté  avec  des  gants  de  Suède  d*une 
nuance  assortie,  alors,  tout  en  gardant  sa  désinvolture  de  forban,  sa 
tète  en  arrière  et  sa  peau  bronzée,  il  prenait  tout  à  coup  fort  grand  air. 

Cela  nous  amusait  de  le  mener  avec  nous,  de  le  présenter  à  de 
h*aves  gens  auxquels  son  silence  et  sa  carrure  imposaient,  et  qui 
le  trouvaient  dédaigneux.  Et  c'était  drôle,  le  lendemain,  de  le  voir 
redevenu  matelot,  aussi  bon  gabier  que  devant. 

...  Donc,  nous  étions  dans  les  bois  de  Toulven,  petit  Pierre  et 
moi,  à  chercher  des  fleurs,  pendant  le  conseil  de  famille. 

"Nous  en  trouvions  beaucoup,  des  primevères  jaune  pâle,  dos 
pervenches  violettes,  des  bourraches  bleues,  et  même  des  silènes 
roses,  les  premières  du  printemps. 

Petit  Pierre  en  ramassait  tant  qu'il  pouvait,  très  agité,  ne  sachant 
jamais  auxquelles  courir,  et  poussant  de  gros  soupirs,  comme  acca- 
blé d'une  besogne  très  importante;  il  me  les  apportait  bien  vite 
par  petits  paquets^  toutes  mal  cueillies,  à  moitié  chiffonnées  dans 
ses  petits  doigts,  et  la  queue  trop  courte. 

De  la  hauteur  où  nous  étions,  on  voyait  des  boîs  à  perte  de  vue  ; 
les  épines  noires  étaient  déjà  fleuries  ;  toutes  les  branches,  toutes  les 
brindilles  rougeâtres,  pleines  de  bourgeons,  attendaient  le  prin- 
temps. Et,  là-bas,  l'église  de  Toulven  dressait  au  milieu  de  ce  pays 
d'arbres  sa  flèche  grise. 

Nous  étions  restés  si  longtemps  dehors  qu'on  avait  mis  Gorentîne 
en  vigie  dans  le  sentier  vert  pour  annoncer  notre  retour.  Nous  la 
voyions  de  loin  qui  sautait,  qui  sautait,  qui  faisait  le  diable  toute . 
aeuie,  avec  aa  grande  cmSe  et  sa  coUerette  au  vent.  Et  elle    criai 
bien  fert  : 

—  Les  voilà  qui  arrivent^  Pierre  braê$  et  Pierre  vietm  1  (Pion» 
grand  et  Pierre  petit)  ^n  se  doiwaat  k  main  tous  4eux« 


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28  RETUE  DES   DEUX   MONDES, 

Et  elle  tournait  la  chose  en  chanson  et  la  chantait  sur  un  air  de 
Bretagne  très  vif,  en  dansant  en  mesure  : 

Les  Yoilà  qui  arrivent  I 

Et  ils  se  donnent  la  main  tous  deux, 

Pierre  brass  et  Pierre  vienn  I 

Sa  grande  coiffe  et  sa  collerette  au  vent,  elle  dansait  comme  une 
petite  poupée  devenue  folle.  Et  la  nuit  tombait,  nuit  de  mars,  tou- 
jours triste,  sous  la  voûte  effeuillée  des  vieux  arbres.  Un  froid  cou- 
rait tout  à  coup  comme  un  frisson  de  mort  sur  les  bois,  après  le 
soleil  tiède  du  jour  : 

Et  ils  se  donnent  la  main  tons  dénx, 
Pierre  brass  et  Pierre  vienn  I 
Et  Pierre  vienn  bugel'dul 

Bugel-du  (le  petit  bonhomme  noir),  ce  même  surnom  qu'Yves 
avait  porté,  elle  le  donnait  à  son  petit  cousin  Pierre,  toujours  à 
cause  de  cette  couleur  bronzée  des  Kermadec.  Alors  je  l'appelai  : 
Moisel  vienn  peu-melen  (petite  demoiselle  à  tête  jaune),  et  ce  nom 
lui  resta;  il  lui  allait  bien,  à  cause  de  ses  cheveux  toujours  échap- 
pés de  sa  coiffe,  comme  des  écheveaux  de  soie  couleur  d'or. 

Tout  le  monde  avait  l'air  heureux  dans  la  chaumière,  et  Yves  me 
prit  à  part  pour  me  dire  qu'on  s'était  très  bien  entendu.  Le  vieux 
Corentin  leur  donnait  deux  mille  francs,  et  une  tante  leur  en  prêtait 
mille  autres.  Avec  cela  ils  pourraient  acheter  un  terrain  à  terme  et 
commencer  tout  de  suite  à  bâtir. 

Après  dîner,  vite  il  fallut  aller  prendre  la  voiture  à  Toulven,  et  le 
train  à  Bannalec.  Yves  et  moi,  nous  nous  en  retournions  à  Lorient, 
où  notre  Sèvre  nous  attendait  dans  le  port. 

Vers  onze  heures,  quand  nous  fûmes  rentrés  dans  le  logis  de 
hasard  que  nous  avions  loué  en  ville,  Yves,  avant  de  se  coucher, 
arrangea  dans  des  vases  nos  fleurs  des  bois  de  Toulven. 

Pour  la  première  fois  de  sa  vie,  il  faisait  pareil  ouvrage;  il  était 
étonné  de  lui-même,  et  de  trouver  jolies  ces  pauvres  fleurettes  aux- 
quelles il  n'avait  encore  jamais  pris  garde. 

—  Eh  bien  !  dit-il,  quand  j'aurai  ma  petite  maison  à  Toulven,  j'en 
mettrai  chez  nous,  car  je  trouve  que  ça  lait  très  bien.  C'est  pour- 
tant vous,  tenez,  qui  m'avez  donné  l'idée  de  ces  choses... 

LXIX. 

En  mer,  le  lendemain,  l^'  avril.  —  Route  sur  Saînt-Nazaîre.  — 
Yoilure  du  grand  largue;  forte  brise  du  nord- ouest;  mauvais 
temps;  on  ne  voit  plus  les  feux.  —  Entré  dans  le  bassin  au  petit 
jour;  cassé  le  bossoir;  craqué  le  petit  mflt  de  hune. 


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MON   FRÈRE  YVES.  29 

Le  2,  c'est  jour  de  paie.  Des  hommes  ivres  tombent  la  nuit  dans 
la  cale  et  se  fendent  la  tète. 

10  aTril. 

Une  petite  permission  de  deux  jours,  inattendue.  En  route  avec 
Yves  pour  Trémeulé-en-Toulven.  Cette  Sèvre  est  un  bon  bateau,  qui 
ne  nous  éloigne  jamais  bien  longtemps, 

A  dix  heures  du  soir,  au  clair  de  lune,  nous  venons  frapper  à  la 
porte  des  vieux  Keremenen  et  de  Marie,  qui  ne  nous  attendent  pas. 

On  lève  petit  Pierre  pour  nous  faire  honneur,  et  on  l'assied  sur 
nos  genoux.  Tout  surpris  dans  son  premier  sommeil,  il  nous  dit 
bonjour  tout  bas,  en  souriant,  et  puis  il  ne  fait  plus  grand  cas  de 
notre  visite.  Ses  yeux  se  ferment  malgré  lui  et  sa  petite  tête  s'en 
va  de  tous  les  côtés. 

Et  Yves,  très  inquiet,  le  voyant  baisser  la  tête  et  regarder  en  des- 
sous, les  cheveux  dans  les  yeux  : 

—  Moi,  je  trouve  qu'il  a  un  air,.,  qu'il  a  un  air...  sournois I 

Et  il  me  regarde,  anxieux  de  savoir  ce  que  j'en  pense,  concevant 
déjà  une  préoccupation  grave  pour  l'avenir. 

Il  n'y  a  au  monde  que  mon  cher  Yves  pour  avoir  des  frayeurs 
aussi  drôles.  Je  fais  sauter  petit  Pierre,  qui  alors  se  réveille  pour 
tout  de  bon  et  éclate  de  rire,  ses  beaux  grands  yeux  bien  ouverts 
entre  leurs  longs  cils.  Yves  se  rassure  et  trouve  qu'en  effet  il  n'a 
plus  la  mine  du  tout  sournoise. 

Quand  sa  mère  le  met  tout  nu,  il  ressemble  aux  bébés  classiques, 
aux  statues  grecques  de  l'Amour. 

LXX. 

Toulven,  30  avril. 

Ceci  se  passe  dans  la  chaumière  des  vieux  Keremenen,  à  la  tom- 
bée de  la  nuit,  un  soir  d'avril.  Nous  sommes  toute  une  bande  qui 
rentrons  de  la  promenade,  Yves,  Marie,  Anne,  la  petite  Corentine 
peu^meulen  et  le  petit  Pierre  bugel-du. 

Il  y  a  quatre  chandelles  allumées  dans  la  chaumière  {trois^  cela 
ferait  la  noce  du  rhaty  et  cela  porterait  malheur). 

Sur  la  vieille  table  de  chêne  massif,  polie  par  les  années,  on  a 
préparé  du  papier,  des  plumes,  et  du  sable.  On  a  rangé  des  bancs 
tout  autour.  Des  choses  trè?  solennelles  vont  se  passer. 

Nous  déposons  notre  moisson  d'herbes  et  de  fleurs,  qui  met  dans 
la  chaumière  noire  une  odeur  d'avril,  et  puis  nous  prenons  place. 

Encore  deux  bonnes  vieilles  qui  entrent,  Tair  important  ;  elles 
disent  bonsoir  avec  une  révérence  qui  fait  dresser  tout  debout  leur 
grande  collerette  empesée  et  s'assoient  dans  les  coins.  Puis,  Pierre 


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20  RETUE  Vn   BEDX  MONDES. 

Kerbms,  le  fiancé  d'Anne.  — -  Enfin  tout  le  monde  est  placé,  nous 
sommes  au  complet. 

C'est  la  grande  soirée  des  arrangemens  de  famille,  où  les  vieux 
Eeremenen  vont  exécuter  la  promesse  qu'ils  ont  faite  à  leurs  enfans. 
Us  se  lèvent  tous  deux  pour  ouvrir  un  bahut  antique,  dont  les 
sculptures  représentent  des  Sacré  Cœur  alternant  avec  des  coqs; 
ils  remuent  des  papiers,  des  bardes,  puis,  tout  au  fond^  prennent 
un  petit  sac  qui  paraît  lourd.  Ensuite  ils  voot  à  leur  Ut»  retournent 
la  paillasse  et  cbercheiit  dessous  :  un  second  sacl 

Ils  les  vident  sur  la  table,  devant  leur  fils  Yves,  et  on  voit  paraître 
toutes  ces  belles  pièces  d*or  et  d'argent,  marquées  d'effigies  an- 
ciennes, qui,  depuis  un  demi-siècle,  s'étaient  amassées  une  à  une  ^ 
dormaient*  Ou  les  compte  par  pelits  tas  :  ce  sont  les  deux  mille 
francs  promis. 

Maintenant  c'est  le  tour  de  la  vieille  tante,  qui  se  lève  et  vient 
vider  un  troisième  petit  sac  :  encore  mille  francs  d'or, 

La  vieille  voisine  s'avance  la  dernière;  elle  en  apporte  cinq  cents 
dans  un  pied  de  bas.  Tout  cela,  c'est  pour  prêter  à  Yves,  tout  cela 
s'entasse  devant  lui.  Il  signe  deux  pelits  reçus  sur  du  papier  blanc 
et  les  remet  aux  vieilles  prêteuses  qui  font  des  révérences  pour  par- 
tir, et  que  l'on  retient,  comme  l'asage  le  commande,  pour  boire  un 
verre  de  cidre  avec  nous. 

C'est  fini.  Tout  cela  s'est  passé  sans  notaire,  sans  acte,  sans  discus- 
sion, avec  une  confiance  et  une  honnêteté  qui  sont  choses  de  Toulveo. 

••«  PanI  panl  pani  à  la  porte.  C'est  rentrepreneur-maQon,  et  il 
arrive  juste  à  point. 

Avec  celui-là,  par  exemple,  on  emploiera  le  papier  timbré;  c'est 
un  vieux  roué  de  Quimper,  qui  n'entend  qu'à  moitié  le  français, 
mais  qui  paraît  pas  mal  sournois,  tout  de  même,  avec  ses  manières 
de  la  ville. 

J'ai  mission  de  lui  faire  comprendre  on  plan  de  maison  que  nous 
avons  combiné  dans  nos  soirées  de  bord,  et  où  figure  ma  cliambre. 
ie  discute  la  confection  des  moindres  parties,  et  le  prix  de  tous  les 
matériaux,  prenant  un  air  de  m'y  connaître  qui  impose  à  ce  vieux, 
mais  qui  nous  fait  rire,  Yves  et  moi,  quand  par  malheur  nos  yeux 
se  rencontrent. 

Sur  une  feuille  timbrée  du  prix  de  douze  sous  j'écris  deux  pages 
de  clauses  et  de  détails  : 

a  Une  maison  bâtie  eo  granit,  cimentée  avec  du  sable  de  rivièrey 
bknciiie  à  la  chaux,  charpentée  en  châtaignier,  avec  jardin  devant, 
grenier  à  lucarne,  auvens  peints  eo  vert,  etc.,  etc.,  le  tout  termmé 
avant  le  i'^  mai  de  l'aimée  prochaine  «t  aa  prix  fixé  d'avance  de 
2,950  fiuacs.  n 

J'en  ai  une  vraie  fatigue,  de  «e  traivail  et  de  cette  lensiea  d'ea- 


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XON  FSéM  YTBS.  8t 

prit  ;  je  suis  très  étonné  de  moi-môme  et  je  les  vois  tons  émerveU* 
lés  de  ma  prévoyance  et  de  mon  économie  I  C'est  inouï  les  choses 
que  ces  bonnes  gens  me  font  faire. 

Enfin  c'est  signé,  paraphé.  On  boit  du  cidre,  en  se  serrant  la 
main  à  la  ronde.  Et  voilà  Yves  propriétaire  en  Toulven.  Ils  ont  l'air 
si  heureux,  Marie  et  lui.  que  je  ne  regrette  pas  ma  peine,  pour  sûr. 

Les  deux  bonnes  vieilles  font  leur  révérence  définitive,  et  tous 
les  autres,  môme  petit  Pierre  qui  n'a  pas  voulu  se  coucher,  vien- 
nent, par  la  belle  nuit  qu'il  fait,  me  reconduire,  au  clair  de  lune, 
jusqu'à  l'auberge. 

Toalven,  !•'  mal  1881. 

Nous  sommes  très  affairés  dès  le  matin,  Tves  et  moi,  aidés  du 
vieux  Corentin  Keremenen,  à  mesurer  avec  une  corde  le  terrain  à 
acquérir. 

D'abord  il  a  fallu  en  faire  le  choix,  et  cela  nous  a  pris  toute  la 
matinée  d'hier.  Pour  Yves  c'était  là  une  question  très  sérieuse, arrêter 
remplacement  de  cette  patite  maison,  où  il  entrevoit,  au  fond  d'un 
lointain  mélancolique  et  étrange,  sa  retraite,  sa  vieillesse  et  sa  mort. 
l  i  Après  beaucoup  d  allées  et  de  venues,  nous  nous  sommes  décidés 
pour  cet  endroit-ci.  C'est  à  l'entrée  de  Toulven,  sur  la  route  qui 
mène  à  Rosporden,  un  point  élevé,  devant  une  petite  place  de  vil- 
lage qui  est  égayée  ce  matin  par  une  population  de  poules  tapa- 
gexises  et  d'enfans  roses.  D'un  côté,  on  verra  Toulven  et  l'église, 
de  Pautre  les  grands  bois. 

Pour  le  moment,  ce  n'est  encore  qu'un  champ  d'avoine  très  vert. 
Nous  Pavons  bien  mesuré  dans  toutes  les  dimensions  ;  au  prix  oii 
est  le  mètre  carré,  il  y  en  aura  pour  quatorze  cent  quatre-vingt-dix 
francs,  plus  les  honoraires  du  notaire. 

Gomme  il  va  falloir  qu'Yves  soit  sage  et  fasse  des  économies  pour 
payer  tout  celai  11  devient  très  sérieux  quand  il  y  songe. 

LXXI. 

A  bord  de  la  Sèvrê,  mai  1881. 

Tves,  qui  aura  trente  ans  bientôt,  me  prie  de  lui  rapporter  de 
terre  un  cahier  relié  pour  commencer  à  y  écrire  ses  inopressions,  à 
ma  manière;  il  regrette  même  de  ne  plus  se  rappeler  assea  les  dates  et 
les  choses  passées  pocrr  reconstituer  on  journal  rétrospectif  de  sa  vie» 

Son  intelligence  s'ouvre  h  une  foule  de  conceptions  nouvelles;  il 
sefisçenne  sur  moi,  c'est  incontestable,  et  se  complique  peut-être 
iBi  peu  plus  qu'il  ne  faudrait.  Hais  notre  intimité  amène  un  autre 


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32  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

résultat  très  inattendu ,  c'est  que  je  me  simplifie  beaucoup  à  son 
contact;  moi  aussi,  je  change,  et  presque  autant  que  lui... 

Brest,  Juin  1881. 

  six  heures,  le  soir  de  la  Saint-Jean,  sur  l'impériale  d'un  omni- 
bus de  campagne,  je  revenais  avec  Yves  du  pardon  de  Plougastel. 

Notre  Sévre  avait  été,  en  mai,  jusqu'à  Alger,  et  nous  sentions 
mieux,  par  contraste,  le  charme  particulier  du  pays  breton* 

Les  chevaux  s'en  allaient  ventre  à  terre,  tout  enrubannés,  ayant 
sur  la  tête  des  batïnières  et  des  rameaux  verts.  Dans  rintèrieur, 
on  chantait,  et  dessus,  près  de  nous,  trois  matelots  gris  dansaient, 
bonnet  sur  l'oreille,  des  fleurs  aux  boutonnières,  des  rubans,  des 
trompettes,  et,  par  ironie  pour  les  gens  à  vue  faible,  portant  des 
lorgnons  bleus,  —  trois  jeunes  hommes  à  la  tournure  délurée,  à  la 
tête  intelligente,  qui  couraient  leur  bordée  de  départ  au  moment 
de  s'en  aller  en  Chine. 

Des  bourgeois  se  fussent  cassé  le  cou.  Eux,  qui  avaient  tant  bu, 
tenaient  ferme,  sautaient  comme  des  cabris,  et  la  voiture  s'en  allait 
grand  train,  de  droite  et  de  gauche,  dans  les  ornières,  menée  par 
un  cocher  ivre. 

A  Plougastel,  nous  avions  trouvé  le  bruit  d'une  fête  de  village, 
des  chevaux  de  bois,  une  naine,  une  géante,  la  Famille  Mouton^ 
qui  se  désosse,  et  des  jeux  et  des  cabarets.  Et  puis,  sur  une  place 
isolée,  entourée  de  chaumières  grises,  les  binious  bretons  sonnaient 
un  air  rapide  et  monotone  du  temps  passé;  des  gens  en  vieux  cos- 
tume dansaient  à  cette  musique  centenaire  ;  hommes  et  femmes,  se 
tenant  par  la  main,  couraient,  couraient  dans  le  vent,  comme  des 
fous,  en  longue  file  frénétique.  Cela,  c'était  la  vieille  Bretagne, 
donnant  encore  sa  note  sauvage ,  même  aux  portes  de  Brest ,  au 
milieu  de  ce  tapage  de  foire. 

D'abord  nous  essayons,  Yves  et  moi,  de  calmer  ces  trois  matelots 
et  de  les  faire  s'asseoir. 

Et  puis  nous  trouvons  drôle  de  nous  voir,  nous ,  leur  faire  ce 
sermon. 

—  Après  tout ,  dis-je  à  Yves ,  nous  en  avons  bien  fait  d'autres. 

—  Ahl  oui,  bien  sur,  répond-il  avec  conviction. 

Et  nous  nous  contentons  de  tendre  nos  bras  entre  les  montans 
de  fer  pour  les  empêcher  de  tomber. 

...  Et  les  routes,  les  villages  sont  tout  remplisde  gens  qui  revien- 
nent de  ce  pardon,  et  tous  ces  gens  s'ébahissent  de  voir  passer  cet 
équipage  de  fous,  et  ces  trois  matelots  dansant  sur  cette  voiture. 

La  splendeur  de  juin  jette  sur  toute  cette  Bretagne  son  charme 
et  sa  vie;  la  brise  est  douce  et  tiède  sous  le  ciel  gris;  les  hauts 


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MON  FRifiE  TfES.  88 

foins,  tout  pleins  de  fleurs  roses;  les  arbres,  d'un  yert  d'émeraude, 
remplis  de  hannetons. 

Et  les  trois  matelots  dansent  toujours  en  chantant,  et,  à  chaque 
couplet,  les  autres,  dans  l'intérieur,  reprennent  le  refrain  : 

n  est  parti  vent  arrière, 
Il  reviendra  en  loayoyant. 

Les  vitres  de  notre  voiture  en  vibrent ,  et  cet  air,  toujours  le 
même,  répété  deux  lieues  durant,  est  un  très  vieil  air  de  France, 
si  ancien  et  si  jeune,  d'une  galté  si  fraîche  et  de  si  bon  aloi,  qu'au 
bout  d'un  moment,  nous  aussi,  nous  le  chantons  avec  eux. 

Commme  elle  est  belle,  et  rajeunie,  la  Bretagne,  et  verte,  \u  soleil 
de  juin  ! 

Nous  aulres ,  pauvres  gens  de  la  mer,  quand  nous  trouvons  le 
printemps  sur  notre  route,  nous  en  jouissons  plus  que  les  autres, 
à  cause  de  notre  vie  séquestrée  dans  les  couvens  de  planches.  II  y 
avait  huit  ans  qu'Yves  n'avait  vu  son  printemps  breton ,  et  nous 
avions  été  longtemps  fatigués  tous  deux  par  l'hiver  ou  par  cet  éter- 
nel été  qui  resplendit  ailleurs  sur  la  grande  mer  bleue,  et  nous 
nous  laissions  enivrer  par  ces  foins  verts,  par  ces  senteurs  douces, 
par  tout  ce  charme  de  juin  que  les  mots  ne  peuvent  dire. 

Il  y  a  encore  de  beaux  jours  dans  la  vie,  de  belles  heures  de 
jeunesse  et  d'oubli.  Au  diable  toutes  les  rêveries  mélancoliques, 
tous  les  songes  maladifs  des  tristes  poètes  !  Il  fait  bon  courir,  la 
poitrine  au  vent,  en  compagnie  des  plus  joyeux  d'entre  les  enfans 
du  peuple.  La  santé  et  la  jeunesse,  c'est  tout  ce  qu'il  y  a  de  vrai  sur 
terre,  avec  la  gatté  simple  et  brutale,  et  les  chants  des  matelots! 

Et  nous  allions  toujours  très  vite  et  de  travers,  zigzaguant  sur  la 
route  au  milieu  de  tout  ce  monde,  entre  les  aubépines  très  hautes 
formant  deux  haies  vertes,  et  sous  la  voûte  touffue  des  arbres. 

Bientôt  parut  Brest,  avec  son  grand  air  solennel,  ses  grands  rem- 
parts de  granit,  ses  grandes  murailles  grises,  où  poussaient  aussi  des 
herbes  et  des  digitales  roses.  Elle  était  comme  enivrée,  cette  ville 
triste,  d'avoir  par  hasard  un  vrai  jour  d'été,  une  soirée  pure  et 
tiède;  elle  était  pleine  de  bruit,  de  mouvement  et  de  monde,  de 
coiffes  blanches  et  de  marins  qui  chantaient... 

LXXII. 

5]aiUetl881. 

En  mer.  —  Nous  revenons  de  la  Manche.  La  Sèvre  marche  tout 
doucement  dans  une  brume  épaisse,  poussant  de  minute  en  minute 

TOMi  ux.  —  1883.  3 


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Il  REYCE  DBB  KUX  MONDES. 

un  oowp  de  sifflet 'qiii  résonne  tomme  wi^ppel  de  détresse  wns 
ce  suaire  qui  nous  enveloppe.  Les  solitudes  griees  de  la  mer  «ont 
autour  de  nous»  >et  nous  «en  avons  ie  -sentiment  «ans  les  voir.  Il 
semble  que  tnous  traînions  avec  nous  de 'longs  voiles  de  ténèbres  » 
on  voudrait  les  percer,  on  est  comme  oppressé  de  se  sentir  depuis 
tant  d'heures  enfermé  là-dessous,  et  on  songe  que  ce  rideau  est 
immense,  infini,  qu'on  pourrait  faire  des  lieues  et  des  lieues  sans 
vue,  dans  le  même, gris  blafard,  dans  la  même  atmosphère  d'eau. 
Et  la  houle  passe,  lente,  molle,  iréguUèra,  ^patienlje,  exaspérante. 
C'est  comme  de  grands  dos  polis  et  luisans,  qui  s'enflent^  donnent 
leur  coup  d'qpauLe^  vous  soulèvent  et  ^ous  laissent  retomber. 

Brusquement^  le  sûir^il  se  fait  une  jéclairole,  et  une  chose  noire 
se  dresse  tout  près  de  nous,  surprenante,  inattendue,  comme  un 
haut  fantôme  surgissant  de  la  mer  : 

—  Ar  men  Du!  (ies  Pierres-Noires I )  dit  notre  vieux  pilote 
breton. 

Et  en  même  temps  partout  le  voile  se  déchire,  Ouessant  apparaît; 
toutes  ses  roches  sombres,  tous  ses  écueils  se  .dessinent  en  grisailles 
obscures,  battus  par  de  iiautes  .gerbes  d'écume  blanche,  sous  un 
ciel  qui  paraît  lourd  coname  un, globe  de  plomb. 

Il  n'est  que  temps  de  redresser  la  route,  et  vite,  pendant  l'éclair- 
cie,  la  Sêvre  met  le  cap  sur  Brest^  nesilDant  plus,  se  bâtant,  avec 
un  grand  espoir  d'arriver. 

Mais  le  rideau  Jentement  se  referme  et  retombe.  On  n'y  voit  plus^ 
la  nuit  vient,  il  faut  remettre  le  cap  au  large. 

Et  trois  jours  se  passent  .ainsi  sans  plus  rien  voir.  Les  jeux  se 
fatiguent  à  veiller. 

C'est  ma  dernière  traversée  sur  cette  Sèvre^  que  je  dois  quitter 
aussitôt  notre  retour  à  Brest.  Yves,  avec  ses  idées  de  Breton,  voit 
quelque  chose  de  pas  naturel  dans  cette  hrume,  qui  persiste  en 
plein  été  comme  pour  retarder  mon  départ.  Gela  lui  semble  un 
avertissement  et  un  maavaîs  présage. 

LXilll. 

•Brest,  9  JaiUet  1881. 

Nous  venons  d'arriver  tout  de  même,  et  c'est  mon  dernier  jour 
de  garde  à  bord  ;  je  débarque  demain. 

Nous  sommes  dans  ce  fond  du  port  de  Brest,  où  notre  Sèvre 
revient  de  temps  en  temps  s'immobiliser  entre  deux  grands  murs. 
De  hautes  constructions  mornes  nous  surplombent;  autour  de  nous 
des  assises  de  roches  primitives  portent  des  remparts,  des  chemins^ 
de  Tonde,  toflt  un  lourd  échafaudage  de  granit,  suant  la  tristesse 
^  l'kumidité.  —  Je  connais  par  cœur  toutes  ces  choses. 


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soir  FRÂHE  TTES.  Z6 

Gonme  c'est  en  juillet,  il  y  a  des  digitalei?,  des  toirfBte  d^  silënes 
qui  s'accrochent  çà  et  là  ai»  pierres  grises.  Ges  pboafiap  roses  des 
murs,  c'est  la  note  de  l'été  damsice  Brest^sans  soleili 

J'ai  pourtant  une  espèce  de- joie'  de  partir...  Sette  Bretagne  me 
<»use  toujours,  malgré  tout,  une  oppresEHon  mébncoliqwv  je  le 
sens-  maintenant^,  et  quand  JB'  songe  au  nouveau,  à  rinoonntr  qm 
m'attend,  il  me»  semble'  que  Je  vais  me  réveiller  au  swtlr  #uhc 
espèce  de  nuit.,  ôô  m^enverra-tJ^n ?  Qui  sait?  Commenff  s^appeBera 
ce  coin  de  la  terre  où  il  faudra  m^'^acclioialer'  demain*?^  Sans^  ds^te 
quelque  pays  de  soleil  où  je  deviendrai  un  autre  moi  avec?  des  sens 
diiTérens,  et  où  j'oublierai,  hé4&s!  les  choses' aimées  ailleurs. 

Mais  mon  pauvre  Yves  et  mon  petit  Pierre,  je  souffre' de  Ites  qui#- 
ter  tous  deux.  ' 

Pauvre' Yves,  qui  s'est  souvenf  ftit  tfaîter  en  «nihntgâtê  et  capri- 
cieux, c'est  lui  à  présent,  à  l'heure  de  mon  départ,  qui  m'entoure 
de  mille  petites  prévenances ,  presque  enfantines ,  ne  sachant  plus 
comment  s'y  prendre  pour  me  montrer  assez  son  affection.  Et  cette 
manière  d'être  a  [)lus  de  charme  chez  lui,  parce  qu'elle  n'est  pas 
dans  sa  nature  habituelle. 

Ce  temps  que  nous  venons  de  passer  ensemble  dans  une  intimité 
fraternelle  de  chaque  jour,  n'a  pas  été  exempt  d'orages  entre  nous. 
Il  mérite  toujours  un  peu,  malheureusement^,  ses  notes  passées 
d'indiscipliné  et  d'indomptable;  tout  va  bien  mieux  cependtot,  et 
si  j'avais  pu  le  garder  près  de  moi,  je  Taurais  sauvé. 

Après  dîner,  nous  montons  sur  te  pont  pour  wotte  promenade 
habituelle  du  soir» 

Je  dis  une  dernière  fois  : 

—  Yves,  fais^moi'une  cigarette. 

Et  nous  commençons  nos  cent  pas  réguliers  sur  ces  plamchcsdfe 
la  Sêvre,  ta-,  nous  connaissons  par  cœur  tous  tes'  petitfe  trous  où 
l'eau  s'amasse,  tous  les  taquets  où  Ton  se  prend' tes  pieds^,  toutes 
les  boucles  où  l'on  trébuche. 

Ee  ciel  est  voile  sur  notre  d'ernière  promenade»,  îai  lUne  embnï- 
mée  et  l'air  humide.  Dans  te' lointain,  du  côté  dé  Rëcouvrance,  tou- 
jours ces  étemels  chants  de  matelots. 

Wous  causons  de  beaucoup  de»  choses.  Jbfliis  à  Yves  beaucoup 
de  recommandations;  lui,  très  soumi9,  répond  par  beaucoup  de 
promesses,  et  il  est?  fbrt  tard  quand'  i\  me  quitte  pour  aller  dormir 
dans  son  hamac. 

A  midi,  te  tendbmain,  mes  mAVos  à'  peine  fermées;  mes  visites 
pas*  faites,  je  suis  à  hi  gare?  avec  Yves  et  tes' amis  dta  carréy  qui  me 
reconduisent.  Je  serre  là*  mais  à  tous ,  je  crois  métoe  que  je  tes 
embrasse,  et  me  voiHt  parti. 


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86  BEYDE  DES  DEUX  MONDES. 

Un  peu  avant  la  nnit,  j'arrive  à  Toulven,  où  j'ai  voulu  m'arrêter 
deux  heures  pour  leur  faire  mes  adieux. 

Comme  c'est  vert  et  fleuri,  ce  Toulven,  cette  région  fraîche  et 
ombreuse^  la  plus  exquise  de  Bretagne  I 

Là,  on  m'attendait  pour  couper  les  cheveux  du  petit  Pierre.  La 
pensée  qu'on  pût  me  confier  une  pareille  besogne  ne  me  serait 
jamais  venue.  On  me  dit  «  qu'il  n'y  avait  que  moi  pour  le  faire 
rester  tranquille.  »  La  semaine  passée  on  avait  mandé  le  barbier  de 
Toulven,  et  petit  Pierre  avait  tellement  fait  le  diable  que  les  ciseaux 
avaient  entamé  d'abord  ses  petites  oreilles;  il  avait  fallu  y  renoncer, 
ressayai  tout  de  même,  pour  leur  faire  plaisir,  ayant  une  envie  de 
rire  très  grande. 

Puis,  quadd  ce  fut  fini,  l'idée  me  vint  de  garder  une  de  ces  petites 
mèches  brunes  que  j'avais  coupées,  et  je  l'emportai,  étonné  de  tant 
y  tenir. 

LXXIV. 
Lettre  d'Yves. 

«A  bord  de  la  Sèvrêf  Lisbonne,  l*'  août  1881. 

({  Cher  frère,  je  vous  réponds  une  petite  lettre  le  jour  même  que 
je  reçois  la  vôtre.  Je  vous  écris  bien  à  courir,  et  encore  je  profite 
de  l'heure  du  déjeuner,  et  je  suis  sur  le  râtelier  du  grand  mât. 

(c  Nous  sommes  entrés  en  relâche  à  Lisbonne  hier  au  soir.  Cher 
frère,  nous  avons  eu  tout  à  fait  un  mauvais  temps  cette  fois;  nous 
avons  perdu  nos  focs,  l'artimon  de  cape  et  la  baleinière.  Je  vous 
fais  savoir  aussi  que,  dans  les  grands  coups  de  roulis,  mon  sac  et 
mon  armoire  sont  allés  se  promener  et  tous  mes  effets  aussi  ;  j'ai  à 
peu  près  pour  cent  francs  de  perte  dans  toutes  ces  affaires-là. 

a  Vous  m'avez  demandé  qu'est-ce  que  j'avais  fait  de  ma  journée, 
dimanche,  il  y  a  quinze  jours.  Mais,  mon  bon  frère,  je  suis  resté 
tranquillement  à  bord,  à  finir  de  lire  le  Capitaine  Fracasse,  Ainsi, 
depuis  votre  départ,  je  n'ai  été  à  terre  que  dimanche  clernier;  et 
j'étais  très  tranquille,  parce  que  d'abord  j'avais  tout  envoyé  l'argent 
de  mon  mois  à  la  maison  ;  j'avais  touché  soixante-neuf  francs  et 
j'en  avais  envoyé  soixante-cinq  à  ma  femme. 

«  J'ai  eu  des  nouvelles  de  Toulven  et  ils  sont  tous  bien.  Le  petit 
Pierre  est  très  dégourdi  et  il  sait  très  bien  courir  à  présent.  Seule- 
ment, il  est  un  peu  mauvais  quand  il  fait  sa  petite  tête  de  goéland, 
comme  moi,  vous  savez;  d'après  ce  que  ma  femme  me  dit  sur  sa 
lettre,  il  chavire  tout  chez  nous,  La  maçonnerie  de  notre  maison 
est  déjà  montée  à  plus  de  deux  mètres  de  terre  ;  je  serai  bien  heu- 


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MON  FRiRE  TTE8.  37 

reox  qu'elle  soit  tout  à  fait  finie,  et  surtout  de  vous  voir  installé 
dans  votre  petite  chambre. 

m  Cher  frère,  vous  me  dites  de  pensera  vous  souvent;  mais  je 
vous  jure  qu'il  ne  passe  pas  d'heure  sans  que  je  manque  d'y  pen- 
ser^  et  même  plusieurs  fois  par  heure.  Du  reste,  maintenant,  vous 
comprenez,  je  n'ai  plus  personne  avec  qui  causer  le  soir,  —  et  ma 
blague  n'(  st  plus  souvent  pleine, 

a  Je  ne  puis  vous  dire  le  jour  de  notre  partance,  mais  je  vous 
prie  de  m'écrire  à  Oran.  On  dit  que  nous  serons  payés  à  Oran,  pour 
pouvoir  aller  à  terre  et  acheter  du  tabac. 

«  Je  termine,  cher  frère,  en  vous  embrassant  de  tout  mon  cœur. 

u  Votre  frère  tout  dévoué  qui  vous  aime, 

a  A  vous  pour  la  vie. 

«  Yves  Kermàdec.  » 

«  P. -5.  —  Si  j'ai  beaucoup  d'argent  à  Oran,  je  ferai  une  très 
grande  provision  de  tabac,  et  surtout  pour  vous,  de  celui  qui  est 
pareil  au  tabac  des  Turcs  et  que  vous  aimez  bien  fumer. 

a  Le  major  m'a  remis  pour  vous  une  serviette,  la  dernière  qui  vous 
avait  servi  à  table.  Je  l'ai  lavée,  ça  fait  que  je  l'ai  un  peu  déchirée. 

a  Quant  au  cahier  que  vous  m'aviez  donné  pour  écrire  mes  his- 
toires, il  a  été  aussi  tout  à  fait  écrasé  par  le  coup  de  mer  ;  alors 
maintenant  j*ai  tout  laissé  de  côté. 

0  Cher  frère,  je  vous  embrasse  encore  de  tout  mon  cœur. 

(c  Yves  Kermadeg.  » 

a  A  bord,  c'est  toujours  la  même  chose,  et  le  commandant  n'a 
pas  changé  ses  habitudes  de  crier  pour  la  propreté  du  pont.  Il  y  a 
eu  une  grande  dispute,  entre  lui  et  le  lieutenant,  toujours  au  sujet 
du  cacatoiSy  vous  savez  7  Mais  ils  se  sont  très  bien  arrangés  après. 

tt  J'ai  aussi  à  vous  dire  que,  dans  sept  ou  huit  mois,  je  pense 
encore  avoir  un  autre  petit  enfant.  Une  chose  pourtant  qui  ne  me 
fait  pas  bien  plaisir,  car  c'est  un  peu  trop  vite. 

a  Votre  frère, 

«  Yves.  » 

LXXV. 

Cest  en  Orient  maintenant  que  viennent  me  trouver  ces  petites 
lettres  d'Yves  ;  elles  m'y  apportent,  dans  leur  simplicité,  les  sen- 
teurs déjà  lointaines  du  pays  bretout 


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sa  HETUE  BS9  DBJX  MOUDS* 

Ib  s'éloignent  betucoupr  mes  sourenirs  de  Bretagae.Déjiujaleff 
revois  passer  comme  à  travers  des  voiles  de  rôw  ;  leS'écaeUsoanDQS 
de  làrbas,  les  feux  de  la  côte,  la  pointe  èa  Finistère  avec  ses  grandies 
roches  sombres;  et  les^  approches  dangereuse»  dOoessant  les  seirs^ 
d*  hiver  et  le  vent  d'ouest  qui  courait  sous  le  caei  mornev  à  lauto»* 
bée  d<fs  nuits  de  déeanbre.  D'ici,  tout  o^  semUe  la/vdgkm  d'ua 
pays  noir. 

La  pauvre  petite  chaumière  de  Toulvm^  eUe  était  bien  humbie, 
bien  perdue  au  bord  du  sentier  breton*  Mlais<  c^était  bi  région  dca 
grands  bois  de  hêtres,  des  rochers  gris,  de»  lichens  et  des  maues«s; 
des  vieilles  chapelles  de  granit  et  des  haute  foins  semés  de  fleurs 
roses.  Ici,  du  sable  et  des  minarets  blancs  sous  xbm  voûte  très 
bleue,  et  puis,  le  soleil,  l'enchanteur  étemel. 

LXXYI. 

«  Brest,,  le  10  Metembia  1S81. 

a  Mon  cher  bon  frère, 

«  Je  voue  fais  savoir  le  dlésairmement  de  notre  «S^vré*;  nous  l'avons 
remise  hier  à  la  direction,  et  ma  foi  je  n'en  suis  pas  trop  mécoutenil, 

a  Je  compte  rester  quelque  temps  à.  terre,  au  quartier;  aussi. 
(r'omme  notre  petite  maison  n'est  pas  très  avancée,  vous  pensez 
bien),  ma  femme  est  venue  s'installer  auprès  de  moi  à  Brest  jusqu'à 
ce  qu'elle  soît  finie.  Je  pense  que  vous  trouverez,  cher  frère,  que 
nous  avons  bien  fait.  Cette  fois  nous  avons  loué  presque  dans  la 
campagne,  à  Hécouvrance,  du  côté  de  Pontaniom. 

«  Cher  frère,  je  vous  dirai  que  le  petit  Pferre  a  été- bien  malade; 
pnr  les  coliques,  pour  avoir  mangé  trop  de  /t/r^dans  les  bois,  ce^ 
dimanche  dernier  que  nous  avons  été  à  Toulven  ;  mais  cela  lui  a 
passé,  n  devient  tout  à  fait  mignon,  et  je  reste  des  heures  à  jbuer 
avec  lui.  Le  soir,  nous  allons  nous  promener  tous  les  trois  ;  nous 
ne  sortons  plus  jamais  qu'ensemble^  et  puis,  quand'  l'un  rentre,  les 
deux  autres  rentrent  aussi. 

«  Cher  frère,  si  vous  pouviez  revenir  à  Brest,  il  ne  me  manquerait 
plus  rien;  vous  me  verriez  maintenant  comme  je  suis,  vous  seriez 
tout  à  fait  content,  car  je  n'étais  jamais  resté  aussi  tranquille. 

n  Je  voudrais  encore  embarqpier  avec  vous,  mon  bon  frère,  et 
tomber  sur  quelque  bateau  qui  irait  là-bas  du  côté  du  Levant  vous 
retrouver  ;  et  pourtant  je  vous  promets  que  la  vie  que  je  fais  main- 
tenant, je  voudrais  bien  la  continuer;  mais  cela  n'est  pas  possible, 
car  je  suis  trop  heureux. 


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MON  FRÂBE  T^S.  M 

d  Je  termine  en  tous  embrassant  de  tout  mon  'cœur,  «it  le  petit 
Pierre  tous  envoie  'see  reepectg.  Ma  femme  et  tous  mes  frspens  'à 
Toulven  vous  font  bien  des  complimens.  Ils'ont  très  bfttedeTOiis 
Toir,  et  je  voirs  promets  qnie  moi  aussi, 

^  Votre  ft*ne, 
«  Jv£s  Kebmadec.  » 


LXXVII. 


Tonlven,  octobre  1881. 


...  Encore  la  pâle  Bretagne  an  soleil  d'automne  I  Encore  les  vieux 
sentiers  bretons,  les  hôtres  et  les  bruyères.  Je  croyais  avoir  dit  acîieu 
à  ce  pays  pour  longtemps,  et  je  le  retrouve  avec  une  siiiiguliëre 
mélancolie.  Mon  retour  a  été  brusque,  inattendu,  comme  le  sont 
souvent  nos  retours  ou  nos  départs  de  marins. 

Une  belle  journée  d'octobre,  un  tiède  soleil,  une  vapeur  blanche 
et  légère  répandue  comme  un  voile  sur  la  campagne.  C'est  pourtant 
cette  grande  tranquillité  qui  est  particulière  aux  derniers  beaux 
jours;  déjà  des  senteurs  d'humidité  et  de  feuilles  tombées,  déjà  un 
«sentiment  d'automne  répandu  dans  l'air,  ie  me  retrouve  dans  les 
bois  connus  de  Trémeulé,  sur  la  hauteur  d  où  on  domine  tout  le 
pays  de  Toulven.  A  mes  pieds,  l'étang,  immibile  sous  cette  vapeur 
qui  plane,  e^t,  au  loin,  des  horizons  tout  boisés,  comme  ils  devaient 
l'être  ajix  temps  anciens  de  la  Ganle. 

Et  ceux  qui  sont  là  près  de  moi,  assis  parmi  les  mille  petites 
fleurs  de  la  bruyère,  ce  sont  mes  amis  de  Bretagne,  mon  frère 
Yves  et  Je  petit  Pierre  son  fils. 

C'est  un  peu  mon  pays  maintenant,  'Ce  Toulven*  Il  y  .a  un  très 
petit  nombre  d'années,  il  m'était  étranger,  et  Yves,  auqoiel  pour- 
tant je  -donnais  déjà  ie  Aom  de  frère,  comptait  à  peine  pour  nàoi. 
Les  aspects  de  la  vie  changent,  tout  arrive,  se  transforme  et  passe. 

Il  y  en  a  tant  de  ces  bruyères  que,  dans  les  Jointains,  on  dirait 
ides  tapis  roses.  Les  scabieuses  .tardives  sont  encore  fleuries,  tout 
•en  haut 'de  leurs  t^es  Jongues,  et  les  premières  grandes  ondées  qui 
ont  passé  oot  déjà  .semé  la  terre  de  feuilles  mortes. 

Celait  vrai,  ce  qu'Yves  m'avait  écrit:  il  était  devenu  très  sage. 
On  venait  de  l'embarquer  sur  un  des  vaisseaux  en  rade  de  Brest, 
ce  qui  senyi)lait  lui  assurer  un  séjour  de  deux  ans  dans  son  paya* 
ICarie,  sa  ifemme,  s'était  installée  [près  de  lui  dans  le  fauJiourg  de 
AecouvcsAce, en  attendant  cett£  petite  maison  de  Toulven,  qui  mon- 
tait de  terre  ientemeat,iavec  de  gros  murs  iûen  épais  et  bien  solides, 


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&0  REYUE   DES  DEUX  MONDES, 

à  la  mode  d'autrefois.  Elle  avait  accueilli  mon  retour  imprévu  comme 
une  bénédiction  du  ciel,  car  ma  présence  à  Brest,  auprès  d'eux, 
allait  la  rassurer  beaucoup. 

Yves  devenu  très  sage,  et,  comme  cela,  tout  de  suite,  sans  qu'on 
sût  quelle  circonstance  décisive  l'avait  ainsi  changé,  on  avait  peine 
à  y  croire  I  Et  Marie  me  confirmait  ce  bonheur  très  timidement; 
elle  en  parlait  comme  de  ces  choses  instables,  fugitives,  qu'on  a 
peur  de  faire  s'envoler  rien  qu'en  les  exprimant  par  des  mots. 

LXXVIII. 

Un  jour,  le  démon  de  l'alcool  revînt  passer  sur  leur  route.  Yves 
rentra  avec  ce  mauvais  regard  trouble  dont  Marie  avait  peur. 

C'était  un  dimanche  d'octobre.  Il  arrivait  du  bord,  où  on  l'avait 
mis  aux  fers,  disait-il;  et  il  s'était  échappé  parce  que  c'était  injuste. 
Il  semblait  très  exaspéré  ;  son  tricot  bleu  était  déchiré  et  sa  chemise 
ouverte. 

Elle  essayait  de  lui  parler  bien  doucement,  de  le  calmer.  C'était 
précisément  une  belle  journée  de  dimanche  ;  il  faisait  un  de  ces 
temps  rares  d'arrière-automne  qui  ont  une  mélancolie  paisible  et 
exquise,  qui  sont  comme  un  dernier  repos  du  soleil  avant  l'hiver. 
Elle  s'était  habillée  dans  sa  belle  robe  et  sa  collerette  brodée,  elle 
avait  fait  la  grande  toilette  du  petit  Pierre,  comptant  qu'ils  iraient 
tous  les  trois  se  promener  ensemble  à  ce  beau  soleil  doux.  Dans  la 
rue,  des  couples  de  gens  du  peuple  passaient,  endimanchés,  s'en 
allant  sur  les  routes  et  dans  les  bois  comme  au  printemps. 

...  Mais  non,  rien  n'y  faisait;  Yves  avait  prononcé  l'affreuse  phrase 
de  brute  qu'elle  connaissait  si  bien  :  «  Je  m*en  vais  retrouver  aies 
amis,  n  C'était  fini  { 

Alors,  sentant  sa  pauvre  tète  s'en  aller  de  douleur,  elle  avait 
voulu  tenter  un  moyen  extrême  :  pendant  qu'il  regardait  dans  la 
rue,  elle  avait  fermé  la  porte  à  double  tour  et  caché  la  clé  dans  son 
corsage.  Mais  lui,  qui  avait  compris  ce  qu'elle  venait  de  faire,  se  mit 
à  dire,  la  tête  baissée,  les  yeux  sombres:  «  Ouvre  !..  ouvre  !..  M'en- 
tends-tu? je  te  dis  de  m'ouvrir!  » 

11  essaya  de  secouer  cette  porte  sur  ses  ferrures;  quelque  chose 
le  retenait  encore  de  la  briser,  —  ce  qu'il  eût  pu  faire  sans  peine. 
Et  puis,  non,  il  voulait  que  sa  fename  qui  l'avait  fermée  vint  elle- 
même  la  lui  ouvrir. 

Et  il  tournait  dans  cette  chambre,  avec  son  air  de  grand  fauve, 
répétant  :  «  Ouvre!..  M'entends-tu 7  je  te  dis  de  m'ouvrir!  » 

Les  bruits  joyeux  du  dimanche  montaient  de  la  rue.  Les  femmes 
à  grande  coiffe  passaient  au  bras  de  leurs  maris  ou  de  leurs  amans. 
Le  beau  soleil  d'automne  les  éclairait  de  sa  lumière  tranquille. 


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Uù^  FRÂRB   YVES.  &1 

Il  frappait  du  pied  et  répétait  cela  à  voix  très  basse  :  «  Ouvre  t.  • 
je  te  dis  de  m'ouvriri  »  C'était  la  première  fois  qu'elle  essayait  de 
le  retenir  par  force,  et  elle  voyait  que  cela  réussissait  mal,  et  elle 
avait  étrangement  peur.  Sans  le  reg^urder,  elle  s'était  jetée  à  genoux 
dans  un  coin  et  disait  des  prières,  tout  haut  et  très  vite,  comme 
une  insensée.  Il  lui  semblait  qu'elle  touchait  à  un  moment  terrible, 
que  ce  qui  allait  arriver  serait  plus  a£freux  que  toutes  les  choses 
d'avant.  Et  petit  Pierre,  debout,  ouvrait  tout  grands  ses  yeux  pro- 
fonds, ayant  peur  lui  aussi,  mais  ne  comprenant  pas... 

—  Non  ?  tu  ne  veux  pas  m'ouvrir  ?..  Oh  I  mais,  je  l'arracherai  alors  I 
Tu  vas  voir! 

Une  secousse  ébranla  le  plancher,  puis  on  entendit  un  grand 
bruit  sourd,  horrible.  Yves  venait  de  tomber  de  tout  son  haut.  La 
poignée  par  laquelle  il  avait  voulu  prendre  cette  porte  lui  était  res^ 
tée  dans  la  main,  arrachée,  et  alors,  lui,  avait  été  jeté  à  la  ren- 
verse sur  son  fils,  dont  la  petite  tète  avait  porté,  dans  la  cheminée, 
contre  l'angle  d'un  chenet  de  fer... 

Âhl  ce  fut  un  changement  brusque.  Marie  ne  priait  plus;  elle 
s'était  levée,  les  yeux  dilatés  et  farouches,  pourôter  son  petit  Pierre 
des  mains  d'Yves,  qui  voulait  le  relever.  Il  était  tombé  sans  crier, 
ce  petit  enfant,  tout  saisi  d'être  blessé  par  son  père;  le  sang  cou- 
lait de  son  front  et  il  ne  disait  rien.  Marie,  le  tenant  serré  contre 
sa  poitrine,  prit  la  clé  dans  son  corsage,  ouvrit  d'une  main  et  poussa 
la  porte  toute  grande...  Yves  la  regardait,  effrayé  à  son  tour;  —  elle 
s'était  reculée  et  lui  criait  :  a  Va-t'en!  va-t'en!  va-t'en!  » 

Pauvre  Yvef',  —  voilà  qu'il  hésitait  à  passer  !  — 11  cherchait  à  mieux 
comprendre.  Cette  porte  qu'on  lui  ouvrait  maintenant,  il  n'en  vou- 
lait plus,  il  avait  le  sentiment  vague  que  ce  seuil  allait  être  quelque 
chose  de  funeste  à  franchir.  Et  puis ,  ce  sang  qu'il  voyait  sur  la 
figure  de  son  fils  et  sur  sa  petite  collerette,.,  oui,  il  cherchait  à 
mieux  comprendre,  à  s'approcher  d'eux.  11  passait  sa  main  sur  ses 
tempes,  sentant  qu'il  était  ivre,  faisant  un  grand  effort  pour  démêler 
ce  qui  était  arrivé...  Mon  Dieu,  non!  il  ne  pouvait  pas;  il  ne  com- 
prenait plus...  L'alcool,  ses  amis  qui  l'attendaient  en  bas,  c'était  tout. 
Elle,  lui  répétait  toujours,  en  serrant  son  fils  contre  sa  poitrine  : 
—  Va-t'en!.,  mais  va-t'en! 
Alors,  tournant  sur  lui-même,  il  prit  l'escalier  et  s'en  alla... 


LXXIX, 


Tiens!  c'est  vous,  Kermadec? 
Oui,  monsieur  Kerjean. 
Et,  en  bordée,  je  parie? 


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h&  REVUE  BES  DmOL  MONDES. 

.^  Ouït  mon^eiur  Leijeao.. 

Eb  e&t,,  cela  se  voyait,  à  sa.  tenue. 
,  —  Eh  bien^Ijg  croyais  qjie  voua  voua  étiez  marié,  Yves.?  C'est, 
quelqu'un  de  Paimpol,.!»  graad.Usbate^  j>craia^  quLiB^avait  conti. 
tffiB  vous  étiez  père  de  fanxille.. 

Yvea  secoua  ses  égaulead'unvmoavemenli.'iasoudaDc&mécbanle« 
etditi 

—  S'il  voua  manquait  du  monde,  monsieur  Ksi^an^.  ^  m'isair,; 
à  moi,  de  partir  à  votre  bord« 

Ce  n'était  paa  la  première  fois  que  ce  capitaine.  Kerjean  enrôlait 
des  déserteurs.  Il  comprit.  Il  savait  comment  on  les  prend,  et  ensuitfl 
comment  on  les  mène..  Son  navire,  WBelle-Bose^  qui  naviguait  sous 
un  pavillon  d'Àiuériquey  partait  le  lendemain  pouc  la  Galifernie.  Yvesi 
lui  convenait;  c'était  une  acquisition  es&eUente  pour.  un.  équipage. 
comme  lésion. 

lis  s'isolèrent  toua  deux,  pour  ébaucher  à  voix  basse,  lemr  tjsaité. 
d^alliance. 

Cela  se  passait  au  port  de  coaunerce,,  le  mai.in  du  second  j((iur, 
aprfe»^  Ski  fuite  de.  chez  lui. 

La  veille,,  il  avait  été  à  Becouvrance,,  ea  casant  les  murs,,  pour 
tâcher  d'avoir  des  nouvelles  de  son  petit  Pierre..  De  loin,,  il  l'avait 
aperçu,  qjui  regardait  passer  le  monde  à  la  fenêtre,  avec,  un  petit 
bandeau  sur  son  front.  Alora  il  était  revenu  sur  ses  pas,,  suflisam!- 
noent  rassuré,,  dans  son  égareoàent  d'ivresse  qui  duiait.  encoce  ;  il 
était  revenu  sur  se&  pa&  pour  a  aller  retrouver  ses  amis..  » 

Ce  maiin-Ut,  il  s'était  réveillé  au  jour,  sous  un  hangar  du  quai 
où.  ses  amis  l'avaient  couché»  L'ivresseétait.  cette  fois  paasée,  biea 
complètement  passée.  Il  faisait  toujpurs  cemêmx?  beau  temps  d'oc- 
tobre,, frais  et  pur  ;  les  choses  avaient  leurs^  aspects  Ltbituels,  comme 
si  de  rien,  n'était,  et  d'abord  il  songea  avec  attendrissement  à  son 
ûls  et  à  Uarie^  prêt  à  se  lever  pour  aller  les  retrouver  là^bas  et  leur 
demander  pardon.  Il  lui  fallut  un  moment  pour  se  rappeler  tout^  et 
se  dire  que  c'était  fini,  qu'il  était  perdu... 

Retourner  près  d'eux,  maintenants  —  Obi  nonvjamais^ — quelle 
honte! 

D'ailleurs,  s'être  échappé  du  bord  étant,  puni  de  fera,,  et  avoir 
ensuite  couru  bordée  trois  jours,  tout  cela  ne*  pouvait  plus  se  rache- 
ter. Prendre  encore  ces  mêmes  résolutions,  reprises  vingt  foi^,  fau*e 
encore  ces  mêmes  promesses,  dire  encore  ces  mêmes  mots  de  repen- 
tir... ohl  non!  assez  I  il  en  avait  un  mauvais  sourire  de  pitié  et  de 
dégoût. 

Et  puis,  sa  femme  lui  avait  dit  :  a  Ya-t'en  ;.  »«  il  s'en  souvenait  bien, 
de  son  regard  de  haine,  en  lui  montrant  la.  porte.  Il-avaitheauTavoir 
mille  fois  mérité,  il  ne  lui  pardonnerait  jamais  celay  lui^  habitué  à 


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MON  FBiBE  ¥▼£»•  4} 

être  le  seigneur  eit.ie  matlre.  EttelWaôt^cbassé^,  c'était .biea,  il  était 
parti,  dl  suivrait  .fift  diSBtîaée,  tille  Ae  k  n^ercait  pliKL.. 

Cette  rechute  aussi  lui  était  plus  répugnaTite,  aprte  celte  bonuo 
.pésiode  de  paix  bouDÔle,  pendant  laquelle  il  «avant'ealneYiiii  let  compris 
une  vie  plus  haute;  ce  retour  de  misère  lui  paraissait  quelque choso 
4e  décisir  et  de  £ataL  A  ce  moment,  il  s'aj>eAçut  qu'il  était  couvert 
de  ,p(»u89iëre,  «de  bcMie,  -de  sûiiiUurefi  imasoftdâs,  <et  >il  com-mença  de 
>6*fépoufi9eter,  en  pedressant  sa  tête,  qpû  s'animait  peu  à  peu,  k  ce 
réveil,  d'une  expression  dure  et  dédaigneuse. 

jstre  .tombé  rc^mme  une  ibrule  tsur  son  (ils  et  Avok  meurlH  ce 
pauvre  petit  firent !••  11  se  faisait  toujours  i  lui-^mème  reffet  d'un 
skisérable  bien  ve|>ouasant. 

il  bi'isait  entre  «ses  mains  les  phnckes  d'une  caisse  qui  tnatnait  Ik 
{)rà8  de  lui,  et,  ià  demi^v^ix:,  apnàs  ua  coup  d'œil  tinatinctif  pour 
s'assurer  qu'il  était  seul,  il  ^e  disait,  avec  uj^e  eapôoe  de  rire  mo- 
queur, d'edieuses  injures  àe  mateleit. 

Haintenant il  tétAÎt  ideboiift  avec  un  «air  tfier^et  méchaot. 

Bèserteri..  Si  quelque  navÂFe pouvait ^'ômmenar  toutideisuitel,. 
Gela  devait  se  trouver  sur  les  quais  ;  jttstomeut  il  -y  en  avait  .beau- 
(coup  ce  jour-lju  Ob!  oui!  à  ji'impopte  quel  prix,  désierter,  ipour  ne 
plus  dreparaltrel 

La  (décision  venait  d'étne  prise  avec  ^uoewoloaté  ifiaplacable,  H 
marchait  vefs  les  navires,  cambré,  la  tête  haute,  l'ientêtement  bre- 
ton dans  ses  yeHX  à  demi  fermési,  «dans  ses  eoumik  ihoncé^  Il  se 
disait:  Je  ne  «vaux  mea,îe  le  sais,  je  Je  savaia,  ils  aucaient  du  me 
larsfier  tous.  J'ai  «easayé  ce  iiue  >j'ai  piu,  onais  ^  âuis  lait  ainsi  «et  ce 
n'est  (pas  .ma  faute. 

tEt  kl  avait  .raison  >peut«ètre  :  ce  n'éftaît  ipas  sa  /aute.  A  cet  instant  ^ 
il  étail  imeaponsable;  il  cédait  k  des  inflaences  lointaines  <et  mysiè- 
rieuBea  qui  lui  venaient  de  son  aang  ;  il  subissait  là  hÀ  d'héréditt^ 
iie  toute  imeianDlle,  de  toute  une  race. 


A  deux  heures,  le  même  jour,  après  marché  «coacIu,  Yves  ayant 
acheté  des  bardes  de  marin  du  commerce  et  chan@é<de  costume  chn- 
destiiiement  dans  un  cabaret  du  quai,  monta  à  bord  de  la  JiellenRosc, 

il  6e  mit  à  faire  le  tour  de  ce  Jbateau,  qui  était  jstti  itenu,  qui 
Avait  desaapacts  de  r^kdease  sauvi^,  mais  qu'on  sentait  i  souple  et 
fort,  taillé  pour  la  «course  et  les.hasards  de  mer. 

Aiupa^ès  des  navires  de  l'étttt,  ceUii-<ci  ^mbJait  petit,  «count,  et 
nurtout  rvide,:  un  air  abandonné,  presque  j^rsonue  à  bord;  méi^.e 
au  mouillage,  cette  espèce  de  solitude  sermt  le  4cœur«  .Trois  ou 


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A&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quatre  forbans  étaient  là,  qui  rôdaient  sur  le  pont;  ils  composaient 
tout  l'équipage  et  ils  allaient  devenir,  pour  des  années  peu^étre,  les 
seuls  compagnons  d'Yves. 

Ils  commencèrent  par  se  dévisager,  les  uns  les  autres,  avant  de 
parler. 

Tout  le  jour,  dura  ce  même  beau  temps  tiède  et  tranquille, 
cette  sorte  d*été  mélancolique  d'arrière-saison  qui  portait  au  recueil- 
lement. Maintenant  le  calme  se  faisait  pour  Yves  sur  l'irrévocable 
de  sa  décision. 

On  lui  montra  sa  petite  armoire,  mais  il  n'avait  presque  rien  à 
y  mettre.  Il  se  lava  à  grande  eau  fraîche,  s'ajusta  mieux,  avec  une 
certaine  coquetterie,  dans  son  costume  nouveau;  ce  n'était  plus 
cette  livrée  de  l'état  qui  lui  avait  souvent  paru  lourde  ;  il  se  sentait 
libre,  affranchi  de  tous  ses  liens  passés ,  presque  autant  que  par 
la  mort.  Il  essayait  de  jouir  de  son  indépendance. 

Le  lendemain  matin,  à  la  marée,  la  Belle-Rose  devait  partir.  Yves 
flairait  le  large,  la  vie  de  mer  qui  allait  recommencer,  à  la  façon 
nouvelle  longtemps  désirée.  Il  y  avait  des  années  que  cette  idée  de 
déserter  l'obsédait  d'une  étrange  manière,  et  à  présent  c'était  une 
chose  accomplie.  Gela  le  relevait  à  ses  propres  yeux,  d'avoir  pris 
ce  parti,  cela  le  grandissait  de  se  sentir  hors  la  loi  ;  il  n'avait  plus 
honte  de  se  représenter  devant  sa  femme,  à  présent  qu'il  était  déser- 
teur, et  il  se  disait  qu'il  aurait  le  courage  d'y  aller  ce  soir,  avant 
de  partir,  au  moins  pour  lui  porter  l'argent  qu'il  avait  reçu. 

  certains  momens,  quand  la  figure  de  son  petit  Pierre  repassait 
devant  ses  yeux,  son  cœur  se  déchirait  affreusement;  ce  navire, 
silencieux  et  vide,  lui  faisait  l'effet  d'une  bière  où  il  serait  venu 
tout  vivant  s'ensevelir  lui-même,  sa  gorge  s'étranglait  ;  un  flot  de 
larmes  voulait  monter,  mais  il  le  comprimait  à  temps,  avec  sa 
volonté  dure,  en  pensant  à  autre  chose;  vite  il  se  mettait  à  parler 
à  ses  amis  nouveaux.  Ils  causaient  de  la  façon  de  manœuvrer  avec 
si  peu  de  monde,  ou  du  jeu  de  ces  grosses  poulies  qu'on  avait  mul- 
tipliées partout  pour  remplacer  les  bras  des  hommes  et  qui,  à  son 
avis,  alourdissaient  beaucoup  le  gréement  de  la  Belle-Rose. 

Le  soir,  quand  la  nuit  fut  tombée,  il  alla  à  Recouvrance  et  monta 
sans  bruit  jusqu'à  sa  porte. 

Il  écouta  d'abord  avant  d'ouvrir  ;  on  n'entendait  rien.  Il  entra 
timidement. 

Une  lampe  était  allumée  sur  la  table.  Son  fils  était  tout  seul, 
endormi.  Il  se  pencha  sur  sa  corbeille  d'osier,  qui  sentait  le  nid  de 
petit  oiseau,  et  appuya  la  bouche  tout  doucement  sur  la  sienne 
pour  sentir  encore  une  fois  sa  petite  respiration  douce,  et  puis  il 
s'assit  près  de  lui  et  resta  tranquille»  afin  d'avoir  repris  une  figure 
calme  quand  sa  femme  rentrerait* 


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MON  FAiffE  YYES.  &6 


LXXXI. 


Derrière  lui,  Marie  était  montée  en  tremblant  ;  elle  l'avait  va  venir* 

Depuis  deux  jours,  elle  avait  eu  le  temps  d'envisager  en  face  tous 
les  aspects  de  malheur. 

Elle  n'avait  pas  voulu  aller  interroger  les  autres  marins,  comme 
font  les  pauvres  femmes  des  coureurs  de  bordée,  pour  apprendre 
d'eux  si  Yves  était  rentré  à  son  bord.  Elle  ne  savait  rien  de  lui, 
et  elle  attendait,  se  tenant  prête  à  tout. 

Peut-être  qu'il  ne  reviendrait  pas;  elle  s'y  était  préparée  comme 
au  reste,  et  s'étonnait  d'y  songer  avec  tant  de  sang-froid.  Dans  ce 
cas,  ses  projets  étaient  faits  ;  elle  ne  retournerait  pas  dans  ce  Toul» 
ven,  de  peur  de  revoir  leur  petite  maison  commencée,  de  peur 
aussi  d'entendre  chaque  jour  maudire  le  nom  de  son  mari  chez  ses 
parens,  qui  la  recueilleraient.  Non,  là-bas,  dans  le  pays  de  Goêlo, 
il  y  avait  une  vieille  femme  qui  ressemblait  à  Yves  et  dont  les  traitft 
prenaient  tout  à  coup  pour  elle  une  douceur  très  grande.  C'est  à  sa 
porte  qu'elle  irait  frapper.  Celle-là  serait  indulgente  pour  lui,  puis- 
qu'elle était  sa  mère.  Elles  pourraient  parler  sans  haine  de  l'ab- 
sent ;  elles  vivraient  là,  les  deux  abandonnées,  ensemble,  et  veille- 
raient sur  le  petit  Pierre,  réunissant  leurs  efforts  pour  le  garder,  ce 
dernier,  pour  qu'au  moins  il  ne  fût  pas  marin. 

Et  puis,  il  lui  semblait  que  si  un  jour,  dans  bien  des  années  peut- 
être,  Yves,  déserteur,  voulait  se  rapprocher  des  siens,  ce  serait  là, 
dans  ce  petit  coin  de  la  terre,  à  Plouherzel,  qu'il  reviendrait. 

Elle  avait  fait,  la  nuit  d'avant,  l'étrange  rêve  d'un  retour  d'Yves  : 
cela  se  passait  très  loin,  dans  des  années  à  venir,  et  elle-même  était 
déjà  vieille.  Yves  arrivait  dans  sa  chaumière  de  Plouherzel,  le  soir, 
vieux  lui  aussi,  changé,  misérable;  il  lui  demandait  pardon.  Der- 
rière lui  étaient  entrés  Goulven  et  Gildas,  ses  frères,  et  un  autre 
Yoe$^  plus  grand  qu'eux  tous,  qui  avait  les  cheveux  tout  blancs  et 
qui  traînait  à  ses  jambes  de  longues  franges  de  goémon.  La  vieille 
mère  les  accueillait  de  son  visage  dur.  Elle  demandait  avec  ime 
voix  très  sombre  : 

—  Comment  se  faitril  qu'ils  soient  tous  ici?  Mon  mari  pourtant  a 
dû  mourir  en  mer,  il  y  a  déjà  plus  de  soixante  ans,..  Goulven  est  en 
Amérique,..  Gildas  dans  son  trou  de  cimetière...  Comment  se  fait-il 
qu'ils  soient  tous  ici? 

Alors  Marie  s'était  réveillée  de  frayeur,  comprenant  qu'elle  était 
entourée  de  morts. 

Hais  ce  soir,  Yves  était  revenu  vivant  et  jeune  ;  elle  avait  reconnu, 
dans  l'obscurité  de  la  rue,  sa  taille  droite  et  son  pas  souple.  A  l'idée 


'\ 


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A0  REVUE  ws  imm  mokhcs. 

qu'elle  allait  le  revoir  et  être  fixée  sur  sou  sort,  tout  son  courage  et 
tous  ses  projets  l'avaient  abandooBôe.  Elle  tremblait  de  plus  en  plus 
en  montant  cet  escalier...  Peut-être  bien  qu'il  avait  simplement  passé 
ces  rdeux  jûuinées  à  iMftsd  ei  qu'il  J^msakioemiiie  de  coutome,  et 
que  tAUt  slarauQgesait  encore  Jiuie  isia.  flite  is'arrôtait  «ur  ces  nwr- 
ches  pour  demander  à  Dieu  que  ce  fût  vrai  dons  uw  prière  rapide. 

QÛifid  elle  ouivch  la  porku  il  était  ibien  ilà,  dans  leur  ^chambre^ 
assis  près  (du. berceau  lOt  regiu^dant  ^son-fife  etubpmi. 

liUi,  fiAiivoe  pelit  .Pience,  dormait  d'un  èon  semoMil  paisible, 
ayant  encore  son  bandeau  sur  Ae  freot,  «là  où  île  cbenet  de  fer  l'avait 
blessé. 

DèS(4|u'iBU6tfiitieBtrée,4i&le«  son  tsœur  battant  à. gnandes  seoevssea 
qui  hii  tai&sÀi  malyieUe  vit  de  suite  qu'Yves  n'avait  pas  bu  d'alcod: 
il  avait  levé  leB  yeux  aur  elle  «t  son  jregard  était  clair,  et  puis  U 
les  avait  baissés  vite  et  «restait  penché  sur  son  fils. 

-^  A-vt-il  eu  beaucoup -de  mal  7  demaoda-'t-il  à  demi-voix,  4eMto- 
joi^ent,  avec  une  timoquilklé  qui  étonnait  et  qui  faisait  peur. 

—  Non,  j^ai.éié-iiierûberieJBédeoinpour  le  panser.  Uiadîtqiie 
ÇA  Ae  kissecait  pas  de  onanque.  11  n'a  pas  tlu  tout  pleuré. 

Jlsse  tenaient  là,  ameta  l'un  devant  l'autre,  lui  loajmirstterâs 
pnès  de  ce  petîi  iberjoi^UL,  elle  (debout,  blaoche  i6t  tread[>lante.  Us 
ne  s'ea  voulaieat  plus;  ils  s'aimaient  ipeut-<ètre;  inais  maintenant 
l'irréparable  était  accooipli^  et  c'était  .trop  itai-d.  £Lle  regardait  «e 
costume  qu'elle  ne  lui  .avait  jamais  vu  :  un  irîoot  -de  laiae  noire  et 
un  bonnet  de  ;drap.  Hourq^oi  ces  iiabits;?  £t  ce  ipaquet,  près  de  lui, 
par  terre,  d'où  sontait  un  bout  de  col  bleu  ?  .11  seînblait  renfermer 
ses  effets  ide  matelot,  quittés  à  tout  jaoaads,  nomme  ai  le  vrai  Yves 
était  mort. 

£Ûe  osa^demaader: 

—  L'autnd  jour,  tu  es  nentré  à  bord? 
~  NanJ 

fincore  un  .silence.  £Ue  sentait  J'angoisse  «(ui  veiydt  plus  Corie  : 

—  Depuis  tr(»6 jours,  Yves,  ta  n'es  pas  rentré? 

Alors  elle  n'osa  plus  parler,  ayant  peur  de  comprendra  la  chose 
terrible;  voulant  feteirir  les  minutes,  ûéme  ces  minutes  qui  étaient 
faites  d'inoertitude  ,et  d'angoisse,  parce  qu'il  était  enœre  là,  lui, 
devant  elle,  j^ut^ètine  pour  la  derniëne  ilois. 

A  la  fin,  la  question  poignante  sortit  de  ses  lèvres  : 

-^  Que  comptes^tu  faire,  alors? 

Et  lui,  à  voix  basse,  simplement,  avec  cette  tranquillité  desréAH 
lotions  implacables,  laissa  tomber  iCe  mot  lourd  : 

*^  Déserter] 


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Déserter!.,  oui,  c'était  bien  ce  qu'elle  avait  deviné  depuis  quelques 
secondes,  en  voyant  ce  costume  changé,  ce  petit  paquet  d'efltïis  de 
matelot  soigneusement  plies  dans  un  mouchoir. 

Elle  s'était  reculée,  sous  le  poids  de  ce  mot,  s'appuyant  derrière 
elle  au  mur  avec  ses  mains,  la  gorge  étranglée.  Déserteur]  Yv€sl 
p^rdh  !..  Ihna  sa*  tête  repaasaient  Timaga  de  Gonlveni  9od  frère,  êi 
des.  maiEs.  Ibintaînes  d'où^  let^  marinsiue  revieanent  plusi  Et^  ctininre 
elle  sentait  son  impuissance  contre  cette  volonté  qui  l'écrasai it,  elle 
restait  là,  anéantie. 

Yves  s'était  mis  à  lui  parler,  très  doucement,  avec  son  calme 
sombre,  lui  montrant  le  petit  paquet  d'effets  qu'il  avait  appi^rié  : 

—  Tiens,  ma  pauvre  Marie,  demain,  quand  mon  navire  sera 
parti,  tu  renverras  cela  à  bord,  tu  m'entends  bien.  On  ne  sait  pas,., 
si  on  me  reprenait,.,  c'est  toujours  plus  grave,  emporter  les  eiTais 
de  rétat!  Et  puis  voilà  d'abord  les  avances  qu'on  m'a  données.. t 
Vous  retournerez  à  Toulven...  Ohl  je  t'enverrai  de  l'argent  de 
là-bas,  tout  ce  que  je  gagnerai;  tu  comprends,  il  ne  m'en  inudra 
plus  beaucoup  à  moi.  Nous  ne  nous  reverrons  pliis,  mais  tu  ue 
seras  pas  trop  malheureujse...*  tantqiae  je  vivrai.. 

Elle  voulait  l'entourer  avec  ses  bras,  le  tenir  de  toutes  gt^s 
forces,  lutter,  s'accrocher  à  lui  quand  il  s'en  irait,  se  faire  plutôt 
traîner  jusque  dans  les  escaliers,  jusque  dans  la  rue...  Mma  non, 
quelque  chose,  la.  clouait  sur  place,  d'abord  la^  conscience  c[ue  luut 
serait  in ujûle,  et.pui»iiQe  dignité,,  là;,  devant  leupfiis  endormi.,  >  lit 
eUe  restait  contre  ce*  mur,  aansiun  mouvement. 

11:  avait  posé*  deux*  oentm  franc»  en^  grosses  pièces*  d'argent  sur 
leuruble  près  de  lui.  G'étaiieat  sess  avances,  tout  ce  qui' lui  restait, 
ses  pauvftes  eflets  payé8«  Il  loi  regardait  maintenant  d'un  n*gm  d 
profondy  très*  douin,  et  ili  secouait  aivec  sa  manche  de  \mn&  des 
larmes  qui  yenaient  de  couiersuv  se»  joues. 

Mais  c'était  tout.cie  qit'il  mm  àxlai  dire'.  Et  à  présent^  c'était  la 
minute  suprême^  o'était  fini^ 

11  se  pencha  enoone- une  dernière  Ibis  sur  son  iils)  puis  il  redresim 
sa.  haute  taille  etse* leva  pour  partir; 


PifiM^Lon. 


{La  dernière  partie  au  prochain  n**) 


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L'ÉDUCATION  DES  FEMMES 


L  Mémoire  sur  Venseignement  secondaire  des  filles^  par  M.  Gréard,  membre  de  Tin- 
êthni,  Yice-reOeur  de  PAcadémie  de  Paris,  3*  édiUon.  —  II.  L* Enseignement  supé- 
rieur des  femmes,  diacours  inaugural  par  M.  Louis  Traaenster,  recteur  de  i'Uni?er- 
BÎtè  de  Liège* 


La  question  de  TéducatioD  des  femmes  a  pris  dans  ces  derniers 
temps  une  importance  considérable.  Un  projet  de  loi  sur  l'ensei- 
gnement secondaire  des  jeunes  filles,  présenté  par  M.  Camille  Sée, 
a  été  voté  par  les  deux  chambres.  Le  conseil  supérieur  de  l'instruc- 
tion publique  a  tracé  le  plan  d'études  de  cet  enseignement  et  il  en 
a  rédigé  les  programmes.  Un  certain  nombre  d'établissemens  sont 
déjà  ouverts  ;  d'autres,  en  plus  grand  nombre,  sont  en  préparation. 
M.  Gréard,  membre  de  T Institut,  vice-recteur  de  l'Académie  de  Paris, 
dans  un  rapport  dont  nous  parlerons  plus  loin  en  détail,  nous  a 
exposé  l'état  de  la  question  avec  l'historique  savant  des  théorie  s  et 
des  actes  qui  ont  précédé  et  préparé  le  mouvement  actuel.  En  mCme 
temps,  par  une  rencontre  intéressante  et  significative,  un  savant 
éminentde  la  Belgique,  M.  Louis  Trasenster,  recteur  de  l'université 
de  Liège,  consacrait  à  l'enseignement  supérieur  des  femmes  un 
important  discours  à  l'ouverture  des  cours  de  l'université.  En  France, 
le  succès  croissant  des  cours  de  la  Sorbonne,  fondés  par  M.  Duruy, 
prouvait  par  l'expérience  même  l'efficacité  et  l'utilité  de  cet  ensei- 
gnement, et  par  une  pratique  de  plus  de  dix-huit  années,  répondait 
à  toutes  les  objections  alarmistes  qui  avaient  été  soulevées  à  l'ori- 
gine contre  ces  cours  et  qui  se  renouvellent  aujourd'hui  avec  la 
même  exagération  contre  les  cours  nouveaux.  Disons  aussi  que  tout 


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L*iDUGATION  DES  FBUIIES.  A9 

ce  mouvement  a  été  en  grande  partie  commencé  etprovoqué  par 
les  jeunes  filles  elles-mêmes,  qui,  par  leur  empilement  à  recher- 
cher des  examens  dont  souvent  elles  ne  songent  à  tirer  aucun 
parti,  ont  tenu  surtout  à  témoigner  de  leur  curiosité  pour  l'étude 
et  de  leur  ardeur  au  travail.  Parmi  les  jeunes  filles  qui  se  pré- 
sentent pour  obtenir  le  brevet  de  capacité  de  l'enseignement  pri- 
maire, M.  Gréard  nous  apprend  que  le  quart  à  peine  se  destine 
aux  écoles;  en  supposant  qu'il  y  en  ait  encore  un  quart  qui  se 
consacre  à  l'enseignement  libre,  et  pour  lesquelles  ce  brevet 
soit  une  garantie  et  une  reconmiandation,  il  en  reste  au  moins  la 
moitié  qui  ne  poursuivent  autre  chose  dans  lexamen  que  la  con- 
statation officielle  des  résultats  de  leurs  efforts.  Ajoutez -y  celles 
qui  recherchent  les  examens  supérieurs  (baccalauréat  ès-lettres  et 
ès-sciences,  doctorat  en  médecine),  et  on  arrive  à  cette  conclusion 
que  ce  sont  les  femmes  elles-mêmes,  qui,  spontanément,  et  pour 
satisfaire  à  une  curiosité  légitime,  se  sont  portées  aux  études.  C'est 
là  un  symptôme  remarquable,  que  l'état  ne  pouvait  négliger,  et  dont 
il  s'est  heureusement  inspiré  dans  les  récentes  créations.  Pour  com- 
pléter tous  les  faits  qui  témoignent  du  mouvement  d'opinion  que 
nous  signalons,  rappelons  qu'une  Bévue  de  renseignement  secon- 
daire des  jeunes  filles  a  été  fondée  cette  année  sous  la  direction  de 
M.  Camille  Sée,  le  promoteur  et  le  rapporteur  de  la  loi  à  la  chambre 
des  députés.  Avant  d'examiner  la  question  en  elle-même,  résumons 
d'abord  les  deux  rapports  publiés  en  même  temps  l'un  sur  l'ensei- 
gnement supérieur,  l'autre  sur  l'enseignement  secondaire  des  filles, 
par  le  recteur  de  l'Université  de  Liège  et  par  le  recteur  de  l'Aca- 
démie de  Paris  (1). 

I. 

Le  travail  de  M.  Trasenster  n'est  pas  un  mémoire,  mais  un  simple 
discours  inaugural  prononcé  à  la  séance  de  rentrée  de  l'université 
de  Liège  :  ce  discours  comprend  un  grand  nombre  de  faits  intéres- 
sans  et  des  vues  élevées  sur  l'enseignement  supérieur  des  femmes. 

(1)  n  ne  faut  pas  que  ce  même  titre  de  recteur  nous  trompe  ici.  Ce  titre  désigne 
en  Belgique  et  en  France  deux  sortes  de  fonctions  très  différeotes.  En  Belgique  comme 
en  Allemagne,  une  université  est  un  ensemble  de  facultés  formant  un  corps  et  s'ad- 
ministrant  elles-mêmes.  Le  recteur  est  le  représentant  de  Tuniversité,  désigné  par 
rélection  de  ses  collègues  pour  un  temps  déterminé.  En  France,  le  recteur  est  un 
fonctiounaire  public,  représenunt  de  l'administration ,  nommé  par  le  pouvoir  exécutif 
pour  un  temps  indéterminé,  et  administrant,  non-seulement  renseignement  supérieur, 
mais  tons  les  enseignemens  à  tons  les  degrés  dans  une  académie,  c'est-à-dire  dans  une 
circonscription  composée  de  plusieurs  départemens.  A  Paris,  il  n'y  a  qn'un  yice-rec-* 
teur,  parce  que  le  ministre  lui-même  est  censé  être  le  recteur. 

TOMl  ux.  —  1SS3.  4 


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50  RE7UE  DES  DEUX  MONDE». 

C'est  ea  Russie  que  parait  avoir  commencé  cette  espèce  de  révoli»* 
tion  qui  aouvect  aux  femmes  l'accès  des  facultés  et  de  L'enseignemeatl 
supérieur..  Oa  avait  créé  pour  elles^  uns  faculoè  de  médecioe  apé^ 
ciale..  Dans  une  période  de  sept  ans«,  959  femmess'étaient prèsenr 
tées  aux  exameusT-de  cette  faculté;  718  avaient  été  remues..  Le  pror- 
fesseur  de  Cjon  déclare  q^e  les  femmes  sont,  trèa  propres  amfi 
recherches  microscopiq,ues  et  marne  anatomi(||ues.  Les  professeurs 
ont  constaté  que  les  étudiantes  en  général  se  sont  élevées  k  la 
même  hauteur  que  les  hommes.  Le  conseil  des  professeurs-,  con- 
sulté, a  été  d'avis  d'attribuer  aux  élèves  femmes  les  mêmes  titres 
et  les  mêmes  droits  qu'aux  hommes.  M.  de  Cjioa  atteste  que  les 
femmes  médecins  rendent  les  plus  grands  services  dans  les  campar 
gnes  ;  plusieurs  se  sont  engagées  dans  le  service  médical  de.  l'ar- 
mée lors  de  la  guerre  contre  la  Turquie.  Cette  faculté^  qui  fonction- 
nait si  bien  et  donnait  des  résultats  si  satisfaisans,  a  été  supprimée^ 
mais  des  cours  littéraires  et  scientifiques,  qui  formaient  une  sorte 
d'université  à  l'usage  des  femmes,,  ont  été  ma'mtenus..  Dans  l'an- 
née 188L  le  nombre  des  étudiantes  dans  cette  petite  université  s'est 
élevé  à  938.  Les  études  soni  de  quatre  ans,,  et  il  y  a  eu,  cette  année 
même,  une  première  distribution  de  diplômes,  au  nombre  de  16â. 
Si  di  la  Russie  nous  passons  en  Suisse,  nous  rencontrons  des  faits 
analogues.  Â  Zurich,  il  existe  une  faculté  de  médecine  suivie  parles 
femmes.  Trois  dames,  dans  cette  même  ville,  pratiqueat  la  médecine 
avec  une  nombreuse  clientèle.  En  1881,  il  y  a  eu  11  élèves  femmes 
suivant  les  cours  de  la  faculté  de  médecine  et  9  ceux  de.  la  faculté 
de  philosophie  (c'est-à^lire  des  lettres)^  A,  Berne,  omen  a. compté  30 
(dont  27  en  médecine  et  3  en  philosophie).  Oa  cite  une  jeune  ûlle 
qui  a  obt'-nu  le  titre  de  docteur  en  droit.  A  Genève,  en  1881,  l'uni- 
versité comptait  53  noms  de  jeunes  filles,  surtout  pour  les  lettres. 
Nous  voyons  également  en  Angleterre  les  mêmes  tendances  se  mani- 
fester (1).  Une  charte  de  1867  a  conféré  à  L'université  de  Londres  le 
droit  de  décerner  aux  femmes  des  degcéS'  dans  les  sciences*  et  dan» 
les  leitra»*  A  rUnivejrsity-GnlJege,  des. femme» sont  ad^nines  à  tous* les* 
cours.  11  ea  est  de  même  à  Cambrid^,  naa»  »ve«  l'aiaori^adon  des^ 
professeurs.  Il  y  a  des  collèges  à  Girton  et  à  Newnham-Hall,  dirigés 


(1)  Noua  na  donoozu  ici  que  left  réwlUts  coiMlgnés  daos  le  rapport  de  Mw  L^Trt- 
•eDSter.  Ceux  qui  voudront  étudier  Ui  question  pla»  à  fond  poa«^>Dt  coosulier  la 
Bévue  inUrnationale  de  l'enseignetnent  15  janrierlSHS;,  qui  a*pub)iéj  un  travail  spécial 
et  apurofondi  sur  cette  queH?4oa  :  de  V Enseignement  àupépteur  des  femmes^en  A^le^ 
terre^  en  EcoiSê  et  en  Irlandet.pêt  II..B.  Buiesooy  axamiaateiir  à  l^uoivereité'  4»* Lon^ 
dres.  —  Voie  é(^iUement  aur  la  questioo  en  géoérU  le  travaiide  VL  de*  baveleye  (ff»vii« 
d«  Belgique^  bov..  1882),;  et  enfin  celui  dei  U*  Emile  Beaoaaire  :  Quelqnee MqU  sur  ht 
questions  d* enseignement^. dàû^WRevue  da  1*'  aoùL  18S2.. 


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LmiJCAXKXA  J)ES  £EmUBSm  fil 

par  destdames,  piQurjecdVaîr. des  élèves  du  .sexe  féminiii.  L'enseigne- 
ment f  dune  qoaftre  ans,  et  lesicours  sont  donnés  par  les  profeese^irs  de 
l'université.  EnlSlS,  il  y  la^ait  plus  de  100  étudiaDtes  à  Gambrid^ 
M^'^Gladâtonetda  fille  du  premier  mimstre,  a  subi  les  examens  sckn^ 
tifiques  de  cette  imifeMÔé.  ▲  Londres,  en  1872,  il  a  ^lé  créé  une 
éooie  médicale  cumptète  ouiverte  aux  femmes.  Sn  1677,  le  oomiié 
de  cette  école  <OitHiat  la  faculté  de  donner  l'enseigoeineiit  clinique 
au  Moyul  Free  Ua&pitedy  non  fréquenté  par  les  étodiatis.  Malgré 
rû4dtio&itîan  de  runivershé  de  Londres,  le  conseil  académiqpiedonna 
l'&uturisatiou  de  subir  devant  cette  université  les  examens  profe»- 
«iMnels.  Depuis  187A,  100  étudiantes sontentrées  à  la  nouvelle  école; 
26  dames  anjaiKrd^hai  sont  admises  à  la  pratiqtie  médicale.  «Plu- 
sieurs  dames  font  pnrlie  des  professeurs  de  Técoie.  En  \  881 ,  c'est 
une  étudiante  qnii  a  obtenu  devant  l'université  la  médaille  d'or 
pour  Kanatomie.  Mais  c'est  surtout  auR  États-Unis  <}ue  l'instruotioa 
supérieure  dies  femmes  apris  la  plus  grande  extension.  On  complut, 
ces  dernières  aunéee,  dans  Téiat  de  New-York,  890  femmes  pra- 
oiquant  la  médecine.  Un  eollëge  sp^al,  Vassar- Collège,  comprend 
AOO  jeunes  iiiles.  Le  progiumune  des  études  y  correspond  à  notre 
;ensei^nement  des  tiacultés  jde  lettres  et  de  sciences.  L'université 
Ae  Micbigan  compta  ôOO  femmes  sur  1<,Ô00  élèves.  Â  Philadelphie;» 
il  y  a  une  faculté  de  nftédecine  pom*  les  femmes.  On  cite  des  per- 
sonnes qui,  à  Philadelphie  et  à  New -York,  gagnent  de  80,000  i 
100,000  friancs  par  an  ,par  leui*. clientèle.  En  Allemagne,  les  untvcor^ 
sites  ne  sout  pas  favoraUes  à  l'enseignement  supérieur  des  femmes. 
Quelques  facultés  oependaat  leur  ont  été  ouvertes,  et  Tuniversitéde 
Goettia^ue  a  idistrâibué  des  diplômes.  A  Munich,  en  1878,  des  oours 
fiidenUûques  «ont  été  ouverts  pour  les  jeunes  filles.  £n  Suède,  les 
universités  sont  beaucoup  plus  libérales.  Une  ordonnance  royale 
de  1 870  a  permis  la  earrière  de  la  médecine  aux  femmes.  En  Italie, 
l'université  de  >Bologoô  ieur  a  été  ouverte.  A  Paris,  il  en  a  été  de 
luème.  Depuis  1870,  kâ  coursdes  facultés  des  lettres,  des  sciences 
ex  de  médecine  ont  admis  les  femmes,  qui,  depuis  longtemps,  pou- 
.vaient  fréquenter  ies  cours  du  Collège  de  franco.  Plusieurs  jeunes 
filles  out  pris  des  grades.  De  1861  à  1882,  il  a  été  décerné  aux  femmes 
AO  diplôme»  de  baccalauréat  ès-^lettres,  32  ès-sci^^nces,  2  de  licence 
ès-lettras,  3  de  licenoe  ès-scieuces,  21  diplômes  de  doctorat  en  méde- 
jCLoe,  1  d'oliicinat  de  aanté,  1  de  pharmacie,  enfin  29  brevets  de  capar 
cité  d'enseignement  isecondaine  spécial  (1),  en  tout  :  138  diplômes. 
M..  Irasenster  termine  son  discouns  par  l'exposé  de  l'état  actuel  de 


(1)  Ce  deroier  diplôme,  qui  ne  répond  à  rien  de  pratique,  eit  celui  que  l*on  obtient 
à  Iteoe  dei  coan  4e  la  SerbeiMie. 


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62  RfiTUE  DES   DEUX  MONDES. 

la  question  en  Belgique.  II  appuie  de  toute  son  autorité  de  savant  et 
de  sa  longue  expérience  de  professeur  le  principe  de  Taccës  des 
universités  aux  femmes.  C'est  dans  ce  dessein  même  et  pour  accé- 
lérer le  mouvement  qu'il  a  choisi  cette  question  pour  le  sujet  de 
son  rapport.  11  invoque  surtout  cet  argument  que  l'éducation  des 
hommes  dépend  de  l'éducation  des  femmes.  On  a  souvent  remar- 
qué que  la  plupart  des  hommes  supérieurs  ont  eu  des  mères  dis* 
tinguées.  C'est  la  mère  qui  inspire  à  l'en  faut  les  sentimens  qui  en 
feront  un  homme.  11  déplore  Toisiveté  et  le  vice  où  se  consument 
tant  de  jeunes  gens  de  la  classe  élevée,  et  il  dénonce  avec  énergie 
ces  vices  qui  sont  un  argument  si  puissant  entre  les  mains  des  sectes 
-socialistes.  Des  mères  'plus  sérieuses  et  plus  instruites  ne  supporte- 
raient pas  chez  leurs  fils  de  pareils  travers,  et  ne  donneraient  pas 
leurs  filles,  en  raison  uniquement  de  leur  fortune,  à  des  gendres 
d'une  telle  inutilité.  On  craint  que  la  science  des  femmes  ne  dégé- 
nère en  pédanterie;  mais  est-ce  que  la  piété  ne  dégénère  pas  quel- 
quefois en  bigotisme,  et  la  grâce  en  minauderie? 

M.  Louis  Trasensier  iuvoque  une  haute  autorité  en  faveur  de  ces 
principes  :  c'est  celle  de  Tévêque  d'Orléans,  M.  Dupanloup,  qui,  sur 
la  question  de  réducaiion  des  femmes,  a  soutenu  les  principes  les 
plus  libéraux  et  les  plus  généreux.  C'est  à  peine  si  nous-mêmes 
oserions  parler  avec  cette  liberté.  11  faut  être  évêque  pour  avoir  le 
droit  d'écrire  les  paroles  suivantes  :  «  Qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  des 
principes  rigides  avec  des  occupations  futiles,  de  la  dévotion  avec  une 
vie  purement  matérielle  et  mondaine  font  des  femmes  sans  ressources 
pour  elles-mêmes,  et  quelquefois  insupportables  à  leurs  maris  et  à 
leurs  enfans.  »  11  dit  encore  :  ce  La  vérité  pénible  que  je  veux  dire,  c'est 
que  l'éducation,  mêm«  religieuse,  ne  donne  pas  toujours,  donne  trop 
rarement  aux  jeunes  filles  et  aux  jeunes  femmes  l'amour  du  travail. 
J'attribue  cet  éloignement  pour  le  travail  d'abord  à  l'éducation  qu'on 
leur  donne,  légère,  frivole  et  superficielle,  quand  elle  n'est  pas  fausse, 
et  ensuite  au  rôle  qu'on  leur  fait  dans  le  monde,  à  la  place  qu'on 
leur  réserve  dans  les  familles,  même  dans  les  familles  chrétiennes. 
On  veut  que  les  femmes  n'étudient  pas  ;  elles  ne  veulent  pas  non 
plus  qu'on  étudie  autour  d'elles.  On  veut  qu'elles  ne  fassent  rien; 
elles  ne  veulent  pas  non  plus  qu'on  travaille;  elles  n'encouragent 
au  travail  ni  leurs  maris  ni  leurs  enfans...  Tant  que  les  femmes  ne 
sauront  rien,  elles  voudront  des  hommes  inoccupés;  et  tant  que  les 
hommes  ne  se  décideront  pas  au  travail,  ils  voudront  des  femmes 
ignorantes  et  frivoles  (1).  »  Je  regrette  que  ces  hautes  et  fortes 
paroles  n'aient  pas  été  citées  à  la  chambre  des  députés  dans  la  dis- 

(i)  M.  Dapanloup,  F$mmê$  savantes  st  Femmes  studieusu.  (Le  Correspondant,  1S6S.) 


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l'éducation  des  femmes*  6S 

cussion  du  dernier  projet  de  loi.  Elles  eussent  prouvé  aux  uns  que 
rinstruction  des  femmes  n'est  pas  nécessairement  une  œuvre  athée, 
aux  autres  qu'on  peut  être  évéque  avec  des  idées  libérales  et  pro- 
gressives :  on  y  eût  profité  des  deux  côtés. 

De  l'enseignement  supérieur  des  femmes  passons  à  l'enseignement 
secondaire  des  jeunes  filles,  c'est-à-dire  du  rapport  de  H.  Trasenster 
au  rapport  de  M.  Gréard.  Cet  éminent  administrateur  a  consacré 
successivement  à  toutes  les  parties  de  l'enseignement  (enseigne- 
ment primaire ,  enseignement  secondaire  classique ,  enseignement 
secondaire  spécial),  un  ensemble  de  rapports  aussi  remarquables 
par  la  précision  technique  que  par  l'élégance  et  la  pureté  de  la 
forme,  aussi  riches  d'érudiiion  que  de  doctrine,  et  dont  la  réu- 
nion constituerait  un  ouvrage  vraiment  classique  pour  les  éduca- 
teurs de  tous  les  degrés.  Dans  toutes  ces  questions,  M.  Gréard 
s'est  toujours  placé  du  côté  du  progrès,  mais  avec  tant  de  tact  et 
de  mesure,  que  l'on  est  étonné  et  charmé  à  la  fois  de  trouver  chez 
lui  la  raison  si  libérale  et  le  progrès  si  sage.  A  tous  ces  rapports 
vient  s'ajouteraujourd'hui  le  nouveau  rapport  sur  l'enseignement  des 
filles,  qui  est  peut-être  le  plus  remarquable  de  tous  et,  en  tout  cas, 
le  plus  agréable.  11  contient  à  la  fois  l'histoire  des  faits  et  l'histoire 
des  idées,  et  de  ce  simple  historique,  sans  soutenir  aucune  thèse» 
l'auteur  fait  ressortir  la  nécessité  du  nouvel  enseignement. 

La  révolution  ne  s'est  pas  intéressée  beaucoup  à  l'éducation  des 
filles.  Elle  l'a  laissée  en  dehors  de  ses  créations  et  de  ses  projets. 
Sous  le  consulat,  Fourcroy  déclarait,  dans  un  rapport  de  1802,  que 
tt  la  loi  ne  s'occupe  pas  de  l'éducation  des  filles.  »  Un  rapport  de 
vendémiaire  an  ix  nous  apprend  qu'à  cette  époque,  il  n*y  avait  à 
Paris  que  viogt-quatre  écoles  de  filles,  et  encore  sans  élèves,  sans 
livres,  sans  mobilier.  Voilà  pour  l'instruction  primaire.  Quant  à 
l'instruction  secondaire,  elle  était  encore  plus  abandonnée.  C'est  à 
M'"'  Campan  que  revient  l'honneur,  après  la  révolution  et  sous  le 
premier  empire,  d'avoir  donné  l'élan  à  l'enseignement  des  femmes. 
Sous  son  impulsion  et  à  l'imitation  de  ses  efibrts,  de  nombreux  pen- 
sionnats se  fondèrent,  et  les  couvens,  supprimés  par  la  révolution, 
commencèrent  à  se  rouvrir.  L'éducation  de  ce  temps,  nous  dit 
M.  Gréard,  avait  pour  principal  caractère  la  frivolité  :  a  Les  repré- 
sentations scéniques,  le  jeu,  la  danse  y  tenaient  une  grande  place, 
la  plus  grande  peut-être.  »  M'^^de  Genlis,  chargée  de  l'inspection 
des  écoles  publiques,  réussit  à  faire  corriger  un  certain  nombre 
d'abus.  C'est  vers  cette  époque  que  se  place  la  création  des  mai- 
sons de  la  Légion  d'honneur  :  Saint-Denis,  Écouen  ;  et  ce  fut  H'"*  Cam- 
pan qui  en  rédigea  les  statuts.  Quelques  autres  personnes  s'appli- 
quèrent, à  cette  époque,  à  cette  œuvre  de  restauration  intellectuelle 


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;6A  KEVCE  DES  «EUX  MONOlES. 

pour  les  femmes  :  îA!^  Mattonoeuve,  M"*  Sauvan,  parmi  les  laïques; 
li™*£ftrct,  fondatrice  du  âiorô-Cœiir,  parmi  les  coDgrégaxusles«  De 
â6i5  à  1820.,  la  làgislaiion  commença  à  s'tKXuper  de  ces  dwers 
établissemens  et  à  les  distinguer  en  différentes  classes  :  écoles, 
pensions,  iostitoUons*  Un  brevet  de  capacité  élait  institué  pour 
lies  écoles  primaires^  avec  quelques  matières  de  plus,  il  ouvrait  Teo- 
laeigoement  dans  les  ipeasious;  un  diplâne  supérieur  était  imposé 
aux  institutrioes.'Ges  premières  règles  furent  iléveloppées  et  sy^ié- 
maitisées  dans  rescelleiite  ordonnance  du  7  macs  1837,  qui  fut,  dit 
IL  ûréard,  la  première  icharte  de  renseignement  secondaire  des  lilles. 
.Sous  l'impulsion  de  cette  législation  et  de  l'esprit  libéral  qui  régnait 
alors,  l'éducation  des  filles  fit,  60us  le  gouvernemenit  de  juillet,  de 
napides  progrès.  En  18&5,  dit  le  rapport,  on  comptait  dans  le  dépar- 
jtaoïent  de  la  Seine  253  pensionnats;  «n  18&6,  il  y  en  avait  26Ô,  plus 
20  oouvens.  les  maisons  laques  comptaient  13, i^8i  élèves;  les  mai- 
;60ns  leoclésiastiques  en  com(>taieot  1,600,  en  tout  15,000  élèves.  £a 
jBÔme  temps,  uu  nouveau  ëy^ëine  id^enseigneoient  pour  les  filles 
venait  faire  ûonoufuftnce  à  celui  des  peniàionnats  et  des  institutions. 
C'est  le  système  des  cours,  inU^oduit  jadis  par  Tabbé  Gaultier,  imis 
dant  le  principal  restaurateur  et  réformateur  a  été  Alvarès  LévL  On 
sait  quel  succès  ces  <:qu]s  aa  obtenu  dans  la  bourgeoisie  pari- 
sienne. lUn  4$iviud  mouvement  d'opinion  favorisait  et  accélérait  ce 
.progrès.  Une  Sevue  pour  ïenêcignemerd  des  /enimes  discutait 
loutea  les  questiiM»  que  .soulève  la  matièt^.  On  commençait  à 
demander  rinierMeuiionde  Tétat  et  à  propager  l'idée  de  «  collèges 
de  filles  semblables  eu  tout. aux  collèges  de  garçons  pour  Tétabiis- 
:SBniQDt  et  la  durée  des  études  (1).  m  On. attribue  même  à  M*  de  Sal- 
uraady  la  pensée  d'un  projet  de  ce  genre. 

•«  La  loi  du  15  mars  1850,  dit  M.  Gsréard,  airéta  court  tout  cet 
ébn.  L'atteime  fut  d'autant  plus  funeste  qu'elle  parut  portée  au 
•nom  de  la  liberté.  Le  règlement  du  7  mars  18A7  constituait  quatre 
degrés  d'instruction  pour  les  filles:  les  écoles  primaires  élémeja- 
mirefi,  les  écoles  priaaaires  supérieures,  les  pensions  et  les  institu- 
lÉHiB.  ïoute  cette  iMérancfaie  si  laborieusement  construite  fut  en  un 
instant  déconcertée  et  brisée.  On  confondit  dans  une  inême  appella- 
tion et^Sûus  nue  législation  oomomne  les  écoles, las  pensions  et  les 
iostitutioQS.  On  supprima  les  degrés  auxquels  elles  répondaient,  les 
Jorevetsqui  les  ^i^ejiréseutaienu  Avec  le  brevet  de  capacité»  le  brevet 
jsimple  ou  même  avec  la  lettre  d'obédience,  chacun  eut  le  droit 

(1)  Kiliaii,  de  i*lnstruciion  dôt  filles  à  ditws  degrés^  p.  33.  Pour  apprécier  Timpor- 
taoce  de  cette  idée,  il  oe  faut  pas  oublier  que  H.  KUiaa  éuit  uo  haut  fonctionnaire 
ae  tVnlaiitttstration  da  llnstructioFn  pnbliqae.  C*était  donc  dans  le  monde  officiel  loi- 
I  Don  otmmenfçaitdi  peMer  àiooUa  épmfà^^à  .des  iyoées  4b  |«uAes  ûUes. 


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L*£l)UCAÏiOSI   BCS  VBMMES.  &&» 

de  tout  enseigner.  L'exanien.  luirmâme  avait  été  abossô  r  sauf  à> 
Paris,  lalittàratura a\Fail  été  exclue  dui brevet  eomplet  dd  oiipadtéi- 
Qa  avait  retranché  égsdeDoeat  l'exj^iiioai  deâprÎDcipes^éiréduoatfoa' 
et  des  méthodes  d'euseigaeinent*.  »  En  même  tempst  qae:  la  UA  (te 
IfôQ  abaissait  systômatiquement  lo  niveaiu^  de  UeDsesgaemeat  et 
que  la  réaction  religieuse  favorisait  L'éducation  acclésiasdqeie  aus 
dépens  de  L'éducation  laïque,  dieâ  causes*  écoaoïiûqufes^  d'un;  autre 
genre  agist^ent  dans  le  même  sens  et  frappaient  les^  grands  pen^ 
sionnats.  La  crise  des  loyers  rendait  impossibles  k^a  maisons  d^ëdu^ 
cation  laïques,  et  les  maisons  religieuses  restaient  prvesque  seules  en 
possessioa  de  l'enseigpement.  Sans  laconcurrenee  des  coiirsy  dovt 
chacun  sait  les  imperfections  et  les*  lacunes^  il  a'y  aurait  plus  eu  en 
France  pour  léducation  des  femmes  d'autre  éducatioa  qjue  TéducaCion 
ecclésiastiqjue.  Tel  était  L'état  des  choses  en.  1867,.lui'sque  Ml  Jules 
Simon,  aa  corps  législatif,  coDunença  à  céelamer  le  concoure  de 
L'état.  Vers  la  m4me  époque,,  tt.  Victor  Duruiy,  à  qui.o»  doit  ta»t 
dfimportantes*  créations,  suscita  des  cours  universitaires  qui  soule^ 
vèrent  alors  les  mêmes  réclamations*  et  les  mêmes  protestations  que 
la  réforme  actuelle.  Parmi  les  oours^  insiituési  à»  cette  époque'  pour 
sépondra  à  L'appel  du  ministre,, uni  certain  nombre  subsistent  oncove 
aujourd'hui;  surtout  les  cours  de  la  Sorbonne  sont nestés  eu>fkveup 
et  jouissent  d'une  grande  prospérité.  Oa  peut  diica  seulement  (^'ils 
répondent  plutôt,  à  l'enseignement  supériiexir.  qa'à*  l/enseignament 
secondaire.  Ou  voit  la  suite  des  faite  qui  a  amoië  la  l^gislatiom 
céceiite,  laquelle  consiste  à  ouvrir  au  nom  de  l'àtat  dtis  lycées  de 
jeunes  filles.  Cet^te  institution,  neuve  en.  France,,  avait  pour  elle 
l'exemple  d'un  grand  nombre  de  paya  étrangers^,  et^  à  ce  titrer  ce 
n'est  pas  même  uue  innovation. 

Voilà,  pour  l'historique  des  faits  :  résumon&  également,  d'après 
M*.  Gréard,  l'historique  des  opinionsi  et  des  doatrinesvll'auteur  rat- 
tache cet  historique  à.  trois  points  principaux»  :  le  mode^  d^édùcation 
applicable  aux.  iilles  (éducatioUi  publiqua  ou  privée)  ;  la^  matière  et 
1^  programmes  des  cours;,  le  butet  L'espmtderenseignenKnt. 

Sur  le  premier  point,  il  ne  faut  pas  oul>lier  que  le  seul  mode 
d'éducation  publiqu'j  qui  existât  dans  llaiicien  r^ime,  c'étaient  les 
couvensi;  la  question  de  Téducadoof  publique  se*  compliquais  donc 
de  celle  de  l'éducation  ecclésiastique;  et,,  la  plupart  du  tempsv  sur- 
tout chex  les  phi'osophesdu  xvui''  »ècle^éd(ication  privée  ne  signifie 
pas  autre  chose  qu'éducation  laïquai  On  ne  peut. se  figurer  aujour- 
dihui  ce  qu'était  l'éducatiour  des*  fiUea  dans'  les  maisons-  religieuses 
sévèi*es.  du.  xivu?  siècle,  pan-  exempte^  à.  PopC^BoyaU-  Orn^  n'y  appre- 
nait, autre  chose  que  le  catéchisme^,  la^  lecture^  Téoritiutte  et  un  pea 
dfaritbmétiqua^  Tout  le  seate  dUi  temps  étaiu  consacré  k^  des  exer- 


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56  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

cices  de  piété  :  on  passait  d'une  oraison  à  une  méditation,  d'une 
méditation  à  une  instruction  ;  les  enfans  ne  devaient  jamais  parler 
qu'à  voix  basse,  accompagnées  de  religieuses,  marchant  à  distance 
les  unes  des  autres  pour  ne  pas  communiquer  ensemble.  Une  édu- 
cation aussi  absurde  n'était  pas  celle  de  tous  les  couvons  ;  il  y  avait, 
comme  de  nos  jours,  des  couvons  mondains  dont  Fénelon  se 
plaignait.  M""*  de  Maintenon  eut  le  mérite  de  ramener  quelque 
lumière^ quelque  grâce,  quelque  sérieux  dans  cette  éducation,  tantôt 
fanatique,  tantôt  superficielle.  C'était  une  grande  institutrice.  Elle 
éloignait  les  dévotions  exagérées  :  c  L'institut,  disait-elle,  n'est  pas 
fait  pour  la  prière,  mais  pour  l'action.  »  Elle  avait  interdit  à  ses 
maltresses  Tbabit  monastique;  elle  voulait  faire  de  Saint- Cyr  une 
sorte  de  collège.  M.  Gréard  dit  avec  raison  qu'elle  a  été  la  première 
institutrice  laïque.  Au  xviu*  siècle,  un  écrivain  remuant  et  fécond 
qui  a  eijfanté  je  ne  sais  combien  de  projets  de  toute  sorte,  les  uns 
chimériques,  les  autres  réalisés  depuis,  l'abbé  de  Saint-Pierre,  con- 
cevait déjà  le  projet  d'un  grand  collège  de  filles  et  se  plaignait 
qu'elles  n'eussent  d'autre  éducation  que  celle  du  couvent.  Fénelon, 
de  son  côté,  et,  après  lui,  son  élève,  M"**  de  Lambert,  soute- 
naient l'excellence  de  l'éducation  privée.  Tout  le  xviii»  siècle  suit 
la  même  direction,  par  défiance  contre  les  couvons.  On  signalait 
ce  qu'il  y  a  de  contradictoire  dans  une  éducation  de  cloître  pour 
préparer  à  la  vie  mondaine  ;  on  signalait  aussi  l'opposition  des  cou- 
vons et  de  la  famille,  la  défiance  et  l'éloignement  que  l'on  inspirait 
aux  enfans  à  l'égard  de  leurs  parons.  A  Saint-Cyr  même,  dont  nous 
avons  reconnu  l'esprit  libéral,  les  enfans  ne  voyaient  leurs  parens 
que  quatre  fois  par  an,  pendant  une  demi-heure  chaque  fois,  et  en 
présence  d'une  maîtresse  ;  les  modèles  des  lettres  des  enfans  aux 
parens  étaient  tout  faits  d'avance  ;  nul  rapport  spontané  et  libre  entre 
les  parens  et  les  enfans.  Ces  objections  étaient  en  grande  partie  fon^ 
dées  :  de  là  la  préférence  donnée  à  cette  époque  à  l'éducation  privée. 
Mais,  dit  avec  raison  M.  Gréard,  l'éducation  privée  ne  peut  être  qu'un 
privilège.  Elle  demande  une  aisance  et  un  loisir  que  toutes  les  mères 
ne  peuvent  avoir,  et  elle  se  réduit  le  plus  souvent  à  l'absence  même 
de  toute  instruction.  M.  Gréard  conclut  sur  ce  premier  point,  en 
montrant  que  la  loi  nouvelle  a  été  le  résumé  et  l'expression  de  toutes 
les  discussions  précédentes.  «  La  règle  d'études  qu'elle  propose, 
dit-il,  est  un  libre  idéal  que  l'on  peut  poursuivre  dans  la  famille. 
Loin  d'enlever  la  jeune  fille  à  la  mère,  le  législateur  l'engage  à  en 
conserver  la  garde.  Par  la  création  des  externats  il  leur  offre  un 
concours  qui  allège  le  poids  de  leurs  devoirs,  sans  les  dégager  d'au- 
cune responsabilité.  S'il  laisse  le  pensionnat  s'établir  pour  répondre 
à  d'impérieux  besoins,  c'est  à  la  condition  d'en  faire  reposer  la 


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l'éducation  des  femmes.  67 

charge  morale  sur  les  autorités  locales  que  leur  voisinage  et  leur 
intérêt  immédiat  rendent  propres  à  y  exercer  une  certaine  vigi- 
lance. Quels  que  doivent  être  les  effets  de  ces  prescriptions,  on  ne 
peut  en  méconnaître  la  sagesse.  » 

Le  second  point  concerne  le  programme  et  la,  matière  de  l'ensei- 
gnement. Ici  la  difficulté  est  de  distinguer  avec  quelque  netteté  l'en- 
seignement primaire  et  l'enseignement  secondaire.  Au  xvir  siècle, 
l'enseignement  des  filles  était  réduit  au  niveau  le  plus  élémentaire. 
L'abbé  Fleury  se  plaignait  de  cette  pauvreté  et  il  est  un  des  pre- 
miers qui  aient  proposé  pour  les  femmes  un  programme  un  peu  plus 
élevé  ;  mais  ce  programme  est  encore  singulièrement  étroit.  Il  en 
retranche,  par  exemple,  la  littérature  et  l'histoire,  c'est-à-dire  tout 
ce  qui  fait  l'âme  et  la  vie  d'une  éducation  féminine.  On  y  remar- 
quera cependant  quelques  vœux,  auxquels  le  nouveau  programme 
s'est  efforcé  de  satisfaire  :  à  savoir  des  notions  d'économie  domes- 
tique, d'hygiène  et  de  jurisprudence.  Fénelon  va  plus  loin  que  l'abbé 
Fleury;  il  permet  la  lecture  des  livres  profanes  qui  n'excitent  pas 
les  passions,  les  histoires  grecque  et  romaine;  là  les  jeunes  filles 
verront  des  prodiges  de  courage  et  de  désintéressement;  il  recom- 
mande «  qu'on  ne  leur  laisse  pas  ignorer  l'histoire  de  France,  qui  a 
aussi  ses  beautés.  »  On  remarquera  ce  qu'il  y  a  d'étrange  daos 
cette  manière  permissive  de  recommander  l'histoire  de  France.  Il 
interdit  l'italien  et  l'espagnol,  qui  ne  servent  guère  qu'à  lire  u  des 
livres  d'amour,  )>  mais  il  ne  proscrit  pas  absolument  le  latin.  Il  y 
avait  là,  pour  le  temps,  un  programme  relativement  large  et  élevé. 
Le  programme  de  Saio^Gyr  est  plus  terre  à  terre.  Point  de  latin, 
ni  de  langues  étrangères;  peu  de  lecture.  De  l'histoire  juste  ce 
qu'il  en  faut  «  pour  ne  pas  conrondre  un  empereur  romaiu  avec 
un  empereur  de  la  Chine.  »  M"^  de  Lambert  est  plus  libérale  et  plus 
hardie.  Il  est  vrai  qu'elle  s'adresse  aux  filles  de  quarté.  Elle  pro- 
teste contre  Molière,  qui  peut-être,  en  effet,  lorsqu'on  suit  cet  his- 
torique, 09  paraît  plus  avoir  eu,  dans  les  Femmes  savantes^  aussi 
raison  que  nous  sommes  habitués  à  le  croire.  Il  pourrait  bien  avoir 
pris  le  mauvais  côté  de  la  question,  et  pour  condamner  quelques 
excès,  compromis  la  cause  du  progrès  sérieux.  M"^*  de  Lambert 
défend  un  programme  aussi  sage  qu'élevé.  Elle  se  borne  aux  con- 
naissances utiles.  Elle  aime  Thistoire  grecque  et  l'histoire  romaine, 
qui  nourrissent  le  courage  par  l'exemple  des  grandes  actions  ;  elle 
exige  l'histoire  de  France  avec  plus  d'insistance  que  Fénelon  :  o  II 
n'est  pas  permis  d'ignorer  l'histoire  de  son  pays.  »  Elle  n'interdit 
même  pas  la  philosophie  si  les  élèves  en  sont  capables.  L'abbé  de 
Saint-Pierre  ajoute  à  ce  programme  un  élément  nouveau  :  quel- 
que connaissance  des  sciences.  U  demande  qu'on  apprenne  aux 


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C&6  MVUE  DBS  DEUX  IftONDBS. 

ifilles  ((  un  peu  d'astronomie,  un  peu  de  la  connaissance  de  la 
machÎDe  du  ^corps  des  »aiataiix,  quelque  chose  sur  les  causes  de 
Tplusieups  effets  naturels,  la  pluie,  la  grêle,  le  tonnerre.»  Dans  le  plan 
de  M"*  Campan  on  voit  aussi  une  certaine  part  faite  aux  sciences, 
à  ^savoir  :  lacosmograi^ûe  et  la  botanique  usuelle.  L'histoire  et  la 
géographie  y  «ont  anemionnées  sans  aucune  restriction,  et  par  con- 
séquent, il  s'agit  de  la  géographie  uniyerselle  et  de  l'histoire  uni- 
yerselle  ;  iroais  la  littérature  et  les  langues  vivantes  sont  contplète- 
ment  ♦exclues.  Tel  était  le  plan  d'études  des  maisons  de  la  Légion 
d'honneur  jusqu'à  ces  dernières  années^  On  voit  combien  il  était 
loin  de  répondre  à  l'idée  d'un  véritable  enseignement  secondaire. 
!!"•  îJecker  de  Saussure,  dans  son  plan  d'études  idéal,  nous  offre 
des  Yues  bien  plus  étendues.  Elle  y  réunit  les  sciencesi,  les  langues, 
l'histoire,  !a  littérature  et  les  arts.  M""*  de  Rémusat  demande  que 
l'éducation  des  filles  se  rapproche  davantage  de  celle  des  garçons. 
«  Cette  jègle,  dit  M.  Gréard,  est  devenue  celle  de  tous  les  pro- 
grammes d'études  émwnèrés  depuis  cinquante  ans.  Les  pays  où 
l'éducation  des  filles  est  le  plus  en  honneur  n'en  ont  pas  d'autre. 
Morale,  langue  nationale  et  langues  vivantes,  histoire,  géographie, 
arithmétique,  élémens  de  géométrie,  sciences  physiques  et  natu- 
relles, économie  domestique  et  droit  usuel,  c'essin,  nîueique  et 
gymnastique  :  tel  est  l'ensemble  des  connaissances  plus  ou  moins 
développées  qui,  chez  tous  les  peuples  dont  nous  sommes  entourés, 
constituent  le  fond  commun.  La  loi  du  21  décembre  1880  n'a 
fart  que  l'adopter.  » 

'Reste  une  dernière  question  toute  philosophique  :  c'est  la  question 
de  l'inteiligenoe  de  la  femme  et  de  sa  comparaison  avec  celle  de 
l'honïme.  M.  Gi-éard  nous  donne  le  résumé  curieux  et  piquant  de 
cette  viHlle  querelle,  qui  dure  encore.  Au  xvn«  siècle,  ce  jsont  deux 
femmes,  comme  il  est  naturel,  qui  soutiennent  la  doctrine  de  l'éga- 
lité des  sexes  :  M"*  de  Gournay  et  Anna  Schurmann.  A  côté  d'elles 
l'auteur  évoque  surtout  le  nom  peu  connu  d'un  théologien  protes- 
tant du  Kvn*  siècle,  Poullahi  de  La  Barre,  doot  les  Discours  ^l  Entre- 
tiens^ plusieure  fois  réimprimés,  parurent  dix-huit  mois  après  les 
Femmes  'savantes.  Dans  ces  discours,  l'auteur  soutient  qu'à  égalité 
de  nature  doit  correspondre  égalité  d'éducation.  11  admet  que,  pour 
l'homme,  il  n'y  a  pas  de  plus  grande  jouissance  que  de  connaître 
«t  que  cette  jouissance  doit  être  la  môme  pour  les  deux  sexes.  Sui- 
vant lui,  les  défauts  imputés  aux  femmes,  babil,  artifice,  médi- 
sance, coquetterie  sont  les  résultats  de  l'éducation  de  couvent.  Il 
tionçoit  le  pl»n  d'un  'établissement  desthié  à  ft>rmer  des  gouver- 
nantes et  des  institutrices  ;  il  indique  les  moyens  de  recrutemertt, 
les  livpes,  les  méthodes  :  on  se  croirait  dans  nos  écoles  normales. 


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l'EDVCAXIOX  DBS  FSKIfBS*  50^ 

Il  conclut  qu'il  n^y  a  pas  de  sdeiice  dont  la  £eorrme  Be  sok  capabte; 
il  va  même  ^Ms  bin^  et  demande,  que,,  possédant)  It  sdeneer  au^ 
même  degré  que  l'horamevelle  puisse  comme  lui  (tnemplir  les  dîgnitîéa 
ecclésiastiquieaj  êtne  générale  d'armée,  exereer  Ifsi  charge»  de  judi^ 
cature.  n  ^Im  tbôse  de  Végalitéades  défenseurs*  païadoxaux,  celle 
de  rinfériorité  en  a  aussi  qui  ne  le  sont  pas  moins».  On  regrette 
d'avoir  à  compter  1.4.  Rousseau  parmi  cem-là.  On  démit  sana 
doute  s'attendre  de  sa  part  à  quelque  paradoxe,  nms  on  eût 
mreux  aimé  le  voir  parmi  ceux  qui  exagèrent  que  parmi  ceux  qsu 
rabaissent  le  rôle  de  la  femme«.  Selon  Bousseau,  L^éducation  des* 
femmes  doit  être  toute  relative  aux  hommes  :  leur  rôle  unique  est 
de  plaire.  Jusqu^à  son  mariage,  Sophie  n'a  rien  appris,  rien  lu 
((  qu'un  Barétue  ou  un  Tèlémaque  qui  lui  est  tombé  entre  lea 
mams.  »  Il  aflirme  que  «  toute  fille  lettrée  restera. fille  tant  que  les 
hommes  restieront  sensés.  »<  Dans  cet  aphorisme  de  Rousseau,,  qui 
serait,  s'il  était  vrai,  d'un  fâcheux  augure  pour  nos  nouveau»  lycéesr, 
on  surprend  le  souvenir  et  la^  secrète  apologie  de  son  triste  Hiariage.. 
C'est  Emile  qui  instruit  sa  femme.  Il  lui  aiiprend  surtout  Tobéis- 
saoce;  maiis  s^'il  faut  en-  croire  la  suite  de  l'^aizi/^,. cette  édueatieor 
n'aurait  pas  trop  bien  tourné.  De  nos  joursy  poussent  à  l'extrême  les 
idées  de  Rousseau,  un  socialiste  célèbre,  Proadhon,  rédiiisait  le  rôle 
de  la  femme  au  plaisir  et  à  la  domesticité.  Plus  récemment  encore 
les  deux  points  de  vue,  avec  leurs  excès  respectifs,  ont  été  défendus- 
en  An:cleterre  et  en  Allemagne  par  Stuart  Mill  et  par  Schopenhauec. 
Stuart  >H11  soutient  la  thèse  de  l'égalité  absolue  des  hommes^  et  des^ 
femmes.  Il  reproche  aux  homme»  d'avoir  réglé  toutes  les  condi^' 
tiong  de  la  vie  sociale  de  manière  à  éteindre  chez  la  femme  la  pen- 
sée même  de  Kaffranchissement.  Pour  marnteuir  la  femme  danB> 
son  rôle  «  d'odalisque  et  de  servante,  »  on  invoque  Tinfirmité  de  sa 
nature,  Ti  m  possibilité  pour  elle  de  supporter  la  fatigue,  son  défaut 
d'origigalté.  Mais  sa  faiblesse  physique  vient  de  ce  qu'elle  est  élevée 
en  fler^cnauae  ;  son  défaut  de  génie  vient  de  la  médiocrité  de  son 
éducation.  M.  Mill  pousse  à  l'extrême,  comme  Poullain  de  La  Barre, 
la  doctrine  de  l'égalité  des  sexes  :  «  Élevez-les  comme  l'homme 
disait-il,  elles  pourront  faire  tout  ce  que  font  les  hommes.  »  A  cette 
doctrine  égalitaire  s'oppose  la  doctrine  cynique  et  brutale  du  phi- 
losophe de  Francfort,  Schopenhauer.  Pour  lui,  les  femmes  sont  de» 
grands  enfans;  la  femme  est  myope  par  Tinteltigence.  Bile  a  toi» 
les  vices  :  l'injustice,  la  dissimulation,  l'ingratitude,  le  manque  de* 
foi.  L'éducation  n'y  fera  rien,  c'est  une  infériorité  de  nature;  c'est 
le  namén>  deux-  de  l'espèce  humaine.  Les  femmes  sont  faite»  pow 
le  travail  et  la  sujétion.  La  vraie  forme  du  mariage,  c'est  tepuly- 
gamie. 


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60  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Entre  les  nobles  excès  de  Stuart  Hill  et  les  basses  inepties  de 
Schopenhauer,  il  y  a  heureusement  place  pour  une  vérité  moyenne 
qui  relève  l'honneur  et  la  dignité  des  femmes  sans  identifier  leur 
rôle  à  celui  des  hommes  :  car  il  y  aura  toujours  une  différence 
que  nulle  éducation  ne  peut  effacer  et  qui  sui&t  à  diversifier  les 
rôles.  On  a  assez  à  faire  pour  élever  l'éducation  des  femmes  jus- 
qu'au niveau  qu'elle  comporte  sans  être  obligé  de  soutenir  l'iden- 
tité absolue  des  destinations  entre  les  deux  sexes.  Cette  vérité 
moyenne,  M.  Gréard  l'exprime  avec  un  tact  supérieur  et  une  déli- 
catesse de  touche  pleine  de  charmes  :  «  Nous  ne  sommes  plus  au 
temps,  dit-il,  où  l'on  se  demandait  si  la  femme  a  une  âme,  ou  si 
l'âme  de  la  femme  ne  diffère  pas  de  celle  de  l'homme.  Ce  qui  est 
incontestable  c'est  que  ni  leur  destination  n'est  la  même,  ni  leur 
nature.  Or,  le  but  de  l'éducation,  c'est  le  perfectionnement  dans 
l'ordre  de  la  nature.  Fortifions  donc  la  raison  qui  est  le  bien  com- 
mun, mais  sans  porter  atteinte  aux  dons  qui  lui  sont  propres.  Toutes 
ses  faiblesses  ne  sont  pas  des  dérauts,  de  même  que  toutes  nos  éner- 
gies ne  sont  pas  des  vertus.  La  femme  l'emporte  par  ses  qi:^lités 
natives.  Son  instinct  la  guide  parfois  aussi  heureusement  que  la  plus 
rigoureuse  logique;  au  bon  sens  le  plus  solide  elle  sait  allier  les 
grâces  légères.  Elle  a  la  finesse,  l'élan,  le  charme  :  ce  sont  là  des 
richesses  incomparables  dont  il  n'est  besoin  que  de  diriger  et  de 
perfectionner  l'emploi.  Dans  une  page  pleine  d'humour,  M.Herbert 
Spencer  figure  l'éducation  du  passé,  qtt'il^PP®!'^  «  décorative  » 
sous  les  traits  d'une  poupée  revêtue  d'oMî)êaratet  se  mouvant  par 
ressorts.  Nous  aimons  à  nous  imaginer  celle  qu'il  s'agit  de  créer  sous 
la  figure  de  ces  statues  antiques  que  Fénelon  représente  dans  toute 
la  sève  de  la  vie,  le  port  élégant  et  ferme,  la  démarche  modeste  et 
aisée,  le  front  éclairé  par  la  pensée,  le  sourire  aux  lèvres.  » 


IL 

A  la  suite  des  savans  et  judicieux  écrivains  dont  nous  venons 
d'analyser  les  intéressantes  études,  que  l'on  nous  permette  à  notre 
tour  d'aborder  la  question  telle  qu'elle  se  présente  aujourd'hui, 
telle  qu'elle  a  été  posée  par  la  loi  récente  qui  a  décidé  rétablisse- 
ment des  lycées  de  jeunes  filles.  Cette  question  se  divise  elle-même 
en  trois;  une  question  de  principe  :  Faut-il  instruire  les  femmes? 
—  une  question  d'application  :  L'état  doit-il  se  charger  de  cette 
instruction?  —  une  question  d'exécution  :  Le  plan  d'études  et  les 
programmes  récemment  votés  par  le  conseil  supérieur  de  l'instruc- 
tion publique  répondent-ils  à  l'idée  qu'on  doit  se  faire  aujourd'hui 


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l'éducation  des  femmes.  61 

de  rédacation  des  femmes?  Examinons  d'abord  la  question  de  prin- 
cipe. 

Quelques  personnes  amies  de  l'instruction  et  de  la  distinction 
d'esprit  chez  les  femmes  sont  cependant  assez  peu  favorables  à  la 
grande  innovation  à  laquelle  nous  assistons.  Elles  sont  surtout  préoc- 
cupées des  excès  ou  des  abus  que  cette  innovation  peut  produire. 
Elles  voient  déjà  des  femmes  savantes,  des  pédantes,  des  dispu-* 
teuses,  des  libres  penseuses,  et,  devant  ces  fâcheuses  conséquences, 
elles  aimeraient  mieux  peut-être  qu'on  eût  laissé  la  question  dor- 
mir et  les  choses  aller  comme  auparavant.  Bien  de  plus  respectable 
que  ces  appréhensions,  et  elles  sont  même  très  utiles  comme  aver- 
tissemens  pour  ceux  qui  auront  la  responsabilité  de  cet  enseigne- 
ment  nouveau.  Mais  nous  pensons  pour  notre  part  qu'il  y  a  lieu 
de  passer  outre,  et  que,  tout  en  s'inspirant  de  ce  qu'il  peut  y  avoir 
de  raisonnable  dans  ces  critiques  anticipées  de  ce  qui  n'existe  pas 
encore,  il  faut  faire  ce  qui  est  bon  en  soi  sans  se  laisser  arrêter  par 
l'idée  des  excès  possibles.  Il  n'y  a  pas  un  seul  progrès  dans  le 
monde  qui  eût  pu  avoir  lieu  si  l'on  n'avait  pensé  qu'aux  excès.  S'il 
esc  une  vérité  démonirée  par  l'histoire,  c'est  que  tout  progrès  se 
paie  ;  c'est  qu'aucun  bien  ne  se  produit  sans  être  accompagné  d'un 
peu  de  mal  ;  chacun  de  nous  le  sait  bien  et  en  souffre  pour  les 
choses  qui  lui  tiennent  à  cœur.  Que  nos  pessimistes  trouvent  là 
un  argument  contre  la  vie  humaine,  contre  la  société,  contre  la 
Providence,  c'est  leur  affaire;  mais  ceux  qui  ne  sont  pas  pessimistes 
ne  doivent  pas  employer  contre  les  choses  qui  leur  déplaisent  un 
argument  qu'ils  trouvent  absurde  contre  les  choses  qui  leur  plai- 
sent. 

On  craint  deux  choses  dans  l'instruction  des  femmes.  On  craint, 
d'une  part  que  les  hauteurs  de  la  science  ne  les  dégoûtent  de  leurs 
devoirs  domestiques  et  de  l'humble  rôle  de  maltresse  de  maison. 
On  craint  aussi  que  la  sécheresse  et  la  pédanterie  de  la  science  ne 
leur  ôtent  la  grâce,  l'agrément,  la  délicatesse  qui  font  le  charme  de 
leur  sexe.  Il  faut  convenir  que  ces  deux  sortes  de  crainte  sont  d'un 
ordre  un  peu  différent  et  ne  vont  pas  nécessairement  ensemble. 
Ce  n'est  pas  précisément  à  titre  de  ménagère  que  la  femme  déploie 
ses  grâces  et  ses  agrémens;  c'est  à  titre  de  femme  du  monde;  et 
la  femme  du  monde  à  son  tour  n'est  pas  toujours  une  bonne  ména- 
gère; l'agrément  n'est  pas  toujours  uni  à  l'utilité,  ni  l'utilité  à 
l'agrément.  On  oublie  que  le  ménage  et  la  famille  ont  des  ennemis 
bien  plus  dangereux  que  la  science  et  Tinstruction  :  ce  sont  les  sens, 
l'imagination,  et  l'ennui.  La  frivolité  suffit  pour  éloigner  les  femmes 
du  foyer  domestique,  et  l'ignorance  se  concilie  très  bien  avec  l'oubli 
des  devoirs  sérieux.  Nos  petites  marquises,  nos  petites  comtesses, 


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62  BEVUE  DES  DEUX  HOKPES. 

telles  qu'on  les  dépeint  dans  les  romans  à  la  mode,  ne  brillent  pa9 
sans  doute  par  le  goût  de  la  vie  domestique;  car,  où  trouveraient?- 
elles  le  temps  des  charmantes  intrigues  que  Ton  nous  décrit?  En  tout 
cas»  si  ellesr  tombent,  ce  n'est  pas  par  amour  de  la  chimie  et  de  l'his^ 
toire  de  France,  et  l'on  peut  avoir  des  aman»  sans  rien  savoir  da 
tout.  Les  Frou-Frous  mêmes  qui  ne  vont  pas  jusqu'à  la  faute  n'en 
deviennent  pas  pour  cela  de  bonnes  mères  de  famille  et  d^  bonnes 
époupeSk  Elles  sont  charmantes,  je  le  veux  bien  ;  mais  au  moins 
accordera-t-on  qu'il  peut  y  avoir  un  idéal  supérieirr,  même  pour  les 
femmes  françaises,  qaelqie  effort  q«e  fasse  notre  littérature  pour 
prorïver  aux  étrangers  que  nous  n'en  connaissons  pa^  d' autres.  Le 
bavardage  à  vide,  la  médisaoce,  lia  toilette,  les  courses  et  la  prome- 
nade ne  sont  peut-être  pas  Honte  la  destinée  des  ffemmes  ni  la  meil- 
leure préparation  à  la  gestion  d'un  budget  domestique  et  à  Tédu- 
cation  des  enfaos.  Il  peut  donc  y  avoir  une  ignorance  qui»  êlorgae  &n 
ménage  autant  et  plus  que  la  science  eUteHn^ême. 

Il  y  a  également  une  ignorance  qui  éloigne  dte  lê/  grâce  et  du 
charme  de  la  femme  du  monde,  et  qui  réduit  la  femme  à  son  rôle  le 
plus  vulgaire  et  le  plus  humble,  très  nécessaire  sans  dbute,  mais 
qui  n'est  pas  non  plus  toute  sa  destinée.  Racine,  voulant  faire  péni- 
tence pour  avoir  trop  aimé  la  Champmeslé,  épousa  une  bonne 
femme  qui  n'avait  pas  même  lu  ses  tragédies  :  ce  fut  une  excellente 
ménagère,  une  estimable  mère  de  famille;  mais  était-elle  digne 
d'être  la  femme  de  Racine?  Combien  de  femmes,  à  force  de  se  ren- 
fermer dans  la  vie  domestique  et  de  se  réduire  à  n'être  que  leur 
propre  servante,  se  rendent  insupportables  à  leur  mari  F  Chez  elle^, 
ce  n'est  pas  la  science  et  la  pédanterie,  c'est  l'ignorance  qui  détruit 
le  charme  de  leur  sexe  et  qui  en  fait  de  vulgaires  cendrillons. 

C'est  donc  une  erreur  de  croire  que  l'instruction  bien  entendre 
soit  nécessairement  ennemie  du  rôle  utile  et  du  rôle  charmant  qui 
revient  de  droit  à  la  femme.  Nous  croyons  au  contraire  que  c'est 
l'instruction  qui,  en  corrigeant  la  frivolité  de  la  femme  du  monde^ 
pourra  en  faire  une  sérieuse  ménagère,.une  bonne  mère  de  famille; 
et  c'est  aussi  l'instruction  qui,  en  élevant  les  idées  de  la  ménagère, 
en  fera  une  femme  digne  d'amour  et  de  respect.  Par  cela  seul  qu'une 
femme  a  étudié  et  pensé,  elle  comprend  le  vide  des  plaisirs  mon- 
dains; mais  elle  comprend  en  même  temps  que  le  métiage  n'est  pas 
tout,  qu'il  doit  y  avoir  place  pour  l'esprit,  pour  les  arts,  pour  la 
lecture,  enfin  qu'elle  ne  doit  pas  être  seulement  la  servante  de  son 
mari  et  la  nourrice  de  ses  enfans,  mais  la  compagne  de  l'un  et 
llnstitutrice  des  autres. 

D'où  vient  la  crainte  que  Ton  manifeste  et  quels  sont  ces^  excSs 
dbnt  on  se  préoccupe  7  Cesft  qpie'  Yoa^  voit,  dH-ou',  quelques'  femnte», 


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l'iéutccation  des  fewmes.  63 

tjuî,  parce  qu'elles  onl  appris  pHus  que  les  autres,  s'en  font  un  rôle, 
se  transforment  en  Philamîntes,  tiennent  des  bureaux  d'esprit, 
parlent  pliilosophte  à  tort  et  à  travers.  Il  paraît  nnême  que  ce  mal 
^st  assez  grave  pour  qtfon  ait  cru  devoir  recommencer  à  notre 
usage  \sl  comédie  9es  Femmes  savantes.  On  n'oublie  qu'une  chose, 
tf  est  que  Molière,  en  combattant  des  excès,  avait  eu  soin  cependant, 
par  la  boucbe  deThomme  d'esprit  de  la  pièce,  homme  du  monde 
et  "homme  de  cour,  de  prévenir  tout  malentendu  et  de  bien  nous 
faire  comprendre  qu'il  ne  blâmait  que  les  excès,  mais  non  l'instruc- 
tion elle-même  ;  et  il  résumait  sa  pensée  dans  ce  vers  célèbre  qu'on 
ne  saurait  trop  répéter  parce  qu'il  dit  tout  ce  qu'il  faut  dire,  et 
qu'il  est  la  solution  de  la  question  : 

Je  conseM  qn^une  femme  ait  des  clartés  de  toat. 

Bans  les  uonvelles  Femmes  savrmtes  au  contraire,  l'auteur  ne  fait 
aucune  réserve,  et  ne  nous  dit  point  jusqu'à  quel  degré  une  femme 
doit  être  ignorante  pour  éviter  d'être  ridicule.  Cependant,  il  est  vrai 
de  dire  qu'il  y  a  un  excès  à  craindre  et  les  avertisseurs  sont  r^ans 
le«r  droit  en  le  dénonçant  d'avance  pour  nous  apprendre  à  l'éviter. 
Un  i?pirituel  écrivain  a  écrit  au  sujet  des  lycf^es  de  filles  un  article 
retentissamt  sous  ce  titre  :  la  Fin  d'un  sexe.  Il  a  eu  bien  raison  : 
dans  un  temps  de  libre  critique  et  de  libre  pardle,  où  tout  le  monde 
parle  à  la  fois,  on  Be  peut  faire  écouter  un  sage  avertissement 
qn'-en  Ini  donnant  la  forme  d'un  paradoxe  et  d'une  hyperbole. 
Quand  -on  parle  au  grand  air,  il  faut  enfler  la  voix  ;  il  en  est  de 
m^me  quand  on  parle  à  tout  le  monde.  Le  cri  d'alarme  de  M.  Weiss 
était  donc  très  légitime  en  même  temps  que  très  amusant;  mais, 
tout  en  restant  une  toîx  prophétique  qui  doit  nous  empêcher  de 
nous  égarer,  il  ne  doit  pas  néanmoins  être  pris  à  la  lettre,  et  Tau- 
ieur  lui-même  bien  entendu  ne  Ta  pas  pris  ainsi. 

On  fait  renïarquer  que  les  femmes  ont  su  toujours  avoir  de  l'es- 
•prit,  de  la  conversation  «et  du  goût  sans  toutes  ces  études  qu'on 
veut  kur  faire  faire  aujourd'hui.  On  nous  citera  M°*  de  Sévigné, 
SI»*  de  Staël,  M"*  de  La  Fayette,  M"*  de  Maintenon  et  tant  d'au- 
'fres.  Mais  îl  se  trouve  que  précisément  M™«  de  Sévigné  avait  fait 
de  très  solides  études  :  elle  avait  appris  l'italien  et  même  le  latin 
avec  Ménage,  l'tm  des  plus  savans  hommes  de  son  temps;  M°"  de 
'BUiB\  s'était  formée  dans  hi  société  la  plus  cultivée  et  la  plus  lettrée. 
W*  de  'Maintenon  était  moins  instruite ,  mais  il  y  avait  aussi  quelque 
diose  de  plus  sec  dans  son  esprit  et  dansr  son  talent.  En  tous  cas, 
«es  divers  exemples  prouvent  justement  que  la  force  de  l'esprit 
De  détruit  pas  li^  séductions  du  sexe.  Ge  n'est  pas  d'ailleurs  de  ces 


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OA  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

exceptions  qu'il  s'agît  ;  et  ce  n'est  pas  pour  elles  que  l'on  organise 
sur  un  vaste  plan  l'éducation  des  filles  ;  les  femmes  supérieures  se 
forment  toute  seules;  mais  c'est  de  la  moyenne  qu'il  est  questioa; 
et  c'est  aussi  une  moyenne  générale  d'instruction  plus  solide  et  plus 
élevée  qu'il  s'agit  de  répandre  ;  or  cette  propagation,  bien  loin  d'é- 
tendre la  maladie  du  bel  esprit,  servira  plutôt  à  y  remédier.  Il  est 
permis  de  dire,  en  effet,  que  c'est  précisément  parce  que  Tinstruc- 
tion  est  insuffisamment  répandue  que  la  pédanterie  est  à  craindre 
chez  celles  qui  en  savent  plus  que  les  autres.  Ce  qui  fait  le  ridicule 
de  certaines  femmes  savantes,  c'est  qu'elles  sont  des  exceptions; 
c'est  que,  se  distinguant  par  une  certaine  supériorité  qui  les 
sépare  des  autres  femmes,  elles  oublient  un  peu  leur  propre  sexe 
pour  se  faire  honneur  de  ressembler  à  l'autre.  Gomme  on  les  tourne 
en  ridicule  sous  le  titre  de  ba$  bleusy  elles  mettent  leur  amour- 
propre  à  exagérer  ce  que  Ton  leur  reproche.  Elles  rendent  raillerie 
pour  raillerie,  mépris  pour  mépris,  elles  font  ca^îte  à  part.  Mais, 
il  est  permis  de  penser  que  ce  travers  ou  disparaîtra  ou  s'atté- 
nuera, quand  l'instruction,  plus  répandue,  ne  sera  plus  un  pri- 
vilège et  une  exception.  Enfin,  c'est  une  question  de  savoir  si 
Ton  ne  produit  pas  précisément  le  ridicule  dont  on  se  plaint  par 
rinjuslice  dont  on  frappe  celles  d'entre  les  femmes  qui  ont  le  goût 
de  Tétude  :  «  Si  on  était  plus  indulgent,  dit  l'éminent  évêque  d'Or- 
léans, M.  Dupanlonp,  dans  le  travail  cité  plus  haut,  si  on  ne  frappait 
pas  de  ces  stupides  anathèmes  les  femmes  qui  étudient,  celles  qui 
en  ont  le  goût  s'y  livreraient  sans  penser  qu'elles  font  une  chose 
extraordinaire  ;  et  a^ors,  fussent-elles  même  un  petit  nombre,  elles 
communiqueraient  une  certaine  vie  à  la  société.  Peut-être  le  niveau 
des  conversations  et  des  idées  s'élèverait-il  ;  les  choses  élevées  inspi- 
reraient plus  d'intérêt,  et  vraiment  qui  pourrait  s'en  plaindre?» 

Il  faut  aussi  reconnaître  qu'il  y  a  bien  des  préjugés  dans  les  rail- 
leries et  les  ridicules  dont  on  assaille  dans  le  monde  les  préten- 
dues fenunes  savantes.  Qu'une  jeune  femme  cite  dans  le  monde 
M.  deTocqueville  ou  le  philosophe  Joubert,  on  trouvera  cela  ridicule; 
mais  on  trouvera  très  bien  qu'elle  ait  lu  le  dernier  roman,  quelque 
immoral  qu'il  soit,  pouvu  qu'elle  ait  soin  de  dire  que  c'est  abomi- 
nable. Une  jeune  fille  pourra  chanter  dans  le  monde  les  romances 
les  plus  passionnées,  on  n'y  trouvera  rien  à  redire  ;  mais  qu'elle 
dise  une  pièce  de  poésie,  on  la  prendra  pour  une  actrice.  Pourquoi 
cela?  Pourquoi  la  poésie  est-elle  considérée  comme  quelque  chose 
de  plus  prétentieux  que  la  musique?  C'est  une  pure  convention. 
Sans  doute  le  monde  est  le  maître  de  ses  usages ,  et  nous  ne  con- 
seillons à  personne  de  les  braver.  Les  femmes  doivent  donc  éviter 
tout  ce  qui  paraîtrait  un  défi  aux  belles  manières  ;  mais  il  est  per- 


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L  ÉDUCATION   DES  FEMMES»  66 

mis  au  moins  de  ne  pas  prendre  l'opinion  du  monde  pour  la  mesure 
de  toutes  choses  et  de  ne  pas  faire  du  bon  plaisir  mondain  le  prin- 
cipe suprême  de  l'éducation.  Nous  conseillerons  donc  auit  jeunes 
femmes  et  aux  jeunes  filles  de  ne  pas  citer  Tocqueville  et  Joubert 
et  de  ne  pas  réciter/^  Lac^  qu'il  leur  est  permis  de  chanter;  mais 
nous  leur  conseillerons  en  môme  temps  de  ne  pas  craindre  de  con- 
fier à  leur  mémoire  cette  délicieuse  mélodie,  et  d'avoir  au  moins 
feuilleté  ces  deux  nobles  et  délicats  penseurs. 

On  dira  sans  doute  que  personne  ne  conteste  le  principe  de  l'in- 
struction des  femmes  et  que  c'est  une  question  de  mesure  et  de 
degré.  C'est  bien,  en  effet,  là  qu'est  la  question,  et  c'est  ce  qui  en 
fait  la  difficulté:  car  comment  s'y  prendre  pour  fixer  cette  limite? 
De  quel  principe  partira-t-on  pour  dire  qu'il  faut  enseigner  aux 
filles  ceci  plutôt  que  cela?  les  instruire  jusqu'ici  et  non  jusque-là? 
Il  est  évident  que  l'utilité  matérielle  est  un  critérium  insuffisant  :  car 
il  s'agit  d'une  culture  libérale  et  non  professionnelle.  Que  faut-il  donc 
savoir  pour  être  un  esprit  cultivé  ?  Pour  les  hommes  la  mesure  est 
fixée  par  l'usage  et  par  la  tradition,  mais  pour  les  femmes,  c'est  pré- 
cisément le  prohième  à  résoudre,  le  modèle  à  trouver. 

Le  seul  priucipe  qu'il  soit  possible  d'invoquer  en  cette  matière, 
c'est  qu'il  ne  faut  pas  qu'il  existe  un  trop  grand  écart  entre  l'in- 
struction des  hommes  et  l'instruction  des  femmes  :  c'est  là  une 
question  d'appréciation.  Comparez  l'instruciion  si  étendue  et  si 
élevée  que  reçoivent  les  hommes,  y  compris  les  écoles  supérieures, 
et  la  maigre  et  pauvre  instruction  donnée  aux  filles,  et  demandez- 
vous  s'il  n'y  a,  je  ne  dis  pas  égalité,  mais  proportion  entre  l'une 
et  l'autre.  Il  ne  s'agit  pas  de  soulever  la  question  sociale  de  l'éga- 
lité des  sexes.  Nous  sommes  de  l'avis  de  tous  les  bons  juges  en 
cette  matière,  qui  soutiennent  le  principe  de  l'égalité  dans  la  diffé- 
rence. Égalité  n'est  pas  identité.  La  seule  différence  de  sexe  entraîne 
des  conséquences  que  nul  ne  peut  ni  méconnaître  ni  éluder.  Le 
rapport  de  la  mère  à  l'en^^^nt  sera  toujours  différent  de  celui  du 
père  à  l'enfant  :  nul  ne  peut  effacer  cette  différence  ;  dira-t-on, 
cependant,  que  la  mère,  au  moins  pour  le  cœur,  n'est  pas  l'égale 
du  père  (1)?  Lors  même  qu'on  réclamerait  pour  les  femmes  une 
plus  grande  part  qu'aujourd'hui  au  mécanisme  social  (et  il  faut 
reconnaître  que  le  nombre  des  professions  et  fonctions  où  elles 
peuvent  gagner  leur  vie  leur  a  été  bien  parcimonieusement  mesuré), 
il  resterait  toujours  que  la  femme  n'est  pas  l'homme.  Le  seul  moyen 


(1)  Saint  Thomas  enseigne  que.  Ton  doit  aimer  mieux  son  père  qae  sa  mère,  parce 
que  le  père  représente  le  principe  actif  et  la  mère  le  principe  passif  de  la  génération. 
Mais  cette  théorie  grossière  et  barbare  est  réfaléo  par  le  cœur  de  toos  les  fils. 
TOMB  La,  —  1883.  5 


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60  BETUI  DES  BBDX  MONB». 

de  8up{»imer  la  différence  des  sexes  serait  de  supprimer  le  mariage 
el  k  OMtemité  :  c'est  ce  qu'oo  a  appelé  la  grève  des  femmes  ;  «lie 
ne  parait  pas  eaoore  fort  &  craindre  ;  et  »  tant  qu'il  y  aura  des  diffé- 
rences d'organisation  et  de  fonction,  il  y  aura  des  différences  d'édu- 
cation. Mais  le  principe  de  l'égalité  dans  la  diffiirence  implique 
qu'il  n'y  aura  d'autre  diversité  que  celle  qui  résulte  de  la  nature 
des  clioses,  et  q«e  ces  différences  naturelles  ne  doivent  pas  être 
exagérées  par  l'orgueil  du  mattre.  Le  rôle  de  la  femme  dans  la  vie 
de  Tbomme  n'est  pas  seulement  un  rôle  de  plaisir  et  un  rôle  d'uti- 
lité,  comme  quelques-uns  sont  assez  tentés  de  le  penser.  Depuis 
qu'il  a  été  reconnu  que  la  femme  avait  une  âme,  il  ùaxt  bien  avouer 
qu'elle  est  appdée  à  quelque  chose  de  mieux.  Il  y  a,  il  doit  y 
avoir  dans  la  famille,  entre  l'homme  et  la  femme,  une  communauté 
intellectuelle  et  morale,  et  dans  la  société  une  influence  légitime 
et  nécessaire  des  deux  sexes  l'un  sur  l'autre  ;  enfin ,  dans  l'édu- 
cation des  enfans,  une  direction  intelligente  et  élevée.  Or,  ce  com- 
merce dans  la  famille^  cette  influence  dans  la  société,  cette  direction 
dans  l'éducation  exige  une  moyenne  d'instruction  qui  soit,  sinon 
identique,  du  moins  analogue  de  part  et  d'autre.  Il  résulte  de  l'en- 
seignement  secondaire  donné  aux  hommes  une  certaine  moyenne 
d'idées  générales  qui  constitue  la  raison  publique  de  nos  jours.  Il 
faut  que  les  femiœs  participent  à  cette  moyenne;  il  faut  que  ces 
idées  générales  s'introduisent,  par  d'autres  moyens,  dans  l'éduca- 
tion de  l'autre  sexe,  afin  qu'il  y  ait  un  terrain  commun  qui  per- 
mette les  influences  réciproques.  La  question  est  donc  de  savoir  si, 
dans  l'état  actuel  des  choses,  il  y  a  une  suffisante  analogie  ou  pro- 
portion entre  Téducation  des  hommes  et  celle  des  femmes.  Peut-on 
dire  que  celles-ci  ont  toute  la  culture  dont  elles  sont  dignes  et  à 
laquelle  elles  ont  droit?  Les  différences  qui  subsistent  sont-elles 
uniquement  celles  qui  résultent  de  la  nature  des  choses?  Tandis 
que  Tédocation  des  hommes  est,  depuis  des  siècles,  l'objet  des 
méditations  et  des  efforts  des  savans  et  des  hommes  d'état,  le 
hasard,  le  décousu,  l'absence  de  méthode  et  de  principes  ne  sont- 
ils  pas  les  traits  caractéristiques  de  l'éducation  féminine?  Il  est  donc 
de  toute  nécessité  et  de  toute  justice  de  donner  à  cette  éducation  un 
élan  nouveau,  un  but  précis,  et  des  moyens  abondans  et  propor- 
tionnés. 

m. 

Laissons  la  question  de  principe  qui,  après  tant  de  protestations 
des  esprits  les  plus  éminens,  peut  être  considérée  comme  vidée; 
passons  à  une  question  bien  plus  délicate  et  qui  partage  bien  davan* 
tage  les  esprits,  celle  de  l'éducation  des  filles  par  l'état. 


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L!Él>iJCÂ7I(»f  DE»  BEMMSS»  W 

Il  est  à  remarqiu^ren  premier  Hen  qu'il  n'est  pas  aussi  facile  qu'on 
pourrait  le  croire  de  séparer  les<  deux  questions.  Si  l'on  admet  qu'en 
pribeipe  il  faut  iM^truire  les  femmes,  etsî  Ton  admet  qu'ea  fait  I'ûeh 
siructioD  leur  est  disirihuée  sans  règles,  sans  principes,  sans  garan- 
tie, en  un  mot  au  hasard,  quel  autre  moyen  de  relever  le  niveau  de 
cet  enseignement  que  le  concours  et  l'intervention  de  l'état?  Mais 
abordons  la  question  en  elle-mémeé 

Nous  voyons  se  renouveler  ici  le  débat  qui  s'agite  dans-  l^eai 
d'autres  domaines,  le  débat  entre  l'état  et  la  lib^té.  Rien  de  plus 
grand  qu'un  tel  débat  ;  il  est  l'honneur  de  notre  lâtele;  il  est  le 
problème  moderne  tout  entier  ;  c'est  k  loi  que  se  réduit  le  pro- 
blème social,  le  problème  religieux,  le  problème  économique.  Nous 
comprenons  donc  très  bien  que  Ton  dise,,  en  principe,  que  l'état  n'a 
pas  mission  d'enseigner,  qu'il  n'a  pas  à  remplir  un  rôle  intellectuel 
et  moral,  que  tout  ce  qui  est  du  domaine  de  la  pensée  et.  de  la 
conscience  ne  relève  que  de  l'individu,  qu'il  ne  faut  pas  une  philo- 
sophie d*état,  une  économie  politique  d'état,  une  morale  eu  une 
histoire  d'état^  et  enfin  une  littérature  d'état.  On  sait  que,  dans 
cette  école  restrictive  des  droits  de  l'état,  dont  Bastiat  a  été  parmi 
noas  la  plus  complète  expression,  le  baccalauréat  lui*même  était 
suspect  de  communisme  (1).  Fort  bien  !  mais,  dans  un  tel  système, 
si  on  veut  être  logique,  il  faut  demander  encore  la  suppression  des 
hôpitaux  et  de  Tassistance  publique,  la  suppression  die  tout  encou- 
ragement aux  beaux-arts;  il  faut  enfin  réduire  l'état  à  un  rôle  pure- 
ment matériel,  à  n'être  plus,  comme  on  l'a  dit,  que  l'entrepreneur 
<le  la  a  sûreté  publique.  »  Là  même  l'es^prit  de  défiance  envers  l'état 
a  été  poussé  encore  plus  loin  :  on  s'est  demandé  si  les  tribunaux  ne 
pourraient  pas  être  remplacés  par  des  arbitrages,  si  le  jury  civil  ne 
pouvait  pas  fonctionner  comme  le  jury  criminel.  On  sait  enfin  que 
le  dernier  mot  de  ce  système  a  été  dit  par  Proudhon,  qui  l'a  appelé 
de  son  vrai  nom,  X anarchie.  Nous  n'avons  pas  à  discuter  toutes  ces 
théories  ;  nous  ne  les  signalons  que  pour  montrer  qu'il  y  autant  de 
danger  d'excès  d'un  côté  que  de  l'autre,  dans  l'individualisme  que 
dans  le  socialisme.  Ce  qui  est  certain,  sans  que  nous  ayons  besoin 
d'entrer  dans  une  discussion  théorique,  c'est  que,  jusqu'ici,  dans 
aucun  pays  du  monde,  l'état  ne  s'est  désintéressé  de  l'enseigne- 
ment; au  contraire,  le  rôle  de  l'état  dans  l'éducation  publique  a 
toujours  été  grandissant ,  même  chez  les  nations  les  plus  libres. 
Ni  en  Amériqfue^  ni  en  Suisse,  ni  en  Hollande,  l'état  n'a  aban- 
donné entièrement  l'enseignement  à  l'initiative  privée.  En  Angle- 
terre même,  l'état  intervient  de  plus  en  plus,   au  moins  dains 

(i)  Voir  la  br^duire  :  Bcosalbtirto  et  Commiamme, 


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68  BETUE  DES  DEUX  MONDEl?» 

l'enseignement  primaire.  En  Allemagne,  où  l'instruction  est  si  flo- 
rissante et  si  honorée,  l'état  est  souverain  en  matière  d'enseigne- 
ment. En  France,  l'université  a  pu  être  plus  ou  moins  menacée 
dans  son  indépendance  aux  diverses  époques  de  réaction  qui  ont 
eu  lieu  depuis  1789,  mais  jamais  on  n'en  a  proposé  la  suppres- 
sion; et  il  n'est  pas  un  homme  raisonnable,  à  quelque  parti  qu'il 
appartienne,  qui  voulût  déposséder  l'état  du  droit  d'enseigner.  Le 
principe  une  fois  posé,  la  seule  question  est  celle-ci  :  l'état,  qui  ne 
croit  pas  devoir  se  désintéresser  de  l'éducation  des  hommes,  doit-il 
se  désintéresser  de  l'éducation  des  femmes?  11  nous  semble  que  la 
question  ainsi  posée  se  résout  d'elle-même.  Examinons-la  cepen- 
dant de  plus  près. 

Pourquoi  l'état,  d'un  commun  accord,  ne  peut-il  se  désintéresser 
de  l'éducation  des  hommes?  Cest  que,  chargé  d'assurer  la  sécurité 
du  pays,  il  a  intérêt  à  avoir  des  citoyens  éclairés  qui  obéissent  aux 
lois  et  des  fonctionnaires  éclairés  qui  les  exécutent.  C'est  de  plus 
que  chargé,  sinon  de  produire  la  richesse  publique,  au  moins  de  la 
défendre,  de  l'administrer,  de  la  favoriser,  il  a  intérêt  à  avoir  les 
citoyens  les  plus  habiles  dans  la  production  et  l'exploitation  des 
richesses  ;  or  c'est  une  loi  économique  que  le  développement  de  la 
richesse  est  en  proportion  du  développement  intellectuel  d'un  pays. 
C'est  encore  parce  que  l'état,  chargé  de  la  défense  nationale  et  de 
la  gloire  de  la  patrie,  a  intérêt  à  ce  que  la  connaissance  de  la  patrie, 
de  ses  grandeurs,  de  ses  malheurs,  de  son  rôle  dans  le  monde 
soient  propagés  chez  le  plus  grand  nonibre  des  citoyens;  or  ces 
connaissances  sont  liées  à  beaucoup  d'autres.  C'est  encore  l'intérêt 
de  l'état  de  favoriser  la  culture  intellectuelle  pour  elle-même,  indé- 
pendamment de  ses  résultats;  car  un  peuple  éclairé,  instruit,  let- 
tré, un  peuple  où  se  produisent  de  grandes  œuvres  en  littérature  et 
dans  les  sciences,  un  peuple  qui  fournit  les  autres  peuples  d'œuvres 
utiles  ou  agréables,  chez  lequel  se  multiplient  les  inventions  utiles 
ou  les  découvertes  scientifiques,  et  chez  lequel  brillent  l'art  de  par- 
ler, l'art  d'écrire,  l'art  de  causer,  l'art  épistolaire,   un  peuple,  en 
un  mot,  qui  brille  par  l'esprit,  est  un  peuple  plus  civilisé,  et, 
toutes  choses  égales  d'ailleurs,  supérieur  aux  autres.  Or  c'est  le 
rôle  de  l'état  non  pas  de  produire,  mais  de  favoriser  et  d'encou- 
rager la  civilisation.  C'est  pour  toutes  ces  raisons  que  l'état  s'est 
investi,  dans  tous  les  pays  du  monde,  du  droit  d'enseigner. 

Aussi  a-t-on  vu  l'enseignement  de  l'état  s'étendre  de  plus  en 
plus  et  envelopper  des  zones  nouvelles  qu'il  ne  comprenait  pas 
d'abord.  Lors  de  la  fondation  de  TUniversité,  en  1810,  on  s'est 
seulement  occupé  de  l'enseignement  secondaire  ;  on  avait  négligé 
l'enseignement  primaire  :  en  1833,  sous  l'impulsion  de  M.  Guizot, 


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l'éducation  des  fehmes.  69 

rinstruction  primaire  a  été  largement  et  efficacement  organisée. 
Cependant,  entre  l'enseignement  primaire  et  l'enseignement  clas- 
sique, il  restait  encore  un  grand  vide  :  toute  une  classe  de  la 
population,  industriels,  commerçans,  agriculteurs,  qui  n'avaient  pas 
besoin  de  renseignement  classique,  voulaient  plus  que  renseigne* 
ment  primaire.  L'état  a  donné  satisfaction  à  ce  besoin,  et  M.  Duruy, 
à  son  grand  honneur,  a  fondé  renseignement  spécial  ;  maintenant, 
entre  cet  enseignement  spécial  et  l'enseignement  primaire,  s'in- 
sère encore  un  moyen  terme,  l'enseignement  primaire  supérieur, 
fondé  en  principe  par  la  loi  de  1833,  mais  qui  s'introduit  aujour- 
d'hui dans  les  faits.  Que  d'autres  enseignemens  de  diverses  sortes 
ont  été  successivement  créés  pour  répondre  aux  réclamations  les 
plus  diverses  :  écoles  d'apprentissage,  écoles  des  arts  et  métiers, 
écoles  d'agriculture,  sans  compter  les  établissemens  d'enseigne- 
ment supérieur,  dont  le  nombre  et  les  espèces  se  sont  prodigieu- 
sement multipliés  I  La  création  de  l'enseignement  des  filles  n'a  été 
que  la  suite  inévitable  de  tous  les  faits  précédens. 

Sans  doute,  il  était  juste  d'admettre  la  liberté  d'enseignement 
comme  un  élément  de  concurrence  avec  l'enseignement  de  l'état, 
et,  en  cela,  on  a  eu  raison  ;  mais  cette  concurrence  doit  servir  à  sti- 
muler l'état  et  non  à  le  remplacer.  Si  la  concurrence  est  bonne 
envers  l'état,  elle  est  bonne  aussi  envers  l'initiative  privée.  Là  où 
existe  le  monopole  de  l'état,  il  faut  établir  la  liberté;  c'est  ce  qui  a 
été  fait  pour  les  garçons  en  1850;  mais  là  où  n'existe  que  la  liberté, 
il  faut  établir  l'enseignement  de  l'état,  afin  que  les  deux  principes 
coexistent  partout,  et  c'est  ce  qu'on  vient  de  faire  pour  l'enseigne- 
ment des  filles.  D'un  côté,  l'enseignement  de  l'état  a  précédé  U 
liberté;  de  l'autre,  c'est  la  liberté  qui  a  précédé  l'enseignement  de 
l'état;  mais  la  concurrence  réciproque  est  aussi  légitime  d'un  côté 
que  de  l'autre. 

Il  faut  remarquer  ici  l'un  des  caractères  frappans  et  singuliers  de 
la  civilisation  moderne;  c'est  que  tout  s'y  fait  de  plus  en  plus  par 
masses.  Voyez  :  le  service  militaire  universel,  les  expositions  uni- 
verselles, le  libre  échange,  c'est-à-dire  l'échange  universel,  les 
emprunts  nationaux,  et  même  cosmopolites,  ouverts  à  toutes  les 
bourses,  etc.  C'est  ce  que  l'on  appelle  en  mathématiques  la  loi  des 
grands  nombres.  D'après  cette  loi,  dans  les  grands  nombres,  les 
erreurs  s'évanouissent,  les  petites  différences  se  compensent  et 
s^annulent  ;  mais  il  faut  de  très  grands  nombres.  C'est  à  cet  ordre 
d'idées  qu'il  faut  rapporter  le  vote  universel,  l'instruction  obliga- 
toire et  gratuite,  c'est-ii-dire  universalisée,  les  petits  journaux, 
Tempire  des  annonces.  Ce  sont  là  des  faits  si  nombreux  et  qui,  la 
plupart,  se  sont  produits  d'une  façon  si  spontanée,  si  naturelle  et 


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70  REVUB   DES  DÇUX   MONDES. 

quelquefois  si  nécessaire  (par  exemple,  l'emprunt  des  5  milliards), 
qu'ils  sembkni  bien  prouver  une  l<ii  sociale  on,  comme  on  dit 
aujourd'hui,  sociologique,  à  laquelle  on  ne  pput  se  soustraire  et  à 
laquelle  il  faut  coopérer  vaillamment  et  prudemment,  pour  en  tirer 
tous  les  profils  possibles,  en  en  évitant  tous  les  inconvéniens.  Pour 
BOUS  borner  à  notre  suj^,  ce  qui  caractérise  le  mouvement  moderne 
en  matiëi*e  d'instructiaa,  c'est*  la  dilTiMÛ^m  des  connaissances  et  des 
lumières  dans  t^os  les  sens,  à  tous  lt«  degrés,  sous  toutes  les 
formes.  De  même  que  l'on  répand  des  milliers  d'annonces  dont  une 
seule  va  peut-être  à  sa  destination,  de  même  c'est  en  répandant 
beaucoup  de  lumières,  beaucoup  d'idées,  beaucoup  d'instruction 
qu'on  fera  germer  quelques  semences;  c'est  en  employant  tous  les 
moyens  d'action,  la  liberté  et  l'enseignement  public,  les  livres  et 
les  cours,  les  bibliothèques  et  les  laboratoires,  les  examens  et  les 
bourses;  c'est  en  rauHipliaot  toutes  ces  influences  et  en  les  proUai- 
geant  avec  patience  pendant  de  loogues  années  (car  une  société 
ne  vit  pas  seulement  un  jour),  qu'un  aura  une  société  instruite 
dans  son  ensemble  et  dans  sa  totalité.  Cette  diiïusion  intellectuelle 
est  en  accord  avec  les  progrès  matériels  qui  se  sont  introduits  dans 
d'autres  sphères  et,  en  particulier,  dans  l'industrie  locomotrice.  On 
n'a  pas  encore  mesuré  toutes  les  conséquences  sociales  que  devra 
produire  l'établissement  des  chemins  de  fer  :  elles  seront  au  moins 
au«si  considérables,  sinon  plus,  que  celles  de  la  découverte  de  l'im- 
primerie. Les  chemins  de  fer  ont  répandu  Taisance  jusque  dans  les 
derniers  centres  de  population;  la  couséqueuce  en  doit  être  la  pro- 
pagation de  l'instruction,  car,  lorsque  les  hommes  s'enrichissent, 
ils  tendent  à  s'éclairer.  Les  chemins  de  fer  ont  encore  un  autre 
effet;  c'est  qu'en  rapprochant  les  hommes  les  uus  des  autres,  ils 
leur  communiquent  la  curiosité,  l'amour  des  voyages,  l'amour  du 
nouveau  et,  par  suite,  l'amour  de  la  lecture  et  le  désir  de  s'in- 
struire. Multiplication  matérielle  des  moyens  de  communication, 
multiplication  morale  et  intellectuelle  des  n>oyens  de  s'instruire 
sont  deux  faits  corrélatifs  dont  le  second  est  non  seulement  la  con- 
séquence, mais  encore  le  correctif  du  premier.  Qans  une„^ûdété 
ot  le  progrés  matériel  est  imoEiense,  il  faut  que  le  progrès  intelleo- 
tuet  se  développe  en  proportion.  Les  moyens  de  jouir  auu'mentant, 
d  la  raison  et  la  pensée  ne  s'élèvent  pas,  vous  aurez  une  civilisation 
barbare,  une  corruption  raffinée.  La  culture  doit  donc  s'étendre 
avec  l'industrie,  avec  le  commerce, avec  l'atsance  matérielle;  autre- 
ment le  corps  social  ne  sera  qu'un  corps  sans  âme,  un  léviathan 
formidable  et  dévorant. 

Si  oQ  se  rend  bien  compte  des  idées  que  nous  venons  de  résu- 
mer, et  delà  nécessité  de  ce  mouvement  d'ensemble  par  lequel  seu- 


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L  EDUCATION  DES  F£HMES.  71 

lement  on  peut  répondre  aux  ioDombrables  besoins  d'une  sociôlé 
si  compliquée,  on  comprendra  que  le  régime  nouveau  institué  pour 
l'éducation  des  filles  n'est  oullement  une  fantaisie  ari>itraire  et  indi- 
viduelle, une  entreprise  artificielle  et  inutile  inventée  dans  un  «spiit 
de  provocation.  Non,  ce  n'est  qu'un  éléaaent,  mais  un  des  élémeos 
les  plus  nécessaires  et  les  plus  importans  dans  ce  vaste  sysièitte 
que  nous  avons  décrit. 

Toutes  les  raisons  que  nous  avons  données  pour  justifier  Ten^eî- 
gnement  des  garçons  pur  l'état  s'appliquent  également  aux  filles. 
Les  femmes,  saos  occuper  un  rôle  officief  dans  l'état,  ne  sont- 
elles  pas  par  la  famille  un  élément  essentiel  de  l'état?  Par  leur 
influence  sur  les  hommes,  soit  comme  mères,  soit  comme  épouses, 
ne  peuveiit-elles  pas  rendre  à  l'état  les  services  les  plus  efficaces  ou 
lui  susciter  les  plus  dau^oreux  obstacles?  Miera-t-on  (ju'une  femme 
ignorante  et  frivole  suit  inimpable  de  prendre  au  sérieux  l'éducatioa 
de  ses  enfans,  et,  si  ceux-ci  sont  des  fils,  ne  sera-t-elle  pas  pour 
sa  part  dans  leur  lég^^reié  et  leur  paresse?  L'instruction  n'est-elle 
pas  une  condition  nécessaire  pour  apprécier  les  avantages  da 
l'étude?  On  sait  aussi  l'action  considérable  que  les  femuies  exer- 
cent sur  les  hommes  dans  la  vie  politique;  sans  y  être  elles-mêmes 
directement  mêlées^  elles  agissent,  par  l'intermédiaire  des  hommes, 
d'une  manière  profonde  et  permanente.  Cela  peut-il  être  indifférent 
à  l'état?  Je  ne  prie  pas  de  telle  ou  telle  opinion;  mais  si.,  d^ns  un 
sens  ou  dans  l'auire,  k  t'ernuie  est  appelée  à  produire  dans  l'état 
des  nK)uvemens  d'opinion  important,  ne  doit-elle  pas  être  prépa- 
rée à  on  rôle  aussi  élevé  par  une  éducation  aussi  séneuse  que  pos- 
sible? Les  femmes  n'ont-i-lles  pas  aussi  leur  rôle,  soit  dans  la  richesse 
publique,  soit  dans  la  vie  intellectuelle  et  artistique  de  la  nation? 
De  plus,  sans  remplir-  comme  les  hommes  toutes  les  fonctions 
publiques,  elles  en  remf»lissent  déjà  un  certain  nomhre,  ne  fût-ce 
que  connue  institutrices?  L'état  n'a  t-il  pas  intérêt  à  ce  que  ces 
fonctions  soient  bien  remplies?  N'a-t-il  pas  intérêt  à  élever  le  niveau 
de  l'enseignement  pour  celles  qui  seront  chargées  d'instruire  les 
autres,  même  dans  les  écoles  privées?  On  conteste  l'aptitude  et  la 
compétence  de  l'état  dans  un  ordre  d'enseignement  d'une  nature 
si  délicate.  Nous  croyons,  au  contraire,  que  l'état  apportera  à  cet 
enseignement  beaucoup  plus  d'esprit  de  suite,  de  méthode,  et  de 
lumières  que  l'industrie  privée.  L'Université,  quia  une  si  longue 
tradition,  une  si  vieille  expérience,  fera  certainement  profiter  les 
nouvelles  écoles  de  ses  traditions  et  de  ses  expériences.  La  raison 
l'emportera  sur  la  mémoire,  le  sérieux  sur  le  frivole,  la  méthode 
sur  le  hasard.  L'enseignement  public  a  encore  un  avantage  consi- 
dérable :  c'est  d'être  public.  Les  maîtres  y  sont  soumis  à  des 


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72  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

épreuves  publiques;  des  inspections  permanentes  relèvent  les 
lacunes  et  les  défaillances;  la  censure  publique  s'y  attache.  On 
peut  critiquer  renseignement  de  l'état;  comment  critiquer  des 
maisons  fermées  où  personne  ne  pénètre?  L'enseignement  public 
relève  de  tout  le  monde;  les  maisons  privées  ne  relèvent  que  des 
familles  qni  y  ont  leurs  enfans.  L'état  a  des  programmes  que  tout 
le  monde  peut  se  procurer  et  discuter.  Où  sont  les  programmes 
des  institutions  particulières?  L'incident  le  plus  frivole  dans  une 
maison  d'état  deviendra  l'occasion  d'une  interpellation.  D'innom- 
brables petits  désordres  pourront  avoir  lieu  dans  mille  maisons 
d'éducation  privée  sans  que  personne  le  sache.  Si  l'état  commet  des 
fautes  dans  le  choix  des  directrices,  tout  le  monde  le  saura;  si  les 
professeurs  choisissent  mal  leurs  sujets  de  devoirs,  s'ils  manquent 
en  quoi  que  ce  soit  aux  règles  de  la  convenance,  le  cri  public  les 
fera  rentrer  dans  l'ordre.  Tels  sont  les  avantages  d'un  enseigne- 
ment d'état,  que  l'on  considère  comme  l'opposé  de  la  liberté,  mais 
qui,  en  réalité,  relève  beaucoup  plus  de  l'opinion  publique  que 
l'éducation  privée. 

En  résumé,  comme  le  disait  le  vénérable  M.  Renouard,  dont  le 
haut  esprit  libéral  ne  s'est  jamais  démenti,  n  l'un  ei  l'autre  sexe 
ont  des  droits  égaux  à  profiter  des  bienfaits  de  l'instruction,  et 
l'universjalité  d'éducation  n'existera  parmi  nous  que  lorsque  le  légis- 
lateur aura  pu  étendre  sur  tous  deux  une  égale  prévoyance.  Nous 
hâtons  de  tous  nos  vœux  le  moment  où  des  expériences  moins 
incomplètes  permettront  d'entreprendre  utilement  un  travail  au 
succès  duquel  la  civilisation  de  notre  pays  est  si  vivement  inté- 
ressée (i).  » 

IV. 

Les  principes  prëcédens  pourraient  encore  facilement  être  accor- 
dés par  beaucoup  de  bons  esprits  amis  du  progrès  ;  mais  il  y  a  une 
objection  capitale  qui  est  au  fond  de  toutes  les  attaques  et  qui  est 
encore  sous-entendue,  lors  môme  qu'on  ne  l'exprime  pas.  Cette 
objection,  c'est  que  l'établissement  des  lycées  de  filles  a  été  fait 
dans  un  esprit  d'hostilité  à  la  religion.  Comme  nous  n'aimons  pas 
à  reculer  devant  les  questions,  nous  dirons  franchement  notre  avis 
sur  celle-ci. 

(1)  Rapport  à  la  chambré  des  déptUés,  20  mars  1833.  M.  Reoouard  ne  parle  ici  à  la 
vérité  que  de  l'iostructioQ  primaire;  mais  les  paroles  qu'il  emploie  sont  assez  gêné' 
raies  pour  s'appliquer  à  tous  les  degrés  d'iastructioo.  On  voit  d'ailleurs  que  les 
mômes  préjugés  qui  combattent  aujourd'hui  Teoseignement  secondaire  des  filles 
•'appliquaient  alors  à  l'enseigne  tnent  primaire  pour  le  même  sexe.  Ils  n*ont  pas  plofi 
de  fondement  d'nn  côté  qne  de  Tantre. 


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l'éducation  des  FEMSIES.  73 

11  faut  distinguer  d'abord  entre  l'esprit  plus  ou  moins  passager 
dans  lequel  une  loi  est  faite  et  cette  loi  elle-méntie.  Une  loi,  aussi- 
tôt qu'elle  existe,  prend  nécessairement  dans  l'application  un  carac- 
tère d'impersonnalité  et  d'impartialité  qui  a  pu  lui  manquer  plus 
ou  moins  à  l'origine.  Les  passions  parlementaires  passent,  la  loi 
subsiste.  L'exécution  en  est  confiée  à  des  corps  ou  à  des  fonc- 
tionnaires qui,  étant  en  présence  des  faits,  sont  tenus  de  pacifier, 
de  concilier  les  intérêts,  d'éclaircir  les  malentendus,  d'introduire 
les  nouveautés  par  l'usage  et  par  la  pratique  en  les  mettant  d'ac- 
cord avec  les  mœurs,  avec  les  défiances,  avec  les  inquiétudes  plus 
ou  moins  exagérées  du  public,  mais  légitimes,  quand  il  s'agit  de 
l'éducation  des  enfans.  Telle  passion  a  pu  agir  comme  ferment  pour 
susciter  un  progrès  que  la  raison  désintéressée  n'aurait  pas  fait 
d'elle-même  ;  c'est  le  progrès  qu'il  faut  considérer  et  non  la  pas- 
sion, (t  Ce  serait  méconnaître  le  caractère  et  la  portée  durable  de 
cette  loi,  dit  un  excellent  esprit,  M.  Raoul  Frary,  que  de  n'y  voir 
qu'une  loi  de  combat  ;  elle  est,  avant  tout,  une  loi  de  progrès.  Il 
ne  s'agit  pas  tant  de  fortifier  la  propagande  des  idées  modernes 
que  d'élargir  le  domaine  intellectuel  des  femmes.  C'est  l'esprit  de 
l'Dniversitô;  elle  ne  fait  pas  de  polémique  ;  elle  fait  de  l'enseigne- 
ment (1).  » 

En  principe,  le  nouvel  établissement  ne  pourrait  être  considéré 
comme  une  atteinte  à  la  religion  que  si  l'on  allait  jusqu'à  soutenir 
que  l'église  seule  a  le  droit  d'instruire  les  femmes.  Mais  où  pren- 
drait-on un  pareil  principe?  Que  l'église  ait  seule  le  droit  d'ensei- 
gner la  religion,  cela  est  évident;  mais  qu'elle  ait  seule  le  droit 
d'enseigner  l'histoire,  la  géographie,  et  l'arithmétique,  c'est  ce  qui 
est  inadmissible.  Jamais  d'ailleurs  un  tel  droit  n'a  été  revendiqué  ; 
jamais  il  n'a  été  de  dogme  que  l'enseignement  profane  dût  être 
donné  nécessairement  par  des  prêtres.  Les  institutrices  laïques  qui 
existent  aujourd'hui  à  côté  des  couvens  ne  sont  pas  hérétiques. 
Pourquoi  l'état  le  serait-il  davantage?  Le  fait  d'une  instruction 
laïque  donnée  par  l'état  n'a  donc  rien  d'irréligieux  en  soi.  Mais, 
dira-t-on,  n'est-ce  pas  pour  faire  concurrence  aux  couvens  que  l'on 
a  voté  la  loi  nouvelle?  Sans  aucun  doute;  mais  la  concurrence  aux 
couvens  n'est  pas  par  soi-même  une  entreprise  irrréligieuse  :  autre- 
ment,encor6  une  Tois,  toutes  les  pensions  laïques  seraient  hérétiques  ; 
ce  que  personne  n'osera  dire.  L'état  peut  avoir  des  raisons  de  croire 
que  les  couvens  offrent  peu  de  garanties  de  solide  instruction  ;  il 
peut,  ne  fût-ce  que  parce  qu'il  ne  sait  pas  ce  qui  s'y  passe,  trouver 
un  tel  enseignement  insuffisant.  Si  l'état  a  quelque  responsabilité 

(1)  Revue  de  Veneeignement  secondaire  des  jeunes  fiU^'»  (Juillet  1882,  p.  5.) 


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7&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

dansTédacation  des  femmes,— et  nous  avons  vu  qu'il  en  avait  une 
grande,  —  peut-il  se  tenir  pour  satisfait  d*un  état,  de  cho<^s  dont 
il  ne  sait  rien  ?  On  voit  des  personnes  pieuses  qui  ne  se  croient  pas 
du  tout  obKgées  de  confier  leurs  enfans  à  des  maisons  ecclésiasti- 
ques; elles  ne  sont  pas  mauvaises  chrétiennes  pour  cela.  Jamais  on 
n'a  soutenu  pour  les  garçons  que  l'enseignement  univerMiaire  fût 
en  soi  un  enseignement  irréligieux:  au  moins  cette  opinion  n'a 
jamais  été  le  fait  que  du  cléricalisme  le  plus  extrême.  Autrefois, 
avant  la  loi  de  1850,  les  familles  les  plus  religieuses  envoyaient 
leur^  enfans  à  runiversjté;  et  aujourd'hui  encore  c'est  plutôt  le 
parti-pris  politique  que  la  croyance  religieuse  qui  en  éloigne  quel- 
ques-unes de,  nos  écoles.  Dans  tous  les  temps,  il  y  a  eu  de  vrais 
chrétiens  (Boileau, par  exemple,  ltt""de  Sévijirnè)  qui  ne  se  laissaient 
point  du  tout  asfu^rvir  à  l'esprit  ecclésiastique,  et  qui  admettaient 
une  raison  profane,  solide  et  éclairée,  sans  exc^s  de  dévotion.  De 
tels  esprits  peuvent  venir  chercher  Tinstruction  dans  nos  lycées 
sans  qu'aucun  de  leurs  sentimens  intimes  soit  blessé.  Pourquoi  n'en 
serait-il  pas  de  même  de  lycées  des  filles?  On  dira  peut-êire  que 
pour  les  hommes,  même  chrétiens,  il  n'est  pas  inutile  d'avoir  une 
certaine  onveiture  ou  libéralité  d'esprit,  de  faire  connaissance  avec 
les  idées  au  milieu  desquelles  ils  auront  à  vivre,  lors  même  qu'ils 
devraient  les  combattre.  Il  faut  que  les  hommes  apprennent  à  res- 
pirer Tair  qui  les  entoure  ;  leur  nature  plus  f<irte  peut  supporter  le 
contact  des  choses  modernes,  de  même  que  leur  pudeur  moins 
ombrageuse  peut  se  familiariser  plus  facilement  avec  les  libertés 
profanes  de  la  littérature  et  de  la  poésie.  Mais  tes  filles,  plus  déli- 
cates, ont  besoin  de  plus  de  docilité;  elles  doivent  être  élevées  potu: 
la  simplicrtô  de  la  vie  domestique,  pour  l'obèisHance,  pour  la  piété, 
pour  les  vertus  douces  et  timides  :  ce  qui  est  un  bien  pour  ks 
hommes  est  un  danger  pour  elles.  Le  caractère  de  TUniversité, 
sans  doute,  n'est  pas  irréligieux,  mais  il  est  non  religieux;  la 
religion  n'y  inspire  pas  tout,  n'est  pas  Yàme  de  tout;  elle  a  sa  part 
réservée,  mais  [)Our  le  reste  tout  dérive  de  Tiustruciion  profane. 
Un  tel  milieu  étant  le  milieu  social  lui-même  dans  lequel  nous 
sommes,  les  hommes  peuvent  s'y  mêler  sans  trop  de  péril  :  les 
femnies,  au  cotitraire,  ne  peuvent  qu'y  contracter  des  habitudes 
d^esprit  en  contradiction  avec  leur  vocation  et  leurs  injytiucts  natu- 
rels. Ces  appréhensions  et  ces  distinctions  nous  paraissent  illégi- 
times. Il  y  a  ctrtainement  une  différence  de  délicatesse  et  de 
nuance  entre  l'enseignement  des  garçons  et  celui  des  tilles,  et  l'uni- 
versité saura  parfaitement  en  tenir  compte,  comme  l'expérience  le 
prouvera,  et  même  comme  elle  l'a  prouvé  déjà  par  les  cours  de  la 
Sorbonne.  Mais,  soutenir  que  les  hommes  doivent  être  préparés  au 


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L'ÉDUCâTION   DES  FEMMES.  75 

■rilieu  social  de  leur  temps,  et  qae  les  fenwies  doivent  rester  ôtran- 
gères  à  ce  milieu,  c'est  éuWir  une  diflfiérence  d'espèc>e  entre  les 
deux  sexes  :  ce  n'est  pins  la  thèse  de  l'égatiié  dans  la  ditléreoce; 
c'est  la  thèse  de  la  sujétion  H  de  la  servitude.  Ce  n'est  plus  une 
quesiîon  de  religion ,  c'est  une  question  de  politique. 

On  accordera  qu'un  enseignement  d'état  pour  les  filles  pourrait 
ne  pas  éire  irréligieux  si  l'on  y  joignait  l'étude  de; la  religion;  il 
n'en  est  pas  ainsi  dans  la  loi  nouvelle,  qui  établit  un  enseiguerneot 
parement  laï  |ue.  Mais  cette  loi  ne  fait  autre  chose  que  d'appliquer 
atix  lycées  de  lilles  exactement  les  principes  qui  régissent  depuis  si 
longtemps  nos  lycées  de  garçons,  sans  que  personne  s'en  plaigne.  La 
loi,  en  effet,  n'a  établi  en  principe  que  des  externats,  et  elle  n'a 
pas  prévu  pour  ce  cas  d'enseignement  religieux.  Eu  est-il  autre- 
ment dans  nos  lycées?  (Vos  lycées  d'externes,  tels  que  Condorœt  et 
Gharlemagne,  ontnls  un  enseignement  religieux?  Même  dans  nos 
lycées  d'internes,  les  externes  proprement  dits  ne  reçoivent  au  lycée 
aucun  enseignement  religieux.  Quant  aux  lycées  d'intenies^  ils  ont 
sans  doute  des  aumôniers  qui  donnent  une  instruction  religieuse; 
mais  il  en  sera  de  mémn  dans  les  internats  de  filles  la  où  les  com- 
munes voudront  en  établir.  Le  régime  de  ces  établissemeas  ne  prête 
donc  à  aucune  objection. 

On  a  vu  surtout  une  pensée  et  une  intention  irréligieuse  dans 
l'institution  d'un  cours  de  morale  séparé  de  la  religion,  et,  comme 
on  dit,  de  morale  indépendante.  Cette  objection,  qui  ne  porte  pas 
seulement  sur  le  programme  des  filles,  mais  sur  l'introduction  de 
la  morale  en  général  à  Uius  les  degrés  de  l'enseignement,  repose 
sur  une  telle  ignorance  des  principes  de  la  question  et  elle  a  en  soi 
une  telle  importance  qu'il  est  indispensable  de  la  traiter  à  fond. 

Dans  tous  les  temps,  on  a  distingué  une  morale  naturelle,  une 
loi  naturelle  distinctes  de  la  morale  révélée,  de  la  loi  révélée.  Cette 
distinction  a  lieu  même  pour  la  théologie  et  on  sait  qu'il  y  a 
une  théologie  naturelle,  et  une  théologie  révélée.  Qu'il  y  ait  une 
théologie  naturelle,  c'est-à-dire  nne  science,  qui,  par  le»  seules 
forces  de  la  raison,  peut  arriver  à  connaître  Dieu  et  ses  attributs, 
non-seulement  cela  est  conforme  à  l'orthodoxie,  mais  la  Aw^trine 
contraire  a  été  souvent  condamnée  par  l'église,  etc'ef^t  ce  qui  est 
du  reste  confirmé  par  l'exemple  des  plus  grands  chréiit^ns.  Le 
Traité  de  t existence  de  Dieuy  de  Fénekm,  ne  contient  pas  la  plus 
légère  allusion,  je  ne  dis  pas  an  catholicisme,  mais  mên*e  au  chris- 
tianisme ou  à  une  révélai  ion  quelconque.  On  pourrait  le  croire 
écrit  par  un  philosophe  païen  de  l'école  de  Platon.  Est-ce  là  cepen- 
dant un  livre  irréligieux,  une  insinuation  indirecte  A  se  pasner  de 
religion?  Il  en  est  de  même»  sauf  un  chapitre  .qui  ne  tient  pas  au 


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76  R£VU£   DES   D£UX  MONDES. 

corps  de  l'ouvrage,  de  la  Connaissance  de  Dieu  et  de  soi-même^ 
de  Bossuet.  C'est  un  livre  entiëremeut  et  exclusivement  philoso- 
phique. S*il  en  est  ainsi  de  la  théologie  naturelle,  pourquoi  n'en 
serait-il  pas  de  même  de  la  morale  ualurelle?  Dans  ce  même  traité 
de  Bossuet,  il  y  a  un  traité  sur  les  vertus  et  les  vices  qui  ne  repose 
en  aucune  façon  sur  l'autorilé  théologique  et  où  il  n'y  a  pas  un  mot 
qui  se  rapporte  particulièrement  à  la  morale  chrétienne  plus  qu'à 
toute  autre  morale.  S'il  avait  plu  à  Bossuet  de  développer  ce  cha- 
pitre et  d'en  faire  un  livre,  nous  pourrions  avoir  de  sa  main  un 
traité  de  morale  indépendante,  j'entends  indépendante  de  la  morale 
révélée.  Dans  le  de  Legibus^  de  saint  Thomas,  le  traité  qui  porte  sur 
la  loi  naturelle  est  un  traité  de  pure  morale  philosophique,  comme 
en  aurait  pu  faire  Cicéron.  Dans  le  traité  de  Virtutibus^  saint  Tho- 
mas expose  quatre  théori^îs  superposées  Tune  à  l'autre  et  qui  sont 
comme  les  quatre  degrés  d'un  même  échafaudage.  Les  trois  pre- 
mières théories  sont  empruntées  à  Aristote,  à  Piaton,  et  à  Plotin, 
c'est-à-dire  à  trois  sages  païens  ;  la  quatrième,  seule,  celle  des  ver- 
tus théologales,  vient  de  saint  Paul.  Celui  qui  lui  emprunterait  les 
trois  premiers  degrés  de  sa  théorie,  en  laishaut  à  l'église  le  soin 
d'exposer  la  quatrième,  ferait-il  une  œuvre  irréligieuse?  Nous  pou- 
vons in\oquer  d'ailleurs  ici  un  témoignage  récent,  bien  autorisé 
pour  prononcer  en  cette  matière  :  «  Rien  dans  la  doctrine  catho- 
lique, dit  l'abbé  de  Broglie,  ne  s'oppose  à  l'enseignement  d  une 
morale  fondée  sur  des  bases  rationnelles.  La  loi  du  devoir  se  con- 
fond en  dernière  analyse  avec  la  volonté  de  Dieu ,  mais  cette  volonté 
n'est  pas  arbitraire,  et  elle  est,  dans  ses  prescriptions  fondamen- 
tales, nécessaire  et  éternelle.  Cette  loi  naturelle  nous  est  manifes- 
tée par  la  révélation  ;  mais  elle  se  manifeste  aussi  par  la  raison  et . 
la  conscience  de  chacun.  Non-seulement  l'enseignement  de  la  mo- 
rale naturelle  fondé  sur  la  raison  et  la  conscience  n'a  rien  de  con- 
traire à  la  foi,  mais  il  peut  au  contraire  être  très  salutaire  pour  les 
chrétiens.  Ils  reconnaîtront  en  effet  que  la  conscience  impose  sur 
bien  des  points  des  obligations  aussi  rigoureuses  que  l'évangile  et 
seront  portés  à  remercier  Dieu  de  leur  avoir  donné  dans  la  grâce 
et  les  sacremens  les  secours  nécessaires  pour  obéir  à  la  loi  (1).  » 
Dans  cette  doctrine,  on  voit  qu'il  y  a  une  morale  naturelle  qui  repose 
sur  la  raison  seule,  et  que  la  révélation  n'intervient  que  pour  prêter 
des  secours  à  la  faiblesse  humaine.  L'état  enseignera  la  morale  natu- 
relle; la  religion  y  ajoutera,  pour  ceux  qui  y  croient,  les  moyens  sur- 
naturels dont  elle  dispose.  Où  est  la  contradiction?  L'état  ne  se 

(1)  Dim^  la  Conscience,  le  Devoir^  par  Vêbhé  de  BrogUe.  Ce  petit  ouTnge  est  on 
yni  traité  de  morale  lalqup. 


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l'éducation   DBS  FEMMES.  77, 

charge  pas  d'imposer  à  personne  ces  moyens  surnaturels,  mais  il 
ne  les  interdit  à  personne.  La  morale  philosophique  est  bonne  en 
soi,  lors  môme  qu'on  la  jugerait  insuffisante  et  qu'on  croirait  néces- 
saire d'y  ajouter  un  complément.  L'état  ne  proscrit,  ni  ne  condamne, 
ni  ne  juge  ce  complément;  mais  il  ne  commet  aucun  empiétement 
sur  les  consciences  en  déclarant  que,  pour  ce  qui  concerne  les  inté- 
rêts de  l'état  et  ia  paix  de  l'ordre  civil,  la  morale  naturelle  lui  suffit. 
On  pousse  plus  loin  l'objection,  et  l'on  dit  :  Oui,  l'on  peut 
admettre  la  séparation  de  la  morale  naturelle  et  de  la  morale  révé- 
lée» et  en  ce  sens  reconnaître  une  sorte  de  morale  indépendante; 
mais,  ce  qui  est  inadmissible,  c'est  une  morale  sans  Dieu;  or, 
n'est-ce  pas  la  morale  sans  Dieu  que  l'on  désigne  aujourd'hui  sous 
le  nom  de  morale  laïque?  On  va  même  jusqu'à  appeler  la  dernière 
loi  de  rinsiruction  primaire  la  loi  de  l'athéisme  obligatoire.  C'est  là 
une  complète  altération  de  la  vérité.  C'est  au  conseil  supérieur 
qu'appartient  seul,  d*après  la  loi,  la  rédaction  des  programmes 
d'enseignement;  or  tous  les  programmes  de  morale,  sans  excep- 
tion, soit  de  l'enseignement  primaire,  soit  des  écoles  normales,  soit 
de  l'enseignement  classique,  de  l'enseignement  spécial,  de  l'ensei- 
gnement des  filles,  tous  ces  programmes  comprennent  l'idée  de 
Dieu    de  la  liberté,  du  devoir.  Toutes  les  fois  qu'on  a  demandé  à 
M.  Jules  Ferry  des  garanties  en  faveur  des  idées  religieuses  et 
morales,  il  a  toujours  répondu  que  la  vraie  garantie,  c'est  que 
l'université,  dans  son  ensemble,  est  spiritualiste;  que  son  ensei- 
gnement, à  tous  les  degrés,  est  animé  de  l'esprit  spiritualiste.  Et 
quelle  autre  garantie  pourrait  êti*e  efficace,  si  celle-là  ne  l'était  pas? 
Si,  en  fait,  l'université  n'était  plus  spiritualiste  ou  idéaliste,  à  quoi 
servirait-il  de  mettre  Dieu,  l'âme,  l'idéal,  dans  les  programmes? 
Ce  serait  lettre  morte.  En  fait,  l'enseignement  actuel  est  si  peu  un 
enseignement  d'athéisme  obligatoire  qu'on  lui  a  reproché  au  con- 
traire, d'un  autre  côté,  d'être  un  enseignement  de  spiritualisme 
obligatoire.  La  vérité  est  qu'un  enseignement  d'état  doit  être  assez 
large  pour  réunir  le  plus  grand  nombre  possible  d'opinions  diverses» 
mais  non  pas  jusqu'au  point  de  ne  plus  rien  enseigner  du  tout.  Si 
on  écarte  l'idée  de  Dieu  au  nom  de  la  liberté  de  penser,  comme 
Je  veulent  les  radicaux,  on  écartera  également  l'idée  du  devoir  au 
nom  de  la  même  liberté  puis  l'idée  de  famille  ou  de  propriété,  ou 
même  de  patrie;  car  il  y  a  des  sectes  qui  rejettent  toutes  ces  idées. 
Ou  l'état  ne  doit  rien  enseigner  du  tout,  si  ce  n'est  l'arithmétique 
et  la  géométrie,  et  pour  cela  l'initiative  privée  est  bien  suffisante; 
ou,  s'il  enseigne ,  c'est  pour  inspirer  à  la  nation  une  âme  et  un 
esprit  y  ce  qui  est  impossible  sans  une  certaine  doctrine.  En  tout 
cas,  on  voit  que  ce  qui  est  reproché  aux  nouveaux  programmes,  ce 


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76  BBfUE  OBS   DEUK  MONDES* 

n'est  point  «1  avoir  méconnu  et  écarté  les  principes  spiritualistes^ 
c'est  au  coDtimire  de  les  avoir  déclarés  et  prôdamés. 

Xi'eBsei^emeoc  d'une  nnirale  naturelle  est  donc  justifié  en  droit; 
elle  Test^û  fait  par  la  nécessité  de  faire  vivre  enseiitble  les  croyances 
et  les  «pènoos  les  plus  différentes.  Là  est  la  base  solide  de  ce  que 
Ton  a  appdé  renseignement  laïque.  C'est  l'essence  même  de  notm 
société;  c'est  le  fondement  de  toutes  nos  lois.  L' enseignement  public 
doit  être  l'expitession  de  cet  esprit,  aue^  bien  pour  les  filles  que 
po«r  les  garçons,  il  faut  que  les  femmes  apprennent  que  les  bonmies 
pouvait  penser  différemment  sur  les  cboses  les  pins  élevées  sans 
cesser  de  s'estimer  réciproquement.  Rien  n'est  plus  conforme  a(ux 
principes  du  christianisme.  L'expliquer  autrement ,  c'est  le  rabais- 
sar,  c'esl  le  rendre  impropre  i  remplir  les  devoirs  qui  lui  incom- 
bent «ncore  dans  nos  sociétés  modernes,  c'est  le  réduire  enfin  à  im 
rAle  sitérile  et  d'avance  condamné. 

Il  reste  donc  déinmutré  que  ni  le  principe  d'un  enseigoement  de 
l'état  pour  les  .filles,  ci  l'organisation  de  cet  enseignement,  ni  l'idée 
d'une  m(N^e  naturelle  ne  sont,  en  principe,  opposés  à  la  religica. 
On  pourra  noibs  l'aûcorder;  mais,  dira-t-on,  qui  no«is  assure  qu'es 
fait  cet  easeigoement  restera  fidèle  aux  principes  de  neutralité  que 
vous  proclamez  vousHnéme?  M 'est-ce  pas  l'esprit  d'irréligion,  de 
haine  au  christianisme  et  à  toute  religion  qui  anime  la  politique 
actuelle  et  qui  a  inspiré  tout  le  système  des  lois  récenies  sur  l'in- 
struction publique,  et  en  particulier  celle  dont  il  s'agit  ici? 

Ce  serait  singulièrement  dépasser  la  sphère  du  sujet  qui  nous 
occnpe  que  de  nous  croire  obligé  à  discuter  toute  la  poliûque  reli- 
gieuse du  gouvernement  de  la  république  depuis  son  établissement 
définitif.  L'histoire  appréciera  cette  politique,  et  ce  n'est  pas  au 
moment  môme  où  nous  demandons  que  la  loi  nouvelle  soit  acceptée 
dans  un  esprit  pacifique  que  nous  irions  par  des  récriminations 
imuiles  éveiller  des  susceptibilités  qui,  même  exagérées,  sont  infi- 
niment respectables.  Cepefàdant  <x)mment  ne  serions-nous  pas  auto- 
risés à  dire  que  les  passions  irréligieuses  et  haineuses  dont  on  se 
plaint  avec  raison  n'existaient  à  aucun  degré  eu  18AS7  A  cette 
époque,  on  s'en  souvient,  on  appelait  partout  le  clergé  à  bénir  les 
arbres  delà  liberté.  Le  père  Lacordaire  était  nommé  député  de Paiis 
sur  la  liste  républicaine.  On  ne  cite  aucun  acte  de  violence  contre 
la  religion  (1),  tandis  que,  sous  Louis-Philippe,  la  même  passion 
qui  sévit  aujourd'hui  avait  provoqué  le  sac  de  raxchevêché  de 
Paris.  En  18i8,  l'assemblée  constituante  était  déiste,  et  avait  fait 


(1)  Excepté  le  meurtre  de  TarcheTôque  de  Parig,  qui  a  é^  un  acte  isolé,  et  peut-Mre 
l'ttavre  d'um  «céèèrity  imm  ooii  fas  4e  vésfitUt  é*iiiie  fMMen  peliiiqae. 


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l'ÉDCGATION  des  FEàlMES.  70 

précéder  le  préambule  de  la  coostitution  de  ces  mots  :  «  En  pré- 
sence de  Dieu...  »  Jamais  personne  ne  demanda  alors  desuppri*- 
mer  le  nom  de  Dieu  du  serment  judiciaire..  Gomment  tout  cela 
a-t-il  cbaogé?  Que  les  amis  des.  réactions:  et  des  compressions 
nous  expliquent  comment  la  réaction  de  1850,  un  régime  de  silence 
pendant  les  dix  premières  années  de  l'empire^  un  régime  de  fareur 
et  de  protection  ponr  l'église  pendant  toute  la  durée  de  ce  gou«- 
yernement,  le  succès  des  idées  monarchiques  en  1870»  comment 
tous  ces  faits,  au  lieu  de  christianiser  la  France  comme  on  le 
Toulait,  ont  précisément  déchaîné  un  esprit  d'irréligion  des  plus 
yiolens.  Gomment  une  telle  expérience,  confirmant  celle  de  la  re^ 
tauration,  n'ouvre-t-elle  pas  les  yeux  des  hommes  éclairés?  Gom- 
ment ne  voit-on  pas  que  toute  tentative  pour  ramener  sous  le  joug 
la  société  nouvelle  ne  peut  avoir  pour  résultat  que  de  faire  éclater 
toutes  les  passions  contraires  ?  La  cause  du  mal  étant  connue,  le 
remède  est  tout  indiqué,  et  il  n'y  en  a  qu'un.  Il  faut  accepter  la 
société  moderne  et  vivre  avec  elle.  Demander  la  liberté  et  rester  en 
état  de  guerre  sont  deux  attitudes  contradictoires.  La  liberté,  c'est 
la  confiance  réciproque.  Gomment  une  telle  confiance  serait-elle 
possible  en  présence  d'une  hostilité  absolue?  On  dit  qu'une  teUe 
réconciliation  n'est  pas  possible,  car  n'est-ce  pas  l'église  elle-même 
qui  a  déclaré  par  la  bouche  de  son  chef  infaillible  que  a  c'est  une 
erreur  de  dire  que  l'église  -doit  se  réconcilier  avec  le  progrès  et  la 
liberté  moderne?  »  Mais  l'église  a  des  trésors  d'interprétation  infi- 
nis dont  les  laïques  ne  sont  pas  juges.  Déjà  l'évéque  d'Orléans, 
M.  Dupanloup,  s'était  efibrcé  de  prouver  que  le  Syllabus  ne  signi- 
fiait pas  ce  qu'on  croyait,  et  qu'il  pouvait  s'entendre  dans  un  bon 
sens.  Au  lieu  de  pousser  l'église  à  outrance  et  de  la  forcer  de 
prendre  à  la  lettre  les  doctrines  qui  nous  blessent,  favorisons  ces 
interprétations  complaisantes  ;  ouvrons  la  porte  et  déclarons-nous 
tout  prêts  à  faire  sa  place  à  l'église  dans  la  société  moderne  le  jour 
où  elle  voudra  s'y  prêter.  Nous  ne  pouvons  lui  céder  l'état,  cela  est 
impossible,  c'est  une  question  tranchée;  l'état  est  laïque  et  restera 
laïque;  l'éducation  doit  être  comme  la  loi^  c'est  une  conséquence 
évidente.  Mais  dans  une  société  laï  jue  peut  bien  vivre  une  société 
religieuse  qui  consentirait  à  en  reconnaître  les  lois.  L'église  vit  pai- 
siblement en  Angleterre  sous  un  régime  de  protestantisme  officiel, 
après  avoir  été  persécutée  pendant  deux  siècles;  elle  vit  paisible- 
ment en  Amérique  sous  un  régime  de  liberté  illimitée  des  cultes  et 
des  opinions;  pourquoi  ne  vivrait-elle  pas  en  paix  avec  une  soàltè 
laïque  qui  repose  sur  les  principes  de  la  raison?  La  disti*  ction  de 
la  morale  naturelle  et  de  la  morale  révélée  nous  offre  un  terrain 
commun  sur  lequel  les  deux  puissances  peuvent  s'entendre.  «  Les 


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SO  REVUE  DES  DEUX  MONDES*. 

gouvernemens  sont  de  droit  humain,  dit  saint  Thomas  ;  prœlatio  et 
dominium  sunt  de  jure  humano.  »  S'il  en  est  ainsi,  il  n'y  a  pas  de 
difficulté  insurmontable  à  reconnaître  la  société  de  1789,  qui  n'est 
pas  autre  chose  que  l'application  de  ce  principe.  Il  y  a  deux  vérités 
également  certaines  :  c'est  que  l'église  ne  peut  exterminer  la  révo- 
lution et  que  la  révolution  ne  peut  exterminer  Tégîise.  Dans  ces 
termes,  il  n'y  a  qu'une  solution  possible  :  c'est  l'accord.  Il  faut 
toujours  compter  avec  les  grandes  puissances;  or  l'église  est  une 
grande  puissance,  il  faut  s'aiTanger  avec  elle.  Nul  doute  qu'elle 
consente  si  on  sait  s'y  prendre.  Mais,  pour  cela,  il  ne  faut  pas  de 
•  tracasseries  inutiles,  et  surtout  il  faut  se  garder  de  blesser  la  con- 
science religieuse. 

Nous  sommes  persuadé,  pour  notre  part,  que  les  passions  anti- 
religieuses de  notre  temps  sont  des  phénomènes  passagers  qui  dis- 
paraîtront d'eux-mêmes  lorsque  la  cause  qui  les  a  produites  aura 
disparu;  nous  ne  voulons  pas  croire  que  l'on  puisse  avoir  intérêt  à 
attiser  ces  passions,  et  c'est  aux  hommes  sages  de  tous  les  côtés 
d'amener  l'apaisement.  En  attendant,  le  nouvel  établissement  n'en 
sera  pas  moins  un  progrès  sérieux  pour  le  développement  de  la 
culture  réfléchie.  La  raison,  disent  tous  les  théologiens,  n'est  point 
contraire  à  la  foi.  Développer  la  raison  n'est  donc  pas  combattre 
la  foi.  Nul  n'a  intérêt  à  soutenir  qu'en  éclairant  les  hommes,  on 
les  éloigne  de  la  religion.  Si  les  femmes  prennent  dorénavant  une 
part  plus  grande  au  patrimoine  commun,  c'est  un  gain  pour  tous, 
et  ce  n'est  un  danger  pour  personne. 

V. 

Il  nous  reste  à  examiner  le  plan  d'études  et  les  programmes 
votés  récemment  par  le  conseil  supérieur,  et  à  rechercher  si  ces 
programmes  sont  la  juste  mesure,  si  c'est  là  cet  enseignement  de 
femmes  savantes  que  l'on  impute  au  nouveau  système,  s'il  est  vrai 
de  dire  qu,e  l'on  veut  faire  des  pédantes,  des  raisonneuses,  des 
libres  penseuses.  Il  suffit  de  jeter  les  yeux  sur  le  plan  d'études 
pour  s'assurer  du  contraire.  Bien  loin  d'élever  l'enseignement  à  un 
niveau  exagéré,  le  conseil  a  eu  se  défendre  contre  ceux  qui  lui  ont 
reproché  de  l'avoir  abaissé.  En  effet,  dans  la  Revue  de  l'enseigne- 
ment  secondaire  des  jeunes  filles^  le  rapporteur  même  de  la  loi, 
M.  Camille  Sée,  a  reproché  au  conseil  d'avoir  créé  non  pas  un 
enseignement  secondaire,  mais  seulement  un  enseignement  pri- 
maire supérieur.  Nous  ne  croyons  pas  ce  grief  fondé;  mais  il  prouve 
cependant  que  le  conseil,  bien  loin  d'exagérer,  comme  on  le  croit, 
le  niveau  des  études,  s'est  tenu  dans  une  juste  mesure.  Voici  com- 


L 


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l'éducation  des  femmes.  81 

ment  raisonne  M.  Camille  Sée.  a  La  loi,  dit-il,  a  demandé  qu'il  y 
ait  poar  les  jeunes  filles  un  enseignement  correspondant  et  ana- 
logue à  celui  des  garçons,  et,  dans  le  rapport  présenté  à  la  Chambre 
des  députés ,  il  était  dit  que  cet  enseignement ,  comme  celui  des 
garçons ,  devait  comprendi'e  huit  ou  neuf  années ,  de  neuf  ans  à 
dix-sept  ans.  Or  qu'a  fait  le  conseil?  Il  a  réduit  le  cours  d'études 
à  cinq  années,  et  encore  il  divise  ces  cinq  années  en  deux  périodes 
dont  la  première  est  complète  en  trois  ans  et  se  termine  par  un  cer- 
tificat d'études,  de  manière  que  les  jeunes  filles  puissent  quitter  le 
collège  à  quinze  ans;  les  deux  années  supplémentaires  ne  sont  plus 
des  classes,  mais  des  cours,  de  sorte  que  les  cinq  années  se  rédui- 
sent à  trois  :  c'est  donc  trois  ans  au  lieu  de  neuf  que  l'on  a  décré- 
tés; Tesprit  de  la  loi  est  entièrement  méconnu.  » 

II  est  facile  de  répondre  à  cette  argumentation.  La  loi  a  ^oulu, 
en  effet,  que  l'enseignement  secondaire  des  filles  correspondît  à 
celui  des  garçons;  mais  il  ne  faut  pas  oublier  que  nous  avons 
aujourd'hui  dans  nos  lycées  deux  sortes  d'enseignemens  secon- 
daires, l'un  destiné  aux  études  classiques,  l'autre  à  ce  que  l'on 
appelle  l'enseignement  spécial  :  c'est  celui  qui  a  été  fondé  par  M.  Du- 
ruy  et  qui  vient  aussi d*étre  remanié  parle  conseil  supérieur.  Auquel 
de  ces  deux  enseignemens  devait  être  assimilé  celui  des  jeunes 
filles?  Au  second  sans  aucun  doute,  et  par  une  raison  péremptoire, 
c'est  que,  dans  l'enseignem'ent  classique,  nos  jeunes  g^ns  appren- 
nent tout  ce  qu'apprendront  les  jeunes  filles,  mais  de  plus  le  grec 
et  le  latin.  Ces  deux  études,  qui  sont  encore  malgré  tout  la  base  de 
tout  le  reste,  font  défaut  dans  l'enseignement  des  filles,  et  deman- 
dent donc  par  là  même  plus  de  temps.  Comment  donc  calquer  l'en- 
seignement nouveau  sur  un  type  absolument  différent  de  celui  qu'il 
faudrait  appliquer?  Au  contraire,  l'enseignement  spécial,  qui  est  un 
enseignement  tout  moderne,  est  absolument  le  même  que  celui 
des  filles,  sauf  un  plus  grand  développement  donné  aux  sciences. 
En  supposant  que  cette  différence  quant  aux  sciences  soit  com- 
pensée par  les  travaux  féminins  proprement  dits,  il  reste  que  le 
temps  des  études  de  l'enseignement  spécial  est  précisément  celui 
qui  convient  pour  l'enseignement  des  filles.  Or  qu'a-t-on  fait?  On  a 
calqué  le  plan  d'études  pour  les  filles  sur  le  plan  d'études  de  l'en- 
seigoèment  secondaire  spécial.  On  a  donc  admis  de  part  et  d'autre 
une  durée  de  cinq  années  à  partir  de  l'âge  de  douze  ans,  et  on  a 
divisé  ces  cours  en  deux  périodes  :  une  première  période  de  trois 
ans  avec  certificat  d'études  à  la  fin,  et  une  période  de  deux  ans  avec 
diplôme.  Cette  division  est  fondée  sur  l'expérience.  Il  est  établi  par 
les  faits  que,  dans  tous  les  établissemens  d'instruction  publique,  il  y 
a  un  très  grand  nombre  de  familles  qui,  se  bornant  au  strict  néces- 
lOMi  ux.  —  1883.  • 


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82  REVU£  DES  DEUX  MONDES. 

siùre,  font  quitter  les  études  à  quinze  ans.  Gela  est  vrai,. même  des 
lycées  classiques;  et  il  existe  aussi  dans  ces  lycées,  à  la  fin  de  la 
quatrième,  uu  diplôme  appelé  certificat  de  grammaire  qui  a  des 
effets  légaux  (par  exemple,  le  droit  d'études  en  pharmacie).  C'est  en 
vertu  des  mêmes  principes  et  des  mêmes  raisons  que  Ton  a  établi 
dans  les  deux  plaus  d'études  de  l'enseignement  spécial  et  de  l'en- 
seignement des  filles  un  premier  cycle  de  trois  ans  pour  les  enfans 
dont  les  familles  ne  pourront  pas  supporter  plus  longtemps  les  frais 
de  l'éducation.  Mais,  après  ces  trois  ans,  viennent  deux  ans  d'études 
plus  approfondies  et  plus  sérieuses.  Les  distinctions  dp  classes  et 
de  cours  sur  laquelle  M.  Camilie  Sée  insiste  ne  signifient  pas  grand'- 
chose.  Dans  nos  lycées,  les  professeurs  de  rhétorique  font  une 
classe,  et  nos  professeurs  d'histoire  font  un  cours,  parce  qu'ils  font 
des  leçons  suivies  :  mais  c'est  bien  le  même  enseignement,  en  réa- 
lité aussi  utiln,  aussi  efll(^ace  sous  forme  de  cours  que  sous  forme 
de  classe.  iMais,  dira-t-on,  pourquoi  cinq  ans,  tandis  que  nous  en 
avions  demandé  au  moins  huit?  C'est  sans  doute  que  Ton  a  pensé 
qu'il  était  plus  sage  de  laisser  soit  à  l'enseignement  primaire,  soit 
à  l'enseignement  privé  le  soin  des  trois  premières  années.  On  a  admis 
toutefois  que,  suivant  les  localités,  cet  enseignement  élémentaire 
serait  organisé  dans  le  lycée  même,  quand  il  paraîtrait  nécessaire. 
Il  est  probable  que  c'est  pour  ménager  les  dépenses  et  diminuer 
la  complication  de  toutes  ces  créations  nouvelles  que  l'on  a  ajourné 
l'établissement  de  ces  classes  élémentaires;  d'ailleurs  cet  enseigne- 
ment antérieur  sera  garanti  par  un  examen  d'entrée  dans  la  pre- 
mière classe.  Après  tout,  on  ne  peut  pas  dire  qu'un  enseignement 
perde  son  caracière  d'enseignement  secondaire,  parce  qu'on  a  laissé 
en  dehors  de  lui  l'enseignement  primaire.  Ce  qui  caiaciérise  l'en- 
seignement secondaire,  ce  n'est  pas  la  durée,  c'est  l'esprit  de  cet 
enseignement.  Ce  qui  le  caractérise  avant  tout,  c'etit  l'étude  des 
langues  et  de  la  littérature.  Jusqu'ici,  dans  l'éducation  des  filles, 
l'étude  des  langues  n'a  été  qu'un  accessoire.  L'anglais  et  l'allemand 
se  payaient  k  part  comme  le  desiïin  ou  la  musique.  Dans  le  nouveau 
système,  les  langues  modernes  (anglais  ou  allemand)  doivent  être  la 
base  des  études  .  on  en  tirera  des  avantages  analogues  à  ceux  que 
nous  obtenons  dans  les  l}cées  de  garçons  par  l'étude  des  langues 
anciennes.  Kn  outre,  la  culture  générale  de  l'esprit  se  fait  par  la 
littérature,  d'at^ord  et  avant  tout  par  la  littérature  française,  mais 
aussi  par  les  littératures  anciennes  et  modernes.  Nos  jeunes  filles 
seront,  soit  par  la  langue  elle-même,  soit  par  la  traduction,  mises 
au  courant  des  chefs-d'œuvre  modernes  et  des  chefs-d'œuvre  de 
l'antiquité.  C'est  cela  qui  constitue  un  enseignement  secondaire  des 
filles.  La  hauteur  de  cet  enseignement  est  garantie  par  les  épreuves 


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l'ÊHUGâTIOM   iJiES  FEMMES.  8S 

imposées  am  maîtresses,  par  les  écoles  normales  qui  doivent  ies 
ibriner  et  qai  sont  aujourd'hui  en  pleioe  activité,  enlin  par  l'esprit 
(fe  r  Université  qui  a  depuis  longtemps  la  pratique  des  études 

<)ue  si  le  conseil  s'est  temi  en  garde  contre  une  certame  exagé- 
ralioQ  dans  la  rédaction  des  programmes  de  renseignement  des 
Mies,  c'est  qu'il  avait  devant  les  yeux  l'excès  qui,  depuis  le  com- 
mencement de  ce  siècle,  s* est  produit  dans  l'éducation  des  garçons. 
Chaque  régime,  chaque  gouvernement,  chaque  ministère  est  venfi 
à  son  tour  accroître  le  champ  de  renseignement  dans  nos  lycées. 
Ceux  qui  crient  le  plus  contre  les  excès  des  programmes  sont  les 
premiers  à  demander  un  petit  accroissement,  comme  dans  la  discus- 
sion du  budget  tout  le  monde  réclame  des  économies  et  finit  par 
la  demande  d'un  crédit.  On  est  nmintenant  suffisamment  averti  pom: 
ne  pas  tomber  sciemmofit  dans  la  même  faute,  et  c'est  avec  raison 
que  le  conseil  a  dû  s'en  tenir  au  strict  nécessaire. 

Le  conseil  a  également  été  trè«  préoccupé  de  donner  à  ce  nouvel 
enseignement  «n  caractère  essentiellement  féminin.  Non-8«*ulement 
tes  travauxdecoutui^y  occupent  une  place  importante;  mais  de  petits 
eoseignemens  d'écontKnie  domestique  et  d'hygiène,  si  appropriés 
au  r^ôle  des  femmes  dans  la  maison,  ont  été  organisés  :  ce  seront 
plutôt  des  conversations  familières  qoe  de  véritables  cours;  on 
amusera  les  élèves  en  les  instruisant.  On  a  même  été,  sur  la  pro- 
positicm  d'un  des  membres  les  plus  illustres  du  conseil,  jusqu'à 
introduire  des  nmions  de  cuisine,  afin  que  le  bonhomme  Chrysate 
n*«it  f4us  à  se  plaiudre  qu'on  lui  brûle  son  rôt  ou  qu'on  ne  lui 
sale  pas  son  potage^ 

Ce  qui  parali  avoir  provoqué  le  plus  d'objections  contre  l'institu- 
tion nouvelle,  c'ent  l'introduction  des  sciences  dans  l'éducation 
féminine,  fih  qtioil  s'écrie  t-on,  nos  femmes  sauront  la  chimie,  la 
physiq-ue,  la  cosmographie  !  11  nous  semble  que  ce  n'est  pas  là  une 
chose  bien  nouvelle  et  i>ien  extraordinaire.  On  a  toujours  plus  on 
moins  enseigné  dans  les  institutions  et  dans  les  pensi<«fis  qu<^lques 
élémensde»  sciences.  La  cosnK)grapbie  en  particulier  est  unei^ience 
qui,  au  moius  dans  ses  éiémens,  convient  très-bien  aux  femmes  : 
c'est  p<*ur  elles  que  Fonteyelle  écrivait  son  charmant  livre  de  ia 
PluraUté  dea  mondes.  11  y  a  ici  deux  préjugés  à  combattre  :  le 
premier,  c'-est  que  les  sciences  ne  font  pas  partie  d<^  la  culture 
générale  de  l'esprit  ;  le  second,  c'est  que  cette  sorte  de  culture  con- 
yient  aux  hommes  et  non  aux  femmes.  Ce  sont  là  deux  erreurs.  11 
eiU  impossible  aujourd'hui  de  limiter  la  culture  d'un  esprit  élevé  aux 
oonnaiiisaQces  littéraires.  La  connaissance  générale  des  lois  de  la 
nature  et  des  méthodes  prodigieuses,  quoique  simples,  par  les- 


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8&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

quelles  on  les  a  découvertes,  ouvre  aujourd'hui  à  l'esprit  des  per- 
spectives d'admiration  aussi  hautes  et  aussi  nobles  que  Virgile  et 
Sophocle.  Outre  la  grandeur  théorique  de  ces  connaissances,  la 
grandeur  pratique  de  la  science  dans  l'histoire  de  la  civilisation  est 
un  fait  devant  lequel  il  n'est  pas  permis  d'êire  aveugle;  et  se  borner 
à  un  étonnement  stupide  devant  ces  nouveaux  miracles  sans  cher- 
cher à  les  comprendre  n'est  pas  digne  de  l'homme.  Il  faut  donc  se  faire 
une  idée  nouvelle  de  la  culture  de  l'homme  distingué  dans  les  temps 
nouveaux.  S'il  en  esi  ainsi,  en  vertu  du  principe  si  souvent  mentionné, 
qu'il  ne  faut  pas  un  trop  grand  écart  entre  Tinstruction  des  hommes 
et  celle  des  fem  nés,  on  admettra  que  la  femme  ne  doit  pas  rester 
étrangère  à  ce  qui  intéresse  si  vivement  son  mari  et  ses  enfans. 
Tout  dépend  du  degré.  Or  nous  croyons  que,  dans  le  plan  d'études, 
la  limite  la  plus  modeste  n'a  pas  été  dépassée.  En  effet,  une  heure 
par  semaine  de  géométrie  en  troisième  année,  une  heure  de  cosmo* 
graphie  en  quatrième  année,  voilà  pour  les  mathématiques  (sauf 
l'arithmétique),  ce  qui  est  strictement  obligatoire.  Une  heure  par 
semaine  de  physique  pendant  trois  ans,  une  heure  de  chimie  pen- 
dant les  troisième  et  cinquième  année;  une  heure  d'histoire  natu- 
relle pendant  quatre  ans  :  voilà  pour  les  sciences  physiques  et  natu- 
relles. Il  n'y  a  rien  là  d'exagéré  :  un  degré  au-dessous,  il  n'y  aurait 
plus  rien.  Si  maintenant  on  compare,  dans  son  ensemble  et  dans 
ses  proportions,  l'enseignement  littéraire  avec  l'enseignement  scien- 
tifique, on  trouve  que  les  sciences,  dans  leur  totalité,  ne  forment 
pas  le  tiers  de  renseignement  littéraii*e  (15  heures  contre  55).  et  il 
y  a  en  outre  la  couture,  le  dessin,  la  musique,  l'économie  domes- 
tique, qui  sont  des  travaux  essentiellement  féminins,  de  sorte  que, 
si  on  les  compte,  les  sciences  n'occupent  pas  le  quart  de  la  tota- 
lité des  études;  encore  plaçons-nous  dans  ce  quart  l'arithmétique, 
qui  est  d'un  usage  absolument  indispensable,  et  qui  prend  elle- 
même  le  quart  du  quart.  Voilà  à  quoi  se  réduit  ce  débordement  de 
sciences  que  Ton  a  dénoncé  ! 

Il  est  clair,  d'ailleurs,  que  nous  ne  sommes  qu'au  début  de 
l'institution.  Il  n'y  a  encore  que  des  plans  :  l'édifice  commence 
à  peine  à  s'élever.  Ce  sera  à  l'expérience  à  prononcer.  Mais  ce  qu'il 
est  permis  de  demander,  c'est  que  cette  expérience  ne  soit  pas  trou- 
blée par  des  préventions  systématiques.  Il  n'y  a  rien  à  attendre  des 
partis,  ni  rien  à  leur  demander.  Mais  les  esprits  éclairés,  sages, 
impartiaux,  qui  forment  le  fond  d'une  société  et  qui  considèrent 
beaucoup  plus  les  choses  que  l'étiquette,  seront  frappés  des  faits  et 
des  raisons  que  nous  avons  résumés;  et,  bien  loin  de  s'opposer  au 
succès  de  cette  expérience  hardie,  mais  sage,  ils  l'appuieront  de  tous 
leurs  vœux  en  l'aidant  et  en  l'éclairant.  Pour  nous,  nous  n'avons 


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L'ÉDOGATION   des  F£MMES.  85 

aucun  doute  sur  le  succès.  Il  en  sera  cette  fois  encore  comme  de 
tant  de  bonnes  choses  dans  le  monde,  qui  ont  pu  être  introduites 
dans  le  monde  par  la  passion,  mais  qui  ont  été  acceptées,  perfec- 
tionnées  et  maintenues  par  la  raison. 

Ne  l'oublions  pas,  tous  les  progrès  de  l'intelligence  humaine 
n'ont  été  obtenus  qu'avec  peine  et  en  luttant  contre  le  préjugé.  Au 
moyen  âge,  la  culture  des  sciences  passa  d'abord  pour  de  la  sorcel- 
lerie, et  plus  tard  pour  de  l'athéisme;  au  xvu®  siècle,  un  évêque  de 
l'église  anglicane,  l'ôvéque  Sprat,  écrivait  un  livre  pour  démontrer 
que  la  méthode  expérimentale  de  Bacon  n'était  pas  contraire  à  la 
religion  et  à  l'évangile  :  voilà  pour  les  sciences.  Quant  à  l'instruction, 
on  a  cru  d'abord  qu'elle  n'était  bonne  que  pour  les  prêtres,  et  que 
les  seigneurs  n'en  avaient  pas  besoin.  Quand  on  vit  qu'elle  consti- 
tuait une  supériorité,  ou  a  pensé  qu'il  fallait  la  réserver  aux  classes 
élevées;  on  a  inventé  l'argument  des  déclassés;  aujourd'hui  on  est 
obligé  d'accepter  l'éducation  populaire,  mais  on  se  rejette  sur  l'édu- 
cation fèminioe;  ce  n'est  plus  une  question  de  classe,  mais  de 
sexe;  c'OvSt  un  autre  ordre  de  préjugés,  mais  au  fond,  c'est  toujours 
le  même  principe,  la  difficulté  de  se  plier  à  des  faits  nouveaux. 
Les  faits  anciens,  les  faits  acquis  ne  nous  causent  aucune  gêne  : 
nous  y  sommes  accoutumés  dès  l'enfance;  nous  eu  avons  pris  le 
pli  comme  de  nos  vêtemens.  Les  faits  nouveaux  représentent  Tin- 
connu,  et  cet  inconnu  nous  fait  peur.  De  là  la  résistance  à  tous  les 
progrès.  Â  chaque  nouvelle  étape,  même  effroi,  même  lutte  ;  ajou- 
tons aussi:  même  victoire.  Les  faits  nouveaux  s'établissent;  ils 
deviennent  des  faits  anciens  ;  de  nouveaux  conservateurs  naissent 
au  milieu  de  ces  faits  et  s'y  habituent  à  leur  tour  ;  et  ils  s'étonnent 
quand  ils  vienttent  à  apprendre  qu'ils  n'ont  pas  toujours  existé. 
Voilà  l'histoire  de  la  civilisation.  Si  l'on  refuse  d'admettre  dans  le 
passé  le  paradoxe  de  Rousseau  qui  voit  dans  la  civilisation  l'origine 
de  tous  les  maux,  il  ne  faut  pas  adopter  ce  même  paradoxe  quand 
il  s'agit  de  l'avenir.  Les  raisons  qui  nous  font  aimer  pour  nous- 
mêmes  les  lumières  et  les  connaissances  doivent  nous  porter  à 
les  communiquer  sans  distinction  de  classe  et  de  sexe,  et,  dans  la 
mesure  du  possible,  à  tous  nos  semblables.  Après  avoir  joui  des 
fruits  de  l'arbre  de  la  science,  ne  tirous  pas  l'échelle  après  nous, 
même  pour  le  sexe  qui,  d'après  une  tradition  sacrée,  en  aurait 
lait  jadis  un  si  mauvais  usage.  C'est  aujourd'hui  le  libre  arbitre  et 
non  l'ignorance  qui,  pour  la  femme  aussi  bien  que  pour  l'homme, 
est  le  fondement  de  la  dignité  et  de  la  personnalité  morales. 


Paul  Janet. 


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L'INSURRECTION    MILITAIRE 

EN    EGYPTE 


II'. 

LA    DÉFAITE    ET    LE    PROCÈS    D*A11ABI. 


L'insurrection  militaire  égyptienne  a  (f  abord  été  une  simple 
émotion  de  caserne,  puis  elle  est  devenue  une  révolte,  enfin  elle  a 
dégénéré  en  révolution.  J*ai  décrit  ces  diverses  phases  aussi  fidèle- 
ment qu'il  m'a  été  possible  de  le  faire,  et  je  crois  avoir  montré 
que  les  chefs  de  ce  mouvement  prétendu  national  n'ont  jamais  obéi 
qu'à  des  passions  ou  des  intérêts  personnels.  Une  simple  compéti- 
tion pour  les  grades  leur  a  mis  les  armes  à  la  main;  la  crainte  d'un 
châtiment  mérité  les  a  empêchés  de  les  déposer;  enfin  l'ivresse  du 
succès  les  a  lancés  dans  le  crime.  Patriotes,  ils  ne  l'ont  jamais  été, 
et  TEurope  s'est  méprise  absolument  à  cet  égard.  Ont-ils  du  moins 
été  héroïques?  Se  sont -ils  montrés  braves  après  s'être  montrés 
audacieux?  Arrivés  au  comble  de  la  puissance  sans  avoir  rencontré 
un  seul  obstacle,  ont-ils  lutté  avec  quelque  énergie  contre  celui 
qui  s'est  enfin  dressé  devant  eux?  Ont-ils  Justifié  les  prévisions  de 
ceux  qui  voyaient  en  Arabi  un  Juarez  ou  un  Garibaldi?  C'est  ce  qui 
me  reste  à  examiner.  Pour  le  faire  complètement,  je  devrais  racon- 
ter la  campagne  anglaise  en  Egypte;  mais  ce  sujet  serait  trop 

(1)  Vi^ei  U  Hêvuê  da  15  aofti. 


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l'insurrection  MIUTAIEE   EN  EGYPTE.  87 

vaste.  le  me  bornerai  à  eo  indiquer  la  physionomie,  à  montrer 
qudle  a  été,  en  iace  de  l'ennemi,  l'attitude  des  officiers  et  des  sol- 
date  de  cette  armée  égyptienne  qu'on  avait  prise,  hélas  I  au  sérieux 
parmi  nous,  et  qui  ne  devait  pas  résister  plus  d'un  quart  d'heure  à 
l'assaut  d'une  troupe  européenne.  Je  ne  ferai  pas  de  stratégie,  je 
n'eiposerai  pa.s  les  plans  de  défense  élaborés  par  les  insurgés,  je 
ne  jugerai  pas  les  manœuvres  de  l'armée  anglaise.  A  quoi  bon? 
La  campagne  égyptienne  n'a  pas  été  une  véritable  campagne  :  elle 
n'a  été  qu'une  simple  promenade  militaire,  promenade  qui  aurait 
pu  être  rapide  comme  l'éclair  si  les  Âoglais  avaient  su  ou  voulu 
marcher  vite;  qui  a  été  lente,  au  contraire,  parce  que  leur  tempé- 
rament militaire  etrorganisation  de  leur  armée  ne  semblent  pas  pro- 
pres aux  opérations  rapides  ;  mais  promenade  véritable,  dans  laqueUe 
ils  n'ont  rencontré  aucun  obstacle,  et  qui  s'est  terminée  par  une 
course  en  chemin  de  fer,  conmie  s'il  se  fût  agi  d'un  simple  voyage 
de  touristes  ou  d'une  excursion  d'amateurs  allant  visiter  le  Caire, 
la  ville  des  califes,  pour  admirer  sans  le  moindre  risque  ses  char- 
mantes mosquées  et  ses  délicieuses  maisons  arabes. 

I. 

On  ne  saurait  contester  que,  si  le  bombardement  d'Alexandrie 
s'explique  et  se  justifie  très  aisément  comme  manœuvre  politique 
et  diplomatique,  comme  coup  de  grâce  porté  à  la  conférence  de 
Constantioople  et  aux  illusions  du  concert  européen,  il  ne  saurait, 
en  revanche,  être  trop  blâmé  comme  opération  militaire.  Après  les 
massacres  du  il  juin,  personne  ne  pouvait  ignorer  le  degré  d'ex- 
citation fanatique  où  étaient  tombés  les  chefs  de  l'insurrection  égyp- 
tienne et  les  sinistres  projets  qu'ils  nourrissaient  dans  leiu*  esprit 
pour  se  venger  de  l'Europe  et  des  chrétiens.  En  de  telles  circon- 
stances, bombarder,  sans  être  prêt  à  l'occuper  immédiatement,  une 
ville  où  se  trouvaient  dix  mille  hommes  de  troupes  incapables  de 
se  battre,  mais  préparés  â  tous  les  crimes,  c'était,  à  coup  sûr,  l'ex- 
poser de  gatté  de  cœur  à  la  destruction,  et  vouer  ses  habitans  à 
l'assassinat,  ttaîs  les^  Ariglaia  ont  la  main  lourde,  et  si  leur  poli- 
tique, dès  que  leur  intérêt  le  coounande,  est  d'une  philanthropie 
sans  bornes,  aucune  considération  d'humaniié  ne  l'arrête  lorsqu'au 
contraire  elle  trouve  quelque  avantage  à  la  brutalité.  Les  deux 
che&  de  la  campagne  égyptienne,  l'amiral  Seymour  et  le  général 
Wolseley,  ont  reçu,  en  Angleterre,  les  mêmes  récompenses;  l'un  et 
l'autre  ont  été  faits  lords,  l'un  et  l'autre  ont  obtenu  une  pension  à 
vie.  Cette  égalité  d'honneurs  ne  s'explique  assurément  point  par 
l'égalité  des  services.  Le  général  Wolseley  a  sauvé  le  Caire  ;  Tamiral 
Seymour  a  laissé  détruire  Alexandrie  sous  ses  yeux,  sans  rien  faire 


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88  RBVDB   DES  DEUX   MONDES. 

pour  préserver  cette  malheureuse  ville  du  pillage  et  de  l'incendie. 
A  la  vérité,  son  escadre  était  dépourvue  de  troupes  de  débar- 
quement, et  il  n'est  qu'à  demi  responsable  de  la  grande  faute  de 
n'avoir  pas  pris  dans  une  sorte  de  coup  de  filet  Tarmée  égyptienne 
après  les  premiers  coups  de  canon  ti^és  par  les  vaisseaux.  Quel- 
ques milliers  d'hommes  eussent  alors  sufli  pour  s'en  emparer  et 
pour  terminer  en  une  heure  la  campagne  égyptienne.  L'armée 
d'Arabi,  démoralisée,  n'aurait  pas  résisté  plus  longtemps  qu'elle 
ne  l'a  fait  à  Tel-el-Kébir.  Au  premier  bruit  du  bombardement,  une 
panique  dont  on  ne  saurait  avoir  l'idée  s'était  emparée  d'elle  et  de 
toute  l'Egypte.  C'est  au  point  que,  huit  jours  plus  tard,  beaucoup 
d'Arabes  affirmaient  au  Caire  qu'ils  entendaient  le  grondement  de 
la  mitraille  et  se  bouchaient  les  oreilles  avec  une  terreur  qui  n'avait 
rien  d'aflecté.  Si  le  gouvernement  anglais  s'était  mis  en  mesure  de 
soutenir,  par  une  descente  armée,  le  bombardement  d'Alexandrie, 
c'en  était  fait  de  l'insurrection  militaire.  Mais,  à  défaut  d'une  des- 
cente armée,  il  fallait  du  moins  débarquer  tout  de  suite  quelques 
marins.  Tout  le  monde  aurait  fui  devant  eux,  et  Alexandrie  serait 
encore  intacte.  C'est  en  vain  que  des  chrétiens  échappés  de  la  ville 
ont  supplié  l'amiral  Seymour  de  prendre  cette  sage  mesure;  il  s'y 
est  longtemps  refusé,  et  il  a  fallu  pour  Ty  décider  enfin  l'exemple 
d'Américains  et  d'Allemands,  qui,  les  premiers,  sont  entrés  à  Alexan- 
drie, où  ils  n'ont  trouvé  que  des  fuyards. 

A  ce  moment,  il  n'y  avait  plus  dans  l'Egypte  entière  l'ombre 
d'une  résistance.  Néanmoins,  lorsqu'ils  ont  vu  qu'ils  n'étaient  point 
poursuivis,  et  qu'ils  pouvaient  se  reformer  à  Kafr-el-Dawar,  Arabi 
et  ses  soldats  ont  repris  courage.  La  position  de  Kafr-el-Dawar  était 
depuis  longtemps  considérée,  et  à  bon  droit,  comme  offrant  pour 
la  défense  d'admirables  avantages.  IsmaïUPacha  l'avait  fait  étudier 
avec  soin,  à  l'époque  oi!i  il  songeait  à  secouer  la  suzeraineté  de  la 
Porte  et  à  se  déclarer  indépendant.  Des  ingénieurs  européens  avaient 
dressé  des  plans  de  fortifications  qui  étaient  restés  au  ministère  de 
la  guerre.  Ces  plans  furent  immédiatement  mis  à  exécution  par  le 
chef  et  le  sous-chef  de  l'état-major  de  l'armée  insurrectionnelle. 
Mahmoud-Fhemy  et  Mohamed-Choukry.  On  a  beaucoup  célébré 
en  Europe  les  lignes  de  Kafr-el-Dawar  ;  l'armée  anglaise  n'a  pas  osé 
les  attaquer;  il  s'est  fait  autour  d'elles  une  sorte  de  légende.  Tout 
cela  n'est  pas  sérieux.  Les  ouvrages  élevés  par  Mahmoud-Fhemy 
et  Mohamed-Choukry  n'avaient  rien  de  formidable.  Les  fellahs  sont 
d'excellens  terrassiers,  parce  que  le  travail  agricole  consiste  uni- 
quement, en  Egypte,  à  créer  des  digues  et  à  les  détruire.  Il  leur  a 
donc  suffi  de  quelquesjours  pour  construire  à  Kafr-el-Dawar  d'abord 
un  rempart  médiocre,  derrière  lequel  les  soldats  d' Arabi  n'auraient 
assurément  pas  tenu  cinq  minutes,  puis  des  foits  avancés  beaucoup 


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l'insorrectiox  militaire  en  Egypte,  89 

plus  redoutables,  parce  qu'on  aurait  pu  s'en  servir  pour  couvrir  de 
boulets  rarmée  assiégeante.  Seulement,  ces  forts  étaient  presque  com- 
plètement dépourvus  de  canons.  Aussi  n'est-il  pas  douteux  que  les 
Anglais  auraient  enlevé  les  lignes  de  Kafr-el-Dawar  comme  ils  ont 
enlevé  celles  deTel-el-Kébir  ;  ils  y  auraient  seulement  perdu  quel- 
ques hommes  de  plus,  à  cause  de  Timpossibilité  de  les  tourner  et  de 
la  nécessité  de  les  aborder  de  front,  à  découvert,  en  suivant  une 
langue  de  terre  étroite  resserrée  entre  le  canal  Mamoudieh  et  les 
lacs;  mais  la  politique,  bien  plus  que  la  stratégie,  les  a  décidés  à 
choisir  le  canal  de  Suez  pour  en  faire  la  base  de  leurs  opéra- 
tions. Peut-être  aussi  n'éiaif  ni-ils  pas  fâchés  de  prolonger  quelques 
semaines  la  campagne,  afiu  d'en  exagérer  les  difficultés  aux  yeux 
de  l'Europe.  Ils  ont  donc  perdu  beaucoup  de  temps  à  faire  des 
manœuvres  trompeuses  autour  d'Alexandrie,  à  feindre  de  vouloir 
bombarder  Aboukir  et  Damietie,  enfin  à  débarquer  sur  le  canal  de 
Suez.  Pendant  ce  temps,  Alexandrie  restait  exposée  à  un  coup  de 
main. 

Si  l'armée  égyptienne  avait  été  capable  de  la  moindre  initiative, 
si  elle  avait  eu  le  moindre  renseignement  sur  les  forces  médiocres 
qui  se  trouvaient  devant  elle,  il  lui  aurait  été  fort  aisé  de  reprendre 
la  ville  qu'elle  venait  d'incendier,  de  s'emparer  du  khédive,  et 
d'obliger  peut-être  les  Anglais  à  modilier  tous  leurs  plans.  Mais  elle 
était  occupée  de  soins  beaucoup  plus  graves.  Arabi  travaillait  uni- 
quement à  révolutionner  le  pays.  11  avait  créé  au  Caire  un  prétendu 
conseil  de  gouvernement  auquel  il  imposait  par  la  violence  les  réso- 
lutions les  plus  iusensées.  Tantôt  le  conseil  déposait  le  khédive,  tan- 
tôt il  ordonnait  la  levée  en  masse  de  la  nation.  On  recrutait,  en  effet, 
tous  les  hommes  susceptibles  de  porter  les  armes;  on  formait  des 
régimens  avec  les  vétérans  de  Héhémet  Ali,  vieillards  encore  pleins 
de  feu,  mais  tellement  affaiblis  par  l'âge  qu'ils  avaient  de  la  peine  à 
tenir  leur  fusil.  Cependant  on  m'a  afiirmé,  et  je  crois  aisément,  que 
ce  sont  presque  les  seuls  qui  se  soient  battus,  et  que,  sur  le  champ 
de  bataille  de  Tel-el-Kébir,  la  plupart  des  morts  avaient  la  barbe 
blanche  et  les  traits  vieillis.  Ou  réunissait  aussi  les  gaffirs  (gardes 
des  villages),  on  armait  indistinctement  tous  les  fellahs,  valides  ou 
non,  qu'on  parvenait  à  ramasser.  Est-ce  à  dire  que  l'armée  d' Arabi 
ait  atteint  les  chiffres  fantastiques  qu'on  a  expédiés  en  Europe?  Non 
certes.  Jamais  elle  n'a  dépassé  trente  ou  quarante  mille  hommes,  et 
quels  hommes  !  des  paysans  arrachés  à  leur  charrue,  de  vieux  sol- 
dats pliant  sous  l'âge  et  les  fatigues,  des  gens  débiles,  sans  aucune 
habitude  des  armes,  des  valétudinaires  ou  des  poltrons. 

Cest  avec  de  pareilles  forces  qu' Arabi  allait  lutter  contre  l'Angle- 
terre. En  attendant,  il  tranchait  plus  brutalement  que  jamais  du 
dictateur,  destituait  tous  les  moudirs  qui  n'obéissaient  pas  assez 


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90  REVUE   DES   DEUX  MONDES, 

vite  à  ses  ordres,  poussait  aux  massacres,  faisait  régner  dans  tout 
'  le  pays  une  épouvantable  panique.  Pour  remonter  ie  courage  de 
ses  soldats,  il  les  livrait  aux  jongleries  du  plus  absurde  fanatisme. 
Tandis  que  k  général  Wolseley  débarquait  lentement  ses  troupes 
et  faisait  ses  préparatifs  de  campagne  à  Tabri  des  entreprises  de 
Tennemi,  le  camp  de  Kafr-el-Dawar  était  rempli  de  cbeiks  et  de 
derviches  qui  distribuaient  aux  soldats  des  petits  papiers  couverts 
de  versets  du  Coran.  Cétaient  des  talismans.  Chacun  de  ces  petits 
papiers  donnait  à  celui  qui  le  possédait  le  pouvoir  de  tuer  vingt- 
cinq  Anglais.  Les  plus  habiles  volaient  les  derviches  afin  d'aug- 
menter leur  puissance  destructive.  Au  bout  du  compte,  la  distri- 
bution de  bons  pour  le  meurtre  des  Anglais  avait  été  si  complète 
que  les  soldats  en  étaient  arrivés  à  se  persuader,  par  un  calcul 
très  simple,  qu'ils  tenaient  entre  les  mains  de  quoi  écraser,  non- 
seulement  tous  les  Anglais  débarqués  en  Egypte,  mais  tous  ceux 
qui  étaient  restés  en  Angleterre  et  qui  s'y  croyaient,  les  impru- 
densl  à  l'abri  des  coups  des  Égyptiens.  «  Pourquoi,  disaient-ils 
entre  eux,  ne  profiterions-nous  pas  de  notre  force?  Détruisons  l'ar- 
mée anglaise  jusqu'au  dernier  homme;  puis  montons  sur  les  bateaux 
qui  l'ont  transportée  et  qui  seront  vides,  pour  aller  faire  la  conquête 
de  Londres.  »  Londres  Ta  échappé  belle!  Les  bulletins  de  victoire 
d'Arabi  étaient  conçus  dans  le  même  esprit  que  les  conversations 
de  ses  soldats.  Chaque  jour,  on  télégraphiait  au  Caire  quelque 
nouveau  triomphe  de  l'armée  de  la  foi,  triomphe  chèrement  acheté, 
car  les  Anglais  usaient  dans  la  bataille  des  moyens  les  plus  bar- 
bares. N'avaient-ils  pas  fait  venir  plusieurs  navires  chargés  de 
dogues  pour  les  lancer  sur  les  lignes  égyptiennes?  Par  bonheur,  • 
Arabi,  plus  fin  qu'eux,  s'était  muni  de  millions  de  boulettes  empoi- 
sonnées, sur  lesquelles  les  dogues  avaient  sauté  tout  d'abord.  Us 
étaient  tombés  foudroyés.  C'est  ainsi  qu' Arabi,  Toulba  et  ses  amis, 
ces  grands  généraux  que  la  France  croyait  invincibles,  compre- 
naient la  guerre.  Un  de  mes  amis,  causant  avec  Arabi,  lui  disait  : 
«  Mais  comment  battrez-vous  les  Anglais,  puisque  vous  n'avez  pas 
pu  battre  les  Abyssins?  —  Oh!  les  Abyssins  étaient  autrement  dan- 
gereux. Ils  avalent  des  lances  de  vingt  pieds  de  long.  Que  voulez- 
vous  faire  contre  des  gens  qui  ont  des  l^^ices  de  vingt  pieds  de 
long?  » 

Pendant  qu'on  se  berçait  ainsi  à  Kafr-el-Dawar  d'illusions  enfan- 
tines, le  général  Wolseley  occupait  le  canal,  et  s'apprêtait  à  mar- 
cher sur  Zagazig  et,  de  là,  sur  te  Caire.  Il  fallut  «e  replier  au  plus 
vite,  et  élever  contre  l'ennemi  une  nouvelle  barrière.  Arabi  se  porta 
à  Tel-el-Kébir  ;  mais  il  ne  sut  pas  y  concentrer  ses  forces.  On  ne 
s'explique  pas  pourquoi,  le  plan  des  Anglais  étant  devenu  si  évident, 
Abdel-Al  fut  laissé  à  Damiette  avec  le  régiment  nègre,  c'est-à-dire 


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L'iNSURRECnON   liaiTAlBB  EN  EGYPTE.  M. 

Tèlite  de  l'armée  égyptienne.  Faut4I  croire,  comme  on  le  prétend 
en  Egypte,  qu'Abdel-Al  a  jugé  plus  prudent  de  rester  où  il  étâil  que 
de  venir  s'exposer  aitx  coups  de  l'ennemi?  Il  passait  pour  brave, 
voire  pour  le  seul  brave  des  trois  colonels.  C'était  encore  là  une 
illusion.  Abdel -Âl,  cantonné  à  Damiette,  a  laissé  couler  le  floit 
de  la  guerre  sans  s'y  mêler,  probablement  de  peur  de  s'y  ftoyer. 
Tous  les  jours^  on  le  voyait  à  la  nu)sqaée  priant  en  pompe  et  céré- 
monie, et,  lorsqu'il  en  sortait,  la  foule  se  pressait  autour  de  lui. 
tt  Qu'allez-vous  faire?  lui  disait-on.  —  Soyez  tranquilles,  mes  amis: 
Arabi  s'est  couvert  de  gloire  à  Alexandrie  en  s'emparaot  de  l'amiral 
Seymour,  qu'il  promène  encbatoé  dans  touie  l'Egypte.  Mais  je  pré- 
pare un  coup  bien  supérieur  au  sien..  G'eàt  le  géuéral  Wolseley  que 
je  prendrai.  Dès  qu'il  aura  débarqué,  je  lui  mettrai  la  main  au  coUet, 
et,  au  lieu  de  le  montrer  en  Egypte,  j'irai  le  montrer  à  Londres  et 
à  Paris,  où  l'on  sera  ébloui  de  la  puissance  égyptienne.  »  Et  la  foule 
se  retirait  émerveillée.  Cependant  ks  fortifications  de  Tel-el  Kébir 
ne  s'élevaient  pas  moins  rapidement  que  celles  de  Kafr-el-Dawar* 
tt  Les  lignes  égyptiennes,  a  dit  un  témoin  oculaire,  un  ancien  offi- 
cier français,  qui  suivait  les  opérations  dans  l'armée  anglaise  comme 
correspondant  du  Temps,  les  lignes  égyptiennes  étaient  très  fortes  : 
«ne  tranchée  d'un  grand  profil  appuyée  de  distance  en  distance  sur 
des  redoutes  posées  sur  tous  les  points  culminans.  Les  fossés 
étaient  profonds  et  les  parapets  uès  élevés.  Sur  le  bord  du  plateau, 
du  côté  du  canal,  les  lignes  formaient  un  crochet  rentrant  qui  sui- 
vait les  hauteurs,  tandis  que  du  saillant  de  l'angle  ainsi  formé  par- 
tait une  tranchée  qui  coupait  perpendiculairement  le  chemin  de  fer 
et  allait  aboutir  sur  la  berge  même  du  caual  à  un  petit  ouvrage  en 
terre  chargé  de  battre  la  plaine  entre  la  berge  et  le  canal  et  de 
protéger  le  barrage  construit  en  cet  endroit.  Si  ces  lignes  avaient 
été  ansni  sérieusement  défendues  que  construites,  ce  n'est  pas  par 
centaines,  mais  par  milliers  qu'il  faudrait  compter  les  morts  anglais.  » 
Mais  pouvaient-elles  être  défendues  sérieusement?  Sans  parler  de  La 
lâcheté  des  Égyptiens,  leur  nombre  était  insuffisant  pour  des  lignes 
aussi  étendues.  Fatalement,  ils  devaient  laisser  certains  points  inoc- 
cupés» et  fatalement  aussi,  c'est  par  ces  points  qu'ils  devaient  être 
attaqués  et  vaincus.. 

La  bataille  de  Tel-el-Kébir  a  été  précédée  d'un  certain  nombre 
de  petits  engagemens  dans  lesquels  l'armée  d' Arabi  se  donnait  le 
facile  avantage  de  l'offensive,  et  qui  ont  été  représentés  par  les 
dépêches  anglaises  ellesHuêmes  comme  de  véritables  combats.  L'as- 
saut livré  à  Ghassasin  en  particulier  a  produit  en  Europe  un  effet 
extraordinaire.  Il  semblait  que  les  troupes  anglaises  fussent  sur  le 
pMit  d'être  culbutées  dans  le  canal.  Cette  petite  légende  dans  la 
grande  légende  égyptienne  est  aussi  iausae^  que  l'autre.  U  y  avait  à 


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92  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

Salahié  tout  nn  corps  d'armée  commandé  par  Mahmoad-Samy,  dont 
le  rôle  devait  être  de  prendre  les  Anglais  à  revers,  tandis  qne  les 
régimens  d'Arabi  les  attaqueraient  en  face.  Ce  corps  fut  chargé  de 
soutenir  l'as^^aut  de  Ghassasin.  Le  sous-chef  d'état-major,  Mohamed- 
Ghoukry,  dont  j'ai  déjà  cité  plusieurs  récits,  faisait  partie  de  cette 
expédition ,  et  il  l'a  racontée  dans  sa  déposition  judiciaire  de  la 
manière  la  plus  curieuse.  On  va  voir  comment  les  soldats  égyp- 
tiens se  sont  battus.  Mahmoud-Samy  commandait  en  chef;  il  avait 
sous  ses  ordres  Soliman-Samy,  l'incendiaire  d'Alexandrie.  On  se 
mit  en  marche  la  nuit,  a  Chemin  faisant ,  dit  Mohamed-Choukry, 
je  prêtai  l'oreijle  aux  conversations  des  soldats  et  je  me  convain- 
quis qu'ils  étaient  poussés  par  la  force,  qu'aucun  d'eux  n'avait  la 
moindre  volonté  ni  le  moindre  désir  de  faire  la  guerre.  Ils  disaient 
à  haute  voix  aux  officiers  :  a  Où  nous  emmenez-vous?  Est-ce  que 
nous  sommes  vos  esclaves?  Vous  êtes  à  cheval  et  vous  nous  avez 
assommés  par  la  marche.  Laissez-nous  nous  reposer  ou  nous  nous 
assoirons  de  nous-mêmes.  Dieu  fasse  que  vous  perdiez  la  bataille 
et  qu'aucun  de  vous  n'en  réchappe!  »  D'autres  expressions  de  surex- 
citation et  de  blasphèmes  n'étaient  pas  épargnées.  Les  officiers,  et 
surtout  Soliman-Samy,  cherchaient  à  les  calmer,  mais  en  vain.  » 
Yoilà  où  en  était  l'armée  égyptienne,  corrompue  par  plusieurs  mois 
de  violence  et  d'indiscipline,  conduite  d'ailleurs  par  des  chefs  dont 
elle  comprenait  l'incapacité  et  pour  lesquels  elle  n'avait  que  du 
mépris!  Arrivé  sur  le  champ  de  bataille,  Soliman-Samy,  convaincu 
que  la  victoire  ne  pouvait  venir  que  d'en  haut,  s'éloigna  de  ses  sol- 
dats de  200  mètres  environ,  et  s'asî^it  par  terre  pour  commencer 
des  prières  avec  un  homme  tout  nu,  idiot,  nommé  El-Cheik-Salem, 
à  la  sainteté  duquel  il  croyait  et  qu'il  adorait  presque.  Quant  à 
Mahmoud-Saniy,  il  marcha  en  reconnais^^ance  :  on  apercevait  au 
loin  sa  couffieh  brodée  d'or  qui  étîncelait  au  soleil.  Lorsqu'on  ne 
l'aperçut  plus,  Mohamed-Choukry  se  vante,  à  tort  ou  à  raison, 
d'avoir  trahi  ses  compagnons  d'armes  en  abusant  de  la  sottise  de 
Soliman-Samy  pour  lui  persuader  de  faire  une  fausse  manœuvre 
qu'il  se  chargea  d'exécuter,  et  qu'il  fit  dégénérer  en  débandade 
générale.  Après  quoi,  il  revint  auprès  de  Soliman-Samy  et  lui  laissa 
croire  qu'il  ne  l'avait  quitté  que  de  quelques  pas  et  qu'il  n'avait  pris 
aucune  part  à  ce  qui  venait  de  se  passer.  11  intitule  cette  partie  de 
son  récit  dans  sa  déposition  écrite  :  Le  grand  service  que  fai 
rendu  à  son  altesse  le  khédive^  et  il  s'honore  grandement  d'un  acte 
de  défection  devant  l'ennemi  dont  tout  autre  qu'un  Égyptien  n'au- 
rait même  pas  osé  faire  l'aveu. 

Rentré  le  soir  à  Salahié,  Mohamed-Choukry  y  trouva  Soliman-Samy 
cherchant  partout  son  armée  et  promenant  toujours  son  cheik  nu  et 
idiot,  ainsi  que  Mahmoud-Samy,  qui  ne  comprenait  rien  à  ce  qui 


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l'insurrection  MaiTAIRE   EN  ^YPTE.  93 

était  arrivé.  Il  s'était  avancé  avec  quelques  troupes  vers  un  régi- 
ment qu'on  prétendait  égyptien,  et  qui  était  si  bien  anglais  qu'il 
fîit  reçu  à  coups  de  canon.  11  se  replia  donc  au  plus  vite  vers  le  lieu 
où  il  avait  laissé  le  gros  de  ses  forces  sous  le  conoraandement  de 
Soliman-Samy ,  esi)érant  les  rallier  et  les  conduire  à  l'assaut  des 
Anglais.  Les  boulets  pleuvaient  autour  de  lui;  maïs  une  douleur 
pire  que  la  mort  l'attendait  là  où  il  croyait  trouver  ses  soldats.  Je 
lui  passe  la  parole  à  lui-même,  et  je  reproduis  textuellement  le 
discours  qu'il  fit  à  Mohamed-Ghoukry  pour  lui  raconter  son  malheur 
et  son  désespoir  : 

En  arrivant  à  l'endroit  où  j'avais  masse  l'armée,  je  n'y  ai  rencontré 
que  Soliman-Samy  assis  auprès  du  cheik  Salem.  On  apercevait  au  loin 
notre  cavalerie  qui  fuyait  à  toute  bride.  A  cette  vue,  mon  cœur  s'est 
oppressé,  à  cause  de  cet  abandon  sans  motif  de  mes  troupes,  et  d'au- 
tant plus  que  je  voyais  mon  état-major  lui-même  disparaître  peu  à 
peu  d'auprès  de  moi.  Cependant  je  me  mis  à  courir  avec  Soliman- 
Samy  à  la  poursuite  de  notre  cavalerie.  Je  pus  saisir  deux  pièces  de 
canon  en  retard  à  cause  de  la  faiblesse  des  chevaux,  —  les  projectiles 
des  canons  ennemis  continuaient  à  tomber  sur  nous.  —  Je  m'empres- 
sai de  solliciter  un  sous-oflBcier  artilleur,  de  le  supplier  de  tirer  quel- 
ques coups;  il  en  tira  cinq  ou  six;  mais  un  des  deux  canons  prit  la 
fuite;  j'accourus  alors  vers  l'autre;  les  projectiles  anglns  en  cassè- 
rent \e6  roues  et  en  tuèrent  les  chevaux.  Nos  artilleurs  s'enfuirent,  je 
restai  seul,  abandonné,  car  aux  premiers  coups  de  canon,  Soliman- 
Samy  aussi  était  parti.  Tavais  envoyé  un  cavalier  qui  éiait  resté  auprès 
de  moi  au  commandant  des  artilleurs  pour  lui  dire  de  s'arrêter.  Celui-ci 
refusa;  le  cavalier  vint  à  la  hâte  m'en  prévenir  et  prit  aussi  la  fuite  en 
suivant  les  artilleurs.  J'ai  compris  alors  que  l'arm^^e  n'obéissait  plus  à 
mes  ordres.  Je  me  suis  arrêté  sans  savoir  ce  que  je  devais  faire  ;  les 
larmes  me  coulaient  des  yeux  ;  je  résolus  de  me  laisser  prendre  plutôt 
que  de  rentrer  aussi  confus.  Pendant  que  je  me  parlais  à  moi-même 
pour  me  décider,  un  soldat  de  la  cavalerie  en  fuite  vint  à  moi  et  me 
dit  :  «  Qu'attendez -vous  ici?  Ne  voyez-vous  pas  que  sous  peu  vous 
serez  entre  les  mains  de  la  cavalerie  anglaise?  elle  est  très  près  de 
vous.  »  —  Je  lui  répondis  :  <c  Laissez-la  me  faire  prisonnier;  la  mort 
ne  m'est  plus  pénible.  »  —  Le  soldat,  par  surprise,  tire  son  épée,  et,  du 
bout,  pousse  mon  cheval,  qui  bondit.  Je  ne  savais  où  j'allais;  je  cher- 
chais seulement  à  ne  pas  tomber.  En  moins  d'une  heure  et  demie,  je 
suis  arrivé  à  Nakhl-el-Saadûn  ;  là  j'ai  trouvé  Soliman-Samy,  mais  je 
n'ai  pu  le  regarder  en  face.  Nous  avons  marché  jusqu'à  la  station  de 
Facous  et  nous  avons  pris  le  train  pour  Salahié.  Lorsque  j'y  suis  arrivé, 
Faddi-Hassan  est  venu  me  voir  et  m'a  annoncé  un  autre  malheur  :  la 
dispersion  du  quartier  que  j'avais  laissé  à  Salahié. 


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M  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Telle  était  Tarmée  qui  essayait  de  défendre  l'Egypte  contre  l«ft 
Angl'tisl  Les  troupes  de  Mahmoud-Samy  n* étaient  paspluft  mauvaises 
que  les  autres,  et  qiiaatà  Mahmoud-Samy  lui-même,  il  valait  luilifiai- 
rement  beauamp  inieux  que  ses  coi^frères.  Fourbe^  ambitieux,  cri- 
minel,  tiaUre  à  sou  souverain  et  à  son  pays,  il  lui  restait  du  moim 
quelque  co>urage.;  il  s*était  bien  battu  en  Crèie  et  à  Salabié.  En 
voyant  ses  Hol'Iats  fuir  de  toutes  parts,  il  sentait  son  «  cœur  oppressé 
et  ses  yeux  remplis  de  larmes.  »  Son  imodense  vanité  lui  faisait  éprou- 
ver touie  rhumiliation  de  la  défaite.  Ni  Arabi,  ni  Toulba,  ni  les  autres 
n'en  ont  été  émus.  C'est  que  ces  derniers  étaient  des  fellahs,  tandis 
que  Mahmoud -Samy  était  un  Turc.  J'ai  eu  entre  les  mains  les  dépê- 
ches que  les  chefs  militaires  s'adressaient  les  uns  aux  autres  pendant 
la  campagne.  C'est  un  monunïent  de  sottise  et  d'orgueil.  On  échange 
des  louanges,  on  se  félicite  mutuellement  de  victoires  ima^naires, 
on  s'envoie  sur  les  mouvemens  de  Tennemi  les  informations  les  plus 
fantastiques.  C'est  ainsi  que,  quelques  joursavant  la  bataille  de Tel-el- 
Kébir,  Toulba  écrivait  de  Kafr-el-Uawar  à  Arabi  qu'il  n'y  avait  presque 
plus  d'Anglais  à  Alexandrie  et  que  ceux  qui  s'éiaient  aventurés  sur  le 
caiwlde  Suez  y  subissaient  les  plus  grandes  défaites  :  <c  Les  renégats, 
ennemis  de  la  religion,  disait-il,  Sulian-Pacha,  Ali-Moubarek-Pacha, 
Omar-Pacha-Louili  sont  partis  par  un  train  spécial  pour  Port-Saïd, 
afin  d'y  aider  les  Anglais  à  modifier  l'opinion  du  peuple  et  à  la  tour- 
ner en  faveur  de  l'ennemi  ;  mais  ils  ont  éié  confondus  en  apprenant 
les  grandes  pertes  des  Anglais.  Les  Européens  qui  sont  à  Alexandrie 
maudissent  les  Anglais,  et  la  plupart  émigrent  à  cause  des  difficul- 
tés de  la  vie.  On  dit  à  Alexandrie  que  dans  quinze  jours  les  Anglais 
quitteront  TÉgypte.  »  Séduit  par  des  informations  aussi  exactes,  Arabi 
s'apprêtait  à  sortir  de  se&  lignes  pour  aller  attaquer  de  front  les 
Anglais.  Mais,  avant  de  se  lancer  dans  cette  entreprise,  il  y  prépa^- 
rait  son  armée  non  au  moyen  de  manœuvres  militaires,  mais  au 
moyen  de  ces  danses  de  derviches  que  tous  les  voyageurs  qui  ont 
été  en  Egypte  connaissent  et  qu'on  nomme  zikz.  Une  nuit  sur- 
tout, les  troupes  n'avaient  cessé  de  se  livrer  aux  mouvemens  furi- 
bonds du  zikz^  lorsque,  peu  avant  l'aurore,  elles  tombèrent  épuisées 
et  s'endorinirent  profondément,  A  peine  étaient-elles  plongées  dans 
le  sommeil,  que  des  hurrahs  formidables  et  une  série  de  détonations 
vinrent  les  réveiller.  Que  s  etait-il  passé?  Pendant  que  les  Égyptiens 
faisaient  leurs  bruyantes  dévotions,  les  Anglais  avaient  accompli 
dans  l'ubscuriié  et  le  silence  une  marche  tournante  qui  devait  les 
amener  à  prendre  à  revers  la  ligne  de  Tel-el-Kébir.  Avec  tout  autre 
adversaire  qu' Arabi,  rien  n'eût  été  plus  téméraire  que  cette  marche 
de  Hauc,  exécutée  à  moios  de  1 0  kilomètres  de  l'euBemi,  car  celui^ 
aurait  pu  bien  aisément,  s'il  avait  eu  des  postes  avancés  et  dfs 
éclaireurs  battant  la  campagne,  entendre  le  bruit  des  roues  des  cbi- 


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l'insurrection  militaire  en  Egypte.  95 

riots  (Ttirtinerie  et  le  sourd  murmnre  d'nne  masse  dTioniines  se 
mouyant  dansTespace  immense  et  sonore  du  désert.  Mais  les  Anglais, 
sachant  à  qui  ils  avaient  aRaire,  s'avançaient  pleins  de  confiance.  On 
ne  les  aperçut,  et  la  fusillade  ne  commença  que  lorsqu'ils  furent  an 
pied  même  des  remparts.  Le  jour  se  levait,  les  fortes  ombres  du 
matin  donnaient  aux  ouvrages  égyptiens  l'apparence  d'être  beaucoup 
plus  formidables  qu'ils  ne  l'étaient  en  réalité.  Ils  s'étaient  enfin  cou- 
verts d'une  ligne  de  feux  ;  seulement  les  boulets  portaient  trop  loin 
et  les  coups  de  fusil  partaient  au  hasard.  En  un  clin  d'œil,  l'assaut 
réussit.  Les  Anglais  avaient  bien  jugé  la  situation.  Il  n'y  avait  de 
soldats  égyptiens  que  sur  les  redoutes  et  sur  leurs  flancs;  les  longs 
espaces  des  tranchées  qui  reliaient  les  ouvrages  étaient  dégarnis. 
L'aile  droite  de  l'armée  assiéu;eante,  ne  rencontrant  aucune  résis- 
tance, pénétra  dans  la  place  sans  qu'aucun  obstacle  sérieux  l'arrêtât. 
Arrivée  là,  elle  ne  trouva  presque  plus  d'ennemis  devant  elle;  tout 
le  monde  avait  fui;  Arabi  et  ses  soldats  s'étaient  évanouis.  «  Du 
haut  de  la  redoute  où  je  montai  alors  que  le  combat  n'était  pas 
encore  terminé,  dit  le  correspondant  du  Temp^  que  j'ai  déjà  cité, 
j'embrassai  la  plaine  entière  et  je  n'y  aperçus  qu'un  cercle  de  batail- 
lons anglais  entourant  quoi?  Le  vide.  Comment  une  armée  de 
30,000  hommes  avait-elle  pu  disparaître  en  un  quart  d'heure, 
se  fondre  pour  ainsi  dire,  rentrer  sous  terre  ou  s'anéantir?  Peutr 
être  avait-elle  dans  ses  bagages  le  tapis  magique  des  contes  arabes 
qui  transportait  instantanément  à  l'endroit  souhaité  ses  heureux  pos- 
sesseurs? Mais  il  était  tout  juste  assez  large  [)Oijr  cofitenir  deux 
hommes,  et  Arahi,  dont  nous  connaissons  désormais  la  bravoure, 
n'eût  pas  laissé  à  d'autres  un  pareil  moyen  de  salut.  Je  crois  donc, 
pour  ma  part,  qu'il  faut  réduire  à  iO  ou  15,000  hommes  au  plus  les 
30,000  défenseurs  de  Tel-el-Kébir  dont  il  est  fait  meniiou  dans  les 
dépêches  anglaises  et  dans  le  rapport  général.  » 

Arabi,  en  effet,  avait  déserté  au  premier  coup  de  fusil  le  champ 
de  bataille  sur  le  tapis  magique  qu'on  appelle  de  nos  jours  prosaï- 
quement le  chemin  de  fer.  Abandonnant  ses  troupes  dès  le  début 
de  l'action,  il  avait  fui  à  toute  vapeur  pour  sauver  j^a  vie..  Parvenu 
«a  Caire  avec  deux  ou  trois  soldats  d'escorte  seulement,  pâle,  cou- 
^Fert  de  poussière,  il  se  rendit  aussitôt  au  conseil  et  parla  d'or- 
ganiser la  résistance.  On  le  traita  enfin  comme  il  méritait  d'être 
traicé  :  on  refusa  de  lui  obéir.  Cependant  la  foule,  inquiète,  se 
demandait  si  l'homme  qu'elle  venait  de  voir  passer  en  fi  triste  équi- 
page était  un  vainqueur  ou  un  vaincra.  Les  plus  perspicaces  obser- 
Tûent  qu'il  n'avait  pas  dit  un  seul  mot,  lui  jadis  si  éloquent,  ce 
^i  hissait  supposer  qu'il  n'avait  rien  de  bon  à  dirp.  À  peine  ren- 
tt*  au  ministère,  Arabi  reçut  une  dépêche  d'Abdel-AI,  fort  anxieux 
dans  sa  position  de  Damiette,  et  qui  voulait  savoir  à  tout  prix  oà 


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K' 


96  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

était  rarmée.  Je  reproduis  mot  pour  mot  cette  conversation  télé- 
graphique d'un  comique  si  naturel  et  si  profond.  «  Abdel-Al  :  Oà 
est  l'ennemi?  —  Arabi  :  J'ignore  la  position  qu'il  occupe,  car  la 
ligne  télégraphique  de  Zagazig  ne  répond  plus.  11  vaut  mieux  com- 
muniquer avec  Talkha  afin  que,  de  son  côté,  il  se  mette  en  commu- 
nication avec  Mansourab,  et  obtienne  des  renseignemens  sur  le  lieu 
où  se  trouvent  nos  soldats  qui  devront  m'être  envoyés,  voie  de  Bou- 
laq-Dakrour.  —  Abdel-Al  :  Vous  n'avez  donc  pas  pu  savoir  où  se  trou- 
vent vos  soldats  dispersés?  —  Arabi  :  Je  n'ai  pas  pu  savoir  où  ils  se 
trouvent.  Prenez  des  mesures  pour  découvrir  leur  position.  »  Ainsi 
Arabi  avait  laissé  ses  soldats  à  l'aventure  sans  s'occuper  même  de 
ce  qu'ils  devenaient  et  il  demandait  à  Abdel-Al  de  lui  en  donner  des 
nouvelles.  Celui-ci  n'y  comprenait  plus  rien  :  tant  de  faiblesse,  tant 
de  lâcheté,  après  tant  de  faconde,  l' étonnaient  lui-même.  Il  conti- 
nuait à  télégraphier  au  Caire.  D'abord  Arabi  et  Toulba,  qui  s'étaient 
transportés  au  bureau  télêgraphicjue,  lui  répondaient;  mais  bientôt 
l'employé  seul  put  communiquer  avec  lui.  Arabi  avait  été  pris  par 
les  Anglais,  qui  étaient  entrés  au  Caire  sans  coup  férir.  «  Abdel-Al  : 
Où  sont  Arabi  et  Toulba?  —  L'employé  :  Ils  se  sont  rendus  à  TAbas- 
sieh  en  conformité  de  la  soumission  au  commandement  de  la  cava- 
lerie anglaise.  —  Abdel-Al  :  Où  est  le  commandant  de  la  cava- 
lerie anglaise?  —  L'employé  :  Il  est  à  l'Abassieh  avec  ses  homines» 

—  Abdel-Al  :  Personne  ne  s'est-il  opposé  à  son  entrée  à  l'Abassieh? 

—  L'employé  :  Personne  ne  s'est  opposé  à  son  entrée  ;  on  a  hissé 
le  drapeau  blanc.  —  Abdel-Al  :  Appelez  immédiatement  Arabi,  je 
veux  lui  parler.  —  L'employé  :  Jusqu'à  présent  il  n'est  pas  de 
retour  de  chez  le  commandant  anglais.  —  Abdel-Al  :  Envoyez  im- 
médiatement quelqu'un  le  chercher.  —  L'employé  :  Très  bien  1  — 
Abdel-Al  :  N'est-on  pas  de  retour?  —  L'employé  :  Ou  n'est  pas 
de  retour.  —  Abdel-Al  :  Dites-nous  donc  la  cause  du  retard.  — 
L'employé  :  Je  ne  la  connais  pas.  —  Abdel-Al  :  N'est-on  pas  de 
retour?  —  L'employé  :  On  n'est  pas  de  retour  jusqu'à  présent.  » 
Il  était  tard,  la  nuit  se  passe.  Le  lendemain,  dès  l'aurore.  Abdel-Al 
écrit  encore  :  «  Envoyez  immédiatement  chercher  Arabi  afin  que  je 
lui  parle.  —  L'employé  :  Depuis  hier,  Arabi  et  Toulba  sont  avec 
le  commandant  anglais.  Je  crois  qu'ils  ont  été  enfermés. —  Abdel-Al  : 
Envoyez  immédiatement  un  messager  spécial  pour  qu'on  s'assure 
où  ils  sont,  et  pour  qu'on  m'en  informe  sans  retard.  —  L'employé  : 
On  a  atfirmé  au  messager  qu'ils  étaient  en  prison.  » 

Et  ils  y  étaient  en  effet.  Le  Caire  était  tombé  en  même  temps  que 
Tel-el-Kébir.  A  lire  les  dépêches  dont  on  remplissait  alors  les  jour- 
naux d'Europe,  il  semblait  que  le  Caire  fût  devenu  inexpugnable, 
que  des  masses  profondes  de  soldats  en  défendissent  l'entrée,  que 
des  milliers  de  Bédouins  en  interdissent  l'approche,  que  des  rem- 


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mm^^^^ 


L  INSURBECTION   MIUTAIBE   EN  EGYPTE.  97 

parts  inaccessibles  en  couvrissent  les  abords.  Il  n'en  était  rien. 
C'est  à  un  journal  anglais,  YEgyptian  Gazette^  que  j'emprunte  les 
détails  de  la  marche  sur  le  Caire.  A  peine  Tel-el-Kébir  était-il  entre 
ses  mains,  que  sir  Carnet  Wolseley  s'écria  :  «  Au  Caire  tout  de  suite  I  » 
Les  cavaliers  partirent  au  galop  à  travers  le  désert;  l'état-major, 
escorté  seulement  de  la  garde  écossaise,  prit  le  train  de  chemin 
de  fer;  personne  ne  songea,  et  pour  cause,  à  poursuivre  les  soldats 
ég3fptiens,  qui  fuyaient  dans  toutes  les  directions  et  qui  eussent  pu 
si  aisément  ou  se  replier  sur  le  Caire,  ou  se  reformer  à  quelque 
distance  de  Tel-el-Kébir,  pour  arrêter  un  ennemi  dont  la  confiance, 
partout  ailleurs  qu'en  Egypte,  eût  été  le  comble  de  la  témérité. 
Arrivé  à  Benha,  la  ville  la  plus  fanatique  du  pays,  une  de  celles  où 
les  massacres  des  chrétiens  avaient  été  les  plus  nombreux  et  les 
plas  cruels,  une  députation  de  notables  du  Caire  se  présenta  devant 
le  train  qui  portait  sir  Carnet  Wolseley,  ses  officiers,  sa  garde  et 
quelques  journalistes.  Venait- elle  s'emparer  d'une  petite  troupe 
assez  imprudente  pour  s'avancer  à  toute  vapeur  au  milieu  de  masses 
d'Egyptiens  armés  jusqu'aux  dents?  Non.  Elle  venait  apporter  la  sou- 
mission d'Arabi,  du  Caire, du  parti  national,  de  l'Egypte  tout  entière  I 
a  La  scène  qui  se  passa  sur  la  plate-forme  à  cette  nouvelle,  dit 
YEgyptian  Gazette ^  est  une  de  celles  dont  on  garde  à  jamais  le  sou- 
venir. En  effet,  quelques  instans  avant,  tout  était  inquiétude  ;  ce 
n'était  plus  à  présent  que  des  félicitations.  Des  officiers  d'état-major 
qui,  une  demi-heure  auparavant,  avaient  si  gravement  secoué  la 
tète  à  l'idée  a  d'aller  droit  au  Caire,  »  se  faisaient  maintenant  les 
joyeux  échos  de  cette  idée;  et  les  sages  qui  avaient  entassé  argu- 
mens  sur  argumens  contre  la  possibilité  que  le  Caire  fût  sauvé  de  la 
destruction  étaient  tout  sourians  en  répétant  :  «  Je  vous  l'avais  bien 
dit  !  Ji  Donc  :  c  Au  Caire  tout  de  suite  I  »  devint  encore  l'ordre  du 
jour,  et  jamais  réunion  de  touristes  du  Nil  ne  prit  place  en  wagon 
avec  le  cœur  plus  léger  que  ne  fit  l'état-major  du  quartier  général 
le  là  septembre.  Dans  le  train  toutefois  se  trouvait  la  garde  écos- 
saise, et  sa  présence,  on  peut  facilement  le  deviner,  n'était  pas 
considérée,  même  par  les  plus  confians,  comme  superflue.  Les  deux 
côtés  de  la  voie  ferrée  étaient  en  certains  endroits  littéralement 
couverts  de  soldats  d'Arabi,  alors  que  les  indigènes,  ignorant  ce  qui 
était  arrivé,  voyant  vainqueurs  et  vaincus  prendre  la  même  direc- 
tion, et  ne  sachant  pas  distinguer  le  vainqueur  du  vaincu,  arrivaient 
par  milliers.  En  approchant  de  Calioub,  il  parut  évident  que  le 
bruit  de  la  chute  d'Arabi  s'était  déjà  répandu,  car  notre  marche 
se  changeait  en  marche  triomphale,  tandis  qu'à  notre  droite  et  à 
notre  gauche,  à  travers  les  champs  de  blé,  s'avançaient  en  longues 
files  des  soldats  débandés,  hommes  et  chevaux,  la  plupart  des 
Vfia  m.  —  1883.  7 


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98  REfUB  DES  DEUI  ilOHÛtS» 

hommes  ayant  encore  leurs  armes*  Est-il  jamais  arrivé  qu'un  con^ 
(piéram  prenne  ainsi  possession  d'une  grande  ville?  Sir  Gamet^ 
assis  dans  nu  migotH  n'avait  avec  lui  qu'un  seul  régiment  et  tra« 
versait  des  milliers  d'ennemis,  le  fusil  en  main,  pour  aller  oocuper 
cette  ville  qui  ne  s'était  pas  encore  tendue.  » 

Voilà  ce  qu'étadt  clevenue  cette  Csineuse  armée  d' Arabidont  le  lanar 
tismot  disMt-OB,  devait  opposer  à  FEurope  les  plus  invincibles  résis- 
tances I  Parmi  des  milliers  de  fuyards,  il  ne  s'en  trouvait  pas  u»  pour 
faire  dérailler  le  train  du  vainqueur^  pour  tirer  sur  les  wagons  qui 
le  composaient  I  Le  GMre  allait  bientôt  sexendre,  et  sir  Carnet,  mal<^ 
gré  la  vitesse  du  chemin  de  fer,  devait  y  être  devancé  par  une  poi- 
gnée de  cavaliers,  filant  avec  cette  rapidité  vertigineuse  des  courses 
à  travers  le  désert  auprès  de  laquelte  la  vapeur  eUe^méme  est  tar- 
dive, c  Parloutydit  encore  Tf^j^tim  £W:7eUe,  la  population  s'incli- 
nait devant  la  présomptueuse  marcfae  en  avant  de  la  cavalerie  du 
général  Drury-Lowe,  la  Irouvw^  toute  aaturellev  comcne  subissant 
une  force  irrésistible;  si  bien  que,  sans  tirer  un  seul  coup  de  fusil, 
ces  cavaliers  audacieux  arrivèrrat  en  vue  de  la  ville  du  Caire.  Us 
mardièrent  droit  sur  les  portes,  sans  avoir  reçu  d'autorisation  d'un 
soldat  ou  d'un  chef  quelconque  ;  ils  pénétrèrent  dans  le  ceotre  de 
la  noerveiUeuse  cité,  et,  au  milieu  de  la  foule  étourdie,  arrivèrent 
jusqu'à  la  citadelle»  Là,  placés  à  Tune  des  entrées  de  la  forteresse, 
ils  donnèrent  fièrement  aux  milliers  de  soldats  qui  y  étaient  en  gar- 
nison l'ordre  d'i^ndonner  leurs  canons  et  de  quitter  la  \ille,  et 
cette  audace  fut  recooopensée  comme  l'audace  Ta  rarement  été,  car, 
sur  r€»*dro  de  cette  poignée  de  cavaliers^  les  régimeoa  rebelles 
sortirent  de  la  citadelle  du  Caire,  laissant  son  prodigieux  armement^ 
son  arsenal  énorme,  et,  en  réalité,  l'ÉgypIte  tout  entière,  aux  pieds 
de  la  brigade  de  cavalerie.  Le  lendemaio,  au  matin,  sir  Garnet, 
avec  la  garde  écossaise,  entrait  dans  la  ville  (i)«  » 

Sir  Carnet  Wolseley  a  été  fait  lord  du  Caire  ;  il  l'a  mérité.  Tandis 
que  l'amiral  Seymour  a  laissé  incendier  Alexandrie,  lui^  il  a  sauvé 
le  Caire.  Le  reste  de  la  campagne  égyptienne  peut  prêter  à  la  cri- 
tique; HMiis  la  marche  hardie  de  la  caviderie  sur  la  ville  menacée, 
immédiatement  décidée  et  entreprise  ajH^  la  chute  de  Tel-^1- 
Kébir,  est  une  belle  et  éblouissaute  opération  militaire.  lu'EgypUan 
Gaxttte  exagère  la  puistanee  de  la  citadelle  du  Caire  ;  mais  il  est 
certain  que  le  général  Drury-Lowe  n'y  a  pas  rencontré  l'ombre  d'une 
résistance.  U  a  déclaré  lui-môme^  dans  l'enquête  judiciairot  qu'il 
avait  immédiatement  trouvé  tous  les  chefs  de  la  garnison  d'une 
soumissiou,  d'une  humilité  absolues.  Pour  grossir  en  apparence  les^ 

(i)  7%e  Egyptian  ^aM0tt9  ptnilt  en  anglaSs  «t  en  frtttçtit«;  je  ne  tntdnit  donc  pw^ 
Je  cite  Ja  traduction  du  journal  lui-môme. 


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l'insurrection   MIUTâIRE  en  EGYPTE.  99 

-quelques  centaine»  de  cayaUers  qu'il  conduisait  à  cette  facile  vic- 
toire, il  les  avait  espacés  assez  loin  les  uns  des  autres;  néanmoins 
leur  petit  nombre  m  pouvait  manquier  de  frapper  les  babinas  du 
Caire.  Mais  ptttsieurs  wêkm  d'exdtatioii  fanatique  avaient  laissé 
ceux-ci  teUement  calmes,  que  pas  un  seul  d'entre  eux  n'a  menacé 
les  seldaits  anglais.  VEgyptùtn  GatetU  a  bien  ndsim  de  le  dire, 
rareiaent  Taudace  a  ét&  mieux  réoompeosée.  Le  général  Woladiey 
a  reçu  le  prix  de  son  habileté  et  de  sa  résolution.  Le  gouvernement 
de  Londres  a  été  magoiBquemeDt  payé  de  sa  sagesse.  Toutefois,  en 
présence  d'un  pareil  triomphe,  on  ne  peut  s'empêcher  de  penser 
que  c'est  à  krd  Beaconsfieli,  non  iM.  Gladstone,  qu'il  aurait  été 
éù.  La  fortune  a  des  rigueurs  et  des  injustices  devant  lesquelles  il 
faut  bien  s'incliner,  mais  qu'on  a  quelque  peine  à  subir.  Certes, 
si  quelqu'un  eût  mérité  de  diriger  la.  politique  de  l'Angleterre  au 
moment  de  cette  surprenante  campagne  d'Egypte  où  toutes  les 
invraisemblances  et  tous  les  prestiges  d'un  roman  se  sont  trou- 
vés réunis,  où  l'impossible  s'est  réalisé  avec  une  telle  aisance 
et  un  tel  naturel  qu'il  a  semblé  tomber  dans  le  domaine  de  la  vie 
commune,  c'eût  été  TingéBieux,  le  charmant  écrivain  qui,  dès  sa 
jeunesse,  avait  rdvé  pour  son  pays  la  domination  presque  univer- 
selle de  rOrient,  fhonune  d'état  d'uoe  iauigination  si  hardie,  qui, 
parvenu  an  ééclin  de  l'âge  et  au  sommet  de  sa  carrière,  inaugu- 
rait avec  tant  d'éclat  la  poUtiqoe  inpériale,  mettait  une  couronne 
BOUveUe  sur  la  tête  de  sa  souveraine,  obtenait  un  droit  de  propriété 
considérable  sur  le  canal  de  Suez,  s'établissait  en  Chypre  et  se  pré- 
parait à  rayonner  de  Ui  sur  tewt  l'empire  ottoman.  Qui  donc  aurait 
pu  supposer,  au  moment  où  l'Angleterre,  eflhrayée  de  la  témérité  de 
ses  entreprises,  se  jetait  entre  les  bras  de  M.  Gladstone  et  le  sup- 
pliait de  revenir  aux  traditions  les  plus  étroites  de  la  politique  bri- 
tannique, que  ce  dernier  dépasserait  par  ses  actes  toutes  les  rêve- 
ries de  son  prédécesseur,  et  que  ce  partisan  de  Tégalité  et  de  la 
paix  à  tout  prix  enverrait  Tiuniral  Seymour  conquérir  un  titre  de 
noblesse  dans  les  ruines  famantes  d'Alexandrie,  et  le  général  Wot- 
seley  en  conquérir  un  antre  dans  les  patab  intacts  et  les  mosquées 
sauvées  de  la  ville  des  califes  7  Aucun  roman  de  lord  Beaconsfiekl 
n*8  atteint,  comme  imprévu,  l'entreprise  de  M.  Gladstone  en  Egypte. 
Tout  ici  s'éloigne  des  froides  thèmes  de  l'école  de  Manchester  pour 
reiichérir  sur  le  merveilleux  de  la  politique  de  conquêtes.  Cette  dis- 
tribution de  grades  et  d'honneurs  aux  chefs  d'une  expédition  où  le 
sang  a  si  peu  coulé,  cet  enthousiasme  démesuré  pour  des  victoires 
fonportées  presque  sans  coup  férir,  ces  convoitises  violentes  qui  se 
sont  emparées  de  l'opinion  publique  anglaise  à  la  suite  de  la  prise  de 
Tel-el-Kébir,  cette  méconnaissance  des  oonventions  antérieures, 
ce  dédain  des  anciennes  amitiés,  ce  retour  àl'égolsme  intransigeant, 


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«^ 


100  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  mépris  des  droits  des  neutres  qui  ont  éclaté  depuis  dans  la  diplo- 
matie britannique,  cette  réprobation  générale  des  entreprises  qui, 
comme  le  tunnel  sous  la  Manche,  devaient  augmenter  la  puissance 
commerciale  et  assurer  l'avenir  pacifique  de  l'Angleterre^  cette  sorte 
de  culte  exclusif  pour  la  force  et  les  œuvres  qu'elle  produit,  sont  des 
symptômes  curieux  de  l'état  d'esprit  où  sont  tombés  nos  voisins 
sous  un  ministère  qu'on  croyait  voué  à  la  timidité  et  à  l'inertie. 
Une  caricature  anglaise  représentait  naguère  M.  Gladstone  occupé 
à  rattacher  à  son  menton  la  barbe  de  lord  Beaconsfield  et  à  donner 
à  ses  traits  l'aspect  du  visage  de  son  prédécesseur.  Cette  carica- 
ture serait-elle  par  hasard  un  tableau  d'histoire?  et  faudrait-il  y 
voir  l'expression  exacte  des  sentimens  nouveaux  d'un  homme  qu'on 
se  plaisait  à  regarder  comme  le  plus  illustre  défenseur  des  prin- 
cipes de  désintéressement  international  7 

II. 

Je  reviens  en  Egypte.  Comme  l'employé  du  télégraphe  l'avait  fort 
bien  expliqué  à  Âbdel-Àl,  l'insurrection  était  finie,  les  rebelles  étaient 
prisonniers.  11  s'agissait  maintenant  de  savoir  comment  leur  sort 
serait  réglé.  C'était  la  première  question  qui  allait  se  poser,  la  pre- 
mière que  le  gouvernement  anglais  et  le  gouvernement  égyptien 
allaient  avoir  à  résoudre  pour  pacifier  et  réorganiser  l'Egypte.  Les 
dictateurs  de  la  veille  étaient  devenus  dans  leur  prison  singulière- 
ment bas  et  rampans.  Ils  ne  parlaient  plus  de  leur  mission,  ils  ne 
se  couvraient  plus  d'un  prétendu  mandat  national;  ils  se  bornaient 
à  implorer  la  clémence  de  leur  souverain  victorieux,  dont  quelques 
semaines  auparavant  ils  avaient  proclamé  la  déchéance  avec  tant 
d'éclat.  Bien  plus,  ils  applaudissaient  à  leur  propre  déraite.  L'apla- 
tissement était  universel.  Le  jour  de  la  rentrée  du  khédive  au  Caire, 
de  brillantes  illuminations  célébrèrent  la  fin  de  la  révolte.  Les  mai- 
sons les  plus  couvertes  de  lumières  étaient  celles  des  personnes 
qui  s'étaient  le  plus  compromises  dans  la  rébellion.  Au  Mouski, 
grande  rue  franque,  jadis  si  célèbre  pour  son  charme  pittoresque  et 
que  les  embellissemens  modernes  ont  gâtée,  un  grand  magasin 
était  tout  ouvert  et  entièrement  tendu  de  rouge;  d'innombrables 
candélabres  et  des  lustres  qui  pendaient  au  plafond  l'avaient  trans- 
formé en  une  chapelle  ardente,  au  fond  de  laquelle  on  apercevait, 
posée  en  évidence  sur  une  table  diargée  de  bougies,  une  mauvaise 
lithographie  du  khédive.  De  chaque  côté,  une  rangée  de  chaises  sur 
lesquelles  se  tenaient,  en  toilette  de  gala,  les  propriétaires  du  maga- 
sin, leurs  amis  et  leurs  connaissances.  De  temps  à  autre,  \m  nou- 
vel arrivant  pénétrait  dans  le  sanctuaire,  et  après  une  révérence 
au  portrait,  allait  s'asseoir  sur  une  chaise  libre.  Cette  plate  ada- 


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l'insurrection  laUTAIRB   EN  EGYPTE.  101 

lation  fut  encore  dépassée  par  Mahmoud-Samy,  qui,  de  la  prison  où 
il  était  détenu,  recommanda  à  ses  serviteurs  d'illuminer  brillamment 
son  palais.  Les  maisons  de  Mahmoud-  Fhemy,  de  Toulba,  de  Soliman- 
Samy,  furent  également  illuminées,  par  ordre  de  leurs  maîtres.  Tous 
les  chefs  du  parti  national  étaient  écrasés,  humiliés,  abattus  ;  tous  se 
soumettaient  avec  bassesse  au  maître  qui,  après  tant  de  mois  d'im- 
puissance, avait  enfin  trouvé  des  alliés  pour  les  arrêter  et  pour  les 
punir. 

Ârabi,  Toulba,  Mahmoud-Samy  se  regardaient,  en  effet,  comme 
des  prisonniers  du  khédive,  non  comme  des  prisonniers  des  Anglais. 
Ils  avaient  raison  de  le  faire,  car  c'est  au  nom  du  khédive,  c'est 
en  s'abritant  derrière  son  pouvoir  que  les  Anglais  avaient  con- 
duit la  campagne.  Lorsqu'ils  étaient  allés  manœuvrer  sur  le  canal 
de  Suez,  à  ceux  qui  leur  opposaient  la  neutralité  de  cette  grande 
voie  internationale  ils  avaient  répondu  par  un  ordre  du  khédive. 
Dès  le  commencement  des  opérations,  le  général  Wolseley  avait 
adressé  aux  populations  la  proclamation  que  voici  :  «  Le  général 
commandant  l'armée  britannique  fait  connaître  que  le  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté  a  envoyé  des  troupes  en  Egypte  dans  le  seul 
dessein  de  rétablir  l'autorité  du  khédive  ;  l'armée  n'opère,  par  consé- 
quent, que  contre  ceux  qui  méconnaissent  cette  autorité...  Le  géné- 
ral commandant  accueillera  volontiers  toute  personne,  investie  d'une 
autorité  quelconque,  qui  sera  disposée  à  prêter  son  concours  pour 
réprimer  la  rébellion  contre  Son  Altesse  le  khédive,  qui,  seul,  gou- 
verne rÉgypte  en  vertu  des  firmans  de  Sa  Majesté  impériale  le  sul- 
tan. »  Et  le  khédive,  de  son  côté,  avait  donné  aux  autorités  civiles 
et  militaires  de  toute  TÉgypte  l'ordre  suivant  :  «  Les  opérations 
militaires  dirigées  par  sir  Gamet  Wolseley,  général  commandant  en 
chef  les  troupes  britanniques,  n'ayant  d'autre  but  que  le  réta- 
blissement de  la  paix  et  de  l'ordre  en  Egypte,  sir  Gamet  Wolseley 
est  autorisé  par  nous  à  prendre  toutes  les  mesures  militaires  qu'il 
jugera  utiles.  Vous  devez  donc,  à  la  réception  de  notre  présent 
ordre,  lui  prêter  votre  concours  et  obéir  à  ses  ordres,  qui  sont,  en 
réalité,  les  nôtres.  Quiconque  se  soumettra  à  lui  sera  considéré 
comme  se  soumettant  à  nous-même,  et  quiconque  ne  se  soumettra 
pas  à  lui  sera  considéré  comme  rebelle  et  traité  par  nous  en  con- 
séquence. Nous  vous  adressons  donc  le  présent  ordre  afin  que 
vous  vous  y  conformiez.  »  Était-il  possible  de  marquer  plus  clai- 
rement la  nature  de  la  guerre  qui  s'accomplissait  7  En  réalité, 
le  général  Wolseley  n'était  que  F  auxiliaire,  que  le  délégué,  que 
l'agent  du  khédive  ;  c'est  pourquoi  toutes  les  autorités  égyptiennes 
devaient  concourir  avec  lui  à  la  pacification  du  pays.  Beaucoup 
d'entre  elles  l'ont  fait.  Sans  vouloir  diminuer  en  rien  le  mérite 
de  l'armée  anglaise,  on  doit  reconnaître  que  les  démarches  d'un 


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■ipip^ 


iOa  REWfi  DES  DEUX  MONDE». 

certain  nombre  de  pachas  dévoués  au  khédivev —  des  pachas  que 
Toulba^  traitant  de  tratires)  et  d^enBeaiis  dei  la»  Deligion^  — ont  siiiga» 
liërement  contribué  à  lui  rendre  la»  victoice  fiadle;^  Aussi,,  tant  qv'a 
duré  ia^guerre^  personne  ne  contestait  quelles  prisonniecs  dusseit 
appartenir  au  khédive  et.  non  à.rAngiettfre».Ii)ians>une  conversatîoEi 
qui  eut  lieu  à  ce  sujet  à  ÂlezandriB:,  au^  éUaM  des  faostilitéiEF,  entre 
Cbéri£-Pachai  et  sir  Edouard  MUet^  le  minislire  plénipoteadaâre: 
anglais,  les  deux  interlocuteurs  convinrent  qu'il  ne  pouvait  y  avoir 
de  doute  à  ce  sujet ,  puisque  toutes  les  opéi?ations  éla^iént  faites 
au  nom;  du  khédive  ;  puisque  le  génévaU  coHuoe  L'amiraL  anglais, 
n'agissaient  qu'en  vertu,  d'ordres  écrits  sîgnési  pair  le  khédîve;^  puis- 
que les  proclamations  officielles  déelavaientavee  insisCaace  que  ceur 
qui  se  soumettraient,  à  eux  seraient  considéi^s  coimne  ayant  faiîl 
leur  seumission  au  khédiive,  tandÂS'  que  ceux  qui  leur  pé»stera£eDt 
seraient  considérés,  comme  râsîstaat  au  khédpre».  Exl  vertu  de  ees' 
principesv  conlastables  peut-être^  mais  dont  iL  fialiair  bien  accepter* 
les  charges  puis(|.u'oni  en  recueillait  les  bàiéfices'  vis-à-vis  de^ 
l'Europe  et  vis-à^^is  de  FÉgypteî,  tom*  les  prisonniers  furent  livrer 
à.  l'autorité  ^yptienne.  Le  premier  d'enlue:  eux,  Maboiouxl-Fhemf, 
avait  été  prie,  aérant  la.  fia  de  la  gueire;  o»  le  r&mii.  immédfsti&- 
ment  à  l'autorité  locale..  Il  en  fut  de  nième  des  autres  lorsqu'ils 
vinrent,,  un  à  un,,  se  rendre  au  commandant  anglais»  après  sa  £60- 
droyante  entrée  dans  !&  ville  du^  Gaire. 

Je  demandiez  pacdon^  d'insister  sur  ce  point,  mais^il  est  ci^alb 

Sans  doute,  dans  une  gnerre  ordinaive,  les  prisonniers  aoxaienl  dft< 

rester  à  ceux  ($ui  les.  avaient  ciqptiirésu  Mais  l'A^ngtetterre^  n'avait  pot; 

voulu  faire  en  Egypte  une  gueifre  ordinaires  Ne-' pouvant  obl^ÎF'  vol 

mandat  de  liEurope,  qfài  s^ètait  refusée;  dans-  lat  osnFËrams  de> 

Gonstaniioople,  àr  en  délivrer  à  qui  qijie  œ  fâi.,  elle*  s'en  était  fait 

donoer  an  de  l'Egypte  ellermême.  Ses»  ninistres,  ses  orateurs  offi^ 

ciel»  ne  parlaient  pas  aotirement  à  Londnes  que  ses  généraux  à^ 

Alexandrie.  Us  népétaieat  à  satiété,,  ils  dôclaratent,  ctsas  lef  piXiB 

retentissant  des  irâgages,  que  l'armée  anglaise  nierait  que  VartÊtée 

du  khédive,  qu'elle  ni'aliaii  fuse  aneuse  conquête  sur  Ibs  bordé  du 

Nil  „  qtfi'eUe  ne  devait,  y  opéser  aucune  révoknion,  quelle  dsfait 

tout  simplement  y  prêter  main.-fottB  à  un  sonverain  aHiô»  contre* 

quelques  rebelles  dont  les  crimes  ne  pouvaient  plus  être  tolérés.,  tt 

s'agissait  d'une  campagne  du  genre  de  l'expédittoo  d'Espagne  sous' 

la  restauration,,  ou  de  l'intarvention  de  k  Russie  contre  les  Bcm^* 

grois  en  1M9.  L'ÀAgletarre  ne  poursuivait  aucun  succès  personnel; 

elle  se  disposait,  à.  étonner  le  monder^,  9Û  ^^y  est  guère  habitiué  M 

eifet,  par  son  désintéressement.  Â  peine  le  khédive  remis'  sur 

son  trônoyon  la  verrait  s'efiisceT,s'ineliiKr  devant  le  pouvoir  (^*eU0 

aurait  si  généreusement  remis^  estie  ses  mains.  Ces  promesses 


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l'insurrection  MlilTAIRS  EN  EGYPTE.  it)8 

solennelles  ont  duré  jusqu'à  la  prise  de  Tel-6l*Kéhir,  c'est^àHiire 
tani  qu'elles  étaient  ulilesAUX  intérêt  anglais^  Mais,  dès  l'instoot 
même  où  les  soldats  égypiiûOB  om  fui,  à  toutes  jambes  et  de  toutes 
parts,  autant  devaat  les  intrigues  des  pachas  fidèles  au  khédive  que 
devant  les  balles  de  l'armée  britannique,  un  cbangeinent  à  vue  s'est 
produit  dans  la  politique  du  cabinet  de  Londres.  Du  jour  au  lende- 
main, sans  transition  aucune,  d'alliée  at  de  mandataire  du  icbédivei, 
l'Angleterre  esit  devenue  amie  et  disciple  d'Ârabi.  Elle  a  ramassé, 
sur  le  champ  de  bataille  de  Tel-el-Kébir^  son  programmée  4acbé 
par  le  sang  des  chrélieas  et  souillé  par  la  poussière  des  plus  hon- 
teuses défaites.  Les  mêmes  orateurs  qui,  peu  de  semaines  >fuipara- 
vant,  parlaient  de  la  révolution  égyptienne  comme  d'ujae  insuirec- 
lion  barbare  et  sans  motif,  ont  commencé  à  ea  louer  les  causes,  à  .en 
justiOer  les  origines.  Us  ont  repris,  oommenté,  approuvé  toutes  des 
phrases  d'Arabi.  Les  plus  creuses,  les  plus  manifestement  Absuides 
ne  les  ont  pas  fait  reculer.  Autant  leur  générosité  s'était  enflammée 
pour  le  rétablissement  de  l'autorité  légitime  du  lUiédive,  autant 
elle  s'enflammait  maintenant  pour  le  wlf-government  des  fellahs. 
L'Angleterre  est  admirable  sous  bien  des  rapports  ;  mais,  ce  qu'il 
y  a  de  plus  merveilleux  en  .elle,  c'est  qu'elle  trouve  toujours  un 
principe  désintéressé  pour  servir  ses  intérêts.  C'est  ainsi  qu'elle 
combat,  dans  le  monde  entier,  contre  l'esclavage,  à  seule  an  de 
s'emparer  de  la  direction  des  peuples  ^clavagisites  ;  t^'est  aînei 
également,  qu'après  avoir  prouvé  son  absence  complète  d'égoîsme 
et  de  vues  personnelles  sur  l'Egypte  en  prenant  les  armes  pour 
sauver  le  khédive,  elle  a  montré  les  mêmes  vertus  par  la  suite  en 
émancipant  le  fellah,  en  remettant  à  cet  enfant  sans  intelligence  *et 
sans  moralité  une  autorité  politique  dont  il  ae  pouvait  faire  d'ai^kre 
usage  que  de  la  céder  à  sa  bienfaitrice  anglaise.  S*il  ne  s'agissait 
point  d'une  grande  nation  et  d'une  grande  politique,  on  appeliemiit 
cela  de  l'hypocrisie.  Mais  comment  attribuer  à  l'Angleterre  «n 
pareil  sentiment  I  C'est  par  un  pur  <don  du  ciel,  par  uœ  illumiioa- 
tîon  subite,  semblable  à  celle  que  ressentit  saint  Paul  sur  le  chemin 
de  Damas,  qu'à  la  vue  des  fuyards  de  lel-el-Kébir  s'abandonnaot 
«ux^dnémes  et  abandonnant  leur  patrie  avec  une  lâcheté  ssusrs  exemple 
dans  l'histoire,  l'Angleterre  a  subitement  seconnu  dans  ces  masses 
inoles  les  caractères  d'un  peuple  libne.  Le  canon  grondait  •enoope, 
«t  déjàK.  Courtney,  secrétaire  financier  de  la  trésorerie,  décla- 
rait, dans  un  meetîing  bruyant,  «  que  ce  qu'il  fallait  surtout  à 
l'Egypte,  c'était  le  wlf-fovernment -y  qu'il  était  incontestable  qu!on 
y  rencnntrait  les  élémeas  d'un  gouvernement  représentatif;  cfu'on 
ne  pouvait  plus  sacrifier  les  aspimlîons  nationales  ni  au  khédi^  ni 
aux  créanciers.  »  Pauvre  kbédive  !  qu'Arahi  avait  accusé  de  s'âtre 
livré  aux  Anglais,  BL  Gonrtney  le  prévenait  de  ne  pas  se  prendre  au 


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10&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

sérieux,  de  ne  pas  croire  que  l'Angleterre  tint  le  moins  du  monde 
à  son  pouvoir,  mais  de  s'apprêter,  au  premier  acte  d'insubordina- 
tion, à  voir  son  trône  chancelant  renversé  par  ceux  mêmes  qui 
venaient  de  le  remettre  en  place  et  de  le  réinstaller  dans  ce  palais 
d'Âbdin,  où  Arabi  l'avait  si  outrageusement  renversé. 

Ces  menaces  n'étaient  pas  vaines.  Quelque  temps  après  sa  première 
conversation  avec  Chérif- Pacha,  sir  Edouard  Malet  communiqua  au 
ministre  égyptien  une  première  note  de  lord  Granville  consentant  à 
la  remise  des  prisonniers  de  guerre  entre  les  mains  des  autorités 
locales,  mais  à  la  condition  qu'aucune  condamnation  à  mort  ne  pût 
être  prononcée  sans  l'assentiment  du  gouvernement  de  la  reine. 
Chérif-Pacha  protesta  ;  il  fit  observer  que  c'était  là  un  bien  mauvais 
moyen  de  rétablir  l'autorité  du  khédive,  puisque  du  premier  coup  on 
lui  enlevait  le  droit  de  juger  ceux-là  mêmes  qui  avaient  conduit  le 
pays  à  sa  perte  et  menacé  son  gouvernement;  il  déclara  à  sir  Edouard 
Malet  que  cette  démonstration  de  l'Angleterre  aurait,  dans  les  cir- 
constances actuelles,  le  caractère  d'une  véritable  intervention  en 
faveur  des  rebelles  et  ne  manquerait  pas  d'être  interprétée  ainsi,  au 
grand  détriment  du  prestige  du  khédive  ;  il  ajouta  qu'il  s'ensuivrait 
infailliblement  une  déviation  déplorable  dans  la  politique  présente 
et  à  venir.  Néanmoins,  si  l'Angleterre  était  préoccupée  de  l'insuffi- 
sance des  garanties  que  pouvaient  offrir  les  formes  de  la  justice  du 
pays,  Ghôrif- Pacha  dit  qu'il  était  facile  d'y  remédier  au  moyen  de 
trois  concessions  que  l'Egypte  était  résolue  à  faire  sans  qu'on  les  lui 
demandât.  La  première  concession  était  qu'un  officier  supérieur 
anglais,  autorisé  à  suivre  la  procédure,  s'assurât  par  ses  propres 
yeux  qu'aucune  violence  n'était  tentée  ou  commise  contre  les  accu- 
sés :  c'était  là  le  point  essentiel,  car  la  seule  objection  de  sir  Edouard 
Malet  à  la  remise  des  rebelles  au  gouvernement  égyptien  consistait 
dans  la  crainte  que  leur  procès  ne  ressemblât  à  celui  des  Circas- 
siens,  d'odieuse  mémoire,  et  qu'on  n'usât  contre  les  Arabes  des 
procédés  cruels  qu'ils  avaient  employés  eux-mêmes  contre  leurs 
ennemis.  L'Angleterre  ne  pouvait  évidemment  pas  autoriser  de 
pareilles  représailles.  Mais  étaient-elles  vraisemblables?  N'était-il 
pas  injurieux  pour  le  khédive,  auquel  on  n'a  jamais  reproché  qu'une 
trop  grande  douceur  de  caractère,  de  le  supposer  capable  de  sou- 
mettre à  la  torture  les  hommes  que  l'armée  anglaise  livrait  à  sa 
justice?  Quoi  qu'il  en  soit,  pour  éviter  l'ombre  même  d'un  risque 
de  ce  genre,  le  gouvernement  égyptien  réclamait  spontanément  la 
surveillance  d'un  officier  anglais.  La  seconde  concession  était  la 
publicité  des  débats  de  la  cour  martiale,  et  la  troisième  la  faculté 
accordée  aux  accusés  de  se  choisir  des  défenseurs.  C'étaient  là  de 
grands  et  importans  changemens  aux  mœurs  du  pays.  L'Angle- 
terre parut  les  agréer.  Quelques  jours  après ,  sir  Edouard  Malet 


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l'insueregtion  miutaibb  en  £gy?te.  105 

porta  à  Cbérif-Pacha  une  note  dans  laquelle,  au  milien  de  pensées 
et  de  phrases  diffuses,  il  était  facile  de  distinguer  cependant  les 
propositions  essentielles  suivantes  :  «  Les  rebelles  seront  remis  aux 
autorités  égyptiennes.  Ils  seront  jugés  et  condamnés  par  elles  con- 
formément aux  lois  et  aux  usages  du  pays.  Aucune  condamnation 
ne  pourra  être  exécutée  sans  l'assentiment  du  gouvernement  de  la 
reine,  si  ce  n'est  pour  participation  à  des  actes  de  pillage,  de 
meurtre  ou  d'incendie,  et  pour  abus  du  drapeau  blanc.  »  Ainsi,  la 
justice  égyptienne  ne  devait  avoir  pleine  liberté  que  sur  trois  points  : 
1<»  sur  les  massacres  du  11  juin  ;  2''  sur  l'incendie  et  le  pillage 
d'Alexandrie  ;  3<»  sur  Tabus  du  drapeau  blanc.  Ce  dernier  point  était 
assez  étrange  et  prouvait,  chez  le  gouvernement  anglais,  des  notions 
juridiques  un  peu  confuses.  L'abus  du  drapeau  blanc  n'a  jamais 
été  un  crime  de  droit  commun ,  c'est  un  crime  contre  le  droit  des 
gens  très  difficile  à  apprécier;  car,  de  quelle  manière  peut- on  juger 
ce  qui  n'est  qu'un  fait  de  guerre  et  savoir  jusqu'à  quel  degré  il 
est  coupable  ou  non?  A  quel  moment  une  ville  se  rend?  à  quel 
moment  elle  cesse  le  combat?  il  est  toujours  fort  malaisé  de  l'éta- 
blir.  Mais  le  drapeau  blanc  d'Alexandrie  avait  singulièrement  gêné 
les  Anglais,  il  avait  trompé  l'amiral  Seymour,  qui,  grâce  à  sa  i»ré- 
sence,  avait  laissé  brûler  Alexandrie;  on  lui  en  voulait  beaucoup, 
c'est  pourquoi  l'abus  en  devenait  un  crime  punissable  sans  l'inter- 
vention du  gouvernement  de  la  reine,  tandis  que  la  rébellion  contre 
le  khédive  restait  un  péché  véniel  sur  lequel  l'Angleterre  prononçait 
immédiatement  l'absolution. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  gouvernement  égyptien  se  soumit  ;  il  accepta 
toutes  les  conditions  de  l'Angleterre.  Dn  décret  organisa  la  cour 
martiale;  un  autre  décret  forma  une  commission  d'enquête  char- 
gée de  faire  l'instruction  judiciaire,  de  dresser  des  actes  d'accu- 
sation individuels  contre  les  rebelles,  d'envoyer  ces  actes  d'accusa- 
tion et  les  pièces  à  l'appui  à  la  cour  martiale,  enfin  de  se  faire 
représenter  devant  cette  cour  par  un  délégué  ayant  mission  de 
soutenir  les  accusations.  Quand  la  commission  se  réunit,  dans  les 
derniers  jours  du  mois  de  septembre,  Biaz-Pacha,  alors  ministre 
de  l'intérieur,  tint  les  engagemens  pris  par  Chérif-Pacha  ;  il  y  fit 
eptrer  sir  Charles  Wilson,  colonel  d'état-major.  Il  était  d'ail- 
leurs très  nettement  convenu  que  sir  Charles  Wilson  n'aurait  à 
intervenir  ni  dans  la  question  fégale,  ni  dans  le  fond  du  procès  ;  son 
r61e  devait  se  borner  à  s'assurer  qu'aucune  violence  n'était  commise 
ou  tentée  contre  les  accusés  et  contre  les  témoins.  C'est  ce  r61e 
que  sir  Charles  Wilson  n'a  pas  compris  ;  et  c'est  celui  qu'il  a  joué 
sans  aucun  droit  qui  a  dénaturé  tout  le  procès.  Sir  Charles  Wilson 
a  pris  constamment  parti  soit  dans  les  questions  de  procédure,  soit 
dans  les  questions  de  fond.  Comme  il  assistait  aux  travaux  de  la 


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{06  IBTUE  DBS  DEUX  MONDES. 

commiflsioB,  mais  n'y  avait  pas  voix  délibérative,  ses  appréciations 
personnelles,  bonnes  on  manvaises,  étaient  porêèes  d^abord  à  sir 
Edouard  Malet,  plos  tard  à  lord  Dofieri»,  et  mises  immédiatement 
an^essns  de  eelles  de  la  conaosissiim.  Elles  dégénéraient  ensuite 
en  qnesHîons  diplomatiques.  1)  n'f  vmi  plus  m  loi,  ni  témoignage, 
ni  justice,  ni  tribunal;  il  y  airait  senlement  le  caprice  constant  et 
la  haute  fontaisie  en  matière  légale  d'un  colonel  anglais.  C'est  le 
colonel  Wilson  qui  a  lût  l'enquête  contre  les  rebelles,  la  vraie,  la 
sérieuse  enquête  de  la  comoMSsion  n'ayant  été  tenue  poar  rien; 
c'est  loi  finalement  qui  a  reoFdu  le  jugement  sous^le  pseudonyme  des 
membresi  d'une  cour  martiale  à  laquelle  on  n'a  même  pas  permis 
d'examiner  les  pièces  du  procèSr  Assurément,  le  colonel  Witson 
peut  être  un  homme  d'une  grande  intelttgcnce  ;  ses  compatriotes 
en  font,  sans  doute  à  bon^  droit,  le  plus  grand  cas  ;  mais  il  est  per* 
mûr  de  supposer  que  son  infaillibiHté  comme  jurisconsulte  n'est 
pas  des  mieux  démontrées.  Et  fût-elle  réelle,  fÏÏt-elle  indéniable, 
qu'on  serait  encore  autorisé  à  trouver  pour  le  moins  étrange  qu'a- 
près avoir  livré  les  rebelles  au  gouvernement  égyptien,  qu'après 
avoir  reconnu^  et  proclamé  sa  juridiction,  qu'après   avoir  fixé 
dan»  des  documens  diplomatiqueB  et  des  conventioBs  formelles  la 
manière  dont  elle  devrait  s'exercer,  le  gouvernement  anglais  ail 
méconnu  tous  se»  engagemens,  violé  toutes  ses  promesses,  passé 
brutalemc»!  au  travers  de  la  commission  d'enquête  et  de  la  cour 
martiale  organisées  sous  sa  surveillance,  sacrifié  enfin  les  intérêts 
de  la  justice  et  de  l'autorité  du  khédive  aux  décisions  arbitraires 
d'un  soldat. 

La  commismen  d'eiiquête  fonctionnait  cependant  avec  une  régu- 
larité parfaite.  Elle  avait  choisi  peur  lui  servir  de  délégué  et  pour 
jouer  le  rêle  de  ministère  public,  un  fbnctionnaire  d*un  mérite 
inoratesté^,  très  modeste,  très  intelligent,  très  travailleur,  qui  ne 
s'était  jamais  mêlé  à  aucune  intrigue  politique,  Borelli-fiey,  conseil- 
ler et  avocat  du  gouvernement  égyptien  près  des  tribunaux  mixtes. 
Berelli-Bey  jouissait  de  l'estime  unverselle;  tout  le  monde  connais* 
sait  son  dévoùmeat  à  l'Egypte  ;  tout  le  monde  savait  qu'9  n'appor- 
terait dans  le  procès  des  rebelles  d'autre  passion  que  celle  de  la 
vérité.  L'instruction  se  poursuivait  donc  dans  des  conditions  d'im- 
partialité absolue,  Icnrsqu'un  premier  incident  vint  compromettre 
ses  travaux.  Tout  i  coup,  un  avocat  anglais,  H.  Marc  Napier,  envoyé 
de  Londres  pour  la  défense  d'Arabi  et  de  ses  complices  par  M.  Blunt, 
le  chef  de  Tétonnante  mission  arabe  dont  j'ai  parlé  précédem- 
ment, débarqua  au  Caire,  annonçant  qu'il  allait  s'occuper  sans 
relard  de  la.  mission  qui  lui  était  confiée.  De  sou  cêté,  le  colonel 
Wilson,  qui  avait  chaque  jour  de  longs  entretiens  avec  Arabi  dans 
sa  prison,  le  prévint  qu'il  lui  étati  arrive  un  avocat  d'Angleterre,  et 


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l'insubrbction  MILITAIBE  £N  bgypte.  107 

l'engagea  à  écrire  au  président  de  la  commission  d*enquète  pour  le 
prier  de  i^ouloir  aiubtriser  net  avocait  à  œ  mettre  en  communication 
(dimote  «arec  kii.  iG-est  «nisi  que  naqmt  une  nouvelle  question  phis 
^ca^  que  tontes  les  a(iitne&.  Aia^-Paoba  s'opposa  fermellement  à 
i'Bdmsaffloii  d'un  lairooat  ^tanger  et  fit  «marquer  qse  cette  admis- 
sion, iÎBOompatîb)e«vec  toute  eepëee  de  lé^slation  au  inonde,  l'était 
fiqpécialement  avec  la  législation  égyqstienne^  soit  indigène,  soit 
mixte,  surtout  lorsqu'il  s'agissait  de  crimes  idu  genre  de  ceux  qui 
étaient  reppochés  :anx  accusés.  Sir  Edouard  Matot  donna  raison  à 
Aiae-^ad»,'et  télégraphia  dans  ce  sens  à  lord  (Granville.  Huit  ou  dix 
jours  s'écoulèrent  pendant  lesquels  shr  Gbarles  Wilson  garda  une 
attitude  de  Bpiiînx  fort  peu  rassucamte.  Rias-Pacha  croyait  avoir 
triomphé  quand  arriva  «de  Londres  une  dépêche  de  lord  Oranville 
déclarant  que  l'Angleterre  tenait  à  ce  -que  la  défense  des  accusés 
fikt<»mfiée  m  à  des  avocats  choisis  par  les  accusés  eux-^mèmes,  étran- 
gers ou  noa.  »  Les  termes  de  la  dépêche  connne  la  suite  des  négo- 
ciations ont  montré  que  œs  expressions  générales  avaient  un  sens 
tout  particulier  et  qu'elles  voulaient  dire  que  M.  Marc  Papier,  et 
siu'tout  Tavocat  qui  allait  lui  être  adjoint^  M.  Broadiey,  devaient 
avoir  le  fructueux  monopole  de  xette  entreprise  d'un  nouveau  genre. 
Le  gouvernement  égyptien  ne  «e  méprit  pas  -sur  la  portée  de  la 
dépèche  de  lord  Granville,  il  comprit  que  «c'était  la  fm  du  procès, 
fin  ridicule  et  en  dehors  de  toute  convention,  de  tout  principe  de 
justice  et  de  légalité.  Il  protesta  de  toutes  ses  forces  «t  remit  à  sir 
Édonard  Malet  une  noie  énergique  qui  se  terminait  en  ces  termes  : 
«  Le  gouvernement  de  Son  Âkesse  le  khédive  prie  surtout  lord 
Granville  de  vouloir  bien  considérer  que  le  prestige  du  khédive  eft 
l'autorité  de  son  gouvernement  rétablis  au  prix  de  tant  de  sacrifices 
seraient  de  nouveau  compromis  aux  yeux  des  populations,  si  elles 
voyaient  les  autorités  égyptiennes,  en  présence  d'uoe  révolte  sans 
exemple,  désormais  subordonnées  à  une  intervention  qui  se  mani- 
feste en  apparence  su  profitd'un  chef  derebdles,  coupa!ble  de  crimes 
contre  la  personne  du  souverain  et  responsable,  môme  en  admettant 
l'absence  de  toute  coopération  effective,  de  tous  les  désordres,  de 
tous  les  maux  qui  se  sont  amoncelés  depuis  un  an  sur  TÉgypte. 
Les  usages  et  la  libre  application  des  lois  sont  suspendus;  il  en 
résulte  dans  les  esprits  un  doute  déplorable,  des  inquiétudes  qui 
empêchent  la  confiance  de  renaître,  Tordre  de  se  rétablir.  Le  retard 
du  chfttiment  permet  des  incertitudes  sur  l'autorité  effective  de 
Son  Altesse  et  paralyse  l'action  de  son  gouvernement.  Il  est  permis 
de  craindre  que  la  prolongation  d'un  pareil  état  de  choses  n'en- 
traîne encore  des  dangers  plus  graves.  Après  une  instruction  con- 
sciencieuse, dirigée  par  des  hommes  honorables  et  connus,  et  suivie 
en  présence  d'officéersèritanniques  spécialement  délégués,  le  gou- 


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108  RETUE  DES  DEUX  MONDES» 

vernement  de  Son  Altesse  pense  qu'Arabi  et  ses  complices  doivent 
être  conduits  devant  la  cour  martiale  pour  y  entendre  la  lecture  de 
l'acte  d'accusation  et  les  pièces  du  procès»  pour  y  présenter  la 
défense  qu'ils  Jugeront  utile,  par  eux-mêmes  ou  par  des  avocats 
indigènes  librement  choisis  admis  à  conférer  dans  la  prison  avec 
leurs  cliens  et  à  prendre  connaissance  de  toutes  les  pièces  du  pro- 
cès, pour  y  être  ensuite  jugés.  Dans  l'intérêt  d'une  justice  exem- 
plaire que  l'état  du  pays  rend  indispensable,  les  prisonniers  avaient 
été  remis  aux  mains  du  gouvernement.  Au  cas  où,  contre  toute 
attente,  le  gouvernement  de  Sa  Majesté  la  reine  persisterait  dans  la 
pensée  qu'exprime  la  dépêche  de  lord  Granville,  le  gouvernement 
égyptien,  privé  de  l'application  de  ses  lois  et  de  ses  usages,  serait 
dans  l'impossibilité  de  continuer  utilement  les  poursuites  crimi- 
nelles commencées  contre  les  rebelles.  » 

Les  ministres  égyptiens  raisonnaient  fort  bien;  ils  ignoraient  seu- 
lement qu'un  changement  décisif  s'était  produit  dans  la  politique 
anglaise,  qu'on  ne  songeait  plus  à  restaurer  l'autorité  du  khédive, 
qu'on  voulait  au  contraire  l'ébranler,  la  miner,  la  détruire,  pour 
réduire  ce  malheureux  prince  au  rôle  d'un  monarque  indien.  Â  la 
formule  :  L'Kgypte  au  khédive,  avait  succédé  la  formule  :  UÉgypte 
aux  Égyptiens,  c'est-à-dire,  en  termes  plus  francs,  aux  Anglais.  Dès 
lors,  on  était  enchanté  de  faire  naître  des  doutes  sur  l'autorité  du 
khédive  et  de  paralyser  l'action  de  son  gouvernement.  Les  ministres 
égyptiens  avaient  tort  de  croire  en  eux-mêmes;  ils  n'étaient  plus 
les  ministres  de  leur  souverain,  ils  étaient  tout  simplement  les  com- 
mis de  l'Angleterre.  Lord  Granville  répondit  à  leur  note  par  un 
nouveau  télégramme  plus  pressant  encore,  dans  lequel  il  indiquait 
que  toutes  les  objections  tirées  des  règles  et  des  précédens  étaient 
sans  valeur,  car  il  ne  s'agissait  pas  d'appliquer  dans  le  cas  actuel 
la  procédure  égyptienne.  Le  gouvernement  égyptien  répliqua  encore 
une  fois  en  faisant  ressorth*  la  situation  impossible  dans  laquelle  il 
était  placé  et  le  désarroi  qu'allait  répandre  partout  une  décision 
dont  l'effet,  combiné  avec  l'attitude  du  colonel  Wilson,  devait  être 
de  le  discréditer  complètement,  d'apparaître  conmie  une  protection 
accordée  à  ses  ennemis,  enfin  de  le  forcer  à  prendre  la  responsa- 
bilité d'un  procès  et  d'un  jugement  où  on  lui  enlevait  ses  lois,  ses 
juges,  ses  avocats  pour  le  livrer  aux  caprices  d'un  colonel  d'état- 
major  et  d'avocats  étrangers.  Ces  dernièrês  observations  amenèrent 
un  véritable  orage.  Un  jour  qu'on  discutait  en  conseil  des  ministres 
les  formes  suivant  lesquelles  devait  être  conduit  le  procès ,  sir 
Edouard  Malet,  pressé  par  un  dernier  télégramme  de  lord  Gran- 
ville, se  rendit  au  ministère  des  affaires  étrangères,  où  se  tenait  le 
conseil,  fit  appeler  Ghérif-Pacha,  et  lui  déclara  sèchement,  dans 
un  entretien  qui  ne  dura  pas  plus  de  cinq  minutes^  que  le  temps 


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l'insurrection  militaire  en  Egypte.  IO9 

des  hésitations  et  des  désobéissances  étdt  passé,  qu'il  devait  avoir 
compris  que  lord  Granville  avait  ses  raisons  pour  insister  comme  il 
faisût,  qu'il  serait  aussi  dangereux  qu'inutile  de  poursuivre  la 
résistance,  qu'on  ne  s'exposerait  pas  seulement^  en  y  persistant,  à 
une  question  de  cabinet,  mais  que  la  couronne  du  khédive  elle- 
même  serait  menacée  et  qu'il  n'en  répondrait  pas  huit  jours  si, 
séance  tenante,  les  exigences  anglaises  n'étaient  point  acceptées.  Sur 
ce,  sir  Edouard  Ualet  prit  son  chapeau,  laissant  Chérif  terrifié.  Que 
pouvait  faire  le  conseil  des  ministres?  Se  soumettre  ou  se  démettre. 
Il  eut  le  tort  de  se  soumettre.  Le  soir  même,  les  arrangemens  récla- 
més par  sir  Edouard  llalet  furent  signés.  Le  procès  d'Arabi  se  trou- 
'  vait  virtuellement  fini. 

Mais,  à  la  place  d'un  procès  allait  se  dérouler  la  plus  étonnante 
et  la  plus  imprévue  des  comédies  judiciaires.  Il  est  difficile  de  se 
rendre  compte  des  raisons  particulières  pour  lesquelles,  au  dire  de 
sir  Edouard  Malet,  lord  GranviUe  avait  du  insister  si  énergiquement 
sur  l'acceptation  par  le  gouvernement  égyptien  d'avocats  anglais. 
En  Egypte,  les  avocats  indigènes  ne  manquent  pas  ;  beaucoup  ont 
fait  leur  droit  à  Paris  ou  à  Londres,  et  il  était  assurément  fort 
étrange  de  les  voir  récuser,  par  qui?  Par  Arabi,  par  le  chef  du  parti 
national,  par  l'homme  qui,  peu  de  jours  auparavant,  prétendait 
chasser  tous  [les  Européens  de  l'Egypte,  et  trouver  parmi  ses  com- 
patriotes, non-seulement  des  avocats,  mais  des  juges,  mais  des 
administrateurs,  mais  des  poUtiques  d'une  intelligence  et  d'une 
probité  absolues.  Cependant,  même  en  repoussant  les  indigènes,  on 
pouvait  se  procurer  en  Egypte,  dans  le  barreau  des  tribunaux  de  la 
réforme,  des  défenseurs  dignes  de  prendre  en  main  la  cause  des 
rebelles  !  Connaissant  la  langue,  les  mœurs  et  les  lois  du  pays,  ils 
auraient  offert  des  garanties  qu'à  coup  sûr  les  étrangers  imposés 
par  lord  Granville  ne  présentaient  pas.  D'où  venaient  ces  étrangers 
et  qu'étaient-ils?  On  n'avait  pas  le  droit  de  dire  qu'ils  avaient 
été  librement  et  spontanément  choisis  par  les  accusés,  puisque 
c'était  M.  Blunt  qui  les  avait  envoyés  en  Egypte.   Or  j'ai  déjà 
expliqué  le  rôle  joué  par  M.  Blunt  auprès  d'Arabi.  Personne  n'avait 
contribué  autant  que  lui  à  lancer  les  colonels  dans  la  révolte, 
personne  n'avait  rempli  auprès  d'eux  une  mission  plus  équivoque. 
Lorsqu'il  était  venu  une  première  fois  au  Caire,  il  prétendait  y  arri- 
ver sous  la  protection  ou  du  moins  avec  la  connivence  du  foreign 
office.  Plus  tard  on  l'avait  désavoué  ;  mais  n'était-il  pas  pour  le 
moins  surprenant  qu'après  s'être  aussi  hautement  séparé  de  lui,  on 
mit  tant  d'ardeur  à  soutenir  ses  avocats?  Les  Égyptiens,  qui  cher- 
chent partout  des  dessous  de  cartes,  en  ont  conclu  qu'on  était  obligé 
de  servir  M.  Blunt,  parce  qu'autrefois  on  s'était  trop  servi  de  lui. 
Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  de  loin  il  a  dirigé  le  procès  d'Arabi. 


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110  REVUE  DBS  DEUX   MOIIDES. 

Les  avocate  choisis  par  lui  étaient  d'abond  M«  Marc  Napier^  puis^ 
M.  BroMHey^  un  avocat  tunisien  que  la  canpftgne  française  av^ii 
mis  en  évîdeiiceé  De  H.  Marc  Napier  il  o'y  a  pas  grand'cbo^e  à  4àrt. 
Homme  très  simple  et  très  convaincu,  un  peu  r^eur,  parFaitement 
crédule»  il  s'est  ;sérieuâement  imaginé  défendre  en  Arahi  un  aéras 
et  une  victime.  îi.  Broadley^  on  peut  l'affirmer  sans  •crainte  de 
se  tromper,  n'a  jamais  partagé  une  pareille  ill'usion  ;  très  différent 
de  son  collègae,  il  n'a  vu  dans  le  procès  d'Ârabi^qu'une  affaire  reten- 
tissante qui  devait  ajouter  encore  aux  bénéûces  variés  que  la  Tuni- 
sie  lui  «vak  rapportées.  Profondément  obscur  jusqu'au  commence* 
ment  des  hostilités -entre  la  France  et  le  bty^  il  avait  tnNrvé  le  moyen 
de  se  faire  en  peu  de  mois  une  véritable  réputation*  A  la  suite  d'une 
carrière  agitée,  Tunis  avait  été  pour  lui  un  lieu  de  repos;  il  leU«ns- 
forma  subitement  eu  théâlre  à  grand  orchestre»  d'où  les  éclats  de 
sa  voix  et  de  sa  plume  parvenaient  à  toute  l'Europe*  Son  talent 
mordant,  sa  verve  caustique*  son  esprit  plein  d'audaoe  et  de  fantai- 
sie, son  absence  absolue  de  scrupules  le  servirent  admirablement. 
Avocat  de  Lévy,  le  protégé  anglais  qui  disputait  à  une  compagnie 
française  la  propriété  de  l'Ënfida^  il  se  chargea  en  outre  d'être  le 
conseiller  du  bey  et  le  correspondant  du  Timeê  pendant  la  guerre; 
il  fit  des  plaidoyers  pour  son  clieoC,  des  protestations  pour  Mohamed* 
es-Sadok,  des  dépèches  pour  son  journal.  C'est  à  M.  Roustan  qu'il 
s'attaqua  surtout,  dirigeant  contre  notre  ministre  unu  camj^ne  de 
diffamation  dont  les  radicaux  français  lui  ont  emprunté  plus  tardées 
injustifiables manneuvres.  L'événement  lui  donna  tort;  TEinfida  resta 
à  la  compagnie  française,  la  Tunisie  passa  sous  la  domination  de 
la  France.  M«  Broadiey  s'en  veagea  avec  éclat  daas  les  colonnes 
du  Times,  et  dans  les  pages  piquantes,  calomnieuses,  mais  prodi- 
gieusement intéressantes  d'un  livre  qu'il  intitula,  par  un  dernier 
trait  d'ironie  et  de  malice  :  ihe  Last  Punie  War.  C'était  de  sou  côté 
et  du  côté  de  ses  amis  et  protégés  que  la  bonne  foi  panique  avait 
surtout  brillé.  Mais  la  Tunisie  était  épuisée,  même  à  cet  égard« 
L'Egypte  s'offrit  immédiatement  à  AL  Broadiey  comme  champ  de 
bataille  pour  des  luttes  nouvelles.  J'ignore  pourquoi  le  choix  de 
M.  Blunt  ton^a  sur  lui  et  quelles  qualités  le  désiguërent  à  Tattett- 
tion  du  protecteur  d'ArabL  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  nul  n* était 
plus  capable  que  lui  de  mener  à  bonne  fin,  avec  une  verve  endia- 
blée, un  entrain  merveilleux,  un  amour  instinctif  du  bruit,  une 
habiturle  invétérée  du  scandale,  un  dédain  profond  des  critiques, 
une  débinvolture  invraisemblable,  la  parodie  judiciaire  qui  allait  se 
ji.M  r  au  Caire  et  aboutir  au  pins  extraordinaire  des  dénoûmeiB. 
\)H  l'amvée  de  M.  Broadiey,  un  changement  complet  s'opéra 
dan<  la  marche  du  procès  et  dans  l'attitude  des  accusés.  Ces 
deruietls,  je  l'ai  dit,  poussaient  an  plus  haut  degré  la  bassesse  et 


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L'iNSCMKBGTKm  lOUTAIRE  EN  EGYPTE.  lil 

fbnmilîatioD;  ils  se  reconMissuent  coupables;  ils  imaieftt  des 
aveux;  ils  inploraient  la  «Wmenoe  de  leur  «Mnpwaiii,  A  peine 
M.  Brotdley  tes  ^ut-il  entretenus  qu'une  tpansformatHin  radicale 
apparut  eu  eux.  Les  uns  devioreoFt  arfogans,  d'autres  cyniques,  plu- 
sieurs retirèrent  les  «veux  déjà  faits,  aucun  n'en  fit  de  nouifMui; 
mais  comme  il  fallait  bien  expliquer  une  réyolution  aussi  subite,  il 
fot  immédiatement  convenu  qu'on  avait  soumis  les  rebelles  dans  la 
prison  aux  plus  odieux  trahemens  et  que,  aous  la  violente  pression 
des  sbires  du  khédive,  ils  avaient  perdu  la  direction  d'eux-mêmes 
et  s'étaient  Uvrés  sans  défense  à  leurs  aecusatenrs.  Sir  €barles  Wil- 
son  fut  la  dupe  complaisante  <le  cette  première  bouffonnerie.  On  le 
vit  arriver  un  jour  au  ministère  plein  d'une  juste  indignation,  a  Eh 
quoi!  dit-il,  vous avies  premis  que  les  accusés  ne  seraient  pas  sou- 
WÊàs  à  ia  torture  et  vous  leur  en  infligée  une  d'atroce  :  vous  les  pri- 
vez de  sommeil  1  Toutes  les  nuits  vos  soldats  marchent  dans  les  cor- 
ridors de  la  prison  avec  de  gros  aouUers  qni  font  un  bruit  énorme 
et  qui  empêchent  tout  le  monde  de  dormb.  Gomment  voulez-vous 
qu'après  cela  les  acewés  aient  des  idées  nettes,  et  puissent  se  défendre 
avec  fruit?  »  Le  soir  même  les  soldats  recevaient  des  pantoufles  et 
im  leur  donnait  l'ordre  de  marcher  à  petits  pas.  Le  lendemain,  sir 
Charles  Wilson  revient  au  ministère  :  «  Cest  toujours  la  même  chose  ! 
Àrebi  ne  peut  dormir.  U  est  dans  «ne  cellule  basse,  froide,  humide, 
où  sa  santé  court  les  {4os  grands  risques.  »  Le  soir  même,  Arabi  était 
transporté  dans  une  -eelhile  élevée,  dMiude,  spacieuse,  d^^  de  lui. 
Le  lendemain.sir  Charles  Wilson  revient  au  minbtère:  m  Vous  feignez 
4'obtempirer  à  mes  recommandations  et  votre  conduite  ne  change 
pas.  Le  matelas  d' Arabi  est  tellement  dur  qu'il  ne  peut  s'y  coucher.  » 
Le  soir  même,  le  plus  moelleux  des  matelas  de  laine  était  transporté 
4ms  le  lit  d' Arabi.  Le  lendemain,  sir  Charies  Wilson  revient  au  minis- 
tère: u  Le  matelas  est  bon,  mais  Arabi  n'a  pas  de  moustiquaire.  Les 
moustiques  qui  bourdonnent  toute  la  nuit  autour  de  sa  tête  l'erapê- 
ebent  de  recueillir  ses  idées  et  de  préparer  sa  défense.  »  Le  soir  même, 
Arabi  avait  une  moustiquan^.  Le  lendemain  sir  Charles  Wilson  revient 
au  ministère:  «  0ht  pour  le  coup,  la  préméditation  est  évidente!  Vous 
ne  voulez  donc  à  aucun  prix  qu'ArabipuissedormirfSamoustiquaire 
est  trouée  et  les  moustiques  y  pénètrent  plus  aisément quedans  la  cel- 
lule elle-même.  »  On  changea  la  moustîquure.  Le  lendemain,  sir 
Charles  Wilson  revient  au  ministère  :  «  Vous  comprenez,  Arabi  est  bien 
seul  I  U  faudriût  que  sa  femme  le  vit  quelquefois,  ce  serait  pour  lui 
un  soulagement  et  une  consolation.  Cest  encore  une  sorte  de  torture 
que  de  le  priver  de  tous  les  charmes  de  son  intérieur.  »  Le  soir 
même,  la  femme  d' Arabi  pénétrait  dans  la  cellule  du  prisonnier.  Là 
s'arrête  l'histoire.  Sir  Charles  Wilson  ne  revint  plus  au  ministère 
pour  se  plaindre  du  sort  d*  Arabi.  Pourtant  la  légrâde  raconte  que  le 


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112  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

brare  colonel  trouvait  en  somme  peu  juste  qu'Ârabi,  outre  sa  femme, 
n'eût  point  son  harem  tout  entier,  puisque  telles  sont  les  mœurs  de 
rOrient;  mais  le  cant  britannique  l'a  toujours  retenu,  et  jamais  il 
n'a  osé  all^  au  ministère  pour  faire  une  réclamation  qui  aurait  fait 
rougir  les  ladîcs  anglaises  réunies  en  si  grand  nombre  au  Caire,  à 
quelques  pas  de  la  prison  d'Arabi. 

Voilà  par  quelles  petites  scènes  comiques  M.  Broadley  préludait 
au  dénoûment  fantastique  du  procès  dont  il  était  l'avocat.  En  môme 
temps,  il  exigeait  pour  lui-même  le  droit  de  pénétrer  dans  la  cel- 
lule de  tous  les  accusés,  sans  distinction,  même  de  ceux  qui  n'étaient 
en  rien  ses  cliens.  Il  est  vrai  que  beaucoup  l'étaient  sans  le  savoir 
et,  partant,  sans  le  vouloir.  Si  l'un  d'eux  parlait  de  choisir  un  autre 
avocat  ou  de  n'en  avoir  aucun,  aussitôt  on  faisait  des  remontrances 
au  gouvernement  égyptien,  on  lui  déclarait  que  c'était  sans  nul 
doute  grâce  à  ses  intrigues  que  M.  Broadley  n'était  pas  accepté,  et 
on  le  menaçait  de  l'en  punir  sévèrement.  M.  Broadley  et  sir  Charles 
Wilson  étaient  sans  cesse  dans  la  prison;  ils  allaient  d'un  rebelle  à 
l'autre,  ils  servaient  d'intermédiaires  et  établissaient  des  commu- 
nications entre  eux.  De  plus,  ils  assistaient  aux  séances  de  la  com- 
mission d'enquête  sur  laquelle  ils  exerçaient  une  surveillance  con- 
stante. Hais  ils  avaient  beau  s'employer  à  prouver  l'innocence 
d'Arabi  et  de  ses  complices,  la  tâche  était  au-dessus  de  leurs  inven- 
tions les  plus  surprenantes.  Les  dépositions  étaient  unanimes,  les 
témoignages  écrasans.  Les  accusés  eux-mêmes  ne  plaidaient  guère 
que  la  circonstance  atténuante  de  la  terreur.  «  J*ai  eu  peur  de  la 
prison,  disait  Toulba.  —  Et  moi  aussi',  disait  Mahmoud- Fhemy. 
—  J'ai  craint  d'être  assassiné,  disait  Mahmoud-Samy. — J'ai  obéi  par 
crainte  à  la  nation,  à  la  chambre  des  notables  et  au  conseil  Or6, 
disait  Arabi.  »  Même  sous  l'énergique  impulsion  de  M.  Broadley  et 
au  milieu  des  douceurs  d'une  existence  supérieurement  préparée  par 
sir  Charles  Wilson,  les  rebelles  ne  trouvaient  ni  courage  pour  avouer 
leur  crime,  ni  grandeur  d'âme  pour  s'en  faire  un  titre  de  gloire, 
ni  intelligence  pour  se  sauver.  A  mesure  que  s'achevait  l'enquête, 
les  conclusions  en  devenaient  plus  certaines.  A  l'unanimité,  la  com- 
mission reconnut  les  accusés  coupables  du  crime  de  complicité 
.  dans  le  massacre  du  11  juin  et  dans  l'incendie  et  le  pillage  d'Alexan- 
drie. Elle  alla  plus  loin  encore,  car  elle  déclara  qu'ils  avaient  essayé 
d'attenter  à  la  vie  du  khédive.  6orelii*Bey,  agissant  comme  avocat 
de  la  couronne,  fut  chargé  de  résumer  ses  décisions  dans  des  rap- 
ports et  des  notes  devant  servir  plus  tard  à  dresser  les  actes  d'accu- 
sation. On  soumit  le  tout  au  conseil  des  ministres,  qui,  après  avoir 
écarté  la  tentative  d'assassinat  contre  le  khédive,  décida  que  tous 
les  autres  chefs  d'accusation  seraient  soutenus  devant  la  cour  mar- 
tialei  11  était  donc  évident  que,  malgré  l'humour  de  M.  Broadley  et 


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l'INSUBBEGTION  UlUTAIRE  EN  EGYPTE.  113 

la  bonne  Tolonté  de  sir  Charles  Wilson,  le  procès  allait  s'engager 
sérieusement  et  qu'on  ne  pourrait  sauter  Ârabi  sans  un  déni  de  jus« 
tice  qui  éclaterait  à  tous  les  yeux. 

Or,  c'est  ce  que  l'état  de  l'opinion  publique  en  Angleterre  ren- 
dait singulièrement  dangereux.  Dès  les  premiers  jours,  M.  Broad- 
ley,  qui  est  aussi  journaliste  qu'avocat,  qui  n'est  jnôme  connu 
CODune  avocat  que  depuis  qu'il  est  journaliste,  avait  compris  que 
c'était  à  Londres,  non  au  Caire,  qu'il  fallait  plaider  la  cause  d' Arabi» 
Il  avait  donc  réuni  autour  de  lui  tous  les  reporters  de  la  presse 
anglaise,  fort  nombreux  naturellement  en  Egypte,  il  leur  avait  livré 
un  à  un  tous  ses  moyens  de  défense  sans  leur  faire  connaître,  bien 
entendu,  combien  ils  étaient  faibles,  il  les  avait  séduits  par  cet 
appât  des  nouvelles  et  des  scandales  auxquels  ceux-ci  résistent  si 
difficilement,  il  leur  avait  fait  entreprendre  en  faveur  de  son  client 
une  campagne  de  dépêches  et  de  correspondances  dont  l'effet  en 
Angleterre  ne  pouvait  manquer  d*être  considérable.  Tantôt  il  laissait 
entrevoir  que  le  procès  d' Arabi  serait  une  grande  cause  politique 
.  dans  laquelle  le  sultan  se  trouverait  compromis,  ce  qui  risquait  de 
porter  aux  intérêts  de  l'Angleterre  un  sérieux  dommage.  Tant  pis  1 
pour  sauver  Arabi,  tout  était  bon.  Il  avait  les  mains  pleines  de 
pièces  compromettantes  qu'il  ne  montrait  jamais,  et  non  sans  cause, 
mais  dont  il  parlait  tellement  que  tout  le  monde  finissait  par  y 
croire.  Tantôt  c'était  le  khédive  qu'il  prétendait  accabler  souis  des 
témoignages  écrasans.  Puis  il  célébrait  Arabi;  il  promettait  aux 
reporters,  ses  amis,  de  les  introduire  auprès  du  héros;  il  leur 
en  faisait  un  portrait  pittoresque  et  attendrissant.  Arabi,  grand 
patriote  fourvoyé,  n'avût-il  point  d'ailleurs  ouvert  les  voies  à 
l'Angleterre,  ne  lui  avait-il  pas  livré  l'Egypte,  ne  lui  avaii-il  pas 
appris,  avec  la  formule  du  parti  national,  le  moyen  d'assimiler  len- 
tement le  pays  et  d'en  expulser  tous  les  étrangers?  Émus  par  ses 
discours,  intéressés  par  ses  révélations ,  comprenant  à  demi-mot 
ses  insinuations,  les  reporters  anglais  adressaient  immédiatement 
à  leurs  journaux  des  nouvelles  fantastiques  et  des  renseîgnemens 
étonnans.  Sur  ces  informations  trompeuses,  l'Angleterre  tout  entière 
s'éprenait  d'un  bel  enthousiasme  pour  le  héros  vaincu  dont  elle 
avait  pris  la  place  au  Caire.  Nulle  nation  n'est  plus  sujette  qu'elle 
à  ces  mouvemens  d'opinion  ;  seulement  ils  ne  se  produisent  chez 
elle  qu'à  bon  escient  et  quand  ils  sont  utiles.  Tandis  que  les  Fran- 
çais, tandis  que  les  Italiens  avaient  admiré  à  contre  sens  Arabi  au 
moment  où  il  pouvait  faire  quelque  illusion,  et  avaient  sacrifié  à 
ce  culte  ridicule  les  intérêts  les  plus  évidens  de  leur  politique,  c'est 
brsqu' Arabi  n'a  plus  eu  aucun  prestige,  mais  lorsqu'il  y  a  eu  réelle- 
ment profit  pour  eux  à  le  trouver  sublime,  que  les  Anglais  ont  créé 

Ton  Ltx.  —  18S3.  8 


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lli  HBVDB  DBB  DE0X  MONDES. 

une  légende  autew  de  son  nom.  Asgfsrément  M.  Broadiey  a  tra- 
yaiflé  nrieiix  que  personne  à  l' élaboration  de  cette  légende.  Non- 
seulement  il  a  aiguisé  la  plume  de  toirs  les  journalistes  qni  se 
pressaient  autour  de  lui,  maïs  hii-méme,  oid)Hant  la  discrétion  qui 
lui  convenait  comme  avocat,  il  a  écrit  de  longs  artîcles^  en  Thonneur 
de  son  client.  L'opinioa  publique,  chauffée  &  bkmc,  est  devenue 
irrésistîUe.  Le  nnaiatère  anglais  n'avait  Mtefme  envie  de  lui  résis- 
ter; mais,  l'eût-il  Touhi,  il  n'aurait  pu  le*  faire  sans  dan^g^. 

in. 

L'enquête  judiciaire  s'achevait  tranquittemeiit  au  Caire,  et  cba- 
cun  croyait,  sur  la  foi  de  tout  ce  qui  «vail  été  dit  jusque-là,  qu'on 
allait  assister  à  une  a  cross^^xarmination  »  el  jouir  de  toutes  les 
beautés  judiciaires  du  régime  anglais,  qciand,  tout  à  coup,  le  3  dé- 
cembre au  matin,  le  bruit  se  répandit  dans  la  ville  qu'Arabi  avait 
été  jugé,  qu'il  s'était  reconnu  coupable  de  rébellion,  et  que  les 
autres  chefs  d'accusation  avaient  été  écartés.  Personne  ne  voulut  y 
croire;  il  s'agissait  évidemment  d'une  simple  mystification.  Les 
Anglais  n'avaient-ils  pas  réclamé  sans  cesse  qu€f  le  procès  fTit  publie, 
qu'il  se  fit  au  grand  jour  et  avec  éclat?  N^avaiait-ils  pas  exigé  que 
les  accusés  fussent  jugés  sur  les  crimes  de  droit  commun,  non  sur 
celui  de  rébellion?  Évidemment,  c'était  une  mauvaise  plaisanterie 
de  soutenir  qu'ils  eussent  terminé  par  surprise,  dans  le  secret  le 
plus  profond,  une  affaire  pour  laquelle  ils  avaient  tenu  à  prendre 
de! si  sérieuses  garanties  contre  la  précipitation  et  les  manœuvres 
obscures  dés  indigènes.  Cependant  il  fallut  bien  se  rendre  à  Tévi- 
dence  lorsque,  quelques  heures  après,  la  vérité  tout  entière  fut  con- 
nue. Yoid  œqui  s'était  passé.  Transformant  officiellement  le  rMe 
de  sir  Charles  Wiison,  et  de  isimple  témoin  de  l'enquête  faisant  de 
lui  le  véritable,  l'unique  juge  d'instruction, — ce  qui  était  cwitraire  à 
tous  les  arran^emens,  à  toutes  les  conventions  passées  avec  le  gou- 
vernement égyptien,  —  lord  Doflerin  avait  chargé  le  coïonel  de  don- 
ner son  opinion  sur  la  culpabilité  d'Arabi.  Naturellement  sir  Charles 
Wiison  déclara  que  jamais  homme  n'avait  été  plus  innocent  et  qu'il 
était  impossible  de  le  poursuivre  pour  aucim  autre  erime  que  celui 
de  rébellion.  L'examen  le  plus  sérieux  ne  lui  avait  fait  découvrir  sur 
les  mains  aucune  trace  de  sang  ou  de  fumée.  Dès  lors  la  décision,  si 
compétente  et  si  importante,  de  sir  Charles  Wiison,  dut  prévaloir 
contre  les  conclusions  de  la  commission  d'enquête,  de  son  délégué 
et  du  cabinet.  Elle  supprima  d'un  seul  coup  Tinstruction  judiciaire 
cl  le  jugement,  devenus  inutiles.  Il  fut  décidé  que,  puisque  telle 
était  l'opinion  de  sir  Charles  Wiison,  on  écarterait  du  procès  d'Arabi 


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L'iNSUBBEGTIOff  MIUTABU  EN   EGYPTE.  115 

les  mmcB  d'isflftssnist  et  d'inceBdœ,  qu'on  ne  ratMidraôt  ijue 
txim  de  réiiélMm,  «qn'Ânibi  se  neoonntthnBt  coupable,  «qu^il  «mit 
condamné  à  i»ort  sarvaRt  les  ppesoniptioDS  du  code  pén^  militaine 
ottopian,  puis  gracié  saivaat  la  vohmté  formelle  de  l'Anglet^irfu 
H.  Broadley  accepta  avec  joie  cette  «naniëre  de  procéder.  Araèi  se 
montra  plus  méfiant  :  il  refusa  de  se  reconnaître  coupable  avant  que 
le  khédive  eût  signé  le  décret  commuant  sa  peine  en  exil.  Il  fallut 
en  passer  par  ce  qu'il  voulait.  Vingt-quatre  heures  avant  la  signa- 
ture du  jugement*  le  décret  de  commutation  fut  signé  par  le  khé- 
dive. Ârabi  alors  consentit  à  s'avouer  rebelle  et,  à  son  tour,  il 
signa  une  déclaration  reconnaissant  sa  culpabilité  à  cet  égard.  Les 
trucs  étaient  prêts,  la  comédie  pouvait  commencer;  il  convenait 
néanmoins  d*avoir  tm  public  restreint  et  choisi.  Cest  tout  à  fait  par 
hasard  et  grâce  à  une  indiscrétion  que  f  en  ai  été  prévenu,  pour 
mon  compte,  et  que  j'ai  pu  y  arriver  en  intrus.  «  Vous  comprenez, 
m'avait-on  dit,  le  procès  «est  public,  mais  il  faut  qu'il  n'y  ait  per- 
sonne. » 

Et  il  n'y  a  eu  personne,  en  effet.  Quand  j'ai  pénétré  dans  la  salle, 
vers  neuf  heures  du  matin ,  elle  ne  contenait  qu'une  dizaine  de 
journalistes  anglais  et  quelques  oflBciers.  Un  quart  dTieure  après, 
la  cour  entra  en  séance.  Xe  siège  du  nnnîstère  public  était  vide, 
Boreîli-Bey  ayant  refusé  de  jouer  un  rôle  dans  une  pareille  paro- 
die judiciaire;  le  général  commandant  le  Caire,  sn-  ArdhibaM  AH- 
son,  s*y  assit;  en  face  de  hii  se  tenait  sir  Charles  Wilson.  Arabi 
vînt  prendre  place  "presque  à  côté  de  ce  dernier.  Quoique  je  Teusse 
beaucoup  vu  à  l'époque  de  son  triomphe,  j'ai  eu  de  la  peine  à  le 
reconnaître.  Jadis  son  regard  hautain ,  son  -visage  méprisant  ne 
manquaient  pas  rf*une  certaine  énergie  brutale;  mais,  combien  ses 
malheurs  avaierrt  abattu  sa  fierté  I  Très  négligé  dans  sa  tenue.  Têtu 
d'un  mauvais  pardessus,  le  col  entouré  d'un  foulard  à  peine  blanc, 
l'œil  terne,  la  barbe  incirtte  et  blanchie,  les  deux  mains  jointes  sur 
l'estomac,  il  gardait  l'attitude  inerte  et  passive  du  fellah  résigné  à 
l'esclavage.  Au-dessous  de  lui  ses  avocats,  dont  la  physionomie 
contrastait  singulièneifieAt  avec  la  .sienne,  étaient  le  point  de  mire 
de  toute  la  salle*  P(»tant  l'un  et  i'wtre  la  perruque  poudrée  et  le 
petit  manteau  court  des  avocats  anglais,  leur  air  de  triomphe  était 
des  plus  jiéjoais6ans.  Seulement  M.  Uarc  ^pier,  petit ,  maigre, 
pâb ,  Immebile ,  isoiiriait  avec  Ja  satisfactioa  du  devoir  accompli, 
tandis  que  M.  Broadley,  grand,  .gros,  haut  en  couleur,  la  figure 
épanouie,  sans  cesse  en  mouvement  et  en  action,  semblait  se  mo- 
^er  ouvertement  de  la  cour,  de  l'assemblée,  d* Arabi  et  de  lui- 
mêoie. —  La  séance  commence  -à  uisuf  heures  un  quart.  Le  prési- 
dent, Raouf-Pacha,  prend  la  parole  et  dit  4  Arabi  : 


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116  IftEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Ahmed  Arabi-Pacha,  vous  êtes  accusé  devant  cette  cour,  d'après 
l'instruction  de  la  commission  d'enquête,  du  crime  de  rébellion  contre 
Son  Altesse  le  khévive,  crime  prévu  par  les  articles  92  du  code  mili- 
taire ottoman  et  59  du  code  pénal  ottoman.  Étes-vous  coupable  ou  ne 
Têtes-Yous  pas  du  crime  dont  vous  êtes  accusé? 

M.  Broadley  saisit  Arabi  par  la  manche  et  l'oblige  à  se  lever. 
Puis  il  déclare,  en  quelques  mots  français,  qu'Arabi,  sur  le  conseil 
de  ses  avocats,  se  reconnaît  coupable  du  crime  qui  lui  est  imputé. 
Il  passe  la  déclaration  d' Arabi  à  ce  sujet.  En  voici  la  traduction  : 

Spontanément,  et  d'après  l'avis  qui  m'a  été  donné  par  mon  défen- 
seur, je  me  reconnais  coupable  du  crime  dont  vous  venez  de  me  lire 
renonciation. 

Signé  :  Ahmed-Arau,  l'Égyptien. 

La  séance  est  levée  !  Avant  de  partir,  Arabi  reçoit  les  félicitations 
des  journalistes  anglais  qui  se  pressent  autour  de  lui,  qui  se  font 
présenter  à  lui  par  M.  Broadley.  Il  les  accueille  en  souriant  et 
daigne  parfois  leur  tendre  la  main.  A  trois  heures  de  Taprës-midi 
devait  avoir,  lieu  la  lecture  de  la  sentence.  Cette  fois ,  l'affluence 
était  considérable,  la  ville  entière  ayant  été  prévenue.  La  salle 
d'audience,  dressée  dans  la  prison  elle-même,  ne  pouvait  contenir 
la  foule  des  curieux.  A  quelques  pas  d' Arabi,  une  miss  anglaiseï 
fort  bien  vêtue,  tenait  à  la  main  un  grand  bouquet  de  roses.  La 
cour  entre  en  séauce;  tout  le  monde  se  lève,  formalité  à  laquelle  on 
n'avait  pas  songé  le  matin.  Quelques  formalistes  remarquent  que  les 
avocats  sortent  bras  dessus  bras  dessous  de  la  salle  des  délibéra- 
tions avec  les  juges.  Le  président  remet  au  greffier  le  prononcé  du 
jugement;  celui-ci  en  donne  lecture.  En  voici  la  traduction  : 

Considérant  qu'Ahmed  Arabi-Pacha  a  reconnu  avoir  commis  le  crime 
de  rébellion,  crime  prévu  par  l'article  92  du  code  militaire  ottoman  et 
l'article  59  du  code  pénal  ottoman  ; 

Considérant  qu'à  la  suite  de  cet  aveu,  il  ne  reste  plus  à  la  cour  qu'à 
appliquer  les  articles  92  du  code  militaire  et  59  du  code  pénal,  déjà 
cités,  qui  punissent  le  crime  de  rébellion  de  la  peine  de  mort  ; 

Pour  ces  motifs,  la  cour,  à  l'unanimité,  condamne  Ahmed  Arabi  à 
la  peine  de  mort  pour  le  crime  de  rébellion  contre  Son  Altesse  le 
khédive  par  appUcation  des  articles  92  du  code  militaire  ottoman  et 
59  du  code  pénal  ottoman. 


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l'insurrection  militaire  en  Egypte.  117 

Ordonne  que  le  présent  jugement  soit  soumis  à  la  sanction  de  Son 
Altesse  le  khédive. 

Signé:  Raouf-Pacha. 

Dès  que  le  jugement  est  lu ,  le  président  passe  au  greffier  un 
second  document.  C'est  le  décret  de  grâce  et  de  commutation.  En 
voici  également  la  traduction  : 

Considérant  qu'Ahmed  Arabi  a  été  condamné  à  mort  par  jugement 
de  la  cour  martiale,  en  date  du  3  décembre  et  par  application  des  arti* 
clés  92  du  code  militaire  ottoman  et  59  du  code  pénal  ottoman; 

Considérant  qu'il  y  a  lieu,  pour  des  motifs  à  nous  personnels, 
d'exercer  à  l'endroit  dudit  Ahmed  Arabi  le  droit  de  grâce  qui  nous 
appartient  spécialement. 

Avons  décrété  et  décrétons  ce  qui  suit  : 

1.  —  La  peiae  de  mort  prononcée  contre  Ahmed  Arabi  est  commuée 
en  exil  perpétuel  hors  de  l'Egypte  et  de  ses  dépendances  ; 

2.  —  Cette  grâce  n'aura  nul  effet  et  ledit  Ahmed  Arabi  sera  pas- 
sible de  la  peine  de  mort  s'il  rentre  en  Egypte  ou  ses  dépendances  ; 
.  3.  —  Nos  mioistres  de  l'intérieur  et  de  la  guerre  et  de  la  marine 
sont  chargés,  chacun  en  ce  qui  le  concerne,  de  l'exécution  du  présent 
décret. 

Signé  :  Méhémet  Tewfik. 

La  séance  est  levée;  elle  avait  duré  dix  minutes,  montre  en 
main,  comme  celle  du  matin.  Une  nouvelle  ovation  se  fait  autour 
d'Arid)i.  La  miss  anglaise  tend  son  bouquet  à  M.  Napier,  qui  le 
passe  au  héros.  Celui-ci  rougit,  quelques  murmures  s'élèvent.  Hais 
c'est  plusieurs  jours  après  seulement  que  l'imprudente  femme 
reçut  la  punition  de  sa  ridicule  et  odieuse  manifestation.  Une  caisse 
lui  arrive  d'Alexandrie;  elle  l'ouvre  avec  précaution;  l'intérieur  en 
était  tout  blanc,  avec  des  larmes  noires;  il  contenait  une  grande 
couronne  de  cimetière  sur  les  rubans  de  laquelle  on  lisait  :  «  Hom- 
mage des  amis  et  des  parens  des  malheureuses  victimes  assassinées 
le  11  juin  et  le  12  juillet  à  Alexandrie.  »  —  Suivait  une  liste  de 
noms  d'une  efiTrayante  longueur. 

L'impression  produite  en  Egypte  par  ce  dénoùment  prodigieux 
du  procès  d' Arabi  a  été  immense.  Je  n'ai  jamais  assisté  dans  ce 
pays  à  une  pareille  émotion.  Au  sortir  de  l'audience,  les  membres 
de  la  cour  martiale  fuyaient  les  uns  en  voiture,  les  autres  sur  de 
simples  ânes,  avec  leurs  costumes  chamarrés  d'or  pour  éviter  toute 


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118  AEVU6  UBS  DEUX  IfONIMS* 

conyerstiioib  ie  pus  cepraidant  en  saisir  un  an  passage  :  «  Laissez- 
moi  partir»  me  dit-il  ;  ma  barbe  blanche  n'aurait  jamais  dû  être 
exposée  à  cette  dernière  souillure.  »  Dans  la  foule  on  se  livrait  aux 
conversations  les  plus  étranges.  Tout  le  monde  disait  :  «  Est-ce  donc 
là  la  justice  de  l'Occident?  Dans  ce  cas,  qu'on  nous  permette  de 
garder  la  nôtrel  »  L'imagination  orientale  se  donnant  carrière,  cha- 
cun déclarait  qu'Arabi  venait  de  recevoir  des  Anglais  le  prix  des 
services  qu'il  leur  avait  rendus.  On  en  concluait  que  Faccord  entre 
le  dictateur  égyptien  et  ses  vainqueurs  datait  de  longue  date. 
Comment  expliquer  sans  cela  cette  phrase  extraordinaire  du  décret 
de  commutation.  «  Considérant,  pour  des  motif$  à  nous  person- 
nels^ qu'il  y  a  lieu  d'exercer  à  l'endroit  d*Arabi  le  droit  de  grâce 
qui  nous  appartient?  »  Quels  étaient  donc  ces  motifs?  Était-ce  pour 
compromettre  le  Ihédive  qu'on  lui  faisait  écrire  des  phrases  sem- 
blables? Était-ce  pour  cacher  quelque  secret  inavouable  qu'on  le 
découvrait  aussi  complètement?  L'invention  arabe  n'a  point  de 
limites;  on  peut  donc  deviner  sans  peine  quels  récits  extrava- 
gans,  quelles  supposiiioos  ^extraordinaires  ont  couru  pendant  plu- 
sieurs semaines  en  Egypte  au  sujet  de  l'escamotage  du  procès 
d'Arabi.  Les  colonies  européennes  prirent  part  à  rindigoation  géné- 
rale; bien  plus,  le  journal  anglais  d'Alexandrie,  YEgyptian  GazeUe, 
ne  pot  s'empêcher  d'écrire,  sous  le  coup  de  la  première  émotion  : 
«  On  remarquait  depuis  quelque  temps  que  le  procès  d'Arabi  dégé- 
nérait graduellement  en  une  complète  comédie.  Il  ne  peut  y  avoir 
de  doute  que  les  témoignages  contre  Arabi  étaient  accablans  en  ce 
qui  touchait  à  sa  complicité  dans  les  massacres  du  11  juin,  ainsi 
qoe  le  pillage  et  l'incendie  d'Alexandrie.  Ils  étaient  plus  que  suf- 
ôsans,  croyons-naufi,  pour  pouvoir  dire  que  tout  jury  composé 
de  douze  hoonêtes  gens  eût  prononcé  sa  condamnation.  Il  semble 
cependant  que  l'opinion  publique  en  Angleterre  soit  en  ce  mo- 
ment si  favorable  à  cet  important  personnage  que  le  gouverne- 
mait  de  Sa  Majesté  britannique  ne  croyait  pas  pouvok*  sanctionner 
son  exécution.  Quelle  que  puisse  être  en  Angleterre  l'opinion  sur 
Arabî,  il  ne  peut  y  avoir  de  doute  sur  ce  qu'elle  est  ici,  et  il  n'est 
pas  surprenant  que  la  sentence,  relativement  indulgente,  prooonoée 
contre  l'homme  qu'on  considère  comme  responsable  de  la  boucherie 
du  11  juin  et  de  la  destruction  et  du  pillage  d'Alexandrie  ait  été  reçue, 
aussi  bien  à  Alexandrie  qu'au  Caire ,  avec  une  indignation  géné- 
rale. Le  résultat  du  procès  d'Arabi  est  regardé  par  tout  le  monde 
dans  ce  pays  nomme  un  déni  de  justice  et  une  insulte  délibérée  i 
l'opinion  imblique.  »  lUe  qui  acheva  de  justifier  cette  manière  de 
voir,  c'est  la  démission  de  Riaz- Pacha,  ministre  de  l'intérieur, 
l'honmtie  le  plus  justement  estimé  du  pays,  qui  s'empressa  de  rési- 


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l'insurrection  militaire  en  égtpte.  Î19 

gner  ses  fonctions.  A  peine  Tavait-il  fiiît  que ,  contrairement  aux 
usages  de  TOrienti  sa  maison  ne  désemplît  pfus  de  TÎsiteTirs  indi- 
gènes et  eoTopéens.  Poisqn'on  parle  toujours  de  sentimens  natîo- 
nanx,  on  peut  dire  qu'en  cette  circonstance  la  conscience  de  Rîaz- 
Pacba  a  été  celle  de  la  nation  égyptienne  tout  entière. 

Le  procès  d'Arabi  n'était  que  te  prélude  d'une  série  de  procès 
semblables  conduits  avec  la  même  désinvolture  et  d'après  les  mêmes 
procédés.  Mahmoud-Samy,  Hahmoud-Ffaemy,  Toutba^  Abdel-Ai,  Ali- 
Roubi,  etc.,  défilèrent  tour  k  tour  devant  la  cour  martiale  pour  y 
subir  te  sort  de  leur  chef.  Cependant,  il  était  impossible  de  sou- 
mettre tous  les  rebeltes  à  un  jagement  par-devant  la  cour  martiale; 
si  soimmtire  qu'il  eût  été,  il  aurait  toujours  duré  quefques  minutes  : 
tes  minutes  font  des  heureSi  les*  heures  des  journées,  et  Ton  vou- 
lait en  finir  d'un  seul  coup.  On  résolut  donc  de  substituer  à  h 
procédure  judidaîre  le  pur  arbitraire  des  jugemens  par  décret.  La 
démission  de  Riaz-Pacha  avait  amené  le  diangement  du  ministre 
de  l'intérieur.  Le  nouveau  titulaire,  Ismall-Pacha-Byoub,  avait  été 
te  président  de  la  commission  d'enquête,  et,  dans  Texercice  de  ses 
fonctions,  il  s'était  toujours  appRqué  à  mériter  l'estime  de  sir  Charles 
Wilson  et  de  M.  Broa<fley.  H  y  avait  si  bien  réussi  que  ce  dernier  crut 
devoir,  à  l'issue  du  procès  d'Arabi,  hii  adresser,  en  son  nom  et  au 
nom  dé  R.  Napfer,  une  tettre  publique  dans  laquelle  il  le  remerciait 
chaleureusement  de  sa  bonne  conduite.  Cet  étrange  certificat  donné 
par  l'avocat  des  accusés  au  juge  d'instruction  avait  contribué  beau- 
coup à  la  nomination  d'Ismaîl-Eyoub  au  ministère.  Nul  homme 
n'était  donc  mieux  préparé  que  lui  à  la  besogne  de  la  liquidation 
sommaire  des  suites  de  la  rébellion.  Sir  Charles  Wilson  et  M.  Broadley 
l'ont  d'ailleurs  secondé  de  leurs  conseils  constans.  Le  scandale  du 
procès  d'Arabi  a  été  dépassé  par  celui  des  décrets  prononcés  à  tort 
et  à  travers  centre  tes  autres  accusés. 

Les  Anglais  ne  cessent  de  répéter  dans  leurs  journaux  que  les 
anciens  ministres  égyptiens  étatent  des  tyrans,  des  despotes,  des 
hommes  sans  principes  et  sans  lois,  parce  qu'il  leur  arrivait  par- 
fois de  condamner  par  simple  mesure  administrative  les  brigands 
des  provinces  à  fexil  ou  au  bannissement.  C'est  un  des  abus  de 
l'ancien  régime  qu'ils  promettent  surtout  d'abolir  en  Egypte.  Or, 
le  premier  acte  qu'ils  y  ont  fait  eux-mêmes  a  été  de  charger  le 
ministre  de  l'intérieur  de  préparer  une  série  de  décrets  d'exil ,  de 
bannissement,  de  résidence  en  un  lieu  déterminé.  Aidé  des  lumières 
de  M.  Wilson  et  de  M.  Broadley,  Ismaïl-Eyoub  a  prononcé  des  cen- 
taines de  peines  diverses  contre  les  chefs  de  la  rébeffion.  Les  uns 
ont  dû  aller  s'établir  pour  vingt  ans  dans  teurs  propriétés,  tes  autres 
ont  dA  quitter  TÉgypte,  d'autres  ont  été  înternéy  dans  certaines 


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120  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

Tilles  du  Soudan  ou  des  bords  de  la  Mer-Rouge.  La  plus  complète 
fantaisie  a  présidé  à  la  distribution  de  ces  chàtimens.  Pour  le  même 
crime,  deux  coupables  ont  été  traités  de  la  manière  la  plus  diffé- 
rente. D'où  est  venue  tantôt  l'indulgence,  tantôt  la  sévérité?  Nul  n'a 
pu  le  savoir.  Mais  une  mesure  malheureuse  a  jeté  sur  toute  cette 
opération  un  discrédit  profond.  On  a  imaginé  d'exiger  de  chaque 
condamné  une  caution  proportionnée  non  à  sa  défaite,  non  à  sa 
peine,  mais  tout  simplement  à  sa  fortune  présumée.  Des  centaines 
de  questions  d'argent  ont  donc  été  soulevées  et  résolues  dans  l'ombre 
d'une  administration  égyptienne,  sans  aucun  genre  de  contrôle,  sous 
la  direction  de  M.  Broadley,  plaidant  pour  ses  cliens  ou  cherchant  à 
en  obtenir  de  nouveaux.  Âi-je  besoin  de  rapporter  les  suppositions 
que  cette  manière  de  procéder  a  fait  nattre  et  a  propagées?  Il  n'y  a 
pas  de  pays  plus  prompt  que  l'Egypte  à  porter  sur  de  simples  appa- 
rences les  jugemens  les  plus  calonmiateurs;  mais  ici  il  faut  conve- 
nir que  les  apparences  ont  été  déplorables,  et  que  si,  par  aventure, 
il  y  a  eu  calomnie,  on  n'a  rien  fait  pour  l'éviter. 

Après  les  jugemens  fictifs,  les  élargissemens  arbitraires,  le  rôle 
de  M.  Broadley  au  Caire  était  terminé.  Il  ne  lui  restait  plus  qu'à 
faire  signer  à  Arabi  un  testament  politique  et  qu'à  l'embarquer  pour 
le  lieu  de  son  exil.  Le  testament  d'Arabi  a  pris  la  forme  d'une  lettre 
adressée  au  Times,  lettre  tellement  curieuse,  tellement  significative 
que  je  ne  puis  résister  au  désir  de  la  citer  in  extenso.  La  voici  : 

Au  Directeur  du  Times  : 

Monsieur, 

J'ai  suivi  l'avis  de  mes  avocats,  MM.  Broadley  et  Napier,  dont  je  ne 
pourrai  jamais  reconnaître  assez  le  zèle  et  le  dévoûment,  et  je  me  suis 
reconnu  coupable  devant  mes  juges  du  chef  de  rébellion  contre  le  khé- 
dive. Les  ministres  anglais  m'ont  souvent  proclamé  rebelle,  et  je  ne 
dois  pas  m'attendre  à  les  voir  soudainement  changer  d^opinion  ;  ils  ne  le 
pourraient  pas  d'ailleurs  en  ce  moment.  Je  me  rendrai  volontiers  n'im- 
porte où  il  plaira  à  l'Angleterre  de  fixer  ma  résidence  et  j'y  demeure- 
rai jusqu^au  jour  où  il  sera  possible  à  l'Angleterre  de  modifier  son  opi- 
nion en  ce  qui  me  concerne. 

Je  ne  me  plains  pas  de  ma  destinée  ni  du  jugement  qui  a  été  prononcé 
contre  moi  et  qui, — en  tout  cas,-»  établit  mon  innocence  vis-à-vis  des 
accuBatioQ^  de  massacres  et  d'incendie,  crimes  auxquels  je  n'ai  jamais 
pris  ta  moîudre  part  et  qui  étaient  absolument  contraires  à  mes  prin- 
clptB  politiques  et  religieux.  Je  sais  que  ma  situation  dépend  désor- 
mais de  TADgleierre  et  de  la  générosité  du  peuple  britannique.  Je  quitte 


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l'insubregtion  miutaibe  en  iorm.  121 

l'Egypte  avec  la  plus  entière  confiance  dans  son  avenir,  parce  que  je 
sais  que  l'Angleterre  ne  peut  pas  ajourner  plus  longtemps  les  réformes 
pour  lesquelles  nous  avons  lutté. 

Prochainement,  le  contrôle  anglo-français  sera  aboli.  L'Egypte  ces- 
sera d'être  entre  les  mains  d'une  myriade  d'employés  étrangers,  occu- 
pant tous  les  postes  avantageux  à  Texclusion  des  Égyptiens.  Nos  tribu- 
naux indigènes  seront  débarrassés  de  leurs  abus;  des  codes  de  lois 
seront  décrétés,  et,  ce  qui  est  beaucoup  plus  important,  seront  appli- 
qués. On  instituera  une  chambre  des  notables  avec  droit  d'interven- 
tion dans  les  affaires  du  peuple  égyptien;  la  nuée  des  usuriers  dans 
les  villages  sera  chassée.  Le  peuple  anglais,  lorsqu'il  verra  toutes  ces 
choses,  sera  enfin  en  état  de  constater  ce  fait  que  ma  rébellion  était 
amplement  justifiée. 

Fils  de  fellah,  j'ai  tenté  du  mieux  que  je  pouvais  d'assurer  tous  ces 
biens  au  pays  auquel  j'appartiens  et  que  j'aime.  Ma  mauvaise  fortune 
ne  me  permet  pas  d'accomplir  ces  projets.  J*espère  que  le  peuple 
anglais  complétera  l'œuvre  que  j'ai  commencée.  Si  l'Angleterre  rem- 
plit cette  tâche  et  donne  ainsi  l'Egypte  aux  Égyptiens,  elle  montrera 
clairement  au  monde  quel  était  le  véritable  but  poursuivi  par  Arabi,  le 
rebelle. 

Tout  le  peuple  égyptien  était  avec  moi,  comme  j'étais  avec  l'Egypte, 
ce  pays  que  j'aimerai  toujours.  J'espère  que  l'Egypte  ne  m'oubliera 
pas  lorsque  l'Angleterre  achèvera  ce  que  j'avais  essayé  d'entreprendre. 
Encore  une  fois,  je  ne  me  plains  pas  de  ma  destinée  ;  j'en  suis  môme 
heureux  et  content  parce  que  je  sais  que  mes  infortunes  ont  été  les 
moyens  d'assurer  à  l'Egypte  la  liberté  et  la  prospérité  dont  elle  mérite 
de  jouir.  Lorsque  l'Angleterre  aura  réalisé  sa  bonne  œuvre,  elle  vou- 
dra, j'en  suis  certain,  dans  son  humanité  et  son  sentiment  élevé  de  la 
justice,  me  permettre  de  retourner  dans  ma  patrie  bien-aîmée  et  de 
voir  de  mes  propres  yeux,  avant  que  je  meure,  le  résultat  de  son 
action  humanitaire  et  civilisatrice. 

Je  suis  reconnaissant  à  M.  Gladstone  et  à  lord  Granville  d'être  inter- 
venus en  ma  faveur  et  de  m'avoir  sauvé  d'une  situation  périlleuse.  Ils 
apprendront  bientôt  que  je  n'étais  pas  rebelle  quand  je  me  mis  à  la 
tête  d'un  peuple  qui  ne  réclamait  que  justice.  Je  remercie  aussi  lord 
Dufferin  et  sir  Edouard  Malet  pour  la  courtoisie  et  la  générosité  qu'ils 
m'ont  témoignées- 

Je  dois  aussi  une  dette  de  reconnaissance,  dont  je  ne  pourrai  jamaip 
m'acquitter,  à  mon  cher  ami  M.  Blunt,  qui  n'a  épargné  ni  sa  peine  ni 
son  argent,  pour  m'assister  à  l'heure  de  la  détresse  et  du  besoin  quand 
mes  amis  égyptiens  des  jours  heureux  m'avaient,  l'un  après  l'autre, 
abandonné.  Je  ne  pourrai  jamais  reconnaître  assez  les  nc^les  et  infa- 
tigables efforts,  le  zèle,  la  loyauté  et  le  dévoûment  de  M.  Broadley  et 


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122  AfiVUJS  D£S  DEUX  MONDES. 

de  M.  Napier,  à  mon  profit  et  au  profit  de  me&  compagnons  de  capti- 
vité. Je  remercie  le  peuple  anglais  comme  je  vous  remercie,  monsieur, 
et  avec  vous  la  grande  presse  anglaise,  qui  a  été  unanime  à  réclamer 
pour  moi  un  procès  impartial.  Je  remercie  ceux  des  membres  du  Par- 
lement britamiique  qui  ont  souvent  et  noblement  parlé  en  ma  faveur. 
Je  remercie  sir  Charles  Wilson  pour  l'extrême  sympathie  qu'il  m'a 
témoignée  pendant  les  jours  de  ma  captivité. 

Je  quitte  TÉgypte  avec  la  ferme  conviction  qu'avec  le  temps,  la  jus- 
tice de  notre  cause  éclatera  de  plus  en  plus,  et  que  l'Angleterre  ne  se 
repentira  jamais  de  la  générosité  et  de  Thumanité  dont  eUe  a  fait 
preuve  envers  un  liomme  contre  qui  elle  avait  combattu. 

Ahmed-Arabi,  V Égyptien, 

De  la  prison  du  Caire,  k  décembre  1882. 

Si  extraordinaire  que  soit  ce  morceau  de  haut  goût,  où  M.  Broadiey 
abusait  décidémeoit  de  son  amour  pour  la  plaisanterie,  il  n'est  que 
Técho  exact  des  discours  par  lesquels  les  Anglais  ne  cessent  de 
répéter  qu'ils  veulent  délivrer  l'Egypte  de  tous  les  jougs  qui  pesaient 
sur  elle  et  la  rendre  «&fin  aux  Égyptiens.  El  qui  sait?  Peut-être 
Arabi  a-4i-il  raison  de  dire  qu'il  reviendra  au  Caire.  Quelques  p^« 
sonnes  pensent  même  qu'on  ne  saurait  mieux  Mi'e  que  de  le  rap- 
peleâ:  dans  deux  ou  .trois  ans,  |>our  le  nommer  président  d'une 
chambre  des  notables  quelconque.  Il  a  été  le  précurseur  des  Anglais. 
II  leur  a  tracé  le  plan  qu'ils  suivent  si  Hdëlement.  A  la  vérité,  il  fau- 
dra d'abord  lui  rendre  ses  grades  et  décorations.  On  n'avait  pas 
songé  Â  les  lui  enlever  au  noMimeat  du  procès,  et  l'on  a  pu  remar- 
quer que  le  jugement  et  le  décret  de  grâce  le  traitaient  l'un  et 
l'autre  de  pacha.  Mais  l'indignation  publique  s'^tant  soulevée  trop 
vivement,  on  s'est  décidé,  au  bout  ée  quelques  jours,  à  prononcer 
la  dégradation.  C'a  été  encore  une  cérénM)nie  i^oufioane.  Arabi, 
Toulba,  eic,  ont  été  conduits  dans  la  cour  d'une  caserne  où  l'on 
avait  rangé  quelques  soldats.  Us  étaient  vêtus,  cornsne  au  procé», 
de  mauvais  pardessus  et  de  foulards  malpropres  ;  ils  n'avaient  ni 
uniformes,  ni  galons,  ni  armes.  On  leur  a  la  le  décret  qui  les  dégra- 
dait ;  puis  quelqu'un  a  dit  :  «  Mais  où  sont  vos  sabres  et  décorar- 
itioas.  »  Les  accusés,  pris  d'une  subite  Ularité,  ont  déclaré  qu'ils 
lavaient  jugé  inutile  de  les  apporter  et  qu'on  ferait  bien,  si  on  les 
voulait,  d'aUer  les'oheitcber  chez  oux.  Après  ce  bon  mot,  dit  avec  la 
plus  paf  faite  impei-tioeace,  tout  le  inonde  est  parti.  On  ne  s'en  est 
pas  tenu  là.  Toujours  sous  i'im^Fesaion  de  la  clameur  puUique,  un 
déaet  a  été  promulgué  pour  confisquer  les  biens  des  rebâles  mx 


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l'insurrection  miutaibb  £M  Egypte.  129 

profit  des  ^timea  da  pillage  et  de  L'incendie.  Mais  yoyes  qud  sin- 
gulier hasard  i  II  s*eali  trouvé  que  presque  aacun  d'eux  m'avait  d'iii- 
portantes  propriéiéa,  et  que  ceux  qui  en  airaiait  étaieataccaUésde 
dettes  qu'il  fallait  payer  avant  tontw  La  fortuoe  des  plus  ricbes 
appartenail  k  luu»  femmes  eu  à  leura  parena*.  De  plus,  il  a  été 
décidé  qu'on  ne  les  fouillerait  pas  à  leur  départ  pour  s'assurer  sî 
quelques  bijoux  de  grand  prix,  ou  quelques  tttiear  de  route  ne  se 
s^*aient  pas  égaoés  dans  leurs  poches.  C'eût  été  un  acte  indiscret 
envers  des  personnages  aussi  délicats  qui  n'ont,  comme  chacun 
sait,  aucun  débris  du  pillage  d'Alexandrie  dans  les  mains.  Je  m'é- 
tonne d'ailteurs.  qu'on  ait  même  prononcé  un  décret  de  confiscation 
contre  les  lebetles,  attendu  que  le  hatti-cheri£  de  Gulikané  du  3  no-- 
vembre  1823,  qui  est  applicable  à  l'Egypte^ interdit  formellement 
toute  mesure  pareille  :  «  Chacun  possédera,  dit-il,  ses  propriétés  de 
toute  nature  et  en  disposera  avec  la  plus  eutiëre  liberté  sans  que 
personne  puisse  y  porter  obstacle.  Ainsi,  par  exemple,  les  héritiers 
innocens  d'un  criminel  ne  seront  point  privés  de  leurs  droits  légaux 
et  les  biais  du  criminel  ne  seront  pas  confisquée.  »  Quoi  de  plus 
clair?  Ou  a  bien  senti  es  l^gypte  qu'on  violait  la  loi  et  qu'on  com- 
mettait encore'  m  ade^  aii)itt*aire  en  confisquant  lee  biens  des  insur- 
gés; mais  pour  donner  k  cet  acte,  par^temenl  iilégitime,  une 
apparence  de  légalité,  on  s'est  adressé  à  la  mosquée  d'El-Azar. 
I^  mouM,  le»  cbeika  importans  ayant  refusé*  cte  répendre,  un  juris- 
consulte moins  scropoleitt,  a  bien  veolu  donner  le  fetva  suivant 
après  letfvel  je  ne  pense  pas  qu'il  reste  le  moindre  doute  au  lec^ 
teur  européen. 
Qu'en  dites^vous? 

Certaines  personnes,  dépendant  du  gouvernemrat,  ayant  eommti  ce 
qui  méritait  un  châtiment,  le  chef  de  Pétat  les  a  condamnées  au  ban- 
nissement et  a  confisqué  Peurs  biens:  cette  oendamnatîoa  esl^Ue  cen** 
forme  k  la  doctrine  de  certains  législateurs  ou  complètement  contraire 
aux  dispositions  de  fe  kr  {eheriaJY 

Veuiilez  nous  indiquer  le*  législateur  qui  a  Irarté  cette  question  et 
l\)|ivrage  où  eHe  est  développée. 

Réponse. — Il  esl  dit  dans  l'euvrageifcwa-tfi-ffotd^/romqu^rfest  permis 
de  punir  par  le  confiscation'  des  biens  (doctrine  d'Abou-Toussef ,  com-^ 
pagnon  du  grand'  iman  Ali^anffa}  et  quiconque  prétendrait  que  ce 
teite  est  aboli  ferait?  erreur,  soit  par  tradition,  soft  par  induction. 

Dans  lé  commentaire'  El-Mowgkfba,  il  est  dit,  «  que  la  manère  dbi 
osflfisquer  i^est  pas  indiquée,  maisje  suisd^avis  (eounnentateur)  que 
le  chef  de  Tétat  peut  s'iBmparer  cto  leurs  Mens,  savoir  les  confisquer; 
et  s'il  désespère  de  leur  repentir  (des  eendamués),  ff  en  disposeru 
comme  bon  lui  semblera.  » 


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r 


12&  RE^UE  DES  DEUX  MONDES. 

.  Dans  Pouvrage  Fathe-el-Kadir,  citant  un  paragraphe  de  El-Khou- 
lassa^  il  est  dit  :  u  J'ai  entendu  d'une  personne  faisant  autorité  que 
la  punition  par  la  confiscation  des  biens  est  permise  si  le  chef  de 
l'état  le  juge  à  propos  ;  on  ajoute  que  cela  est  basé  sur  Topinion  à 
laquelle  se  sont  arrêtés  sur  la  matière  des  jurisconsultes  tels  que  Abou- 
Youssef.  » 

£ufin,dans  le  commentaire  El-Nahbaouyeh.il  est  dit  :  a  que  la  puni- 
tion consiste  aussi  en  le  bannissement;  cela  est  dit  également  dans 
l'ouvrage  El-Dourdi-el'Moukhtar  et  autres.  » 

Par  conséquent  : 

La  condamnation  prononcée  par  le  chef  de  l'état  contre  les  personnes 
dont  il  est  question  dans  la  demande  ci-haut  posée  est  confirmée  par 
les  ouvrages  sus-visés  et  ne  s'écarte  pas  des  opinions  y  contenues. 

Signé   :   ABDER-RAHMAN-EL-BAHRAOUI-EL-HANAn. 

0  Pascal  1  ô  théorie  des  docteurs  graves  et  des  opinions  pro- 
bables I  ô  étemelle  similitude  de  l'esprit  humain  dans  les  civilisa- 
tions, les  milieux,  les  époques  les  plus  différentes  I  C'est  en  vertu 
du  fetva  ci-dessus  que  les  Anglais  ont  autorisé,  sinon  ordonné,  la 
confiscation  des  biens  des  insurgés.  II  leur  restait  encore  un  der- 
nier acte  d'arbitraire  à  commettre,  ils  l'ont  commis.  Le  jugement 
de  la  cour  martiale,  modifié  par  le  décret  du  khédive,  condamnait 
simplement  Arabi  et  ses  complices  au  bannissement.  Il  leur  laissait 
le  droit  d'habiter  où  bon  leur  semblerait,  fût-ce  à  Gonstantinople, 
fût-ce  en  Syrie,  fût-ce  en  Gyrénaïque,  pourvu  que  ce  fût  en  dehors 
de  l*Égypte  et  de  ses  dépendances.  De  quel  droit  les  a-t-on  internés 
à  Ceylan  ?  On  prétend  qu'on  leur  a  fait  signer  l'engagement  de  choi- 
sir pour  leur  résidence  une  possession  anglaise  et  que  ce  n'est  qu'à 
ce  prit  qu'on  les  a  fait  passer  par  un  procès  et  un  jugement  d'opéra 
bouffe.  Mais  que  vaut  un  engagement  imposé  par  la  force?  Et  quel 
nouveau  scandale  si  l'on  a  payé  cet  engagement  d'un  déni  de  jus- 
tice ?  Quoi  qu'il  en  soit,  les  amertumes  du  départ  ont  été  du  moins 
adoucies  autant  que  possible  pour  les  insurgés.  On  leur  a  permis 
d'emmener  avec  eux  leurs  familles  et  leurs  parens.  Bien  peu  en  ont 
prafité,  pensant  sans  doute  que  ce  serait  un  déplacement  inutile, 
leur  retour  devant  être  prochain.  La  femme  d' Arabi,  qui  se  trouvait 
dans  un  état  de  grossesse,  n'a  pu  suivre  son  mari  ;  mais  elle  le 
rejoindra.  C'est  à  Suez  qu'a  eu  lieu  l'embarquement  sur  un  bateau 
prêté  par  TÉgypte.  La  veille,  les  insurgés  ont  dû  quitter  le  Caire. 
Au  moment  où  tous  leurs  préparatifs  étaient  faits,  où  ils  étaient  tous 
montés  en  wagon,  sir  Charles  Wilson  reçut  une  dépêche  qui  faillit 
amener  un  contre-ordre.  La  mer  était  mauvaise  ;  on  ne  pouvait  pas 
exposer  les  futurs  passagers  aux  inconvéniens  d'une  traversée  com- 


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l'insurrection  iulitâirb  en  Egypte.  125 

mencée  par  un  temps  houleux.  Chacun  descendait  déjà  du  train, 
lorsqu'une  seconde  dépêche  est  venue  rassurer  sir  Charles  Wilson  : 
la  mer  s'était  calmée.  Tout  était  donc  prêt  ;  on  pouvait  partir.  Mais 
un  des  rebelles  s'aperçoit  subitement  qu'une  des  femmes  de  son 
harem  était  restée  à  la  maison  ;  sir  Charles  Wilson  se  précipite  pour 
la  chercher  ;  il  la  ramène,  elle  monte  dans  le  train  ;  personne  n'y 
manque  ;  la  locomotive  file.  Quelques  heures  plus  tard,  les  hommes 
qui  avaient  joué  un  si  grand  et  si  triste  rôle  en  Egypte,  embarqués 
sur  la  Mer-Rouge,  voyaient  fuir  les  côtes  d'un  pays  dont  ils  ont 
détruit  l'indépendance,  peut-être  pour  toujours  1 

J'ai  besoin  de  dire,  en  finissant,  que  tout  ce  qui  précède  est 
rigoureusement  exact,  que  j'ai  plutôt  affaibli  qu'exagéré  la  vérité, 
que  je  n'ai  pas  cherché  les  détails  comiques  et  pittoresques  en 
racontant  le  procès  d'Arabi,  pas  plus  que  je  n'avais  cherché  les 
détails  dramatiques  en  faisant  le  récit  du  pillage  d'Alexandrie.  Les 
Anglais,  je  le  crois,  se  sont  lourdement  trompés  lorsqu'ils  ont 
donné  aux  Égyptiens  une  parodie  judiciaire  qui  a  persuadé  plus 
que  jamais  à  ceux-ci  que  le  droit  n'était  autre  chose  que  la  force 
déguisée  sous  un  nom  européen.  Ils  n'avaient  pas  besoin  de  cette 
nouvelle  cause  de  démoralisation.  L'avilissement  suprême  des  chefs 
de  l'insurrection,  leur  lâcheté,  leur  abandon  d'eux-mêmes  et  de 
leur  cause  avaient  déjà  produit  en  Egypte  une  impression  de  dégoût 
et  de  scepticisme  épouvantables.  On  ne  saurait  croire  jusqu'où  est 
descendu  ce  pays  qui,  un  instant,  a  failli  croire  à  l'honneur,  à  la 
justice,  à  l'honnêteté.  Tout  y  est  ébranlé.  Aucune  institution,  aucune 
croyance,  aucun  principe  n'a  résisté  aux  orages  qui  l'ont  si  com- 
{^lètement  secoué  et  brisé.  11  lui  restait  cependant  un  certain  sérieux 
dans  la  conduite  extérieure,  un  certain  respect  des  formes  et  des 
apparences.  Cela  même  a  disparu  devant  les  leçons  du  procès 
d'Arabi,  devant  le  dédain  éclatant  des  lois,  l'insouciance  pour  l'opi- 
nion, l'absence  de  tout  sentiment  du  ridicule  dont  cette  malheureuse 
affaire  leur  a  donné  le  spectacle.  On  ne  les  convaincra  plus  désor- 
mais que  ceux  qui  les  ont  traités  avec  cette  désinvolture  morale 
leur  soient  supérieurs  autrement  que  par  la  puissance  militaire.  Ils 
s'inclineront  toujours  sous  cette  dernière  ;  mais,  en  s'inclinant,  ils 
n'éprouveront  aucun  respect  pour  leurs  nouveaux  maîtres.  C'est 
ainsi  que,  jusqu'au  bout,  Arabi  et  ses  complices  auront  fait  du  mal 
à  cette  Egypte  qu'ils  prétendaient  aimer  et  sur  laquelle  ils  n'ont 
attiré  que  des  désastres. 

Garriel  Charmes. 


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LK 


ROI    RAMIRE 


PRBMIÈRB     PARTIS. 


L 

teequeft  Ferrieff,  ea  gpraad  garçoa  blond,  yitoe  à  l'oni,  barbe  fow«^ 
chue,  ((  gai  et  bien  dilibérôt,  n  pour  rappela  la  jolie  expression 
d*Âmyot^  connu  des  boulevurdiers  pour  sa.  bonne  humeur  et  fort 
appréeié  des  kttrés  pour  sa  traduction  des  Saémes  de  la  vie  dé^ 
rieale  de  George  EUot,  le  cooaancier  anglais  nmrt  depuis  peu»  ètMst, 
ranoée  passée,  en  villégiature  à  Lucbon*  Lancé  ideux  eenAs  lieues 
de  Paris,,  un  radieux  mois  de  septemtu^e  l'invitant,,  il  lui  prit  enfifl 
de  fiûre  encore  un  bond  à  travers  les  Pyrénéesetdie  pousser  jusqu'à 
Lonniëres,  le  pays  natal.  Jacques  possède  là  une  tuite  à  héritage, 
H^  Hombeline  de  CastiUet  y  Castittas  suprême  dâbris  d'uae  famille 
^ui  figura  contre  nous  dans  lesdémêléa  de  la  France  avec  TEspagne, 
et  dont  le  dernier  rejeton  mâle»  Jacques  Guitthem  de  Gastillet  y  Casr 
tilla,  père  de  H"**  Hombeline,  pris  dans  les  baiides.  de  Zumala<« 
carreguy,  mourut  fusillé  par  le  général  Yaldez,  durant  la  guerre  de 
la  succession,  vers  1835. 

—  Nous  ne  sommes  pas  Français,  nous  autres,  nous  sommes 
Espagnols  I  a  l'habitude  de  répéter  M";  Hombeline  de  Gastillet.  Nos 


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LE  BOI  EAMIHB.  127 

ancêtres  occupèrent  le  trône  de  Gastille,  à  l'époque  où  l'Espagne 
était  divisée  en  plusieurs  r^eyaumes.  IXu  resie,  notre  nom  proclame 
assez  kauit  que  la  Gastille  nous  aj)parlidnt.  On  verra,  wa  jew*«. 

Miss  Isabella  Griflitt,  une  jeune  personne  charaMbnte»  îfot  ^Ecen- 
trique,  à  ia  taille  souple,  au  nez  impertinent,  aux  yeux  bleue  magni- 
fiques sous  une  royale  chevelure  brune,  qui  a  pris  auprès  de  Jac- 
ques la  place  laissée  ¥ède  par  le  dépari  un  peu  préciptlé  de  miss 
Jane  Becky,  —  notre  homme  eut  de  tout  temps  des  prérérences 
marquées  pour  les  produits  d' outre-Manche,  les  littéraires  et  les 
autres,  —  miss  IsabeUa  GriâLU  accompagnait  son  ami  à  la  gare.  Le 
vicomte  de  Mérifons,  un  aimable  oom^pagnon,  célèlxre  sur  le  boule- 
yard,  étail  avec  eux* 

—  Et  si  je  vous  suivais  à  Lormières?  dit  Isabella  à  Jacques,  le 
moment  venu  de  se  séparer. 

—  Étes-Yous  foUe?  répliqua  l'autre,  épouvaaté  de  la  proposi- 
tion. Vous  ne  savez  donc  pas  que  ma  tante  est  d'une  dévotion, 
d'une  dévotion  I-  La  seule  vue,  chez  elle,  d'une  protestante  serait 
capable  de  la  tuer. 

—  Tiens  I  mais  nous  hériterions  tout  de  suite,  atocs.^. 

—  Et  les  principes  ? 

—  Connais  pas«.. 

—  Oui  ou  BOB,  voulez-vous  faire,  en  Espagne,  le  joli  voyage 
que  nous  avons  projeté? 

—  Partons  !..  Je  m'ennuie  comme  une  croûtie  de  pain««. 

—  Je  le  voudrais;  malheureusement,.*  pour  certains  détails 
d'importance, .«  j'ai  besom  de  voir  ma  tante  de  Gastillet... 

—  Et  de  lui  vider  les  poches  gentiment,  ajouta  M.  de  Mérifons. 

—  Les  voyageurs  pour  Lormières,  Foix,  Pamiersl  cria- 1- on. 
Jacques  pressa  doucement  le  bout  des  doigts  d'Isabella  et  s'en- 

goufira  dans  un  wagon,  dont  le  vicomte  referma  la  portière  d'un 
tcmr  de  main. 

En  pénétrant  dans  la  maison  de  sa  tante,  une  énorme  masure 
décrépite  située  non  loin  de  la  rivière  de  l'Arbouse,  derrière  un 
épais  rideau  de  peupliers  d'Italie,  aux  abords  d'un  parc  immense, 
Jacques  Ferrier,  comte  de  La  Ferrade,  —  le  traducteur  de  George 
Eliot,  a  jugé  à  propos  d'alléger  son  nom  de  maintes  syllabes  pour 
faire  plus  allègrement  son  entrée  dans  la  liitërature,  —  Jacques 
Ferrier,  comte  de  La  Ferrade,  devina  qu'il  se  passait  quelque  chose 
d'extraordinaire  chez  M"®  de  Castillet  y  Castilla.  La  vi^Ue  cuisinière 
Cussette,  le  vieux  maître  d'hôtel  Méric,  tout  le  nonobreux  domes- 
tique, gens  de  mœurs  cahnes,  un  peu  somnolentes,  balayaient, 
époussetaient,  frottaient,  se  démenaient  à  qui  mieux  mieux  des 
bras,  des  jambes,  de  tout  le  corps. 


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128  BETUE  DES  DEUX   MONDES. 

—  Oh  I  ohl  cria  Jacques,  au  comble  de  la  surprise. 
Cassette,  acharnée  à  eflacer  avec  du  savon  de  Marseille  une 

longue  traînée  de  moisissure  trop  apparente  au  soubassement  peint 
du  vestibule,  regarda  du  côté  du  nouveau-venu. 

—  Vous,  monsieur  le  comte,  vous  !  bredouilla-t-elle,  effarée. 

—  Cussette,  préviens  ma  tante  que  j'arrive...  Toi,  Héric,  va 
chercher  ma  valise  dans  ma  voiture  et  porte-la  dans  la  chambre 
bleue. 

Cussette  rejeta  sa  brosse  dans  le  baquet  et  monta  le  solennel  esca- 
lier de  pierre  de  taille,  tandis  que  Jacques,  avec  l'aisance,  la  liberté 
parfaite  d'un  homme  qui  rentre  chez  lui,  lançait  son  chapeau  à 
Méric,  fort  ahuri,  ouvrait  une  haute  porte  à  gauche,  faisait  quatre 
pas  dans  un  vaste  salon  très  propre,  un  peu  délabré,  et,  de  son  long, 
s'étalait  sur  un  canapé,  la  tête  basse,  les  pieds  en  l'air. 

Après  la  poussière,  après  l'étoufiiement  du  wagon,  que  c'était 
doux  ce  repos  dans  une  pièce  fraîche,  largement  aérée  1  A  travers 
les  fenêtres,  dont  les  vitres  claires  reflétaient  la  ramure  tremblante 
des  peupliers,  Jacques,  rêveur,  discernait  les  allées  du  jardin  nou- 
vellement ratissées,  ces  allées  spacieuses,  se  développant  ici  jusqu'à 
l'Arbouse,  se  perdant  plus  loin  dans  les  taillis  du  parc,  où  il  avait 
joué  dans  son  enfance  sous  les  yeux  de  sa  mère,  sous  ceux  de  son 
précepteur,  le  révérend  père  théatin  Antonio  Rodriguez,  chapelain 
de  H"*  de  Castillet,  et  aussi  sous  ceux  de  l'aumônier  des  carmélites 
de  Lormières,  le  bon  abbé  Prosper  Pigeonneau. 

En  ce  temps-là,  il  n'avait  encore  connu  ni  Jane  Becky,  ni  Isa- 
bella  Griffitt,  ni,  avant  ces  deux  Anglaises  ravissantes,  —  deux 
passions  I  —  ces  Françaises  inoubliables  :  mesdemoiselles  et  mes- 
dames... 

Une  boiserie  grinça  derrière  lui.  Il  se  planta  debout  vivement. 

—  Pour  le  coup,  tu  traites  bien  mon  canapé,  toi,  quand  tu  t'y 
mets!  ricana  une  grande  femme  d'une  soixantaine  d'années,  tout  de 
noir  habillée  comme  une  petite  sœur  des  pauvres,  au  teint  jaunâtre, 
aux  yeux  noirs  très  enfouis,  au  nez  recourbé  d'oiseau  de  proie,  à 
la  lèvre  moustachue. 

—  Alors,  vous  tenez  absolument  à  ne  pas  m' embrasser  et  à  ce 
que  je  ne  vous  embrasse  point  ?  demanda  Jacques,  qui,  s'étant  rap- 
proché de  sa  tante,  l'avait  vue  reculer  avec  effroi. 

—  Je  tiens  à  ce  que  tu  te  convertisses,  méchant  sujet! 

—  JSt  savez-vous  si,  justement,  je  ne  viens  pas  à  Lormières  pour 
y  préparer  mon  salut  étemel,  mignonne  tante  de  Castillet  y  Cas 
tillaJ 

Jacques  rit  sous  cape  ;  puis  il  prit  un  air  de  gravité  contrite  si 
bien  jouée  que  H"*  Hombeline  en  demeura  saisie. 


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LE  BOI  RAMIRE.  129 

—  Vraiment?  interrogea-t-elle,  partagée  entre  la  crainte  et  Tes*- 
pérance. 

—  Croyez-vous  qu'il  fasse  bon  vivre,  à  Paris,  avec  le  mince 
picotin  que  vous  daignez  m'octroyer?  On  se  lasse  de  tout,  même  de 
la  misère.  CTest  tout  au  monde  si,  depuis  quatre  mois,  votre  main 
généreuse  a  puisé  mille  écus  à  mon  intention  au  fond  du  sac  véné- 
rable des  Castillet  y  Castilla.  Est-ce  que,  par  hasard,  le  révérend 
père  Rodriguez,  qui  ne  me  porte  pas  dans  son  cœur,  lui,  comme 
cet  excellent  abbé  Pigeonneau  ?.. 

—  Tu  as  si  mal  tourné  1 

—  Que  faire,  je  vous  prie,  sans  un  sou  vaillant? 

—  Le  respectable  abbé  Turlot,  archiprôtre  de  Saint-Irénée,  un 
des  ecclésiastiques  les  plus  éminens  du  diocèse  par  le  savoir  et  la 
piété,  m'a  montré,  hier,  un  livre  de  toi  où  tu  racontes  la  vie  des 
ministres  protestans  de  l'Angleterre.  En  vérité,  il  nous  importe  bien, 
à  nous  autres  catholiques,  de  savoir  comment  vivent  ces  hommes 
mariés,  qui,  à  ce  que  raconte  M.  Turlot,  mettent  au  monde  des 
kyrielles  d'eofans,  des  filles  surtout!  Quel  scandale  pour  le  clergé 
romain,  si  chaste  et  si  nombreux  déjà  à  travers  la  Grande-Bretagne, 
appelée  jadis  u  l'Ue  des  Saints!  )> 

—  Puisque  le  respectable  M.  Turlot,  cette  lumière  du  diocèse, 
est  votre  professeur  d'histoire,  demandez  lui,  bonne  tante,  s'il  est 
bien  sûr  que  ce  ne  soit  pas  l'Irlande  que  saint  Golomban  surnom- 
mait ((  l'île  des  Saints?  » 

—  Pourquoi  l'abaisser  à  écrire  des  livres,  maintenant?  En  vérité, 
après  tant  et  tant  de  folies,  il  ne  te  manquait  plus  que  de  te  faire 
grimaud  I 

—  D'abord,  le  livre  n'est  pas  de  moi  ;  je  n'en  suis  que  le  traduc- 
teur. 

—  Et  quelle  nécessité  de  traduire  ces  abominations  des  ministres 
protestans  de  l'Angleterre? 

—  Amos  Barton^  une  abomination  I  Mais  c'est  un  chef-d'œuvre, 
ma  tante,  un  véritable  chef-d'œuvre,  comme  le  Vicaire  de  Wake^ 
field... 

—  Je  me  moque  bien  de  tes  chefs-d'œuvre  !..  Quel  besoin  avais- 
tu,  toi,  de  traduire  ce  livre  protestant? 

—  Le  besoin  de  gagner  quelque  monnaie,  parbleu  1 

—  Un  Ferrier  de  La  Ferrade  de  Castillet  y  Castilla  I 

—  C'est  conune  j'ai  l'honneur  de  vous  le  dire. 

—  A  trente  ans  I 

—  Est-ce  ma  faute  si  j'ai  mon  âge,  moi,  voyons!  D'ailleurs,  vous 
savez,  la  mauvaise  herbe  pousse  double... 

—  Un  descendant  des  rois  de  Castille  I 

TOMB  ux.  —  1883.  9 


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IM  RETDE  DIS  mm  lIOliDES. 

^  Par  les  femmes  seuleoieiit,  taniiietjh^ie. 

—  Quand  je  disais  à  ta  mère,  entêtée  à  te  farcir  la  cerveHe  de» 
langues  ^ivimtes,  K]M  cette  langue  «dgittse  ^aiiionlièrenent  notts 
joueraîl  quelque  manvûs  tour  I 

*—  Il  est  certain  qu'elle  n'eil  (pas  commode  ^  traduire,  œtle^ 
cetiniike  de  langue  ai^bôse,  et,  en  &it  de  tours*,  je  b  soupçonne  ée 
m'en  avoir  joué  phis  d'an...  Mais,  puisque  vue  voilà  repeniaiilde 
tomtes  mes  feules  et  disposé  à  ne  pfos  reloiniMr  en  tentation,  pour* 
quoi  tarder  si  longtemps  à  embrasser  votre  neveu?  Né«ratgiw2>veiis 
point,  par  cette  froideur  cruelle,  de  le  rejeter^dans  les  bras  du  démon 
qu'il  a  laissé  seul  derriène  lui?  Pauvre  démon,  comme  eflle  doit  s'en- 
nuyer seule!..  Pardon,  la  iangHo  m*^  fomrché. 

Mademoiselle  fiomèelîne  eut  le  bon  esprk  de  soutire  cette  fois  ; 
pms  ses  lèvres,  dont  les  poils  rudes  19e  tenaient  droits,  effleurèrent 
le  front  SNMkestement  penché  de  son  n  méchant  sujet  »  de  neveu. 

Jacques  était  la  préoccupation,  le  chagrin  de  sa  tante.  Bien  «que 
ïfès  imparfaitement  renseignée,  la  vieille  fille  n'ignorait  pas  la  ne 
fort  décousue  de  oe  grand  enfant  gêlté,  qui,  n'ayant  pas  su  résister 
à  Paris,  s'était  à  ce  point  laissé  dévorer  par  ie  monstre,  qu'à  viogi* 
cinq  ans  il  ne  lui  restait  déjà  plus  rien  «die  la  aRCoession  palemeltei 
un  demi^million  au  bas  mot.  Mais  H"^  dedastitllet  y  Gaaiilla,  malgré 
certaines  énretés  de  parole  et  d'attitude,  aimait  le  fils  uniqoe  de  sa 
seBier,  et  elle  lui  avait  tout  pardonné  dans  une  scène  pathétique,  à 
Lormiëres,  où  la  famine  avait  obligé  cet  oiseau  de  haut  vol  qui  avail 
nom  Jacques  F«rrier  de  La  Ferrade  à  venir  faire  plume  neuve,  après 
les  coups  'de  grifle  de  Paris.  Depuis  six  ans  ÎP**  Hombeline  pour- 
voyait aux  nécessités  quelconques  de  son  neveu.  Malheureusement, 
soit  que  le  revenu  de  la  dévote  eût  périclité  entre  les  mains  de 
MM.  Poitrasson  et  fils,  banquiers  à  Lormières,  soit  que  les  ecclé- 
siastiques dont  elle  aimait  à  s'entourer  l'eussent  intéressée  à  des 
œuvres  de  charité  trop  nombreuses,  les  lettres  chargées,  mainte^ 
nant,  arrivaient  rue  Taitbout  beaucoup  moins  lourdes,  beaucoup 
plus  rares,  et,  deux  fois  dans  l'espace  de  huit  mois,  Jacques,  privé 
de  la  becquée  ordinaire  avait  manqué  périr  d'inanition  sur  son 
perefaoip. 

—  Ahl  ce  révérend  père  Rodriguez!..  6*êtail-il  écrié. 

«  A  quelque  chose,  malheur  est  bon,  »  dit  un  proverbe.  Ge  pro- 
verbe a  raison,  car  c'est  en  un  de  ces  courts  instans  de  disette  que 
Jacques,  inutile  jusqu'ici  à  lai-môme  et  aux  autres,  conçut  la  pensée 
héroïque  de  secouer  son  oisiveté.  Pourquoi,  comme  quantité  de  ses 
amis  du  boulevard,  lesquels  n'étaient  ni  plus  sots,  ni  moins  gais 
que  lui  pour  consacrer  chaque  jour  troès  ou  quatre  heures  au  tra- 
vail, ne  s'appliqueraitril  pas,  lui  aussi,  à  une  besogne  capable  de 
lui  rapporter  quelque  profit? 


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LR  ROI  «AMIIIE.  m 

U  réfléchît  longtempe, 

A  répo(|KQ  Qtr  Avec  l'Mlwable  naïveté  d'un  an&nt  nof  ô  dà»  un 
côve  dëlideui  ei  qui  m^  feu!  pas  être  rèveiUè,  il  mottaîl  sous  les 
jolies  quenottes  de  miss  Jane  Becley  son  plaotaureui  doxnaii»  des 
aïonta  Gorbîërea,  j4UEie,affîimée  deréeîls  aoQoureoK^  d'aTentare»  ter- 
ribles, lui  avait  fait  lire,  à  Lcoidres^  à  Fiorenott»  à  Pam^  |)bisîeiurs 
Komadis  anglais  dans  le  texte.  Que  ne  tirai^il  parti  des  leçons  de  sa 
maîtresse,  —  elle  les  lui  avait  si  peu  ménagées,  croi|iiaint  avec  ime 
voncitô  de  jeune  loup  bois,  tienres  «t  château,  —  et  ne  traduieait- 
il  quekftt'un  des  ouvca^es  qu'ib  adaiiraient  ensemble?  Sur  ces 
entreâdtes,  Jaae^  dont  un  preiaier  souffle  de<  gône  avait  singulière- 
ment hérissé  les  plumes^  refroidi  le  eœur,  prit  son  vol  un  beau 
jnatîn,  et  Jacques  dxA  renoncer  au  travail  entrevu  jusqu'au  jour  où 
le  ciel,  qui  n*aiaie  pas  les  paresseux,  lui  fit  renconto^  Isabella 
firifiitt.  £t  voyez  jusqu'où  le  ciel  poussait  la  miséncoide  envers  lui  : 
il  lui  envoyait,  au  moment  psychologique  de  la  besognoi.  la  fiUe 
d'un  clergymsA  de  Bath,  très  instruite,  un  peu  bas-Ueu»  s'était 
elle-même  essayée  jadis»  sous  les  yeux  de  soa  père,  le  révérend 
Richard  Grifiitt,  à  traduire  en  anglais  la  Vie  de  Jémis  de  M.  Renan  ! 

iacques  ne  pouvait  songer  à  Bulwer,  à  Dickees,  à  Thackeray,  à 
Cunrer-fieU,  aussi  populwes  en  Fra&ûe  qu'ea  Angletecreb  II  pensa 
à  George  £Uot,  beaucoup  moins  connu  chez  nous,  et  peitrétre  plus 
profond,  plus  fort  que  ses  ravamu  Mais  encore  à  quel  rcMiian  de  cet 
écrivain  préféré  s'en  prendrait-il?  U  eut  peur  de  Daniel  Jkronda, 
«a  deux  volumes;  il  recula  devant  le  Mouiin  sur  la  Flms,  en  un 
volume;  et  finalement  se  rabattit  sur  les  Scènes  de  la  vie  cléricale, 
récits  de  peu  d'étendue,  tout  d'émotion  doue»,  de  obamne,  de 
bonhomie.  Du  reste,  si  le  découragement,  le  doute  du  succès  lui 
Arrivaient  dans  la  voie  nouvelle  où  il  s'engageait  non  sans  témérité, 
il  pourrait  ne  pas  dooioer  toulea  les  Scènes  et  se  contenter  d'en 
oi&ir  deux  ou  trois  seulement  aa  lecteur. 

IL 

Noua  savons  sous  la  pressiooi  de  quelles  circonstances  fâcheuses 
Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  publia  ce  livre  dénoncé  à  M**^  de 
Castillet  y  GastiUa  par  le  respectabfe  M.  Turlot,  archiprétre  de  la 
cathédrale  de  Saint-Irénée,  ce  livre  infâme,  «  où  les  ministres  du 
cube  réformé,  sans  pudeur,  mettaient  au  monde  des  kyrielles  d'en- 
fans,  des  fille»  surtout,  au  gcand  scandale  du  clergé  cafliolique, 
partout  répandu  pour  reotequérir  l'Ile  des  Baînts.  » 

—  Et  ça  t'a-t-il  rapporté  gros.,  cette  tiaductioiil  demanda 
M^*  Bombeiine,  s'asseyent,  les  genoux  serrés,  au  bord  du  canapé. 

Jacques  embrassa  de  nouveau  sa  tante. 


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132  RETUE  DES  DEDX  MONDEJ. 

—  Cette  caresse  si  tendre  signifie-t-elle  que  les  Scènes  de  la  vie 
cléricale  de  M.  George  Eliot  ne  t'ont  rien  rapporté  du  tout  ? 

—  Laissez-moi  vous  faire  remarquer  que  George  Eliot  est  une 
femme,  comme  notre  George  Sand... 

—  George  Sandl..  Je  tous  défends  de  prononcer  chez  moi  ce 
nom  diabolique,  entendez-vous,  mon  neveu  I 

—  J'entends  fort  bieo,  et  vous  serez  obéie,  tante  plus  impla- 
cable que  l'enfer. 

—  Tu  te  figures  donc  que  ton  auteur  anglais  m'intéresse?  Homme 
ou  femme,  je  refuse  de  le  connaître...  Combien  as-tu  gagné? 

—  Aussi  peu  de  chose  qu'il  vous  plaira  de  l'imaginer...  Mais,  en 
revanche,  j'ai  connu  le  plaisir  de  travailler. •• 

—  Travailler  1  s'écria  MP*  de  Castillet  y  Castilla  avec  une  moue 
dédaigneuse  qui  fit  rentrer  sa  lèvre  et  sa  moustache  et  poussa  en 
avant  son  grand  nez  en  bec  d'aigle ,  d'une  rigidité  d'acier.  Tra- 
vailler! répéta-t-elle.  Un  Ferrier  de  La  Ferrade  de  Castillet  y  Cas- 
tilla ne  travaille  pas,  monsieur.  Cela  n'est  pas  honorable. 

Jacques,  d'un  air  piteux,  tendit  la  main  à  sa  tante. 

—  Un  petit  sou,  s'il  vous  plaît  I  gémit-il  lamentablement. 

—  J'aime  mieux  te  voir  en  cette  posture  que  te  savoir  penché 
sur  la  corvée,  comme  un  manant.  Tu  ne  devrais  pas  avoir  oublié 
ceci  :  un  de  nos  ancêtres,  le  roi  Ramire,  —  pas  celui  qui  fut  moine 
à  l'abbaye  de  Saint-Pons-de-Thomiëres,  —  un  autre,  dépossédé 
de  son  royaume  par  les  hasards  d'une  guerre  funeste  contre  les 
Mores,  meudia  parmi  les  villes  ennemies  de  Grenade  et  de  Cordoue, 
mais  il  ne  s'humilia  jamais  jusqu'à  travailler. 

—  Heureux  temps  du  Romancero^  qu'êtes-vous  devenus? 
—«  Eûfio,  te  voilà  gueux  à  faire  pitié  aux  passans? 

—  Absolument  comme  mon  ancêtre  maternel ,  le  roi  Ramire, 
— pas  celui  qui  fut  moine  à  l'abbaye  de  Saint- Pons-de-Thomières,  — 
un  autre,  mendiant  parmi  les  villes  ennemies  de  Grenade  et  de 
Cordoue. 

—  Et  tu  tombes,  ce  matin,  à  Lormières,  non  pour  t'y  convertir, 
mais  pour  y  remplir  ton  gousset? 

—  Vous  connaissant  si  indulgente  pour  moi,  je  compte  tenter 
l'aventure  du  gousset,  point  encore  celle  de  la  conversion...  Mais, 
à  vous  parler  franc,  je  ne  suis  sûr  de  rien,  chère  tante  Hombelme 
de  Castillet  y  Castilla. 

—  Pourquoi  ne  pas  me  prévenir  de  ta  visite,  étoumeau?  Dans 
les  maisons  comme  les  nôtres,  qui  ont  des  traditions  royales,  on 
est  toujours  coupable  de  manquer  aux  lois  de  l'étiquette. 

—  Mon  Dieu,  ma  tante,  si  je  n'ai  pas  conservé  toutes  les  qua- 
lités de  ma  race,  il  en  est  une  que  j'ai  gardée  entière,  la  fran- 


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LE  ROI  RAMIRB.  133 

chise.  Veuillez  m'écouter  une  minute.  On  reçoit  les  journaux  de 
Paris  au  casino  de  Luchon,  même  VUniverSy  pour  les  pèlerins  de 
Motre-Dame-de-Lourdes,  qui,  s'étant  plongés  dans  la  piscine  mira- 
culeuse, font  à  la  sainte  Vierge,  en  gens  de  peu  de  foi,  l'aflfront  d'es- 
sayer sur  leurs  rhumatismes  la  vertu  des  eaux  sulfureuses.  Hier 
au  soir,  sauf  V  Univers  traînant  sur  la  table  de  lecture,  toutes  les 
feuilles  de  Paris  étaient  en  main.  Je  happe  ce  journal  unique  et  je 
le  parcours  au  hasard.  Mes  yeux  accrochent  ces  deux  lignes  tout  à 
coup  : 

«Rome,  19  septembre. 

«  Parmi  les  ecclésiastiques  venus  de  France  auxquels  le  saint- 
père  a  daigné  faire  un  accueil  des  plus  empressés,  nous  devons 
citer  tout  d'abord  le  révérend  père  thèatin  Antonio  Rodriguez,  du 
diocèse  de  Lormières...  » 

Quoi  I  M.  Rodriguez  était  à  Rome  !  Hais  alors  ma  tante  se  trou- 
vait seule  à  la  maison  I  Mais  alors  il  pouvait  m'être  accordé  une 
joie  enviée  depuis  longtemps,  celle  de  voir  ma  tante  seule,  de  bavar- 
der avec  elle  tout  le  long  de  l'aune,  comme  lorsque  j'étais  petit, 
qu'elle  me  corrigeait  et  que,  pour  lui  témoigner  le  remords  de  mes 
iautes,  je  la  dévorais... 

Il  lui  marbra  les  joue^  de  gros  baisers. 

—  Mon  brave  Jacques  1  balbutia-t-elle. 

—  Vous  comprenez  si ,  à  cette  nouvelle  du  départ  de  mon  ancien 
précepteur,  j'ai  lâché  F  Univers!..  Je  suis  rentré  à  l'hôtel,  j'ai  bou- 
clé ma  valise,  j'ai  dormi  les  poings  fermés,  j'ai  fait  des  rêves... 
d'or,  et,  ce  matin,  je  me  suis  jeté  dans  le  premier  train  qui  passait. 

Il  glissa  ses  deux  bras  autour  de  la  taille  de  sa  tante,  droite, 
raide,  sèche  comme  une  planche  de  chêne,  et  la  serra  bien  fort. 

—  Tu  me  fais  mal  I  tu  me  fais  mal ,  petit  !  glapit  la  vieille  fille, 
dont  le  cœur  éclatait  délicieusement  sous  l'étreinte. 

—  Voyons,  tanietie,  pour  parler  le  langage  de  mon  enfance,.soyez 
à  votre  tour  sincère  comme  je  l'ai  été.  Oui  ou  non,  possédez-vous 
trois  cent  mille  livres  de  rentes  7 

—  Tu  es  trop  curieux. 

—  S'il  m'en  souvient  bien,  vous  avez  recueilli  plusieurs  héri- 
tages, entre  autres  celui  du  grand-oncle  Gonzalez,  de  Vitoria,  en 
Espagne,  notre  patrie. 

—  Cela  est  vrai. 

—  Hé  bien? 

—  Tu  apprendras  toutes  choses,  un  jour. 


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..4 


iSâ  REVUE  BEI  BMJX  MONDES. 

-«-Je  pfférérerais  appvendre  toutes  choses  en  ce  iQMiieBt.^ 
•^  Le  révérend  père^  R'odrigiMa,.  M.  l'archipràtre^  Turlot  ont  m 
la  bonté  de  m'assooieF  à  de  nombreuse»  fondaliAu^  charitables^,  et 
je*  sois  teme  de  faire  iaee  à  de  c^rtainesidépaifies;  de  plua,,  mon 
noble  ami,  le  marquis  d'àlpujacas,.  m'adresse  de;  tOBftpa  à.  autre  de 
panivies*  carliste»  que  j'ai  le  devoir  d'aider  ua  peui*. 

-^  Ht.queU&seoHne  ces  messieurs  ont-ilsiJMigé  à  propoa  de»  nous 
laisser,  à  voas'  et  à  bmû?. 

—  Jacques,  du  respect,  je  vous  prie  1 

La  porte  du  salon  s'entre-bâilla  discrètement.  C'était  Gussette. 

—  Mademoiselle,  demanda  la  vieille  servante,  faudra-t-il  couper 
des  oronges  dans  l'omelette,  ou  bien  faudra-t-il  y  couper  des  cèpes? 
Méric  a  remarqué  que  M.  le  révérend  père  Rodriguez  est  très  friand 
de  cèpes. 

—  Mets  des  cèpes,  alors,  répondît  M"*  de  Castilfet. 

Jacques,  comme  piqué  par  un  serpent,  avait  bondi  ïtàû  chi 
canapé. 

—  Eh  quoi  I  M.  Rèdrigtrez  est  à  Lormîères?  s'écria-t-il. 

—  Il  est  arrivé  de  Rome  cette  nuit,  répondît  M"*  ffombeKoe 
sans  se  troubler.  Pressé  de  revoir  !e  respectable  M.  Turteù,  aiiquel 
il  apporte  des  nouvelles  du  saint-père  ^  il  dit  sa  messe  à  SahiV- 
frénée,  ce  malin. 

—  Dans  ce  cas,  ma  tante,  il  ne  me  reste  qu'à  vous  tirer  ma  révé- 
rence. 

M"*  de  Castillet  y  Gastilla,  malgré  le  vague  naalaise  que  lui  pro- 
curait la  subite  résolution  de  son  neveu ,  persuadée  qu'il  ne  la 
pousserait  pas  à  bout,  était  demeurée  immobile  à  sa  place.  Msii% 
quand  elle  vit  Jacques  lever  la  main  vers  le  loquet  de  la  porte,  eRe 
s'élança  du  canapé,  et,  lui  saisissant  le  bras  : 

—  Je  veux  que  tu  restes  !  lui  dit-elle  d*autorité. 

—  Et  moi,  je  veux  m'en  aller!  riposta-t-il  d'une  voix  formidable. 
Il  se  dégagea  de  ses  griffes,  et  ouvrit  la  porte  du  salon. 

A  ce  moment  même,  Méric  traversait  le  vestibule,  chargé  d'une 
mignonne  valise  aux  jolies  courroies  itloslrées  de  dessins  à  Fem- 
porte-pièce,  aux  étincelans  filets  de  cuivre. 

—  Où  vas-tu  donc,  toi  ?  lui  demanda  Jacques  en  colère. 

—  Je  monte  le  bagage  de  M.  le  comte  dans  la  chambre  bleue, 
mâchonna  Tautre. 

—  Reporte  cela  dans  ma  voiture,  et  vivement  f 

—  Mais  la  voiture  de  M.  le  comte  est  repartie  pour  la  gare  depuis 
longtemps. 

—  Tu  ne  sais  donc  pas  courir? 

On  Pyrénéen  ne  pas  savoir  courir  I   Atteint  dam  son  amour- 


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IB  ROI  UWÊiE.  ttii 

pp^pre,  Mftric  se  ppédintait,  quand  M^  flombdine,  toi  Hiortrall 
l'escalier  de  pierre  d'un  geste  impératif  : 

—  IPorte  cette  malle  là-haut.  Jeauîs  maîtresse  obex  moi. 

Le  domestique  docile  n'avait  pas  franchi  la  longue  rangée  dtt 
Marches,  que  M"*  de  OastiUet  y  Gastilla  se  retwunait  vers  son 
neveu, 

—  Je  vi»u6  ordémie  «de  «ne  suivriB,  monsieur,  lui  dît-elle.  Oaiis 
fiotre  famille,  comme  da  reste  dans  toutes  tos  faonilles  royales^ 
quand  le  chef  de  la  maison  a  parlé,  il  ne  reste  phis  qu'à  JB'incliaer 
et  à  obéir. 

Elle  prit  la  rampe  et  monta  les  degrés  lentement,  tranquiltement, 
dignement. 

Jacques,  «pii  avait  d«s  raisons  sérieuses  de  oe  pas  partir  aotât^ 
qui,  d'ailleurs,  fidèle  à  son  caractère  singulièrement  étrange  et 
fantasque,  s'amusait  à  une  comédie  doxA  son  escairceDe  vide  retire- 
rait peut-^tre  bénéfice,  marcha  dans  le  stilage  de  sa  tante  sans  trop 
se  faire  tirer  l'oreille. 

—  Ah  !  vous  m'obligez  à  séjourner  à  Lormiières  quand  je  «uis 
attendu  ailleurs  I  chantonnait -il  ahl  vous  m'y  obligez!  BhbienI 
soit ,  mais  vous  verrai  ce  qu'il  vous  en  coûtera,  vous  le  verrez  I 

—  Taisez^ous,  vanrien  I 

•**-  Ce  n'est  pas  de  mille  écus  que  je  me  contenterai  cette  fois^  ni 
de  deux  mille,  ni  de  trois  mille;  il  m'en  faudra  qiptre  ou  cinq 
mille ,  mademoiselle  de  Castillet  y  Casiilla,  et  vous  pouvez  envoyer 
CiuBsette  aux  allées  Saint-Macaire,  cbex  MM.  Poitrasson  et  fils. 

III. 

J^cqws,  jusqu'ici  enjoué,  folâtre,  devint  grave  en  entrant  dans 
la  chambre  bleue,  située  au  premier  étage  de  l'hôtel.  Ce  garçon, 
plus  étiré  qu'un  roseau ,  n'aurait  pas  marché  d'un  pas  plus  cir- 
oonspeet  si  d'aventure  il  lui  fût  arrivé  de  s'introduire  en  une  église. 
Et  ce  n'est  pas  seulement  son  allure,  d'une  hardiesse  joyeuse,  qui 
se  modifia  soudain,  mais  aussi  son  visage,  qui  pâlit  et  revêtit  une 
expression  de  tristesse  inconnue.  Gomme  si  l'air  lui  manquait  dans 
cette  pièce  haute  et  large,  au  lieu  de  sauter  à  sa  valise,  il  tira  droit 
vers  l'une  des  fenéires  et  l'ouvrit. 

Cependant  M"**  Hombeline,  à  qui  l'émotion  de  son  neveu  n'avait 
pas  échappé,  affaissée  dans  un  grand  fauteuil  poussiéreux,  recou- 
vert de  vieille  soie  passée  à  ramages  bleus,  suivait  les  moavemena 
de  Jacques  et  ne  sonnût  mot.  Les  traits  tirés  U  tète  un  peu  bran^ 
lante,  les  bras  abattus  dans  les  plis  profonda  de  sa  robe  de  deuil, 
elle  regardait  de  ses  deux  petits  yeux  bruns  dignotans  et  attendait* 


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136  REVUB  DES  DEUX  MO^D£S• 

Brusquement,  ayant  remarqué  que  son  neveu  se  passait  une  main 
sur  le  front,  elle  courut  à  lui. 

—  Je  t'en  supplie,  mon  enfant!  je  t'en  supplie  !..  lui  dit-elle 
d'une  voix  altérée. 

Le  jeune  homme  se  retourna.  Le  long  de  ses  joues,  rieuses  tout 
à  l'heure,  allongées  et  blêmes  à  présent,  apparaisf^aient  comme  des 
traces  luisantes  de  larmes.  Quoil  il  avait  pleuré?  Vraiment,  ce 
n'était  pas  croyable.  M"®  de  Castillet,  en  proie  à  une  inquiétude 
cruelle,  attira  Jacques  vers  le  fauteuil  qu'elle  venait  de  déserter,  le 
contraignit  à  s'asseoir  et  se  tint  debout  devant  lui,  les  mains  jointes, 
abaissées. 

—  Aussi,  soupira-t-elle,  pourquoi  vouloir  toujours  t'installer  dans 
cette  chambre,  quand  il  s'en  trouve  dix  autres  dans  la  maison  où 
tu  serais  mieux? 

—  Tout,  ici,  me  rappelle  ma  mère,  dit-il  avec  effort. 

Et,  montrant  dans  le  fond  un  lit  à  colonnes  torses,  drapé  de  ten* 
tures  bleues  : 

—  Ma  mère  est  morte  là. 

W^""  Hambeline  demeura  morne. 

—  Il  y  a  onze  ans,  poursuivit-il,  que  ce  malheur,  le  plus  grand 
dont  on  puisse  être  accablé,  a  fondu  sur  moi  à  l'improviste,  et  je 
le  sens,  il  me  semble,  plus  vivement  aujourd'hui  que  le  premier 
jour.  J'avais  dix-neuf  ans  à  peine  quand  ma  mère  nous  quitta,  me 
quitta,  —  car  vous,  vous  n'êtes  pas  sortie  de  ses  entrailles,  et  sa 
mort  n'a  pu  vous  porter  le  coup  qu'elle  m'a  porté.  ••  Ma  tante,  par 
cet  abandon  effroyable  de  ma  mère,  je  suis  tombé  sur  la  terre  nue, 
pareil  à  un  fruit  arraché  trop  tôt  de  la  branche  et  destiné  à  pourrir 
sur  le  sol.  Qu'ai-je  fait  à  Paris?  qu'ai-je  fait  à  Florence?  qu'ai-jefait 
à  Londres?  J'ai  pourri...  Âhl  si  mon  adorable  mère  eût  vécu,  quel 
homme  elle  aurait  su  faire  de  moil 

—  Tu  seras  cet  homme-là,  mon  bon  Jacques,  tu  le  seras.  •• 

—  Jamais,  ma  tante,  jamais  !..  Vous  ne  connaissez  pas  toute  la 
misère  de  ma  vie... 

Il  accompagna  ces  paroles  d'un  long  geste  de  découragement. 

M"^  de  Gastillet,  navrée,  se  soutenant  mal  sur  ses  jambes  chan- 
celantes, chercha  un  siège  autour  d'elle  et  s'y  laissa  couler  à  son 
tour.  Durant  des  minutes,  ils  demeurèrent  silencieux  l'un  et  l'autre, 
se  repaissant  d'amers  souvenirs. 

M'^^  Hombeline,  le  cœur  traversé  par  la  douleur  de  son  neveu 
comme  par  une  flèche,  se  trouvait  reportée  au  jour  où  le  ciel  lui 
avait  ravi  sa  sœur  unique,  sa  sœur  plus  jeune  qu'elle,  attachée  à  sa 
vie  par  les  liens  les  plus  délicats  à  la  fois  et  les  plus  forts.  Elle 
revoyait  l'époque  où  cette  sœur  tant  aimée,  veuve  après  dix  ans 


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LE  BOI  RAMTBB.  187 

seulement  de  mariige,  était  veDoe  avec  Jacques,  tout  petit,  habiter 
la  vieille  maison  humide  des  bords  de  l'Arbouse,  derrière  les  hauts 
peupliers.  Puis  Jacques  avait  grandi...  Pais  on  lui  avait  donné  le 
révérend  père  Antonio  Bodriguez  pour  précepteur...  Pais  il  avait 
fait  sa  première  communion...  Puis  il  était  allé  à  Toulouse  achever 
ses  études...  Puis  il  était  revenu,  et  sa  mère,  qui  toussait  depuis 
longtemps ,  était  morte. .  • 

Jacques,  dans  la  chambre  bleue,  était  déchiré  par  mille  tortures; 
et  la  plus  atroce,  devant  le  lit  de  mort  de  sa  mère,  naissait  du  regret 
d'avoir  manqué  à  toutes  les  promesses  faites  par  lui  à  la  chère  mou- 
rante. Que  ne  lui  avait-il  pas  promis,  en  effet,  à  l'instant  suprême 
de  la  séparation?  —  L'abbé  Prosper  Pigeonneau  était  là.  L'aumônier 
des  carmélites,  attentif  auprès  de  M"^  la  comtesse  de  La  Ferrade, 
sa  pénitente,  venait  de  lui  administrer  les  derniers  sacremens.  — 
Certes,  Jacques  était  resté  honnête  homme  jusqu'au  scrupule;  mais 
quel  mérite  avait-il  à  cela,  lorsque  le  sang  qui  coulait  dans  ses  veines, 
par  la  vertu  d'une  probité  d  origine,  plaçait  son  honneur  en  quelque 
sorte  au-dessus  des  défaillances  de  sa  volonté?  Là  où  il  avait  manqué, 
manqué  gravement,  c'était  quand,  oublieux  d'engageroens  formels, 
au  lien  de  s'appliquer  à  quelque  œuvre  utile,  dès  les  premières 
heures  de  sa  jeunesse,  il  avait  laissé  sa  vie  aller  à  la  dérive,  sans 
aucune  direction  et  sans  aucun  frein.  Ressemblait-il  à  son  père,  inca- 
pable d'apporter  au  foyer  domestique  autre  chose  que  le  désordre 
et  la  légèreté  ;  à  son  père,  dont  la  courte  existence  avait  été  remplie 
d'aventures  folles  et  de  dissipations  ;  à  son  père,  par  qui  sa  pauvre 
mère  avait  versé  tant  de  larmes,  était  morte  à  la  longue  peut-être? 
De  cuisans  remords  accablaient  Jacques,  et  c'était  un  peu  sur  lui- 
même  qu'il  pleurait  en  pleurant  sur  une  perte  irréparable  à  jamais. 

—  Mademoiselle,  une  caisse  du  chemin  de  ferl  glapit  Gussette 
dans  le  corridor  du  premier  étage. 

En  même  temps,  un  coup  retentit  à  la  porte  de  la  chambre  bleue. 

—  Entrez  I  dit  M*'«  de  Gastillet. 

La  servante  parut  suivie  d'un  camionneur. 

—  Il  faut  signer  là!  cria  l'homme,  étalant  un  registre  crasseux 
sur  un  guéridon. 

—  Est-ce  que  ce  sont  des  omemens  d'église?  lui  demanda 
H^  Hombeline. 

—  Je  ne  sais  pas,  moi. 

Et,  appuyant  un  doigt  sur  k  page,  le  camionneur  ajouta  : 

—  Vous  voyez  :  l'expédition  a  été  faite  par  M.  Lagarrigue-Mar- 
tin,  rue  Saint-Rome,  à  Toulouse. 

—  Allons,  c'est  bien  la  caisse  que  j'attends. 
Elle  signa. 


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138  REVUE  BB»  DIUX  MOHDES* 

—  Cussette,  paie  ce  brave  homme,  et,^  s'il  tt  betoÎD  de  tt«Dger, 
nène-Ie  à  l'office^  reprit  M*^  de  Castillet  y  CaslîUa^doiiil.kvrâs  se  fit 
tout  à  coup  chantante,  presque  joyeuse. 

—  l'di  halte  d'ouvrir  cette  caisse  pnr  vérifier  Tenvoî  de  91.  Lagair<- 
rigue^Martin.  Je  ne  pué  pae  m'exposer  à  ofrir  h  W^  Aâatonio-ftodri* 
guez  des  omemens  qui  ne  tai  conriendraiefit  pts^  n^est-ilpia  vrai? 

«  M^""  Antonio  Rodriguezl  »  Jacques  demeurait absoliunent  ébahi, 
— M*.  Antonio  Rodriguez  a  donc  été  nommé<évôque2  demandûrt-ii, 
retenant  sa>tant»  prMe  à  te  q[uh<)or. 

—  Mon  Dieu,  c'est  tout  comme. 

—  Mais  il  n'est  pas  Français,  il  est  Espagnol» 

—  Que  peut  faire  cela) 

^  Eiafin,  est-^  évéqne,  ouf  ou  noB? 

—  Notre  saint-père  le  pape  Léon  XIII  vient  de  nommer  ie  rêvé»- 
rend  père  théatin  Antonio  Rodrigves  proionotaire  apoUoliqm. 

lacques  n'y  tint  pas  r  il  éclata  de  rire  sans  nulle  retenues 

—  La  bonne  plaisanterie  t  la  bonne  plaisanterie!  répélaiUl  au 
milien  de  sa  débordante  hiteriié. 

M^  de  Castillet  y  Gastilla  ne  comprenait  pas. 

—  Êtes-vous  fou,  mon  neveu?  s'écria-t-e(le  à  la  fin  d'une  voix 
rude,  courroucée. 

—  Mais  un  protonotaire  apostolique,  ce  n'est  pas  sériesx^  cek^  ma 
tante,  poursuivait-il,  riant  toujours.  Un  protonotaire  est  un  ecclé- 
siastique à  qui  on  a  permis  die  recouvrir  ses  tibias  de  ba&  violets, 
voilà  tout.  Convenez,  entre  nous,  cfue  les  tibias  de  M»  Rodriguez  ne 
méritaient  guère  cet  honneur.  Quels  toseaux  I 

—  Jacques I  Jacques! 

—  Les  bas  violets!  La  belle  affaire,  en  vérité,  les  bas  vioktel.« 
Tout  le  monde  en  porte,  à  Rome, .  des  bas  violets,  sans  que  cela 
tire  à  conséquence. 

—  Savez-vous  qui  vous  me  rappelez  en  ce  moment,  mon  neveu? 

—  Le  diable  en  chair  et  en  os,  sans  doute? 

—  Vous  me  rappelez  votre  père. 

—  Ma  tante!  s'écria-t-il,  atteint  par  ce  coup. 

—  C'était  le  persiflage  aux  lèvres  qu'il  abordait  votre  mère,  toutes 
les  fois  qu'il  nous  revenait  de  Faris  on  d'aiUeurs,  car  il  habitait  aux 
quatre  points  cardinaux,  partout,  excepté  chez  lui. 

—  Ma  tante  1 

—  Ta  pauvre  mère  supportait  tout,  même  d'entendre  railler  sa 
religion.  Elle  aimait  M.  de  La  Ferrade  et  sa  tendresse  allait  jusqu'à 
lui  faire  trouver  des  mots  pour  l'excuser... 

—  Assez  !  je  vous  en  prie  ;  assez  1 

—  Pour  moi,  continua  l'impitoyable  vieille  fille,  je  ne  serai  pas 


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LB  «or  RAHIKE.  ftM 

Cflcpable»  eny%n  mm  aGreniFeu^des  ftttilesses  dont  futicaj^aUe  maiaoBiir 
envers  son'mairi,  cit  A  votre  ironie  osait  b'coi  prendueii  ma  foii!.. 

—  3e  n'y  ai  jamais  eongà,  ma  chère  tante,  je  vous  ie  jure.  Je 
m'amusais,  et  très  innocemment. •• 

—  Je  puis  tolérer  bien  des  choses  *:  que  to«s  abusiez  de  oodaicré- 
duiité  pourni'arradm*  de  l'argent,  quêtons  me  traitieE paofois  avec 
une  familiarité  dépassant  de  beaucoup  la  mesure.  'Ces  façons,  dent  il 
est  arrivé  à  mon  entourage  de  s'offusquer^  ne  constituent  après -tout 
nul  manquement  grave  àmoa^ard,  madfortune  devant  être  (la  vôtre 
un  jour,  et  mes  continuelles  gâteries  tayant  «utorîsédès  longtam^ 
cette  4ifoeité  dafis  'les  Tappoits.  Mais  m  vous  vfm%  ^rmettiez  1  ^ 

M"'  de  Gastillet  s'interrompit,  essoufflée, 

Jacques,  soit  'emm  de  supporter  des  reproches  trop  lourds  &  sa 
l^l^èreté,  scSt  fente  'habile  «pour  amener  sa  taste  i  merci,  vffliait  -de 
prenne  sa  valise  d'unemaîn,  ea  couvertwe  de  vojis^e  de  l'autre^ 
semblait  se  disposer  à  gagner  la  porte  : 

—  Alors,  décidément,  tu  t'en  Tas?  kii  dît  sa  «tante  tout  ft  coup 
radoucie. 

—  Trauves^ous  qiue  je  wftm  aie  pas  asses  entendu? 
Et,  avec  un  redressement  très  digne  : 

—  Si  les  Gastillet  y  CaertiHa,  «qui  sentent  couler  •dans  kurs  veines 
le  sang  du  Gid,  sont  fiers,  les  ^rrier  de  La  Femtde,  bîen^e  do 
naissance  plus  modeste,  ont  leur  fierté. 

—  N'«vai8-tu  pas  quelque  iîhose  à  me  demander?  interrogea 
M"*  Hombeline,  touchée  par  ce  trait  en  plein  cœur. 

—  Les  gens  de  ma  sorte  ne  deBQamdeiit  i^en  à  perseme,  riposta 
Jacques  hautainement. 

—  J'avais  cru  tsomprenéhre  que  tB8sdEnrQB,Bn'mairadsétat,  récla- 
maient d'être  remises  sur  un  meilleur  fHed. 

'  —  Mes  a&irw,  s'il  farut  l'avotier,  ae  sMt  pasbriliastes;  «ais  un 
travail  adharné  tie  tardera  «pas  b4es  rcflever.  George  EUot  n'est  pas  4a 
seule  qui  ait  observé  la  vie  du  clergé  anglican,  il  y  a  aussi  Anthonf 
Trollope  ;  et  le  descendant  infortuné  du  ihh  Aanire,  à  défeutde  pain, 
a  de  la  besogne  sur  la  planche.  •• 

—  5e  te  défends  t^te  besogne,  foequesl 

Elle  essaya  de  Id  Teprendre  la  «vatise  ;  oiais  il  la  tenait  érwcf^qm- 
ment  et  ne  la  fâcha  pas.  Ge  fut  une  lutte.  Jacques,  un  moment, 
laissait  aller  l'élégante  petite  malle^  qui  semblait  fuir  de  ses  doigts; 
puis  il  la  ressaisissait  soudain  et  faisait  un  pas  de  plus  pour  s'éloi- 
gner. H^^  de  Oastillet  yCiastiHa,  énme  à  œ  jeu  trop  pénible,  hale- 
tait bruyamment.  Le  jeune  homtneeutpitiédeia  vieille  fiHe  dépen- 
sant ses  forces,  son  cœur,  dans  un  combat  disproportionné;  il  se 
pencha  vers  elle  comme  pour  lui  reprencb^  la  valise,  qu^  lui  avait 
enfin  abandonnée  d'im  mouvement  tiès  adroit.  Les  têtes  des.oem 


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140  BEVUE  DES  OEDl  MONDES. 

battans  par  hasard  se  rencontrèrent,  et  Jacques,  colla  ses  lèvres 
sur  un  petit  front  ridé,  plus  sec  et  plus  dur  qu'un  caillou. 

—  Méchant!  méchant I  balbutiait  M^^  Honûbeline,  oppressée  de 
contentement. 

Jacques  avait  un  air  tout  déconfit. 

—  Quelle  figure!  lui  dit  sa  tante,  dupe  de  la  comédie. 

—  On  a  la  figure  que  l'on  peut  quand  on  est  vaincu. 

—  Tu  me  restes  donc  pour  quelques  jours? 

Jacques,  rejetant  son  lorgnon,  arrêta  sur  elle  deux  yeux  bons  et 
caressans,  les  yeux  de  sa  mère. 

—  Qu'as-tu  à  me  regarder  ainsi?  demandart-elle,  troublée  jus* 
qu'au  fond  de  l'âme. 

—  Je  cherche  à  découvrir  si  vous  êtes  une  tante  capable,  je  ne 
dirai  pas  de  donner,  car  il  n'entre  pas  dans  mon  caractère  de  deman- 
der quoi  que  ce  soit,  capable  de...  prêter  à  votre  neveu  la  bagatelle 
de  mille  livres  sterling. 

—  Sterling!  Quelle  est  cette  monnaie-là  ? 

—  Bonne  monnaie,  —  monnaie  anglaise. 

—  Toujours  l'Angleterre  I  Tu  sais  bien  que  je  ne  l'aime  pas,  l'An- 
gleterre. 

—  Ne  vous  effrayez  pas  mal  à  propos,  tante  aimée  :  une  livre 
sterling  ne  vaut  pas  plus  de  vingt-cinq  francs. 

H^®  Hombeline  réfléchit  trois  minutes. 

—  Et  c'est  vingt-cinq  mille  francs  que  tu  me  demandes,  comme 
ça,  au  pied  levé? 

—  Pardon,  je  ne  vous  demande  rien,.,  je  m'informe  seulement 
de  vos  dispositions  à  mon  égard. 

—  Et  pourquoi  cette  grosse  somme,  s'il  te  plaît? 

—  Gela,  c'est  mon  secret. 

—  Mademoiselle,  sou£Qa  à  travers  la  porte  la  voix  bien  reconnais 
sable  de  Méric,  M.  le  marquis  d'Alpujaras  viendra  déjeuner  avec 
M^""  Isabelle. 

—  Mais  c'est  l'abomination  de  la  désolation,  cet  hôtel  CastilletI 
s'écria  Jacques. 

Il  eut  l'air  de  chanceler  et  s'abattit,  après  deux  ou  trois  tournoie- 
mens  fort  habiles,  dans  le  grand  fauteuil  à  ramages  bleus. 

IV. 

yp^  Hombeline  considéra  son  neveu  ;  puis,  s'avançant  sur  la  pointe 
des  pieds  et  se  penchant  vers  lui  : 

—  Tu  sais,  mon  cher  fils,  lui  murmura-t-elle  à  l'oreille  avec  un 
&ltendrisseaientqui  rendait  sa  voix  chevrotante,  tu  sais  quels  pro- 
jets je  caresse  depuis  longtemps.  Mes  idées  sont  toujours  les  mêmes««# 


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LE  BOI  RAMIRE.  l&l 

et  si  tu  te  décidais  enfin  à  regarder  d'un  œil  plus  favorable  M"*  Isa- 
belle Alvar  d'Alpujuras  y  Huesca  y  Salvador... 

—  Je  sais,  cette  petite  carmélite  que  Tabbé  Pigeonneau  me  réserve 
pour  femme...  Hé  bien? 

—  Eh  bien  I  ce  n'est  pas  mille  livres.. •  Gomment  appelles-tu  ces 
livres  anglaises?  « 

—  Sterling. 

—  Ce  n'est  pas  mille  livres  sterling  que  je  te  «  prêterais,  »  pour 
employer  ton  mot,  qui  n'est  pas  juste,  mais  vingt  mille  livres  ster- 
ling que  je  te  donnerais  de  bon  cœur.  Et  j'ajouterais  à  cela  mon 
domaine  de  La  Châtaigneraie,  car  il  vous  faudrait  une  maison... 

—  Vous  me  donneriez  cinq  cent  mille  francs  et  la  Châtaigne- 
raie si?.. 

—  Je  ne  m'en  dédis  pas. 

—  Si  je  vous  promettais  d'accrocher  la  fleur  d'oranger  au  corsage 
de  M"®  d'Alpujaras  y...  Combien  d'y  y  a-t-il? 

—  Ne  parlons  plus  de  cela,  dit  W  de  Gastillet  se  fâchant. 

—  Mais,  au  contraire,  tantette,  vu  ma  détresse,  auprès  de 
laquelle  la  misère  de  Job  sur  son  fumier  n'est  qu'une  plaisanterie 
de  mauvais  goût,  parlons-en  longuement,  très  longuement...  Peste  l 
raffaire  en  vaut  la  peine...  W  d'Alpujaras,  d'ailleurs,  est  un  de 
mes  plus  chers  souvenues  d'enfance,  et  on  ne  joue  pas  avec  ces 
choses-là... 

—  Tu  estimes,  je  suppose,  qu'une  alliance  avec  la  famille  du 
marquis  Alvar  serait  des  plus  honorables? 

—  Certes  1  un  pauvre  diable  de  hobereau  des  monts  Corbières, 
Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade,  qui  ne  descend  du  roi  Ramire  que 
par  les  femmes,  aurait  mauvaise  grâce...  Mais... 

Depuis  un  instant,  le  traducteur  madré  de  George^^Eliot,  du  bout 
d'une  petite  clé  minuscule,  tourmentait  le  cadenas  de  sa  valise.  Le 
cadenas  cédait,  la  valise  s'entre-bâillait,  puis,  au  grand  déplaisir  de 
M"'  Hombeline,  tout  se  refermait  brusquement. 

—  Mais?.,  lui  demanda-t-elle  appuyant  un  main  caressante  sur 
son  épaule. 

Jacques  se  retourna  et,  avec  un  sourire  des  plus  aimables  : 

—  Vous  ne  vous  fâcherez  pas? 

—  Quand  t'ai-je  tenu  rigueur  de  tes  extravagances,  petiot^  pour 
parler  comme  Cussette? 

—  Dans  ce  cas ,  voici  mon  sentiment  tout  net  :  Mademoiselle 
Hombeline  de  Castillet  y  Castilla,— est-ce  la  race  qui  le  veut  ainsi? 
—  votre  neveu  n'aime  pas  les  femmes  blondes. 

—  n  se  pourrait  que  ce  fût  la  race,  en  effet,  observa  la  vieille 
fille,  noire  comme  une  taupe. 


v» 


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iffy  BEYUE  I»  imx  MONDES. 

—  Tu  es  blond  poHrtmt,  td,  mon  ami,  aj(nit»-«*«Ue. 

—  MoD  pèmmossi  était  blond.  Est<e  qott  ça  compte,  la  canlenr, 
pour  les  hommes  !..  Pour  les  femmes,  c'est  bien  différent.  Ma  mèi^ 
était  bnûe  B,vet  des  ymx  bleus,  tna  tante  Bombeline  est  bnme  arec 
des  yeux  bruns,  et  le  brun  me  plaît  par-dessus  tout.  A  présent,  tm^ 
objection  plus  sérieuse  :  j'ignore  si,  devant  un  jour  hériter  de  votre 
foitune,  erurtoQt  de  votre  nom  si  gtorieux  dans  les  fastes  de  l'bistotre 
espagnole,  moi  blond,  j'ad  le  droit  d'épouser  une  Monde.  Voyet- 
vms  d'ici  mie  lignée  de  blondîns  et  de  blondiMS  s^appelant  GastiHe* 
y  Gastiltal  Vue  pareille  -descendance  serait  ridicule  vrainorent,  et  le 
roi  Ramîre  nous  mawKrait  du  fond  de  son  lombeAu. 

Jacques  s'était  beaucoup  exalté  en  parlant.  M"®  Hombeline  le 
regarda  avec  une  curiosité  inquiète. 
-^  Tiens  t  tiens  f  dit-elle,  je  n'avais  jamais  pensé  à  cela,  moi. 

—  On  ne  saurait  penser  à  tout,  parblen  1 

-—  Il  est«ertain  que  ces  Aivar  d'AIpujaras,  qui  se  marièrent  dans 
les  Flandres  sons  le  roi  Philippe  II,  sont  d'un  blond  I 

•-  Le  marqois  «ec  sa  AHe  n'ont  pas  des  cheveux  sur  la  tête,  ils  y 
ont  de  la  filasse,  toute  la  queciouille  qne  la  reine  Berthe  filait.  Est-ce 
que  «ce  sont  des  Espagnols,  ces  gens  plus  blancs  que  des  albinos? 

—  Mon  neveu,  ici,  nous  n'avons  qu'à  nous  incliner,  à  nous  indig- 
ner jusqu'à  terre,  articula  lentement  la  vieille  dévote.  Les  Alvar 
d'AIpujaras  sont  des  Espagnols,  de  véritables  Espagnols,  autrement 
dit  des  héros.  Le  bras  qui  manque  ati  marquis,  il  Fa  perdu  au  siège 
de  Bilbao,  où  il  tomba  mouratft  à  côté  de  Zumalacarreguy  naort; 
tes  deux  Sis  quHl  B'aplw,  -—  car  }e  lui  ai  connu  deux  fils,  Alphonse 
et  Jean,  —  il  les  a  perdus,  Alphoiœe,  sous  Ortega,  Jean  tout  derniè- 
rement, en  Navarre,  sous  le  roi  don  Carlos.  Tous  les  carlistes  savent 
cela,  et  tu  (e  sais  aussi,  toi. 

—  Oéla  est  beaul  cela  est  très  beau! 

Pour  cacher  l'émotion  qui  le  traversait,  Jacques  Ferrier  de  La 
FerraAe  se  pencha  sur  sa  valise  étalée  à  plein  couvercle,  et  d'une 
main  distraite  brouilla  tout,  bouleversa  tout...  Ah!  mon  Dieu  !  le  mé- 
daillon d'IsaibeMa  Griflltt  qui  s'élance  d*un  mignon  écrin  en  cuir  de 
Russie,  où  il  dort  d'un  sommeil  paisible  en  attendant  quelque  baiser 
fWrtif...  La  vue  d'iaabella  Griffitt,  quand  il  est  question  d'Isabelle 
d'AIpujaras,  affole  Jacques.  Sa  tante  a-t-elle  aperçu  le  médaillon? 
Elle  Ta  aperçu  certainement.  H  enfouit  le  cher  objet  sous  ses  che- 
mises aplaties,  bousculées,  froissées. 

—  Eh  bien  I  voilà  ton  linge  en  un  Joïi  état  I  Mi  dit  M"*  Hoofbe- 

InVe. 

—  Si  seulement  votre  Isabelle  d'AIpujaras  avait  les  cheveux  châ- 


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iMxn  fioBfié  d'IsabeUa  Griffitti  répond  VmaUxQi  h  qui  FapparilioD  kiat- 
teadn«  d'une  mAitr«aa&  cpù  la  tienl  itmÊttat  ph»  que  le  viooiiKie 
<àe  M&nfoQfi  Tinquiëik»  dinfianiflge»  a  fait  per^  k  tâte  compIëtaH 

Jacques  demeure  mo^ljl  ne  compneiidgiière  qu'il  ait  pu  a'ayeiH 
turer  jusque-là. 

—  Qu'est-ce  que  cette  IsabeUa  firiffitt?  inwte  U  Tieilie  déyote 
a(»qp(onneuse,  fàmnat  une  découverte  à  pleia  nés. 

—  Une  Anglaise. 

—  Ahl  çà»  BMâs,  TAngleienre  te  pmsède  txmt  eutier? 

—  Elle...  elle  me  possédait  tout  entier, et  elle  me  repoesède  pour 
mon  bonheur... 

^^  £xpliqad«4oi. 

—  Et  puis  TOUS  me  reprocherez  d'être  curifinr,  mademoiselle 
4e  dastillel  j  Castilla  1  Vous  ponutee  coofesser  ce  pécha  mignon 
de  curiosité  au  révérend  père  Rodriguez... 

—  Explique-toi  I  explique-u>il 

—  Puisque  Y0U5  le  voulez*..  Eh  bieiil  c'est  x»  boiAeur,U0  g^and 
'  bonhemr  pour  moi  que  l'Angleterre  m'ait  possédé  el  me  possède 

eooore,  car»  outre  le  plasnr  teès  vif  que  j'eus  de  m'y  perfeotiou- 
ner  daas  ime  lan^gue  qui  me  devient  on  gagne^paiii,  j'y  ooimus  des 
joies  inénarrables. 

—  IsabaUa  Gf  iffiU  n'ast  peutétre  pas  étrapgène  à  ces  joies  iu4- 
Qtrrables? 

—  Ni  Jane  Becky,  pour  rendre  à  chacun  selon  ses  œuvres* 

—  Tu  avoues  dono^  garnemmt? 

—  Pourquoi,  je  vousprie^  refuserais^  d'avouer  que  Jane  Becky, 
6U  dehors  de  vues  très  profondes,  bien  qu'un  peu  particulières  sur 
la  vie,  vues  qui  m'ont  ouvert,  à  propos  de  tout  et  à  propos  de  rien, 
les  yeux  plus  grands  que  les  verres  de  mon  pinoenies^  me  mita 
même,  au  bout  de  quinze  jours,  de  lire  couramment  le  Vicaire  dé 
Wakefield?  Vous  souvenez-vous  du  mal  que  se  donnait  jadis  M.  Anto- 
nio Rodriguez  pour  m'inculquer  les  simples  élémens  de  la  langue 
espagnole  et  me  faire  expliquer  le  premier  ohiqpitre  de  Dan  Qui^ 
chatte?  Ma  cervelle  demeurait  rebelle  au  révérend  Antdnio  Rodri- 
guea;  elle  s'est  offerte  d'eUe^mèmei  à  Jaiid  Becky  et  s'est  laissé 
imbiber  à  ses  leçcus  cmnme  une  éponge.. •  Après  fa,  la  loyauté 
me  force  de  reconoalire  que  la  méthode  des  porofesseurs  ne  se  res- 
semblait pas  le  moins  du  monde. 

^^  Bt  queUe  méthode  suivait  celte  Jtas  Becky? 
-^  La  bonne. 

—  Ce  n'est  pas  une  raison. 


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iih  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  TrouTez-en  une  meOIeurei  si  tous  pouvez...  Je  causais  arec 
Jane  Becky  ;  je  me  promenais  à  cheval  avec  elle,  ou  àHyde-Park,  ou 
au  bois  de  Boulogne,  ou  à  la  galerie  des  Offices;  je  me  chamail- 
lais souvent  de  longues  heures  avec  elle,  et  insensiblement  l'anglais 
entrait  en  moi,  me  pénétrait,  faisait  dans  mon  esprit,  sans  gram- 
maire, sans  dictionnaire,  surtout  sans  gifles,  son  petit  bonhomme 
de  chemin. 

—  A  propos,  et  quel  âge  a  cette  dame? 

—  De  quelle  dame  parlez-vous,  tante  chérie  de  mon  cœur? 
demanda-t-il  avec  une  candeur  admirable. 

—  De...  Ah!  ma  pauvre  mémoire I  gémit-elle  portant  une  main 
à  son  front. 

—  De?.. 

—  Gomment  veux-tu  que  je  retienne  tous  les  noms  anglais  que 
tu  me  baragouines! 

—  D'Isabella  Griffitt  ?  interrogea-t-il  malignement,  prenant  plaisir 
à  l'égarer. 

—  Oui,  d'Isabella  Griffitt...  Quel  âge  a-t-elle? 

Jacques,  perdu  par  son  étourderie  à  travers  un  labyrinthe  de  dif- 
ficultés inextricables,  respira.  Comment  croire  que  sa  tante  eût 
seulement  aperçu  de  loin  la  mignonne  photographie  d'Isabella, 
quand  elle  ignorait  si  cette  Isabella,  toute  rayonnante  de  jeunesse, 
était  jeune  ou  vieille?  Lui,  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade,  affublé, 
embéguiné,  assoté  d'une  maltresse  plusieurs  fois  séculaire,  car  les 
années  comptent  comme  des  siècles  dans  un  certain  monde  à  Paris  ; 
il  rougit  jusqu'au  blanc  des  yeux,  alla  jusqu'au  fond  de  la  pièce, 
puis,  finaJement,  sans  prendre  plus  de  souci  de  sa  tante,  stupéfaite, 
s'accouda  à  la  barre  de  la  fenêtre  et  partit  d'un  éclat  de  rire  si  joyeux, 
si  nourri,  si  bruyant,  que  les  oiseaux  picorant  à  travers  les  allées 
du  jardin,  enlevés  d'épouvante,  à  tire-d'aile  volèrent  se  blottir  dans 
les  branchages  touffus  des  peupliers. 

V. 

Tant  de  folie  n'était  pas  pour  dérouter  M'^^  de  Castillet,  et,  au  lieu 
de  lui  faire  abandonner  inopinément  la  piste  au  long  de  laquelle 
le  hasard  l'avait  conduite,  où  son  nez  de  dévote  merveilleusement 
apte  à  subodorer  le  fruit  défendu  ne  pouvait  manquer  de  la  mettre 
en  présence  du  gibier,  les  rires  inexplicables  de  son  neveu  l'y 
retinrent,  plus  inquiète,  plus  furetante,  plus  acharnée. 

A  l'époque  où  le  désastre  de  sa  fortune  si  vite  engloutie  avait 
contraint  Jacques  à  se  replier  vers  la  maison  hospitalière  des  bords 
de  l'Arbouse,  —  M"*  Hombeline,  en  dépit  d'une  mémoire  courte  et 


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lE  ROI  RAMIRE.  1&5 

peu  sûre,  s'en  souvenait  très  bien, — dans  la  surabondance  de  détails 
que  son  neveu  avait  dû  fournir,  le  chapitre  des  femmes  avait  été 
absolument  négligé.  En  vain,  le  respectable  M.  Turlot,  fort  ahuri, 
mais  peu  convaincu  aux  comptes  invraisemblables  produits  par  le 
jeune  Ferrier  de  La  Ferrade,  l'avait-il  engagée  à  se  défier  et  à  poser  à 
cet  enfant  prodigue  tombé  sous  son  toit  certaines  questions  délicates, 
celles-ci  entre  autres  :  «  Combien  avez-vous  eu  de  maîtresses? 
Combien  ces  maltresses  vont  ont-elles  coûté?  »  elle  n'avait  pas  osé. 
Sans  parler  d'une  répugnance  invincible  à  souiller  ses  lèvres  de  ce 
mot  impur  de  «  maîtresses,  »  il  lui  semblait  au  fond  de  l'âme  qu'un 
Ferrier  de  La  Ferrade  de  Castillet  y  Castilla  n'avait  pu  se  vautrer  «  à 
toutes  les  fanges  du  ruisseau,  »  et  elle  s'était  tue,  moitié  par  orgueil, 
moitié  par  dégoût.  Il  convient  d'ajouter  que  le  révérend  père  Anto- 
nio Rodriguez,  moins  perspicace  ou  peut-être  plus  indulgent  à  Jac- 
ques que  M.  l'archiprètre  de  Saint-Irénée,  s'était  rangé  à  ce  mo- 
ment-là de  son  parti  et  avait  exprimé  l'avis  qu'il  ne  fallait  pas,  pour 
la  découverte  d'ailleurs  sans  résultat  pratique  aujourd'hui  de  toute 
espèce  de  vilaines  choses,  s'exposer  à  éveiller  l'imagination  de  son 
élève,  et  à  le  pousser  vers  des  erreurs  qu'il  ne  connaissait  pas  encore, 
dont  les  leçons  d'autrefois  l'avaient  immanquablement  préservé. 

—  Quel  saint  homme,  ce  M^  Rodriguez!  quel  saint  homme!  se 
disait  M"®  Hombeline,  assise  dans  le  grand  fauteuil  à  ramages 
bleus,  et  tâtant  au  fond  d'une  des  poches  de  sa  robe  son  chapelet 
d'ivoire  à  gros  grains.  Cest  égal,  le  confessionnal  ne  lui  en  a  pas 
appris  aussi  lon^sur  les  misères  de  la  vie  qu'au  respectable  M.  Tur- 
lot...  Étant  religieux  théatin,  M^  Rodriguez  a  passé  sa  jeunesse 
dans  un  cloître,  à  Yitoria,  et  aujourd'hui,  à  Lormières,  il  ne  sort 
guère  de  sa  cellule  dans  les  combles  de  l'hôtel  Castillet...  Il  n'aborde 
le  saint  tribunal  de  la  pénitence  qu'à  de  rares  intervalles,  quand 
les  prêtres  des  paroisses  ne  suffisent  plus  à  l'afiluence  des  fidèles, 
tandis  que  M.  l'archiprètre  y  siège  chaque  jour...  En  vertu  d'une 
pratique  plus  assidue  des  hommes,  surtout  des  femmes,  le  respec- 
table M.  Turlot  connaît  mieux  Jacques  que  ne  le  connaît  M^  Rodri- 
guez, qui  l'a  élevé...  Car  enfin,  il  n'en  faut  pas  douter,  il  y  a  des 
femmes  mêlées  à  l'existence  de  mon  neveu,  il  y  en  a...  J'ai  oublié 
leurs  noms,  mais  il  m'a  entretenu  de  deux  Anglaises...  Quelle  abo- 
mination!.. Je  veux  savoir  si  on  se  moque  de  moi... 

Elle  cessa  de  tourmenter  son  chapelet,  se  mit  debout,  et,  mar- 
chant à  la  fenêtre  : 
.    —  Jacques!  appela-t-elle  d'une  voix  impérieuse,  terrible. 

Notre  homme,  réveillé  en  sursaut,  —  comme  tout  à  l'heure  dans 
le  salon,  il  rêvait  en  voyant  se  balancer  les  grands  peupliers,  ondu- 
ler les  frondaisons  du  parc,  couler  TArbouse,  passer  des  visages 

TOMi  ux  —  1883.  *  10 


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iA6  HETUE  raS/  DEUX»  MONDES. 

a>zuiiis  là^bas  sux  U  poul^— aotre  hoiBiiM  fit  «D/  pas  vers  $ai  taatab 

-^  le  i^ttx  élra  écUwée  sur  ta  cenduiAe^  lui  dit-elle:  d'un  ton 
aévèce,  presque  dar;  et  >ete  vépèt^ma  quealioiti  ;  Qmù»!  i^a»4«€âla? 

^  IsabelU  CoffiAta 

-*^Otti,  IsaheUa^Gnifitt. 

-^  Mon  Dii^I  le&  fammasv  ea  AQgleterne*  comme  en  £s|^gno, 
comma  en  France,  conune  en  Chine»  ne  se  soucuant  ^ère  d'ôtire 
interrogées  sur  leur  estraU  de:  naiseaikee,  yaw»ia  craint  de  maii^ 
quer  k la gialai^erie dont  ne: dait.pa$  seck^purtir un: geniilhemme««« 

-^  Estrdie  jeune? 

—  Elle  parait  aaseï  jeune.. 
—Sst^la  jolie? 

^  Lee  inglatfiw  ont  la  maaie  d^^ltMante  de  s'aflbbkr  de  vûh 
lettes  si  longues»  si  épûseesL*  Pourtant  j'ai  de»raiâena  très  péremp- 
toires,  si  j'en  juge  à  la  seule  inspection  du  bout  de  son  nez,  de  coif 
cluxe  qu'IeabeUa  Griflitt  a  cpi^qûe  attrajit. 

-^  BstreUe  mariée? 

—  AIlI  pour  ç^f  je  puia  vous  râj^e<tdre^  mm  héâtatien  aucune  : 
Quil  ouiL 

—  Tu  connais  son  mari  peu^t-étre? 

-^  Je  le  commis  très  grièxrement...  Pardea»  tantes  la  langue  m'a 
fourcha  encore  une  fois  :  je  youlaÂs  dire  très  ktinaiemeiit. 

—  Que  fait-elle? 

—  Ce  (|Ui'eUe  fait?«,.  Des.  traduQtionS)«».san*d0utGEi 
•*-  Ses  traductions.? 

—  Toutes  les  Anglaises  en  fbiùt,.  à  Paria*. 

—  Elle  habite  Paris? 

—  C'est  Ik  q[ue  nous  travaillona  ensemble^,  r  et  avec  acharne- 
ment, moi  du  moins  qui  débute..*  Le  vicomte  de  Môriifonat  d'une 
très  noble  £unille  du  Midi»  voudrait  neus  aider;  mais  moi,  je  m 
veux  paa  qu'il  nous  aide. 

—  Elle  travaille  le  A  quoi? 

—  À^..  à  des  traductions. 

—  Toiqours  des  traductions,  -^  Qu^  je  suis  malhabile  àl'iutaro- 
gfxl  —  Bt  pourquoi  travaille-t^lle? 

*-DamfiI  il  iaut  vivre. 

—  Elle  est  donc  pauvre?..  Com^menl  rappdle»4u? 
-*-  Isabella  GrifiStt»  pour  vous  servir. 

—  Elle  est  donc  pauvre,  M°**  Isabella  Griffitt? 

—  Il  loi  manque,  pour  ôtre  heureuse,  juate  œ  que  vous  avez  : 
trois  cent  mille  livres  de  rentes» 

—  Ne  me  dlsaia^ta  pas^  en  acrîvani,  que  eelA  ne  rapportait  rien, 
les  traductions  2 

—  Les  miennes. 


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LC  HOI  HAMIIffi.  147 

'—  Alers,  tes  si€«Des?.. 

—  Elles  sent  excenentes  de  tons  points  et  se  vendent...  comme 
du  pafîn..^  Puis  Isâbella  Griffitt  donne aax  hommes  des  leçons  (f!i''elle 
fait  payer  fort  cber...  Oh!  fort  cher. 

—  Eh  quoi!  ta  paies? 

IVyar  tourte  répoiase,  Jacques  frappa  sur  son  gousset  yide  par  ^n 
geste  des  plus  éloquens. 

—  Je  pense  bien,  mon  neveu,  dit  M"®  Hombeline  après  un  silence 
solennel  de  deux  minutes  «et  ses  «vieilles  pommettes  ridées  un  peu 
rougissantes,  je  pense  bien  qu'entre  M"*  Isalbella  <îrMBtt  et  vous, 
tout  se  passe  avec  une  «convenance  parfaite? 

—  Je  vous  ferai  remarquer,  ma  tante,  que,  jusqu'à  ce  jour,  fl 
ne  vous  arriva  jamais  -de  soupçonner  ma  vertu, 

Il  accrocha  son  pSnce-nez  perur  cacher  «es  yeux  qui  riaient. 

—  Eh  1  eh!  ricana-t-elle,  flairant  à  la  ronde  de  toutes  ses  narines, 
singulièrement  dilatées. 

—  <!!e  n'est  pas  gentil,  ça,  et  &  meinsque  vous  n'ayez  formé  le 
ferme  propos,  —  cT'est  une 'expression  ^u  révérend  père  Rodriguez, 
—  de  m'(rfIen8CT,par  conséquent  de  me  chasser  d'ici... 

—  Quoi  'd'étonnant  si,  'ent^  un  homme  aimaMe  comme  tu  l'^es 
et  trae  femme  encore  jeune,  qui  n'est  pas  laide,  tu  en  conviens,  le 
tentateur  s'étwt  glissé  pour  faire  sa  partiel 

—  C'est  M.  Antonio  Rodriguez  qui  vous  a  conté  ces  sornettes. 
Les  démons  ie  hantent,  Hé  brave  homme.  H  voit  partout  le  tenta- 
teur... Pour  ce  qui  est  de  mes  relatwHis  avec  h  dame  dont  il 
s'agit,  rassurez  votre  ^ftrecteur  et  soyez  rassm^ée  vous-même  tout 
de  suite. 

Et,  se  rengorgeant  i 

—  Mademoiselle  de  Gastillet  y  Castilla,  vous,  B^pagnole,  VMS, 
qui  avez  en  partiouliëre  détestation  iiulher  et  sa  baoïde,  ^lous  ne 
douterez  plus  de  l'honnêteté  des  rapports  ée  votre  neveu  avw  ha- 
belk  i6rii&Ct,  quand  je  fmê  «urai  «vetté  que  oette  dermère  est  la 
fille,  la  propre  fille,  entendez-vous,  d'un  ctergyman^ 

—  Un  clergymanl..  J'ignore  tant  de  choeesl..  Bt  qu'est-ce  qu'un 
tleigymanT 

—  Un  clergyman  est  un  pasteur  protestant,  «  un  mliiiistpe,  m 
comme  on  appelle  cette  engeance  diabolique  dans  notre  HidL 

—  Mon  Dieul  venex  à  mon  secours. 

—  Étes-vous  convaincue  à  présent? 

M*  Hembelîwe  ne  savait  pas  àe  façon  positive  si  elle  était  con- 
vaincue, mais  elle  tremblait  de  tous  ses  membres.  L'Espagne,  où  le 
sang  more  s'est  étroitement,  profondément  mêlé  au  sang  chrétien, 
est  le  seul  pays  de  l'Europe  que  le  protestantisme  n'ait  pas  entamé. 
La  haine  a  été  la  plus  forte. 


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1&8  HEYUE  DE8  DEUX  MONDES. 

—  N'est-il  pas  vrai,  ma  tante,  insista  Jacques,  battant  le  fer 
tandis  qu'il  était  chaud,  que,  dans  les  momens  où  je  vous  ai  causé 
le  plus  de  chagrin,  où  vous  avez  le  plus  désespéré  de  moi,  vous  ne 
m'avez  pas  un  instant  cru  capable  de  me  lier  par  un  sentiment ..« 
délicat  à  la  fille  d'un  «  ministre?  »  Un  Ferrier  de  La  Ferrade  de 
Castillet  y  Castilla  aux  pieds  d'une  Isabella  Grii&tt,  d'une  hérétique  1 
L'héritier  du  roi  Ramire,  cet  exterminateur  des  infidèles,  —  car  il 
extermina  des  Mores  par  milliers,  —  offrant  son  cœur  à  une  enne- 
mie de  la  sainte  église!  Reconnaissez  qu'à  mon  égard  vos  doutes 
ne  sont  jamais  allés  jusque-là. 

—  Je  le  reconnais,  mon  cher  enfant.  Quelle  consolation  pour  moi 
de  te  retrouver  profond  catholique  I 

—  Profond  comme  le  puits  de  l'Écriture  où  tomba  l'âne  que  vous 
savez...  Si  quelques  coins  de  mon  être  ont  subi  des  avaries,  il  en 
est  d'absolument  intacts,  inaltérés. 

—  Le  bénéfice  de  la  race. 

—  Le  bénéfice  d'une  race  que  Dieu  a  bénie  et  qu'il  protège. 
M"®  de  Castillet  y  Castilla  ne  put  se  tenir  de  lui  sauter  au  cou. 

—  Ahl  balbutia-t-elle,  les  yeux  humides  de  larmes,  je  voudrais 
que  M^  Antonio  Rodriguez,  M.  l'archiprêtre  de  Saint -Irénée, 
M.  l'abbé  Prosper  Pigeonneau,  qui  souvent  ont  blâmé  mes  com- 
plaisances pour  toi,  t'entendissent.  Leur  joie  serait  égale  à  la 
mienne...  Que  Dieu  est  bon  d'avoir  préservé  ta  jeimesse  de  l'éga- 
rement des  passions  mauvaises!  Aussi  quand,  la  veille  de  son 
départ  pour  Rome,  M^  Antonio  Rodriguez,  qui  ne  t'a  pas  gâté, 
c'est  vrai,  comme  M.  l'abbé  Pigeonneau,  mais  qui  t'aime,  qui  s'oc- 
cupe de  toi,  qui  te  croit  innocent,  me  disait  :  a  Les  trente  mille 
francs  que  vous  me  donnez  pour  le  saint-père  retomberont  sur  Jac- 
ques en  rosée  céleste...  » 

—  Comment!  vous  avez  donné  trente  mille  francs  à  M.  Rodri- 
guez, la  veille  de  son  départ  pour  Rome? 

—  M8'  Mical  l'a  chargé  de  recueillir,  dans  ce  diocèse,  l'aumône 
du  denier  de  saint  Pierre. 

—  Mais  c'est  un  pillage! 

—  Sa  qualité  de  religieux,  tu  comprends  cela,  le  désignait  plus 
qu'un  autre... 

—  Tout  à  l'heure,  je  me  propose... 

—  Mademoiselle,  interrompit  la  voix  glapissante  de  Cussette,  M.  le 
marquis  d'Alpujaras  et  M^'®  Isabelle  vous  attendent  au  salon. 

La  vieille  fille,  décidément  émerveillée  de  son  neveu,  lui  allon- 
gea du  bout  de  ses  doigts  secs  une  tapette  sur  la  joue,  et  battit  en 
retraite  incontinent. 


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LE   ROI  RAtlIRE.  1&9 


VI. 


Jacques  Ferrîer  de  La  Ferrade  était  furieux.  Pour  peu  qu'il  lais- 
sât quelques  années  encore  ces  gens  de  robe  réciter  leurs  pate- 
nôtres de  la  cave  au  grenier  dans  l'hôtel  Gastillet,  la  fortune  de  sa 
tante  y  passerait  jusqu'au  dernier  sou.  Trente  mille  francs  pour 
acheter  une  paire  de  bas  violets  au  révérend  père  théatin  Antonio 
Rodriguezl  II  n'ignorait  pas  qu'à  Rome  la  piécette  est  amalgamée 
aux  choses  les  plus  saintes,  mais  tout  de  même  il  trouvait  la  mar- 
chandise hors  de  prix.  Que  faire  pour  débarrasser  sa  tante,  se  débar- 
rasser lui-même  de  cette  engeance  dangereuse,  capable,  à  force  de 
faim  vorace,  de  les  jeter,  elle  et  lui,  sur  la  paille  un  beau  matin? 
Pour  sa  tante,  sa  sobriété  vraiment  espagnole,  sa  foi  espagnole 
aussi  lui  rendraient  facile,  peut-être  agréable,  le  martyre;  pour  lui, 
il  en  allait  autrement,  et  il  ne  se  sentait  pas  d'humeur  à  croquer  le 
marmot,  tandis  que  d'autres,  «  à  la  plus  grande  gloire  de  Dieu,  ad 
majorent  Dei  gloriam^  »  bâfraient  à  pleines  dents  et  à  plein  cœur. 
D'ailleurs,  résolu  à  réaliser  une  carrière  dans  les  lettres,  «  les  grandes 
lettres,  »  pour  rappeler  une  expression  familière  aux  écrivains  du 
XVII®  siècle,  car,  encore  qu'humble  traducteur  de  romans  anglais, 
ses  visées  en  art  portaient  plus  haut,  devait-il  exposer  son  œuvre  à 
toutes  les  vilaines  chances  de  la  misère  et  se  mettre  dans  le  cas 
qu'on  dit  un  jour  de  lui  :  «  Pendent  opéra  interrvpia  :  L'œuvre  n'a 
pas  été  achevée?  »  A  cette  idée  extraordinairement  baroque,  qui, 
lui  gonflant  l'esprit,  l'avait  soudain  emporté  aux  nuages  comme  un 
ballon,  sa  colère  contre  les  amis  de  sa  tante  ne  tint  pas,  et  de  plus 
belle  il  se  reprit  à  rire  follement.  Il  eut  une  vision  singulière  :  d'un 
côté,  Virgile  avec  les  ÉglogueSy  les  Géorgiques,  son  Enéide  ina- 
chevée; de  l'autre,  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  ayant  en  main 
les  Scènes  de  la  vie  cléricale  de  George  Eliot,  et  plusieurs  cahiers 
de  papier  gribouilles  on  ne  sait  de  quoi.  En  vérité,  le  parallèle  était 
des  plus  drolatiques,  et  Jacques,  impuissant  à  soutenir  son  rôle-de 
neveu  fâché ,  remplissait  la  chambre  bleue  des  éclats  d'une  galté 
qui  débordait  bruyamment  et  sans  un. 

—  C'est  égal,  se  dit-il,  revenu  au  sentiment  de  sa  situation, 
puisque  ces  messieurs  du  clergé  persistent  à  me  manger  tout  cru, 
que  je  disparaisse,  bec  et  ongles,  à  travers  leur  gosier  glouton,  si 
tout  à  l'heure  je  n'en  étrangle  pas  un  ou  deux  ! 

II  arracha  de  sa  valise  plutôt  qu'il  ne  l'en  retira  une  des  chemises 
si  maltraitées  tout  à  l'heure  et  se  mit  en  devoir  de  faire  un  bout 
de  toilette...  Bastl  voilà  Isabella  Griflitt  qui  bondit  hors  de  sa 
cachette  et  recommence  à  battre  les  buissons.  Il  ne  réussira  donc 
pas  à  se  rendre  maître  de  cette  enragée?  Quand  le  seul  portrait  de 


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ISO  BEYUB  MB  inSUX  UOUDES. 

sa  maltresse  fait  déjà  tant  de  ravages  ici,  il  lui  est  permis  de  pré- 
voir ce  qu'il  eût  amené  d'ahurissement,  de  désordre  si,  contre  toutes 
les  convenances,  il  avait  osé  la  produire  elle-même  à  l'hôtel  Cas* 
tiUel;.  N'importe,  c'aurait  été  très  amusant.  Il  eût  présenté  IsabcUa 
à  sa  (tante  comme  une  jeune  protestante  rencontrée  A  Ludbon, 
qui  sollkilait  la  grâce  de  rentrer  dans  le  giron  ée  F  église  catholique. 
A«suréBieDitil  n'eM  pas  poussé  les  choses  jtisqtfà  l'als^uration  puIiG- 
que  sous  le  porche  de  Saint-Irénée.  Mais,  avant  d'en  arriver  fâi, 
qudles  «cènes  de  frwc  rire,  afi  milieu  des  GastiHet,  des  Âlpujaras, 
des  Rodnguez,  des  Kgeonneau,  -enthousiasmes,  ébaubis't  SasMs 
compter  que,  poor  Twoir  vu,  sm*  ses  épaules,  à  l'exempte  du  Ixm 
Pasteur,  namen«r  a;a  beroaii  une  brebis  égarée,  sa  tante  aurait  été 
ca^bie  de  se  montrer  «lagoi^ue  envers  luil  Puis,  il  arrachait  Isa- 
bella  mx  entreprises  possiMes  éa  vicomte  de  Mérifens. 

Jao(pies  tenait  à  la  mnin  la  photographie  d'Isabélla  <}riffitt,  la 
regardait  jusqu'à  ne  plus  la  voir,  et,  de  temps  à  autre,  entre  d^ux 
eniranraganoes,  lui  faisait  ht  moue,  reffleurait  des  l^nres  tendre- 
ment, la  becquetait  à  l'envi. 

•«  J'ii  eu  une  fameuse  idée  tout  de  même,  se  dit-41,  d'encadrer 
oe  portrak  sous  verre,  car  du  train  dont  mon  béte  de  cœur  y  va,  il 
n''en  xenteraît  mietle  aujourd'hui.  » 

Et,  'babetla  tapie  en  lieu  sûr,  ^ans  une  pochette  de  cuîr  agré- 
iBentée  if  one  boutomiiëre  sèlide,  il  s'habilla  prestement.  Il  venait 
de* nouer  sa  cravate  &  bouts  tombans,  un  peu  effilés,  et  passait  une 
jaR|«ettede  dieviotto,  de  coupe  élégante,  du  dernier  joli  -parisien, 
quand,  à  trawre  la  «croisée  -demeurée  ouverte,  ces  mots  articulés 
par  la  voix  faite  de  sa  tante  arrivièrent  à  ses  oreilles  : 

—  Vous  ne  le  psconnattrez  pas,  monseigneur  :  il  est  charmant, 
tout  à  fnt  chantnant.  fil  quelle  foi  il  ti  su  conserver  dans  cet  affreux 
PtoisI 

//,  c'étaft  lui  sans  doute.  Sacques,  'sans  se  montrer,  se  tint  plus 
près  (te  la  fenêtre^     * 

—  Mors,  son  IncorrigiMe  étoorderie?..  demanda  la  voix  flûtée  du 
Pérérend  père  llntomo  Rodriguez. 

—  Mon  Dieul  le  sang  des  Ferrîer  de  La  Ferrade,  ce  sang  léger 
cemne  tout  ce  qui  est  français,  a  encore  quelques  éclats  un  peu 
Xtop  bruyans;  mais  le  sang  des  Castillet  y  €astilla,  Ybéroïque 
sang  espagnol,  «oimnence  à  prévaloir  sur  l'autre,  et  le  temps  n'est 
pas  éloigné  où  mon  neveu  «e  montrera  le  digne  héritier  du  roi 
Ramire  I^... 

—  Vraiment I  s'écria  la  voix  de  dairon  du  marquis  Alvar  d' Alpu- 
jaras y  Huesca  y  Salvador. 

—Quel  bonheur!  siffla  la  voix  aiguô  de  JP Isabelle  Alvar  d' Alpu- 
jaras y  floesca  y  Sidvador. 


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JA  ROI  ftyms.  131 

—  Seo^gréUiml  oondut  la  irmx  de  chantre,  étoffée,  lonflante  de 
M.  l'abbé  Pigeonneau. 

faapibes  n'entendit  fkm  mœ.  On  parlait  trop  bas  dévonnab.  Il 
écarta  un  tantinet  le  lidean,  glissa  un  onI  et  iÂ)aerva.  Sauf  H.  l'ar- 
chiprôtre  Turlot,  oublieux  du  rendecs-yous,  tom  las  fidèles  de  l'hô- 
tel Gastillet  se  trouvaient  séunis  là.  Debout  'à  l'ombre  d'un  vieux 
saule  ébranché,  dont  les  rameaux  extrêmes  trempaienC  dans  i'eau 
Terdàtre  d'un  hassin  aux  pierres  moussues,  les  amis  de  W^  fiom- 
beline  formaient  «m  groupe  étroit,  aerré^  dmohotanU  Jacques  oem- 
naissait,  dès  TenfaDce  pour  ainsi  dire,  ies  attitudes,  les  diseouTS, 
les  pa8sioDs4e  ces  dir^B  peraonnagea,  et  il  •tuisemUa,  encore  «qu^ 
ne  se  fût  pas  montré  k  Lormiëres  depiût  plis  d'un  an,  qu'il  yenmt 
»de  ks  quitter. 

«  11  n'en  faut  pas  douter,  pensa-t-il,  ils  sont  en  granit  des'Pyrê- 
nées,  et  on  les  a  plantés  sous  ces  arbves  poiur  rorn^nent  du  jar- 
din. « 

Cependant,  le  groispe  se  débanda  et  les  statues  de  granit  mar- 
chèrent. Le  marquis  ^var,  yôtu  de  la  mèmeléfite  noire  que  jadis, 
du  même  pantalon  noisette  que  jadis,  dressant  la  même  longue 
échine  Bummtée  de  i&  même  petUe  tête  ébouriffée  que  jadis,  se 
mit  à  arpenter  les  aHées  de  tout  le  dévelcqipement  de  ses  jambes  de 
liéron«  L'énorme  abbé  Prosper  Pigeonneau,  grand  comnse  autre- 
fois, enveloppé  dans  les  ptiis  tendus  d'ime  aouftane  râpée  comme 
autrefois,  le  suiiôt,  rasant  les  murs;  malheureusement,  embarrassé 
obos  sa  graisse,  étou£Ë  par  uc  restant  d'asthmefort  tenace,  le  pauvre 
aumônier  des  carmélites,  incapable  de  soutenir  une  allure  trop  vite, 
:s'ébroaait  piteusement  à  diaqu^  pas. 

—  Qu'avea^vous  donc?  lui  demanda  d'un  ton  très  haut  M.  d'Âl- 
pujaraa,  que  sa  santé  intacte  à  aoîxante^dix  ans  rendait  «âur  pour  les 
McommocUlôs  d'autruî. 

—  Hélas  !  monsieur  le  marquis,  vous  le  savez  bien,  mâchonna 
l'autre,  une  main  à  sa  gorge  essoufflée. 

*—  Un  bommede  cio^uanÉa  ans  à  peine  et  qui  a  ta  taille  d'un 
carabinier  de  YalladoUdl  Quelle  honte  I 

—  C'est  jBon  asthme. 

—  Que  seriez-vous  devenu,  voyons,  s^  vous  avait  fafhi  faire  la 
guerre? 

—  La  gMernel  Je  nis  un  homme  de  paix,  monsieur  le  m8it[Uis  ; 
j'appartiens  à  la  sainte  Église,  Pax  tibii 

—  M»'  Rodriguez,  lui  aussi,  est  un  homme  de  paix,  et  il  appaN- 
tirat  à  la  sainte  Égliae  comme  wus,  ee  qui  ne  l'empêche  pas,  à  fap- 
pel  du  roi,  de  quitter  son  monastère,  doMism  un  mousquet  et  de 
courir  sus  aux  chrialinDsw 


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152  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Il  ne  se  trouverait  pas  en  France  un  évoque  pour  supporter 
qu'un  de  ses  prêtres  prit  le  fusil. 

—  Alors,  chez  vous,  ni  un  ahbé  Rodriguez,  ni  un  abbé  Santa- 
Cruz  n'auraient  le  droit  de  devenir  des  héros? 

—  Ils  n'en  auraient  pas  le  droit. 

—  Avouez-le,  c'est  une  singulière  nation  que  la  vôtre. 

—  Elle  ne  ressemble  pas  à  l'Espagne. 

—  Elle  a  tort...  A  propos  de  cette  différence  entre  deux  pays  qui 
ont  tant  de  liens  communs,  la  religion  principalement,  j'éprouve 
quelque  hésitation  à  me  rendre  aux  vœux  de  M*^  de  Castillet  y  Cas- 
tilla.  Elle  revoit  son  neveu,  et  le  projet  que  vous  lui  avez  fourré  en 
tète  la  reprend  tout  aussitôt.  C'est  une  marotte. 

—  Gomment,  monsieur  le  marquis,  vous  refuseriez  la  main  de 
M"«  Isabelle?.. 

—  Je  ne  dis  pas  cela  ;  mais... 

'  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  crut  entendre  sonner  comme  un 
glas  à  travers  les  hauts  peupliers  de  FArbouse,  —  le  glas  de  sa  jeu- 
nesse, —  et  dressa  l'oreille  d'autant  plus. 

—  Veuillez  réfléchir,  monsieur  le  marquis,  repartit  l'aumônier 
des  carmélites,  que  M""*  d'Alpujaras  est  tout  à  fait  sans  fortune  et 
que  si  un  malheur,  demain,  venait  à  la  priver... 

—  Peste  1  de  quel  entrain  vous  chantez  le  De  profundis  sur  mon 
cercueil,  vous  1  On  voit  bien  que  c'est  votre  métier. 

—  Vous  ne  sauriez  douter,  naonsieur  le  marquis,  du  chagrin  que 
votre  perte  nous  causerait  à  tous,  insista  nuvement  l'abbé  Pigeon  - 
neau. 

—  Allez  au  diable,  avec  ma  perte  et  votre  chagrin,  mon  cher 
abbé!  A-t-on  jamais  vu  enterrer  ainsi  les  gens  sans  crier  gare? 
Trouvez-vous  que  le  marquis  Alvar  fasse  ici-bas  si  piteuse  mine 
qu'on  doive  se  hâter  de  lui  jeter  la  dernière  pelletée  de  terre  sur 
le  nez? 

—  A  Dieu  ne  plaise  1 

—  Et,  puisque  vous  semblez  y  tenir,  quand  bien  même  ce  mal- 
heur dont  vous  parlez  arriverait,  ma  fille  serait-elle  beaucoup  à 
plaindre,  disposant  pour  elle  seule,  après  ma  mort,  du  revenu  qui 
nous  suffit  à  tous  les  deux  ? 

—  Quinze  cents  francs  de  rente,  c'est  si  peu  ! 

L'Espagnol,  atteint  à  quelque  endroit  sensible,  eut  un  redresse- 
ment brusque  et,  d'un  accent  qui  n'alla  pas  sans  une  grande  hau- 
teur: 

—  Monsieur  l'abbé,  à  l'époque  où  le  marquis  d'Alpujaras  avait 
la  joie  de  vivre  dans  sa  patrie  et  d'y  occuper,  à  la  cour,  des  charges 
héréditaires,  il  était  cité,  conmie  le  duc  d'O^una,  pour  sa  magni- 


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LE  ROI  RAliIRE.  153 

ficence,  pour  sa  prodigalité.  Il  est  certain  que  son  revenu  relative- 
ment considérable  avait  peine  à  défrayer  son  existence  de  gentil- 
homme attaché  à  la  personne  du  roi.  Quand  le  marquis  se  trouvait 
gêné,  il  vendait  un  domaine,  estimant  que,  placé  à  côté  du  prince, 
rien  ne  devait  lui  coûter  pour  maintenir  dans  tout  son  éclat  un  pri- 
vilège qui  honorait  si  fort  sa  maison.  Cela  pour  vous  dire  que  j'ai 
connu  l'argent,  avec  les  satisfactions  qu'il  est  capable  de  procurer. 
Aujourd'hui,  je  mange  le  pain  de  l'exil,  et  mes  ressources  me  le 
permettraient  que  je  me  ferais  scrupule  d'essayer  de  rendre  ce 
pain,  si  amer,  si  dur,  en  quelque  façon  que  ce  soit  supportable  à 
mon  palais.  Je  veux  qu'ici,  en  France,  ma  nourriture,  mes  habits, 
mon  logement  me  mettent  à  toute  minute  en  face  de  ma  triste  situa- 
tion. S'il  en  était  autrement,  j'aurais  trop  peur  d'oublier  ma  patrie, 
à  laquelle  j'ai  donné  mes  fils ,  à  laquelle  je  me  suis  donné  tout 
moi-môme  tant  que  j'ai  pu.  Pour  ma  fille,  M^'  Rodriguez  l'avait  fait 
entrer  au  monastère  du  Garmel,  et  je  vous  blâme  de  l'en  avoir  fait 
sortir. 

U  planta  là  le  pauvre  abbé  Pigeonneau,  tout  déc^fît,  et,  d'un 
vol  de  grand  échassier,  se  dirigea  vers  une  autre  partie  du  jar- 
din. 

—  Quel  beau-père  I  quel  beau-père  !  se  dit  Jacques. 

Pour  secouer  une  émotion  fort  gênante,  qui  l'avait  gagné  aux 
paroles  du  marquis  Alvar,  il  essaya  de  rire.  Puis,  jugeant  qu'il  riait 
mal,  il  ouvrit  la  porte  de  la  chambre  bleue  et  s'élança  à  travers 
l'escalier. 

—  Ah  1  M.  Pigeonneau  veut  me  marier  I  ah  !  ma  tante  veut  me 
marier,  comme  cela  sans  tambour  ni  trompette!  grondait-il  en 
dégringolant  les  marches  de  pierre  de  taille.  Eh  bien  !  voilà  la  pièce 
qui  se  corse,  et  nous  allons  nous  amuser. 

VII. 

Gussette  et  Méric  se  chamaillaient  dans  le  vestibule. 

—  Vas-y  donc,  puisque  Mademoiselle  te  l'a  commandé,  disait  la 
cuisinière  poussant  le  maître  d'hôtel  vers  la  porte  de  sortie. 

—  J'y  suis  allé  deux  fois  déjà,  se  récriait  l'autre,  mal  en  train, 
et  on  m'a  répondu  que  M.  l'archiprêtre  était  aa  grand  séminaire 
avec  U^  Mical. 

—  Retournes-y  1 
Méric  détala. 

—  Alors,  on  attend  «  le  respectable  »  H.  TuHot?  demanda  Jac- 
ques à  Gussette. 

—  Oui,  monsieur  le  comte,  on  l'attend,  et  il  ne  se  presse  pas 


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iMl  RETUE  UEflJ  JDEBX.  liOHDES. 

d'arriver,  comme  vous  voyea.  Sans  oomptar  cpill  estmkli  nn^uaDl. 
et  que  tout  le  monde  meurt  de  faim.  ici.  AL  VMsé  ffigeemoeaui  àeàt 
CQHuneucer  à  s'impatienter. 

—  Et  loa  tante  ausei  peut-éti»«. 

—  Oh  I  pour  Mademoiselle,  je  ne  sais  pas  cocomeiit  elle  vit;  elk 
ne  se  nourrit  pas..  Bien  sûr»  deux  onoeade  pain  par  jour  lui  suffis 
sent.  Mol  certes  qui  n'ai  ri6n<  à  voir  aiUL  affaires  de  Mademoiselle,, 
je  ne  refuse  pas  de  la  servir  de  mon  mieux  ;  mais  encore  faudraî<Hrl 
qu'elle  me  donnât  la  satisfaction  de  toucher  aux  plats  que  je  prépare 
pour  elle.  Groiriei^ous,  monsieur  le  comte,  que  le  ptes  souvemi' 
Mademoiselle  grignote  un  morceaa  de  quignpn  toat  sec,  taoadia  que 
les  autres  mettent  a  quia  mes  croustades,  m^  tourtes,  mon  gibierfi 

—  Les  autres? 

~  Oh  I  je  ne  dis  pas  cela  peur  M^  Isabelle,  qui  mange,  elke, 
pareillement  à  uneiauvetta.  Quelle  personne  douce,  discrète  à  notre 
table  comme  elle  le  serait  à  la  table  du  ciel,  chez  le  bon  Dieu  I 
Mais  je  vous  réponds  que  son  père,  encore  qu'il  ne  soit  pas  né 
d'hier,  a  la  dent  dunre  et  la  mâchoire  solide  au  poste.  Vous  vous 
souvenez  sans  doute  de  œ  que  nous  appelons,  en  nos  pays^  l'église^ 
d'un  poulet? 

—  La  carcasse,  n'est-il  pas  vrai  ? 

-^  La  carcasse  avec  les  filets  et  le  croupion.  Eh  bien  l  M.  le  mar- 
(fm  d'Aipujaras  vient  à  bout  d'une  église  avant  que  vous  vous  soyez 
retourné»  Âpres  ça,  il  a  tant  pâti,  parai^il,  pendant  la  guerre  I 

—  Ah  !  oui,  la  guerre  ! 

—  On  parle  toujours  de  cette  guerre  chez  nous.  Ça  s'est  passé 
en  Espagne,  et  M.  le  marquis  y  est  allé  arrec  M.  le  réfférend  père 
Rodriguez« 

—  Comment!  à  son  âge,  mutilé  comme  il  l'est,  M.  d'Alpajaras  a 
pris  part  à  la  dernière  échauffourrée  carliste  ? 

—  Carliste,  c'est  bien  ça,  articula  Cussette. 
Puis,  baissant  la  voix  : 

—  J'en  ai  vu,  allez,  monsieur  le  comte,  des  carlistes,  moi,  souf- 
fla-t-^elle. 

—  Il  en;  est  donc  venu  d'autres  ici  que  M.  d'AlpiJ^aras  et  M.  R»- 
driguez? 

•^  Et  il  te  vient  encore  par  momens.  Quelle  racaille,  Seigneur 
du  ciel  I  Mines  de  brigands,  habits  s'en  allant  en  pièces,  chaussures 
faites  de  morceaux.  Puis  ils  parlent  si  bas,  ces  cariistes,  que  ni 
Méric  ni  moi,  qui  ne  sommes  pas  sourds,  je  vous  l'assure,  n'avoos  pu 
attraper  nu  mot...  Allons,  M.  l'arcUprêtre,  avec  son  grand  sémi- 
naiL  e,  soq  M^'^Mical,  me  Teia  manquer  mon  déjeuner.  Paordon,  excuse, 
monsieur  Ig  comte  I 


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U  ROI  RAMias.  i» 

Gosfifttta  voalui  tices  vensh  sas  £q«icdômix;  naia  Jacques^  k  fet&- 
saoït  par  le  bout  du  tablier  :. 

—  yay<HiS)  ttt.  Q'ea  pas*  une  domestique  dans  oatte  maisoD^  td^  tu 
k  saisbieow  Moi  d'abord,  que  tu  as  tant  gâté  qaand  jf  étais  peth,  je 
t'ai  toujours  considéiée  coiDiBe  une  amie* 

—  M.  te  comte^estbon  comaesa  mère.. 

—  Laisse  Rosalie,  laisse  Mariette  achever  les  apprêts  du  dèjeaaer, 
qui  sera  exeeUent^at  réponds  à  une  opieation:. —  Ma  taiftoi  doue- 
truelle  beaveottp  d'af  gent  à  ces  cariiatea  qaix  voua  «ndvent  de  tempe 
à  amtjre? 

-*  Pour  ça»  moQsieuff  le  comte»  je  ne  pub  neok  tous  dire. 

—  Mais  tu  peux  biea  me  dire  si  tu  vas*  souvnt  aux  allées  Sain^ 
Macaire,  chea  MM.  Poitjrasson  et  fils? 

—  J'y  vais  toutes,  les  fois  que  Mademoiselle  voi»  envoie  (pielque 
chose  à  Paris. 

—  Alors,  tu  n'y  vae  gutee. 

-^  G'est  la  pure  ^ritè.  Loffsque  les  amis  de  Mademoiselle  nous 
font  trêve,  et  que  JQ:  vois  Mademoiselle  de  bonne  kumeur,  moi  qui 
sais  combien  elle  vous  aime,  tout  en  récitant  le  chapelet  avec  elle, 
le  soir,  au  coin  du  feu,  je  m'amuse  à  lui  parler  de  vous.  U  est  bien 
rare  qu'au  bout  de  nos  bavardages,  elle  ne  m'envoie  pas  avec  un 
naotchez  les  banquiers  Poitrasson. 

—  Bravo^  Cussette  1 

Jacques^  entendit  des  voix  aux  environs,  de  la  haute  porte  accé^ 
dant  au  vestibule  de  la  maison.;  il  crut  que  sa  tante  rentrait  accoofr- 
pagnée  du  cortège  de  ses  anus  et  s'élwEiça  au*devant  d'elle.  Le  cor- 
tège était  déj&  bien  loin  ;  il  avait  rasé  les  quatre  marches  extériemes 
de  i'hôtâl  et  était  passé  outre,  se  dirigeant,  à  traners  le  parc,  vers 
une  petite  chapelle  tapie  dans  les  saules,  blancs  de  la  rivière^  patr^ 
dessus  lesquels  pointait  k  fine  aiguille  d'iui  ctocbeton.  C'était  en 
cet  étroit  sanctuatce,  grand  comme  U  mam,  fait  pour  M"*  Hoi^ 
behna  et  ses  amis^,  que,,  chaque  matia,  à  six  heures,  en  toute 
saison,,  le  révérend  pire  Antonio  Rodriguez  disait  la  messe,  ne 
négligeant  jamais,  dans  une  oraison  appropriée,  d'appeler  les  bén^ 
dictions  du  ciel  sur  les  rois.  M^^  de  Gaetillet  y  Gastilla,  Espagnole 
jus^'au  bout  de  l'âme  et  des  ongles,  avait  obtenu  de  l'évêque  de 
Lormières  de  dédier  «  sa  paroisse  des  bords  de  T  Arbouse  »  à  sairt 
Ignace,  qu'avec  une  familiarité  où  le  respect  de  la  dévote  se  mariaàt 
k  l'orgueil  de  la  descendante  du  roi  Bamire,  elle  n'appelait  pas  autres 
ment  que  par  son  nom  de  fiimiUe  :  a  don  Inigo  Lope^^  de  Ricaide.  » 

—  Mademoiselle  va  sans,  doute  montrer  à  ces  messieiurs  les  om»- 
menaqu'elle  areçu&de  Toulouse;  criaGiissetteàlacpieUooAne  aon»- 
geait  plus. 

4ac<£]«s  s'assit  sur  un  banc  et  attendit.  Aussibiea  quelques  inatans 


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156  RBTUE   DES  DEUX  MONDES. 

^e  réflexion  lui  étaient  nécessaires  pour  arrêter  un  plan  de  conduite. 
Eh  quoi  I  ce  n'était  pas  assez  du  révérend  père  Rodriguez,  de  Tau- 
mônier  Pigeonneau,  de  Tarchiprêtre  Turlot,  du  marquis  d'AIpujaras 
et  de  sa  fiite  pour  plumer  sa  tante  jusqu'au  dernier  duvet,  il  fallait 
que  les  bandes  carlistes  se  missent  de  la  partie  1 

«  Halte  là,  messieurs,  nous  allons  voir,  »  mâchonna-t-il  grinçant 
des  dents. 

a  Nous  allons  voir,  »  c'est  bientôt  dit.  Le  fait  est  que  Jacques, 
replié  surlui-même  dans  une  allée  côtoyant  l'Arbouse,  à  l'ombre  des 
magnifiques  peupliers  de  son  enfance,  se  morfondait  depuis  une  demi- 
heure,  qu'il  n'avait  encore  découvert  nul  moyen  de  livrer  bataille  à 
ses  ennemis  sans  tout  risquer,  peut-être  sans  tout  perdre.  Il  ne  pou- 
vait pourtant  pas,  en  vue  d'un  plus  ou  moins  gros  héritage,  —  un 
héritage,  voire  le  plus  légitime,  demeure  toujours  chose  incertaine, 
—  il  ne  pouvait  pourtant  pas  compromettre  le  si  charmant  projet  de 
son  voyage  par-delà  les  Pyrénées.  De  quel  front  aborderait-il  Isa- 
bella  GriiBtt  si,  lui  ayant  promis  Badajoz,  Madrid,  Grenade,  Cordoue, 
il  ne  la  rejoignait  que  pour  lui  proposer  Paris,  rétemelle  rue  Tait- 
bout  où  Ton  avait  tant  de  fois,  à  quatre  mains,  tiré  le  diable  par  la 
queue?  C'est  pour  le  coup  que  le  vicomte  de  Mérifons...Illui  sembla 
qu'au  fond  de  sa  poche  Isabella  avait  des  bondissemens  de  révolte. 
Allait-elle  lui  échapper?  Il  retint  le  portrait  de  toutes  ses  griffes 
sur  son  cœur,  et,  plus  calme,  aspira  une  large  bouffée  d'air.  Une 
idée,  comme  un  feu  follet,  venait  d'illuminer  son  esprit  obscurci 
par  la  plus  douloureuse  des  angoisses.  Cette  idée  de  salut,  toute 
parisienne,  sentant  son  boulevard  d'une  lieue,  en  harmonie  parfaite 
avec  le  caractère  que  nous  essayons  de  pénétrer,  était  celle-ci  :  si, 
au  lieu  de  partir  en  guerre  contre  les  béguins  et  les  béguines  de 
l'hôtel  Castillet,  on  se  contentait  de  les  blaguer  ?  La  blague^  ce  n'é- 
tait pas  l'ironie  qui  blesse,  encore  moins  l'invective  qui  tue,  c'-était, 
entre  ces  deux  expressions  de  l'indignation  humaine,  quelque  chose 
d'indécis,  de  flottant,  de  gonflé,  d'incroyable  par  le  fait  même  de 
ses  élans  battant  la  campagne  à  outrance,  partant  d'une  innocuité 
absolue.  Il  blaguerait... 

Jacques,  recueilli,  écouta  un  moment  les  éclats  du  feu  d'artiCce 
qu'il  se  disposait  à  tirer  pour  éblouir  les  dévotes  et  les  dévots  de 
l'hôtel  Castillet.  Il  lançait  une  fusée  à  la  face  du  révérend  père 
Rodriguez,  brûlait  d'un  pétard  fulminant  la  grosse  bedaine  de  l'abbé 
Prosper  Pigeonneau,  allumait  un  soleil  devant  les  yeux  de  sa  tante, 
abaissait  d'un  geste  galant  une  couronne  d'étoiles  fixes  sur  la  che- 
velure trop  blonde  de  IP^  Isabelle  d'AIpujaras,  finalement  réjouissait 
le  marquis  Alvar  par  la  détonation  d'une  bombe  comme  un  carliste 
de  Zumalacarreguy  n'en  avait  jamais  entendu. 

Jacques,  se  retenant  de  rire  aux  causeries,  aux  «  cascades  »  que 


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LE  BOI  BAMIRE.  157 

son  esprit  merveilleusement  preste  «  anx  joyeusetés  sans  bride,  » 
pour  rappeler  un  mot  de  Rabelais,  lui  suggérait  sans  effort,  à  la 
queue  leu  leu,  Jacques  disposait  avec  méthode,  patiemment,  chaque 
pièce  de  sa  pyrotechnie,  quand  son  œil  clair,  qui  errait  à  travers  le 
]ardin  et  le  parc,  s'élevant  soudain  du  milieu  des  saules  de  la  cha- 
pelle Swnt-Ignace,  vit  voler  un  énorme  oiseau  noir  aux  grandes 
ailes  éployées.  Qae  lui  voulait  cette  bote  de  mauvais  augure,  à  cet 
instant  décisif?  La  venue  de  ce  messager  sinistre  signifiait-elle  qu'il 
ne  devait  pas  réussir  dans  son  stratagème,  que  la  caisse  de  MM.  Poi^ 
trasson  et  fils  ne  s'ouvrirait  pas  aujourd'hui  pour  le  neveu  de 
M*^  de  Castillet  y  Castilla?  D'un  brusque  mouvement  des  jarrets, 
il  se  planta  debout.  Ciel  I  l'oiseau  noir,  c'était  le  haut  bonnet  de 
crêpe  de  sa  tante,  dont  les  brides  dénouées  flottaient  au  vent.  On 
sortait  de  la  chapelle.  Il  marcha  gravement,  —  cette  gravité  répon- 
dait peut-être  à  quelque  intime  dessein,  —  il  marcha  gravement 
vers  M"*  Hombeline  et  ses  invités. 

VIII. 

Tandis  que  M"""  de  Castillet  y  Castilla,  fière  désormais  d'un  neveu 
demeuré  intact  parmi  les  corruptions  du  siècle,  le  présentait  avec 
toute  sorte  d'expressions  épanouies  aux  habitués  de  sa  maison,  Jac- 
ques, raide,  empesé,  solennel  comme  un  diplomate  engageant  pour 
la  première  fois  le  pied  en  une  cour  étrangère,  se  contentait  de 
s'incliner  doucement  et  n'articulait  pas  un  mot. 

—  N'est-ce  pas  qu'il  est  méconnaissable?  répétait  M^'°  Hombeline, 
allant  à  l'un,  puis  à  Tautre  de  ses  amis. 

—  Il  parait,  en  efiet,  avoir  bien  changé  à  son  avantage,  mur- 
mure le  théatin  Antoine  Rodriguez,  enchanté  de  retrouver  si  sérieux 
un  élève  auquel  il  avait  dû  tant  de  fois  reprocher  sa  légèreté. 

Et  j  s'emparant  des  mains  de  Jacques  on  ne  peut  plus  circon- 
spect: 

—  Alors,  cher  enfant,  mes  leçons  portent  leurs  fruits? 

—  Monseigneur,  répondit  notre  honune  avec  une  froideur  de 
bon  goût,  il  est  écrit  aux  livres  saints  :  «  Vous  les  reconnaîtrez  à 
leurs  fruits  :  A  fructibus  eorum  cognoscetis  eos.  » 

Ce  texte  latin ,  qui  tombait  là  le  plus  naturellement  du  monde, 
encore  qu'il  ne  fût  pas  une  réponse  bien  claire  à  la  demande  du 
protonotaire  apostolique,  provoqua  un  véritable  enthousiasme. 

—  Kh  quoi!  Jacques,  vous  vous  souvenez  encore,  malgré  Paris» 
des  saintes  écritures?  interrogea  le  vieux  moine  de  Vitoria. 

—  Je  n'ai  rien  oublié  de  ce  que  vous  m'avez  appris,  monsei- 
gneur. 


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iK8  RETUE  DBB  DiU9L  HOriDES. 

~  Vous  voBs  moqies  dft  dous,  n'estHL pta  vrai}  lui  gUssa  à  U 
dérobée  M.  PigeonDeam. 

—  Vous  voyez»  messîciirs  I  voua  wyezl  se  réoriak  d'ake  M^  Hom^ 
beiiM,  déyeloppant  vers  son  neveu  un  bng  hr&s  maigre  de  dévote 
OMrtMée  pour  le  désignera  radantatioe  éà  tous. 

—  M.  le  comte  de  La  Ferrade  nous  montve  de»  piôncipest  qm,  le 
cas  ècbéanty  nous  perflaetDent  de  faire  fond  sur  lui;  il  marciiâra 
avec  nous  opjumd  il  faudra>  dit  avec  un  redressement  martial  le 
flMr<|ni8  Âlvar  d'Alpujaras* 

—  La  piété  de  M.  le  oomte  de  La  Ferrade  me  rappelle  la  piété  ai 
jeune  et  si  pure  de  saint  Louis  de  Goosaguie»  roucoula,  penchant 
modestement  le  front,  M"*  Isabelle  Ahrar  d^^Alpojaras  »  tout  à  faàt 
cfaarmante  dans  sa  robe  très  simple  de  voile  blam^., 

—  Pourquoi  M.  Farchiprêtre  Toriot  tarde*t-il  tant  à  arriver?  sour- 
pira  M^  de  Gastillet.  Je  vomirais  qu'il  lui  fût  aecordé  de  jouir  du 
grand  spectacle  que  la  grâce  infinie  du^  ciel  nous  met  en  ce  moment 
sous  les  yeux. 

—  11  est  certain,  ajouta  M»'  Rodriguez,  que  le  Tout-Puissant,  dont 
le  nom  est  saint,  opère  ici  des  prodiges  :  Fecit  mihi  magna  qui 
potens  est... 

*-  Et  sanctum  rwmen  ejusj  acbeva  iacquea  ni»  sourciller. 

Ce  fut  du  délbe,  le  délire  mystique  de  la  dévotion  saitisfaite  qui 
ouvre  ses  ailes  vers  k  la.  patrie,  »  et  s'élance.  W^  de  GastîU^  ne  put 
if  empêcher  encore  une  fois  de  se  jeter  au  oou  de  son  neveu,  lequel, 
du  reste,  sans  paraître  insensible  aux  fureurs  df  embffaasemeni  de  sa 
tante,  les  reçut  avec  la  réserve  qui  convenait» 

Comme  on  se  disposait  à  se  mettre  en  marche,  notre  jeune  comité 
Ferrier  de  la  Ferrade,  après  avoir  fait  agréer  ses  ImouDage»  au 
marquis  AUar,  tout  souriant  et  tout  aimable,  offirit  d'un  geste 
galant  son  bras  à  M"^  Isabelle  d^Alpujaras  et  s'en  aUa  librement 
a(vec  elle  à  travers  le  jardin,  puis  à  travers  le  parc. 

—  0  la  jeunesse  I  la  jeunesse  I  répétait  M"*  Hombeline,  ébrfrie» 

—  Quel  couple  ravissant  1  articula  l'abbé  Prosper  Pigeonneau. 

—  Couple  adorable,  en  eOet,  soupira  la  vieille  fiUe»  très  émue. 

—  Et  qui  ne  risquerait  pas  de  naanquer  de  beurre  pour  ses  épi- 
nards,  ajouta  l'aumônier  (tes  Carmélites.,  doni  les  idées  allaient  facF 
lemeni  aux  ebosea  positives  de  la  vie. 

—  Monsieur  Pigeonneau!  s'écria  le  marquis  Alvar. 
Le  gros  homme  se  rebîffii. 

—  Parbleu  I  dit*il,  vous,  monsieur  le  nkarquia,  <pù  vivriez  huit 
jours  d'une  poignée  de  pois  chiehes,  comme  saint  Françoi»  véevt 
tout  UB  loeg  mois  dtt  chant  d'une  cigale,  il  vous  importerait  peu 
que  votre  fille  mangeât  des  fèves  ou  des  perdrix.  Heureusement» 


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us  101  RàMM.  16» 

quand  il  s'agit  de  H"«  (T Alpqoras,  M»'  fioilnguez,  W^  de  «astiltot, 
iBOÎ^  «'il  m'est  permis  de  me  sommer  himblement,  nous  repu- 
dioDB  les  fèfea  et  nous  m&m  prononçons  sans  hésito*  poor  les  per*- 
drix. 
— •  Mon  enfuit  est  luts  à  mon  image^  monsieur. 

—  J'en  tombe  d'aocord,  «i  vous  étendez  parler  des  qualités  <le 
l'esprit  et  de  celles  du  cœur;  mus  je  ferai  des  réserves  pour  les 
qualités  de  l'estomac. 

—  Les  qualités  de  l'estomac  I  Qa'estK^e  à  àirel 
L'abbé  Pigeonneau,  s'échaufant  sous  le  harnais: 

—  Oui  ou  non,  est-il  acquis,  parmi  nous  comme  dans  tes  rangs 
de  l'armée  royale,  que  la  nature  vous  a  départi  un  estomac  à  digé- 
rer des  cailloux,  un  véritable  estomac  d'autruche? 

—  Hé  bien!  après? 

—  Eh  bien  t  votre  si  noble  et  si  pieuse  enfant  n'a  pas  été  dotée 
aussi  richement  q^ue  vous  sous  ce  rapport,  et,  puisqu'il  vous  con- 
vient  de  m'y  obliger,  monsieur  le  marquis,  je  vous  avouerai  que, 
lorsque  M^  Mical,  il  y  a  six  mois,  refusa  d'admettre  M"*  d'Alpuja* 
ras  parmi  les  novices  du  couvent  des  carméiites  de  Lormières,  c'est 
sur  les  renseignemens  que  j'avais  fournis  moi-même  à  Sa  Gran- 
deur... 

—  De  quels  renseignemens  parlez-vous,  s'il  vo«s  plah? 

—  Assurément  je  n'eus  aucune  objection  à  élever  contre  la  voca- 
tion de  M"®  Isabelle,  qui  me  paraissait  évidente.  Rien  ici-bas  n'est 
aussi  pur  que  l'âme  de  votre  fille... 

—  Alors?  interrompit  le  vieux  gentilhomme,  impatienté. 

—  Mais  durant  la  retraite  que  M"®  d'Alpujaras  dut  suivre  «u 
Carmel ,  —  l'entrée  au  noviciat  est  précédée  d'une  retraite  ibrt 
longue  et  fort  pénible,  —  la  révérende  mère  Estorgie,  très  atten- 
tive aux  postnlantes,  les  accompagnant  partout,  à  la  chapelle,  à  la 
table,  au  jardin,  fut  frappée  du  changement  que  les  exercices  trop 
rigoureux  de  la  règle  amenaient  dans  la  santé  de  VP^^  Isabelle. 

—  Est-ce  qu'elle  se  plaignait? 

—  Elle  ne  se  plaignit  jamais.  Seulement,  un  matin,  au  choeur, 
H"*  feabelie,  qui  n'avaft  pas  mangé  depuis  ptasieuns  jours,  soit  que 
la  nourriture  grossière  des  religieuses  provoquât  chez  elle  un 
dégoût  invincible,  soit  que  «  le  ciel  la  ravageât  déjà  trop  profon- 
dément, n  pour  rappeler  des  expressions  famitières  à  sainte  Thé- 
rèse )  tomba  soudain  en  déâdllance  et  l'on  eut  beaucoup  de  peine 
à  la  rappeler  &  la  vie.  Prévenu  sw  l'heure ,  je  jugeai  le  nKnnent 
d'intervenir  arrivé  poinr  moi.  C'est  alors,  loonsieur  le  marquis, 
qu'en  mi  de  ces  entretiens  où  la  présence  hièituelle  de  Dieu  mêle 
quelque  chose  tout  à  la  fob  d'mtime  et  4e  haut,  l'occasion  me  fut 


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160  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

fournie  de  constater  combien  votre  fille  était  Tenfant  de  votre  race, 
combien  elle  vous  ressemblait.  Sans  rien  découvrir  certes  des  secrets 
qui,  de  son  cœur  ouvert,  se  sont  épanchés  par  moi  dans  le  sein  de 
la  souveraine  miséricorde,  je  vous  citerai  la  réponse  qu'elle  me  fit, 
comme  je  l'exhortais  à  quitter  le  Garmel,  en  lui  rappelant  son  éva- 
nouissement :  —  a  Plût  au  ciel  que  je  fusse  morte  dans  le  chœur  ce 
jour-là  I  me  dit-elle.  Sur  quel  champ  de  bataille  plus  beau  pour- 
rais-je  mourir,  moi,  à  qui  il  n'a  pas  été  permis  de  suivre  mes  frères, 
qui  ne  pourrai  suivre  mon  père  jamais  1  » 

—  0  ma  fille  I  cria  le  marquis  d'Alpujaras. 

Et  la  manche  droite  de  sa  redingote,  vide  du  bras  laissé  à  Bilbao, 
se  prit  à  trembler  convulsivement. 

—  Vous  voyez,  reprit  l'abbé  Pigeonneau,  que  M**^  de  Lormiëres  a 
bien  fait  de  vous  rendre  M"«  Isabelle. 

—  C'est  vous,  mon  ami,  qui  me  l'avez  rendue,  c'est  vous! 

—  Pour  son  bonheur  et  pour  celui  de  mon  neveu  Jacques,  inter- 
vint M^'""  de  Gasiillet,  à  qui  son  trouble  depuis  un  instant  n'avait  pas 
permis  un  mot. 

—  Ce  serait  de  part  et  d'autre  une  alliance  fort  honorable,  arti- 
cula froidement  M«'  Antonio  Rodriguez...  Toutefois,  si  M"®  d'Alpu- 
jaras persistait  dans  sa  vocation  religieuse,  je  pourrais  lui  décou- 
vrir un  autre  Carmel  que  celui  de  Lormières. 

Et,  se  tournant  vers  le  marquis  : 

—  Je  pense,  mon  ami,  qu'avec  nous  tous,  vous  avez  remarqué 
les  changemens  très  heureux  survenus  dans  l'humeur,  l'attitude, 
les  discours  de  M.  le  comte  Ferrier  de  La  Ferrade  de  CastiUet  y 
Castilla? 

—  Certes  1 

—  Dieu  a  béni  la  semence  que  ma  main  jeta  dans  le  sillon  et  Ta 
fait  germer.  Je  crois  néanmoins  qu'en  fait  de  mariage ,  nous  ne 
devons  pas  précipiter  les  choses... 

—  Chut  I  souilla  &F'®  Hombeline,  dont  les  oreilles  étaient  ailleurs. 

—  Qu'y  a-t-îl?  demanda  M.  Pigeonneau. 

—  Entendez-les  1  entendez-les  1  repartit  la  vieille  fille,  le  visage 
rajeuni  par  une  joie  qui  montait  de  son  cœur,  et  l'inondait  conmie 
un  flot. 

En  effet,  là-bas,  au  bord  de  l'Arbouse,  de  fugitifs  éclats  de 
rire,  aussi  légers,  aussi  clairs  que  des  chants  d'oiseaux,  montaient 
parmi  les  branches,  puis  s'éteignaient  un  moment,  puis  reprenaient 
de  plus  belle.  Deux  tètes  apparaissaient,  se  découpant  d'un  trait 
vif  sur  le  fond  éblouissant  de  la  rivière,  à  la  surface  de  laquelle  le 
soleil  de  midi  brisait  ses  rayons  perpendiculaires,  qui  s'éparpillaient 
de  toutes  parts  sans  entamer  l'impénétrable  bouclier  de  l'eau.  Nos 


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LE  ROI   RASnRE.  161 

vieillards  de  Thôtel  Gastillet,  —  ils  étaient  tous  vieux,  même  l'abbé 
Pigeonneau  âgé  seulement  de  cinquante  ans,  —  nos  vieillards  de 
l'hôtel  Gastillet  suivaient  avec  un  ahurissement  où  se  mêlait  une 
grosse  curiosité  le  moindre  mouvement  des  têtes  d'Isabelle  d'Alpu- 
jaras  et  de  Jacques  de  La  Ferrade,  tantôt  se  penchant  l'une  vers 
l'autre  comme  pour  se  confier  des  secrets  que  personne  ne  devait 
entendre,  tantôt  âe  séparant  brusquement  et  lançant  aux  arbres  des 
paroles  dont  on  ne  parvenait  à  saisir  que  le  murmure  vague,  par 
intervalles  plus  atténué,  plus  indistinct  qu'un  soupir. 

—  Je  donnerais  quelque  chose  pour  savoir  ce  qu'ils  peuvent  bien 
se  dire,  ainsi  pressés  l'un  contre  l'autre  sur  ce  banc,  dit  M"®  Hom- 
belioe, 

—  Peut-être  conviendrait-il  d'aller  les  déranger  un  peu,  opina  le 
marquis  Alvar. 

—  Les  déranger  1  se  récria  l'abbé  Pigeonneau.  Croyez-vous  ces 
enfans  capables  de  laisser  tomber  de  leurs  lèvres  une  parole  qui?.. 

—  Oh  1  moi,  je  me  porte  caution  pour  mon  nfeveuî  dit  M"*  de  Gas- 
tillet. 

—  Et  moi,  je  réponds  de  ma  fille  !  ajouta  vivement  M.  d'Alpu- 
jaras. 

—  Dans  ce  cas,  tout  est  pour  le  mieux  I  conclut  l'aumônier  des 
carmélites ,  et  je  conseille  de  laisser  M"'  Isabelle  rire  et  s'ébattre 
un  brin  avec  M.  Jacques  jusqu'à  l'arrivée  de  M.  l'archiprêtre  de  la 
cathédrale,  qui,  me  parait-il,  en  prend  trop  à  son  aise  avec  notre 
déjeuner. 

M.  Pigeonneau  achevait  à  peine  sa  phrase,  que  M^  Antonio  Rodri- 
guez,  peu  habitué  à  traiter  sérieusement  celui  dont  hier  encore  il 
était  l'égal,  articulait  ces  mots  d'un  ton  péremptoire  : 

—  Je  cours  interrompre  un  tête-à-téte  que  je  juge  contre  toute 
bienséance...  C'est  surtout  de  la  jeunesse  qu'il  faut  se  méfier.  Ah! 
la  folle  jeunesse!..  Le  tentateur  n'est-il  pas  toujours  là! 

Personne  n'osa  souffler  mot,  et  le  protonotaire  apostolique  s'éloi- 
gna. 


Ferdinand  Fabre. 

(La  deuxième  partie  au  prochain  n®.) 


TOMB  ux.  —  1883.  11 


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COLIGNY 


II'. 

LA  DEUXIÈME  ET  LA  TBOISIÉBIE   OUBRRB   DE  BSLiaiOK. 
LA  SAINT-BARTHÉLEMY. 


1. 

Il  ne  semble  pas  que  GoKgny  se  soit  montré  aussi  lent  à  la 
guerre  civile,  en  1&Ô7,  qu'il  TaTait  été  en  1562  ;  en  ne  saurait  dire, 
toutefois,  qu'il  y  fut  prompt,  mais  il  avait  vu  qve  le  hasard  d'une 
seule  journée  peut  décider  du  sinrt  d'un  royaume;  il  était  las,  sans 
doute,  de  défendre  sa  cause  avec  de  vaines  paroles  et  des  écrits 
encore  plus  vains;  il  voyait  grandir  l'influence  de  ses  eimemis,  il 
devinait  les  complicités  entre  les  Lorrains  et  TEspagne;  il  souffrait 
comme  protestant,  il  souffrait  comme  Français ,  et  il  ne  vît  bientôt 
plus  qu'un  remMe  aux  maux  qui  affligeaient  ses  coretigionnatres 
ou  qui  menaçaient  le  pays.  Le  duc  d'Albe  avait  traversé  la  Savoie, 
la  Franche-Comté  et  la  Lorraine  avec  nne  armée  destinée  à  l'extermi- 
nation des  hérétiques  dans  les  Pays-Bas.  Sous  prétexte  de  ne  pas 
laisser  insulter  nos  frontières,  on  avait  enrôlé  six  mille  Suisses 
et  Ton  faisait  des  levées  dans  tout  le  royaume.  Le  prince  de  la 
Roche-sur-Yon  donna  avis  à  l'amiral  qu'à  Bayonne  on  avait  projeté 
de  détruire  entièrement  la  religion  réformée  ;  de  semblables  avis 
lui  revenaient  en  même  temps  de  divers  côtés. 

Gondé,  Coligny  et  ses  frères,  et  quelques  gentilshommes  eurent 
deux  réunions  à  Valéry  et  à  Ghâtillon,  Dans  ces  deux  assemblées, 
Condè  et  Coligny  essayèrent  encore  de  contenir  leurs  amis  ;  une 
troisième  assemblée  eut  lieu  un  mois  après  la  seconde.  La  Noue  a 
laissé  le  récit  de  ce  qui  s'y  passa.  Le  prince  et  l'amiral  afiirmèrent 

(1)  Voyez  la  Revue  du  !•'  août. 


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G0U6NT.  168 

qoi'û  s'était  tenu  à  la  cotir  un  conseil  secret  où  Ton  avait  délibéré 
de  les  arrêter  tous  deux,  de  foire  mourir  Tamiral  et  de  garder  Gondé 
prisonnier  ;  on  devait  mettre  deux  mille  Suisses  dans  Paris,  deux  mille 
dans  Orléans  et  deux  mille  dans  Poitiers,  casser  Tédit  d'Amboise  et  le 
remplaoer  par  un  autre  «  du  tout  contraire,  n  Les  cerveaux  s^échauf- 
fèrent,  on  se  demanda  s'il  fallait  se  laîsser  lier  les  pieds  et  les  mains 
^t  traîner  aux  écbafauds.  Trois  mille  personnes  de  la  religion  avaient 
péri  depuis  la  paix,  et  à  toutes  les  plaintes  on  n'avait  fait  que  des 
r^nses  frivoles.  Bn  vain  Goligny  conseilla-t41  encore  la  patience. 
a  Je  vous  demande,  répKqua  d'Andelot  à  ceux  qui  parlèrent  contre  la 
prise  d'armes,  si  vous  attendez  que  soyons  bannis  es  paîs  estranges, 
liez  dans  les  prisons,  fugitifs  par  les  forests,  courus  à  force  du 
peuple,  mesprisez  des  gens  de  guerre  et  condamnés  par  Tauthorité 
des  grands,  comme  nous  n'en  sommes  pas  loin,  que  nous  aura 
servi  nostre  patience  et  humilité  passée?  Que  nous  profitera  alors 
nostre  innocence?  A  qui  nous  plaindrons-nous  7  Mais  qui  est-ce  qui 
voudra  seulement  nows  ouïr?  »  Tout  le  monde  se  résolut  enfin  de 
recourir  à  la  force,  et  l'on  discuta  un  plan  de  campagne.  On  songea 
d'abord  à  mettre  la  main  sur  Orléans  ;  mais  Orléans  était  dominé 
maintenant  par  une  citaddte.  Il  était  oiseux  de  prendre  de  petites 
places  qu'on  ne  pourrait  pas  garder;  Goligny  fut  d'avis  de  <i  com- 
poser une  armée  gaillarde,  »  et  de  marcher  droit  aux  Suisses  pour 
les  tailler  en  pièces.  Sans  doute  le  cardinal  de  Lorraine  et  le  roi 
marchaient  toujours  avec  les  Suisses,  et  l'on  pourrait  dire  que  l'en- 
treprise avait  été  faîte  non  contre  le  cardinal  et  les  Suisses,  mais 
^oontre  le  roi  lui-même  :  on  répondrait  qu'on  voulait  délivrer  le  roi, 
et,  si  l'on  réussissait,  on  empêcherait  une  longue  et  ruineuse  guerre. 
Le  rendez* vous  fut  pris  à  Rozay^n-Brie  ;  Gondé  s'y  trouva  avec 
-Goligny  et  ses  frères,  La  Rochefoucauld  et  quatre  cents  cavaliers. 
Hais  la  rapidité  de  la  marche  des  Suisses  déjoua  les  projets  des  con- 
jurés. Le  connétable  ayant  réussi  à  mener  le  roi  à  Paris,  Gondé 
-vint  mettre  son  quartier  général  à  Saint^Denis  le  2  octobre,  et  com- 
mença le  blocus  de  la  capitale.  Son  armée  s'était  grossie  au  chifire 
de  six  mille  hommes  :  quatre  mille  fantassins  et  deux  mille  cava^ 
Uers.  Le  connétable,  ayaat  appelé  i  lui  les  bandes  de  Strozzi  et  de 
Brissac,  avait  dix-neuf  mille  hommes  sous  ses  ordres.  Malgré  l'in- 
fériorité de  ses  forces,  Gondé  se  décida  k  accepter  la  bataille  et  mit 
le  gros  de  ses  forces  en  avant  de  Saint-Denis.  L'amiral  était  à  Sàinlr 
Ouen,  avec  la  cavalerie  de  l'avMit-garde  ;  ses  troupes  repoussèrent 
les  catholiques.  En  poursvnvant  les  gendarmes,  ir  Goligny,  dit  le 
duc  d'Aumale,  rencontre  le  régiment  des  Parisiens,  qui,  u  bien 
dorez  comme  calices,  »  cherchaient  à  prendre  leurs  rangs  avec 
rinexpérience  de  guerriers  improvisés  sortis  le  matin  de  leurs  mai- 
sons. Ce  fut  l'afb^  et  un  moment;  les  vol(mtah:es,  qui  ne  s'atlen- 


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16&  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

daient  pas  à  pareille  fête,  ne  purent  résister  au  choc  des  vieux 
soldats  protestans  ;  ils  s'enfuirent  en  désordre,  a  et  s'en  souvinrent 
longtemps.  »  Goligny  s'acharna  un  peu  trop  dans  sa  poursuite;  il 
fut  pris  en  flanc  par  la  cavalerie  fratche  de  Ghavîgni;  un  cheval  turc 
qu'il  montait,  et  qui  avait  la  bouche  dure,  rompit  sa  bride,  l'em- 
porta parmi  les  fuyards  catholiques;  il  réussit  avec  peine  à  sortir 
de  la  mêlée  et  à  rentrer  à  Saint-Denis.  La  bataille,  un  moment 
gagnée  par  les  protestans,  était  perdue  pour  eux,  mais  le  conné- 
table avait  été  blessé  à  mort  et  les  catholiques  se  trouvaient  sans 
chef.  Le  lendemain  même  du  combat,  d'Andelot  parcourait  la 
plaine  Saint-Denis  avec  cinq  cents  chevaux,  comme  pour  braver  les 
Parisiens  ;  Gondé  s'acheminait  vers  Montereau  et  s'enfonçait  dans 
l'est  pour  joindre  les  renforts  allemands  qu'il  attendait.  La  Roche- 
foucauld lui  amena  à  Montereau  dix-huit  cornettes  et  vingt-sept 
enseignes  venant  du  Poitou  et  de  la  Guyenne.  Quelque  temps  se 
passa  en  conférences  pour  la  paix  :  car  des  deux  côtés  on  était  mal 
préparé  pour  une  longue  lutte.  Les  confédérés  avaient  besoin  du 
secours  qu'ils  avaient  demandé  à  l'électeur  palatin,  Frédéric  le 
Pieux.  Gelui-ci  avait  eu  quelques  hésitations  ;  si  l'ardeur  de  son  cal- 
vinisme le  poussait  à  aider  les  réformés  français ,  il  ne  voulait  pas 
se  mettre  en  guerre  ouverte  avec  le  roi  de  France.  Il  laissa  partir 
avec  les  rettres  son  fils  Jean-Gasimir,  un  cadet  qui  avait  sa  fortune 
à  faire  et  qui  cherchait  les  occasions.  Le  duc  Gasimir,  désireux  de  se 
faire  un  nom,  avait  réuni  une  véritable  armée  :  six  mille  cinq  cents 
chevaux ,  trois  mille  fantassins  et  quatre  pièces  de  campagne.  Les 
confédérés  l'attendaient  en  Lorraine;  ils  croyaient,  dit  La  Noue, 
qu'on  n'aurait  pas  mis  le  pied  dans  cette  province  «  que  les  coqs 
des  rettres  ne  s'entendissent  chanter,  )>  mais,  après  y  avoir  séjourné 
quelques  jours,  ils  n'en  avaient  encore  aucune  nouvelle;  la  noblesse 
protestante  commençait  à  murmurer;  «  le  prince  de  Gondé,  qui 
estoit  d'une  nature  joyeuse,  se  mocquoit  si  à  propos  de  ces  gens 
si  cholères  et  apprehensifs,  qu'il  faisoit  rire  ceux  mesmes  qui  excé- 
doyent  le  plus  en  l'un  et  en  l'autre  ;  de  l'autre  costé,  Monsieur  l'ad- 
mirai ,  avec  ses  paroles  graves,  leur  faisoit  tant  de  honte  qu'enfin 
ils  forent  contraints  de  se  radoucir  et  rapaiser.  »  On  eut  enfin  des 
nouvelles  du  duc  Gasimir,  et  ce  n'étaient  plus  que  «  chansons  et 
gambades  »  dans  le  camp.  Les  rettres  s'attendaient  à  toucher  tout 
d'abord  100,000  écus,  Gondé  n'en  avait  pas  2,000;  le  prince  et  Goli- 
gny  demandèrent  à  tous  les  gentilshommes  une  contribution  volon- 
taire ;  tout  le  monde  donna,  «  jusqu'aux  goujats  des  soldats.  »  On 
réunit  bien  ainsi  80,000  écus,  tant  en  argent  monnoyé  qu'en  vais- 
selle et  chaînes  d'or. 

Les  rettres  payés,  on  tint  un  conseil  de  guerre  ;  sur  l'avis  de  Goli- 
gny,  il  fut  résolu  qu'on  marcherait  dans  la  direction  de  Paris,  avec 


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COUGNT.  16S 

Orléans  pour  objectif.  On  tromperait  ainsi  Tarmée  royale,  qui  s'atten- 
dait à  yoir  les  protestans  prendre  le  chemin  de  la  Bourgogne.  «  Hais 
ceux-ci,  raconte  le  duc  d' Aumale,  prirent  des  mesures  presque  inouïes 
pour  l'époque  et  de  tout  temps  dîiBciles  à  maintenir.  C'est  à  Goligny 
que  revient  cet  honneur  :  esprit  logique  et  organisateur,  il  avait 
coutume  de  dire,  quand  il  s'agissait  de  mettre  une  armée  sur  pied  : 
«  Commençons  de  former  le  monstre  par  le  ventre.  »  Il  avait  donc 
rassemblé  un  assez  grand  nombre  de  chevaux  de  bât,  réparti  les 
uns  entre  les  compagnies  pour  le  transport  des  bagages,  aflecté  les 
autres  au  service  des  subsistances;  la  défense  de  dépasser  un  cer- 
tain chiffre  de  bêtes  de  somme  était  rigoureusement  observée;  des 
distributions  régulières  de  vivres  avaient  lieu  à  certains  jours,  dans 
une  proportion  déterminée,  et  l'approvisionnement  était  complété 
toutes  les  fois  qu'on  le  pouvait.  Un  ordre  régulier  avait  aussi  été 
fixé  pour  les  logemens  :  l'infanterie  était  toujours  au  centre,  divisée 
par  grosses  masses;  la  cavalerie  était  cantonnée  dans  les  villages 
alentour.  Chaque  soir,  ces  cantonnemens  étaient  barricadés,  retran- 
chés; des  détachemens  d'arquebusiers  y  étaient  mêlés  à  la  cava- 
lerie; enfin,  un  lieu  de  rendez-vous  était  assigné  en  cas  d'alerte. 
En  route,  l'année  létait  toujours  précédée,  au  loin,  par  une  avant* 
garde  de  douze  cents  cavaliers,  dont  la  moitié  portait  l'arquebuse.  » 
On  marcha  ainsi  à  travers  une  population  hostile,  sans  aucun 
désordre,  au  nombre  de  plus  de  vingt  mille  hommes,  jusque  dans  la 
Beauce,  après  avoir  franchi  la  Marne  à  sa  source,  la  Seine  près  de 
Châtillon ,  et  passé  par  Auxerre ,  Bléneau ,  Montargis.  En  si  bon 
ordre  que  se  fit  la  marche,  il  fallait  bien  pourtant,  dit  La  Noue,  que 
«  ce  grand  animal  dévoratif  passant  parmi  tant  de  provinces  y  trou- 
vast  toujours  la  p&ture.  »  Les  gens  de  pied  et  de  cheval  faisaient  du 
butin,  et  l'on  obtenait  les  vivres  de  gré  ou  de  force. 

Les  confédérés  allèrent  mettre  le  siège  devant  Orléans.  Condé, 
arrivé  sons  les  murs  de  cette  place,  après  avoir  fait  vingt  lieues  en 
deux  jours,  l'investit  le  23  février.  Pendant  le  siège,  l'amiral  fut  chargé 
d'empêcher  l'entrée  d'un  secours  de  cavalerie  amené  par  La  Valette  : 
«  Comme  il  avoit  accoutumé,  dit  La  Noue,  d'aller  en  gros,  de  peur, 
dit-il,  de  faillir  le  gibier,  aussi  prit^il  trois  mille  cinq  cents  chevaux 
et  partit  de  si  bonne  heure,  qu'à  soleil  levé,  il  se  trouva  dans  le 
milieu  des  quartiers  de  cette  cavalerie  qui,  nonobstant  les  bonnes 
gardes  qu'elle  tenoit  en  campagne,  ne  se  put  garantir  que  plusieurs 
ne  fussent  enveloppez;  et  y  eut  quatre  drapeaux  pris,  mais  peu 
de  gens  tuez.  H.  de  La  Valette,  qui  estoit  logé  dans  Oudan,  rallia 
quatre  ou  cinq  cents  chevaulx  et  estant  suivy  de  plus  de  mille  des 
iK>8tres,  il  se  retira  néanmoins  avec  une  belle  façon,  tournant 
souvent  teste.  » 

Des  pourparlers  avaient  été  engagés  entre  Catherine  de  Médicis 


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166  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  GoDdé  ;  Coligny  apprit  que  sa  iemme,  Charlotte  de  Laval,  qu'il 
avait  laissée  à  Orléans,  était  tombée  malade  du  typhus.  Sentant  sa 
fia  approcher,  elle  lui  écrivit  pour  lui  dire  a  qu'elle  s'estimoit  bien 
malheureuse  de  mourir  sans  l'avoir  revu,  lui  qu'elle  avoit  toujours 
aimé  plus  qu'elle-m;6me  et  qui  eût  pu  l'aider  k  franchir  ce  dernier 
passage;  que  néanoioins  elle  se  consoloit,  sachant  ce  qui  le  retenoit 
loin  d'elle,  qu'elle  le  conjuroit^  pour  elle-même,  qu'il  avoit  toujours 
aimée,  et  au  nom  de  leurs  enfans,  qu'elle  lui  laissoit  comme  gages 
de  leur  amour,  de  combattre  jusqu'à  la  dernière  extrémité  pour  le 
service  de  Dieu  et  pour  l'avancement  de  la  religion.  »  Elle  le  metr- 
tait  en  garde  contre  la  maison  de  Guise;  pour  la  reioe  mère,  elle 
ne  savait  pas  si  elle  devait  dire  la  même  chose,  a  étant  défendu  de 
juger  mal  de  son  prochain.  »  Coligny,  dès  qu'il  reçut  cette  lettre, 
partit  avec  des  médecins  poiir  Orléans;  il  arriva  à  temps  pour  rece- 
voir le  dernier  soupir  de  sa  fonune..  A.  peine  lui  eut-il  rendu  les 
derniers  devoirs,  il  retourna  devant  Chartres,  laissant  ses  enfans  sous 
la  garde  d'un  précepteur. 

Condé  inclinait  à  la  paix;  il  avait  consenti  à  livrer  les  places  qu'il 
occupait,  contre  la  remise  en  vigueur  de  l'édit  d'Amboise,  et 
100,000  écus  destinés  aux  Allemands,  a  Quand  le  traité  fut  soumis 
aux  chefs  des  protestans,  dit  le  duc  d'Aumale,  dans  son  Histoire, 
l'amiral  l'attaqua  vivement  et  cette  fois  avec  toute  raison.  C'était 
folie  à  eux,  disait-il,  de  poser  les  armes  et  de  rendre  les  places 
sans  obtenir  d'autre  garantie  qu'une  vaine  promesse.  La  tentative 
de  Meaux,  leurs  succès  ne  pouvaient  qu'avoir  envenimé  les  haines 
BiMirries  depuis  longtemps  contre  eux,  confirmé  les  résolutions  de 
la  cour  et  resserré  les  trames  qu'ils  avaient  voulu  rom[tfe  par  la 
guerre  :  cette  paix  n'était  qu'un  moyen  de  les  écraser  plua  sûre- 
ment. »  Condé  faisait  valoir  que  les  Gascons  commençaient  k  déser- 
ter, que  les  ravages  commis  par  les  rettres  exaspéraient  le  peuple. 
Mais  Chartres  était  la  veille  d'être  prise»  Coligny  ainMit  mieux 
négocier  avec  ce  gage  dans  les  mains.  Coudé  fit  «  un  pas  de  clerc,  » 
comiBe  dit  Montluc;  il  signa  le  traité  de  paix  le  12  mars  1568.  Le 
même  jour,  im  édit  du  roi  remit  en  vigueur  l'édit  de  15tô.  Coligny 
était  de  retour  k  Châtillon  le  12  avril  ;  il  put  s'y  livrer  tranquille- 
ment à  ses  tristes  pensées,  et  y  pleurer  en  paix  la  compagne  qu'il 
avait  perdue. 

I  . 

La  paix  de  Longjumeau  ne  lut  qu'une  courte  trêve  :  le  nouvel 
édit  de  pacification  étadt  l'ancien  édit  d'Amboise,  dégagé  a  de  toutes 
les  restrictions,  modifications,  déclarations  et  interprétations  »  qui 
l'avaient  altéré,  mais,  dès  le  premier  jour,  ce  nouvel  édit  fut  tenu 


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COUGNY.  167 

comme  non  avenu.  Goligny  dat  reprendre  son  rôle  ingrat  d'avocat 
des  églises  menacées  ou  opprimées,  protester  contre  les  viotenoes 
de  tout  genre  commises  dans  les  vîUes^  dans  les  campagnes,  dans 
tontes  les  provinces,  se  fatiguer  en  remontrances,  en  représenta- 
tions le  plus  souvent  vames.  Les  gens  qu'il  avait  dépêchés  pour  por- 
ter ce  qui  était  encore  dû  aux  Allemands  furent  attaqués  par  fat 
garnison  d'Auxerre,  dépouillés,  blessés,  ou  tués.  Le  duc  d'Anjou, 
tout  jeune  encore,  se  déclarait  l'ennemi  ardent  des  partisans  de  la 
religion;  le  cardinal  de  Lorraine,  devenu  son  conseiUer,  lui  pro- 
mettait que  Marie  Stuart  serait  amenée  ^i  France  et  qu'elle  lui 
céd^ait  tous  les  droits  qu'elle  avait  ou  prétendait  avoir  sur  le 
royaume  d'Angleterre.  Goligny  connaissait  les  sendmens  du  dnc 
d'Anjou  et  il  dénonçait  à  Norreys,  l'ambassadeur  d'Elisabeth,  les 
projets  des  Guises.  Il  était,  au  lendemain  de  la  paix,  ainsi  qu'en  pays 
ennemi,  enfermé  dans  Ghfttillon,  comme  le  prince  de  Gondé  à 
Noyers  en  Bourgogne,  comme  d'Andelot  à  Tanlay&  quatre  lieues  de 
Noyers.  «  Trente  mille  à  Tentour,  écrivait  Norreys  à  ÉlisabeUi,  les 
gentilshommes  du  pays,  étant  pour  la  j^opart  de  la  religion,  tien- 
nent leurs  maisons  bien  gardées  et  sont  prêts  à  se  rendre  auprès  du 
prince  quand  il  le  leur  ordonnera.  » 

Châtillon  était  trop  isolé  :  il  y  avait  aux  environs  plusieurs  petites 
garnisons  d'Italiens  éi  autres  qui  épiaient  l'amiral  et  le  menaçaient; 
plusieurs  fois,  à  la  cour,  on  le  crut  pris  et  tué.  Il  dut  quitter  cette 
ville  pour  aller  auprès  de  son  frère  à  Tanlay.  Il  passa  près  du  châ- 
teau de  Ghandeley,  dont  la  garnison  fit  feu  sur  lui,  comme  en  pleine 
guerre;  d'un  bouta  l'autre  du  royaume,  les  attentats  contre  les 
réformés  se  renouvelaient  et  demeuraient  impnnis.  Goligny  écrivait 
le  13  juillet  1568  au  roi  Gharles  IX  pour  se  plaindre  d'un  attentat 
commis  sur  l'un  de  ses  gentilshommes  qu'il  envoyait  à  Auxerre  vers 
le  gouverneur  et  capitaine  de  cette  ville,  M.  de  Ptye.  «  Il  est  advenu 
qu'ayant  ledit  sieur  de  Prye  donné  escorte  de  deux  harqueboiuziers 
au  gentilhomme  que  je  lui  avois  envoyé,  pour  le  conduire  jusqu'à 
la  porte,  incontinent  après  qu'ils  l'eurent  laissé  et  auparavant  qu'il 
feust  hors  des  fauxbourgs  de  ladite  ville,  il  fut  chargé  de  guet-à- 
pend  et  poursuivi  furieusement  par  dix*huit  ou  vingt  harqurtou- 
ziers  qui  tous  tirèrent  contre  lui.  Il  y  a  eu  cinq  coups  qui  ont  porté, 
de  façon  que,  s'il  n'est  mort,  il  ne  vault  guère  mieulx.  Il  n'y  a  plus 
de  justice  en  ce  royaulme  pour  ceulx  de  la  religion  et  il  est  permis 
à  un  chacun  de  les  meurtrir  et  assassiner  avec  toute  impunité,  sans 
qu'ils  puissent  dorénavant  avoir  espérance  de  pouvoir  vivre  en  seur 
reté  soubz  vostre  parolle  et  protection.  »  II  écrivait  également  à  la 
reine  mère,  lui  montrant  l'état  pitoyable  du  royaume,  lui  rappelant 
ce  qu'il  lui  avait  dit  quelquefois  «  que  les  opinions  de  la  religion  ne 
s'usent  ny  par  le  feu,  ny  par  les  armes,  et  que  ceux-là  s'estiment 


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168  BEVUE   DES   DEUX   MONDES. 

bienheureulx  qui  peuvent  employer  leurs  vies  pour  servir  à  Dieu  et 
à  sa  gloire;  et  oultre  cela,  qu'il  n'est  rien  si  naturel  que  de  deffendre 
son  honneur,  sa  vie  et  ses  biens.  »  Quelques  jours  après,  Goligny 
dénonçait  un  nouvel  assassinat  commis  sur  la  personne  de  Daman- 
zay,  lieutenant  de  la  compagnie  des  gendarmes  de  d'Andelot;  ce 
gentilhomme,  sortant  de  sa  maison  et  tenant  un  de  ses  enfans  par 
la  main,  fut  tué  à  coups  d'arquebuse  par  six  hommes  masqués  qui 
étaient  en  embuscade  derrière  les  murailles  des  fossés  de  sa  mai- 
son. «  Ce  sont  des  fruits  et  effects  des  confréries  du  Saint-Esprit  et 
de  la  Ligue,  qu'ils  appellent.  » 

Catherine  de  Médicis  prépara  avec  le  cardinal  de  Lorraine  et 
Biragueun  coup  de  main  sur  Noyers;  on  commanda  àTavannes  de 
cerner  le  château  et  d*y  saisir  Condé  et  Coligny  ;  mais  Tavannes  était 
un  soldat,  il  ne  voulut  pas  se  rendre  le  complice  d'une  trahison.  Des 
messagers,  envoyés  à  dessein  aux  alentours  de  Noyers,  portaient 
des  lettres  avec  ces  mots  :  «  Le  cerf  est  aux  toiles,  la  chasse  est 
préparée.  »  Ces  messagers  furent  pris,  l'amiral  et  son  neveu  com- 
prirent le  sens  du  message.  Ils  résolurent  de  quitter  Noyers  et 
envoyèrent,  au  moment  de  partir,  des  lettres  et  un  mémoire  de 
doléances  au  roi  et  à  la  reine  mère.  Ils  sortirent  de  Noyers  le 
23  août  pour  aller  mettre  leurs  familles  en  sûreté  à  La  Rochelle.  La 
distance  était  grande  :  il  fallut,  sous  le  soleil  d'été,  par  des  chemins 
détournés,  conduire  la  petite  troupe,  qui  se  composait  de  la  prin- 
cesse de  Condé,  alors  enceinte,  des  enfans  du  prince,  de  ceux  de 
l'amiral  et  de  d'Audelot,  qui  étaient  en  bas  âge.  Cent  cavaliers 
formaient  toute  l'escorte.  Comment  allait-on  passer  la  Loire?  La 
chaleur  de  l'été  avait  fait  baisser  les  eaux  ;  un  gentilhomme  de  la 
troupe  trouva  un  gué  près  de  Sancerre  ;  les  hommes  passèrent  à 
cheval,  les  femmes  et  les  enfans  dans  trois  nacelles.  Arrivés  sur 
l'autre  bord,  les  fugitifs  se  mirent  à  genoux  et  chantèrent  le 
psaume  cxiv,  qui  célèbre  le  passage  de  la  Mer-Rouge  :  «  Quand 
Israël  sortit  d'Egypte,  etc.  » 

La  Loire  passée,  on  était  en  pays  ami  ;  la  petite  troupe  prit  son 
chemin  par  Le  Blanc,  en  Berri.  c  Tous  les  huguenots  des  villes  et 
des  villages  les  suivent,  écrivait  La  Châtre  au  roi,  le  28  août,  et 
mènent  avec  eux  tous  leurs  enfans,  tant  petits  puissent-ils  être,  et 
il  y  a  un  monde  de  charrettes  et  de  chevaulx,  lesquels  chevaulx  et 
charrettes  ils  changent  à  tous  les  villaiges  où  ils  en  trouvent.  » 
Condé,  arrivé  en  Poitou,  demanda  l'entrée  de  Poitiers  à  Vieilleville, 
qui  répondit  «  qu'avec  train  de  prince,  volontiers,  mais  non  pas 
avec  si  grande  suite.  »  De  nouveaux  renforts  augmentaient  sa  troupe 
à  chaque  traite.  Enfin  l'on  arriva  devant  La  Rochelle,  qui  ouvrit 
immédiatement  ses  portes.  Jeanne  d'Albret  approchait  ;  Condé  alla 
la  chercher  à  Archiac  et  la  ramena  avec  son  jeune  fils  à  La  Rochelle, 


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COLIGNY.  169 

OÙ  ils  furent  reçus  avec  de  grandes  démonstrations  de  joie.  L'entre- 
prise de  Condé  et  de  Tamiral  était  bien  téméraire.  Sans  doute,  La 
Rochelle  était  une  base  d'opérations  très  solide,  et  de  cette  place  on 
pouvait  librement  communiquer  avec  l'Angleterre,  mais  on  risquait 
ainsi  de  se  mettre  un  peu  trop  dans  une  dépendance  incommode; 
d'autre  part,  en  s'enfonçant  dans  la  Guyenne,  on  s'éloignait  beau- 
coup de  l'Allemagne  et  des  mercenaires,  qui  devenaient  malheureu- 
sement indispensables  dans  toutes  les  guerres.  On  n'était  plus, 
comme  à  Orléans,  en  état  de  «  muguetter  »  la  ville  de  Paris,  en 
se  piaulant  au  bord  de  la  mer,  dans  des  îles,  parmi  un  peuple  de 
traQquans,  on  s'isolait  un  peu  trop  du  reste  de  la  nation.  Mais  les 
protestaos  n'avaient  guère  le  choix  ;  on  leur  avait  pris  Orléans ,  ils 
durent  luettre  en  œuvre  les  ressources  de  La  Rochelle.  Coligny  se 
hâta  d'organiser  une  flotte;  il  fit  pour  l'armée  de  terre  des  règle- 
mens  copiés  sur  ses  fameuses  «  ordonnances;»  il  envoya  des  négo- 
ciateurs au-delà  du  Rhin  et  en  Angleterre.  Le  cardinal  de  Châtillon 
avait  été  recherché  et  poursuivi  en  Beauvaisis,  mais  il  avait  réussi 
à  gagner  les  côtes  de  la  Manche  et  s'était  réfugié  en  Angleterre. 
Il  y  devint  naturellement  le  représentant  de  la  cause  des  réformés 
auprès  d'Elisabeth.  D'Andelot  avait  eu  l'adresse  d'échapper  aux 
troupes  royales;  il  avait,  avec  une  bonne  troupe,  franchi  la  Loire, 
il  était  entré  dans  Thouars,  avait  pris  Parthenay  et  avait  rejoint  son 
frère,  qui  s'était  porté  à  sa  rencontre.  Il  amenait  avec  lui  Montgo- 
mery,  le  vidame  de  Chartres  et  La  Noue. 

La  guerre  était  recommencée  :  Coligny  et  d'Andelot  s'emparèrent 
de  Niort,  de  Melle,  de  Fontenay-le-Comte,  de  Saint-Maixent  ;  avec 
Condé,  ils  prirent  Angoulème,  Saint- Pons  et  Blaye;  les  protestans 
occupèrent  Saintes,  Saint-Jean-d'Angely  et  Taillebourg.  «  En  moins 
de  deux  mois,  dit  La  Noue,  de  pauvres  vagabonds  qu'ils  estoyent, 
ils  se  trouvèrent  es  mains  des  moyens  suffisans  pour  la  continua- 
tion d'une  longue  guerre.  »  Nous  ne  raconterons  pas  la  campagne  de 
156«S.  Le  duc  d'Anjou,  qui  avait  pu  rallier  Montpensier,  commandait  à 
vingt-sept  mille  hommes,  dont  vingt  mille  fantassins  et  sept  mille 
cavaliers.  Tavannes  était  le  guide  militaire  du  jeune  prince  et  le 
véritable  général  de  sa  belle  armée.  Condé  avait  des  troupes  moins 
éprouvées,  mais  son  armée  s'élevait  à  près  de  trente  mille  hommes. 
U  n'y  eut  point  de  véritable  bataille,  seulement  quelques  actions 
de  détail,  quelques  villes  prises;  un  froid  terrible  empêcha  les 
deux  armées  d'en  venir  aux  mains  et  les  força  à  prendre  des  quar- 
tiers d'hiver.  Coudé  cantonna  ses  troupes  dans  le  Poitou  et  alla 
conférer  à  Niort  avec  Jeanne  d'Albret  sur  les  affaires  du  parti.  On. 
dépécha  encore  une  fois  vers  Elisabeth,  bien  qu'elle  eût  toujours 
auprès  d'elle  le  cardinal  de  Châtillon.  La  reine  d'Angleterre  avait 
mis  à  la  disposition  de  Condé  un  prêt  de  200,000  écus,  dont  le 


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£70  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rembours^Quent  était  gtranli  par  \m  prises  de  la  flotte  rocheloise; 
elle  avait  promis  six  vaisseaux,  six  caooQS  cLe  batterie.  L'argent 
anglais  était  destiDé  aux  troupes  aHamaïuks  :  le  duc  de  Deux- 
Ponts  avait  promis  six  mille  chevaux,  trente  enseignes  de  gens  de 
pied,  vii^  canons  de  batterie  et  douze  pièces  de  campagne. 

La  campagne  de  1569  commença  de  bonne  heure;  l'armée  royale 
s'était  encore  fortifiée  de  troupes  firâdches.  Coudé  et  Goligny  résolurent 
de  marcher  vers  la  Charente  et  d'aUer  chercher  en  Quercy  les  vicomtes 
qoi  ne  voulaient  faire  la  guerre  que  chex  eux.  On  s'ouvrirait  avec 
eux  le  chemin  de  la  haute  Loire  et  Ton  irait  donner  la  main  aux 
ÀUemand&r  On  se  mit  en  mai-cfae  au  commencement  de  mars  ; 
l'amiral  était  ie  3  avec  l'avant-garde  à  Goguac  ;  avec  d'Andelot>  il 
{»it  Jarnac,  où  il  se  trouvait  encore  le  13  au  matin.  U  avertit  Condé 
que  l'armée  de  Monsieur  était  proche  et  le  supplia  de  mettre  a  quel- 
ques hommes  de  bien  »  dans  Cognac.  Le  pont  de  Ghàleauneuf 
ayant  été  rompu,  l'amval  s'y  porta  avec  sept  ou  huit  cents  che- 
vaux et  autant  d'arquebusiers;  il  laissa  à  la  garde  du  passage 
deux  régimens  d'infanterie  et  huit  cents  chevaux  pour  empêcher 
le  passage  des  troupes  royales;  mais  les  troupes  allèrent  cher- 
cher leurs  quartiers  trop  loin;  il  ne  resta  qu'une  faible  garde, 
et  les  catholiques  passèrent  pendant  la  nuit  sans  faire  aucun  bruit 
Averti  à  l'aube,  l'amiral  dut  attendre  trois  heures  que  toutes  ses 
troupes  fassent  réunies  avant  de  pouvoir  se  mettre  en  route;  les 
royaux  tombèrent  sur  lui.  a  C'est,  dit  La  Noue,  ce  qui  fit  retour- 
ner M.  le  prince  de  Condé,  qui  jà  estoit  à  demi  grosse  lieue  de 
]kf  se  retirant,  car,  ayant  entendu  qu'on  seroit  contraint  de  me- 
ner les  mains,  lui,  qui  avoit  un  cœur  de  lion,  voulut  estre  de  la 
partie.  »  La  Noue  fut  fait  prisonnier;  le  prince  et  l'amiral  chargèrent 
en  vain  :  la  caviUerie  catholique,  tonte  l'armée  dn  duc  d'Anjou  avan- 
çait; les  huguenots  prirent  enfin  la  fuite,  laissant  sur  le  champ  de 
bataille  quatre  cents  gentili^mmes  ;  le  valeureux  Condé  tomba 
avec  son  cheval  tué  sous  lui,  et  blessé,  la  jambe  cassée,  s'éUnt 
déjà  rendu  à  d'Argence,  fut  tué  d'un  coup  de  pistolet  par  Hontes - 
quiou,  qui  était  des  compagnies  du  duc  d'Anjou. 

La  bataille  de  Jarnac  était  aux  protestans  im  chef  hénrfque,  mais 
ne  leur  coûta,  pas  beaucoup  de  monde.  Coligny,  qui  n'avait  pas  été 
inquiété  dans  sa  retraite,  alla  passer  la  revue  de  ses  troupes  à  Ton- 
nay-Charente  ;  Jeanne  d'Albret  présenta  à  l'armée  son  jeune  fils, 
devenu  le  chef  des  protestans;  mais,  désormais,  le  chef  Téritable 
était  Coligny.  Il  fit  associer  au  commandement  nominal  de  l'armée 
le  jeune  fils  du  prince  de  Condé;  le  père  avut  perdu  la  vie  en 
venant  à  son  secours  à  Jarnac;  il  devait  beaucoup  à  cet  orphelin, 
dans  lequel  il  aimait,  au  reste,  un  compagnon  d'enfance  du  fils  qu'il 
avait  perdu  à  Orléans.  Les  deux  Henri, âgé  l'un  de  seiie  ans^rautre 


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CXMAGNY.  171  » 


de  dix*sept  ans,  suiyant  les  foituBes  de  rarmée  huguenote,  furent 
appelés  familièrement  «  les  pages  de  l'amiral.  «  Les  actes  officiels 
du  parti  portèrent  désormais  les  signe(tures  a  Henry-^enry  de  Bonr« 
bon,  »  suivies  quelquefois  de  celles  de  Châtillon  et  de  d'Andelot. 

III. 

Tendant  que  Goligny  demeurait  à  Saintes,  d'Andelot  MIa  faire  de 
nouvelles  levées  en  Poitou.  Après  une  tournée  d'un  mois,  à  peine 
revenu  ii  Saintes,  il  fat  atteint  d'une  fièvre  qui  l'emporta  au  bout 
de  quelques  jours.  Sa  dernière  penséQ  fut  une  pensée  patriotique. 
Pendant  son  délire,  il  disait  à  son  frère  :  «  La  France  aura  beau- 
coup de  maux;  mais  enfin  tout  tombera  sur  l'Espagnol.  »  L'ami- 
ral cherchait  L  le  calmer  :  <c  le  ne  rêve  point,  mon  frère  :  l'homme 
de  Dieu  me  Ta  dit.  »  La  réforme  perdit  en  lui  un  de  ses  plus  i^illans 
capitaines;  le  courage  entraînant,  l'expérience  militdre  de  d'An- 
delot  valaient  une  armée.  Tout  le  monde  crut  qu'il  avut  été  empoi- 
sonné :  ie  cardinal  de  €hâtillon,  alors,  il  est  vrai,  en  Angleterre, 
auprès  d'Elisabeth,  dont  il  cherchait  toujours  à  tirer  quelque 
secours,  écrivait  à  l'électeur  palatin  Frédéric  III  :  a  M.  d'Andelot, 
par  la  machination  des  papistes,  voire  des  plus  grands,  a  été 
empoisonné,  comme  il  est  apparent,  tant  par  l'anatomie  qui  a  esté 
Mie  de  son  corps  après  sa  mort  que  aussi  par  le  propos  d'un  Ita* 
lien  qui  s'est  vanté,  devant  ladite  mort,  à  plusieurs,  tant  à  Paris 
qu'à  la  cour,  d'avoir  donné  le  poison  et  demandé  récompense  d'un 
si  généreux  acte  aussitost  qu'il  a  veu  que  la  nouvelle  en  feut  sçeue 
et  publiée;  comme  pareillement  en  plusieurs  endroits  de  la  France 
et  mesme  au  camp  de  Monsieur,  frère  du  roy,  il  estoit  commun, 
devant  que  ledit  seigneur  d'Andelot  iût  aucunement  malade,  qu'il 
debvoit  mourir  vers  le  commencement  du  mois  de  may.  »  Le  corps 
de  d'Andelot  fut  transporté  à  La  Rochelle  et  déposé  dans  la  tour 
dite  de  la  Chaîne.  Catherine  de  Médicîs  écrivit  à  Forquevaux,  l'am- 
bassadeur de  France  en  Espagne  :  te  La  nouvelle  de  la  mort  de 
Andelot  nous  a  fort  resjouys...  f  espère  que  Dieu  fera  aux  autres, 
à  la  fin,  recevoir  le  traitement  qu'ils  méritent.  » 

Ooligny  avait  eu  de  grandes  inquiétudes  sur  la  marche  du  duc 
de  Deux-Ponts  à  travers  la  France;  l'espérance  lui  revint  quand  il 
sut  que  les  Allemands  avaient  pris  d'assaut  La  Charité-sur-Loire;  il 
envoya  sans  tarder  les  princes  de  Navarre  et  de  Condé  vers  les  mar- 
ches du  Limousin;  il  alla  les  rejoindre  en  personne,  et,  le  5  juin,  il 
était  avec  eux  à  Archiac.  De  cette  ville,  il  écrivit  à  Cecil  que  Jeanne 
d'Albret,  lui-même  et  quelques  seigneurs,  avaient  envoyé  tous 
leurs  bijoux  en  Angleterre  comme  nantissement  d'un  prêt  de 
20,000  Ûvres  sterling.  A  ce  moment  même,  il  apprenait  que  son 


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172  BEVUE  DES   DEUX  MONDES. 

château  de  ChâtilIon-sur-Loing  avait  été  pris  et  que  tous  ses  meubles, 
enlevés  dans  plus  de  quatre-vingts  chw'ettes,  avaient  été  emportés 
à  Paris  et  vendus  à  l'encan.  Avant  de  commencer  une  nouvelle  cam- 
pagne avec  ses  auxiliaires  allemands,  il  eut  la  pensée  d'écrire  son 
testament  :  o  Ne  sçacbant  l'heure  qu'il  plaira  à  Dieu  m'apeler,  je 
veux  bien  laisser  ce  témoignage  à  ma  postérité  pour  ne  lui  laisser 
point  une  notte  d'infamie  qui  soit  d'infidélité  ny  de  rébellion,  et 
que  si  j'ay  pris  les  armes,  ce  n'a  point  esté  contre  le  roy,  mais 
contre  ceulx  qui  tiranniquement  ont  contraint  ceulx  de  la  religion 
reformée  de  les  prendre  pour  garantir  leurs  vies.  »  Plus  loin,  il  n'a, 
dit-il,  eu  que  deux  désirs  «  pour  ce  que,  partant  de  ce  monde,  je 
sçay  qu'il  fault  que  je  en  voise  comparoistre  devant  le  trosne  de 
Dieu,  pour  y  recepvoir  mon  jugement,  je  veuk  qu'il  me  tourne  en 
condamnation  si  je  mens  en  disant  que  ce  que  je  désire  le  plus, 
c'est  que  Dieu  soit  servi  partout  et  principalement  en  ce  royaulme, 
en  toute  pureté  et  selon  son  ordonnance,  et  après  que  ce  royaulme 
soit  conservé.  » 

Ce  testament  olographe  porte  la  date  du  7  juin;  deux  jours 
après,  l'amiral  s'emparait  de  Nontron,  place  appartenant  à  la  reine 
de^Navarre;  il  y  apprit  que  les  allemands  avaient  passé  la  Vienne; 
leur  général,  Wolfgang  de  Bavière,  duc  de  Deux-Ponts,  avait  suc- 
combé aux  environs  de  Limoges  à  une  maladie  que  les  fatigues 
d'une  longue  et  difficile  marche  avaient  rendue  mortelle,  et  avait 
laissé  le  commandement  des  troupes  au  comte  Yolrad  de  Mans- 
feld.  ^La  jonction  des  confédérés  se  fit  à  Saint- Yrieix  le  23  juin 
1569.  Coligny  passa  en  revue  les  rettres  et  les  lansquenets  et  leur 
délivra  un  mois  de  leur  solde.  Sans  plus  tarder,  on  alla  chercher 
l'armée  du  duc  d'Anjou,  qui  campait  à  La  Roche-Abeille  dans  d'ex- 
cellentes positions,  à  une  lieue  de  Saint-Yrieix.  Monsieur  avait  accru 
son  armée  déjà  très  forte  des  troupes  du  duc  d'Aumale,  de  mille 
deux  cents  cavaliers  italiens,  que  le  comte  Santa-Fiore,  neveu  du  pape 
Pie^V,  lui  avait  amenés  quelques  jours  avant  avec  quatre  mille  fan- 
tassins. L'amiral  menait  Tavant-garde  ;  la  bataille  était  commandée 
par  le  comte  de  La  Rochefoucauld  ;  les  princes  avaient  ce  jour-là 
environ  quatorze  mille  hommes  de  pied,  quatre  mille  chevaux  et 
six  canons.  Strozzi  porta  tout  le  poids  de  l'attaque  des  protestans; 
il  défendit  avec  une  grande  vaillance  le  corps  de  garde  de  l'armée 
royale,  entouré  de  palissades  et  d'abatis,  mais  plus  de  quatre 
cents  des  siens  furent  tués,  et  lui-même  eût  été  mis  à  mort  s'il  n*eût 
été  reconnu  par  celui  qui  le  mena  à  l'amiral.  Ce  corps  de  garde 
rompu,  les  protestans  désiraient  fort  aller  à  l'assaut  du  camp  du 
duc  d'Anjou,  placé  sur  les  crêtes;  mais  la  pluie  avait  détrempé  le 
sol,  et  l'attaque  fut  interrompue.  L'artillerie  royale  ne  cessa  de 
tonner  contre  l'armée  protestante,  qui  demeura  en  place  pendant 


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COUGNY.  173 

tout  le  jour  ;  mais  Monsieur  ne  descendit  pas  de  son  camp  retranché, 
et,  le  lendemain,  Goligny,  jugeant  sans  doute  que  la  position  du  duc 
d'Anjou  était  trop  forte,  se  retira  lentement. 

Après  le  combat  de  La  Roche-Abeille,  les  deux  armées  n'avaient 
pas  moins  d'envie  l'une  que  l'autre  de  s'établir  en  des  pays  plus 
gras  que  le  Limousin.  Les  protestans  prirent  quelques  places,  notam- 
ment, Lusignan  et  Chàtellerault,  et  se  résolurent  au  siège  de  Poi- 
tiers*  La  noblesse  du  Poitou  poussait  de  toutes  ses  forces  à  ce  siège; 
on  imputa  pourtant  à  Coligny  de  l'avoir  entrepris  parce  que  le  duc 
de  Guise  et  son  frère  étaient  dans  la  place.  La  vérité  est  qu'il  insista 
beaucoup  sur  les  difficultés  de  l'opération,  remontrant  que  Poitiers 
était  bien  fourni  d'hommes  de  qualité,  a  et  qu'ordinairement  ces 
grandes  cités  sont  les  sépultures  des  armées.  »  Toutes  ses  craintes 
se  réalisèrent  ;  les  assauts  furent  repoussés,  la  maladie  se  mit  parmi 
les  assiégeans  ;  les  meilleurs  officiers  tombèrent  malades,  l'amiral 
lui-même  fut  atteint  de  la  dyssenterie;  le  blocus  ne  réussit  pas 
mieux  que  les  attaques  de  vive  force,  et  le  duc  d'Anjou  ayant  me- 
nacé Chàtellerault,  Goligny  leva  le  siège,  malade,  porté  en  litière, 
et  ne  voulant  pas  un  moment  abandonner  les  siens.  A  son  approche, 
le  duc  d'Anjou  battit  en  retraite.  Les  catholiques  marchèrent  toute 
la  nuit,  passèrent  la  Grouse  au  Port-de-Piles,  où  ils  laissèrent  deux 
mille  arquebusiers  et  quelques  cornettes  de  cavalerie  française 
pour  retarder  la  poursuite  des  protestans.  Avec  le  reste  de  ses 
troupes,  Monsieur  se  logea  à  La  Selle.  Cette  belle  retraite  d'une 
armée  entière  se  fit  sans  aucun  désordre.  Les  coureurs  protestans 
trouvèrent  le  passage  de  la  Creuse  bien  défendu.  L'amiral  dut 
chercher  un  autre  passage  et  franchit  la  rivière  entre  Le  Port-de- 
Piles  et  La  Haye  en  Touraine;  il  voulait  forcer  Monsieur  à  une 
bataille  générale  ou  l'obiiger  à  s'enfermer  dans  Tours.  Après  avoir 
en  vain  offert  la  bataille,  manquant  de  vivres,  il  repassa  la  Creuse 
et  la  Vienne  et  prit  ses  quartiers  à  Faye-la- Vineuse  (le  13  sep- 
tembre) et  aux  environs. 

C'est  là  que  fut  exécuté,  le  21  septembre,  Dominique  Dalbe,  valet 
de  chambre  de  l'amiral.  Il  fut  convaincu  d'avoir  livré  à  La  Rivière, 
capitaine  des  gardes  de  Monsieur,  à  Brisach,  au  mois  de  mai,  des 
lettres  d'Elisabeth  d'Angleterre,  de  la  reine  de  Mavarre,  des  princes 
et  de  Goligny  écrites  au  duc  de  Deux-Ponts,  d'avoir  servi  ensuite 
d'espion  et  enfin  d'avoir  voulu  tuer  Goligny  devant  Poitiers.  Mon- 
sieur cependant,  ayant  reçu  tous  ses  renforts,  et  renforcé  par  le  duc 
de  Guise  passa  la  Vienne  ;  son  avant-garde  était  commandée  par  le 
duc  de  Montpensier;  lui-même  avec  la  bataille  se  rendit  à  Loudun; 
Goligny  quitta  Faye-la- Vineuse  et  se  rendit  à  Mirebeau.  Le  duc 
d'Anjou  se  porta  de  ce  côté  et  l'amiral  résolut  de  lui  ofirir  la  bataille 
près  de  Moncontour,  sur  les  grandes  plaines  de  Saint-Gler.  Il  y 


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17&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

amva  le  dernier  jour  de  septembre.  II  «vaU  sous  la  main  six  miUe^ 
chevaux,  Frangais  ou  retires,  huit  mille  arquebusiers  et  fpMre  mille 
lansquenets,  six  canons.  L'armée  de  Monsieur  était  beaucoup  plus 
forte;  elle  comptait  de  huit  à  neuf  mille  chevaux,  de  seize  à  dix-huit 
mille  fantassins,  y  compris  six  mille  Suissea. 

La  tête  de  l'armée  catholique  renccmtra  et  prit  eu  flanc  r^umée 
de  ranûral,  en  pleine  jxiarchd  sur  Moncontour.  Une  charge  de  mille 
lances  sur  une  longue  colonne  de  trds  cents  chevaux  et  de  deux  ceuta 
arquebusiers  y  jeta  le  plus  complet  désordre.  U  y  eut  une  vraie  panique 
chez  les  protestans  ;  heureusement  pour  eux  les  catholiques  se  trou* 
vërent  arrêtés  dans  un  défilé  où  il  ne  pouvait  passer  que  peu  de 
monde  à  la  fois.  L'amiral  put  rallier  les  siens  et  commanda  pluaieors 
charges  qui  arrêtèrent  les  poursuivans.  Les  deux  armées  se  mirent 
alors  en  bataille,  mais,  comme  l'artillerie  protestante  était  déjà  4 
Moncontour,  elle  ne  put  répondre  à  l'artillerie  catholique.  On  ne 
s'aborda  pas  toutefois  et  la  bataille  fut  remise  au  lendemain.  Deux 
jours  se  passèrent.  Les  lansquenets  ne  voulaient  plus  marcher  si  ou 
ne  leur  donnidt  de  l'argenté  Cinq  cornettes  de  rettres  firent  mine 
aussi  de  se  révolter.  £nfia  Goligny  se  décida  à  partir  le  3  octobre 
au  matin  pour  aller  droit  à  Airvault  et  mettre  la  rivière  qui  y  passe 
entre  lui  et  l'ennemi;  une  heure  fut  perdue  à  apaiser  le  tumulto 
des  Allemands.  Après  un  quart  d'heure  de  marche,  l'amiral  vit  arri- 
ver à  lui  Tavant-garde  catholique,  avec  dix-neuf  cornettes  de  ret- 
ires; il  manda  au  comte  Ludovic  de  Nassau,  qui  commandait  la 
bataille,  de  lui  envoyer  trois  cornettes;  le  comte  arriva  lui-même 
en  toute  hâte  avec  ces  cornettes,  laissant  la  bataille  sans  comman* 
dant.  Coligny,  inquiet  des  jeunes  princes^  les  fit  retirer  avec  une 
escorte,  mais  cette  escorte  fut  bientôt  suivie  d'un  trop  grand  nombre 
de  cavaliers.  La  journée  commençait  mal.  Coligny  chargea  l'avant- 
garde  catholique  et  rencontra  le  rhingrave,  qui  lui  tira  au  visage 
un  coup  de  pistolet.  Blessé  au  nez,  il  riposta  et  étendit  le  rhingrave 
à  ses  pieds.  Une  grêle  de  coups  de  pistolets  lui  enleva  son  apée^ 
son  baudrier,  rompit  la  courroie  de  sa  cuirasse  ;  il  était  aveuglé  par 
le  sang,  qui  ne  pouvait  sortir  de  sa  visière  baissée  ;  un  jeune  gen- 
tilhomme nommé  Plotinière,  qu'il  avait  nourri  comme  page,  le  tira 
de  la  mêlée  et  remporta  loin  du  champ  de  bataille.  Les  catholiques 
avaient  partout  l'avantage;  les  Suisses  purent  faire  un  véritable 
massacre  de  leurs  ennemis  détestés,  les  lansquenets  allemands,  dont 
il  ne  resta  que  deux  cents  hommes.  Ludovic  de  Nassau  et  Volrad 
de  Mansfeld  couvrirent  la  retraite  avec  les  débris  de  leur  armée  et 
rejoignirent  l'amiral  à  Parthenay.  D'Aubîgné  raconte  que,  pendant 
la  retraite,  a  comme  on  portoit  l'amiral  en  une  litière,  rEstrange, 
vieux  gentilhomme  et  de  ses  principaux  conseillers,  cheminant  en 
mesme  équipage  et  blessé,  fit  en  un  chemin  large  avancer  sa  litière 


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GOUGNY»  176 

«a  frent  de  l'aotre,  et  pois,  passuai  la  tète  à  la  portière,  le^rda 
fiiement  son  chef  et  se  sépara  la  larme  à  l'œil^  mec  ces  parolea  : 
Il  Si  est-ce  qoe  Dieu  est  très  ckmi.  »  Là-dessus  tt&  se  dirent  adiett^ 
bien  unis  de  pensée,  sans  en  pouvoir  dire  davantage.  Ce  grand  cafMh 
taine  a  conferâé  à  ses  prîfez  que  ce  petit  motd'ani  l'avoit  relevé  et 
remis  au  chemin  des  bonnes  pensées  et  fermes  résolutions  pour 
f  avenir.  » 

La  bataille  de  Meneontour  ftit  un  vériliahle  désastre  peur  la  cause 
prolestante  :  Goligny,  qui  n'a^vsk  pas  asses  de  cavaleriei  avait  trop 
étendu  ses  cornettes,  pour  faire  croire  aux  catbdiqves  qu'il  était 
pu»  fort  qu'il  n'était;  mais  les  vieux  routieffs  qui  étaient  avec  le  duc 
d'Anjou  n'y  avaient  pas  été  troiD^  et  avaient  disposé  leurs  cava- 
liers en  gros  bataillons;  eenx-ci  donaut  à  corps  perdu  sur  les  baies 
de  casaques,  bianebes  les  afaieot  aisément  rompues,  quelque  grêle 
d'arquebusade»  qu'on  part  Ikixe  pleuvoir  sur  eux;  car  Cdîgny  avaU 
coutume  de  mèlcv  très  babilemmi  les  arquebusiers  et  les  cavaliers. 
Tavannes  décida  h  victoire  en  allant  chercha'  les.  Suisses  et  en 
leur  faisant  doubler  le  pas»  Monsieur,  emporté  par  l'envie  de  cbar- 
ger,  les  avait  laissés  en  arrière  et  s'était  jelé  en  avant  avec  les  ret- 
tres  du  marquis  de  Bade;  les  Susses  et  Kron  le  dégagèrent  et  ter- 
mânèreni  la  journée.  Quand  oo  M  les  récita  détaillôs  de  cette 
bataiHe,  on  est  frappé  de  voir  oomèîen  dTétrangers  il  y  avait  des 
deux  côtés  ;  Français,  Allemands,  Bourguignons,  Italiens,  Suisses^ 
Flamands,  Anglais  même  (il  y  avÂt  une  cornette  anglaise),  purent 
éprouver  mutudlement  leur  courage.  Le  duc  d^Anjou  avait  eu  avec 
lui  le  comte  de  Westembourg,  les  deux  rbiograves,  le  comte  Santa^ 
Fiore,  le  comte  Paol  SCona,  le  comte  Disti,  SantelÛ,  Cléry,  PMer, 
Henry  Champernewne  ;  Coligny  avait  le  comte  Ludovic  de  Nassau  et 
Manafeld.  La  bataille  ne  dura  que  deax  heiires;  lea  catholiques  ne 
irant  que  de  très  faibles  pertes.  Monsieur  poursuivit  les  vaincus  au 
pas  ;  i\  avait,  grâce  à  Tavannes^  remporté  une  victoire  signalée,  et 
l'on  peut  s'étonner  qu'il  n'ait  pas  davantage  inquiété  les  proteatans 
dans  leur  retraite,  car  il  avait  toutes  ses  forces  presque  intactes,  il 
était  entouré  de  la  n^tesae  catbcdique,  exaltée  par  sa  victoire,  et  kû- 
méme  avait  témoigné  pendant  la  journée  de  Moncoi^ur  d'une 
ardeur  presque  téméraire. 

•  Qui  eût  jamais  ctu,  dit  Brantéme,.  qu'après  une  telle  bataille  de 
Moncoatour  perdu»  et  si  grande  déroule^  ce  capitaine  eût  pu.  ai 
bien  se  remettre?  Il  me  semble  qne  je  vois  Brate  et  Casse>  qui  sor- 
tarent  de  Rcne,  qui  par  use  porte,  qai  par  l'autre,  comme  gpns 
perdus  et  vagalMuids,  et  en  moins  d'un  an  mirent  une  armée  de 
cent  mille  hommes  sur  pied  et  Mvrëffent  la  bataiUe  de  Pbilippes.  » 
BnxMme  raconte  que  fienliscsa  dire  à  Famiral  après  Moncontour  : 
a  Bhl  mon  IKieu,  monsieur,  qui  eût  jamais  pensé  aussi  que  vous 


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176  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

eussiez  donné  la  bataille  si  légèrement?  —  Gomment!  dit  l'amiral, 
j)etit  capitaine  de  m..,  osez-vous  contrôler  mes  actions?  »  Et  sur  ce, 
luy  voulut  donner  de  l'espée  ;  mais  il  en  fut  empêché  et  prié  de 
iui  pardonner.  » 

A.  Parthenay,  où  se  réunirent  les  chefs  réformés,  Gohgny  fit 
admirer  sa  constance;  il  releva  tous  les  courages,  écrivit  des  lettres 
et  des  dépêches  de  tous  côtés.  Il  alla  voir  un  moment  Jeanne  d'Al- 
bret  à  Niort  et  mit  Piles,  en  qui  il  avait  toute  confiance,  dans  Saint- 
Jean-d'Angèly.  Mouy,  qui  commandait  dans  Niort,  fut  tué  par  Mau- 
revel,  l'un  des  cavaliers  de  sa  suite,  qui  alla  se  réfugier  chez  le  duc 
d'Anjou.  Niort  capitula  peu  après,  et  le  duc  d'Anjou,  maître  de  cette 
ville,  et  peu  après  de  Fontenay,  de  Saint-Maixent,  de  Châtellerault, 
de  Lusignan,  alla  mettre  le  siège  devant  Saint-Jean-d'Angély.  Cette 
ville  devait  être  l'arrêt  de  sa  bonne  fortune  :  pendant  qu'il  s'amusait 
à  ce  siège,  au  cœur  de  l'hiver,  Colîgny  eut  le  loisir  de  traverser 
tout  le  royaume.  Il  conçut  l'entreprise  la  plus  hardie  :  laissant  La 
Rochelle  et  Angoulême  en  bon  état  de  défense,  il  résolut  de  quitter 
précipitamment  la  Saintonge,  de  se  rendre  en  Guienne,  en  Gas- 
cogne, en  Languedoc,  d'y  reconstituer  une  armée,  de  faire  ensuite, 
s'il  le  pouvait,  un  retour  offensif  sur  le  centre  de  la  France,  peut- 
être  jusque  sur  Paris.  Il  avait  bien  des  raisons  pour  entreprendre  ce 
grand  voyage  ;  en  premier  lieu,  il  fallait  donner  contentement  aux 
reîtres  et,  faute  d'argent,  les  payer  du  sac  de  quelques  villes  et 
bourgades;  il  voulait  tendre  lafnain  à  Montgomery,  à  Montbrun, 
à  Mirebel,  à  Saint-Romain,  et  s'unir  sur  les  frontières  de  la  Bour- 
gogne aux  nouveaux  secours  qu'on  lui  promettait  d'Allemagne. 

Coligny  quitta  Saintes,  avec  les  jeunes  princes  ;  il  n'avait  que 
trois  mille  fantassins,  outre  la  cavalerie  allemande  et  française  ;  il 
fit  faire  aux  reltres  trente  lieues  en  trois  jours  et  passa  dans  ces 
trois  jours  les  rivières  de  la  Drôme,  de  l'Isle,  de  la  Vézère,  et  de  la 
Dordogne,  grossies  par  les  pluies  ;  cette  marche  des  reltres  fut 
regardée  comme  un  vrai  miracle  et  tout  le  monde  admira  com- 
ment l'amiral  en  avait  obtenu  u  ces  extravagans  devoirs  de  guerre  ; 
aussi,  les  ayant  par  delà,  il  les  en  sceut  ti'ès  bien  remercier  et 
récompenser  de  mesmes.  Gar,  après  avoir  joint  les  forces  des 
vicomtes  et  de  M.  le  comte  de  Montgomery,  tournant  victorieux 
de  Navaneins  et  d'Ortez,  il  vous  les  promena  à  ce  bon  pays 
d'Ageûois,  se  donnant  des  aises  et  des  moyens  jusques  à  la  gorge.  » 
Le  î&  octobre,  l'amiral  était  à  Argental,  sur  la  Dordogne;  il  traversa 
le  Rouergue,  le  Quercy,  et  de  là  alla  à  Montauban;  «  sa  petite  pelote 
de  atige  en  roulant  se  fit  grosse  comme  une  maison,  »  dit  La  iNoue. 
L'armée  des  princes  séjourna  pendant  le  mois  de  décembre  1569  et 
peudutu  le  mois  de  janvier  1570  dans  les  environs  de  Toulouse; 
elle  marcha  ensuite  vers  Garcassonne  et  s'arrêta  au  mois  de  mars 


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GOUGNY.  177 

à  Hontréel,  aux  environs  de  cette  ville.  Goligny  prit  ensuite 
Gftsan,  près  de  Narbonne  ;  il  alla  à  Uzès,  à  Nimes,  et  passant  par  le 
Pont-Saint-Esprit,  par  Saint-Julien  et  Saint-Jnst,  il  pénétra  dans 
le  Vivarais  et  dans  le  Forez.  Il  faillit  mourir  de  la  fièvre  à  Saint- 
Etienne  de  Forez,  mais  il  se  rétablit  assez  à  temps  pour  repousser  la 
proposition  d'une  trêve  qui  était  apportée  par  Biron  et  Malassise. 
c(  A  voir,  dit  Bossuet,  comme  il  tenoit  ferme,  on  eût  dit  qu'il  eût 
été  le  vainqueur,  et  qu'il  eût  eu  une  grande  armée,  lui  qui  ne 
menoit  que  des  troupes  quatre  fois  vaincues,  ruinées  par  une  marche 
de  quatre  cents  lieues,  et  que  la  désertion,  jointe  aux  continuels 
combats  qu'il  avoit  Tallu  donner  contre  les  garnisons  et  les  paysans, 
avoit  réduites  à  deux  mille  cinq  cents  mousquetaires  et  à  deux  mille 
chevaux,  dont  la  moitié,  à  la  vérité,  étoit  de  noblesse  française,  très 
bien  équipée ,  mais  l'autre  étoit  d'Allemands,  qui  avoieut  perdu 
leurs  armes  sur  les  chemins,  ou  les  avoient  eux-mêmes  jetées  de 
découragement  et  de  lassitude  (1).  » 

Le  10  juin,  ou  partit  de  Saint-Étienne  et  on  s'avança  par  Feurs, 
Roanne,  Cluny,  Saint- Léonard,  dans  la  direction  d'Arnay-le-Duc, 
en  Bourgogne.  Le  maréchal  de  Gossé,  qui  avait  quinze  mille  hommes 
sous  ses  ordres,  chercha  à  arrêter  l'amiral  ;  mais  Goligny  avait  donné 
à  ses  troupes  une  extrême  mobilité.  «  Ils  n'ont,  écrivait  Gossé  au  roi, 
un  seul  homme  qui  ne  soyt  à  cheval,  n'ayant  charrette,  bagage  ni 
artillerie.  »  Les  deux  armées  se  rencontrèrent  pourtant  le  25  juin, 
à  Arnay-le-Duc.  L'amiral  avait  pris  une  très  forte  position,  d'où 
Gossé  ne  put  le  déloger.  Il  se  fit  là  plusieurs  grosses  charges  de 
cavalerie  où  les  jeunes  princes  purent  donner  avec  Bricquemaut, 
/  Montmorency  et  Genlis.  Gossé  ne  put  suivre  Goligny  au-delà  d'Ar- 

nay-le-Duc :  il  demandait  qu'on  ne  lui  envoyât  plus  que  de  la  gendar- 
merie afin  de  pouvoir  poursuivre  un  ennemi  qui  faisait  chaque  jour 
neuf  ou  dix  grandes  lieues  de  pays  et  par  des  chemins  où  l'artillerie 
ne  pouvait  marcher.  Le  roi  se  décida  à  faire  oifrir  à  Goligny  une 
trêve,  qui  cette  fois  fut  acceptée;  aux  termes  de  la  trêve,  il  £ut 
permis  aux  princes,  ^r  pour  accommoder  leur  armée,  de  s'étendre 
jusque  près  les  villes  de  Gosne,  Tonnerre  et  Glamecy.  »  La  Noue  observe 
que  «  si  ceux  de  la  religion  ne  se  fussent  rapprochés  de  Paris,  la 
guerre  n'eût  été  sitost  parachevée,  de  laquelle  expérience  beaucoup 
ont  tiré  cette  reigle  que,  pour  obtenir  la  paix,  il  faut  apporter  la 
guerre  près  de  cette  puissante  cité...  Les  coups  qui  menacent  la  tête 
donnent  grande  appréhension.  »  Il  faut  dire  aussi  qu'en  Gascogne, 
en  Languedoc,  en  Dauphiné,  en  Béarn,  en  Poitou,  en  Saintonge, 
les  protestans  résistaient  toujours,  et  souvent  victorieusement.  On 

(1)  Lêçom  sur  Phittokê  de  Fronci, 
Ton  ux.  *  1883.  ^^ 


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178  RBYOE  DES  DBQX  MONDES. 

D'aTÛt  d'irgcBt  m  d'un  côté  m  de  Tautre  pour  payer  les  mercep- 
naires  ;  rien  oe  pouvait  plus  contenir  le  dérèglement  des  gens  de 
guerre»  L'asiiral  «  qui  aimait  la  police  et  baissait  le  irice,  »  cfaait 
souvent  qu'il  désirerait  plntôt  mourir  que  de  retomber  en  ces  con- 
fusions et  de  voir  sous  ses  yeux  commettre  tant  de  maux. 

Des  ccmrérences  furent  ouvertes  à  Saint-Germain;  Goligny  avait 
écrit  le  29  juillet  à  k  reine  mère  une  lettre  ot  il  promettait  de  ne 
pas  fiire  faire  un  pas  en  avant  à  sem  armée  ;  il  témoignait  d'un  vif 
désir  de  bâter  la  paix  et  se  défendait  d'entretenir  contre  eUe  aucun 
mauvais  sentiment.  «  J'oublie  très  volontiers  tout  le  mal  que  l'on 
m'auroit  vonlu  procura:  en  vostre  endroict,  pour  me  souvenir  du 
bien.  »  Catherine  nourrissait  contre  l'amiral  une  baine  profonde; 
elle  le  tenait  pour  son  plus  dangereux  adversaire  ;  maïs  elle  avait 
d^à  conçu  le  dessein  de  se  débarrasser  de  lui  par  d'auùres  armes 
que  la  guerre  ;  elle  ÛMilita  en  coniBôquence  l'heureuse  issue  des  négo- 
ciations et  un  nouvel  édit  de  pacification  mit  fin  aux  hostUitès.  Coli- 
goy,  le  vaincu  de  Moneontour»  dont  la  retraite  rapide  avait  ressem- 
blé tout  le  temps  à  une  fuite,  qui  était  sans  argent,  sans  artillerie, 
suivi  seulement  de  chevaux  efflanqués  et  de  rettres  en  gueniUeSi 
obtenait  des  garanties  presque  inespérées  pour  ses  coreligionnaires. 
Pour  la  première  fois,  on  accordait  aux  refermés  des  places  de 
sûreté  :  La  Rochelle,  Montauban,  Cognac  et  La  Charité  étaient  mises 
pour  deux  ans  sous  la  garde  des  princes;  Texercice  du  culte  réformé 
pouvait  continuer  dans  toutes  les  villes  où  il  se  pratiquait  en  1570  ; 
il  était  permis^  en  outre,  dans  les  faubourgs  de  deux  villes  dési- 
gnées dans  chaque  gouvernement,  ainsi  que  dans  les  maisons  de 
tout  sâgneur  haut  justicier.  Coligny,  la  paix  signée,  n'eut  rien  de 
plus  pressé  que  de  faire  décamper  les  rettres  ;  il  assura  le  paiement 
de  leur  soidei  les  fit  partir  à  la  fin  du  mois  d'août,  et  reconduire 
jusqu'à  la  frontière  par  le  marquis  de  BeneL 

11  prit  ensuite  lui-même  le  chemin  de  LaRocheUe,  où  il  n'arriva 
que  le  2&  octobre,  avec  les  jeunes  princes  et  le  comte.  Ludovic  de 
Nassau.  Il  y  retrouva  ses  enfans,  ceux  de  d'Andelot,  sa  belle  sœur, 
La  Rochefoucauld,  La  Noue,  Jeanne  d'ilhret,  qui,  pendant  l'absence 
des  princes,  avait  dirigé,  avec  l'aide  d'un  conseil,  toutes  les  affaires 
p<^tiques,  administratives  et  militaires.  L'amiral  résolut  de  demeu- 
rer à  La  Rochelle,  jusqu'à  ce  que  tous  les  articles  de  l'édit  eussent 
reçu  leur  pl^e  exécution.  Le  maréchal  de  Cessé  lui  fut  envoyé  pour 
conférer  avec  lui  sur  beaucoup  de  points;  il  avait  nûssion  aussi  de 
sonder  Jeanne  d' Albret  sur  un  mariage  entre  le  prince  de  Navarre  et 
Blarguerite  de  Valois.  Cessé,  depuis  longtemps  ami  de  l'amiral, 
trouva  le  chemin  de  son  cœur  en  lui  parlant  d'une  guerre  avec  l'Es- 
pagne, de  la  nécessité  de  tourner  vers  l'ennemi  extérieur  tant 
d'épé^  qui  venaient  seulement  de  rentrer  dans  le  feuixeau.  Coligny 


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CQUfiMY.  179 

s'«atre|tint  souvant  avec  itd  de  oes  grare»  questions,  il  traita  le 
maréchal  avec  les  plus  grands  égards,  imôs  il  se  montrait  peu 
disposé  encore  à  venir  à  la  cour.  Il  n'était  pas  retenu  seulement 
par  des  défiances  bien  naturelles;  après  une  si  rude  campagne, 
il  était  occupé  de  ses  affaires  de  famille  ;  il  s'était  trouvé  séparé 
longtemps  de  sa  fifle  Louise,  qu'il  voulait  marier,  bien  qu'elle 
n'eût  eBCOPe  que  seize  ans,  à  Téligny,  en  qui  elle  avait  yn  de 
tout  temps  un  ppoitecteur  et  «comme  un  frère.  Lm-mème  son- 
geait à  se  remarier.  Il  avait  pleuré  sinoèrement  Charlotte  de  Laval 
et  n'eftjt  peut-être  pas  ch>erohéune  autre  femme  ;  maïs  il  'afen  trouva 
une  qui  do  loin  s'<^rit  de  sa  renommée,  de  sa  ^oire,  de  ses  veiv 
tus,  et  qui  lui  exprima  son  admiration  dans  ces  lermes  qui  tou- 
chent presque  toujours  iirésistiblement  les  cœurs  les  plus  fiers  <€ft 
les  plus  farouches.  JaoqueiÎDe  d'Entremonts,  jeune  veuve  pieuse, 
romanesque,  vivant  seule  dans  ses  grands  domaines  de  Savoie,  sol- 
licita, si  cela  pouvait  se  dire  d'une  femme,  Thomieur  de  devenu  la 
compagne  de  Ck»%B7  ;  elle  aspira  à  partager  ses  dangers,  ses  tra- 
vaux, ses  épreuves.  L'amiral  refusa  d'abord,  il  était  trop  âgé,  il^ne 
pouvrnt  entraîner  une  femme  svr  une  route  où  il  trouverait  peut-être 
tant  de  mmx.  Jacqueline  d'Entremonts  imista;  lliéodore  de  Bése 
fit  des  instances  auprès  de  ramiral,  qui  se  résolut  enfin  adonner 
une  seconde  mère  à  ses  en&ns.  Il  ne  cédait  point  au  désir  d'acquérir 
les  grands  biens  de  sa  nouvelle  femme,  car  Philibert-Emmanuel  fit 
obstacle  au  mariage  de  ta  sujette,  et  la  loi  condamnait  à  la  perte 
de  ses  domaines  toute  femme  possédant  un  fief  relevant  des  ducs 
de  Savoie  qui  se  marierait  sans  leur  autorisation.  €e  second  mariage 
fut  un  véritable  voman.  Jacqueline  d'Entremonts  se  sauva,  tra- 
versa toule  la  France  à  cheval,  sous  la  protection  de  cinq  gentils- 
hommes et  vint  retrouver  l'amiral  à  La  RodheHe.  Le  mariage  eut 
lieu  le  25  mars.  Cielui  de  Louise  de  Coligny  avec  Télîgny  fut  célébré 
deux  mois  aprts,  >en  présence  de  Jeanne  d'Albret,  des  princes  de 
I^avarre  et  de  Gondé,  du  comte  Ludovic  de  Nassau,  de  La  Roche- 
foucauld, de  La  Noue. 

Dans  l'intervalle  de  ces  de^ox  unions,  GoUgoy  avait  appris  la  mort 
de  son  frère  Châtitlon  ;  cekri-  d  sedisposait  à  partir  pour  La  Rochelle, 
quand  il  était  tombé  gravement  malade.  Il  avait  rendu  le  dernier 
soupir  à  Gantorbéry  le  21  mars.  Avait-il  été  empoisonné,  comme 
OB  le  crut  dans  son  temps?  SmiUi  écrivait  à  Walsingham,  le  13  jan- 
vier 1572  :  u  Nous  avons  reçu  des  nouvelles  de  La  Rochelle  tout 
récemment  qu'un  domestique  du  cardinal  de  Ghâtillon  y  a  été  exécuté 
pour  avoir  voulu  trahir  le  plan.  Il  a  confessé,  allant  au  supplice, 
que  c'étoit  lui  qui  avoit  empoisonné  le  cardinal  en  Angleterre.  » 
Burleigh  écrivait  à  Walsingham  tout  de  suite  après  la  mort:  «  Nous 
perdons  beaucoup  ici  et  les  honnêtes  gens  de  delà  aussi  beaucoup 


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180  RE7UE  DES  DEUX  MONDES. 

en  perdant  le  eardinal  de  Ghâtillon,  qu'on  croit  avoir  été  empoi- 
sonné par  quelque  apostat  français.  » 

lY. 

Des  trois  frères,  l'amiral  seul  restait  :  il  était  sans  cesse  occupé 
des  affaires  de  son  parti  et  entretenait  avec  le  roi  une  correspon- 
dance très  active;  les  politiques  auraient  voulu  le  voir  à  la  cour 
plutôt  qu'à  La  Rochelle  :  «  Ah!  écrivait  L'Hôpital,  si  M.  de  Ghas- 
tiUon  trouvoit  une  occasion  de  baiser  la  main  du  Roy,  il  lui  souf- 
fleroit  deux  ou  trois  mots  à  l'oreille  et  lui  apprendroit  de  combien 
d'intrigues  il  est  victime,  de  quels  dangers  son  trône  est  menacé  I 
S'il  pouvoit  le  réveiller  du  profond  sommeil  dans  lequel  il  est 
plongé,  il  relèveroit  son  autorité,  gouverneroit  le  peuple  qui  l'ap- 
pelle à  grands  cris,  et  prendroit  les  rênes  de  l'état,  que  les  mains 
trop  faibles  du  jeune  prince  ne  peuvent  encore  maintenir.  »  Quelles 
paroles  ramirsî  devait-il  souffler  à  l'oreille  du  jeune  roi?  Gom- 
ment le  tirerait-il  de  son  sommeil?  Il  n'y  avait  qu'un  moyen  :  la 
guerre  à  l'Espagnol.  La  guerre  seule  pouvait  tirer  la  France  de 
l'abîme  de  maux  où  elle  était  tombée;  Gbarles  IX  était  faible, 
bizarre,  mais  il  avait  en  lui  du  sang  de  François  I^.  Les  politiques 
avaient  conçu  un  double  projet  :  ils  voulaient  marier  le  fils  de 
Jeanne  d'Albret  à  la  sœur  du  roi  ;  ils  voulaient  envoyer  une  armée 
française  dans  les  Pas-Bas.  Une  entrevue  très  secrète  eut  lieu  entre 
le  roi  et  le  comte  Ludovic  de  Nassau  :  celui-ci  avait  quitté  La  Rochelle, 
suivant  le  désir  de  Goligoy,  avec  Téligny  et  La  Noue;  le  roi  était 
accompagné  du  maréchal  de  Montmorency  et  de  Damville.  Le  comte 
Ludovic  parla  au  nom  du  prince  d'Orange  :  il  représenta  que  les 
Pays-Bas  étaient  révoltés  contre  la  tyrannie  espagnole,  que  leurs 
villes  recevraient  volontiers  des  garnisons  françaises  par  ordre  du 
prince  d'Orange,  que  le  roi  d'Espagne  n'avait  guère  que  trois  mille 
hommes  de  troupes  sûres;  qu'avec  quelques  vaisseaux,  ou  garde- 
rait facilement  la  mer;  et  finit  en  faisant  les  propositions  suivantes  : 
«  Le  roy  de  France  se  contentera  de  la  Flandre  et  du  pays  d'Ar- 
tois, qui  faisoient  partie  autresfois  de  son  royaume.  Le  Brabant, 
la  Gueldre  et  le  pays  de  Luxembourg,  anciens  fiefs  de  l'empire,  y 
seront  réunis.  La  Zélande  et  le  reste  des  lies  demeureront  à  la  reine 
d'Angleterre  pourveu  qu'elle  veuille  s'associer  à  l'entreprise.  »  Gertes, 
il  y  avait  dans  ces  ofires  de  quoi  tenter  le  roi  de  France  ;  Gharles  IX 
demanda  pourtant  à  prendre  conseil  de  Goligny  avant  de  s'arrêter 
à  une  résolution.  Il  invita  Téligny  et  le  comte  Ludovic  à  presser 
l'amiral  de  se  rendre  auprès  de  lui.  Il  lui  écrivit  de  sa  propre 
main  pour  hâter  son  arrivée  :  a  Je  suis  fort  certain,  écrivait  Wal- 
singham  à  Burlelgh,  que  le  roy  n'a  poinct  de  sujet  dont  il  aitmeil- 


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GOUGNY.  181 

leure  opinion  que  l'amiral.  »  Les  agens  de  Philippe  II  s'effrayaient 
des  velléités  du  jeune  roi  et  le  voyaient  avec  terreur  échapper  à 
ses  plaisirs  et  se  livrer  à  de  nouvelles  pensées. 

L'amiral,  jusqu'alors  retenu  par  d'instinctives  méfiances,  sentit  se 
fondre  par  degrés  ses  appréhensions  :  l'espoir  d'entraîner  son  roi 
dans  Texécution  d'un  grand  dessein  lui  cacha,  plus  encore  que  son 
courage,  les  périls  auxquels  on  lui  demandait  de  s'exposer.  Tout  con- 
spirait à  le  tromper  :  les  froideurs  témoignées  par  le  roi  aux  Guises, 
le  retour  de  faveur  des  Montmorency,  les  cauteleuses  attentions  de 
la  reine  mère,  le  vent  de  guerre  prochaine  qui  animait  toute  la 
noblesse.  Le  roi  allait  venir  pour  ainsi  dire  au-devant  de  lui  en 
allant  à  Blois;  il  se  rendit  enfin  et  à  ceux  qui  lui  faisaient  peur 
des  poignards  :  a  Rien  I  rieni  je  me  fie  en  mon  roy  et  en  sa  paroUe; 
autrement  ce  ne  seroit  poinct  vivre  que  de  vivre  en  telles  alarmes; 
il  vaut  mieux  mourir  un  brave  coup  que  de  vivre  cent  ans  en  peur.  » 
Philippe  II,  apprenant  que  l'amiral  allait  partir  pour  la  cour,  écri- 
vait à  Àlava  qu'il  ne  comprenait  pas  que  le  roi  de  France  admit 
en  sa  présence  un  personnage  aussi  mauvais,  aussi  astucieux,  si 
ce  n'était  pour  s'assurer  de  lui  et  lui  faire  trancher  la  tête. 

Au  moment  de  partir  pour  la  cour,  Goh'gny  était  si  pressé  d'ar- 
gent qu'il  dut  recourir  à  la  garantie  de  trois  marchands  de  La 
Rochelle  pour  acheter  à  l'échevin  Jacques  Guiton  quelques  aunes 
de  drap  de  laine  et  de  drap  de  soie.  Il  alla  joindre  le  maréchal  de 
Cessé  et  partit  avec  lui  pour  Blois  :  il  y  arriva  avec  une  très  faible 
escorte,  le  12  septembre  1571;  pour  mieux  montrer  sa  confiance 
dans  le  roi,  il  avait  prié  ses  amis  de  ne  pas  le  suivre.  Les  Guises 
étaient  partis  :  Charles  IX  reçut  l'amiral  dans  la  chambre  de  sa 
mère,  qui  gardait  le  lit.  Suivant  un  récit  du  temps,  le  jeune  roi, 
voyant  Coligny  s'incliner  a  pour  luy  embrasser  le  genouil  avec  une 
fort  grande  révérence,  n  le  releva  vivement  et,  «  l'appelant  son  père, 
protesta  qu'il  n'avoit  eu  un  jour  qui  luy  fust  plus  agréable  et  qu'il 
espéroit  que  ce  seroit  la  fin  de  tous  troubles  et  guerres  civiles.  Nous 
vous  tenons  maintenant,  ajouta-t-il  en  riant;  vous  n'échapperez  pas 
d'icy  quand  vous  voudrez  I  »  On  a  souvent  conunenté  ces  dernières 
paroles;  il  ne  semble  point  qu'elles  fussent  grosses  d'une  menace; 
le  jeune  roi  parait  avoir  été  réellement  à  cette  époque  séduit  par  les 
grands  projets  de  Coligny;  celui-ci  voulait  attaquer  l'Espagne  non- 
seulement  aux  Pays-Bas,  mais  dans  les  Indes  ;  il  travaillait  à  cette 
alliance  entre  les  princes  protestans  allemands  et  la  France,  qui, 
depuis,  servit  si  puissamment  à  abaisser  la  prépondérance  espa- 
gnole; il  songeait  à  donner  comme  garantie  à  la  liberté  religieuse  en 
France  de  grands  services  rendus  à  la  couronne.  Charles  IX  parut 
charmé,  entraîné  par  la  conversation  de  l'amiral  ;  il  l'appelait  :  «  Mob 
père;  »  il  l'écoutait  comme  un  maître;  il  apprenait  les  secrets  des 


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I 


182  REYOE  DES  DEUX  MONDES. 

petites  cours  allemandes;  il  le  tenait  longtemps  seul,  se  cachant  de  sa 
mère,  n  qui  Touloît  mettre  le  tï€z  partout;  w  îl  lui  recommandait  de 
ne  point  la  mettre  dans  le  secret  de  l'entreprise  des  Flandres  *:  a  Je 
Yois  bien  que  vous  ne  connoissez  ma  mère  :  c'est  la  plus  grande 
brouillonne  de  la  terre,  d 

Goligny  était  touclié  de  tant  de  confiance;  il  rassurait  les  gentils- 
homfmes  qui  Toulaient  coucher  sur  des  pafHasses  dans  l'antichambre 
du  logis  qu'on  lui  arait  doané  dans  la  cour  basse  du  château  :  le 
roi  le  comblait,  fl  lui  avait  rendu  toutes  ses  dignités,  il  l'avait  indem- 
nisé du  pillage  de  €hâtillon.  Gomme  il  allait  un  jour  seul  dans  le 
ch&teaiJ,  il  rencontra  H.  de  Montpensier  qui  venait  de  chez  la  reine  : 
a  Et  le  Toyaiot  ainsi,  ce  prince,  bon  vieillard,  homme  de  bien,  ne 
se  pcust  tenir  de  hiy  dire,  la  larme  à  l'œil  :  «  Gomment  avez-vous 
m  peu  de  soin  de  vous,  monsieur,  que  d'aïïer  ainsi  seul  1  Ne  connois- 
sez-^rous  pas  bien  les  gens  à  qui  vous  avez  aflfirire?  Passer  aînsy  seul 
en  un  Heu  obscur,  où  quand  on  vous  auroît  guetté  et  faict  quelque 
mauvais  tour,  on  ne  feroit  aultre  chose  que  d'en  accuser  vostre 
imprudence!  »  Le  dict  sieur  admirai,  le  remerciant  très  humble- 
ment, luy  dist  seulement  ce  petit  mot  :  a  Je  suis  dans  la  maison  du 
roy.  —  Oui,  monsieur,  dist  ledict  sieur  de  Montpensier,  où  quel- 
quefois ie  roy  n'est  pas  le  maistre  (1).  »  Les  séances  du  consefl, 
souvent  présidées  par  Tamiral ,  forent  quotidiennes  jusque  vers  le 
milieu  d'octobre  :  M™*  l'amîrale  arriva  à  Blois,  le  6  octobre,  et  y 
reçut  le  meilleur  accueil  de  Charles  IX  et  de  sa  mère.  Après  Tavoîr 
présentée,  Goligny  demanda  la  permission  de  se  reth-er  pour  quelque 
temps  à  Châtiiion.  Il  y  fut  rejoint  par  sa  fille  et  par  son  gendre 
T^gny  et  demeura  pendant  tout  ITiiver  et  tout  le  printemps  de 
1672  en  correspondance  constante  avec  le  roi. 

Jeanne  d'Albret,  après  de  longues  hésitations,  s'était  déddée  à  quit- 
ter le  Béarn  et  à  se  rendre  à  la  cour,  à  Blois.  Le  10  février,  elle  était 
à  Tonrs  avec  Ludovic  de  Nassau  et  le  jeune  prince  de  Condé.  La 
première  entrevue  entre  la  reine  de  Navarre  et  la  reine  mère  eut 
lieu  à  Cheoonceaux.  "Catherine  voulait  que  le  mariage  du  prince  de 
Navarre  fût  célébré  à  Paris  et  selon  le  rite  catholique  seulement; 
Jeanne  d'Albret  résista  mit  ces  deux  points  ;  elle  finit  par  accepter  le 
choix  de  Paris,  mais  elle  demanda  une  cérémonie  qui  pût  contenter 
tout  le  monde.  Le  pape  ne  se  hâtait  point  d'envoyer  les  dispenses, 
et  Chartes  IX,  impatient,  menaçait  «  de  prendre  lui-môme  Margot 
par  la  maôn  et  -de  la  mener  épouser  en  plein  prêche.  »  Le  mariage 
sellait  à  des  arrangemens  politiques  tout  nouveaux  :  le  19  avril, 
on  signa  un  traité  d'alliance  défensive  avec  la  reine  Elisabeth. 
Goligny  était  si  plein  de  confiance  qu'il  détermina  ses  amis  à 

<1)  Ménmnx  de  La  Bugtterie. 


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CIHIGNY.  18S 

restituer  à  la  même  époque  les  places  de  sûreté  avant  l'époque  fixée 
par  redit  de  pacification.  Les  préparatifs  de  guerre  contre  l'Espagne 
étaient  poussés  avec  vigueur.  Charles  IX  avait  fcHrmellenient  pro- 
mis à  Ludovic  de  Nassau  une  année  commandée  par  l'amiral  et  ce 
prince,  encouragé  par  ces  promesses,  avait  déjà  franchi  la  frontière 
française  avec  un  corps  de  volontaires.  Jeanne  d'Albret  arriva  à 
Paris  dans  la  première  quinzaine  de  mai  ;  elle  y  tomba  tout  de  suite 
malade  et  mourut  le  9  juin.  L'amiral,  à  la  première  nouvelle  de 
sa  maladie,  avait  quitté  Châtillon  et  il  avait  pu  assister  aux  derniars 
momens  de  «  cette  reine  n'ayant  de  femme  que  le  sexe,  l'âme 
entière  aux  choses  viriles,  respril  puissant  aux  grandes  afiaires,  le 
cœur  invincible  aux  adversités.  »  (D'Aubigné.)  La  mort  de  Jeanne 
d'Albret  est  pour  ainsi  dire  le  premier  acte  du  grand  drame  qui  se 
préparait;  la  guerre  à  l'Espagne  était  le  masque  qui  couvrait  les 
haines  françaises.  Quand  Tavannes,  se  souvenant  de  Jamac  et  de 
Honcontour,  disait  àColigny  qu'il  ne  fallait  pas  que  les  vaincus  con- 
duisissent les  victorieux;  quand  Goligny  lui  répondait  :  a  Qui 
empesche  la  guerre  d'Espagne  n'est  bon  Français  et  a  une  croix 
rouge  dans  le  ventre  I  »  Charles  IX  ne  savait  qui  écouter;  on  loi 
faisait  aussi  peur  par  instans  des  ci  gueux;  »  il  blâmait  leurs  «  mal- 
heureux desseins  ;  »  mais  n'osait  ni  déclarer  la  guerre  à  l'Espagne  ni 
venir  au  secours  des  Français  enfermés  dans  Mons.  Elisabeth  était 
toujours  la  même;  elle  ne  voulait  pas  étendre  parler  d'un  agran- 
dissement pour  la  France.  Middlemore,  soupant  chez  l'amind  le 
10  juin,  ne  lui  cachait  pas  que  «  ce  qu'on  craignent  surtout,  c'étoit 
que  la  France  ne  s'emparât  des  Flandres,  ce  qu'à  aucun  prix  ne 
pouvoit  souffrir  l'Angleterre.  »  On  pouvait  toujours  redouta:  un  rap- 
prochement d'Elisabeth  et  de  Philippe.  Ludovic  de  Nassau,  enfermé 
dans  Mons,  avait  envoyé  Genlis  en  France  pour  demander  un  secours  ; 
ramiral  pressait  le  roi  de  le  laisser  entrer  avec  douze  mille  hommes 
de  pied  et  trois  mille  chevaux  tout  prêts  dans  l'Artois  et  le  Hainaut  ; 
le  T(Â  hésitait,  il  voulait  attendre  les  noces  de  sa  sœur  et  ne  le 
laissait  point  partir.  Le  malheureux  Genlis  partit  à  ses  risques  et 
périls,  sans  attendre  une  déclaration  de  guerre  avec  l'Espagne;  les 
Espagnols,  avertis  de  son  départ,  le  surprirent,  taillèrent  une  par- 
tie de  ses  troupes  en  pièces  et  firent  le  reste  prisonnier.  Catherine, 
saisie  par  la  peur  des  armées  espagnoles,  oblige  Charles  IX  à  désa- 
voua Genlis;  Coligny  seul  tient  ferme  et  lève  de  nouveau  douze 
mille  arquebusiers  et  trois  mille  chevaux;  les  enr&lemens  se  font 
ouvertement.  Charles  IX,  apprenant  que  le  duc  d'Albe  fût  pendre 
et  noyer  les  prisonniers  français,  entre  dans  un  accès  de  fureur  : 
«  Le  duc  d'Albe,  dit-il  à  l'amiral,  me  fait  mon  procès.  »  Cette  fureur 
passée,  il  va  chasser  à  Montpipeau;  la  reine  mère  l'y  suit,  s'enferme 
avec  lui,  l'implore,  le  supplie  de  cesser  les  conseils  secrets  avec 


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18i  RETOE  DES  DEUX  MONDES* 

l'amiral,  le  remplit  de  terreur,  de  méfiance,  de  jalousie,  de  haine. 
Tayannes  le  dit  hautement  dans  ses  Mémoires  :  la  reine  mère,  se 
croyant  perdue  et  craignant  d'être  renvoyée  à  Florence,  tremblant 
pour  son  fils  favori,  le  duc  d*Ânjou,  a  pris  un  grand  parti,  elle  le 
cache  encore  au  roi,  mais  «  elle  a  résolu,  avec  deux  conseillers  et 
Monsieur  d'Anjou,  la  mort  de  l'amiral  (1).  » 

Goligny  était  retourné  à  Châtillon  quand  il  apprit  que  Catherine 
avait  suivi  le  roi  ;  il  se  décide  à  revenir,  laissant  sa  femme  grosse  ;  il 
ne  veut  pas  que  le  roi  soit  livré  aux  seuls  conseils  de  la  reine  mère. 
Au  moment  où  il  monte  à  cheval,  une  paysanne  se  jette  à  ses  pieds, 
lui  embrasse  les  genoux,  le  supplie  de  demeurer,  lui  prédisant  que, 
s'il  va  à  Paris,  il  mourra  avec  tous  ceux  qui  iront  avec  lui.  Coligny  en 
arrivant  trouve  le  roi  honteux,  indécis,  inquiet.  11  obtient  cependant 
qu'on  réunisse  un  conseil  et  qu'on  n'y  admette  que  des  hommes 
d'épée  :  le  duc  de  Montpensier,  le  duc  de  Nevers,  le  maréchal  de 
Cossé.  Il  plaide  encore  une  fois  en  faveur  des  Pays-Bas  et  demande 
qu'on  venge  Genlis,  qu'on  déclare  ouvertement  la  guerre  à  l'Es- 
pagne; ne  pouvant  entraîner  le  conseil,  il  dit  au  roi  qu'ayant  pro- 
mis appui  et  secours  au  prince  d'Orange ,  il  s'efforcera  de  l'aider 
lui-même  avec  tous  ses  amis,  parens  et  serviteurs,  et,  se  tournant 
vers  la  reine  mère,  il  ajoute  :  «  Madame,  le  roi  se  refuse  à  entre- 
prendre une  guerre;  Dieu  veuille  qu'il  ne  lui  en  survienne  pas  une 
autre,  dont  il  ne  sera  peut-être  pas  en  son  pouvoir  de  se  retirer  I  » 
Catherine  ne  dit  rien,  mais,  après  le  conseil,  elle  interpréta  les 
paroles  de  l'amiral  dans  le  sens  de  la  menace. 

Charles  IX  autorisa  l'amiral  à  faire,  en  son  nom  personnel,  des 
levées  d'hommes  et  à  les  envoyer  aux  Pays-Bas,  il  lui  fit  donner  de 
l'argent  pour  la  solde  des  gens  de  guerre.  Coligny  espérait  toujours 
entraîner,  au  moment  donné,  son  souverain ,  et  il  ne  voulait  pas 
ouvrir  l'oreille  aux  avis  sinistres  qu'on  lui  donnait  de  tous  côiés. 
Il  disait  que  «  l'homme  n'auroit  jamais  repos,  s'il  vouloit  inter- 
préter toutes  occurrences  à  son  désavantage,  et  vaudroit  mieux 
mourir  cent  fois  que  vivre  en  pareil  soupçon  ;  qu'il  étoit  saoul  de 
telles  alarmes,  que  la  longue  suite  de  ses  vieux  ans  n'avoit  esté  que 
trop  rompue  de  semblables  frayeurs  ;  bref,  à  tout  événement,  il  avoit 
assez  vescu.  »  Sa  confiance  dans  le  roi  était  si  grande  qu'il  avait 
conseillé  au  jeune  roi  de  Navarre  et  au  prince  de  Condé  de  venir  à 
Paris.  Au  reste,  leur  arrivée  ne  pouvait  plus  être  beaucoup  différée, 
car  Catherine  de  Médicis  avait  pris  sur  elle  d'annoncer  le  prochain 
envoi  de  la  bulle  de  dispense  sollicitée  à  Rome  par  l'ambassadeur 
de  France.  Les  fiançailles  eurent  lieu  au  Louvre  le  17  août  et,  le 
lendemain,  le  cardinal  de  Bourbon  célébra  le  mariage. 

(i)  Mémoirei  de  Tavannei. 


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COLIGNY.  185 

De  Thou,  en  racoDlant  cette  cérémoDie,  dit:  «  Je  me  souviens 
qu'après  la  messe»  on  me  fit  entrer  dans  le  chœur  (de  Notre-Dame) 
par  la  galerie  et  que,  me  trouvant  auprès  de  Coligny,  comme  j'avois 
les  yeux  attachés  sur  lui  et  que  je  le  regardois  avec  beaucoup  de 
curiosité  et  d'attention,  je  vis  qu'il  montroit  à  Damville  les  dra- 
peaux des  batailles  de  Jarnac  et  de  Moncontour,  suspendus  aux 
murs  de  l'église,  triste  monument  de  la  défaite  de  leur  parti,  et  je 
lui  entendis  dire  ces  mots  :  «  Dans  peu,  on  les  arrachera  de  là  et 
on  en  mettra  d'autres  en  leur  place  qui  seront  plus  agréables  à 
voir.  »  11  vouloit  parler  sans  doute  de  ceux  qu'on  gagneroit  dans  la 
guerre  contre  Philippe  II,  qu'il  croyoit  résolue.  D'autres  cependant 
interprétoient  ces  paroles  bien  autrement  et  crurent  qu'il  vouloit 
parler  d'une  nouvelle  guerre  civile;  mais  il  est  certain  qu'il  la  détes- 
toit  sincèrement.  »  Goligny  n'assista  point  le  soir  au  bal  donné  au 
Louvre;  il  rentra  dans  son  logis  et  écrivit  à  sa  femme  la  dernière 
lettre  qu'elle  reçut  de  Fui;  il  l'assurait  qu'il  ne  prendrait  pas  beau- 
coup de  part  aux  «  festins,  masques  et  combats,  »  qui  devaient 
avoir  lieu  pendant  huit  jours.  Le  22  août,  le  roi,  qui  avait  prié  Goli- 
gny a  de  le  support  r  quelques  jours  en  ses  passe-temps,  »  con- 
voqua son  conseil.  Maurevel  était  arrivé  à  Paris  la  veille,  il  avait 
été  caché  dans  une  maison  du  cloître  Saint-Germain-l'Auxerrois  par 
le  maître  d'hôtel  du  duc  d'Aumale;  un  cheval  était  sellé  et  bridé 
à  une  porte  du  cloître,  un  autre  à  la  porte  Saiot-Antoine.  Maure- 
vel attendit  que  Goligny  sortit  du  Louvre  et  se  rendit  par  son  che- 
min accoutumé,  par  la  rue  des  Fossés-Saint-Germain,  à  son  logis, 
rue  de  Béthisy. 

L'amiral  revenait  à  pied  avec  une  douzaine  de  gentilshommes, 
lisant  une  requête,  quand  une  arquebusade  lui  fut  tirée  oblique- 
ment. Une  balle  cassa  l'index  de  la  main  droite,  une  autre  resta 
dans  le  bras  gauche.  Si  l'amiral  ne  fut  pas  frappé  à  la  poitrine,  c'est 
sans  doute  parce  qu'il  avait  aux  pieds  des  mules  qui  le  gênaient  et 
qu'il  fit  un  mouvement  pour  les  mieux  ajuster  au  moment  où  tira 
Maurevel.  Goligny  marcha  d'un  pas  ferme  vers  sa  maison  ;  on  alla 
chercher  Ambroise  Paré ,  qui  réussit  à  extraire  la  balle  du  bras 
gauche  et  qui  fit  la  section  de  l'index  de  la  main  droite. 

Le  roi  jouait  à  la  paume  quand  on  lui  porta  la  nouvelle.  Il  brisa 
sa  raquette  :  a  N'aurai-je  donc  jamais  de  repos?  »  Soupçonna-t-il  sa 
mère?  Rien  ne  le  fait  croire.  Il  ne  songea  sans  doute  d'abord  qu'à 
la  vieille  inimitié  entre  les  Ghâtillon  et  les  Lorrains.  Marguerite  de 
Navarre  dit  que,  si  le  roi  eût  tenu  le  duc  de  Guise,  il  l'eût  fait  arrê- 
ter sur  l'heure.  Il  voulut  faire  sur-le-champ  visite  à  l'amiral,  Gathe- 
rine  s'offrit  à  accompagner  son  fils  :  présente,  Goligny  n'oserait  l'ac- 
cuser; mais  s'il  tenait  le  roi  seul,  savait-on  tout  ce  qu'il  pourrait  lui 
dire?  Le  roi  partit  à  deux  heures  après  midi  pour  le  logis  de  Tami- 


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180  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

rai,  accompagcfé  de  sa  m&re,  des  ducs  d' Anjou,  d'Alençon,  àe  Nevers, 
de  Mootpensier,  de  Tboré,  de  Mérn,  de  Beiz.  L'amiral  fit  sortir  tout 
le  monde  de  sa  chamlnrei  excepté  sa  fille  et  TéUgny.  La  couver* 
sation  commença  à  haute  voix,  puis,  à  la  demande  de  l'amiral,  le 
roi  fit  éloigner  sa  mère  et  sou  frère  de  quelques  pas.  Charles  IX  et 
l'amiral  causèrent  longtemps  à  voix  basse.  On  a  encore  bien  des 
doutes  sur  l'authenticité  du  «  Discours  du  roy  Henri  III  à  un  per- 
sonnage d'honneur  et  de  qualité  estant  près  de  Sa  Majesté  à  Cra- 
covie,  des  causes  et  motifs  de  la  Saint-Barthéiemy.  ))  Si  cependant 
on  acceptait  ce  récit,  Goligny,  sans  accuser  la  reine  mère  du  crime, 
aurait,  dans  l'intérêt  de  sa  politique,  conseillé  au  roi  «  de  la  tenir 
pour  suspecte  et  d'y  prendre  garde.  •>  Aux  questions  imites  par 
Catherine  après  l'entrevue,  le  roi  aurait  répondu  avec  un  geste 
furieux  :  «  Mort  Dieu!  puisque  vous  l'avez  voulu  savoir,  voilà 
ce  que  me  disoit  l'amiral.  )>  On  paria  certainement  de  l'Espagne  : 
Goligny  montra  sans  doute  au  roi  dans  la  guerre  étrangère  le  seul 
remède  contre  les  passions  dont  il  était  la  victime.  Avec  quelle 
anxiété  la  reine  mère,  le  duc  d'Anjou,  Retz  ne  durent-ils  pas  écou- 
ter le  murmure  de  ces  deux  voix!  La  reine  mère  avait  juré  la  perte 
de  l'amiral  depuis  la  mort  de  Charry;  elle  n'avait  pas  eu  de  peine 
à  souffler  sa  haine  au  duc  d'Anjou,  Retz  était  leur  complice.  Le  roi 
demanda  à  voir  la  balle  extraite  par  Ambroise  Paré,  il  l'examina  et 
la  donna  à  la  reine  mère,  qui  la  prit  entre  ses  doigts  et  dit  :  «  Je 
suis  bien  aise  que  la  balte  n'est  pas  demeurée  dedans;  car  il  me 
souvient  que,  lorsque  M.  de  Guise  fut  tué  devant  Orléans,  les  méde- 
cins me  dirent  quelquefois  que,  si  la  balle  estoit  dehors,  encore 
qu'elle  eust  été  empoisonnée,  il  n'y  avoit  danger  de  mort.  »  Cette 
parole,  si  elle  a  été  vraiment  prononcée,  était  cruelle  et  dut  réveil- 
ler des  souvenirs  douloureux;  mais  l'amiral,  jusqu'à  la  fin  de  cette 
longue  visite,  qui  dura  toute  une  heure,  ne  se  départit  pas  un  instant 
de  son  calme  et  de  sa  patience. 

Ici  vient  se  placer  une  ^igme  historique,  qui  n'est  encore  qu'im- 
parfaitement résolue.  11  paraît  certain  que  le  jour  où  il  fit  cette  visite 
à  Tamiral,  le  roi  n'avait  pas  encore  l'idée  du  massacre  des  hugue- 
nots; il  avait  fait  fermer  les  portes  de  Paris,  renforcé  ses  gardes, 
donné  des  Suisses  comme  gardes  à  Famiral  ;  ces  précautions  n'avaient 
été  prises  qu'à  bonne  intention.  Le  lendemain,  tout  changea  de  face; 
dans  l'après-midi  du  2S,  la  reine  fit  croire  au  roi  à  un  grand  com- 
plot, à  une  attaque  projetée  du  Louvre  par  les  gentilshommes  de 
la  rdigion.  Elle  lui  montra  le  Louvre  plein  d'ennemis,  puisque  le 
prince  de  Navarre  et  Condé  avaient  avec  eux  quatre-vingts  gentils- 
hommes;  les  huguenots  devaient  faire  une  nouvelle  prise  d'armes, 
leurs  rendez-vous  étaient  convenus;  ils  remplissaient  Paris  de  leurs 
menaces  ;  les  amis  de  l'amiral  pariaient  de  remmener  sans  tarder 


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axi^iTr  187 

hors  de  la  capitale.  Au  souper  même  de  la  reine,  Piles,  Pardaillaa 
avaieut  laissé  entendre  que  justice  serait  faite  si  le  roi  ne  la  faisait. 
Ces  propos  étaient  à  demi  sincères  :  Catherine  de  Médicis  eut  sans 
doute  vraiment  peur  ;  elle  se  laissa  glisser  d'un  crime  dans  un  plus 
grand  crime;  elle  n'avait  pas  nettement  prémédité  le  massacre,  elle 
s'y  résolut  au  dernier  moment,  et  amena  son  fils  à  le  regarder  comme 
une  nécessité.  Elle  le  remplit  de  ses  propres  terreurs.  L'amiral 
allait  guérir,  les  raédediis  ie  disaient;  il  pouvait  perdre  la  reine 
mère  et  le  duc  d'Anjou  ;  il  fallait  en  finir  avec  lui;  et  il  n'y  avait  plus 
d'autre  moyen  que  de  l'achever  au  milieu  de  tous  les  siens,  de  noyer 
son  sang  dans  des  torrens  de  sang.  M.  Loiseleur,  dans  ses  Énigmes 
historiques,  a  fort  bien  rendu  compte  de  tious  les  incidens  de  cette  jour- 
née de  la  peur,  qui  précéda  la  nuit  du  massacre.  Le  jeune  roi,  troublé, 
menacé,  honteux  de  trahir  ses  amitiés,  arraché  aux  grands  projets 
conçus  avec  l'amiral,  à  son  admiration  pour  le  vieil  homme  de 
guerre,  effrayé  peut-être  d'entendre  sa  mère  accusée  publiquement 
d'un  crime,  est  comme  pris  tout  d'un  coup  de  vertige  :  «  Par  la 
mort  Dieu!  puisque  vous  trouvez  bon  qu'on  tue  l'amiral,  je  le  veux, 
mais  aussi  tous  les  huguenots  de  France,  afin  qu'il  n'en  demeure 
pas  un  qui  puisse  me  le  reprocher  après.  »  Ainsi  la  faiblesse  fit  ce 
que  n'eût  pas  fait  la  yolonté  la  plus  nonre  et  la  phis  perverse. 
L'ordre  fatal  une  fois  doaoé  par  le  roi,,  Guise,  qui  se  cachait,  put 
reparaître  :  c'est  lui  qui  prit  le  soin  d'en  finir  avec  l'amiral» 

On  sait  le  reste  :  avec  quel  secret  et  quelle  rapidité  tout  s'(»rg&- 
nisa  dans  Paris  pour  le  massacre.  La  porte  de  l'amiral  fut  ouverte  i 
Gosseins,  qui  demanda  h  parler  à  G^gny  de  la  part  du  roi.  Cos« 
seins  entra  avec  ses  aix]uebusiera.  L'amiral,  en  entendant  ce  bnrit, 
comprend  qu'il  est  perdu,  il  invite  Ambroîse  Paré,  le  ministre 
Merlin  et  ses  serviteurs  à  fuir  par  les  toits.  (In  seul  demeure  auprès 
de  luL  Quelques  Suisses  du  roi  de  Navarre  ont  fait  une  barricade 
dans  l'escalier,  elle  est  renversée  ;  les  meurtriers  enfoncent  la  porte, 
ils  arrivent.  Le  prefiûar  qui  entre  est  un  AUmiand,  Besme,  qui  est 
au  doc  de  Guiae  :  «  M'es-tu  pas  l'amiral  ?  dit-il ,  en  montrant  son 
épée.  —  Je  le  suis,  »  répond  Coligny  avec  calme.  Besme  lui  plonge 
l'épée  dans  la  poitrine  ;  chacun  le  firappe.  Les  assassins  )e  saisissent, 
couvert  de  sang,  remuant  encore,  et  le  jettent  par  la  fenêtre  sur  le 
pavé  de  la  cour.  Le  duc  de  Guise,  qui  attend  avec  le  duc  d'An- 
maie  et  le  bâtard  d'Angooléme,  descend  de  cheval  et  eontenyple  le 
OKkvre»  Il  eiïace  avec  un  raonchoir  un  peu  du  sang  qui  couvre 
le  visage  :  «  C'est  bien  lui  I  »  U  frappe  le  cadavre  du  talon  de  sa 
botte,  et  remonte  à  ciieval  pour  achever  use  œuvre  si  bien  cooir 
mencée, 

ASGVSTB  hhVGtX^ 


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LE 


COMMERCE  DANS  ^EXTRÊME  ORIENT 


ET  LA  QUESTION  DU  TONKIN. 


Les  incidens  survenus  an  Tonkin  ont  attiré  Pattention  sur  les  affaires 
de  l'extrême  Orient.  En  France,  Topinion  publique  se  préoccupe  de  la 
Cochinchine,  où  nous  avons  fondé  une  colonie,  des  relations  politiques 
avec  l'empire  d'Annam,  des  complications  éventuelles  du  côté  de  la 
Chine,  qui  est  limitrophe,  et  qui  revendique  un  droit  de  suzeraineté 
auquel  feraient  échec  nos  plans  d'annexion  ou  de  protectorat.  A  ces 
différens  points  de  vue,  la  question  du  Tonkin  présente  de  sérieuses 
difficultés,  elle  peut  prendre  de  grandes  proportions,  et  mener  loin  notre 
diplomatie,  notre  drapeau  et  nos  finances.  Nous  sommes  là,  qu'on  ne 
s'y  trompe  pas,  sur  un  terrain  très  accidenté,  en  plein  Orient,  et,  qui 
pis  est,  en  pays  chinois.  De  plus,  on  doit  prévoir  que  si  le  différend  se 
prolonge  et  s'envenime,  il  ne  demeurera  point  confiné  entre  la  France, 
Tempire  d'Annam  et  la  Chine  ;  il  affectera  nécessairement  les  intérêts 
de  l'Europe  et  de  l'Amérique  en  Asie,  intérêts  politiques,  commer- 
ciaux et  même  religieux;  il  atteindra,  par  contre-coup,  des  relations 
péniblement  établies,  et  il  pourrait  troubler  le  bon  accord  qui  a  régné 
jusqu'ici  entre  les  différentes  nations  liguées  depuis  un  demi-siècle 
pour  conquérir  l'accès  du  Céleste-Empire.  L'isolement  de  la  France 
dans  l'extrême  Orient  serait,  à  tous  les  points  de  vue,  fort  regrettable. 
Cette  région  est  devenue  une  sorte  de  terre  commune  pour  la  civilisa- 
tion de  l'Europe  et  pour  le  commerce  universel.  Si  l'on  mesure  les 
progrès  accomplis,  et  la  part  que  prend  chaque  pays  au  mouvement 
des  affaires,  on  se  rendra  compte  des  embarras  qui  peuvent  naître  des 
incidens  du  Tonkin  et  de  la  sollicitude,  inquiète  ou  malveillante  plutôt 
que  jalouse,  dont  s'inspirent  la  presse  anglaise  et  la  presse  améri- 


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LE   COMMERCE   DANS  l'eXTRÊME  ORIENT.  189 

caine  en  observant  nos  opérations  sur  le  fleuve  Ronge,  ainsi  que  l'état 
de  nos  relations  avec  l'empereur  d'Annam  et  surtout  avec  le  cabinet 
de  Pékin.  Il  suffira  d'une  courte  étude  d'histoire  et  de  statistique  com- 
merciale pour  exposer  la  situation  politique  de  l'Europe  dans  l'extrême 
Orient»  et  pour  apprécier  Timportance  des  intérêts  qui  se  rencontrent 
et  qui  risquent  de  se  heurter  dans  ces  lointaines  contrées. 

I. 

Au  commencement  de  ce  siècle,  le  commerce  de  l'Europe  et  des 
États-Unis  avec  les  pays  de  l'extrême  Orient,  Chine,  Japon,  Gochin- 
chioe  et  Sîam,  représentait  à  peine  une  valeur  de  200  millioDs  de 
francs.  Actuellement,  il  est  de  2  milliards.  Et,  si  Ton  observe' les  con- 
ditions dans  lesquelles  s'est  produit  cet  accroissement,  ainsi  que  les 
facilités  de  plus  en  plus  grandes  qui  entretiennent  et  développent  les 
communications  maritimes,  on  doit  prévoir,  dans  un  avenir  prochain, 
des  progrès  encore  plus  rapides.  Sauf  pour  la  Ciochinchine,  le  mouve- 
ment du  commerce  n'est  point  dû  à  la  création  d'un  établissement  colo- 
nial ni  aux  encouragemens  ou  aux  sacrifices  d*une  métropole;  il  est  le 
produit  de  réchange  avec  une  région  qui  compte  quatre  cents  millions 
d'habitans,  sur  un- vaste  marché  longtemps  fermé,  à  peine  entr'ouvert 
aujourd'hui,  et  auquel  donnent  accès  de  nombreux  ports  et  des  fleuves 
larges  et  profonds.  Avec  de  pareils  élémens,  le  progrès  futur  est  sans 
limites.  Le  vieux  monde  asiatique,  sorti  de  l'isolement,  devient,  pour 
toute  l'Europe,  une  colonie  qui  ne  coûte  rien,  qui  rapporte  beaucoup, 
et  dont  les  profits  valent  la  ^eine  d'être  àprement  disputés  :  de  là  les 
compétitions,  les  luttes  d'influences,  la  concurrence  commerciale  et 
maritime,  les  conflits,  peut-être,  que  doit  naturellement  provoquer 
Fexploitation  commune  de  ce  grand  domaine. 

Les  Portugais  et  les  Espagnols  parurent  les  premiers,  au  xvi*  siècle, 
sur  le  sol  de  l'Asie;  c'était  l'époque  des  découvertes  ;  à  leur  suite 
vinrent  les  Anglais,  les  Hollandais,  les  Français.  Les  établissemens 
qui  furent  alors  créés,  l'Inde,  les  Philippines,  les  Moluques,  Java, 
demeurèrent  jusqu^à  la  fin  du  xviii*  siècle  rigoureusement  soumis 
au  régime  exclusif  connu  sous  le  nom  de  «  système  colonial.  »  Ils 
n'entretenaient  de  relations  avec  l'Europe  que  par  l'intermédiaire  de 
leurs  métropoles,  ils  ne  trafiquaient  pas  entre  eux;  et  l'organisation 
de  compagnies  privilégiées,  dont  quelques-unes  étaient  investies  de 
véritables  droits  de  souveraineté,  rendait  plus  facile  l'exécution  des 
lois  sévères  qui  s'appliquaient  aux  opérations  du  commerce.  Dès  l'ori- 
gine cependant,  sur  les  traces  des  Portugais,  qui  avaient  pris  pied  à 
Macao,  les  colons  de  l'Inde  s'étaient  aventurés  dans  les  eaux  de  la 
Chine,  et  ils  avaient  obtenu  l'autorisation  de  créer  des  factoreries  à 
Canton,  où  se  vendaient  la  soie  et  le  thé.  Ce  trafic  ne  faisait  point 


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100  BflTUE  DES  DEUX  MONDBSr 

brèche  au  système  coloaial:  il  deyiat  tssez  important  pour  attirer  sqg* 
œssiresient  toas  les  paviUoos  europétos  et  pour  éveiller  la  concur-' 
rence.  Tandis  que  le  lapon,  la  CodiincUne  et  Siam  restaient  her- 
métiquement fermis,  la  Chine  s^ouvrait,  par  une  (ente  étroite,  au 
commerce  étranger,  et,  empruntant  aux  Européesa  leur  système  de 
monopole  et  de  ptifilèges,  elle  instttaait  à  Caoloii  la  corporation  des 
marchands  hanistes,  qui  seule  avait  le  droit  de  trafiquer  avec  les 
étrangers.  Ce  fut  ainsi  que,  par  degrés  assez  lents,  et  grâce  surtout  à 
l'activité  de  la  compagnie  des  Iodes  anglaises,  le  chiffre  des  échanges 
atteignit  une  moyenne  annuité  de  200  millions. 

A  la  suite  des  guerres  de  la  révolution  et  de  Tempire,  l'Angleterre 
denaeura  la  puissance  prépondérante  en  Asie;  elte  n'avait  à  compter 
qu'avec  la  HoUande,  qui,  redff^eme  maîtresse  de  Tarcfaîpel  de  la  Sonde, 
diercbalt  à  s'étendre  vers  le  nord,  dane  la  directioB  de  la  Chine,  et  qoi 
aurait  pu  oceuper  des  positions  gênantes  pour  les  q>ération8  directes  du 
commerce  indo-britannique.  Un  traité  oonctu  en  1824  délimita  d'une 
manière  plus  précise  les  possessions  attriboées  aux  deux  nations,  et, 
vers  la  même  époque,  TAngleterre  s'étdolit  à  Singapore,  d^^û  elte  avait 
pour  ainsi  dire  l'œil  et  la  main  sm^tovte  la  région  de  Hextréme  Orient. 
La  création  du  port  de  Singapore,  conçue  par  snrStramford  RafQes,  fut 
m  trait  de  génie.  Quelles  milliers  de  roupies  payées  à  un  rajah 
malaift  pour  un  îlot  sans  valeur  ont  donné  à  l'Angleterre  la  c)è  des 
mers  de  Chine.  —  Dès  ce  moment,  les  relations  avec  la  Chine  s'accru-* 
rentphos  rapidement;  les  négoeians  américains,  ouvrirent  des  comp- 
toirs à  Canton  et  vinrent  y  faire  concurrence  a«x  factoreries  anglaises. 
En  183/»,  le  privilège  de  la  compagnie  des  Indesy  arrivé  à  échéance, 
fit  place  au  régime  à»  liberté  pour  le  commerce  anglais,  et  ce  nouveau 
régime  fut  très  farorable  à  Fensentble  des  transactions.  Restait  le  pri- 
vilège de  la  corporation  duootse  des  hanidteft;  il  disparut  à  son  tour. 
La  première  guene  de  Chine,  eu  1840,  —cette  que  Ton  a  appelée  la 
guerre  de  l'opiumi,  —  aboutit  au  traité  signé  eo  1842  sous  les  murs  de 
Nankin^  traité  en  vertu  duquel  la  Chine,  vaincue,  fut  obligée  d'accor* 
der  aux  étrangers  la  faculté  de  trafiquer  directement  daas  cinq  de  ses 
ports,  Canton,  Amoy,  Foo^bow,  Niogpo  et  ShanghiL  Par  ce  môme 
traité,  l'Angleterre  te  fit  céder  la  petite  lie  de  Hong4^ong,  dToû  son 
paviUoa  pouvait  surveiller  tout  le  littoral  du  Céleste-Empire.  D'après 
les  statistiques,  les  cçérations  du  commerce  étranger,  en  Chine,  pen- 
dant les  années  qui  eut  précédé  la  guerre  de  18M,  rq)résentaient  une 
valeur  de  près  de  500  millîoBS;  les  imporlalions  de  FOpinm  introduit 
eo  contrebande  figoreat  dans  cette  somme  pour  70>  millions  de  frano^ 
cbiffire  à  pea  près  égal  à  cehii  des  exportation  de  thés. 

li>o  traité  de  NanlLin  date  une  nravelle  ère  dans  Phistoire  de  k 
Chine.  Po«r  la  première  fois,  ce  pays  entrait  en  relations  régulières 
avec  une  aatioii  européenne,  ^  son  gouvememwst  consacrait  parran 


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LE   COMBIERCB  DAHS  l'eITRÈME  ORIENT.  191 

ac(e  diploHiatîqae  rexDensiOQ  des  transacdoDS  commerciales  q«i  j«s« 
qu*ialors  a'waienC  teé  tolérées  que  dans  le  seul  port  de  Canton.  Les 
Éms-Unis,  la  France,  PEspagoe,  la  Belgiqae  eêc ,  Tioreat  saoœstifement 
réclamer  le  béaéfice  «tes  owiditioiis  obCenoee  par  i'Ai^letenre;  de  i%Hk 
à  i£jr6,  les  mandarins  diinois*  qui  ne  s'étaient  jamais  tqs  à  pareille 
besogne,  eurent  dies  ambassades  à  recevoir  eC  des  traiftés  i  signer.  Le 
traité  de  Wbanspoa,  du  2^  octobre  1844,  négocié  au  nom  de  la  France 
par  M.  de  Lagreoé,  ne  se  borna  pas  à  stipaler  pour  les  inlérécs  com-« 
merciaux;tl  fit  en  même  temps  reconnaître  la  liberté  des  communions 
chrétiennes  i  l'intérieur  de  l'empire,  liberté  dont  les  missions  pro- 
testantes étaient  appelées  à  profiter  en  aême  tempe  que  les  missions 
cathoUopies.  La  Cbine  s*oaYrait  ainsi,  contrainte  et  forcée,  aax  idées 
comme  aox  produits  de  l'Europe,  i  la  civilisation  comme  aux  religions 
des  barbares.  L'orgaeil  de  la  cour  de  Pékin  n'avait  pu  sauver  qva 
l'interdiction  du  commerce  de  Topinm;  les  Anglais  lui  aTsient  faci- 
lement abandonné  cette  épavtt.  L'interdictton  n'était  qu'officielle,  di{do* 
matiqae  et  platonique.  L'opinm  allait,  comme  par  le  passé,  entrer  en 
contrebande,  et  les  Anglais  pouvaient  le  vendre  d'antant  mien,  et  d'au- 
tant {dus  cher,  qu'il  conservait  la  valear  du  fruit  défendu. 

An  point  de  vue  politique,  cette  période  des  traitée  marque  une 
véritable  révolution  dans  Texisteace  do  Céleste-Empire.  La  Chine  s'é- 
tait vue,  par  un  premier  effort,  arrachée  à  son  état  d'isolement  et  elle 
subissait  le  contact  violent  de  l'Europe.  Par  sa  population,  par  son 
étendue,  par  sa  masse,  et  aussi  par  le  rayonnemeot  qu'elle  exerçait 
sur  la  plapart  des  pays  de  l'extrême  Orient,  elle  représentait  en  quelque 
sorte  un  oKmde  nouveau  qui  venait  d'être  découvert,  sondé,  pénétré, 
sinon  encore  conquis.  Mais,  au  point  de  vue  commercial,  les  résultats 
de  cette  révolution  ne  furent  point  tout  d'abord  aussi  décisifs  que  les 
diplomates  européens  l'avaient  espéré.  Les  ports  d'Amoy,de  Foonchow, 
de  Niogpe  ne  reçurent  qu'nn  très  petit  nombre  de  navires  étrangers; 
il  y  eut  plus  d'activité  dans  le  port  de  Shanghaï,  qui  était  appelé  par 
son  excellente  situation  k  devenir  un  marché  très  considérable.  L'in- 
salnbrité  de  llle  de  Hong-Kong  fit  obstacle  pendant  plusieurs  années 
aux  progrès  de  la  colonie  anglaise.  Les  affaires  ks  pkis  importantes 
cootionaieut  à  se  traiter  à  Canton.  Il  fut  prouvé,  d'ailleurs,  que  le  gou- 
vernement chinois  s'appliquait  4  neatraiser  l'effet  des  ooocessions 
stipulées  dans  les  traités  et  qu'il  essayait  de  repousser,  au  moyen  de 
taxes  intérieures,  les  marchandises  qui  auraient  dû  être  dirigées  sur 
les  ports  récemB>ent  ouverts.  11  était  bien  difficile  de  déjouer  ces  ma- 
nœavres,  contre  lesquelles  le  gouverneur  de  Hong-Kong  et  les  consuls 
élevaientde  fréquentes  réclamations.  Les  mandarins  protestaient  de  leur 
bonne  foi,  de  leur  respect  pour  les  conventions  et  pour  la  liberté  du 
commerce;  ils  désavouaient  toute  intention  de  gêner  les  affaires 
dans  les  nouveaux  ports;  ils  alléguaient  que,  i»ar  la  force  de  Thabi- 


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192  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

tude,  les  échanges  entre  rintérieur  de  la  Chine  et  les  pays  étrangers 
continueraient  longtemps  encore  à  s^effectuer  principalement  sur  le 
marché  de  Canton.  Cette  dernière  explication  pouvait  être  acceptée  dans 
une  certaine  mesure  ;  mais  il  n'en  demeurait  pas  moins  établi  que  le 
gouvernement  chinois  était  peu  disposé  à  faciliter  Tinstallation  des 
Européens  sur  divers  points  du  littoral  :  sa  politique  traditionnelle  l'en- 
gageait à  repousser  autant  que  possible  ce  qu'il  considérait  comme 
une  véritable  invasion.  11  faut  ajouter  qu'à  cette  époque,  Tintérieur  de 
la  Chine  était  le  théâtre  d'une  insurrection  qui  avait  pris  les  propor- 
tions d'une  guerre  civile,  arrêtant  la  production  dans  plusieurs  pro- 
vinces et  interrompant  les  communications  avec  la  mer.  Pour  ces  divers 
motifs,  le  commerce  ne  fit  point  les  progrès  que  l'on  avait  immédia- 
tement espérés  à  la  suite  des  traités,  et  la  déception  fut  d'autant  plus 
grande  que  les  négocians  anglais  et  américains  avaient  augmenté 
sensiblement  les  frais  généraux,  le  capital,  les  moyens  de  transports 
destinés  aux  transactions  avec  Textrôme  Orient.  De  là  un  malaise 
général  qui,  s'ajoutant  à  la  tension  permanente  des  rapports  offi- 
ciels entre  les  mandarins  et  les  consuls,  devait  amener  une  nou- 
velle guerre.  Les  Anglais,  notamment,  qui  l'emportaient  de  beaucoup 
sur  les  autres  nations  quant  au  chiffre  des  affaires,  appréciaient,  mal- 
gré leurs  mécomptes,  les  ressources  immenses  que  leur  offrait  dans 
l'avenir  le  marché  de  la  Chine  ;  ils  avaient  intérêt  à  recommencer 
l'assaut  contre  ce  marché,  puisque  la  première  brèche  était  reconnue 
insuffisante;  et,  comme  le  gouvernement  chinois,  affaibli  par  la  guerre 
civile,  se  trouvait  hors  d'état  d'opposer  une  résistance  sérieuse,  le 
moment  paraissait  opportun  pour  lui  donner,  à  coups  de  canon,  une 
seconde  leçon  de  civilisation  et  de  free-trade.  Il  suffit  d'une  misérable 
querelle  survenue  en  1857,  à  propos  d'un  petit  bateau  de  pêche  (la 
lorcha  Arrow)  pour  justifier  la  reprise  des  hostilités,  au  profit  de  la 
politique  anglaise  et  du  commerce  européen.  Le  docteur  Bowring.  un 
économiste,  membre  de  tous  les  congrès  de  la  paix,  était  alors  gou- 
verneur de  Hong-Kong,  mais  lord  Palmerston  était  ministre  des  affaires 
étrangères,  et  son  humeur  belliqueuse  ne  pouvait  résister  à  Tentralne- 
ment  d'une  guerre  contre  les  Chinois. 

À  cette  guerre,  entremêlée  d'incidens  diplomatiques  dont  la  Revue  a 
publié  le  récit  (1),  lord  Palmerston  eut  le  talent  d'intéresser  et  d'as- 
socier la  France  qui  avait  à  se  plaindre  de  nombreux  actes  de  persé- 
cution commis  contre  les  missions  catholiques,  malgré  la  stipulation 
formelle  du  traité  de  iSkh-  Les  alliés  eurent  raison  de  la  Chine,  à 
laquelle  ils  imposèrent,  en  1858,  les  traités  de  Tientsin,  et,  en  1860, 
les  traités  de  Pékin.  Ces  conventions  devaient  nécessairement  accor- 

(1)  Voyez  la  Revue  du  1"  mars  iS58,  da  !•'  JuUlet  et  da  !•'  décembre  1850,  da 
15  JuUlet  et  da  !«'  août  1865. 


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LE   COMMERCE  DANS  L'eXTRÊME  ORIENT.  193 

der  au  commerce  étranger  des  facilites  et  des  garanties  plus  effi- 
caces; elles  lui  ouvrirent  de  nouveaux  ports,  non-seulement  sur  le 
littoral  maritime,  mais  encore  sur  les  rives  du  fleuve  Yang-tse-Kiang, 
et  dans  les  lies  jusqu'alors  interdites  de  Formose  et  d'Halnan  ;  elles 
réglèrent  avec  plus  de  précision  les  rapports  des  Européens  avec  les 
douanes  chinoises,  les  aitributions  des  consuls,  le  mode  de  correspon- 
dance avec  les  mandarins,  et  jusqu'au  protocole,  détail  très  important 
dans  un  pays  où  le  moindre  fonctionnaire  se  croyait  autorisé  à  traiter 
les  étrangors  comme  les  vassaux  du  Fils  du  Ciel;  enûn,  elles  donnè- 
rent aux  gouvernemens  européens  le  droit  d'entretenir  des  ambas- 
sades ou  des  légations  à  Pékin  même,  dans  la  capitale  de  l'empire»  au 
seuil  du  palais  de  l'empereur  ;  ce  qui,  dans  les  idées  chinoises,  con- 
stituait presque  une  profanation,.,  mais  cette  clause  avait  été  jugée 
nécessaire  pour  consacrer  la  politique  nouvelle  et  mater  définiti- 
vement sa  cour  et  ses  mandarins.  —  Tels  furent  les  résultats  de  la 
double  expédition  entreprise  en  1858  et  1860.  C'est  ainsi  que  les  prin- 
cipales puissances  ont  des  ministres  à  Pékin  et  que  la  Chine  est  repré- 
sentée en  Europe  par  une  légation.  Les  intérêts  maritimes  et  commer- 
ciaux ont  fini  par  obtenir  un  marché  plus  large  et  une  sécurité  plus 
grande  sous  le  patronage  direct  des  autorités  diplomatiques  et  con- 
sulaires, avec  une  organisation  douanière  dont  le  personnel  est  dirigé 
par  des  fonctionnaires  européens  et  à  la  faveur  des  progrès  qu'ont 
amenés  successivement  l'emploi  de  la  navigation  à  vapeur,  l'installa- 
tion des  compagnies  de  paquebots  et  le  percement  de  Tisthme  de  Suez. 
De  cette  même  période  date  également  l'ouverture  du  Japon.  Plus 
encore  que  la  Chine,  le  Japon  avait  pratiqué  la  politique  d'isolement.  Les 
Hollandais  seuls  avaient  accès  dans  la  baie  de  Nangasakî,  où  ils  n'en- 
voyaient, chaque  année,  qu'un  navire  parti  de  Batavia  et  voici,  d'après 
on  rapport  du  commandant  de  la  corvette  YHèroïne,  qui  fit  rel&che  à  Nan- 
gasaki  en  1843,  comment  s'opéraient  les  transactions  :  «  Arrivé  dans  la 
baie  défendue  de  chaque  côté  de  l'entrée  par  un  fort  de  vingt  bouches 
à  feu,  le  navire  met  en  panne  auprès  d'un  de  ces  forts  pour  attendre 
un  canot  qui  porte  un  agent  du  gouvernement  japonais.  Dès  que  cet 
agent  est  à  bord,  c'est  lui  qui  commande,  et  chacun  doit  lui  obéir  en 
esclave  ;  on  dirige  d'abord  le  navire  vers  une  anse,  où  il  débarque  son 
artillerie,  puis  on  le  conduit  auprès  de  la  petite  lie  de  Décima,  où  il 
moaille.  Une  fois  mouillé,  il  dévergue  ses  voiles,  que  l'on  envoie  à  terre 
avec  le  gouvernail.  Toutes  ces  formalités  remplies,  on  procède  à  la  mise 
à  terre  de  la  cargaison  ;  le  capitaine  donne  l'inventaire  de  son  charge- 
ment à  l'agent  japonais;  il  en  délivre  un  double  au  résident  hollandais, 
qni  est  enfermé  dans  on  lazaret  sur  l'Ile  Décima;  mais  cette  remise 
d'inventaire  est  une  pure  affaire  de  forme,  car  le  résident,  pas  plus 
que  le  capitaine,  n'est  appelé  à  savoir  ce  que  devient  la  cargaison; 
lOMi  ux.  ^  i8S3.  13 


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c'esOte  gomrenieMCDtjafponaéB  ^  eAefifeotu^IaiyanteximniiwE  il  V^n-^ 
tend;  ks  IMlaacbM  ne^sont  pas  méoie prësdnsu  Oir leur  dil  eumîimz 
«  Vottii  ce  que  volve  carg^isMia  itapfKUrfefti:  erréchangxr  de  cette  ^léor^ 
noie  lOUB'  dottaooa  tête  ebj0t&  (an  DKMubrô  éeaquela  fl  y  a  Muiouiii 
7,000  pîMla  de^cui^e  et  eue  certainer  (piautité  de?  eamiiim).  PeUK 
l'aDaée  procbaiaeyDoiie  vousiordooaoDS  dé  Mns  apporter  teUb^oi»  telle' 
mamhadftdme.  »>— C'était  ainsi  (pie  lee  dioses»  se  pasaaîeMt^  il  yi  avqtia^ 
rante  ans  à  p^e.  Il  i^'eei  pas  indHTéfent  de-  rappeler  les  ooaditiDae* 
presque  hiunilîaiïte»  auKfoeHes  était  aseujeltii  le  eonnneree  emtepéeot 
sou»  le  vieix.  régime  ja^KHiais  :.  les  progrès  aocottplis  par  aoe  évoliir' 
tioa  presque  aoudaîoe  a'ea  pa#altroQ4  qwe  plob  saisiasaoe. 

De  185^  à  i85i8^,  le  gouverDemenli  du  Jepoa  eonaeotil  à  Uraiter  ai^ec 
les  É(ats-Ufiis  et  avec  les  différentes  puissaoiossâ^  FEiMrope.Téatoia  des* 
défaites! successives  qu'avait  aurbies' la  poUtiquerdriaoîse,  préveyanlïqe^a 
allait  être  exposé  aux  mêmes  assauts,  iVcompiit  que  le  imoneiit  était 
yeuik  de  renoaeec  à.  sa  poUtîqpe  tcadiliemoeUe>  et  àe  faire  asoaetJ  aui 
étrangers.  Ce  ttonvement  d'opioioo  fiul  secoDdé  par  une  révolutiecr. 
intérieure  qui,  mettaal  fm  aut  régime  féedet,  coostiMia  l'autorisé  da 
mikado  et  attribua  à  ee  decniett,  deve&(i<  seuAreraii»  «ff^dÀf ,  le'  prMwoiF 
de  traiter  avecrEorope.  ÂUAsyetèaie^^exelasîoQ  a  succédé,  dlppin»1868v 
un  régime  de  liberté  relative  qutt,  pouv  lesr  relatioas  potrtiqoes  ccHinna- 
au  peint  de  vue  commercial,  établit  dec^  oemmitaications  règuVièresi 
ayecuo  pays  qui  compte  S5  mJHions  d'habitans  et  ^i  s'est  révélé  à. 
nous  avec  to<ifi  les  earaetères  d'urne  naaion  intelligente^  iodesirirUev^ 
acecssible  i.  tous  les  progrès.  Décidé  en  obligé,  bien  après^  ka  Cbix>er  â 
se  laisser  pénétrer  par  la  civilisation  occidentale,  le  Japon  eet  deveno, 
en  peu  d'années»  le  plue  européen  de»  pays  de  F^taséme  Orient. 

Le  royaume  de  Stam^  qui  fut  longtemps  et  qui  est  peut-être  encore 
aujourd'hui  tributaire  de  la  Ghine^  tenta  dès  le  couirneDeemeni  de  ce 
siècle,  l'esprit  d'entreprise  de  la  compagnie  des  Indes  orientales:  mais* 
ce  paiysv  soumis  an  régime  despotique  et  peuplé  seulement  de  cinq  i 
six  nûllions  d'habi^ns,  ne  devait  procurer  au  commerce  étranger 
que  des  béaéûces  très  restreints  :  c'était  aerteut  l'intérêt  polit4<|ae 
qivi  engageait  l'Angleterre  à  oufrir  des  relations  avec  ht  pfesqja'lle 
tranj3gangétique  et  à  y  faire  prédominer  son  iofluence,  en  prenant  les 
devans  sur  les  rivaux  qu'elle  powrait  rencontrer  en  Aeie.  Dès  1833^^  lis 
gOttvemeB»ettt  des  États-Unis  avait  conelo  un  traité  de  commerce  avec 
Siam  ;  TAiogleterre,  ca  1855,  et  la  France,  e»  1856;  obtinireot  également* 
des  traités  desiioés  à  assurer  la  Uèerté  des  transactions^ 

Quant  h  Tempire  d'Annam,  il  ioiéressa  particulièrement  la  France, 
qui  s'y  était  établie  avant  les  aotree  natioos  européennes^  par  l^in-« 
fluence  qne,.  vers  la  &a  du  xvin*  siècle,  les  missionoaireecathelicpffS 
avaient  acquise  à  la  cour  de  renpereur  Gya-Long.  £a  1787,  une 
ambassade  annamite,  conduite  par  l'évêque  d'Adran,  signa  à  Ver- 


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LE  GOXHEMSB  MHS  l'ktBÉHB  ORIENT.  195 

•ailVes  ira  traité  faisant  cession  à  la  Fraoce  de  It  baie  dûToamne, 
de  plusieurs  lie»  et  d^aa  tenrirotre  adjacent,  en  échange  de  è'asvistance 
aimée  qui  auiaît  èlé  donnée  Gya-iong  contre  Hne  révolution  qui  Favait 
obligé  à  charcher  im  aeild  ciiee  son  voistii  le  roi  de  Siaai.  Les  éréne- 
m^ns  de  1769  empôchèrest  Texécution  de  ce  traité.  Piua  iitiir^ttic  que 
iiOuis  XVI,  remperevr  Gya-Long  reprit  possessica  de  ses  étale,  et  sous 
eon  règne,  qui  sa  prolongea  jt»qu'en  1819,  rinduence  Crançaîse,  habi- 
leinent  servie  par  l'évâqoe  d'Adnao*  demeora  prédominante;  plusieurs 
Ffança»,  officiers  ou  iogénieufs,  occupérecU  à  la  eonr  les  priodpaux 
emplois;  le  eommerce  français  était  l'objet  de  Cavenrs  spéciales.  Les 
snecesseurs  de  Gya-Long  n'héritèrent  point  de  ses  sentîmens  pour  la 
France;  ils  poursuivirent  les  missionnaires,  ils  persécutèrent  lescom- 
inuna«téschréifeiines  qui  étaient  devenaeeas(ieznombreuse9,et,8e<K)n- 
formant  à  la  tradition  chinoise,  ils  fermèrent  leurs  ports  aux  étran- 
gers. Les  Aanamicee  n'eurent  pas  Même  k  droit  de  trafiquer  au  dehors. 
L'empereur  était  le  seul  commerçant,  Tunique  armateur,  La  cour  pos- 
sédait <^uatre  ou  cinq  grands  bâtimens,  décorés  du  titre4e  frégates,  qui 
allaient  chaque  année  à  Batavia  et  à  Singapose  faire  les  échanges  pour 
le  compte  ec  au  proit  du  trésor  impérial.  Comme  à  Siam,  la  produc- 
tion i  l'iotéri^ur  do  pays  était  assujettie  au  régioae  du  monopole. 

Le  gouvernement  d'Annam  repoussa  obstinément  toutes  lesdemandes 
qui  lui  furent  adressées  dans  l'intérêt  du  oonmerce  étranger  ;  une 
•démarche,  tentée  en  1855  par  rAngleterre,  n'obtint  aucuii  suœès. 
A  diverses  reprises,  la  France  dut  montrer  son  pavillon,  et  même  faire 
parler  le  canon,  dans  la  baie  de  Tourane,  pour  tirer  satigfaction  des 
mauvais  traitemens  infligés  aux  missionnaires  catlioliquea;  elle  avait 
perdu  le  bénéfice  des  souvenirs  laissés  par  Tévêque  d'Adran;  il  ne  lui 
restait  plus  rien  de  son  ancien  presti^  dans  ce  pays,  sur  lequel  la 
politique  coloniale  du  règne  de  Louis  XVi  avait  un  moment  porté  ses 
vues,  et  il  ne  fallait  plus  compter  que  sur  la  force  pour  avoir  rai<^on  de 
l'empire  d'Annam.  La  violence  de  la  persécution  religieuse  et  Tinso- 
lente  attitude  des  mandarins  dans  leurs  rapports  avec  les  officiers  fran-* 
•gais  foumifisai^nt  de  nombreux  cas  de  guerre.  Ce  fut  «euiement  en 
1569,  au  cours  de  ^expédition  de  Chine,  qu'ooe  division  navale  fraaeo- 
espagnole  opéra  contre  lee  côtes  d'Annan!.  Tourane  fut  d'abord  occupé» 
pvésj^iîgon;  après  deux  années  de  combats,  la  France  sfétablit  dans 
trois  provinces  de  la  fia8se-0>chinchiney  qui  lui  furent  définitivement 
oédèei  par  le  traité  du  5  juin  166^,  eu  même  temps  qu'elle  se  réser- 
vait un  droit  de  circulation  et  de  police  dans  ia  région  du  Tonkin  par 
laquelle,  en  remofitrat  le  fleuve  Ronge,  on  accède  auKfrontièries  méri- 
diooaies  de  ia  C&ine.  L'expédition  militaire,  qui  ne  semblait,  à  l'ori- 
gine, destinée  qu*ii  réprimer  les  méfaits  reprochés  4  la  cour  d'Annam, 
devint  ainsi  le  point  de  départ  de  la  conquête.  Un  second  traité,  signé 
*en  187/i,  étendit  le  territoire  cédé  en  1862  dans  la  Basse^Gochiochine, 


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196  REYCE  DES  DEUX  MONDES. 

et  reconnut  à  la  France,  pour  ce  qui  restait  de  Tancien  empire  d'Annam, 
un  rôle  et  des  attributions  qui  équivalent  à  une  sorte  de  protectorat. 

Tels  sont  les  débuts  d'une  entreprise  de  colonisation  qui  nous  intro- 
duit et  nous  fixe  au  milieu  des  possessions  anglaises,  hollandaises, 
espagnoles,  portugaises,  au  seuil  de  la  Chine  et  du  Japon.  L'entreprise 
conçue  dés  le  dernier  siècle  est  justifiée  par  l'intérêt  politique  et  par 
IMntérêt  commercial;  elle  nous  associe  à  la  croisade  que  l'Europe  pour- 
suit dans  Textréme  Orient;  elle  nous  donne  droit  de  présence  et  d* action 
dans  ces  régions  lointaines  où  d'autres  peuples,  nos  rivaux  en  Europe, 
nous  ont  depuis  longtemps  devancés.  Cette  entreprise,  on  le  voit  par 
les  incidens  qui  se  sont  succédé  depuis  1862  et  qui  s'aggravent  en  ce 
moment  même,  n'est  point  exempte  d'embarras,  ni  même  de  périls. 
Elle  exige  autant  de  prudence  que  de  fermeté,  car  elle  touche  à  l'en- 
semble des  relations  qui  existent  entre  l'Europe  et  l'Asie. 

Après  avoir  indiqué  très  rapidement  les  phases  principales  et  les 
dates  des  progrès  accomplis  par  l'Europe  dans  l'extrême  Asie,  nous 
avons  à  recueillir  les  informations  nécessaires  pour  nous  éclairer  sur 
l'importance  actuelle  de  ces  nouveaux  marchés,  sur  les  profits  que  les 
diverses  nations  en  retirent,  et  spécialement  sur  la  part  qui  revient  à 
chacune  d'elles.  En  définitive,  tous  les  efforts  de  la  diplomatie,  tous 
les  coups  de  canon  qui  ont  été  tirés  dans  les  mers  de  Chine,  ont  eu 
pour  objectif  beaucoup  moins  la  propagande  civilisatrice  que  l'exten- 
sion des  affaires  commerciales.  Sauf  pour  quelques  apôtres  en  religion 
et  en  politique,  qui  aspirent  à  convertir  les  infidèles  ou  à  moderniser 
la  vieille  Asie,  la  Chine  et  le  Japon  apparaissent  avant  tout  comme 
de  grands  marchés  à  conquérir  pour  les  échanges.  Ce  que  valent  ces 
marchés,  ce  qu'ils  rapportent  aux  concurrens,  ce  qu'ils  contiennent 
de  ressources  pour  l'avenir,  voilà  la  question  pratique,  question  de 
chiffres,  dont  la  statistique  commerciale  fournit  les  élémens. 

IL 

D'après  les  documens  officiels,  le  commerce  de  la  Chine  avec  l'étran- 
ger dépasse  1  milliard  100  millions  de  fîrancs  par  la  frontière  mari- 
time, et  il  atteint  80  millions  par  les  frontières  de  terre.  C'est  un 
total  de  1  milliard  200  millions  de  francs  régulièrement  constaté. 
Mais  il  faut  ajouter  à  ce  chiffre  les  opérations  de  contrebande,  qui 
sont  considérables.  La  douane  n'exerce  de  surveillance  efficace  que 
dans  les  ports  ouverts  au  commerce  étranger  en  vertu  des  traités.  Le 
service  est  confié,  dans  ces  ports,  à  des  commissaires  européens  qui 
perçoivent  les  revenus  pour  le  compte  du  gouvernement  chinois.  En 
1881,  les  droits  ont  produit  une  somme  de  103  millions,  ce  qui  repré- 
sente environ  10  pour  100  de  la  valeur  des  marchandises  importées 
ou  exportées  régulièrement.  Les  tarifs  sont  assez  modérés.  Le  mode 


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LE  COMMERCE  DANS  L*EXTBËME  ORIENT.  197 

de  perception  profite  à  la  fois  au  commerce  et  au  trésor  :  Fadminis- 
tratioD  europé>  nue  offre  toutes  garanties  d* égalité,  et  le  trésor  reçoit 
iotégralemeot,  en  numéraire,  une  centaine  de  millions  qui  seraient 
plus  ou  moins  allégés  s'ils  avaient  à  passer  par  les  caisses  des  manda- 
rins. 

Aux  cinq  ports  ouverts  en  1842  les  fruités  de  1858  ont  ajouté  qua-^ 
torze  ports  nouveaux  où  le  commerce  étranger  est  admis.  Cinq  de  ces 
ports,  en  amont  de  Shanghaï,  sont  situés  sur  le  fleuve  Yang-t&e- 
Kiang.  Le  plus  éloigné,  I-chang,  est  à  1,800  kilomètres^  de  la  mer- 
Hankeou,  placé  à  la  rencontre  du  fleuve  et  du'grand  car)al,  est  à  plus 
de  900  kilomètres  de  l'embouchure  du  Yang,  et  ce  port,  d'où  les  ihés 
de  l'intérieur  sort  expédiés  directement  sur  l'Europe,  entretient  avec 
l'étranger  un  courant  d'affaires  qui,  en  1881,  s'est  chiffré  par  300  mil- 
lions. Au  nord,  le  port  de  News^hwang,  qui  ouvre  les  relations  avec  la 
Corée,  Tien-tsin,  qui  dessert  Pékin  ;  au  sud,  Swatow  et  Pakhoî,  qui 
trafiquent  avec  le  Tonkin  et  Singapore;  Tamsin  et  Takovir,  dans  Tlle 
Formose;  Kîungchow,  dans  Tîle  u'Haïnan,  complètent  le  système  d'in- 
vestissement commercial  par  lequel  l'Europe  pénètre  plus  avant  chaque 
année  sur  les  marchés  du  Célesto-Empire.  Shanghai  et  Canton  demeu* 
reront  longtemps  encore,  à  raison  de  leur  voisinage  de  la  mer,  les 
métropoles  du  commerce  européen  en  Chine;  mais  les  autres  ports, 
surtout  ceux  qui  sont  abordables  par  le  Yang-tse-Kiang,  offrent  d'iné- 
puisables resources  qui  doivent  se  développer  avec  une  grande  rapi- 
dité si  le  gouvernement,  en  paix  avec  l'Europe,  est  de  force  à  les 
garantir  contre  les  guerres  civiles  qui,  par  deux  fois  déjà  depuis  trente 
ans,  ont  dépeuplé  et  ruiné  plusieurs  provinces.  —  La  Chine  est  vrai* 
ment  privilégiée  pour  la  navigation  fluviale.  Si  les  canaux,  creusés  il  y 
a  plusieurs  centaines  d'années,  aux  temps  de  la  prospérité  et  de  la 
puissance,  sont  aujourd'hui  mal  entretenus,  envasés,  presque  en 
ruines,  les  fleuves  et  les  rivières  restent;  les  fleuves,  navigables  sur 
d*énormes  parcours,  procurent  aux  transports  l'économie  et  la  rapidité. 
Il  faut  avoir  vu  la  Chine  pour  se  rendre  compte  de  l'activité  qui  règne 
sur  ces  cours  d'eau  sillonnés  par  des  myriades  de  navires,  petits  et 
grands,  où  grouille  et  se  multiplie,  vit  et  meurt,  une  population  de 
matelots  telle  qu'il  n'en  existe  de  semblable  nulle  part  ailleurs.  La 
Tamise  parait  déserte  quand  on  se  souvient  de  la  rivière  de  Canton. 
Ce  souvenir  me  reste  après  un  intervalle  de  quarante  ans.  Lorsque 
l'ambassade  de  M.  de  Lagrené  visita,  en  1845,  les  villes  récemnient 
ouvertes,  il  n'y  avait  à  Ningpo,  à  Amoy,  à  Shanghaï  qu'une  seule  mai- 
son accessible,  celle  du  consul  anglais,  qui  venait  de  s'installer;  pas 
un  négociant,  pas  une  auberge;  dans  le  port,  deux  ou  trois  navires 
envoyés  à  la  découverte  par  des  négocians  de  Canton  pour  inaugurer 
en  quelque  sorte  la  Chine  nouvelle  ;  les  bateaux  à  vapeur  se  comp- 
taient. Et  maintenant,  quand  je  lis  les  récits  des  voyageurs  et  les 


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408  RSFDB  BIS  DflDX  IfQWOBa* 

^iOres  moins  altrayaos,  jmîs  plus  &ùru  de  la  aMkitiqucu  j'appr^ds 
que  des  •qiuartiers  européens^  avec  des  bôtels  aussi  Juxueux  ique  ceux 
de  Galcm&ta,  la  TiJle  -des  ipalais*  «se  sont  élevés  à  cMé  des  villes  idod- 
noises,  ^u'U  y  a  là  4es  colûDies  composées  de  loutes  les  jQatiûoalités, 
qu'il  s'y  fait  couramment  de  grandes  affaires  avec  tous  les  poiois  du 
m^da,  ti  que  l'aix  y  est  embrumé  paor  la  fumée  de  nombreux  fiaque- 
botB.  €e  serait  un  rêve  d'extrême  Orient  si  les  itableaux  de  doMianes 
n'étaient  là  pour  dèmootrer  la  réalité  du  progrès  qui,  en  flaoios  d'«n 
demi-isièclft,  n  transformé  la  vieille  Chine  pactojii  où  celle-ci  a  Bvbi  :Ie 
eontacl  de  r£arope. 

Il  fiotts  faut  /revenir  aux  chiffres.  Les  principeus:  articles  dlfnpor- 
tation  sont  l'4)piium  (263  milliaas  de  francs  eu  1881)  -et  les  lissias  de 
cUm  (182  oriliions):;  puis  viennan.tJies  tii^sus  delaîna,  les  méitaux,  les 
bois,  la  liou&ile.  A  rexportation*  deux  articles,  le  thé  et  ia  soit,  ({ar- 
ment lie  priocipal  objet  du  traûc;  le  (thé,  pour  230  .millions  en  1881,  «et 
tb  seie,  pour  ft88  millions;;  vienaeot  ensuite  ie  sucre,  le  papier*  la  por- 
celaine, les  peaux,  etc.  .Alors  que  le  commerce  était  monopolisé  à  Can- 
itcus,  les  irais  et  los  délais  nécessaires  pour  le  itransport  des  ppoduiâsde 
Piniérieflur  rendaient  les  -écbanges  difficiles:;  ayu^jourd'hui  les  mardbés 
sonc  établis  sur  Jes  lieux mêmas  de  production;  les  navires  européens 
peuvent  embarquer  et  débarquer  kttr6<cargaÂ8ons  dans  les  printipaux 
parts  du  littoral  et,  par  les  fleuves,  wa  plius  grandes  distances  ^:1a 
côte.  Lest^mptoirs  se  sont,  dès  lors,  créés  dans  los  régions  où  se  piK)- 
duisent  les  -différfintes  qualités  du  ihé  et  de  latsoie. 

Les  Anglais  ont  redouté  un  certain  ralenti^ement  dans  fat  ves^rte  de 
Topium  de  Tlnde;  ce  serait  pour  leur  commerce  et  pour  le  budget 
indien  un  sérieux  Boécompta.  Longtemps  iolerdit  sous  1«8  peines  les 
plus  sévères,  l'opium  a  uni  par  obtenir  d'abord  une  certaine  tolérance, 
puis  droit  de  cité.  Aujourd'hui  même,»Ia  culture  du  pavot  s'est  intro- 
iduite  dans  pluf^eurs  provinces;  elle  se  propage  rapidement  i  cause 
des  bénéflces  qu'elle  procure;  elle  esit  appelée  à  prendne,  coaume  celle 
du  tabac,  une  extension  très  coxksidérable.  L'-opiurn  chinois  £ait  ainsi 
concurreBoe  à  l'opium  .de  l'Inde,  et  il  commence  à  paraître  en  aboa- 
daBce  ;sur  les  marchés  :  c*est  ce  qui  explique  les  appréhensîoas  du 
commerce  anglais.  Toutefois  cette  concurrence  ne  parait  pas  ikevoir 
diminuer  les  ventes  de  Tlnde.  L'opium  de  Patna,  de  Malwa  fH  de 
(Benarès,  supérieur  en  qualité  à  Topium  indigène,  conservera  la  rlien- 
Aèle  ides  classes  riches.  En  outre,  Tbabitude  de  /l'opium  s^est  telle- 
ment répandue  dans  toutes  les  classes  de  la  population  que  îles  pro- 
duits des  diverses  provenances  trouveront  toujours  un  placement  facile, 
{«es  Chinois  ne  aeicachent  plus  pour  fumer  l'opium  ;  la  drogue  se  débite 
pinbtiquemeat;  (daus  la  plupart  des  villes,  il  existe  des  établissemens 
iddsposés  à  l'otage  des  famefurs;  la  pipe  «d'apium  ^nd  i  remplacer, 
•daBS  tes  visitas  d'affaires  ou  de  politesse  que  se  font  les  Chinas,  â'in- 


V 


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LE  GOMM£fiCatI  lUtt^S.  h'ekIsÉMB  OBKNT.  IffOD 

Doceiite  tasse  d6  xhL  C'est  «o  goût  populaire,  ana'paflsiooL.  LsrMoca-- 
liste  et  rbygiéniste  peuveiU  futœioer  contre  celle  paseioniqui  aibfutk 
et  qui  tue.  Edits*  impériaux,  seriBOiis,  ordomianoaBi  de  médeciDe»  ïieoi 
n'y  iaii.  L'opium  eU  et  demeurera^  entre  ks  ittaiaa^deB  Anglus,  lapcinr- 
cipalt  article  de  cominerce  avec  la  Gtiine. 

Les  doeamensiifiiciels  n'iudiqueBtpoiatavec  pi:écisioii  la  provenance 
et. la>  destination  des*  marchandise»  <|iii  ont  passé  par  la^  douane  ;.oa 
peu^  seulenaent  se  rendre  compte  des  mouvemensi  du  traûc  avec  les 
différentes  nations  en  consultant  les  tableaux  qui  résument  la  valeur 
desitEaosperts  effectués  sous  chaque  pavillon.  En  1381,  les  transports 
se  aoat.aînsl  répartis  :  pavillon  anglais^  866  millions  de  franos:,  ce  qui 
représente  les  trais  quarts  du  commerce  étranger;  — pavillon  fran- 
çaii>,  i2k  millions;  — japonais^  48>JuillioQ8;  —  allemand,  40  millions; 
—  russe,.  27  millions;  —  ainéricain,.  16  millioas,.  etc.  La  France,  le. 
Japon  et  l'Allemagne  doivent  leur  supériorité  aux  services  réguliers  de 
paquebote  que  ces  trois  pays  entretiennent  à  destination  de  la  Chine.. 
Peodant  la  période  qui  a  précédé  Torganisattoa  de  la  compagnie  des 
Messageries*  maritimes,  la  part  du  pavillon  français  dans  ki- navigation 
dea  mers  de  Chine  était  ài  peu  près  nulle;  les  soies*  destinètrsi  à  notre 
marché  étaient  transportées  pair  navires  anglais*  et  ne  nous^  arrivaleoft 
qu'apDés  woL  long  détour,  par  la  voie  de  Londres  ou  de  Liverpeol.  Âdijomr- 
d'huit  nos  relations  avee  la  Chine  son6  directe»,  les  soies-  chargées  à 
Shanghaï  sent  débarquées  à  MarseMle^  d'où  elles-  remontent  à>  Lyon, 
qui  esi  devenu  le  principal  marchés  de  l'Europe  pour  cet  article»  De 
mèmev  Péublissement  d'an  service  de  paquebo(»s  entre  le  port  de  Ham- 
bourg et  la  Chine  a  été  trè»  proQtable  pour  TAIlemagne.  U  y  a  là  un 
enseignement  qui  ne  doit  pas  être  pt^rdu  de  vue  lorsquUI  s'agit  de 
régler  les»  conditions  des  lignesi  postales.  Oa  est  trop  port?§,  dans  les 
parlenens^  à  critiquer  les  chiffres  élevés  des-  subventions  réclamées 
pour  Tentretien  de  ces  lignes,  et  l'on  n^apprécie  pas  suffisamment  ce 
qu'elles  rapportent  sous  toutes  les  formes,  soit  en  bénéfices  coaimer- 
ciaujB,  soit  en  influence  politique^  Elles  rendent  beaucoup  plue  qu'elles 
no  coûtent.  Ces  paquebots  rapi  les,  réguliers,  partant  et  arrivant  à  heure 
fixe,  sont  do  raeneilleux  instrumens,  dont  l'emploi,  en  ce  tenips  d'ao- 
tiv0  concurrence,  assure  de  grands  avantages  au  pays  qui  les  a  créés* 
En  réalité,  nos  relations  directes  avec  La  Chine  ne  datent  que  de  l'orgar 
nlsation  d^  la  compagnie  des  Messageriesi 

Les  éc  hanges  qui  s'opèrefit  par  la  voie  de  terre  sur  la  frontière  chi« 
noise  sont  concentrés  k  Kiakhta.  Aux  termes  d'anciennes  ceoventk>os, 
les  Russes  éuient  seuls  admis  sur  ce  marché,  l'entrée  dans  les  ports  >eiir 
demeurant  interdite.  Les  échmges  consistaient  en  lainages  et  pellete- 
ries fournis  par  la  Russie,  qui  recevait  en  paiement  les  thés  de  Chine^ 
ces  fameui  thés,  dits  de  caravane. De  Kiakhta  les  produits  chinois  étaient 
transportés  à  la  foire  de  Horogorod,  d'oà  ils  se  répandaient  en  Russie  et 


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200  BEYUE  DES  DEUX  MONDES» 

en  Europe.  Depuis  que  le  pavilloo  russe  a  été  admis,  comme  les  autres 
pavillons  étrangers»  dans  les  ports  chinois,  ce  commerce,  qui  était  très 
prospère,  a  sensiblement  décliné.  L'économie  et  la  facilité  des  trans- 
ports par  mer  ont  déterminé  les  négocians  russes  à  changer  de  route. 
Les  paquebots  sont  plus  commodes  que  les  caravanes.  Les  Russes  pos- 
sèdent aujourd'hui  des  comptoirs  à  Canton,  à  Shanghai,  à  Hankeou, 
sur  le  Yang-tse-kianj,  et  ils  expédient  les  thés  à  Odessa.  Les  échang^^s 
par  terre,  si  diminués  quMls  soient,  n*en  conservent  pas  moins,  d'après 
des  calculs  approximatifs,  une  valeur  de  80  millions. 

La  statistique  nous  donne  ainsi  un  chiffre  total  de  1,200  millions  de 
francs  pour  le  commerce  de  la  Chine  avec  l'étranger;  mais,  si  l'on  veut 
mesurer  exactement  l'importance  des  intérêts  européens  en  Chine,  il 
faut,  en  outre,  tenir  compte  du  cabotage  sur  les  côtes  et  de  la  naviga- 
tion intérieure.  Il  y  a  là,  par  suite  de  la  configuration  du  pays  et  de 
son  régime  fluvial,  une  abondance  extrême  de  frets.  D'après  les  rele- 
vés fournis  par  les  commissaires  des  douanes,  la  valeur  des  marchan- 
dises expédiées  ou  réexpédiées  entre  les  dix-neuf  ports  ouverts,  s'est 
élevée,  en  1881,  à  plus  de  1  milliard,  dont  le  transport  a  été  effectué, 
pour  les  deux  cinquièmes,  sous  pavillon  chinois,  et,  pour  les  trois  cin- 
quièmes, sous  pavillon  européen.  Les  cargaisons  se  composent  princi- 
palement des  produits  indigènes  qui  s'échangent  entre  le  Nord  et  le 
Sud,  entre  les  provinces  intérieures  et  le  littoral  ;  elles  appartien- 
nent à  des  marchands  chinois,  mais  le  bénéGce  du  transport  revient 
en  majeure  partie  aux  pavillons  étrangers,  surtout  au  pavillon  anglais, 
et  ce  bénéfice  est  considérable  :  la  plus  forte  part  de  la  navigation 
côtiére,  de  même  que  la  navigation  au  long  coUrs,  se  fait  à  la  vapeur. 
La  proportion  dçs  steamers  par  rapport  aux  voiliers  a  été,  pour  l'en- 
semble, de  79  pour  100  quant  au  nombre  des  navires  et  de  92  pour 
100  quant  au  tonnage.  Elle  parait  tout  à  fait  exceptionnelle  et  elle  s'ex- 
plique par  ce  double  fait  que  le  commerce  avec  l'Europe  passe  par  Suez 
et  que  la  remonte  des  fleuves  de  la  Chine  exige  l'emploi  de  la  vapeur. 
—  11  nous  faut  répéter  que  ces  chiffres  du  cabotage  ne  concernent  que 
les  opérations  de  dix-neuf  ports.  Quel  accroissement  d'intérêts  et  d'af- 
faires n'est-on  pas  autorisé  à  prévoir  pour  l'avenir,  lorsque  la  Chine, 
rassurée  et  conOante,  s'ouvrira  tout  entière,  pour  son  profil  comme 
pour  le  nôtre,  aux  entreprises  du  commerce  europ^^eu  I 

Les  rapports  du  Japon  avec  l'Europe  ne  remontent  qu'à  une  vingtaine 
d'années  ;  nous  avons  vu  à  quelles  formalités  les  H  jllandais  étaient 
assujettis  dans  la  baie  de  Nangasaki.  Les  traités  oat  modifié  cet  état 
de  choses  en  admettant  les  étrangers  dans  plusieurs  ports  (1)  ;  mais 

(1)  Voici  rîBdication  des  six  ports  oayerts  et  le  chiflre  de  leur  commerce  avec 
TétTEDger  en  1881  :  Yokohama,  21 1  mUUons  de  francs  ;  Kobé,  63  mUlions  ;  Nangasaki, 
17  miUions;  Osaka,  8  mUUons  1/2;  Hakodate,l  miUion  1/2  i  Niigate,  0. 


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LE  GOMSIERGE  DANS  l'eXTRÈIIE  ORIENT.  201 

la  liberté  du  trafic  avec  les  Japonais  reste  soumise  à  de  nombreuses 
restrictions  qui  ne  tarderont  sans  doute  pas  à  disparaître,  le  gouver- 
nement de  Yédo  étant  plus  libéral  que  celui  de  Pékin  et  semblant 
mieux  disposé  à  se  rapprocher  des  idées  et  des  pratiques  européennes. 
En  1875,  le  commerce  extérieur  du  Japon  atteignait  à  peine  150  mil- 
lions de  francs;  il  a  dépassé  300  millions  en  1881.  Dans  ce  dernier 
chiffre,  l'Angleterre  6gurepnur  110  millions;  les  Etats-Unis,  pour  75; 
la  France,  pour  57;  la  Chine,  pour  55.  Au  Japon  comme  en  Chine,  ce 
sont  les  paquebots  de  la  compagnie  des  Messageries  qui  entretiennrnt 
le  mouvement  du  commerce  français.  Bien  que  Tensemble  des  transac- 
tions européennes  ait  doublé  depuis  1875,  les  progrès  ne  sont  pas  en 
rapport  avec  les  ressources  que  l'on  attribue  au  Japon.  Ici  encore  on 
peut  compter  sur  Tavenir,  pourvu  que  les  choses  suivent  leur  cours 
naturel  et  que  la  paix  ne  soit  point  troublée  dans  Textréme  Orient. 

Le  royaume  de  Siam  ne  figure  que  pour  une  somme  assez  minime 
dans  la  statistique  commerciale  de  l'Asie  :  32  luillions  à  l'importation 
et  k^  millions  à  Texportation,  soit  un  mouvement  total  de  80  millions. 
Le  riz  est  la  principale  culture  de  Siam;  il  s'en  exporte  chaque  année 
pour  une  valeur  de  30  millions.  Le  trafic  appartient  en  grande  partie 
aux  Anglais  et  aux  Chinois.  Là,  comme  partout,  les  Chinois  ont  acca- 
paré les  cultures  et  le  commerce  de  détail.  Les  renseignemons  fournis 
par  les  consuls  ne  permettent  pas  d'espérer  un  accroissement  trôs 
sensible  des  opt.'rations  avec  Siam,  bien  que  le  gouvernement  de  ce 
pays  manifeste  les  dispositions  les  plus  bienveillantes  à  Tégard  des 
étrangers. 

Quant  à  l'empire  d'Annam,  la  statistique  ne  le  cite  guère  que  pour 
mémoire.  Ses  relations  avec  l'étranger  sont  insignifiantes.  C'est  un 
pays  mal  gouverné,  sans  industrie,  dépourvu  de  routes.  Les  rares 
échanges  qu'il  effectue  avec  le  dehors  passent  par  Saigon  ou  par  le 
fleuve  Rouge.  Il  n'y  a  d'intéressant  à  étudier  pour  nous,  dans  cette 
région,  que  notre  colonie  de  Cochinchine,  à  laquelle  se  rattache  la 
récente  question  du  Tonkin. 

La  population  de  la  colonie  est  de  1  million  600,000  habitans,  soit 
l,!i31,000  Annamites,  102,000  Cambodgiens,  50,000  Chinois,  et  seule- 
ment 1,707  Européens,  parmi  lesquels  on  compte  1,6^2  Français  (1) 
qui  résident,  pour  la  plupart,  dans  l'arrondissement  de  Saigon.  Ces 
chiffres  se  rapportent  à  l'année  1881.  Sur  21,116  patentés,  c'est-à-dire 
chefs  de  familles  t^xerçant  un  commerce  ou  une  industrie,  on  ne  compte 
que  \2k  Européens  :  en  réalité,  la  population  française  ne  se  compose 

(1)  La  statisuqae  officieUe  publiée  par  le  goaTernement  de  la  Cochinchine  porte  le 
chiffre  de  1,S62  Français;  mais  eUe  comprend  dans  ce  chiffre  220  Asiatiques,  lajets 
français  En  déduisant  100  femmes  ou  enfans,  on  voit  ce  qu^ii  reste  d'électeurs  fran- 
çais. La  Cochlnchiae  élit  un  député* 


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'H)2  XBmm  vas  dcds 

goère  que  de  fonodonnaires  •et  de  foerniasettni  du  gaaveraeineât. 
N'oublions  pM  ks  congrègmisteB,  qm  uomU  ^n  Tkombre  de  i25i,  tàiSre 
supérieur  à  celai  ^espsteiilés  français*  Le  OMunerce  de  la  Cludun- 
'ofaîne  «^rec  l^étranger  est  de  (1  mittions  à  l^îQCjiortatiofi  et^de  §5  mil- 
lioDe  à  i'eiport  nioo.  £q  «joutant  à  ces  KrbitTres  iee  mouvemeos  du 
ttirmérairet  oa  obtient  un  oocad  de  100  millions,  qui  a  plntôi  diminué 
'qu*augiDeoté  depuis  cinq  aD&,  à  cause  des  TariaitiDos  d^ns  la  nèoolte 
du  riz.  Les  transactieiiB  se  concentrent  dans  Its  ports  de  Sulgon, 
Mythe,  Rachgia,  Gamau  «t  Uetien;  Saigon  absorbe  la  plus  grande 
part.  Les  merch^mdises  importées  d^£irop«  sont  destinées  aux  stir- 
▼îoes  du  gouvernement,  aux  familles  des  lonc tien d aires  et  à  la  ;gar- 
itison;  celles  qui  viennent  de  Ohine  (environ  15  millions  de  fnaucs) 
sont  destinées  aux  îrainigr4ins<^iDois.  Le  ris  forme  le  principal  avticle 
d'exportatitm  (35  mêlions  de  francs);  il  s'expédie  à  Hong-Kong  et  à 
Java.  Le  iDouvtement  géuénal  du  conmerce  direct  de  la  Codiincliine 
avec  la  tPraruce  n'atteint  pas  8  isiilK^ns  ;  c'est  avec  la  Clsine,  Singapare 
-et  lava  q«e  tes  relations  soi)t  le  plus  actives.  Quant  à  la  navigation, 
le  pavillon  anglais  domine.  Le  pavillon  français  ne  viendrait  qu'au 
troisième  rang,  après  le  pavillon  allemand,  si  Ton  éliminait  du  ca4cul 
les  voyages  réguliers  du  service  postal.  &e  même  dans  les  perts  du 
Tonkin,  sur  le  fleuve  Bonge.  Depuis  Touverture  d'Haîphong.  ce  sont  les 
Anglais,  les  Allemands,  les  Chinois  qui  s*y  livrent  au  trafic;  la  pan  des 
armateurs  et  des  négocians  français  ^t  presque  nulle. 

Tels  sont  les  faiis  et  les  chiffres  qui  ressortent  des  statistiques  'Ottt- 
cielles.  Actuellement  la  Gochinchine,  même  additionnée  dm  Tonkin, 
est  une  colonie  peu  importante;  pour  nos  îodusiriels,  pour  nos  négo- 
cians, pour  DOS  anaoateurs,  elle  est  iaférieire,  «comme  produit^  à  nos 
petites  colonies  des  Antilles.  On  assure  qu'elte  ne  coûte  rien  au  bud- 
get <le  la  métropole  :  c'est  une  erreur.  Si  Ton  faisait -eut  de  toutes  tes 
dépenses  militaires  qui  devravent  être  imputées  sur  le  <'ecnp(e 'de  fia 
Cocbinchine,  et  surtout  de  la  mortalité  et  des  maladies  qui  résaiteut 
de  rinsalubrité  du  climat,  le  déûcit  serait  manifeste.  £rit-ce  à  dnie 
qu'il  faille  dc^.savouer  ce  qui  a  été  lait  et  renoncer  à  k  peosée  poli- 
tique qui  a  engagé  (a  France  à  s^étaihNr  en  CochinchtDe?  Non,  cerées; 
il  y  a  jà  vn  intérêt  d'avenir  qui,  malgré  les  difficultés  Hh  s  déeeptkms 
4n  début,  nous  commande  de  persévérer;  il  importe  que  neas  aycms, 
nous  aussi,  un  établissement  dans  ces  terres  loiniaines,  où  nos  rivaux 
d'Europe  nous  oïd  devancés.  Mais  quand,  à  propos  de  Saigon,  on  ihiqs 
parle  «  d'empire  colonial,  »  quand  on  prétend  «voir  découTert  dans  le 
Tonkin  une  source  de  richesses  pour  la  France,  on  commet  unn  exagé- 
ration qui  peut  devenir  très  périlleuse  en  égarant  Tophiion  ptrblique 
et  en  poussant  le  pays  vers  la  politique  d'aventure.  Il  faut  surtout 
considérer  que  les  incidens  qui  se  produÂaent  daas  uoe  r'égion  quel- 


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LE   COHBiEACE  IMbRS  L'sXTBÉMH  ORIENT.  203 

co»qae  de  l'Asie,  allUotes  ou  ^nierelles,  îméresseot  von  pars  sbuIch 
ment  ka  diplomatie  orientale,  mais  encore, au  plus  haoi  degré,  la  poli* 
tique  de  l'Europe.  A  ce  dernier  point  de  vue,  les  difflcoltés  qui  viennenl 
de  se  produire  en  Cocbinchine  et  au  Tonàin  peurent  avoir  des  censé- 
queaces  dont  il  est  prudent  de  mesurer  dès  à  présent  l'étendre  et  die 
prôfoir  la  gr»vilé. 

lïl. 

En  Asie,  toutes  les  nations  de  l'Europe  août  solidaires.  L'histoire  dfe 
leurs  relations  avec  l'extrême  Oriont  montre  au  prix  de  quels  eflbrte, 
persévérans  et  patiene,  tantOrt  par  les  négociations,  tanfôt  par  la  force 
des  arm'^s,  elles  ont  obtenu  peu  à  pe»  la  facuHô  de  pénétrer  en  Chine 
et  au  Japon.  Jusqu'ici  eDes  ont  été  d'accord,  poursuivant  une  conquête 
quî  devait  leur  être  commune,  donnant  leur  concours,  ou  tout  au 
moins  leur  assentimem  et  leurs  vœux  aux  gestes  successifs  de  la  croi- 
sade engagée  pour  ouvrir  an  commence  )es  marchés  de  l'extrême 
Orient.  Lorsque  l'Angleterre  a  fait,  seule,  la  guerre  de  1840,  toute 
l'Europe  et  les  États-Unis  savaient  que  les  résultats  de  la  vktoire  leur 
profiteraient  en  même  temps  qu'aux  Anglais,  et  que,  les  portes  de  la 
Chine  une  fois  ouvertes,  le  commerce  général  aumit  ses  entrées  sur 
les  marchés  nouveaux.  Lorsque  l'Angleierre  et  la  France  firent  ensemble 
les  campagnes  de  1858  et  de  1860  (et  Ton  ne  doit  pas  oublier  que 
cette  granie  expédition  fut,  sous  le  rapport  militaire,  quelque  peu 
risquée),  les  auires  gouvernemens  de  TEurope  suivirent  avec  sympa- 
thie la  marche  des  deux  drapeaux  dont  le  sucoés  allait  servir  les  iaté- 
rets  de  toutes  les  nations  et  pratiquer  dans  les  vieilles  murailles  de  la 
Chine  une  ouverture  plus  large.  A  la  suite  de  cette  guerre,  la  politique 
traditionneHe  des  anciens  empires  de  l'Orient  s'est  transformée.  Des 
ambassade iiiTs  européens  résident  à  Pékin  et  à  Yedo;  des  traités  ont 
été  signés,  Ja  paix  a  été  maintenue,  et  les  affaires  commefxriales  et 
maritimes  s'accroissent  chaque  année.  Toutes  les  nations,  l'Angle- 
terre, la  France,  TAUemagne,  les  États-Unis,  l'Espagne,  etc.,  ont  tiré 
avantage  de  cet  état  de  choses;  elles  y  ont  gagné,  dans  des  propor- 
tiotts  inégales^  il  est  vrai^  mais  au  même  titre»  comme  des  associes  qui, 
dins  une  entreprise  concertée,  ont  apporte  leur  part  différeote  de 
capiiail  et  d'activité.  Voilà  des  résuUats  que  ohacun  des  associés  est 
intéressé  à  ne  point  voir  compromis.  N'oublions  pas  qulls  datent  de 
trente  «os  à  peine,  qu'ils  ont  été  subis  plutôt  «que  coasentis,  qu'ils 
demeurent  exposés  aux  variations  et  aux  caprices  de  la  diplomatie 
orientale,  qu'il  existe  à  Pékin^  .à  ¥edo,  à  Hué,  des  pamia  puisssâs  qui 
demandent  le  retour  à  rancionne  politique  et  ipotnsent  à  rexciusion 
des  étrangers, 'desa  bail>ares.D  Les  rapports  avec  tes  gouvernemens  de 


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20&  B£^E  DES  DEUX  MONDES, 

TAsie  exigent  donc  de  grands  méoagemens,  et  surtout  la  continuation  de 
Tentente  qui  a  éié  observée  jusqu'ici  entre  les  divers  gouvernemens 
européens.  La  solidarité  est  nécessaire.  Le  gouvernement  qui  tenterait 
d'y  échapper  et  qui  prétendrait  agir  seul,  contre  l'avis  ou  môme  sans 
l'assentiment  des  alliés,  encourrait  une  responsabilité  sérieuse.  Ce  n^est 
pas  tout,  pour  l'Europe,  que  d'avoir  pris  pied  en  Asie,  il  faut  y  rester. 
Il  s'agit,  comme  on  l'a  vu  par  les  documens  statistiques,  d'an  com- 
merce qui  représente  dès  aujourd'hui  plus  de  2  milliards.  Dans  ce 
chiffre,  la  France  est  intéressée  pour  200  millions:  c'est  le  dixième.  La 
proportion  de  l'intérêt  français,  même  en  estimant  très  haut  la  valeur 
d'avenir  que  Ton  attache  à  la  Cochinchine,  pourrait-elle  justifler,  aux 
yeux  de  l'Europe,  notre  aciion  isolée  sur  un  terrain  qui  appartient  à 
tous?  Les  autres  nations  nous  laisseraient -elles  absolument  libres 
d'exercer,  en  cas  de  guerre,  dans  cette  région  tout  à  fait  exceptionnelle, 
les  droits  de  belligérans?  Gela  est  douteux. 

Quelques  pablicistes  ont  exprimé  Topinion  que  nos  rivaux  en  Europe 
se  réjouissent  de  l'affaire  d'Hanoi,  qui  a  coûté  la  vie  au  commandant 
Rivière,  comme  d'un  échec  qui  affaiblirait  notre  situation  en  Cochin- 
chine, et  que  les  Anglais,  particulièrement,  veulent  nous  voir  loin  du 
Tonkin  et  du  fleuve  Rouge  pour  s'emparer,  au  moment  favorable»,  d'une 
grande  route  qui  ferait  entrer  leurs  marchandises  dans  la  province 
chinoise  du  Yunnan.  —  Il  n'en  est  rien,  croyons-nous.  L'échec  d'Hanoï, 
si  douloureux  qu'il  soit,  ne  saurait  avoir  la  portée  que  l'on  a  tort  de 
lui  attribuer.  Les  Anglais,  dans  l'Inde  et  ailleurs,  les  Hollandais,  à 
Sumatra,  ont  subi  de  ces  échecs  accidentels  qui  n'ont  en  rien  diminué 
leur  puissance  coloniale.  L'affaire  d'Hanoï  n'aurait  d'importance  que  si 
elle  pouvait  atteindre  le  prestige  du  drapeau  européen  aux  yeux  des 
populations  de  l'Asie,  et,  dans  ce  cas,  loin  de  s'en  réjouir,  les  Anglais, 
les  Hollandais,  les  Espagnols  auraient  à  la  déplorer;  car,  par  suite  de 
la  solidarité  qui  unit  devant  l'Asie  les  drapeaux  de  l'Europe,  le  coup 
qui  nous  aurait  frappés  les  frapperait  également.  —  Quant  au  Tonkin, 
au  fleuve  Rouge  et  à  la  grande  route,  les  Anglais,  comme  les  Hollan- 
dais et  les  Allemands,  ont  tout  intérêt  à  ce  que  la  France  y  fasse  les 
frais  d'un  établissement,  car  ce  sont  eux,  plutôt  que  les  Français,  qui 
en  proflteront.  Ils  savent  que  l'administration  française  leur  procurera 
une  garnison,  une  police,  des  tribunaux,  des  hôpitaux,  et  ils  compt^^nt 
qu'ils  se  livreront,  sous  notre  drapeau  et  à  nos  frai,  à  leurs  opérations 
de  commerce.  C'est  ce  qui  s'est  passé  depuis  l'ouverture  du  fleuve  Rouge. 
Le  calcul  est  trop  simple  pour  que  l'on  suppose  aux  Anglais  d'autres 
visées. 

Serait-il  plus  exact  que  les  difficultés  survenues  entre  le  gouverne- 
ment français  et  le  cabinet  de  Pékin,  au  sujet  des  droits  de  suzeraineté 
que  la  Chine  revendique  sur  Tempire  d'Annam  et  sur  le  Tonkin, 


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LE  COMMERCE  DANS  l'eXTREME  ORIENT.  205 

seraient  en  partie  le  fait  de  la  politique  allemande,  désireuse  de  nous 
voir  occupés  loin  de  l'Europe?  Cette  supposition  ferait  peu  d'honneur  à 
Phabileté  du  cabinet  de  Berlin.  Les  colons  de  la  race  germanique  sont 
répandus  dans  toutes  les  régions  du  globe,  et,  depuis  quelques  années, 
ils  se  dirigent  en  grand  nombre  du  côté  de  l'Asie.  Le  commerce  alle- 
mand dans  Textrôme  Orient  est  devenu  très  actif;  les  maisons  da 
Brème  et  de  Hambourg  ont  des  succursales  dans  tous  les  ports  de  la 
Chine  et  du  Japon.  Ce  serait  une  singulière  façon  de  protéger  ces  grands 
intérêts  que  de  pousser  la  Chine  à  une  guerre  qui  devrait  les  compro- 
mettre. A  supposer,  d'ailleurs,  contre  toute  vraisemblance,  que  le  cabi- 
net de  Pékin  reçoive  d'un  gouvernement  quelconque  de  TEurope  des 
inspirations  et  des  excitations  qui  nous  seraient  contraires,  le  gouver- 
nement français  n'y  verrait  sans  doute  qu'une  raison  de  plus  pour 
apporter  une  extrême  prudence  dans  les  négociations  engagées  avec  la 
Chine. 

La  question  de  suzeraineté,  qui  donnerait  lieu,  parait-il,  aux  plus 
grandes  difficultés,  ne  vaut  certainement  pas  pour  nous  Thonncur  ni 
les  frais  d'une  guerre.  Dans  notre  Orient,  la  suzeraineté  qui  siège  à 
Constantinople  n'embarrasse  pas  l'Angleterre  en  Egypte;  elle  ne  nous 
gêne  point  à  Tunis.  Dans  l'extrême  Orient,  la  suzeraineté  qui  siège  à 
Pékin  ne  nous  a  point  arrêtés  lors  de  la  prise  de  possession  de  la 
Cochinchine.  Devant  ces  suzerainetés,  on  salue,  si  Ton  veut,  mais  l'on 
passe.  Que  nous  faut-il  de  plus,  à  nous  Européens  7  Est-il  besoin  que, 
par  un  écrit  scellé  et  signé,  ces  suzerains  abdiquent,  tantôt  ici,  tantôt 
là,  leur  titre  traditionnel?  Ce  serait  leur  demander  beaucoup,  et  exiger, 
non  pas  seulement  de  leur  orgueil  personnel,  mais  encore  des  néces- 
sités de  leur  politique,  plus  peut-être  qu'il  ne  peuvent  donner.  Ne  con- 
vient-il pas  d*avoir  égard  à  la  situation  de  ce  souverain  «  Fils  du  Ciel, 
père  et  mère  du  peuple,  »  dont  l'empire  s'intitule  :  «  TEmpire  céleste,  » 
comme  étant  d'origine  surhumaine,  et  «  l'Empire  du  milieu  »  comme 
étant  le  centre  du  monde,  qui  compte  ses  sujets  par  centaines  de  mil- 
lions, et  qui  ne  peut  les  tenir  unis  et  soumis  que  par  le  prestige  I 

Il  est  du  plus  haut  intérêt  pour  la  France  et  pour  l'Europe  que  la 
question  du  Tonkin  ne  s'étende  pas  au-delà  des  limites  de  l'Annam. 
Notre  diplomatie  serait  difficilement  excusée,  si  cette  affaire  d'Hanoï 
allait  devenir  une  cause  de  trouble  pour  l'ensemble  des  intérêts  poli- 
tiques et  commerciaux  dans  l'extrême  Orient, 

C.  Lavollée, 


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LE 


EOI  FKÊDÉEIC-GUILLAÏÏME  IT 


L^  Pfus8^9  sont  II»  ckfs  peuples  qni  on!  H  plus  de  rPBpect  pour 
leur  pasaéu  JU  oot  compté  panrri  lenrs  souveraiûs  des  hommes  d*afi 
g^uiie  supérieur,  d'autres  qui  semblent  D'avoir  laissé  dans  l'histoire 
qu*  des  traces  bientôt  effacée».  Nais  leur  admiration  pour  |)eursgran4d' 
hommes  ne  lea  rend  pe^at  injustes  pour  les  autres,  llsconfsidèrent  efue 
k  t^rsnitettr  de  l>a  Prusse  a  été  rœsvre  des  siècles,  que  tout  le  monde 
B^y  est  emptoyé^  que  tel  prince  qui  passait  de  son  vFirant  pour  un 
ui-HlJocre  poihique  a  préparé  en  si^ce  les*  glorieuses  destinées  de  son 
successMf.  Il  est  cerrtarin  que  l'histoire  de  Prusse  nous  offre  peu 
d'ex^avples  de  princes  qui  niaient  técu  que  pour  leur  plaisir  et  que>, 
daus  la  dynastie  des  Uohenïollern,  par  l'effet  de  \k  tradition  ou  de 
réiucationi  toi>t  souverain  se  regarde  comme  un  serviteur*  de  Tétat. 
Av\int  de  pénétrer  dane  )e  premier  eerele  de  Fenfer;  Dante  dut  se 
frayer  un  chemin  à  travers  !a  foule  invisible  et  gémissante  dies  indiffé»- 
I  eiiS»  de&  neutre^?,  des  tr^es  àfmeB  qui  vécunent  sans  blâme  et  ssne 
reproeke,  de  ceux  qui  ne  furent  ni  ûd*>ei§  ni  rebeHes,  mais  (jul  furent 
paar  eux-mêmes:  «  Le  del,  nous  dit  le  poètle,  \m  a  chassée  parce 
i]u11b  terniraient  sa  beauté-,  et  ils  ne  sont  pae  dignes  de  Tenfer,  qu'iH 
cuuvoitent,  tant  la  bassesse  de  leur  sort  leur  répugne.  Le  monde  n'a 
pas  gardé  leur  souvenir,  et  la  miséricorde  comme  la  justice  les  dédai- 
gnent. ))  Celui  qui  referait  aujourd  hui  le  voyage  de  Dante  trouverait 
dans  la  foule  de  ces  indiffôrens,  qui  ne  vécurent  que  pour  eux-mêmes, 
plus  d'un  roi  de  France,  d^Espagne  ou  d'Angleterre,  mais  il  aurait 
peine  à  y  découvrir  un  roi  de  Prusse. 


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n 


LE  JMM  JTOÉDÉHIG-iMIICMHE  IV.  ^7 

M.  te  QCflMeiUer  iatime  •Herinvnii  Yi^enec,  jqm  s'est  aof  uîa  ^depuis 
IpnglecDpB  la  jcoo&afice*etdeB  bcjMMB  f^ràoss  de  Al.  jdis  fiismardk,  «^nt 
^àe  iconeaccer  à  la  ntémcôre  du^fcôre  ëliié  et  du  punédécessenr  i»  :rQi  .Guil^ 
jtaotte  use  bratahope  fort  iDléneaiaBte^  let  œtle  inxK^bnf  e  est  «un  éda- 
[taatliéjQMiigjiagiexle  k'piété.desJRruBiiaaB  pourleQr«pa8aè<i1).Il  Be^Uale, 
^jtt'uprôs  leSigraDdiS  é^aemeasiqaeiiious  awaofi  vus.iaprôsJeaicoapsd'iau- 
itece  qiki  oot  fait  de  Ja  Prusse  la  premiôre  puissance «ailkaii^iiiU  OkOfide 
et  l'arbitre  de  la  paixde  l'Europe,  les  vaiai^eurs  d'aujourd'kmi  devraient 
prendce  en  pitié  la  politique  indécise  et  timide  du  roi  »Frâdério*<prail- 
iaume  IV.  Il  n'aoeat  den.  M.  Ranke^^edi  écriTaot  ila  biographie  «de  ce 
souverain*  avait  reoda  hommage  à  ses  nobles  qualités  :  reloge  qu'il 
.eu  faUatt  n'a  pas  paru  suffisant  à  M.  Wagener.  GeicaDseiillQr  û^me^st 
un  lîomiDe  de  grand  mérite,  lort  versé  dans  les  sciences  politiques 
et  eociales  ;  mais  il  est  â*un  (parti  tit  dlune  écote  qui  mêlent  valouitierâ 
là  la  politique  un  peu  de  mysticisme,  et  les  imystiques  ontpour  pdn- 
dpe  que  rien  n'est  plus  agréable  k  Dieu  querla  douleur  voloatai^e,  que 
c'est  pour  les  états  comme  pour  les  indi^ùdus  le'seoretid^sigrajuk  hon- 
lieurs  et  des  grands  succès^  que,  pour  moissonner <da&s  la  joie,  il  faut 
iavoir  semé  dans  les  larmes.  M. »Wageaerest /enueflofeoticonfiraiocu  que 
Fabondanoe  de^ràce  divine  qui  a  été  répandike  «ur  le  m  G«Ulaiime 
lui  a  'été  obtenue  du  ciel  par  les  souCrra«ices  *et  lespésignations  de  «on 
>&ère,  par  les  dégoûts  qu'il  tessuya,  par  les  «croix  qu'il  a  'portées. 

M.  Ranke,  qui  est  toujouns  historien  et  toujours  discret,  6'ôtait  con- 
tenté dédire:  «  Ce  fut  la  destinée  particuiiève  dePrédéric-Guâllaume IV 
que  ses  actions  ont  .eu  de  loifot&ines  ooAs>équeftoe8  sans  lui  prociuter  à 
Jui-môme  aucune  satisfaction  personoetkB.  »  U.  Wagener  en  dit  bien 
•davantage  et  il  en  dit  trop.  Il  affirme  que  ïFrèdéric^uillaume  IV  ne  fut 
pas  seuUsment  le  pWs  émioent  de  tous  ies  iprtnces  de  son  l^mps  par 
les  qualités  de  rinleUigence  ^  du  coeur,  ipar  l'i^tendue  de  sou  savoir, 
par  Toftiginalité  de  «on  esprit,  par  sa  chaleureiise  et  vive  éloqiMoee, 
mais  qu*il  a  toujours  vu  dair  dans  le  rèie  qu'il  joiia)it,>qulls1est  offert 
ÊU  sacriQce,  qu'il  a  étéie  luartyr  de  «a  foi.  «  Ce  ne  sont  pas  les  héfios, 
iMHis  dit  M.'Wagener,  ce  sont  ies  «martyrs  qui  mettent  ^l'histoifa  en 
J>ranle.  u  C'^t  peut-étue  diminuer  i»n  peu  crop  la  part  qui  revient, 
dans  .les  ^véoemens,  aux  ruaés  ipolitiques  oomne  jaiuxgros  thataiUoyufS  ; 
«c'est  oublier  aussi  ique  ta  Prusse  a  produit  des  philosophes iOt  des  géné- 
raux du  premiar  -ordre,  mais  que  c^est  le  pays  du  imonde  où  le  goût 
jdesibumiliations  volontaines<et  du  martyre  est  Je  «moins  xépaadu. 

M.  Wageoer  a  raison  iie  vanter  les  dons  natiipels  dui*oi  Frédéric- 
.Gviiilaume  IV,  son  linstruciion  solide  et  variée,  la  richesse  de-aesjcon- 
naissancea*  JUatoire,  littérature,  beaux-arts,  rien  ne  lui  était  étranger. 

(1)  Die  PoUtik  Priedrich-Wilhelm  IV,  tou  Hermann  Wâgoner,  Wirîdichem  gpéhei- 
JDon  Obev^tafitrnuct-Ratbe.  fierlin,  dsaB. 


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208  RETUE  DES  DEUX  MONDES, 

Un  Anglais  qui  l'avait  approché  affirmait  que  c'était  le  seul  souverain 
qui  eût  pu  gagner  son  pain  comme  professeur.  Ce  n'était  pourtant  pas 
une  chose  à  lui  proposer  ;  il  eût  répondu  comme  un  de  ses  ancêtres  : 
«  Je  me  trouve  mieux  comme  je  suis.  »  Il  faut  reconnaître  aussi  que 
peu  de  princes  furent  plus  humains,  plus  bienveillans,  plus  constans 
dans  leurs  amitiés.  Il  possédait  une  qualité  rare  chez  les  rois  :  il  était 
absolument  sincère  et  souhaitait  qu'on  le  fût  avec  lui.  11  avait  fait  pro- 
mettre au  plus  fidèle  de  ses  conseillers,  le  baron  Senfft  de  Pilsach, 
qu*en  toute  occurrence  il  lui  dirait  la  vérité,  si  désagréable  qu'elle  pût 
être.  M.  Wagener,  qui  a  eu  sous  les  yeux  la  correspondance  du  baron 
avec  son  roi,  nous  assure  que  M.  de  Pilsach  avait  Part  de  s'expliquer 
sur  les  matières  les  plus  délicates  sans  froisser,  sans  chagriner,  sans 
mortifier,  et  il  nous  raconte  à  ce  sujet  qu'un  calife  rêva  une  nuit  que 
toutes  ses  dents  lui  tombaient  de  la  bouche.  Le  premier  interprète 
qu'il  fit  venir  était  un  maladroit,  qui  s'écria  :  «  Malheur  à  toi,  calife  I 
Tous  tes  parens  et  amis  mourront  avant  toi.  »  Il  fut  fouetté  et  chassé. 
Un  second  interprète,  mieux  inspiré,  lui  dit  z  a  Salut  à  loi,  comman- 
deur des  eroyans  I  lu  survivras  à  tous  tes  amis  et  parens.  »  U  avait 
dit  la  même  chose,  et  il  fut  richement  récompensé.  «  Frédéric-Guil- 
laume IV,  ajoute  son  biographe,  désirait  comme  tous  les  HohenzoUern 
qu'on  lui  parlât  avec  une  entière  franchise,  pourvu  qu'on  n'oubliât  pas 
à  qui  on  parlait.  »  Quand  on  lui  manquait,  il  entrait  dans  de  vives 
colères,  mais  il  n'a  jamais  fouetté  personne. 

Le  roi  Frédéric-Guillaume  IV  avait  de  brillantes  qualités,  dont  un 
souverain  peut  se  passer,  mais  nous  nous  permettrons  de  croire,  nous 
qui  ne  sommes  pas  un  mystique,  qu'il  se  fût  mieux  trouvé  d'en  avoir 
moins  et  de  posséder,  en  revanche,  un  peu  de  ce  gros  bon  sens  qui 
épargne  aux  princes  comme  aux  particuliers  bien  des  fautes  et  bien 
des  chagrins.  Le  premier  point  en  toute  chose  est  d'être  maître  de  son 
sujet,  et  dans  l'art  de  régner  il  y  a  une  part  considérable  de  métier. 
.Frédéric-Guillaume  IV  n'était  pas  un  homme  de  métier;  il  était  à  la 
fois  mieux  et  moins  qu'un  roi.  Sa  première  éducation  influa  tou- 
jours sur  son  caractère.  On  lui  avait  donné  pour  gouverneur  le  docteur 
Fr.  Dellbrùck,  qu'on  avait  jugé  le  plus  propre  à  lui  incufquer  «  des 
principes  de  véritable  humanité,  de  morale  pure,  élevée,  de  piété  sin- 
cère et  agissante.  »  Mais  le  ministre  Stein  ne  tarda  pas  à  se  plaindre 
que  cette  éducation  avait  été  fort  incomplète,  que  le  gouverneur  n'avait 
pas  enseigné  au  prince  royal  «  la  discipline  de  la  volonté,  »  qu'il  lui 
avait  appris  beaucoup  de  choses  moins  importantes  que  Thistoire  de 
la  maison  de  Prusse.  Dellbrùck  aurait  pu  répondre  qu'il  avait  fait  de 
son  élève  un  homme  distingué,  poussant  l'honnêteté  jusqu'au  scrupule, 
que  c'était  bien  quelque  chose.  On  lui  en  savait  peu  de  gré,  ce  n'était 
pas  de  cela  qu'il  s'agissait. 
U  n'est  pas  défendu  à  un  roi  de  Prusse  d'avoir  l'esprit  orné,  le  goût 


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LE  ROI  FRÉDéRIG-6UII.LAnMB  IT,  209 

des  lettres»  une  teinture  des  arts  et  des  sciences  :  le  plus  grand  de 
tous  était  un  philosophe  qui  faisait  des  vers  français  et  jouait  de  la 
flûte.  Mais  si  lettré  que  soit  un  roi  de  Prusse,  son  premier  devoir  est 
•d'être  un  soldat»  et  Frédéric-Guillaume  IV,  au  grand  scandale  de  ses 
généraux,  n'était  pas  assez  soldat.  Personne  n'a  jamais  douié  de  son 
courage.  A  Tàge  de  dix-huit  ans,  il  se  distingua  par  son  intrépidité  à 
Gross-Gôrschen,  dans  un  combat  d'avant-poste.  Il  répondit  à  ceux  qui 
1  lui  reprochaient  de  s*étre  trop  exposé  :  «  11  n'importe;  si  une  balle  me 

frappe,  mon  frère  Guillaume  deviendra  prince  royal.  »  Mais  on  l'accusa 
pendant  tout  son  règne  de  s'intéresser  à  certaines  choses  plus  qu'à 
son  armée.  11  s'en  occupait  quand  il  le  fallait,  mais  il  n'en  faisait  pas 
ses  délices  ;  il  avait  beaucoup  d'estime  pour  ses  généraux,  mais  il  ne 
méprisait  personne,  et  un  vrai  roi  de  Prusse  doit  considérer  tout  homme 
qui  n'a  pas  Tépée  au  côté  avec  une  condescendance  où  perce  une  légère 
nuance  de  mépris. 

L'instrument  dont  s'est  servi  le  roi  Guillaume  pour  mener  à  bonne 
fin  ses  étonnantes  campagnes,  c'est  lui-même  qui  l'a  créé.  A  peine 
eut-il  succédé  à  son  frèrer,  la  réforme  militaire  devint  le  premier  de  ses 
seins.  L'armée  dont  il  avait  hérité  était  bonne,  mais  elle  n'était  pas 
suffisante  pour  procurer  aux  ambitions  prussiennes  les  satisfactions 
qu'elles  réclamaient.  Au  surplus,  comme  l'accorde  M.  Wagener,  n'ayant 
jamais  été  employée  au  dehors,  on  y  remarquait  un  peu  d'engourdis- 
sement; on  conservait  des  commandemens  supérieurs  à  des  hommes 
usés  qui  n'avaient  plus  que  la  bonne  volonté,  la  faveur  présidait  quel- 
quefois aux  avancemens,  et  on  attachait  plus  d'importance  à  la  parade 
qu'à  l'éducation  du  soldat,  a  C'était  un  héritage  du  précédent  règne,  où 
souvent  le  père  et  le  ûls  servaient  tous  deux  comme  lieuteDans,oùron 
avait  des  seconds  iieutenans  qui  avaient  accompagné  Tarmée  en  1814 
et  qui  étaient  décorés  de  la  célèbre  médaille  noire  pour  les  non-com- 
battans,  dont  les  Berlinois  disaient  qu'elle  portait  pour  devise  :  a  Tu  ne 
tueras  point.  »  Encore  un  coup,  il  est  permis  à  un  roi  de  Prusse  d'être 
un  soldat  civilisé,  mais  il  est  tenu  d'être  plus  soldat  que  civilisé,  et 
F^rédéric-Guillaume  IV  était  plus  civilisé  que  soldat.  C'est  pourquoi  cet 
homme  honnête  et  distingué  restera  dans  Thistoire  comme  un  Uohen- 
zoUern  d'exception. 

Mais  ce  qui  Tinter essait  encore  plus  que  la  civilisation,  c'étaient  les 
questions  d'église,  et  quoi  qu'en  dise  M.  Wagener,  il  s'abandonna  trop 
à  son  goût.  Uu  prince  peut  être  à  la  fois  très  religieux  et  très  politique; 
malheureusement  Frédéric-Guillaume  IV  était  piétiste  et  même  un 
peu  théologien,  et  les  princes  théologiens  n'ont  jamais  fait  grande 
figure  sur  un  trône  :  l'histoire  d'Angleterre  en  fait  foi.  11  lisait  les  pères, 
•  il  savait  par  cœur  son  Irénée,  il  méditait  sur  les  usages  et  les  pratiques 
de  l'église  primitive,  il  discutait  les  dogmes,  il  avait  approfondi  les 
TOMi  ux.  —  1883.  14 


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210  iBfiTUE  dIfiS  MTO  MONaBS» 

iBystôres  de  l'aucbarisUieL.  U  projetait  d'intrediÙFe  des  réferoieB  dans 
de  culte  {protestant,  qu'il  trouvait  aon  «ans  raison  trop  bavand«  >troj>dis- 
jcoureur  ;  il  rêvait  dVy  faire  une  place  aux  ^rta  et  ,aux  iBjmboles.  M  a 
composé  lutinôme  uoe  liturgie,  de  jaâme  qu'ji  ;a  écrii  ua  traité  anr  le 
4iaa)nat. 

Son  piétisme  et  sa  tiiéologpie  avaient  peu  d'influence  awr  ses  opinions 
en  matière  de  litiérature.  U  interdit  au  grand  sculpteur  qui  a  Xait  la 
statue  équestre  de  Frédéric  11  défaire  figurer  Voliair^  dans  Ic^  bas- 
reliefs  deat  aile  est  ornée;  il  ne  laissait  pas  d'ado) ir^  passionnéoietnt 
le  st^ie  et  i'desprit  de  Voltaire,  ^om  lenoos  de  bonne  source  qu'il  dit  à 
rune  de  ses  nièces  qui  lisait  Aûiaiie  :  a  C'est  fort  bien,  mais  priez  donc 
votre  professeur  de  lire  av«c  vous  Candide;  c'est  le  livre  des  livres.  » 
On  se  représente  l'enalxarras  d«  professeur.  Mais,  dés  qu'il  s'.agi«isait 
des  affaires  de  l'état»  îi  cessait  d'êtr<e  tolérant.  ,11  étaii  arrivé  au  trône 
dans  le  temps  où  la  philosophie  hégélienne  régnait  .en  souveraine, 
dominait  ies  universilés  et  le  ministôr/e  de  l'instruction  publiqAie,  dans 
Je  temps  où  les  théologiens  eux-mêmes  se  piquaient  de  titouver  une 
bible  dans  H^^el  et  JHôgel  dans  la  bible  :  den  Jkgei  zu  bibein  vjod  die 
Bibel  zu  he^gein.  lise  fi.t  un  devoir  d'y  mettr.e  bon  .ordre.  .11  n'adu^etiait 
pas  qu'un  homme  qui  ne  pensaitipas  bien  pût  être  utile  à  son  roi,  qu'un 
bégèlien  pû4  être  vua  fonctionnaire  ûdièle  ou  un  .boin  administrateur. 
Aussi  était-il  drop  exclusif  dans  ;ses  choix,  et  trop  souvent  il  a.ppela  à 
de  graruis  en^lois  des  incapa^bles  qui  pensaient  bien.  Comme  <l!a  dit 
un  tde  ses  ^us  ferv<efis  addmrateurs,  «  il  s'était  doiwé  ipour  iiiôssicm  de 
déployer  da-ns  un  élial:  qui  était  uoe  des  çrajades  puissaQoes  de  l'Eu- 
rope l'étendard  des  étemelles 'vérités  de  la  foi  «t  du  droit  contre  l'es- 
prit.de  dEaensonge  et  de  négaii^m  du  «iéolie«  »  Lui-même  déclarait  que 
sa  isuprème  ambixion  était  d'ètne  m  un  rod  chrétien  dans  un  pa^'s  chré- 
tien, n  «C'étairt  un  »able  désir;  mais  laous  vivons  daos  un  «ièele  où  les 
souverainâ  ske  dolveoit  plus  prétendra  au  :gotti^eraement  des  con- 
•eoienoes. 

Ce  n'est  pas  que  son  piétiesne  le  rendit  iodiffënent  à  la  grandeur  àe 
«on  pays  et  qu'H  n'^eût  aucun  \p)^t  pour  les  •enDr^riscB.  Dés  «a  pkis 
tendre  j<euQease,  sa  uj^e  coufitatatt  ciu'il  avait  unis  ihne  iobuagioartion, 
et  l'imagination  produit  l'inquiétude  de  Tesprit.  Un  iiliustre  intAÎstfe 
^i  ea  avait  lieaucoup,  .a  «déclané  «fue  le'est  la  qualité  maiir^sae  de 
l'homme  d'état  :  u  Ce  n'est  pas  lai'aisQD,  disait-iU  qui.a  asf^iiégé  Troie, 
qui  a  fait  «ortir  les  iurabes  de  leurs  déserts  pour  conquérir  ie  nuiiade, 
qui  a  inspiré  îles  icroisadea,  qui  a  ea^laoté  la  •réMuiutioQ  françaiae. 
L'homme  n'^at  vraiment  gnaud  ique  lojnsqu'Âl  agit  ipar  paission,iil  o*<fit 
irrésistible  que  lorsqu'il  eu  appelle  .à  l'imagination.  «  Mais  leis  .graodies 
imagiaations  soml  un  péril  et  un  fléau  quand  «(^Ues  ne  sont  pias  MC^ra" 
pagnées  ^lœ  génie  qui  eit  rinatiuottdu  possiblût  fit  .euoore  l'ikCttome 


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LE  ROI  ttàÊéBdt^nitLiLOHt  ff .  211 

de  géflier  firi^méttfe  efst-il  socrreot  h  v!ct!me  de  ses  rSves.  Les  ebsmge-' 
mens  qoM  aoooiBplit  daos  )a  carte  du  monde  De*  tnirnent  pas  toujours 
à  MA  proRt;  un  destin  jalout  le  eondamne  à  D^ètre  malgpré  lui  que 
rinsiFaioeot  da  konheur  des  afiitres.  Un  Prussien  ât  la  vievUe  roerhe, 
le  gim^roA  de  Gerlael»,  déflnissah  Napolfroir  h'  :  «t  Un  assez  brave  homme, 
mais  un  sot  personnage  qvi  avait  passé  tonte  sa  vie  à  travailler  pour 
PAâgfteterfe.  »  Heureusemfirt  pour  PrécPéric^Guillaufme  IV,  apnès  avoir 
imaginé,  il  ne  prenait  à  réiéchir,  car  tin  roi  de  Prtrsse,  fût-il  mystiqtie, 
réfléchft  toujours.  Il  songeait  aux  difficultés,  à  Pfnsufflsancer  de  ses 
ressôttrtes,  il  découvrait  (jtie,  pour  gagner  de  beUes  parties,  iï  faut 
merttre  beaucoup  an  |etf,  et  il  renonçait  à  sou  aventure.  Pour  se  con- 
soler do  sa  déoonvemie,  M  se  livrait  k  d'innocentes  fantartsies  qtri  ne 
mettaient  pas  TétaC  en  danger.  H  rêvait  d'établir  des  évêqtres  dans 
régHse  évang<^lique  ëo  Prusse;  ew  attendant  mieux,  il  se  donnait  le 
plaisir  dfen  instuUer  tin  à  Jérusalem. 

Un  mi  <|ui  joint?  à  tme  brillante  imagination,  à  llnqniêtûde  de  Pes- 
prit,  aux  espéraoces  confuses,  Jt  senthnem  vif  des  dîfficuleéaf  et 
beaucoup d'aversîon  pour  les  hasards  est  sujet  à  avoîr  dtt  décousu  dans' 
la  cooëuite.  Il  lâtowne,  U  essaie,  il  entreprend,  il  vort  le  mur  et  il  s'ar-» 
rôle.  L^  roi  ivprochaft  quelquefois  h  ses  mitristres  d'approuver  et  d*^ad- 
mirer  tout  ce  qu'il  leur  disait,  mais  de  ne  rien  faire.  Peut-être  ses 
mitriatrô-î  se  défiaient*ils  d'une  to'onté  quf  n'était  pas  sûre  de  ses 
iendemai  s.  11  se  plaignait  aussi  que  son  beau-frt^e  PKcolas  de  Rus-' 
sie  étak  toujours  Obéi  et  que  le  roi  de  Prusse  l'était  rarement,  à  quoi 
le  général  do  Gtsriach  répondit  un  jotir  :  «  Oui,  Majesté,  cela  tient  à 
ce  qee  les  désirs  de  Tempereur  Nicolas  ont  ced  de  particulier  que 
dans  les  ré^^ion»  inférieures  ils  se  cristallisent  eu  coups  de  bâton.  » 
Cela  était  vrai,  mais  il  Tétaît  aussi  que  Tempereur  Nicolas  savait  net- 
tement ce  qu'il  voulait  et  cfuif  le  voulait  fortement.  Les  ennemis  de 
FrédèriivGuiilaume  IV  prétendaient  qtre  sa  devise  était  :  Ordre»  contre- 
o;dre  et  désordre. 

Il  y  parut  plus  d'une  fois  dans  sa  politique  intérieure,  que  M.  Wage* 
ner  paraît  adïuirer  sans  réserve.  Animé  d*tin:  sincère  amour  du  bren, 
ennemi  de  la  routine,  voyant  de  bon  œil  les  nouveautés  utiles,  il  avait 
le  tort  de  poursuivre  dans  ses  réformes  un  id^al  un  peu  cbimérique, 
sans  ère  douter  que  la  vie  se  soacte  peu  de  nos  programmes.  Le  tour 
particulier  de  ses  croyances,  Fidée  qa*fl  se  faisait  du  rôle  des  souve- 
raiû«  et  de  leurs  droits  qui  dérivent  de  la  volonté  formelle  de  'Bien, 
lui  Inepiraient  une  profonde  borreur  pour  le  libéralisme  ainsi  que  pour 
le  dogine  impie  de  la  souveraineté  du  peuple.  D'autre  part,  il  avait 
'  trop  d'esprit  pour  ne  pas  être  sensible  aux  inconvéniens  et  aux  ridi- 
cules de  la  bureatrcratle  prussienne:  «  Sous  le  précédent  régne, comme 
le  dit  tf.  Wdgeuef,  if  n'y  avait  poifft  de  miûlstére  d^èiat  dans  le  sens 


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m  'yr 


212  REYUE  DES  DEUX   MONDES. 

qu'on  attache  aujourd'hui  à  ce  mot.  Les  ministres  et  les  conseillers  de 
cabinet  étaient  seuls  admis  auprès  du  roi  ;  les  autres,  à  l'exception  des 
ministres  de  la  guerre  et  des  affaires  étrangères,  entraient  rarement 
en  communication  avec  lui.  On  racontait  qu'un  jour,  le  roi  Frédéric- 
Guillaume  m  avait  rencontré  au  Thiergarten  son  ministre  de  l'instruc- 
tion publique,  M.  d'Àltenstein,  qui  l'avait  respectueusement  salué,  et 
qu'il  demanda  à  son  adjudant  comment  s'appelait  ce  vieux  monsieur 
qui  avait  l'air  si  amical.  Naturellement,  il  n'était  jamais  question  d'un 
système  politique  dans  le  ministère  d'état,  et  le  feu  roi  comparait  le 
sien  à  un  attelage  où  la  moitié  des  chevaux  sont  attelés  devant  la  voi- 
ture, l'autre  moitié  derrière.  Gomme  le  ministre  de  Schôn  l'engageait 
à  y  remédier,  il  repartit  :  a  Groyez-vous  que  les  choses  ne  se  soient 
pas  toujours  passées  ainsi  et  qu'il  puisse  jamais  en  être  autrement?  » 
Dès  les  premiers  jours  de  son  règne,  Frédéric-Guillaume  IV  sentit 
qu'il  y  avait  quelque  chose  à  réformer  dans  cette  machine,  que  la 
bureaucratie  est  un  appui  trompeur  pour  un  gouvernement,  qu'un  roi 
ne  doit  pas  seulement  s'entourer  d'un  ministère  homogène  avec  qui  il 
entretient  de  constantes  relations,  mais  qu'il  doit  aussi  se  mettre  en 
rapport  avec  ses  peuples.  Il  détestait  la  monarchie  représentative  telle 
qu'on  la  pratique,  et  cependant  il  éprouvait  le  besoin  de  donner  à  la 
Prusse  une  représenution  nationale.  Il  désirait  que,  par  intervalles, 
en  temps  opportun,  une  délégation  des  diètes  provinciales  s'assemblât 
à  Berlin  pour  s'entretenir  avec  lui  des  vœux  et  des  doléances  de  ses 
sujets,  pour  entendre  ses  communications,  pour  approuver  les  nou- 
veaux impôts.  Il  comprenait  le  régime  représentatif  comme  un  sys- 
tème de  procédés  aimables,  d'entente  courtoise  entre  un  souverain 
très  bienveillant  et  un  peuple  très  respectueux,  pourvu  que  le  souve- 
rain eût  toujours  le  dernier  mot.  Il  se  considérait  comme  un  bon  père 
de  famille  qui,  pour  faire  honneur  à  ses  enfans  devenus  grands,  con- 
sent quelquefois  à  discuter  avec  eux  et  à  leur  soumettre  ses  raisons,  à 
la  condition  qu'il  les  trouveront  toujours  bonnes.  Pour  employer  son 
mot,  il  voulait  être  a  un  roi  libre  dans  un  pays  libre.  »  Geux  qui  sont 
curieux  de  savoir  comment  la  France  eût  été  gouvernée  si  le  prince 
qui  vient  de  mourir  dans  l'exil  avait  régné  pourront  s'en  faire  une 
juste  idée  en  étudiant  le  règne  et  la  politique  de  Frédéric-Guillaume  IV. 
Le  comte  do  Ghambord,  lui  aussi,  voulait  être  un  roi  chrétien  dans 
un  pays  chrétien  et  un  roi  libre  dans  un  pays  libre.  Ges  deux  hommes, 
aussi  généreux  et  aussi  chimériques  l'un  que  l'autre,  se  ressemblaient 
par  bien  des  côtés.  Mais  l'un  se  sentait  impossible,  l'autre  se  flatta 
longtemps  de  faire  entendre  raison  à  son  peuple.  Il  ne  fut  dégrisé  de 
sa  chimère  que  par  la  révolution  de  1848,  qui  le  contraignit  d'accor- 
der à  la  Prusse  «  une  de  ces  satanées  petites  constitutions,  comme  les 
appelait  le  roi  Léopold  I*',  lesquelles  gênent  beaucoup  les  souverains.  » 


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LE  ROI  FRÉDÉRIC-GUILLAUME  IT.  218 

Quand  cette  suprême  concession  lui  fut  arrachée,  Frédéric-Guillaume  IV 
en  sentit  moins  la  gêne  que  Phumiliation.  C'était  un  attentat  au  droit 
divin,  et  sa  théologie  en  fut  révoltée  jusque  dans  le  fond  de  ses 
entrailles. 

II  n'a  pas  été  plus  heureux  dans  sa  politique  étrangère.  La  malice  du 
sort  le  traversa  dans  ses  tentatives,  et  la  timidité  de  ses  conseils  lui 
attira  des  mortifications  qu'il  ressentit  vivement.  Il  souffrait  de  la 
situation  subalterne  de  la  Prusse  dans  la  confédération  germanique, 
il  aurait  voulu  obliger  l'Autriche  à  compter  avec  lui.  Il  se  trouvait  à 
ce  sujet  en  parfaite  harmonie  de  sentimens  avec  le  ministre  le  plus 
remarquable  qu'il  ait  eu,  le  général  de  Radowitz»  homme  de  cœur, 
d'esprit  et  d*action,  ne  redoutant  pas  les  responsabilités,  capable  d'en- 
treprendre, mais  ignorant  l'art  de  préparer  les  entreprises.  Peu  s'en 
fallut  qu*il  ne  fût  entraîné  par  lui  à  la  guerre  avec  l'Autriche.  On 
raconte  que,  dans  une  délibération  des  ministres,  M.  de  Radowitz  ter- 
mina son  discours  par  ces  mots  :  «  Majesté,  nous  voilà  comme  César 
au  bord  du  Rubicon;  il  faut  le  passer.  —  Et  vous,  qu'en  pensez-vous? 
demanda  le. roi  au  général  Rauch,  revenu  depuis  peu  de  Saint-Péters- 
bourg. —  Majesté,  répondit  celui-ci,  je  ne  connais  pas  ce  drôle  qvi 
s'appelle  César,  et  je  ne  sais  pas  non  plus  ce  que  c'est  que  le  Rubicon. 
Mais  je  sais  que  pour  peu  que  César  fût  un  homme  intelligent,  il  ne 
vous  conseillerait  pas  de  faire  ce  que  vous  propose  M.  de  Radowitz.  » 
Le  roi  se  mit  à  rire,  et  bientôt  après  M.  de  Radov^itz  résignait  ses 
fonctions.  Fiéde'ric-Guillaume  IV  n'était  pas  de  ces  hommes  qui  pas- 
sent le  Rubicon;  mais  il  faut  lui  rendre  ce  témoignage  que  ses  scru- 
pules le  retenaient  sur  la  rive  encore  plus  que  ses  inquiétudes.  Il 
n'admettait  pas  que  les  souverains  n'eussent  de  principes  que  lorsqu'il 
est  de  leur  intérêt  d'en  avoir.  Ce  juste  voulait  être  sûr  de  son  droit. 
Quel  que  fût  son  désir  de  s'agrandir  en  Allemagne,  les  artifices,  les 
manœuvres,  les  moyens  louches  lui  répugnaient.  11  n'eût  jamais  con- 
senti à  coqueter  avec  la  révolution,  à  faire  alliance  avec  des  idées  et 
âe3  principes  que  réprouvait  sa  conscience  de  roi  et  de  chrétien. 

Les  Pi;us8iens  auraient  mauvaise  grâce  à  lui  reprocher  ses  tergiver- 
sations et  ce  qu'on  a  appelé  ses  reculades;  elles  ont  sauvé  l'avenir  de 
la  Prusse.  Au  mois  d'avril  18^9,  le  parlement  de  Francfort  lui  avait 
offert  la  couronne  impériale,  il  la  refusa.  C'était  un  acte  d'honnête 
homme  et  de  sage.  Sa  religion  et  son  honneur  l'enchaînaient  ;  il  se  faisait 
un  scrupule  de  se  passer  du  consentement  des  princes  allemands,  dont 
les  droits  lui  étaient  sacrés.  11  savait  du  reste  qu'un  roi  de  Prusse  ne 
pouvait  devenir  empereur  d'Allemagne  qu'après  une  guerre  heureuse, 
que  le  vote  d'une  assemblée  ne  suflisait  pas  et  qu'ainsi  qu'il  le  disait, 
ùù  offre  souvent  ce  qu'on  ne  peut  pas  donner.  Il  savait  aussi  que  les 
dons  de  la  révolution  ne  sont  pas  gratuits,  qu'il  deviendrait  avant  peu 
le  serviteur  ou  l'ennemi  de  ceux  qui  l'auraient  couronné.  U  savait  sur- 


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214  ABYUI  DES  tfeXS\  MON0ES. 

tout  qtt'ofi^  teHe  iventur»  convenaiît  peu  à  sera  caFaclénSi  €rt  il  dit  aux 
délégués  du  parlemeot  :  u  9t  fêtais  Ffé^Mrlc  Ih  f ^(ccepterarid  peul-dlm; 
maii^  je  ne  me  prêter»  jamtfis  à  jouer  uû  fà\&  pour  lequel  je  ne  Btfe 
sens  aucune  vocation.  » 

A^  quelque  temps  de  là^  pourserdédcMumagep  4e  sou  refus,  M  essaya 
de  créer  dans  \e  nofi  dé^  PAIIemagne  une  uniou  d*états  àom  la  Prusse 
aurait  eu  Pliëgèmoaie.  L'ilutri^hè,  remise  de  ses  malheurs  et  couduitu 
par  UD  bo«ime  cfd  aims^t  k  parler  baut,  ie  somma  de  renoncer  à  soo 
projet.  U  fdt  tenté  de  relever  le  gunt;  mais^,  après  de  inolm»  eotn4!>at8 
iuiémurs,  il  entra  en  composition,  il  fit  amende  henarablf;,  il  envoya 
son  aviûistre  h  Oimtu  essuyer  les  bameurs  du  prioce  de  Sclr«rarzeu^ 
bergr  et,  à  esoap  sôr,  cette  coupe  tuî  fut  amére.  Une  lois  emrore,  H  atak 
sauvé  revenir^  «  On  paraît  aveir  oublié,  dit  à  ce  propos  M.  Wag'^ner , 
qu'en  1805^  quoique  nous  eussions  achevé  la  réorganisation  de  notre 
armée^  nous  avons  couru  de  grands  risques  et  joué  notre  va*t»ut  en 
Allettagne;  que  le  roi  Guillaume  a  eu  besoin  de  tout  scm  courage  et 
de  tout  lé  talent  de  ses^  généraux  pour  nous  mener  à  ta  victoire,  et 
que,  malgré  tout  cela,  nous  aurions  succombé  si  PbaMYeté  supérieure 
de  lliomuie  qai  dirigeait  ttos  affaires  étrangères  n'avait  sa  nous  asau* 
rer  la  neutralité  de  la  France  et  de  la  Russie,  n 

Enfin  on  a  reproché  à  Préd*ério-GuiUaume  IV  lefr  allures  indécises 
et  louvoyaniee  de  sa  politique  durant  toute  la  guerre  de  Cri^née.  Sa 
situation  était  fort  embarrassante.  Il  était  en  butte  aux  obsessions  des 
puissances  occidentales  et  de  l'Autriche,  qtri  mettaient  tout  en  œuvre 
pour  le  faire  sortir  de  sa  neutralité.  Il  était  décidé  à  rester  neutre, 
mais  il  aurait  voulu  ne  chagriner  et  ne  blesser  pereonne.  Quoiqu'il 
n'eût  pas  toujours  à  se  louer  des  procédés  de  son  beau-frère,  les  fiens 
de  famille,  une  vieille  amitté,  les  souvenirs  de  la  sainte  alliance  ne  lui 
permettaient  pas  de  s'unir  aux  ennemis  de  l'empereur  Ntcolas.  Il 
éproifviiit  d'ailleurs  une  insurmontable  répugnance  à  entrer  en  liaison 
avec  Napoléon  III,  en  q\\  il  croyait  vw  la  révolution  couronnée.  I!  ïui 
en  avait  coûté  plus  qu'à  tout  autre  souverata  de  reconnaître  ce  par- 
venu. Il  prévoyait  que,  dans  Tintérét  de  sa  dynastie,  Théritrier  du 
grand  empereur  chercherait  des  aventures  au  dehors,  sans  prévoir 
toutefois  que  ses  entreprises  toarmeraieut  à  notre  pêne,  et  que,  si 
Toflcle  avait  travaillé  poor  ^Angleterre,  le  neveu  travaillerait  pour  la: 
grandeur  de  la  Prusse*.  C*=!tte  expérience  que  nous  avons  pa^ée  cher 
nou^a  rendu^i  circonspects.  Mais  que  sert  la  sagesse?  Si  correcte  que 
soit  notre  conduite,  on  nous  précède  noires  intentions,  on  nous  accuse 
de  tmublerla  paix  du  monte,  on  nous  adresse  d'insolentes  mercu- 
riales sur  ce  ton  d'huissier  rogue  tft  malappris  qui  est  propre  aux 
feuilles  officieuses  de  fierliu  : 


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LB  £01  FRÉDEaiG-GDILLAUHE  IV.  215 

Ta  la  troubles,  reprit  oette  bote  ccaelle^ 
Et  Je  sais  qae  de  moi  tn  médis  l'an  pa^sé^. 

Ce  qui  aurait  pu  entraîner  Prédéric-Ouînaume  IV  à  prendre  parti 
pour  les  puissances  occidentales,  c'était  son  penchant  pour  l'Angle- 
terre et  la  confiance  que  lui  inspirait  son  ambassadeur  à  Londres, 
Kl.  de  Bunsen,  qu'il  avait  en  grande  amitié.  Un  instant,  îl  parut 
ébranlé;  les  averlissemens  pressaus  du  baron  Senfft  de  Pilsach  le  ren- 
dirent à  lui-môme.  Comme  M.  de  Bismarclc,  qui  représentait  alors  la 
Prusse  à  la  diète  de  Francfort,  M.  de  Pilsach  estimait  que  son  roi  ferait 
une  faute  irréparable  en  se  brouillant  avec  la  "Russie.  Il  lui  proposa 
d'appeler  M.  de  Bismarck  dans  ses  conseils,  de  le  charger  du  porte- 
feuille des  affaires  étrangères.  C'était  trop  lui  demander;  il  se  défiait 
des  pilotes  audacieux  qui  vont  chercher  au  large  les  grands  vents;  il 
aimait  à  naviguer  de  cap  en  cap,  sans  perdre  de  vue  la  côte,  ses  baies 
et  ses  mouillages.  Cependant  on  travaillait  beaucoup  derrière  M;  son 
président  du  conseil,^,  de  Manteuffel,  ainsi  que  M.  de  Bunsen,  avaient 
déjà  abandonné  la  neutralité.  M.  Wagener  croit  pouvoir  inférer  des 
documens  inédits  qui  lui  ont  été  confiés  que  ce  fut  M.  de  Pilsadi  cpii 
traversa  cette  intrigue.  Au  surplus,  les  procédés  cavaliers  du  'Cabinet 
anglais,  qui  semblait  user  de  lui  comme  de  son  bien,  indisposèrent 
le  roi,  et,  ce  qui  peint  bien  son  caractère,  des  propositions  d'agrandis- 
sement qui  lui  furent  faites  de  Londres  et  lui  parurent  blessantes  pour 
sa  probité  le  confirmèrent  dans  sa  résolution  de  rester  neutre.  Far 
iiauteur  de  sentimens,  ce  roi  de  Prusse  dédaignait  la  politique  de  pour- 
1)oire,  comme  il  méprisait  les  maquignons  et  le  maquignonnage.  Cette 
fois  encore,  ses  scrupules  le  servirent  bien.  L'Autriche,  qui  s'était 
beaucoup  remuée,  se  vit  frustrée  de  ses  espérances,  et,  quelques 
années  après,  les  rancunes  du  cabinet  de  Saiot-Péterbbourg  la  mettant 
à  la  discrétion  de  la  Trance,  elle  perdait  ses  possessions  italiennes.  La 
Prus^e  avait  joué  un  rt>le  Tort  modeste  et  peu  brillant  qui  lui  avait 
attiré  beaucoup  d'ennofts,  beaucoup  d^épîgraoimes,  beaucoup  de  quèli- 
bets  et  la  dédaigneuse  pitié  de  plus  d'une  grande  puissance.  10ais  elle 
s'éiat  conservé  famitié  de  la  Russie,  et  les  avantages  qiî'élle  en  a 
retirés  ont  dépassé  son  attei.te.  Cette  liistoire  prouve  que  la  modesfie 
e^l  quelquefrns  trae  vertu  de  gros  rapport. 

Ce  que  les  royalistes  prussiens  ont  eu  le  plus  de  peine  à  pardonner 
au  roi  Frédéric-Guillaume  IV,  ce  fut  la  faiblesse  de  ses  résolutions,  Thu- 
milité  de  son  attitude  dans  la  grande  crise  qu'il  traversa  au  mois  de 
mars  1848.  II  avait  cru  que  les  barricades  et  les  émeutes  étaient  une 
invention  française  qui  ne  pouvait  s'acclimater  sur  les  bords  de  la 
Sprée;  il  ^vait  défié  la  rèvoluiion  de  pénétrer  jamais  dans  ses  états.  Il 
était  à  Potsdam  ;  Il  en  partit  un  matin  en  disant  :  «  11  faut  que  faille  à 


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216  aSTUE  DES  DEUX  MONDES. 

Berlin,  autrement  on  m'y  ferait  quelques  sottises.  »  Les  sottises  forent 
faites,  et  tout  à  coup  on  ne  le  reconnut  plus,  il  ne  fut  plus  lui- môme. 
Il  pactisa  avec  Témeute,  il  consentit  à  éloigner  de  la  capitale  ses 
troupes  presque  victorieuses.  Une  suprême  humiliation  lui  était  réser- 
yëe.  On  apporta  jusque  dans  son  palais  des  cadavres  d*insurgés,  et  la 
révolution  lui  dit  :  «  Salue  tes  victimes  !»  A  la  clarté  des  flambeaux, 
tête  nue,  le  visage  blême,  sa  majesté  royale  les  salua. 

Aucun  souverain  n'a  cru  plus  fermement  que  Frédéric-Guillaume  IV 
au  principe  de  la  légitimité,  au  mystère  du  droit  divin.  Une  telle 
croyance  est  dans  les  temps  heureux  une  source  d'espérance  et  de 
force.  On  se  sent  au-dessus  delà  fortune  et  des  hommes;  n'est-on  pas 
le  délégué  de  celui  qui  peut  tout,  l'interprète  et  l'exécuteur  de  ses 
volontés  ?  Mais  le  jour  où  cette  providence  par  ticulière  dont  on  se  croyait 
assuré  se  retire  dans  son  nuage  et  prive  ses  élus  de  sa  bienheureuse 
compagnie,  leur  effarement  ne  sait  plus  à  quoi  se  prendre.  Ils  s'étaient 
imaginé  que  Dieu  se  révèle  non-seulement  dans  les  principes,  mais 
dans  les  événemens.  Quand  les  événemens  semblent  condamner  les 
principes,  tout  s*écroule,  tout  disparait,  et  il  ne  reste  plus  qu'à  s'en- 
velopper dans  son  manteau,  à  se  résigner  à  son  destin,  sans  essayer 
de  le  conjurer  par  les  petits  moyens  de  la  sagesse  vulgaire  et  par  l'as- 
sistance des  petits  hommes  qui  les  proposent. 

Shakspeare,  dont  le  prodigieux  génie  avait  tout  vu,  tout  compris, 
tout  deviné,  raconte  dans  un  de  ses  drames  historiques  la  défaillance 
soudaine  d'un  courage  de  roi  qui  se  croyait  l'élu  de  la  Providence  et 
que  le  malheur  détrompe.  Quand  Richard  II  apprend  que  son  rebelle 
cousin  ose  attenter  à  sa  couronne,  il  refuse  de  croire  au  danger» 
il  raille  les  inquiétu  !es  de  ses  amis.  Il  leur  rappelle  «  que  toute  l'eau 
de  la  mer  orageuse  et  mugissante  ne  peut  effacer  Thuile  sainte  sur  le 
front  d'un  roi  consacré,  que  le  souffle  des  hommes  ne  peut  renverser 
le  député  élu  par  le  Seigneur,  qu'à  chaque  soldat  de  Bolingbroke  Dieu 
opposera  en  faveur  de  son  Richard  un  des  anges  glorieux  qu'il  tient  à 
sa  solde  céleste.  »  Mais  à  peine  a-t-il  appris  les  premiers  succès  de  la 
rébellion,  la  déroute  des  Gallois,  la  défection  de  quelques-uns  de  ses 
gouverneurs,  sa  superbe  assurance  fait  place  au  plus  morne  désespoir. 
Il  ne  veut  écouter  ni  consolations  ni  conseils,  il  exige  que  ses  courti- 
sans ne  lui  parlent  plus  que  de  tombeaux  et  d'épitaphes,  qu'ils  s*as- 
soient  avec  lui  dans  la  poussière  du  chemin  pour  lui  raconter  des 
histoires  de  rois  morts,  de  ceux  qui  périrent  à  la  guerre,  de  ceux  qui 
furent  dépo  es,  de  ceux  que  leur  femme  empoisonna,  de  ceux  qu'on 
assassina  dans  leur  sommeil  :  «  Couvrez-vous,  s'écriait-il,  et  n'insultez 
plus  par  rirooie  de  vos  respects  l'être  de  chair  et  de  sang  que  je  suis. 
Oubliez  les  vaines  cérémonies  de  l'étiquette,  car  vous  n'avez  fait  tout 
ce  temps  que  vous  abuser  sur  moi.  Je  vis  de  pain  comme  vous,  je  sens 


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i 


I£  ROI  FREDERIC-GCILLAUMB  IV.  217 

le  besoin  comme  vous,  et  comme  vous,  je  suis  sensible  au  chagrin  ; 
comme  vous  je  ne  puis  me  passer  d'amis.  Sujet  à  tant  de  nécessités, 
comment  pouvez-vous  me  dire  que  je  suis  un  roi?  » 

...  Sabjected  thas, 
How  can yoa  8*7  to  me,  I  am  *  King? 

Ce  qui  racheta  la  défaillance  de  Frédéric-Guillaume  IV,  ce  fut  sa 
conduite  après  la  victoire.  Quand  son  armée  fut  rentrée  à  Berlin,  qu'il 
se  sentit  raffermi  sur  son  trône  et  maître  de  ses  résolutions,  il  demeura 
fidèle  aux  engagemeos  qu'on  lui  avait  fait  prendre  dans  ses  détresses. 
En  vain  d'insinuans  casuistes  cherchaient-ils  à  lui  persuader  qu'il  avait 
cédé  à  la  force,  que  des  promesses  arrachées  par  la  violence  n'enga- 
gent pas  un  roi,  que  Dieu  lui-même  le  déliait  de  sa  parole.  Il  avait 
promis  une  constitution,  il  la  donna.  Il  n'admettait  pas  qu*il  y  eût  deux 
morales,  l'une  pour  les  particuliers,  l'autre  pour  les  rois.  Jadis  un 
ministre  prussien,  M.  de  Thiele,  disait  au  pasteur  Gossner,  célèbre 
par  la  franchise  un  peu  rude  de  son  langage,  qu'un  homme  d  état  était 
obligé  quelquefois  de  prendre  avec  sa  conscience  des  libertés  qu'il  ne 
prendrait  pas  comme  homme  privé  :  «  Eh  bien  I  repartit  le  pasteur, 
si  jamais  le  diable  emport^  le  ministre  de  Thiele,  que  pourra-t-il 
bien  advenir  de  M.  de  Thiéfè  7  »  Frédéric-Guillaume  IV  était  de  l'avis 
du  pasteur  Gossner.  Au«^  ne  ût-il  jamais  d'affaires  avec  le  diable,  bien 
que  le  diable  lui  en  m  proposé  quelques-unes. 

Nous  ne  dirons  pas  avec  M.  Wagener  que  cet  estimable  et  singulier 
souverain  fut  le  martyr  de  sa  foi  et  que  ses  souffrances  volontaires  ont 
mérité  à  son  successeur,  par  une  juste  rétribution,  les  prospérités  dont 
il  jouit.  11  jést  plus  vrai  de  dire  que  ses  qualités  et  ses  vertus  autant 
que  ses  défauts  le  prédestinaient  aux  déceptions  et  aux  chagrins.  S'il 
n*a  pas /été  un  martyr,  il  a  été  un  homme  de  bien  et  un  honnête 
homme/dans  toute  la  force  du  terme.  Les  rois  de  son  espèce  n'agran- 
dissent pas  leurs  états  par  des  conquêtes,  mais  ils  rendent  respectable 
rinst/tution  de  la  royauté,  que  les  conquérans  ont  souvent  compromise, 
^^^les  intervalles  de  la  maladie  aussi  longue  que  cruelle  qui  lui  6ta 
l^^aison  avant  de  lui  ôter  la  vie,  il  pouvait  se  dire  à  lui-même  :  «  Je 
is  resté  pur  de  toute  fraude,  je  n'ai  jamais  ni  trompé  ni  dépos- 
dè  personne.  J'ai  respecté  les  droits  des  autres  comme  j'entendais 
l'on  respectât  les  miens.  Je  n'ai  jamais  recherché  1  amitié  d'un  sou- 
:'  veraiu  que  je  n'estimais  pas  pour  tramer  sa  perte  après  m'être  servi 
V  de  lui.  On  ne  peut  me  reprocher  d'avoir  joué  avec  ma  conscience  et 
i  sacrifié  mes  principes  à  mes  intérêts.  »  Est-il  beaucoup  de  rois  chré- 
'  tiens  qui  puissent  se  rendre  un  tel  témoignage  ? 

'^  G.  Valbekt. 


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LA 


GUERRE    MARITIME 


ET   LB 


DROIT  DE  PROPRIÉTÉ 


\ 

De  IçL  Pro^riéU  privée  ennemia  tous  pavillon  ennemt^  par  IkL  ClàM;l©i  de  Boeci, 
Paris,  1882}  A.  Durand  et  Pedone-Lauriel. 

La  propriété  privée  ennemie  doit-elte  être  inviolable  sur  mer  1 
sar  terre?  Parmi  le»  questions  de  droit  interoational  qxrn  débatte 
pabUdsxes  coQtemporaias,  aucune  autre  n'iatéresse  à  u-a  plus 
degré  les  peuples  civilisés.  C'e>t  pourquoi  ce  livre  mérite  q.u*( 
signale.  Non-seulement  M.  Ch.  de  Boeck  a  lu,  relu,  médité,  aua 
comparé  tout  ce  qui  s'est  dit  ou  écrit  sur  ce  sujet  ;  maïs,  après  i 
recaeiili  tous  les  témoignages,  il  les  juge.  A  son  tonr^  il  interroge  la^ 
philèsophie,  Péconomie  politique,  l'histoif'e  et,  par  une  série  de  déduc- 
lion»  qui  lui  sont  propres^  arrive  à  la  solution  du  prol>lèaie* 

La  pratique  actuelle  est  absolunoient  dèfactuense.  Le  congés  de 
Paris  a  sans  doute,  en  1856,  promulgué  cette  règle  internationale  : 
K  Le  pavillon  neutre  couvre  la  mircbandifle  ennemie;  à  l'exception  de 
la  contrebande  de  guerre.  »  Niais  il  ne  «'agit  là  que  de  la  marchandise 
naviguant  sous  puvillon  neutre. 

En  principe,  la  propriété  privée  ennemie  à  la  mer,  —  soit  le  navire, 


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lA  PROPRIÉTÉ  mwét  SBINIMIE  9diOS  tE  PàVILION   ENNEMI.        ^^9 

loit  la  icargaisoD  qu'il  ponte,  ^  «fit  maiière  à  saisie  et  i  ooiofisisatton. 
Bluntschli,  sans  doute,  a  pu  dû»  que  «  la  Jogique  du  dévi^loj^ement 
bi$toriqii£  (tait  forciiMnt  ameMr  à  retioiHïaiim  rioiriolabiUi^  de  la 
propriété  privée  eopenie  «ur  mer,  comme  lelte  est  déjd  recoiinui»  aur 
ierre,  »  e4«  j:u)U3  nous  plaUoQsè  h  om^Uh^t,  âel  est  ie  wouveaieDi  de 
Toipjimû  publique  depuis  «o  lât^mi^iècle  q«e  otfile  prôvisian  o'a  den 
de  d^aisofiiubJe.  i.e  préaidefit  Pi^erce,  dans  aoa  message  du  h  dé- 
cembiie  l&Wi,  eo  aa>aDoiçaQt  i  PËnrope  que  lee  ÉDats-^Uftie  m  reBOtee- 
raient  pas  à  ^'«emploi  dtê  ccHwipefit  sajûutait  ^ue,  ù  les  principeles 
ipuff6a»Qceede  l'Europe  s'aecordaleot  à  pfopœer  mmsùB  priacipe  de  droit 
intieraatioQal  Fioviolabililé  de  te  propiiélé  peittiediiôre  sur  rOeéaa.  il 
était  pr6i  à  ae  rencontrer  avec  «ellea  et  sur  ce  lar^e  terr«ki,  »>  ei  la  célèbre 
note  de  M.  Marcy  (28  juiikit  1856)  ceproduisait  fe -syaitènie  du  message. 
Du  peu  pins  tas-d,  le  mvàUnd  des  aHakee  étrangères  du  BrèeiJ,  dauB^Bie 
note  diploiDaiique  du  16  mars  1858,  eaprimait  le  wœn  que  les  puiaaaaoes 
eignaiaires  du  traiié  de  Paris,  pour  compléter  leur  teuvre  de  juaiice 
et  de  dvilisatftM,  misseat  toute  propriété  particulière  iuofTaBaiye,  sans 
«Kûeption  des  na virée  iiiarchaBols,«eoufi  la  protceiioa  du  droit  oiajiiiHQe, 
à  l'abri  des  attaques  des  cnoieeBPs  de  guerre,  m  Bteotôt,  «u  Angleterre 
mèH>e,  beaucoup  ide  gens  oooifliencôreot  à  tf0i»ver  que  ks  États-Unis 
avaient  :ru  dair  eit  bien  iaifionné:à  Ja  péti*ion  cJea  négocians  xle  Uvier- 
pool,  irifitol,  Manobester,  Leeds,  UuU,  Belfast,  Giocester  aucoèdèrent, 
^B  mare  1862,  La  motioa  An  député  UorsfaU  ;  em  fé\u^r  l^ôô,  la  ràso- 
liLtion  des  déiépiés  «des  tbambres  de  eommerce  anglaisée;  en  mars 
1866,  la  nouvelle  moiiion  du  député  €regory,  qui  r éeUnaient  Taboli- 
tioQ  du  drotl  de  prise.  Vers  la  même  époque  Ji^i  ymn  1865),  l'Italie 
avaii  inscrit  dans  ^ioq  «  coée  de  la  marioe  marchande  >»  FinvioUbilitè 
de  la  ppopriéié  privée  ennemie  sous  pavillon  enaemL  Pendent  la 
guerre  de  1866,  elle  n*eut  qu^à  exécuter  eeUe  pnescripiéon  de  son  droit 
public  interne  pour  répondre  à  l*ifiitiat'»ve  de  rAntrtche  et  de  la  ftiusee, 
qui  renonçaient  formellement  à  leur  droit  d'amener  et  de  saisir  ies 
navires  imafcbands.  Mais,  au  demeurant,  la  conveniion  de  1666  est 
unique,  et  M.  de  Boeck,  tout  en  déclarant  «  qu'elle  ne  peut  manquer 
d'exercer  une  heureuse  tnAueDce,  «  est  forcé  de  reoonnattre  ^e  «  le 
précédent  aur<iii  plists  d'autorité  ei  les  trois  puissances  engagées  dans 
cette  guerre  avaient  été  trois  grandes  puissances  -uiarittme&.  »  La 
France  refusa  d^abandoucief  l'ancieene  ]»ratique  en  1870;  un  miembre 
du  cabinet  britannique  s'en  Ht  T^ologiste  ardent,  en  1j877,  à  la 
Cambre  des  communes.  <)uoi  que  puisse  esp^^rer  le  jeune  <et  savant 
publieisie  a  de  Pactivité  dévorante  et -de  l'élan  «k  la  pensée  conCeaa- 
poraiae,  ■»  la  réforme  n'est  pas  faite,  «elle  est  à  faire. 

Mais  s'il  existe  au-dessus  du  droit  des  gens  eonventioBnel  im  droit 
des  gensadéid,  dont  se  rapprochent  incessamment  les  dations  ci<vili- 


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220  BEYCE  DES  DEUX  MONDES. 

séeSf  que  de  motifs  pour  la  faire  I  Jamais  le  succès  n'eût  été  plus 
assuré*  s'il  suffisait  d'avoir  raison  pour  gagner  sa  cause. 

La  guerre,  sur  mer  comme  sur  terre,  est  une  relation  d'état  à  état« 
non  d'individu  à  individu  ou  d'état  à  individu.  Elle  n'éteint  donc  pas 
les  droits  privés,  et  les  états  belligérans  ne  peuvent  s'attaquer  direc- 
tement ou  principalement  aux  particuliers.  Dès  lors,  si  le  champ  ou 
la  maison  d'un  particulier  n'est  pr.s  saisissable  et  sujet  à  confiscation 
dans  la  guerre  continentale,  pourquoi  son  navire  et  ses  marchandises 
sont-ils  de  bonne  prise  dans  la  guerre  maritime  ?  On  répond,  il  est 
vrai,  que  le  raisonnement  pèche  par  la  base,  parce  que  les  propriétés 
privées  ne  sont  pas  respectées  dans  les  guerres  continentales,  où  le 
belligérant,  sans  violer  le  droit  des  gens,  lève  des  contributions  qui 
ne  sont  que  le  rachat  du  pillage,  et  opère  des  réquisitions  qui  ne 
sont  qu'une  mise  en  coupe  réglée  de  la  propriété  privée.  Mais  le  belli- 
gérant qui  lève  des  contributions  sur  un  territoire  agit  en  vertu  d'un 
droit  de  souveraineté  que  l'occupation  lui  a  momentanément  conféré; 
la  réquisition,  par  cela  seul  qu'elle  se  restreint  aux  besoins  de  Toccn- 
pant,  diffère  également  de  la  capture,  destinée  à  ruiner  l'ennemi, 
non  à  subvenir  aux  nécessités  du  capteur.  Donc  l'anomalie  subsiste, 
et  l'on  est  réduit  à  soutenir  qu'il  ne  suffît  pas,  pour  mener  à  bonne  fin 
une  guerre  maritime,  c'est-à-dire  pour  terrasser  un  belligérant  qui  se 
bat  sur  mer,  de  détruire  sa  flotte  de  guerre,  mais  qu'il  est  indispen- 
table  de  tarir  ses  revenus  et  d'anéantir  son  commerce  en  écrasant  sa 
marine  marchande.  Les  annales  des  guerres  contemporaines  donnent 
à  cette  proposition  le  plus  éclatant  démenti  :  c'est  ainsi  que,  dans  la 
guerre  franco-allemande  de  1870,  nos  croiseurs  n'ont  pas  capturé 
plus  de  soixante-quinze  navires  de  commerce,  évalués  par  les  arma- 
teurs allemands  à  17  millions  1/2,  cargaisons  comprises,  mais  ne 
valant  pas,  en  vérité,  plus  de  6  millions.  Il  n'y  avait  pas  là,  sans  nul 
doute,  de  quoi  désespérer  la  Prusse,  et  jamais  l'événement  n'avait 
mieux  justifié  la  première  opinion  de  lord  Palmerston,  c<rlle  qu'il 
exprima  dans  son  discours  à  la  chambre  de  commerce  de  Liverpool  : 
«  Nous  ne  trouvons  nulle  part  qu'un  pays  ait  été  vaincu  par  les  pertes 
privées  qu'ont  éprouvées  individuellement  ses  citoyens.  » 

Personne  n'a  découvert,  jusqu'à  ce  jour,  un  argument  plausible  pour 
justifier  la  saisie  sur  mer  d'une  cargaison  quelconque  autre  que  la 
contrebande  de  guerre.  Quant  aux  navires  privés,  on  a  tenté  d'en  légi- 
timer la  confiscation  en  établissant  que  la  marine  marchande,  soit 
dans  son  personnel,  soit  dans  son  matériel,  est  un  mo^en  de  puis- 
sance navale  toujours  prêt  à  se  transformer  en  instrument  de  guerre  ; 
elle  serait  à  la  marine  militaire,  s'il  faut  en  croire  quelques  publi- 
cistes,  ce  que  la  réserve  est  à  l'armée  active  C'e4  une  grande  exagé- 
ration. Le  Journal  des  Débats  du  28  novembre  1881  nous  apprenait  que 


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LA  PROPRIÉTÉ  PRIVÉE  ENNBIOE  SOUS  IB  PAVILLON  ENNEMI.  221 

«l'amirauté  allemande  est  en  train  de  prendre  ses  mesures  pour  trans- 
former en  croiseurs  les  vapeurs  transatlantiques  naviguant  sous  pavil- 
on  allemand;  »  mais  combien  en  a-t-on  transformé?  La  loi  française 
du  29  janvier  1881  organise  un  système  de  surprimes  à  la  navigation 
pour  les  vapeurs  construits  sur  des  plans  approuvés  par  le  ministre  de 
la  marine  et  pouvant  dès  lors  être  utilisés  pendant  les  hostilités;  mais 
comme  elle  impose,  en  exigeant  que  ces  vapeurs  puissent  fîler  13  nœuds 
et  demi  à  l'heure,  des  machines  fort  coûteuses,  nos  armateurs  n^ont 
guère  cherché  à  gagner  la  surprime.  Enfin,  il  y  a  trois  ans,  un  lord 
de  Tamirauté  confessa  publiquement  qu*il  n'y  avait  pas,  en  Angleterre, 
plus  de  trente  ou  quarante  navires  marchands  susceptibles  d'être  con- 
vertis en  bàtimens  de  guerre.  Gela  suffît-il  pour  soumettre,  en  bloc, 
au  droit  de  capture  tous  les  navires  marchands  de  toutes  les  puis- 
sances maritimes,  et,  par  exemple,  les  vingt-deux  mille  bàtimens  de 
la  marine  anglaise,  ceux  qu'on  ne  réquisitionnera  jamais,  même  ceux 
qu'on  ne  pourrait  pas  réquisitionner  î  D'ailleurs  qu'est-ce  qui  peut  jus- 
tifier la  capture  ?  Une  nécessité  militaire  éventuelle  7  Gomme  tout,  à 
on  moment  donné,  vêtemens,  vivres,  espèces,  peut  servir  indirecte- 
ment à  la  guerre,  on  aurait  alors  le  droit  d'affamer  et  de  dépouiller 
toute  la  population  d'un  pays  belligérant.  Une  autre  maxime  a  pré- 
valu dans  le  droit  moderne  de  la  guerre  :  la  saisie,  la  séquestration,  la 
préemption  même  ne  peuvent  dériver  que  de  la  nécessité  militaire 
t(  actuelle  et  constatée.  »  Il  soffît  d'appliquer  cette  maxime. 

On  peut  d'ailleurs  se  demander  avec  les  économistes  s'il  existe 
véritablement  un  commerce  «  ennemi.  »  S'il  est  vrai,  comme  Pécri- 
vit  Bastiat,  que  «  le  bien  de  chacun  favorise  le  bien  de  tous  comme 
le  bien  de  tous  favorise  le  bien  de  chacun,  »  la  plupart  des  coups 
qu'un  belligérant  porte  au  commerce  de  ses  ennemis  le  frappent 
indirectement  lui-même.  Ce  phénomène  économique,  que  Mably 
signalait,  en  1748,  avec  une  perspicacité  remarquable,  est  aujour- 
d'hui, depuis  que  les  relations  internationales  se  sont  à  ce  point 
accrues  et  enchevêtrées,  d'une  éblouissante  clarté.  Par  exemple,  il  est 
bien  démontré  que,  durant  la  guerre  de  Grimée,  la  France  et  l'Angle- 
terre souffrirent,  comme  la  Russie,  de  tout  le  mal  fait  au  commerce 
russe,  non -seulement  parla  diminution  des  exportations  françaises 
et  anglaises  ou  des  importations  russes,  par  l'obligation,  très  onéreuse 
pour  nos  nationaux  et  nos  alliés,  de  recourir  soit  aux  transports  par 
terre,  soit  aux  transports  sous  pavillon  neutre,  mais  encore  parce  que,  un 
certain  nombre  de  Français  et  beaucoup  d'Anglais  étant  les  uns  chefs, 
les  autres  créanciers  de  maisons  établies  dans  les  ports  russes,  les  fail- 
lites survenues  en  Russie  atteignirent  à  un  double  titre  le  commerce 
des  deux  puissances  occidentales.  A  vrai  dire,  l'Angleterre  n'a  pas  pro- 
fité de  cette  leçon.  Ses  hommes  d'état  s'attachent  à  Pancienne  pra- 


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222  ^EVUE  X>GS  mW  AIQM^Sft. 

tique  et  <:ew  qui,  par  aventure»  ekéts^iml  laissé»  aller  au  oouniiH»  ffmn- 
pvmmnU  aiDai  -que  lord  PalniarratOD  Ta  fait  eo  \M2^  4e  le  renuNuterl 
Tant  qu'on  n'aura  pas  vaiocux^elte  réaiataoca»  le  prîocipe  de  Tiaviela- 
biUié  de  la  proprièii  j>rivée  «ur  laer  m  i^révaudDa  pae  dana  te  code 
ioto^atiooal  des  pâ«ipbB6  civilUési. 

C'est  ce  4«e  M.  de  Baeck  a  très  ibieo  >coQ}pns^  Aussi  rieo  de  plus 
pressaot,  de  plus  habUe  ^  de  plus  persuasif  que  sou  a(Ype4  au  bon 
sens  aoglais,  aux  intérêts  anglais.  L'nn  d«is  ràdactemis  de  ceiie  Heime, 
M»  de  Lav€leye«  dans  une  brochure  publiée  -è  Br u«eHes  en  li87^,  avait 
Aiwmi  le  feu,  c'^swà^dire  montraii  Avec  une  gnaiibds  vivactié  d'expnes-» 
ûons  H  une  ^nande  fermeté  d'anguiai^eiitatioa  ifue  l'Angleterre  «st  sem- 
blable à  un  vaste  atelier  travaiUaut  pour  tout  riiniv(ers  «eique  toutes  ses 
ioif  ortatiioofif  .toutes  ses  exparta^âous  se  iaisant  par  navire,  »ui  autre 
pajis  ne  dépend  à  m  point  de  la  liberté  des  mers.  Qu'uiine  guerre  éclate 
eojtre  eUe  et  *xn  état  quelnenque  d^s  deux  mondes*  que  cet  étai  tnfiftte 
en  .mer  dix  ou  vingt  cmoîseurs  plus  ra^ixles  et  nûeus  armée  que  VAla- 
borna,  et  tout  le  comimerce  angiiais  passe  aux  .mafns  d<es  tissutres  par 
Jre  eeul  effet  de  l'élévation  des  assurances.  Or»  comme  les  neutres  ne 
pourraient  suffire  à  teus  les  (traosponts  que  £aiit  aujourd'hui  la  marine 
maDcbande  anglsiae,  les  esponaftioes  €t  les  importations  n^eseaires 
à  la  vi«  iadustrielle  de  l'Angleterre  seraient  iprofondi^ment  sIT^iées. 
AL  rde  Boeck  reprend  et  pomrauU  oe  iaisonnemeat  eo  mjetiant,  par 
hypoihèse,  l'An^Ietorre  «ux  prises  soit  avec  la  France,  MMt  av^ec  la 
Russie,  soit  Mvec  l'AUemagne  et  fooodut  avec  M.  de  Laveieye  que  la 
captura  pieut  être  «n  moyen  sérieux  de  nuine,  employée  oemtre  1  Ângle- 
t€drre«  ntm  par  l'Angleiterre.  On  Ae  peut  pas  ia^re  un  plias  grand  effort 
pour  détaeUer  leis  Anglais  d'une  pratique  ifunes4e,  et,  s^ils  ne  sont  pas 
convaincus,  c^tH  qu'aucun  publici^te  ne  les  convaincra  i  lie  temf)6  deul 
et  les  événemens  Im  amèneronit  à  résipisceoee. 

Avec  quelque  ardeur  qi*e  M.  de  Boeck  défende  Pînviolabiliié  de  la 
prc^riété  privée  sur  mer,  il  n'écrit  pas  pour  écrire  et  ses  projeta  de 
réforme  gardent  un  caractère  pratique.  11  étudie  luÎMnème  av^MC  uusoin 
minutie  ux  les  «  restrictions  légitimes  et  nécessaires  n  qve  comporte  le 
principe.  A  ses  yeux  comoae  auK  nôtres,  la  contrebande  de  ^erre  aéra 
tsu^Mirs  de  bonne  prise  et  le  blocus  ne  deviendra  pas  illégitime,  ios- 
qu'idila  théorie  du  blocus  n'a  iaténe^sé  que  les  tteutres^  {uiisque  le 
navire  ennemi  avec  sa  cargaison  ennemie  peut  et»  saisi  par  œla  seul 
qu'il  rencontre  en  mer  un  croiseur  del'autre  belligérant: elle  toiéresse- 
rait  désormais  tout  le  monde,  einnemis  et  oeutres,  puisque  la  propriété 
privée  enoemie,  inviolable  en  prindya^  deviendrait  saisissabie  pour 
infraction  à  la  loi  du  bdocus.  11  faudra  donc  déânir  arvee  toute  la  netteté 
possible  les  conditions  du  blocus  :  autpemefit  et  pour  peu  que  le  blo- 
quant les  okécoanaisse  à  son  profit,  le  droit  de  prise  n'aurait  été  rayé 


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LU  PRO?RliTi  PRIVÉE  KOfElftE  MOS  1«   fjnTKLON  ENNEMI.         22S 


( 


.■  !  ' 


(-: 


qm  Bnr  \&  pépier  dv  code  International  éf  Ta  Mkfté  mêine  éNi  e»m^ 
merce  desr  neutres^  Mie  qvePa  tommepée  to  droit  dee^  ge»  modeme; 
recetndt:  d^a^  anfourd'iim  k»pliis^gr»^9  atlei»te9« 

Farexenptev  ra  recoQBeftque  leMoeus  s'est»  pa»  vatabla  8^1  H^esf 
efiteetir  crf  déelaivA^  M)ato  quand  est^-il  effeelM^  et  déelanM  C'esi  iei  qu'oH' 
cesse  des^emeodre.  Ainsi,  d^^près^la  doarine  admme  eo  FrstMe,  ïe 
ntnte'fjm  teste  d'estrep  dans  le*  port  Moqué,  même  aprè»  k  notMea- 
tien  générale  et  diploinatiqiie^,  s^^l'i^a  pas  reçu  de  aediflcatioir  spéeielèv 
ne  commat  pa»  me  violatie»  da  bloeus  :  a»  cempaire^  en  ÂiigleteiT&  I  1 

et  m  Etata-lPnle,  les  tribonaux  des^  prises'  jugent  qwe  Vmt  aatiriH  ^P  I  !  : 

fait  réellement  voile  posr  «n  poFt  btoqué  dans  l'iotemion  de  romf^re  le»  [  | 

blocss,  pest  dtre^SQHsiè'ii^imponstqtteHte^taiicedec&poft  et  œnfîsqué 
avee  ses  ebargeismrt.  CTest  uoe  jorisprvdene»  déptoraèle  ;  est-ce  que, 
même  après  la  DoMf;atien  diplematkiue,  TaceèsâQ  pertMeqnéaepeat 
pas  PideveBip  I^ef  Le  ifeutre  qoi  t^iagle  vem  te  port  Moqué  ne  peui-il 
pas  iHiufnr  (êgftimemefit  cet  espoir?  Si  son*  «spsÂp  est  déçu,  ess^iem-^  !  i 

t-fl  au  dernier  moment,  de  fît^adiiv  la  Kgne  dui  btœes?  Teut  le  monde 
l'igoore.OD réprime  denc  une  transgression  éto  droit întematicsnflflRHH 
seulement  atant  qu^elle  ait  été  eomFmise,  m^is  ataM  que  perseane 
sache  se  juste  si  }e  neutre  teirtera  de  la  cemoaettre.  Eh  bren  I  Pes  tri*' 
bsnauKcaméricains  ont  fak  un  pas  ée  plus  sur  cet<*e  peaie  gliMaste'  : 
la  sentence*  qu'As  ont  fettésedMe^Patraire  du  Sfprim§bok  rompt  sr  wa-- 
nifasteaea»  airoc  4»  esvteme  inf evnatieeale  que  M.  de  Boec^  Teasmifae 
à  part,  comme  une  imaevatÉs»  wdoutable.  Gessner  Pa  déclarée  tt  mon»- 
stmeuee;  »  BlentscbTi  a  enseigné  que  Ito  fmasm  UlocwB  «  sur  popier  » 
comprofflettaient  mstm  gran^ment  le  commerce  neintst  mMw  e» 
Attg^etene,  les  jurisoenMttUes  de  la  coiffonne»,  sir  R^,  Pfcnllim«»e,  m  ■>  ,* 

W.  Aiberton,  sir  Roundeil  Palmer  l'oat  con<itemnée.  Il  s^agit  cette  fois 
en-  effecde  sa^^ir  si  l'en^Ta  faire,  non  ptas  un  pas  en  ayant,  mare  un 
pas  dédsvf  e»  arrière,  si  tout  le  terrain  concjpiiisa  été  subitement  perdu 
et  si  tous  les  publicistes,  tous  les  hommes  d'état  qui  ont  cru  avoir  à  peu  ,; 

près  défini  les  droits  des  neutres  se  sont  attasdés  depui»  le  commen- 
ceHie»tdi»8ièd0àdes^bilIeveséssr  \      '*> 

Le  ^mn§boh,  bateao  anglais,  osmraaDdè  par  un  Anglais,  frété  par  .  ^^;- 

uff  Anglais,  était  parti  de  Londres  le  2  décembre  1862,  à  destinatioii  ^ .; 

de  Nassau,  dans  Ttle  anglaise  de  1»  NouvelteHProTvdencev  du  groupe  ^  '^^ 

d^  BabaBsas«  avec  un  ebargement  milite,  dont  une  partie  très  faible 
(évaluée  à  600  livres),  consistait  en  articles  de  contrebande  de  guerre  : 
sabres,,  baloniieltes,  boUes,  bouliOtts  pottr  soldats,  etc.,  taodis  que  la 
cffgaissn  eniièrev  composée  de  thé,  de  café,  etc.,  valait  6^,00(1  livres. 
Le  3  février  IfMfô,  comme  îf  nrarctrait  droit  vers  Nassau,  mais  3  ^ 

150  mines  de  ce  port,  il  fut  capturé  par  le  navire  de  guerre  fédéral 
Sonoma.  La  cour  suprême  des  États-Unis.  lelai^  le  nawe,  parce  qu'il 


.  ^^^^fi 


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.     -^     (ï 


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22&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

n'allait  pas  plus  loin  que  Nassau,  port  neutre  ;  mais  elle  condamna  le 
chargement  par  un  arrêt  ainsi  conçu  :  n  Nous  ne  saurions  douter  que 
le  chargement  n'ait  été  embarqué  dans  llntention  de  violer  le  blocus; 
que  les  chargeurs  niaient  eu  le  dessein  de  le  faire  transborder,  à  Nas- 
sau, dans  quelque  navire  plus  propre  que  le  Springbok  à  atteindre 
sans  danger  un  port  bloqué;  que  le  voyage  de  Londres  au  port  blo- 
qué, soit  en  ce  qui  concerne  le  chargement,  soit  dans  l'intention  des 
parties,  n'ait  constitué  un  seul  voyage  et  que  le  chargement  n'ait  été 
saisissable  à  partir  du  moment  où  il  a  été  mis  à  la  voile  (1).  »  A  la 
grande  stupéfaction  des  jurisconsultes,  la  commission  mixte,  instituée 
en  vertu  du  traité  de  Washington,  confirma  cet  arrêt. 

Tout  réchafaudage  de  ce  raisonnement  repose  sur  un  sophisme 
juridique  :  il  n'y  a,  quant  au  chargement,  du  port  d'embarquement  au 
prétendu  port  de  destination,  c'est-à-dire  à  ce  port  bloqué  que  nul  ne 
connaît,  qu'un  seul  voyage  I  Or  un  voyage,  au  sens  le  plus  étendu 
du  mot,  ne  s'est  jamais  composé,  dans  la  langue  du  droit  maritime, 
que  de  l'ensemble  des  traversées  effectuées  par  un  navire  entre  son 
armement  et  son  désarmement.  Mais  quand  a  Texpédition  »  est  ter- 
minée, quand  Topération  commerciale  est  liquidée,  soutenir  que  le 
voyage  continue,  c'est  le  comble  de  la  témérité  juridique.  La  proposi- 
tion devient  plus  choquante  s'il  est  jugé  d'abord  que  le  voyage  est 
terminé  quant  au  navire.  Quoi  I  terminé  quant  au  navire  et  continué 
quant  au  chargement!  C'est  encore  plus  inexplicable  ai,  la  seconde 
campagne  de  mer  n'étant  pas  commencée,  on  ne  sait  au  juste  ni  quand 
le  chargement  repartira,  ni  sur  quel  port  il  sera  dirigé,  ni  même,  à  la 
rigueur,  s'il  repartira.  Lier  ainsi  ce  voyage  hypothétique,  éventuel, 
indéterminé  quant  à  son  époque  et  quant  à  son  but,  au  premier 
voyage,  afin  de  transformer  le  véritable  port  de  destination  en  port 
d'escale,  et  n*importe  quel  port  bloqué  en  port  de  destination,  c'est 
dénaturer  les  faits  et  fonder  le  droit  à  la  confiscation  sur  un  jeu  de 
mots. 

C'est  déjà  méconnaître,  à  nos  yeux,  les  véritables  principes  du  droit 
international  que  de  déclarer  le  navire  et  le  chargement  saisissables 
par  cela  seul  qu'ils  se  dirigent  vers  le  port  bloqué.  II  était  à  peu  près 
inutile,  en  vérité,  que  le  congrès  de  Paris  condamnât,  en  1856,  les 
blocus  fictifs  si  l'Angleterre  persistait  à  reconnaître  que  la  seule  inten- 
tion constitue  une  rupture  du  blocus  et  que  la  mise  à  la  voile  pour  le 

(1)  On  le  Toit  :  la  cour  ftuprème  ne  condamne  pas  le  chargement  da  chef  de  con- 
trebande ;  «  qu'il  contienne  de  la  contrebande  ou  non,  dit  la  cour,  le  chargement  ne 
saurait  être  condamné,  s'il  est  réeUement  destiné  à  Nassau  et  non  à  un  port  plus 
éloigné;  mais,  qu'il  renferme  de  la  contrebande  ou  non,  il  doit  être  condamné  s'U  est 
destiné  à  un  port  rebelle,  car  tous  les  ports  rebelles  sont  sous  blocus.  »  Cf.  B.  DafiSi 
Ut  Tribunaux  d»  pritê  aux  Étati-Unii.  Paria,  Briére,  1S78. 


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LA   PROPRIÉTÉ  PRIVÉE  ENNEMIE  SOUS  LE  PAYILLON   ENNEMI.  225 

porfbloqué  snfSt  à  constituer  Pintention.  Mais  le  paradoxe  devient 
insoutenable  si  le  navire,  parti  d'un  poil  neutre,  n'a  pour  destination 
qu'un  port  neutre.  Il  faudrait  au  moins  alors,  dans  la  donnée  de  la 
jurisprudence  anglaise,  qu'on  prouvât  la  destination  simulée  :  l'inten- 
tion serait  d'autant  plus  manifeste  qu'on  aurait  tenté  de  Ja  déguiser, 
en  trompant  les  belligérans  sur  le  but  réel  du  voyage.  Mais  la  simula- 
tion n'est-elle  pas  prouvée?  est-on  réduit  aux  conjectures,  comme  dans 
l'affaire  du  Springbok  f  nous  touchons  aux  dernières  limites  de  l'ar- 
bitraire :  lo  le  blocus  est  réputé  rompu  parce  qu'on  a  eu  l'intention  de 
le  rompre;  2<' les  neutres  sont  réputés  avoir  eu  l'intention  de  le  rompre, 
non  parce  qu'ils  ont  cinglé  vers  tel  port  bloqué,  mais  parce  que,  cin- 
glant vers  un  port  neutre,  ils  pourraient  ensuite  se  diriger  vers  n'im- 
porte  quel  port  bloqué.  Non,  ce  n'est  pas  là,  quoi  qu'on  ait  dit,  le  dei^ 
nier  mot  de  la  justice  internationale,  et  la  conception  du  droit  des  gens 
ne  repose  pas  plus  aux  États-Unis  qu'en  Europe  sur  de  pareilles  subti- 
lités. L'affaire  du  Springbok  est  de  celles  que  l'opinion  publique  à, 
métne  en  Amérique,  déûûitivëment  jugées  contre  les  jugea. 

On  a  d'ullleurd  trop  de  senâ  prati^tie  aux  Ëtais-Unis  poiir  né  pas 
comprendre  que,  èi  la  sentence  de  la  coiir  suprême  était  érigée  eii 
règle  univerâèlié,  le  commerce  des  neutreâ  serait,  à  chaque  guerre 
nouvelle,  côttiplètement  rliiné.Oue  descaboteurs  àmëricâttis  iraîispor- 
tent  de  la  meilleure  foi  du  monde  leurs  cotons  de  la  Nouvelle-Orléans 
à  New-York,  il  suffira  que  ces  fcotons  puissent  être  dirigés  plus  tard 
vetÈ  ud  pbrt  éii  état  de  blocus  et  qu'tin  soupçon  ait  hanté  quelque  croi- 
seur belligérant  pour  que  tout  soit  de  bonne  prise.  Il  faudra  donc  une 
grande  dosé  dé  courage, —  robur  et  œs  triplex, --pour  aventurer,  en  tempâ 
de  guerre,  un  ilâvirè  neutre  d'un  pbrt  neutre  à  un  {iort  neutre.  Si  leà 
colnmerçans  ennemis  restent  chez  eux  parce  que  la  propriété  privée 
ennemie  ki'eàt  paè  encore  inviolable  sur  mer  et  si  les  neiitres  né  bou- 
gétit  pias,  dé  peur  qu'on  ne  leur  im[Jiite  quelque  pirojet  de  voyage  sijr 
des  naVirés  ihconnuf^  Vers  dès  ports  inconnus,  qiiè  (deviendront  les 
échanges  internationaux  siii*  iner  et  leé  ^eufiles  qui,  né  se  âufllsant  pas 
à  eux-mêmes,  ne  sauraient  à  aucud  pi-ix  â^en  ^assei*  f  La  question  est 
très  grave  et  nous  sommes  heureux  que  M.  de  fioeck  nous  ait  tôùrni 
l'occasion  de  là  signaler  une  foiâ  de  plds  k  l'âtteniion  publique  eii 
signalant  sou  excellent  ouvrage. 

Arthur  DisjAROiNii. 


tùùÉ  ux.  -.  life.  16 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


31  tout 


f:  La  politique  est^pleine  de  contrastes.  Tantôt  elle  se  traîne  dans  les 
obscurités,  dans  les  vulgarités,  dans  les  tracas  laborieux  ;  tantôt  elle 
se  résume  et  se  concentre  dans  un  de  ces  événemens  qui  frappent  sou- 
dainement l'opinion  en  rouvrant  devant  elle  de  mystérieux  horizons. 
Où  en  est-on  aujourd'hui  en  Europe  et  en  France  ?  Qu'en  est-il  pour 
nous,  et  de  nos  affaires  intérieures,  et  de  nos  expéditions  lointaines,  et 
de  ces  avertissemeus  plus  ou  moins  menaçans  qui  nous  viennent 
comme  des  bourrasques  d'Allemagne,  qui  coïncident  avec  une  certaine 
agitation  de  diplomatie?  Tout  reste  plus  que  jamais  assez  confus,  il  faut 
l'avouer.  L'avenir  n'est  clair  pour  personne,  et  c'est  à  ce  moment,  c'est 
au  milieu  de  ces  préoccupations  qu'a  éclaté,  pour  ainsi  dire,  cette 
mort  de  M.  le  comte  de  Chambord,  qui  a  tout  éclipsé  pour  un  instant, 
qui  ajoute  un  deuil  nouveau,  une  scène  émouvante  de  plus  à  Thistoire 
des  races  royales  dispersées  et  ballottées  par  les  révolutions  du  temps. 
Elle  n'avait  plus  rien  d'imprévu,  il  est  vrai,  cette  fin  d'une  grande  et 
noble  existence.  Depuis  que  le  prince  avait  été  saisi  par  le  mal,  il  y  a 
un  peu  plus  de  deux  mois,  on  comptait  ses  jours,  presque  ses  heures. 
Il  ne  vivait  plus  pour  le  monde,  il  achevait  de  vivre,  il  s'éteignait  par 
degrés  dans  des  souffrances  qui  ont  pu  être  tout  au  plus  atténuées, 
qui  ne  pouvaient  être  vaincues  par  la  science.  Il  s^est  éteint  définitive- 
ment sans  se  plaindre  du  mal,  sans  murmurer  contre  la  destinée  ingrate 
qui  le  faisait  mourir  dans  Texil,  mais  non  sans  envoyer  un  regret  atten- 
dri à  la  patrie  absente,  et  lorsqu'il  a  rendu  son  âme  éprouvée,  il  s'est 
trouvé  que  ce  roi  sans  royaume,  ce  prince  sans  couronne,  ce  proscrit 
des  révolutions  était  quelque  chose  de  plus  qu'un  personnage  ordinaire 
dans  la  société  européenne.  A  son  lit  de  mort,  à  sa  dernière  heure 
comme  dorant  sa  maladie,  il  a  été  l'objet  d'un  intérêt  croissant,  du 
dévoûment  de  ses  amis,  du  respect  de  ses  ennemis,  de  l'attention  du 
monde.  Pendant  quelques  jours  cHi  <fue]qaé<^  Mmain'es,  Uitxn  lés  regards 


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BETUE.    —   CHRONIQGB.  227 

se  sont  tournés  vers  Frohsdorf,  et  ce  n'était  pas  seulement  par  une 
banale  curiosité,  c'était  parce  que,  dans  ce  vieux  château  des  alpes  de 
Styrie  où  il  avait  passé  une  partie  de  sa  vie,  ce  mourant  représentait 
les  traditions,  les  souvenirs,  les  malheurs,  la  dignité  et  la  majesté 
d'une  maison  dont  l'histoire  se  confond  avec  l'histoire  de  la  France. 
SufU  lacrymx  rerum!  disait  autrefois,  il  y  a  tout  près  d'un  demi- 
siécle,  M.  Victor  Hugo,  dans  des  vers  magnifiques  consacrés  à  la  mort 
et  aux  funérailles  du  vieux  roi  Charles  X  «'éteignant  dans  Texil  et  ense- 
veli obscurément  à  Gorltz.  Aujourd'hui,  le  petit- fils  suit  Taïeul  dans  la 
petite  chapelle  funèbre  du  couvent  des  franciscains  de  Goritz,  et  on 
pourrait,  certes  plus  que  jamais,  redire  les  vers  du  poète,  le  Sunt 
lacrymx  rerum,  à  propos  de  la  mort  de  ce  prince  qui  a  connu  toutes 
les  rigueurs  du  sort  sans  les  avoir  méritées  et  qui  de  la  fortune  de  sa 
race  n'a  gardé  jusqu'au  bout  que  Thonneur. 

Cest»  en  effet,  la  destinée  cruelle  de  M.  le  comte  de  Chambord,  qui 
était  autrefois  le  duc  de  Bordeaux,  d'être  venu  au  monde  flans  un 
deuil,  au  lendemain  du  meurtre  de  son  père,  le  duc  de  Berry,  d'avoir 
été  bientôt  emporté  dans  la  catastrophe  de  sa  famille  en  1830,  et  de 
n'avoir  plus  éié  désormais  qu'un  exilé.  Assurément  si  on  avait  tout 
prévu,  si  on  avait  pu  lire  dans  l'avenir,  on  aurait  évité  de  rompre 
en  juillet  1830  une  tradition  de  monarchie  constitutionnelle  à  peine 
renouée  depuis  quinze  ans.  Mieux  aurait  valu  s'en  tenir  à  l'abdication 
du  vieux  roi,  expiant  par  la  perte  de  la  couronne  ses  témérités  contre 
la  charte,  et  garder  cette  royauté  d'un  enfant  qui,  sous  une  prudente 
tutelle,  pouvait  se  concilier  avec  le  développement  rationnel,  gradué, 
de  toutes  les  libertés  publiques.  Malheureusement  ce  ne  sont  là  que 
des  thèses  rétrospectives,  des  regrets  inutiles.  Les  événemens  ont 
marché,  les  révolutions  se  sont  succédé,  et  M.  le  comte  de  Chambord, 
qui  n'était  qu'un  enfant  en  1830,  qui  était  à  peine  un  adolescent  au 
moment  où  il  devenait,  par  la  mort  du  roi  Charles  X,  un  chef  de 
dynasiie,  le  représentant  de  la  légitimité  vaincue,  M.  le  comte  de 
Chambord  est  resté  un  exilé.  Personnifiant  un  principe  immuable  en 
face  des  révolutions  éphémères  d'où  sortaient  tour  à  tour  et  la  répu- 
blique et  l'empire,  il  ne  pouvait  plus  être  que  ce  qu'il  a  été  :  un  banni, 
un  généreux  banni  devenu  homme  en  exil,  attendant  l'heure  où  le 
pays  reviendrait  au  principe  qui  vivait  en  lui.  Il  a  attendu  cinquante 
ans,, —  et  pendant  ces  cinquante  ans  de  révolutions  il  n'a  vu  qu'une 
ou  deux  fois  la  France,  bien  tardivement,  toujours  à  peu  près  furtive- 
ment. Un  Jour,  en  1871,  à  la  faveur  de  l'abrogation  des  lois  d'exil,  il 
venait  à  Paris;  il  visitait  pieusement  Notre-Dame;  il  passait,  le  cœur 
serré  d'émotion,  sous  les  murs  des  Tuileries  en  ruines;  puis  il  allait 
passer  deux  ou  trois  jours  à  Chambord ,  d'où  il  datait  un  manifeste. 
Une  autre  fois,  en  1873^  au  moment  où  venait  d'échouer  lagrs^ndç 
t«Dt0tlye,d6  re«t9uratiDn  moûaijchique,  la  seule  quiaur^iit  j^u  avoiir 


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S28  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quelques  chances  de  succès,  il  passait  encore  quelques  jours  très 
mystérieusement  à  Versailles  et  il  ne  tardait  pas  à  s'éloigner  sanâ 
bruit,  emportant  probablement  peu  dlllusions.  Ce  sont  là  à  peu  prèA 
les  seules  visites  que  le  prince  ait  faites  à  la  France,  à  ce  pays  où  il  ne 
pouvait  être  que  «  le  roi,  »  selon  Péclatatite  et  flère  parole  de  Berryer. 
Rien  de  plus  vrai  :  s'il  n'était  pas  le  roi  en  France,  il  ne  pouvait  plus 
ôtre  qu'un  exilé.  C'était  son  rôle  public,  c'était  aussi  son  malheur.  Il 
est  certain  que  M.  le  comte  de  Ghambord  avait  souffert  de  cet  exil, 
devenu  pour  lui  une  sorte  de  fatalité;  il  en  avait  subi  l'influence  dans 
son  éducation,  dans  ses  idées.  Il  avait  grandi  loin  du  pays,  il  avait  été 
élevé  dans  un  foyer  où  tout  lui  parlait  d'une  royauté  traditionnelle  et 
chrétienne  qui  prenait  le  caractère  d'un  sacerdoce.  Il  avait  vécu  en 
dehors  de  l'atmosphère  de  son  temps  et  de  sa  nation,  uo  peu  en  prince 
du  passé  formé  au  gouvernement  comme  un  duc  de  Bourgogne.  C'est 
ce  qui  explique  comment,  avec  une  intelligence  si  vive  et  un  cœur 
si  droit,  il  a  pu  paraître  assez  souvent  représenter  une  royauté  d'un 
autre  âge,  avoir  des  idées  qui  ne  répondaient  ni  à  la  situation  de  la 
France,  ni  aux  nécessités  du  siècle* 

Que  M.  le  comte  de  Ghambord  n'ait  pas  été  précisément  ce  qu'od 
appelle  un  politique  dans  quelques-unes  des  circonstances  décisives 
de  sa  vie,  c'est  assez  évident.  C'était  un  idéaliste  ou  un  mystique  de  la 
politique.  Il  aurait  cru  manquer  à  tous  ses  devoirs  en  se  prêtant  à  des 
compromis,  en  négociant  avec  la  nécessité  des  choses.  On  n'a  pas  peut- 
être  pas  oublié  une  correspondance  singulière  échangée  dans  un 
moment  critique  entre  l'ancien  éyôque  d'Orléans,  député  à  l'assemblée 
de  Versailles,  et  le  prince.  M.  Dupanloup  s'était  cru  autorisée  écrire  au 
chef  de  la  maison  de  Bourbon  pour  incliner  son  esprit  aux  concessions; 
il  demandait  à  la  monarchie  légitime  de  se  rendre  possible.  M.  le 
comte  de  Ghambord  répondait  aussitôt  à  n  monsieur  l'évèque,  n  d'un 
ton  ferme  et  haut,  en  prince  qui  n'entendait  pas  se  laisser  dicter  une 
capitulation,  même  par  un  dignitaire  de  l'église:  a  Je  n'ai  ni  sacriQces 
à  faire,  disait-il,  ni  conditions  à  recevoir.  J'attends  peu  de  l'habileté  des 
hommes  et  beaucoup  de  la  justice  de  Dieu.  »  Il  poussait  le  scrupule 
jusqu'à  compromettre  sa  cause  par  la  candeur  de  sa  fidélité  à  son  dra- 
peau, par  la  franchise  avec  laquelle  il  accentuait  ses  idées  et  son  pro- 
gramme de  royauté.  11  éuit  homme  à  refuser  le  succès  au  prix  d'une 
transaction  ou  d'une  réticence,  et  ce  n'est  pas  ce  descendant  d  Henri  IV 
qui  aurait  pris  la  couronne  en  changeant  de  bannière  ou  de  religion. 

Non,  sans  doute,  ce  n'était  pas  un  fin  tacticien,  et  il  y  a  eu  au  moins 
une  circonstance  où  il  a  pu  prolonger  ainsi  son  exil;  mais  s'il  n'avait 
pas  l'habileté  d'un  politique  expert  à  profiter  des  occasions,  il  s'était 
fait  par  la  hardiesse  de  sa  sincérité  une  vraie  grandeur  morale,  et  cet 
elil  qu'il  tefoiftit  d'àbréfdr  par  utid  èqiiivo<}ue,  il  l'avait  toujoiirS  liat^ 
p6H«  en  j>rltie«  qui  iàVlUt  dolmen  dé  U  difûité  à  l'infbirtulie.  lAtuift  U 


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ne  s'était  abaissé  au^  intrigues,  au^  yulgairj8s  p)^aèges  de^  petites 
cours  d'émigraiioQ  ou  des  prèteodans  de  hasard.  Tous  ses  actes,  U  le^ 
accomplissait  au  grand  jour,  sans  subterfuge,  sans  compromettre  se# 
amis,  saos  créer  un  embarras  aux  puissances  qui  s'honoraient  i&  lui 
donner  un  asile.  Représentant  d'une  royauté  sans  sceptre,  il  restait  sans 
effort  un  des  premiers  gentilshommes  de  l'Europe  et  il  faisait  respecter 
en  lui  le  passé,  Je  caractère  d'une  des  premières  maisons  de  l'univers. 
Il  ne  régnait  pas^  —  il  comptait  presque  parmi  les  tètes  couronnées.  Ce 
prince  banni  depuis  plus  d*un  demi-siècle  était  sûrement  resté  un  Fran- 
çais passionné  dans  son  exil.  Il  aimait  la  France  dans  le  prèsent.comme 
dans  le  passé,  dans  ses  revers  comme  dans  ses  succès  ;  il  ^intéressait 
ardemment  à  ses  affaires,  à  ses  épreuves,  et  aux  jours  des  derniers 
désastres,  ^  s'était  associé  de  loin,  autant  qu'il  Pavait  pu,  aux  malheurs 
publics.  Il  maintenait  certes  très  haut  des  droits  dynastiques  qu'il  regar- 
dait comme  inséparables  des  traditions  françaises,  des  intérêts  natio- 
naux; mais  pas  un  instant  dans  sa  vie  d'exilé  il  n'a  eu  la  penséa  d'en- 
courager des  lutOs  intestines,  de  donner  des  mots  d'ordre  de  guerre 
civile,  de  prêter  son  nom  à  des  crises  où  il  aurait  pu  espérer  ressaisir 
la  couronne.  Il  est  demeuré,  sans  impatience,  sans  agitation  vaine,  le 
représentant  respecté  d'un  principe  qu'il  a  tenu  i  garder  intact  à  tra« 
vers  les  révolutions,  et  c'est  ainsi  que,  par  sa  loyauté  et  sa  droiture,  par 
la  dignité  et  le  désintéressement  de  sa  vie  bien  plus  que  par  ses  idées, 
il  s'était  fait  cette  position  unique  d'un  prince  peu  fait  peut-être  pour 
l'action,  mais  honorant  sa  cause  dans  les  conditions  ingrates  de  l'exil. 
U  n'a  connu  ni  l'éclat  ni  les  épreuves  du  règne  ;  il  a  eu  Testime  uni- 
verselle, et  les  syfflpatbies  qui  Tout  accompagné  jusqu'à  cette  dernière 
heure,  où  en  mourant  il  laisse  l'héritage  d'une  paix  de  famille  rétablie, 
des  traditions  monarchiques  passant  à  d'autres  princes  dignes  de  les 
continuer. 

Assurément  tout  a  marché  et  s'est  renouvelé  avec  les  années,  tout 
marche  et  se  renouvelle  encore  chaque  jour  :  rien  ne  peut  mieux  le 
prouver  que  le  saisissant  contraste  entre  cette  fin  de  M.  le  comte  de 
Ghambord  et  la  fin  de  l'aïeul  qu'il  va  rejoindre  à  Goritz.  Lorsqu'il  y  a 
près  d'un  demi-siècle  s'éteignait  le  roi  Charles  X,  rejeté  dans  l'exil  par 
une  révolution,  cette  mort  était  sans  doute  un  événement,  uu  deuil 
pour  les  cours,  et  pour  un  monde  d'élite  fidèle  à  la  royauté  déchue.  Ëa 
réalité,  elle  no  changeait  rien,  elle  était  sans  influence,  sans  retentis*» 
sèment  dans  l'opinion.  Elle  ne  pouvait  avoir  une  sérieuse  importanee 
politique  ni  pour  la  France,  où  les  souvenirs  de  1839  vivaient  encore, 
où  une  royauté  populaire  s'était  élevée  par  une  scission  dynastique,  ni 
pour  l'Europe  qui  avait  eu  le  temps  de  s'accoutumer  à  l'ordre  nouveau 
iaanguré  dans  notre  pays,  qui  voyait  toujours  une  monarchie  à  Paris.  La 
disparition  du  vieux  prince  n'avait  pas  une  signification  sensible  dans 
l'ensemble  de  la^situation,  qui[restait  le^lendemain  ce  qu'elle  était  la 


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2S0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

veille.  Cinquante  ans  sont  passés  :  la  mort  du  petit-GIs  de  Charles  X, 
de  M.  le  comte  de  Chambord,  a  certainement  un  autre  caractère,  et  peut 
avoir  une  autre  portée. 

Tout  a  changé  en  France  et  en  Europe.  Les  expériences  se  sont  mul- 
tipliées; les  révolutions  qui  se  sont  succédé  ont  emporté  bien  des  res- 
sentimens.  Les  scissions  de  famille  qui  ont  été  si  longtemps  une  des 
plus  graves  diûicultés  sont  eiïacées  par  de  généreuses  réconciliations. 
11  n'y  a  plus,  comme  ou  pouvait  le  dire  encore  en  1871,  deux  dynasties 
royales,  deux  drapeaux,  deux  traditions;  il  n'y  a  plus  que  la  maison  de 
France,  dont  l'union  a  été  scellée  de  nouveau  par  un  prince  mourant. 
La  monarchie  sera,  ou  elle  ne  sera  pas  :  elle  n'a  plus,  dans  tous  les  cas, 
qu'une  représentation  o^cielle  dans  une  famille  de  princes  éprouvés, 
et  par  un  concours  frappant  de  circonstances,  l'hérédité  naturelle  fait 
passer  le  titre  monarchique  à  ceux  qui  n'ont  rien  à  changer,  ni  leurs 
idées,  ni  leur  drapeau,  qui  n'ont  qu'à  rester  eux-mêmes  pour  être  tout 
à  la  fois  les  représentaus  de  la  tradition  et  les  (ils  de  la  France  mo- 
derne. Certes,  l'esprit  de  parti  a  pu  souvent  dénaturer  les  idées  de 
M.  le  comte  de  Chambord,  ou  interpréter  avec  perfidie  des  opinions 
qu'il  exprimait  avec  candeur,  sans  aucun  calcul.  Si  attaché  qu'il  fût  à  sa 
foi  religieuse  et  à  son  idéal  de  royauté,  il  n'aurait  sûrement  jamais  fait 
tout  ce  qu'on  lui  prétait;  il  n'aurait  pas  réubli  des  institutions  suran- 
nées, pas  plus  qu'il  n'aurait  prêché  une  croisade  pour  le  rétablisse- 
ment du  pouvoir  temporel  du  pape.  11  s'en  défendait  quelquefois  avec 
une  naïveté  qui  donnait  de  nouvelles  armes;  les  polémiques  recommen- 
çaient sans  cesse.  11  y  avait  vi.Niblement  jusque  dans  les  masses  un  vieux 
préjugé  prompt  à  se  réveiller,  une  vieille  défiance  contre  une  monar- 
chie perpétuellement  représentée  comme  une  résurrection  du  passé. 
Aujourd'hui  cet  artifice  de  parti  n'a  plus  de  sens.  On  ne  peut  évidem- 
ment parler  de  la  dlme,  des  droits  du  seigneur,  du  drapeau  blanc,  du 
gouvernement  des  curés,  de  la  guerre  pour  le  pape  I  Ce  serait  une  pué- 
rilité. Tout  le  monde,  jusqu'au  dernier  paysan,  sait  que  les  princes  appe- 
lés à  recueillir  l'héritage  des  traditions  dynastiques  représentent  une 
monarchie  qui  a  son  drapeau,  ses  idées,  qui  ne  peut  exister  que  par  un 
intime  accord  avec  la  volonté  nationale,  avec  les  sentimens  de  la  société 
moderne.  Ils  représentent  aux  yeux  de  tous  la  monarchie  possible  dans 
la  vieille  France,  renouvelée  par  la  révolution  de  1789.  C'est  là  jus- 
tement ce  qui  fait  de  cette  mort  de  M.  le  comte  de  Chambord  un  évé- 
nement autrement  important  qu'a  pu  l'être  autrefois  la  mort  d'un  vieux 
roi  déjà  a  retranché  des  têtes  couronnées,  »  boIoq  le  mot  de  M.  Victor 
Hugo,  et  expirant  dans  une  siiuaiion  si  différente.  C'est  ce  qui  donne 
une  sérieuse  signification  à  ce  changement  qui  peut  ouvrir  des  hori- 
zons encore  peu  définis,  en  laissant  entrevoir  des  combinaisons,  des 
éventualités  qui  peuvent  dépendre  de  bien  des  circonsunces  impré- 
vues. Il  y  a  dans  ces  afi'aires  délicates  un  instinct  public  toujours  assez 


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A£TUE«   —  CUROMIQUB.  281 

juste*  On  ne  s'y  est  pas  trompé  en  France,  on  a  bien  senti  qu'avec  la 
catastrophe  de  Frohsdorf,  avec  cette  fin  douloureuse  d*un  prince  trans- 
mettant dans  ces  circonstances  à  d'autres  princes  les  traditions  et  l'hon. 
neur  d'une  grande  race,  il  y  avait  quelque  chose  de  changé.  On  ne  s*y 
trompe  pas  plus  en  Europe,  et  les  affeciueux  hommages  qui  accompa- 
gnent M.  le  comte  de  Chambord  dans  sa  sépulture  de  Goritz  n'excluent 
pas  Texamen  attentif,  curieux,  prévoyant  d'une  situation  jusqu'à  un 
certain  point  si  nouvelle* 

Et  maintenant,  en  effet,  que  va-t-il  résulter  de  cet  événement?  Est-ce 
à  dire  qu*il  y  ait  à  prévoir  des  conséquences  immédiates  ou  môme  pro- 
chaines? C'est  aller  un  peu  vite.  11  y  a  sans  doute  les  esprits  altérés  de 
nouveautés  et  prompts  à  prédire  l'avenir.  11  y  aies  amis  toujours  pres- 
sés de  voir  se  réaliser  leurs  espérances  et  Jes  ennemis  toujours  prêts 
à  provoquer  de  fausses  démarches  dont  ils  comptent  profiter.  M.  le 
coaite  de  Paris  en  est  encore  à  remplir  les  premiers  devoirs  de  son 
deuil,  à  conduire  M.  le  comte  de  Chambord  dans  l'asile  de  paix  où  il 
va  reposer  loin  de  tous  les  bruits  terrestres,  et  déjà  il  est  assailli  de 
toute  sorte  de  questions.  Il  aurait  à  peine  le  temps  de  répondre  à  tous 
ceux  qui  veulent  savoir  sans  plus  de  reurd  quels  sont  ses  projets  et 
ses  intentions.  —  Que  va  faire  le  nouveau  chef  de  la  maison  de  France? 
quel  titre  doit-il  prendre?  a-t-il  déjà  préparé  son  manifeste,  le  pro- 
gramme de  son  avènement?  quelle  politique  a-t-il  en  réserve  pour 
satisfaire  tout  le  monde?  L'interrogatoire  est  complet,  et,  à  la  rigueur, 
M.  le  comte  de  Paris  n'a  pas  même  besoin  de  répondre;  on  se  charge 
bien  au  besoin  de  le  faire  parler  et  agir.  Restons  dans  la  réalité.  Il  est 
iofioimenc  vraisemblable  que  M.  le  comte  de  Paris  ne  fera  pas  tout  ce 
qu*on  lui  demande,  tout  ce  qu'on  lui  prête,  qu'il  fera  ce  qu*ii  doit  faire 
autrement  qu*on  ne  le  dit  et  que,  dans  tous  les  cas,  la  mort  de  M.  le 
coaite  de  Chambord  n'est  pas  destinée  à  avoir  des  conséquences  si  pro- 
chaines. Il  est  à  présumer  que  rien  ne  sera  changé  dans  la  conduite 
prudente  des  princes,  par  cette  raison  bien  simple  qu'ils  n*ont  pas 
besoiu  de  s'illustrer  par  des  coups  de  théâtre,  qu'on  sait  ce  qu  ils 
Boot,  ce  qu'ils  représentent. 

Le  seul  point  acquis,  suffisamment  constaté,  c'est  qu'il  y  a  plus  que 
jamais  une  monarchie  unie,  libérale,  constiiuiionnelie,  qui,  dans  cer- 
taines circonstances,  peut  offrir  au  pays  le  repos,  la  garantie  de  ses 
intérêts  et  de  ses  libertés,  à  l'abri  d'un  drapeau  connu  de  lui.  C'est  le 
point  supérieur,  le  reste  compte  peu.  On  rapporte  qu'un  sénateur 
républicain,  homme  d'esprit,  aurait  dit  familièrement,  il  y  a  quelques 
semaines,  avant  la  fin  de  la  session,  à  un  conservateur  du  sénat 
qui  n'est  pas  moins  homme  d'esprit  :  d  Voilà  un  grand  événement, 
—  la  mort  prévue  de  M.  le  comte  de  Chambord!  Nous  allons  être 
obligés  les  uns  et  les  autres  à  jouer  serré  I  Vous  nous  forcerez  à  être 
sages;  puis,  si  nous  ne  le  sommes  pas,  vous  tâcherez  de  nous  sau- 


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BE7(}E  D^  PEUX  MOpil^ES. 

vq*!  9  Ç'e9^  9prd9  tpi}^,  aQUS  unj^  fprmo  piqp^ote,  le  dernier  moi 
^e  1^  ^jtuft^ipa  npyY^U^*  ^^^^  V^i^^  dire  que  les  cbapces  éveptuelles 
dp  la  ipQimrptiie  restent  ppcofe  ^n^re  lea  mains  Ae^  répi^blicains 
qiii  f}i^posenf  df  la  politique  et  des  affaire^  de  la  France.  Il  est  bien 
cer^^jn  gqp  si  l^s  jrép)}t>licaiQ^  on^  la  sagesse  qu'on  leur  copseillp,  $'i)s 
pnf  le  courage  de  s'arrêter  dans  \^  vpie  hasardeuse  oi|  ils  sont  entrés, 
s'ils  se  déci4^n{  enfin  à  redresser  la  direcMon  des  affaires,  à  modérer 
leurs  passions  et  leurs  convoitises,  à  être  un  gouvernement  d'équité, 
4e  toléf^npp  ($t  dp  bonne  ^^injaistration,  la  république  pei^t  n'être 
pqjnt  jpen^pée;  elle  ^  snrtppt  pp^r  elle  l'avantage  d'exister.  Il  est  évi- 
4pnt,  pu  comf^iT%  que  si  1^  république  s'affaiblit,  si  elle  fîpit  par  0^re 
en  péril,  c'est  l'œuvre  4^s  républicains  qui  prétendent  la  servir  et  qui 
ne  font  qpp  la  compromettre  par  leurs  fautes,  par  leurs  eipôs,  par 
tpus  les  abus  d'une  domination  de  parti.  La  monarchie,  elle  a  surtout 
ppur  elle  les  chances  que  lui  donnent  les  républicains  toutes  les  fois 
q^'il^  se  livrent  à  leurs  passions,  quand  ils  se  font  un  système  d'irri- 
ler  les  croyances  et  de  troubler  les  intérêts»  quand  ils  mettent  la  con- 
fusion dans  les  finances  de  l'état,  des  départemens  et  des  communes, 
lorsqu'ils  engagent  la  France  dans  des  aventures  d'où  l'on  ne  peut  plus 
sortir  q«e  par  des  humiliations  ou  par  des  témérités.  C'est  U  ce  qui 
peut  le  plus  sûrement  refaire  la  fortune  de  la  monarchie  en  ravivant 
par  degrés  dans  le  pays  le  goût  d'un  régime  mieux  fait  pour  le  proté- 
ger et  le  garantir  dans  ses  intérêts  moraux  et  matériels  sans  l'effrayer 
4ésormais  d'une  vaine  et  impossible  résurrection  du  passé. 

Qn  n'en  est  pas  lè«  diront  les  optimistes  d'aujourd'hui,  les  satisfaits 
jitOMtprix,  et  si  la  monarchie  devenait  une  menace,  on  saurait  se  défen- 
dre I£a  attendant,  ajoutent-ils,  la  république,  au  lieu  d'être  désavouée 
par  la  France,  ne  compte  que  des  victoires  de  scrutin  dans  toutes  les  coca- 
siens.  Les  dernières  élections  des  conseils  généraux  lui  ont  envoyé  de 
nouveaux  adhérens,  et^  ni  dans  les  assemblées  départementales,  qui 
viennent  d'avoir  leur  session,  ni  dans  le  pays  lai-même,  il  ne  s'est  élevé 
une  opposition  déaidée  contre  la  politique  républicaine»  contre  le  sys- 
tème du  gouvernement.  Oui,  sans  doute,  les  républicains  ont  eu  l'avan- 
tage dans  les  récentes  élections  des  conseils  généraux,  et  la  majorité 
a'est  déplacée  à  leur  profit  dans  quelques  départements  qui  étaient 
restés  jusqu'ici  sous  l'influence  conservatrice.  11  ne  faudrait  pas  eepeu'- 
dant  se  faire  trop  illusioa  sur  des  résultats  qui  n'ont  pas  toujours  une 
aignification  aussi  déoisive  qu'on  le  eroit.  11  y  a  d'abord  des  villes,  des 
cantons  ruraux,  des  régions  entières  où  le  chiffre  des  abstentions  a 
été  immense,  démesuré,  et  ces  abstentions,  que  tous  les  partis  eot 
Vbabitude  d'interpréter  à  leur  avantage,  sont  dans  tous  les  oas  un 
pwnier  signe  du  détachement  ou  de  Tindifféreiice  des  populations.  11 
y  a  d'autres  points,  et  ils  sont  aases  aombreux»  où«  entre  les  candidats 
républioaios  et  ooaaervaieurs,  la  différence  des  voix  est  presque  inai* 


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RBVDI.  ?r-  CHHONIQCm»  23S 

gaiQantOi  où  les  opiaioos  sa  btlaooeot  :  ehose  toujours  grave  dans  des 
luttes  électorales  engagiées  de  telle  façon  qu'elles  prennent  forcément 
un  caraetère  pplitique,  qu'un  vole  d'opposition  contre  un  candidat  à 
un  conseil  général  est  un  vote  d'hostilité  contre  le  régime  existant 
lui-même.  Ia  république  n'a  triomphé  dans  bien  des  localités  qu'à  un 
petit  nombre  de  voix;  mais  les  chiffres,  après  tout»  ne  disent  que  ce 
qu^oa  leur  fait  dire  i  ils  n'ont  qu'une  signification  très  limitée,  souvent 
trompeuse.  Tous  les  gouvernemens  se  sont  livrés  à  ces  calculs  et  se 
sont  donné  à  oux^mômes  des  témoignages  de  satisfaction,  des  brevets 
d^  longue  vie  en  constatant  leurs  victoires  de  scrutin;  ils  ont  eu  tous 
d'immeeses  majorités,  parfois  presque  Funanimité,  -^  jusqu'à  l'heure 
décisive  et  inattendue  où  ils  ont  tout  perdu  d'un  seul  coup  !  Ils 
s^étaioot  trop  fiés  aux  ebiffres.  Le  fait  est  qu^au  moment  présent,  en 
dehors  de  tous  les  calculs  et  de  tous  les  bulletins  de  victoire  électo- 
rale, ce  qui  domine  dans  le  pays^  c'est  un  sentiment  croissant  de 
fatigue  et  d^noertitude»  Qu'on  suppute  des  votes  tant  qu'on  voudra, 
la  vérité  vraie,  c'est  que  le  pays  déqu  se  lasse  d'une  politique  qui  ne 
répond  ni  à  ses  instincts  réels  ni  à  ses  intérêts. 

Oui,  en  dépit  des  déclarations  vaniteuses  et  de  tout  ce  qu'on  lui  dit 
pour  lui  démontrer  qu'il  est»  qu'il  doit  être  satisfait,  le  pays  sent  bien 
qu'on  le  paie  de  mots,  que  tout  décroît,  à  commencer  par  cette  pro- 
spérité dont  il  a  joui  pendant  quelques  années  et  dont  on  a  si  étrange- 
ment abusé.  11  se  défie,  il  s'inquiète  vaguement  des  faux  systèmes 
fittaneiers,  des  dépendes  croissantes,  des  profusions  fastueuses,  des 
augmentiations  de  traitemens,  des  emprunts,  de  cette  imprévoyante 
administration  de  la  fortune  publique  dont  le  dernier  mot  est  le  déficit 
dans  le  budget  et  peut-^tre  avant  peu  la  nécessité  de  nouveaux  impôts. 
Mk  le  président  du  conseil,  qui  a  le  goût  des  grandes  réformes,  a  cru 
sans  doute  se  populariser  en  puisant  à  pleines  mains  dans  le  trésor 
pour  distribuer  des  subventions,  pour  hâter  la  construction  d'innom- 
brables et  luxueuses  écoles  jusque  dans  les  hameaux  :  le  sentiment 
populaire,  qu'il  ne  s'y  trompe  pas,  finit  par  s*impatienter  de  ces  prodi- 
galités, de  tes  eonstructions  coûteuses  qui  ne  sont  le  plus  souvent 
qu'un  faste  inutile,  ou  qui  dépassent  les  besoins  auxquels  on  veut  suf- 
fire. Les  populations  comprennent  que  ces  palais  scolaires  de  M.  le  pré- 
sident du  conseil,  il  faudra  les  payer  avec  des  emprunts  et  des  cen- 
times additionnels  dont  elles  auront  à  porter  le  poids.  M.  le  garde 
des  seeaux,  qui  en  est  encore  à  méditer  sur  sa  grande  réforme 
judiciaire,  sur  l'exécution  de  la  magistrature,  -^  M.  ie  ministre  de 
l'intérieur,  M.  le  ministre  des  finances  lui-même,  aidé  de  son  sous- 
seoréuire  d'état ,  se  figurent  probablessent  répondre  à  un  vœu  public 
aree  leurs  épurations,  leurs  révocations,  et  leurs  exclusions  arbitraires  ; 
le  payst  lai,  voit  obaque  jour  dans  ses  modestes  affaires  locales,  dans 
les  wiUem  de  provieee  et  dans  les  villages»  la  délation  érigée  en  sys- 


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23&  BBHJE  DES  DEUX  MONDES. 

tome,  les  passions  les  plus  vulgaires  se  déguisant  sous  une  couleur 
républicaioe,  les  emplois  les  plus  simples  deveuaut  uu  monopole  de 
parli,  une  monnaie  électorale.  On  n'imagine  pas  Tespèce  de  terreur 
qui  règne  aujourd'hui  parmi  les  petits  employés  à  la  veille  d'une  élec- 
tion. Le  pays  le  sent:  il  seni  aussi  qu'avec  une  politique  exiérieure 
sans  suite  et  sans  autorité,  on  l'en  traîne  dans  des  aventures  qu'il  ne 
comprend  guère,  dont  il  ne  démêle  ni  les  proportions  ni  l'objet,  et  il 
se  demande  où  on  veut  le  conduire*  C*est  le  secret  d'un  malaise  qu'un 
gouvernement  infatué  est  toujotirs  le  dernier  à  connaître,  dont  il  ne 
s'avoue  pas  surtout  les  causes,  et  qui  n'existe  pas  moius.  — Pure  exagé- 
ration, dira-t-on  :  le  pays,  toutes  les  lois  qu'il  est  interrogé,  vote  avec 
une  persévérante  fermeté  pour  la  république,  pour  des  républicains. 
Rien  de  plus  vrai,  et  c'est  là  précisément  ce  qu'il  y  a  de  curieux;  c'est 
un  phénomène  caractéristique  du  suOrage  univtTsel.  La  masse,  en 
effet,  vote  pour  la  république,  pour  les  républicains,  par  une  sorte 
d'instinct  conservateur,  parce  que  la  république  existe,  parce  qu'il 
faudrait  une  révolution  pour  la  remplacer;  elle  le  croit  ainsi,  et  c'est 
cet  instinct  conservateur  qui  commence  à  se  sentir  trompé  par  une 
politique  dont  le  dernier  résultat  est  d'altérer  toutes  les  conditions 
intérieures  de  la  France,  d'exposer  surtout  notre  pays  à  un  périlleux 
isolement  au  milieu  de  toutes  les  complications  extérieures. 

Ces  complications  extérieures,  elles  sont  certainement  aujourd'hui 
de  diverse  nature,  et  à  ia  rigueur  les  moins  graves  sont  peut-être 
encore  celles  qui  tiennent  à  toutes  ces  expéditions  que  le  gouverne- 
ment s'est  plu  à  engager  à  la  fois  sur  toutes  les  mers,  dans  les  régions 
les  plus  lointaines.  On  aura  sans  doute  raison  sans  trop  d'efforts  de 
l'affaire  de  Madagascar  et  des  diûicultés  momentanées  que  les  pre- 
mières opérations  de  nos  marins  ont  soulevées  avec  l'Angleterre.  Entre 
les  gouvernemens  la  question  semble  à  peu  près  apaisée,  et  tout  ce 
qu'on  peut  dire,  c'est  que  le  ministère  français  a  eu  la  médiocre  for- 
tune de  mettre  l'énergique  officier  chargé  de  conduire  cette  campagne, 
M.  l'amiral  Pierre,  dans  l'obligation  de  résigner  sou  commandement. 
Au  Tonkin,  les  affaires  restent  assurément  toujours  asses  obscures,  avec 
les  divergences  de  direction  qui  les  compliquent  et  les  engagemens 
incessans,  souvent  meurtriers,  que  nos  soldats  sont  obligea  de  soute- 
nir. Elles  paraissent,  il  est  vrai,  être  entrées  tout  récemment  dans  une 
phase  nouvelle  par  une  négociation  que  les  agens  français  sont  allés 
ouvrir  à  la  petire  cour  de  Hué,  avec  le  nouveau  souverain  de  l'Âunam, 
et  qui  a  conduit  presque  aussitôt  à  un  traité  ou  à  des  préliminaires 
de  paix.  Le  successeur  de  Tu-Duc,  à  ce  qu  il  semble,  n'a  pas  longtemps 
résisté  à  une  action  rapide  et  décisive  de  notre  marine,  au  bombarde- 
ment des  forts  de  la  rivière  de  Uué:  il  s'est  hâté  de  souscrire  aux  con- 
ditions qui  lui  ont  été  imposées,  conûrmant  le  traité  de  lâ7ft,  assu* 
raat  de  nouveau  le  protectorat  français  sur  TAonam  conune  aur  le 


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RETUB.    — *  CHRONIQUE.  235 

Tonkin,  cédaût  de  piuâ  uoe  provioce  destinée  à  être  annexée  à  la  Gochin- 
chine.  Évidemment  le  traité  qui  a  été  signé  à  Hué,  il  n'y  a  que  peu 
de  jours,  tranche  une  difficulté  et  simpliûe  la  quesiion  de  ce  côté  en 
mettant  fin  à  Tintervention  plus  ou  moins  militaire,  plus  ou  moins 
régulière  des  Annamites  dans  les  affaires  du  Tonkin.  Il  y  a  quelques 
semaines,  avant  la  fin  de  la  session,  M.  le  ministre  des  affaires  étran- 
gères, pressé  d'ioterpellaiions,  ne  pouvait  parvenir  à  dire  si  nous 
étions  en  guerre  ou  en  paix  avec  le  royaume  d'Ânnam.  Il  paraît  bien 
que  c'était  la  guerre,  puisqu'il  y  a  aujourd'hui  un  traité  de  paix.  Soit  ! 
Seulement,  ce  serait,  sans  doute,  une  singulière  illusion  de  se  figurer 
que  tout  est  fini.  Si  nous  n'avons  plus  à  combattre  les  Annamites,  nous 
ne  sommes  pas  sûrs  de  ne  point  rencoutrer  bientôt  les  Chinois;  nous 
ne  connaissons  pas  même  la  nature  de  nos  relations  avec  la  Chine.  Le 
Tonkin  ne  cesse  pas  d'être  rempli  de  bandes  qui  ne  seront  pas  très 
différentes  parce  que  les  Annamites  auront  déposé  les  armes.  En  un 
mot,  c'est  toujours  l'inconnu,  et  c'est  là  précisément  ce  qui  fait  que 
Topinion  reste  en  défiance  à  l'égard  de  ces  expéditions  lointaines  pro- 
pres à  dévorer  obscurément  les  hommes  et  les  millions.  Elle  se  défie 
d'autant  plus  qu'elle  ne  saisit  pas  la  vraie  pensée  du  gouvernement  et 
que,  d'un  autre  côté,  tandis  que  nous  dispersons  nos  forces  au  loin,  il 
peut  s'élever  plus  près  de  nous,  à  nos  portes  mêmes,  d'autres  dangers, 
d'autres  difficultés,  d'autres  questions  dont  la  politique  de  la  France 
doit  être  avant  tout  préoccupée. 

Quelle  est  aujourd'hui  la  situation  de  la  France  en  Europe?  On  aurait 
beau  vouloir  se  faire  illusion,  elle  n'a  rieu  de  brillant  ni  de  sûr,  et  ce 
qu'il  y  a  de  plus  triste,  c'est  que,  dans  cette  situation  assez  critique, 
assez  dClicate,  s'il  y  a  des  inconvéniens  qu'il  faut  savoir  accepter  parce 
qu'on  ne  peut  pas  les  éviter,  il  y  en  a  d'autres  auxquels  on  aurait  pu 
^happer  avec  une  politique  plus  réfléchie,  mieux  coordonnée.  Oui,  avec 
un  peu  plus  d*esprit  de  suite  et  de  prudente  fermeté,  avec  un  peu  plus 
d'art,  si  l'on  veut,  on  aurait  pu  éviter  bien  des  embarras,  bien  des  inci* 
dens  qui  se  sont  aggravés  ou  accentués  surtout  depuis  la  fatale  crise 
égyptienne  et  qui  pèsent  maintenant  sur  la  France,  qui  la  laissent 
seule  en  face  de  toutes  les  éventualités.  Ce  n'est  point  sans  doute  qu'à 
cette  heure  précise  où  nous  sommes,  il  y  ait  un  danger  prochain,  une 
menace  de  complication  sérieuse  pour  demain.  Le  sentiment  de  la 
paix  est  heureusement  encore  assez  puissant,  il  faut  le  croire,  pour 
dominer  les  volontés  agitatrices.  11  n'est  pas  moins  clair  que,  dans 
cette  saison  d'été  ou  d'automne,  il  se  produit  en  Europe  un  assez  grand 
mouvement  qui  n'est  pas  sûrement  l'œuvre  du  hasard,  qui  a  ses  rai- 
sons et  ses  secrets.  De  toutes  parts,  depuis  quelques  semaines,  sou- 
verains et  ministres  sont  en  voyage,  se  cherchant,  se  croisant,  et  parais- 
sant reprendre  sans  cesse  une  conversation  interrompue.  Une  première 
fois  le  chef  de  la  chancellerie  autrichienne,  le  comte  Kalnoki,  a  été 


4 


A' 


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930  REVUS  Q]^  DEUX  MONDES. 

eûvpyé  auprès  de  l'empereur  Quillaume  daps  une  de  ses  statipai^  )i^|- 
fuelles  d'été^  et  il  a  reçu  du  souverain  allemand  des  marque^  4^  faveiMr 
Particulières.  Puis  les  deux  empereurs  ont  eu  une  entrevue  des  plus 
pprdiales  à  Ischl.  Maintenant  le  comte  Kalnoki  et  le  prince  de  Bis- 
marck en  personne  viennent  de  se  rançonner  |$ur  )a  ropte  de  iSasteia 
cpmiud  pour  continuer  et  acl^ev^r  une  œuvre  commeucée.  Le  secret  de 
Q§s  entrevues  et  de  c^^  conférences  intimes  est,  selon  toute  apparence, 
le  renouvellement  Qu  la  coplirmation  de  ('alliapce  de  l'Allemagne  et 
de  l'Autriche,  qi^i  ^end  de  plus  ep  plus  à  se  resserrer,  à  se  compléter,  et 
k  devenir  sous  |a  main  puissante  de  M.  de  Bismarck  le  grand  ressort 
de  la  politique  européenne.  D'uq  ^utre  côté,  tous  ces  jeunes  souverains 
du  Danu|:ie,  le  roi  de  Serbie,  le  roi  de  Roumanie  s'empressent  à  Vienne 
et  à  Berlin,  avec  U  meilleure  volonté  d'entrer  daps  l'alliapce  centrale. 
Bientôt  le  roi  d'Italie,  qui  est  déjà  de  toutes  les  combinaisons,  p^ralf 
devoir  aller  faire  cortège  h  l'empereur  Guillaume,  aux  grandes  ma- 
nœuvres de  l'armée  allemande.  11  n'est  pas  jusqu'au  roi  d'Espagne, 
pourtant  asses  occupé  de  ses  insurrections  militaires,  qui  ne  soit, 
dit-on,  disposé  à  faire  son  voyage  d'Allemagne,  et  à  aller  figurer  aux 
manœuvres  de  Hambourg,  rendei-vous  des  princes.  Toutes  les  constel- 
lations se  réunissent  autour  de  l'astre  dominant.  M.  de  Bismarck  pour- 
suit visiblement  son  vaste  dessein  de  façonner  une  Europe  à  son  usage, 
de  rassembler  sous  sa  main  toutes  les  forces  qu'il  pourra,  et  toutes  ces 
réunions,  tous  ces  mouvemens  de  princes  et  de  diplomates  s'agitant 
aujourd'hui  ne  sont  pas  sans  doute  étrangers  aux  combinaisons  de  sa 
diplomatie. 

On  en  était  là  des  oommentaires  sur  tous  ces  voyages  princiers  ou 
diplomatiques  ec  ces  entrevues  d'Allemagne  lorsque  soudainement  a 
éclaté  un  de  ces  coups  de  tocsin  dont  le  terrible  chancelier  a  le  secret. 
Un  journal  de  Berlin,  la  Gazette  de  rAUemagns  du  Nord,  a  jeté  brusque- 
ment, à  la  curiosité  de  l'Europe  surprise,  un  de  ces  défis  qui  lui 
sont  familiers.  L'irascible  gaxelte,  pour  tout  dire,  a  publié  un  article 
visiblement  calculé,  plein  de  menaces  et  d'injures  contre  la  France^ 
qu'elle  accuse  de  toute  sorte  de  méfaits,  dé  préméditations  guerrières, 
de  projets  de  revanche  prochaine,  de  procédés  haineux  et  hostiles 
contre  l'ÀUemagne.  Et,  comme  pour  aggraver  cet  étrange  manifeste, 
comme  pour  lui  donner  une  signiftcattoa  plus  menaçante  ou  plus  irrt* 
tAute,  l'article,  à  ce  qu'il  parait,  a  été  affiché  sur  les  murs  de  MeU« 
Oui,  vraiment)  e'est  notre  pays  qui  est  le  boutefeu  de  l'Europe  !  C'est 
la  France  qui«  avec  ses  ambitions  turbulentes,  ses  polémiques  furieuses, 
ses  essais  de  mobilisatioa,  ses  frontières  hérissées  de  forteresses,  ses 
armemeos,  menace  la  paeiûque  Allemagne,  et  naturellement  l'Aile* 
magne»  si  ]»aci^He  qu'elle  soit,  ne  peut  se  laisser  surprendre  1  Elle 
doit  se  iNTèparer  et  frapper  avant  d'être  frappée.  Oo  nous  le  signifie 
assez  crûment:  «  Si  ie^Fraiice,  mus  dU-eu,  veut  réellement  ia  guerre 


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HBVtÈ;   —   CHRONIQUE.  Hi 

que  ses  journaux  de  toutes  nuances  prédisent  depuis  quelques  semaines 
à  plus  ou  moins  bref  délai,  il  sera  difficile  à  l'Allemagne  de  lais- 
ser aux  Français  le  choix  du  moment  qu'ils  jugeront  favorable  pour 
nous  la  déclarer.  »  C'est-à-dire  que  les  Allemands  sauront  bien, 
eux,  choisir  le  moment  favorable  pour  ouvrir  la  guerre,  —  ils  ont,  du 
reste,  l'obligeance  de  nous  prévenir!  Et  à  quel  propos  ce  manifeste 
batailleur,  qui  n'est  pas  le  premier  de  ce  genre,  mais  qui,  cette 
fois  plus  que  jamais,  a  surpris  TEuropet  Quelle  raison,  plus  ou  moins 
spécieuse,  invoque-t-on  pour  expliquer,  sinon  pour  justifier  cette  me- 
nace de  devancer  des  hostilités  dont  on  nous  suppose  l'intention  7  Le 
seul  fait  à  demi  précis,  c'est  que  M.  le  ministre  de  la  guerre  aurait  eu 
le  projet  de  faire  Texpérience  d'une  mobilisation  complète  d'un  corps 
d'armée  sur  la  frontière  de  l'est.  Or  ce  projet  n'existe  pas,  il  n'y  a  pas 
de  mobilisation  préparée,  aucun  crédit  n'a  été  demandé  et  ne  pour- 
rait être  pris  arbitrairement  dans  le  budget.  Il  n'y  a  rien  de  vrai,  pas 
plus  qu'il  n'est  vrai  que  les  journaux  français  soient  occupés  chaque 
matin  et  chaque  soir  à  déchaîner  ou  à  exciter  des  passions  de  guerre 
contre  l'Allemagne.  S'il  y  a  jamais  eu  un  sentiment  puissant  et  domi- 
nant dans  le  pays,  c'est  à  coup  sûr  le  sentiment  de  la  paix  qui  règne 
aujourd'hui,  et  les  Allemands  peuvent  faire  ce  qu'ils  voudront,  ils  ne 
réussiront  pas  à  prouver  qu'ils  ont  eu  à  se  défendre  contre  une  nation 
enflammée  pour  la  guerre. 

Comment  donc  expliquer  ces  violences  et  ces  menaces,  qui  ne 
répondent  à  rien  de  réel,  du  moins  à  rien  de  visible  ?  M.  de  Bismarck, 
préoccupé  de  complications  qui  pourraient  s'élever  d'un  autre  côté  et 
attirer  ses  forces,  a-t-il  voulu  signifier  à  la  France  qu'elle  devait  dans 
tous  les  cas  se  tenir  tranquille  ?  A-t-il  voulu  simplement  cacher  sous 
une  démonstration  ou  une  diversion  de  circonstance  les  combinaisons 
qu'il  prépare,  qu'il  est  occupé  à  nouer  pour  tenir  sous  son  joug  le 
centre  de  l'Europe?  S'est-il  proposé  enfin  de  frapper  un  coup  violent 
sans  autre  intention,  pour  n'en  pas  perdre  l'habitude  ?  11  en  sera  ce 
qu'on  voudra.  Pour  rester  dans  le  vrai,  ce  qu'il  y  a  de  plus  probable, 
c'est  que  l'article  qui  a  fait  un  moment  tant  de  bruit  est  destiné  à 
s'éteindre  dans  l'oubli  sans  avoir  d'autre  conséquence.  M.  de  Bismarck, 
on  le  sait  bien,  a  ses  fantaisies  de  brutalité;  il  ne  nous  a  pas  accoutu- 
més à  de  bons  procédés  et  à  des  ménagemens.  C'est  encore  après  tout 
un  ennemi  aussi  avisé  que  puissant,  et,  pour  bien  des  raisons,  il  est  dou- 
teux qu'il  ait  sérieusement  songé  à  allumer  en  ce  moment  la  guerre  ; 
il  est  plus  douteux  encore  que  le  vieil  empereur  Guillaume  consentît  à 
troubler  la  paix  de  ses  derniers  jours  par  des  luttes  qui  seraient  for- 
midables, à  quelque  frontière  de  l'empire  qu'elles  dussent  s'engager. 

QH.   DE  MÂZADE. 


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288  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

LE  MOUVEMENT  FINANCIER  DE  LA  QUINZAINE. 


Un  mouvement  de  baisse  d'une  réelle  importance  s'est  produit  pen- 
duit  la  seconde  partie  du  mois,  à  la  fois  sur  les  rentes  françaises  et 
sur  les  valeurs  de  toute  nature  qui  constituent  le  domaine  propre  de 
la  spéculation.  La  cause  originelle  de  ce  mouvement  est  l'exagération 
de  la  poussée  en  sens  contraire  que  les  haussiers  avaient  réussi,  au 
commencement  d'août,  à  donner  aux  cours  des  fonds  publics,  à  la  faveur 
d'une  surprise  de  liquidation. 

On  avait  fait  gagner  en  quelques  jours  plus  de  deux  points  au  ft  1/2  0/0, 
fonds  d'état  jadis  favorisé,  auquel  la  conversion  venait  d'enlever  son 
ancienne  popularité  et  qui  ne  pouvait  rentrer  si  vite  en  grâce  auprès 
de  l'épargne.  La  hausse  s'était  effectuée  dans  le  vide,  en  plein  chômage 
des  affaires,  alors  que  la  spéculation  prenait  ses  vacances,  en  dehors  de 
tout  concours  des  capitaux.  Une  amélioration  ainsi  obtenue  ne  pouvait 
avoir  ni  solidité  ni  durée.  Les  cours  devaient  d'eux*mèmes  peu  à  peu 
revenir  à  l'ancien  niveau. 

Cette  réaction  inévitable  a  été  précipitée  par  les  incidens  politiques 
qui,  tour  à  tour,  ont  tenu  depuis  quinze  jours  l'opinion  publique  dans 
un  état  constant  d'agitation  et  d'attente  anxieuse,  et  il  est  probable 
qu'elle  eût  pris  dans  les  derniers  jours  des  proportions  vraiment  inquié- 
tantes pour  la  situation  du  marché,  si  des  faits  précis  et  d'un  caractère 
favorable  n'étaient  venus,  à  la  veille  de  la  liquidation,  calmer  et  ras- 
surer les  esprits. 

Les  incidens  fâcheux  ont  été  d'abord  la  nouvelle  de  l'échec  subi 
devant  Hanoi  par  le  général  Bouet,  puis  la  publication  par  une  feuille 
officieuse  allemande  de  cet  article  hostile  à  la  France,  que  la  presse 
européenne  a  commenté  pendant  huit  jours,  sans  que  la  signification 
et  la  portée  en  aient  pu  être  assez  nettement  caractérisées  pour  ju*>.tifier 
des  alarmes  sérieuses  et  durables. 

L'échec  subi  par  le  général  Bouet  avait  produit  une  impression 
pénible.  Non  pas  que  le  fait  fût  grave  en  lui-même;  présenté  sous  des 
couleurs  assombries  par  les  premières  dépêches  anglaises,  ramené  à 
ses  proportions  exactes  par  les  télégrammes  officiels,  l'insuccès  de  l'at- 
taque dirigée  contre  les  Pavillons-Noirs  prouvait  seulement  que  la 
campagne  serait  plus  longue  et  plus  difficile  qu'on  ne  l'avait  supposé, 
et  que  le  succès  ne  pourrait  être  acheté  que  par  de  nouveaux  sacrifices  . 
de  la  métropole  en  capitaux  et  en  hommes. 

Le  public  financier  a  immédiatement  escompté  les  conséquences 
probables  ou  simplement  possibles  de  l'incident  ;  nécessité  de  l'en- 
vol dé  fmtdft»  lm|khtan«,  embarras  du  ministère,  clam^Qi^  de  Ti^fio^ 


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lETUB.   — *  CHBONIQUE.  239 

sitioii,  oonTOcatioQ  anticipée  des  chambres,  demandes  de  crédit,  crise 
ministérielle. 

C'est  à  ce  moment  qu'un  nouveau  sujet  de  préoccupation  vint  assail- 
lir l'esprit  des  spéculateurs.  La  Gazette  de  t' Allemagne  du  Nord  publiait 
un  article  destiné  à  prouver  au  monde  entier  que  la  France,  seule  eotre 
toutes  les  nations,  menaçait  à  l'heure  actuelle  la  paix  européenne,  et 
que  ses  perpétuelles  et  bruyantes  aspirations  à  la  revanche  consti- 
tuaient un  état  de  choses  déplorable  dont  les  autres  puissances  ne 
pourraient  accepter  la  continuation. 

Cet  article,  dont  la  forme  était  si  violente,  que  les  journaux  anglais 
eux-mêmes  en  ont  paru  indignés,  était-il  une  simple  boutade,  une 
fantaisie  de  rédaction,  sans  portée  politique,  ou  bien  fallait-il  le  con- 
sidérer comme  un  avertissement  brutal  et  direct  de  M.  de  Bismarck? 
La  question,  ainsi  posée  à  la  Bourse,  ne  pouvait  se  résoudre  que  par 
la  baisse.  Cependant  les  inquiétudes  de  ce  côté  prirent  un  corps.  Le 
Reichstag  allemand  avait  été  convoqué  en  session  extraordinaire  et 
devait  uniquement  délibérer  sur  un  projf't  de  traité  de  commerce  eotre 
l'Allemagne  et  TEspagne.  Si  cette  assemblée  n'était  saisie  par  le  gou- 
veroeroent  de  Berlin  d'aucune  autre  proposition,  il  n'y  avait  plus  à 
s'occuper  de  Tarticle  de  la  Gazette  de  l^ Allemagne  du  Nord.  Si  cet  article 
avait  une  portée  vraiment  menaçante,  on  en  devrait  trouver  le  com- 
mentaire, et,  en  quelque  sorte,  Tinterpréution  officielle  dans  le  mes- 
sage impérial  adressé  au  Reichstag. 

Les  inquiétudes  du  monde  financier  se  portaient  ainsi  à  la  fois  du 
c6té  du  Tunkin  et  du  côté  de  rAllemagne.  L'horizon  était  chargé  de 
nuages;  la  première  nouvelle  fâcheuse  eût  déterminé  une  panique. En 
attendant,  on  voyait  les  rentes  fléchir  de  quelques  centimes  chaque 
jour;  le  k  1/2  pour  100  tombait  à  environ  108  francs;  le  3  pour  100  à 
79  fr.  40;  le  Suez,  au-dessous  de  2,400  francs;  la  Banque  ottomane, 
à  735  francs  ;  TExtérieure  d'Espagne,  à  58  francs  ;  le  Crédit  foncier,  à 
1,290  francs.  Les  transactions  devenaient  de  plus  en  plus  restreintes; 
on  pouvait  constater  une  sorte  de  suspension  des  opérations  à  terme. 

Le  revirement  a  commencé  à  se  produire  lorsque  le  télégraphe  eut 
apporté  la  nouvelle  du  succès  de  Tamiral  Courbet  devant  1 1  rivière  du 
Hué.  On  apprenait  coup  sur  coup  renlèvement  des  forts,  l'occupation 
des  défenses  de  la  rivière,  le  départ  du  commissaire  civil  pour  Hué, 
et  la  capitulation  imminente  du  souverain  de  TAnnam.  Ce  succès 
dégageait  de  tout  péril  le  corps  expéditionnaire  opérant  au  Tonkin, 
simplifiait  singulièrement  l'entreprise  commencée  dans  l'extrême 
Orient,  enlevait  tout  caractère  de  gravité  à  l'envoi  de  quelques  ren- 
forts, consolidait  le  ministère  et  rendait  inutile  toute  convocation  des 
chambres. 

Le  Jour  même  où  une  dépêche  du  gouverneur  de  la  Gochiochine 
péfiMH  k  It  dtmilMRitSe  du  ntalirtif^  à%  la  marine  les  claufOss  dt 


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2i0  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

traité  conclu  entre  le  représentant  de  la  France  et  le  nwteau  t^l 
annamite,  le  public  de  la  Bourse  recevait  communication  A^Ûri  tétt- 
gramme  de  Berlin  portant  que  le  message  de  l'empereur  àil  RSièhdfedg 
ne  contenait  aucun  passage  relatif  à  la  politique  extérieure; 

C'est  le  28,  entre  deux  et  trois  heures,  que  ces  heurcuèes  ndtiVèllëi 
furent  connues  de  la  spéculation;  et  déterminèrent  un  brusque  chan- 
gement dans  les  cours  des  fonds  publics.  Le  k  1/2  pour  100  se  releva 
immédiatement  de  108  ft.  25  à  108.75,  le  S  pour  100  de  79  fr.  50  à 
80  francs.  La  reprise  d'ailleurs  s'est  Hfrétéë  là,  8h  môihd  f)rbViSoii*ë- 
ment,  les  baissiers  n'étant  nalleitient  disposés  à  déserter  la  lutte  et  à 
se  déclarer  vaincus  sans  combat.  Les  cdursl  actuels  vont  dôtic  être  l'ob- 
jet d'une  discussion  très  vive  entre  acheteurs  et  tendeûrH  dé  prîmes; 
et  ce  n'est  qu'après  la  liquidation  que  poui*r6nt  Se  deSdidei*  Èlèitéttieiit 
les  vraies  tendances  du  marché. 

Les  fonds  étrangers  ont  suivi  le  sort  des  rentei  françaises  et  §iii)i 
des  fluctuations  analogues.  Ainsi  TEttérieure,  qdi  s'était  rèlètéè  tfu 
milieu  du  mois  à  59,  a  fléchi  ensuite  à  58,  et  reste  à  58  1/2.  Si  l'in- 
surrection militaire  est  complètement  réprimée  en  Edpagoe,  le  cabi- 
net est  en  pleine  crise,  et  les  derniers  incidens  n'ont  pu  améliot*er  la 
situation  financière.  La  spéculation  à  la  hausse  qui  s'était  fbrmée 
sur  cette  valeur  a  perdu  pied,  et  les  acheteurs  sont  à  la  merci  d'adver- 
saires puissans,  aujourd'hui  maîtres  de  la  situation. 

En  Egypte,  le  choléra  a  presque  entièrement  disparu;  mais  l'admi- 
nistration est  désorganisée  et  le  pays  appauvri  ;  les  impôts  reritrerit 
mal,  et  la  fermeté  inébranlable  de  Tobligation  unifiée  aux  cours  élevée 
où  ta  spéculation  l'a  portée  ne  paraît  guère  justifiée. 

On  s'occupe  peu  en  ce  moment  de  l'Italien,  dont  les  cours  sont  tes- 
tés à  peu  près  immobiles  en  août  ;  il  en  a  été  de  même  des  rentesr 
autrichiennes  et  hongroises. 

Les  valeurs  de  la  compagnie  de  Suez  ne  sont  plus  l'objet  de  gros 
mouvemens  de  spéculation.  Les  cours  n'ont  cessé  de  fléchir  depuis  le 
15  jusqu'au  jour  où  les  rentes  ont  repris  subitement.  L'action  a  ainsi 
baissé  de  2,/i50  à  2,385,  puis  a  été  repoftée  à  2,^30:  Oti  commence  à 
parler  de  nouvelles  négociations  entre  M.  de  Lesseps  et  le  gouverne- 
ment anglais. 

On  avait  essayé  une  campagne  de  hausse  sur  les  actions  des  Che- 
mins français.  La  tentative  a  échoué.  L'adoption  dés  conventions  ne 
saurait  être  pour  cette  catégorie  de  titres  une  Cause  immédiate  d'amé- 
lioration. 

11  est  question,  pour  le  mois  de  septeinbrë,  d'uile  émission  iiciuvêllë 
d'obligations  du  canal  de  Panama. 


tB  d^mfêiJbr-jimti  :  C;  Btftotf 


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MON  FRÈRE  YVES 


DERNIERS    PARTIE    (1). 


LXXXII. 

...  La  mer  de  corail!  —  C'est  aux  antipodes  de  notre  vieux 
monde.  —  Rien  que  le  bleu  immense.  —  Autour  du  navire  qui  file 
doucement,  l'infini  bleu  déploie  son  cercle  parfait.  L'étendue  brille 
et  miroite  sous  le  soleil  étemel. 

Yves  est  h,  seul,  promené  très  haut  dans  l'air,  par  quelque  brise 
qui  oscille  légèrement;  —  il  passe,  dans  sa  hune. 

Il  regarde,  sans  voir,  le  cercle  sans  limite;  il  est  comme  fatigué 
d'espace  et  de  lumière.  Ses  yeux  atones  s'arrêtent  au  hasard,  car 
partout,  tout  est  pareil. 

Partout,  tout  est  pareil. ..  C'est  la  grande  splendeur  inconsciente  et 
aveugle  des  choses  que  les  hommes  croient  faites  pour  eux.  A  la 
surface  des  eaux,  courent  des  souffles  vivifians  que  personne  ne 
respire;  la  chaleur  et  la  lumière  sont  répandues  sans  mesure;  toutes 
les  sources  de  la  vie  sont  ouvertes  sur  les  solitudes  silencieuses  de 
la  mer  et  les  font  étrangement  resplendir. 

...  L'étendue  brille  et  miroite  sous  le  soleil  étemel.  Le  grand 
flamboiement  de  midi  tombe  dans  le  désert  bleu  comme  une  magni- 
ficence inutile  et  perdue. 

(1)  Voyez  la  Revue  da  1*'  •!  da  15  août  et  du  1*'  septembre. 

TOMB  UX.  —  15  SBPTEMBRB  1883.  1<( 


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2A2  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Maintenant,  Yves  croit  distinguer  là-bas  une  traînée  moins  bleue  » 
et  il  y  concentre  son  attention,  égarée  tout  à  l'heure  dans  la  mono- 
tonie étîncelante  et  tranquille;  c'est  sans  doute  la.merqui  s'émiette 
là  sur  des  blancheurs  de  corail,  qui  brise  sur  des  lies  inconnues, 
à  fleur  d'eau,  qu'aucune  carte  n'a  jamais  indiquées. 

...  Goimne  c'est  loin,  la  Bretagne!  —  et  les  chemins  verts  de 
Toulven!  —  et  son  fils! 

Yves  est  sorti  de  sa  rêverie  et  il  regarde,  la  main  étendue  au- 
dessus  de  ses  yeux,  cette  lointaine  traînée  qui  blanchit  toujours. 

...  Il  n'a  pas  l'air  d'un  déserteur,  car  il  porte  encore  le  grand  col 
bleu  des  matelots. 

Maintenant,  il  a  très  bien  vu  ces  brisans  et  ce  corail,  et,  en  se 
penchant  un  peu  dans  le  vide,  il  crie  pour  ceux  qui  sont  en  bas  : 
«  Des  récifs  par  bâbord  !  » 

...  Non,  Yves  n'a  pas  déserté,  car  le  navire  qui  le  porte  est  le 
Primauguet^  de  la  marine  de  guerre. 

Il  n'a  pas  déserté,  car  il  est  toujours  auprès  de  moi,  et  quand  il 
a  annoncé  de  là-haut  l'approche  de  ces  récifs,  c'est  moi  qui  monte 
le  trouver  dans  sa  hune,  pour  les  reconnaître  avec  lui. 

A  Brest,  ce  mauvais  jour  oii  il  avait  voulu  nous  quitter,  je  l'avais 
vu  passer,  en  déserteur,  portant  ses  effets  de  matelot  si  bien  plies 
dans  un  mouchoir,  et  je  l'avais  suivi  de  loin  jusqu'à  Becouvrance. 
J'avais  laissé  monter  Marie,  puis  j'étais  monté,  moi  aussi,  après  eux, 
et,  en  sortant,  il  m'avait  trouvé  là,  en  travers  de  sa  porte,  lui  bar- 
rant le  passage  avec  mes  bras  étendus,  —  comme  jadis  à  Toulvea. 
Seulement,  cette  fois,  il  ne  s'agissait  plus  d'arrêter  un  caprice  d'en- 
fant, mais  d'engager  une  lutte  suprême  avec  luL 

Ette  avait  été  longue  et  oiielle,  cette  lutte,  et  jd  m'étais  senti 
bien  près  de  perdre  courage,  de  l'abandonner  à  la  destinée  sombre 
qui  l'esiportait.  Et  pois  elle  s'était  terminée  brusquement  par  de 
bonnes  larmes  qu'il  avait  versées,  des  larmes  qui  avaient  besoin  de 
couler  depuis  deux  jours,  —  et  qui  ne  pouvaient  pas,  tant  ses  yeux 
étaient  dors  à  ce  genre  de  faiblesse.  —  Alors  on  lui  avait  mis  sur 
les  genoux  scmi  petit  Pierre,  qui  venait  de  se  réveiller;  il  ne  lui  en 
voi^t  pas  du  tout  loi,  le  petit  Pierre^  il  lui  avait  tout  de  suite 
passé  ks  hEta  autour  du  cou«  Et  Yves  avait  fini  par  me  dire  : 

-^  Bb  bien  !  oui,,  frère^  je  ferai  tout  ce  que  vous  me  direz  de 
faire.  Mais,  n'importe  commeoli  vous  voyez  bien  qu'4  présent  je 
suis  perdu*.. 

C^t  très  graveif  en  eilet,  et  je  ne  savais  plos  moi-même  quel 
parti  prendre  :  —  une  espèce  de  rébellion,  s'être  esquivé  du  bord 
étant  déjà  puni  de  fers,  et  trois  jours  d'absence.  J'avais  été  sur  le 
pomt  de  leur  dire,  iq[rè6  les  avoir  fait  s'embrasser  :  Déserter  tous 


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MON  FHBRE  TTES.  243 

les  deux,  tona  les  trois,  mes  cbers  amis,  car  il  est  bieo  tard  à  pré- 
sent pour  mieux  ftiire.  Qu^Yfes  s'en  aitte  suf  sa  Bdl^Rose^  et 
TOUS  vous  rejoindrez  en  Amérique, 

Mais  non,  c'était  trop  affreux  cela,  ^iyandonner  i  jèmus  la  lerre 
bretonne,  et  }a  petite  maison  de  Touhren,  et  les  pMvres  tieux 
parons  I 

Alors,  en  tremblant  un  peu  de  ma  responsabilité,  j'avais  pris  la 
décision  contraire  :  rçndre  le  soir  même  les  avances  touchées, 
dégager  Yves  des  mains  de  ce  capitaine  Kerjean,  et,  d^s  le  len- 
demain matin,  aussitM  le  port  ouvert,  le  remettre  à  la  justice  mari- 
time. Des  jours  pénibles  avaient  suivi,  jours  de  démarches  et  d'at- 
tente, et  enfin,  avec  beaucoup  de  bienveillance,  la  chose  avait  été 
ainsi  réglée  :  un  mois  de  fers  et  six  mois  de  susp^isioii  de  son 
grade  de  quartieismattre,  avec  retour  i  la  paie  de  simple  ma- 
telot. 

Voilà  comment  mon  pauvre  Yves,  reparti  avec  moi  sur  ce  PW- 
mauguet^  se  retrouvait  dans  la  hune,  encore  gabier  comme  devant, 
et  faisant  son  rude  métier  d'autrefois. 

Debout  tous  les  deux  sur  la  vergue  de  misaine,  le  corps  penché 
en  dehors  dans  le  vide,  mettant  une  main  au-<dessus  de  nos  yeux 
et,  de  l'autre,  nous  tenant  à  des  cordages,  nous  regardions  ensem- 
ble, au  fond  des  resplendissantes  solitudes  bleues,  ces  brisans  qui 
Manehistaient  toujours  ;  leur  bruissement  continu  était  comme  un 
son  lointain  d'orgues  d'église  au  milieu  du  silence  de  la  mer. 

C'était  bien  une  grande  tle  de  corail  qu'aucun  navigateur  n'avait 
encore  relevée  ;  elle  était  montée  lentement  des  profondeurs  d'en 
dessous  ;  pendant  des  siècles  et  des  siècles,  elle  avait  poussé  avec 
patience  ses  rameaux  de  pierre;  elle  n'était  encore  qu'une  inmiense 
couronne  d'écume  blanche  faisant,  au  milieu  des  plus  grands  oafaooies 
de  la  mer,  un  bruit  de  chose  vivante,  une  sorte  de  mugissement 
mystérieux  et  étemel. 

Partout  aiitleurs,  Tétendue  bleue  était  untfonne,  profonde,  hifluie  ; 
on  pouvait  continuer  la  route. 

—  Tu  as  gagné  la  double^  frère,  dis»je  à  Yves.  (Je  voulus  d're  : 
la  double  ration  de  vin  audtner  de  l'équipage.)  Abord,  oette  douf>le 
est  toujours  la  récompense  des  matelots  qui  ont  annonoé  les  pve- 
mm*s  une  terre  ou  un  danger,  ^^  de  ceux  encore  qui  ont  pt^k  un 
rat  sans  l'aide  des  pièges,  -^  ou  bien  qui  ont  su  s*babiller  plus 
coquettement  que  les  autres  à  l'inspection  du  dimanche. 

Yves  sourit,  mais  comme  quelqu'un  qui  retrouve  tout  à  coup  un 
souvenir  triste  : 

—  Vous  savez  bien  qu'à  présent,  le  vin  et  moi...  oh!  mais  ça  ne 
fait  rien,  il  iMit  me  la  faire  donner,  les  gabiers  de  mon  plat  la 
boiront  toujours... 


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2A&  RETDE  DES  DEUX  MONDES. 

En  effet,  depuis  qu'une  fois  il  avait  renversé  son  petit  Pierre  sur 
les  cbenets  de  la  cheminée,  là-bas  à  Brest,  il  buvait  de  l'eau.  H 
avait  juré  cela  sur  cette  chère  petite  tète  blessée,  et  c'était  le  pre- 
mier serment  solennel  de  sa  vie. 

Nous  causions  là  tous  deux,  dans  le  bon  air  pur  et  vierge,  au 
milieu  des  voiles  légèrement  tendues,  bien  blanches  sous  le  soleil, 
quand  un  coup  de  sifflet  partit  d'en  bas,  un  coup  de  sifflet  très 
particulier,  qui  voulait  dire,  en  langage  du.bord  :  «  On  demande  le 
chef  de  la  hune  de  misaine  ;  qu'il  descende  bien  vite.  » 

C'était  Yves,  le  chef  de  la  hune  de  misaine  ;  il  descendit  quatre 
à  quatre  pourvoir  ce  qu'on  lui  voulait.  —  Le  commandant  en  second 
le  demandait  chez  lui  ;  —  et  moi  je  savais  bien  pourquoi. 

Dans  ces  mers  si  lointaines  et  si  tranquilles  où  nous  naviguions, 
les  matelots  se  trouvaient  tous  un  peu  brouillés  avec  les  saisons, 
avec  les  mois,  avec  les  jours  ;  la  notion  des  durées  se  perdait  pour 
eux  dans  la  monotonie  du  temps. 

En  effet,  l'été,  l'hiver,  on  n'en  a  plus  conscience  ;  on  ne  les  sait 
plus,  car  les  climats  sont  changés.  Même  les  choses  de  la  nature  né 
viennent  plus  les  indiquer;  c'est  toujoup  l'eau  infinie,  toujours  les 
planches,  et,  au  printemps,  rien  ne  verdit. 

Yves  avait  repris  sans  peine  son  existence  d'autrefois,  ses  habi- 
tudes de  gabier,  sa  vie  de  la  hune,  à  peine  vêtu,  au  vent  et  au 
soleil,  avec  son  couteau  et  son  amarrage.  11  n'avait  plus  compté 
ses  jours  parce  qu'ils  étaient  tous  pareils,  confondus  par  la  régula- 
rité des  quarts,  par  l'alternance  d'un  soleil  toujours  chaud  avec  des 
nuits  toujours  pures.  Il  avait  accepté  ce  temps  d'exil  sans  le 
mesurer. 

Mais  c'était  aujourd'hui  même  que  ses  six  mois  de  punition  expi- 
raient, et  le  commandant  avait  à  lui  dire  de  reprendre  ses  galons, 
son  sifflet  d'argent,  et  son  autorité  de  quartier-maître.  11  le  lui  dit 
même  amicalement,  avec  une  poignée  de  main,  car  Yves,  tant  qu'a- 
vait duré  sa  peine,  s'était  montré  exemplaire  de  conduite  et  de  cou- 
lage, et  jamais  hune  n'avait  été  tenue  comme  la  sienne. 

Yves  revint  me  trouver  avec  une  bonne  figure  heureuse  :  —  Pour- 
quoi ne  m'aviez-vous  pas  dit  que  c'était  aujourd'hui?  —  On  lui 
avait  promis  que,  s'il  continuait,  sa  punition  serait  même  bientôt 
oubl  6e.  —  Décidément  ce  serment  qu'il  avait  fait  sur  la  tête  meur- 
trie de  son  petit  Pierre,  à  la  fin  de  la  soirée  terrible,  lui  réussissait 
au-del\  de  son  espoir. 

LXXXIII. 

L'après-;nidi  du  même  jour,  Yves  est  dans  ma  chambre,  qui  se 
dépêche  avant  la  nuit  de  remettre  des  galons  sur  ses  manches,  tou- 


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MON  FRÈRE  YVES.  2&5 

jours  drôle»  avec  son  grand  air  de  forban,  quand  il  est  occupé  à 
coudre. 

Ils  ne  sont  plus  très  beaux,  ses  pauvres  vètemens,  ils  ont  beau- 
coup servi.  C'est  qu'il  n'était  pas  riche  en  quittant  Brest,  avec 
cette  réduction  de  paie  ;  et,  pour  ne  pas  entamer  son  décompte^  il 
n'a  pas  voulu  prendre  trop  d'effets  au  magasin.  Mais  ils  sont  si 
propres,  les  petites  pièces  sont  si  bien  mises  les  unes  sur  les  autres, 
à  chaque  coude,  à  chaque  bas  de  manche,  que  cela  peut  très  bien 
passer.  Ces  galons  neufs  leur  donnent  même  un  certain  lustre 
de  jeunesse.  D'ailleurs  Yves  a  bonne  tournure  avec  n'importe  quoi; 
et  puis,  comme  on  est  très  peu  vêtu  à  bord,  en  ne  les  met- 
tant que  rarement ,  ils  pourront  certainement  fioir  la  campagne. 
Quant  à  de  l'argent,  Yves  n'en  a  pas  ;  il  en  oublie  même  l'usage  et 
la  valeur,  comme  il  arrive  souvent  aux  marin?,  —  car  il  délègue  à 
sa  femme,  à  Brest,  sa  solde  et  ses  chevrons^  tout  ce  qu'il  gagne. 

La  nuit  venue,  son  ouvrage  est  achevé,  il  le  plie  avec  soin,  et 
balaie  ensuite  les  petits  bouts  de  fil  qu'il  a  pu  faire  tomber  dans 
ma  chambre.  Puis  il  s'informe  très  exactement  du  mois  et  de  la 
date,  allume  une  bougie  et  se  met  à  écrire  : 

«  Eo  mer,  à  bord  da  Primaugwt,  23  avril  1882. 

a  Chère  épouse, 

<c  Je  t'écris  ces  quelques  mots  à  l'avance  aujourd'hui,  dans  la 
chambre  de  M.  Pierre.  Je  les  mettrai  à  la  poste  le  mois  prochain, 
quand  nous  toucherons  aux  îles  Hawaï  (un  pays,.,  je  suis  sûr,  que 
tu  ne  sais  pas  trop  où  il  se  trouve). 

«  C'est  pour  te  dire  que  j'ai  repris  mes  galons  aujourd'hui,  et 
que  tu  peux  être  tranquille,  ils  ne  repartiront  plus  ;  je  les  ai  cousus 
solides  à  présent. 

«  Chère  épouse,  cela  me  prouve  pourtant  qu'il  n'y  a  pas  que 
juste  six  mois  passés  depuis  notre  départ,  et  alors  nous  ne  sommes 
pas  encore  près  de  nous  revoir.  —  Pour  moi,  j'aurais  pourtant  déjà 
très  hâte  d'aller  faire  un  tour  à  Toulven,  pour  te  donner  la  main 
à  installer  notre  maison;  et  encore,  ce  n'est  pas  tout  à  fait  poiup 
cela,  tu  penses,  mais  c'est  surtout  pour  rester  quelque  temps  avec 
toi,  et  voir  noire  petit  Pierre  courir  un  peu.  Il  faudra  bien  qu'on 
me  donne  une  grande  permission  quand  nous  reviendrons,  au  moins 
quinze  ou  vingt  jours  ;  peut-être  même  que  je  n'aurai  pas  assez  avec 
vingt,  et  que  je  demanderai  jusqu'à  trente. 

«  Chère  Marie,  je  te  dirai  pourtant  que  je  suis  très  heureux  à 
bord,  surtout  d'avoir  pu  repartir  pour  ces  mers-ci  avec  M.  Pierre; 


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?A6  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

c'était  ce  que  je  demandais  depuis  bien  longtemps*  C'est  une  si 
belle  cntnpagne,  et  puis  tout  à  fait  économique,  pour  moi  qui  ai 
bien  besoin  de  ramasser  beaucoup  d'argent,  comme  tu  sais.  Peut- 
être  que  je  .serai  proposé  pour  second  avant  de  débarquer,  vu  que 
je  suis  très  bien  avec  tous  les  officiers. 
%  J'ai  aussi  à  t* apprendre  que  les  poissons  volans,,.  » 
Gracl..  Sorte  pont,  on  siffle  :  En  /tout  tout  le  monde!  pour  le  m 
de' chasse  ;  Yves  se  sauve;  et  jamais  personne  n'a  su  la  fin  de  cette 
histoire  de  poissons. 

Il  a  conservé  avec  sa  femme  sa  manière  enfantine  d'être  et 
d'écrire.  Avec  moi,  c'est  changé,  et  il  est  devenu  un  nouvel  Yves, 
plus  compliqué  et  plus  raffiné  que  celui  d'autrefois. 

LXXXIV. 

La  nuit  qui  suit  est  claire  et  délicieuse.  Nous  allons  tout  douce- 
ment, dans  la  mer  de  corail,  par  une  petite  brise  tiède,  avançant 
avec  précaution,  de  peur  de  rencontrer  les  îles  blanches,  écoutant  le 
silence,  de  peur  d'entendre  bruire  les  récifs. 

De  minuit  à  quatre  heures  du  matin,  le  temps  du  quart  se  passe 
à  veiller  au  milieu  de  ces  grandes  paix  étranges  des  eaux  australes. 

Tout  est  d'un  bleu  vert,  d'un  bleu  nuity  d'une  couleur  pro- 
fonde ;  la  lune,  qui  se  tient  d'abord  très  haut,  jette  sur  la  mer  des 
petits  reflets  qui  dansent,  comme  si  partout,  sur  les  immenses  plai- 
nes vides,  des  mains  mystérieuses  agitaient  sans  bruit  des  milliers 
de  petits  miroirs. 

Les  demi- heures  s'en  vcmt  Tune  après  l'autre,  tranquilles,  la 
brise  égale,  les  voiles  très  légèrement  tendues.  Les  matelots  de 
quart,  en  vètemens  de  toile,  dorment  à  plat  pont,  par  rangées, 
couchés  sur  le  même  côté  tous,  emboîtés  les  uns  dans  les  autres, 
comme  des  séries  de  momies  blanches. 

A  chaque  demi -heure  on  tressaille,  en  entendant  la  cloche  qui 
vibre;  et  alors  deux  voix  viennent  de  l'avant  du  navire,  chantant 
l'une  après  l'autre,  sur  une  sorte  de  rythme  lent  :  «  Ouvre  l'œil  an 
bossoir...  tribord  I  »  dit  l'une.  «  Ouvre  l'oedl  au  bossoir...  bâbord!  » 
répond  l'autre.  On  est  surpris  par  ce  bruit,  qui  psoralt  une  clameur 
effrayante  dans  tout  ce  silence,  et  puis  les  vibrations  des  voix  et  de 
la  cloche  tombent,  et  on  n'entend  plus  rien. 

Cependant  la  lune  s'abaisse  lentement,  et  sa  binière  l^ue  se 
ternit;  maintenant  elle  est  plus  près  des  eaux  et  y  dessine  une 
grande  lueur  allongée  qui  traîne. 

file  (tevient  plus  jaune,  éclairant  à  peine,  comme  une  bmpe  qui 
mentt. 


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MON  JFRÉRE  YVJSB.  2i7 

Lentemeot  elle  se  met  à  gratDdir,  à  grandir,  démesurée,  et  puis 
elle  devient  rouge,  se  déforme,  s'enfonce,  étrange,  effrayaoQte.  Ota 
ne  sait  plus  oe  qu'on  voit  :  à  Tborizon,  c'est  un  grand  feu  terne, 
sanglant.  C'est  trop  grand  pour  être  la  lune,  et  puis  maintenantdes 
choses  lointaines  se  dessinent  devant  en  grandes  ombres  noires  : 
des  tours  colossales,  des  montagnes  éboulées,  des  palais,  des  Babels  I 

On  sent  comme  un  voile  de  ténèbres  s'appesantii* sur  les  sens;  la 
notion  du  réel  est  perdue.  Il  vous  vient  comme  l'impression  de 
cités  apocalyptiques,  de  nuées  lourdes  de  sang,  de  malédictions 
suspendues.  C'est  la  conceptkm  des  épouvantes  gigantesquesi  des 
anéantissemens  chaotiques,  des  fins  de  mondes... 

Une  minute  de  sommeil  intérieur  qui  vient  de  passer,  malgré 
toute  volonté  ;  un  rêve  de  dormeur  debout  qui  s'est  envolé  très 
vite. 

Mirage  U.  A  présent,  c'est  finl^  et  la  lune  est  couchée.  Il  n'y  avait 
rien  là-bas  que  la  mer  infinie,  et  les  vapeurs  errantes  annonçimt 
l'approche  du  matin  ;  maintenant  que  la  lune  n'est  plus  derrière, 
on  ne  les  distingue  même  pas.  Tout  vient  de  s'évanouir,  et  on 
retrouve  la  nuit,  la  vraie  nuit,  toujours  pure  et  tranquille. 

Ils  sont  bien  loin  de  nous,  ces  pays  de  l'Apocalypse,  car  nous 
sommes  dans  la  mer  de  corail ,  sur  l'autre  face  du  monde,  et  il  n'y 
a  rien  ici  que  le  cercle  immense,  le  miroir  illimité  des  eaux... 

Un  timonier  est  allé  regarder  l'heure  à  la  montre.  Par  déférence 
pour  la  lune,  il  doit  noter,  sur  ce  grand  registre  toujours  ouvert, 
qui  est  le  journal  du  bord,  l'instant  très  précis  auquel  elle  s'est 
couchée. 

Puis  il  revient  pour  me  dire  : 

«  Capitaine,  il  est  l'heure  de  réveiller  au  quart.  » 

Déjàl  déjà  finies  mes  quatre  heures  éô  nuit,  —  et  l'oiBcier  de 
relève  qui  va  bientôt  paraître^ 

Je  commande  :  Cliefs  et  chargeurs  à  réveiller  au  quart  (1)  I 

AJors,  quelques-uns  de  ceux  qui  donnaient  à  plat  pont  comme 
des  momies  blanches,  se  lèvent,  en  éveillent  quelques  autres;  ils 
partent  toute  une  bande,  et  descendent.  Et  puis  on  entend  en  bas, 
dans  le  faux  pont,  une  vingtaine  de  voix  chanter  l'une  après  l'autre, 
-«-  en  cascade  comme  on  fait  pour  Frère  Jacques.^  —  une  sorte  d'air 
tcès  ancien,  qui  est  joyeux  et  moqueur. 

Us  chantent  ; 

«  M'Xn .  entendUt  les  tribordais^  debout  au  quarts  debout,  debout, 

(1)  Gommutdement  réglemeotafre.  —  A  bord,  réq[!ifpAg:e  eit  difisé  en  on  eerttia 
nomkM  de  êéirmf  foraumt  ebacnne  rvaernent  d'nae  f  idée  de  eooD* .«-  Le  chef  et 
les  chargeurs  de  cette  pièce  doivenk  coadotve  le»  «konmes  de  leur  eèeie,  et  réveiUer 
ceux  qfil  les  teapUcent  pour  le  quart. 


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2&8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

debout  !..  As-tu  entendu,  les  tribordais,  debout  ati  quart ,  debout, 
debout,  debout  !..  » 

Ils  vont  et  viennent ,  courbés  sous  les  hamacs  suspendus,  et,  en 
passant,  secouent  les  dormeurs  à  grands  coups  d'épaules. 

Après,  je  commande,  inexorable: 

«  En  haut,  les  tribordais,  à  l'appel  1  » 

Et  ils  montent,  demi-nus;  il  y  en  a  qui  bâillent,  d'autres  qui 
s'étirent,  qui  trébuchent.  Ils  se  rangent  par  groupes  à  leurs  postes, 
pendant  qu'un  homme,  avec  un  fanal ,  les  regardant  sous  le  nez, 
les  compte.  Les  autres,  qui  dormaient  sur  le  pont,  vont  aller  en 
bas  se  coucher  à  leur  place. 

Yves  est  monté  lui  aussi,  avec  ces  tribordais  qu'on  vient  de 
réveiller.  Je  reconnais  bien  son  coup  de  sifflet,  que  je  n'avais  plus 
entendu  depuis  une  année.  Et  puis  je  reconnais  sa  voix,  qui  résonne 
et  commande  pour  la  première  fois  sur  le  pont  du  Primauguet. 

Alors  je  l'appelle  très  officiellement  par  son  titre,  qu'on  vient  de 
lui  rendre  :  «  Mattre  de  quart  I  » 

C'était  seulement  pour  lui  donner  une  poignée  de  main,  lui 
souhaiter  bienvenue  et  bonne  fin  de  nuit  avant  de  m'en  aller 
dormir. 

LXXXV. 

«  Haie  le  bout  à  bord,  Goulven  I  » 

Cétait  dans  un  accostage  difficile.  Je  venais,  avec  un  canot  du 
Primiuguet^  aborder  un  bâtiment  baleinier  d'allures  suspectes,  qui 
ne  portait  aucun  pavillon. 

Dans  rOcéao  austral,  toujours;  auprès  de  l'île  Tonga*Tabou, 
du  côté  du  vent.  —  Le  Primauguet,  lui,  était  mouillé  dans  une 
baie  de  l'Ile,  en  dedans  de  la  ligne  des  récifs ,  à  Tabri  du  corail. 
L'autre,  le  baleinier,  s'était  tenu  au  large,  presque  en  pleine  mer, 
comme  pour  rester  prêt  à  fuir,  et  la  houle  était  forte  autour  de  lui. 

Ou  m'envoyait  en  corvée  pour  le  reconnaître,  pour  Y  arraisonner  y 
comme  on  dit  dans  notre  métier. 

«  Haie  à  bord ,  Goulven  I  haie  !  » 

Je  levai  la  tête  vers  l'homme  q«ii  s'appelait  Goulven  ;  c'était  lui 
.  qui ,  du  haut  du  navire  équivoque,  tenait  l'amarre  qu'on  venait  de 
me  lancer.  Et  je  fus  saisi  de  cette  figure,  de  ce  regard  déjà  connu  ; 
c'était  un  autre  Yves,  moins  jeune,  encore  plus  basané  et  plus  athlé- 
tique peut-ètro,  —  les  traits  plus  durs,  ayant  plus  souffert,  —  mais 
il  avait  tellement  ses  yeux,  son  regard,  que  c'était  comme  un  dédou- 
blement de  lui-même  qui  m'impressionnait. 

Quelquefois  j'avais  pensé,  en  effet,  que  nous  pourrions  leren- 


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MON   FRÂRE   YVES.  2A9 

contrer,  ce  frère  Goulven,  sur  quelqu'un  de  ces  baleiniers  que  nous 
trouvions,  de  loin  en  loin,  dans  les  mouillages  du  Grand-Océan,  et 
que  nous  arraisonnions  quand  ils  avaient  mauvais  air. 

J'allai  à  lui  d'abord,  sans  m'inquiéter  du  capitaine,  qui  était  un 
énorme  Américain,  à  tète  de  pirate,  avec  une  longue  barbe  épaisse 
comme  le  goémon.  J'entrais  là  comme  en  pays  conquis,  et  les  con- 
venances m'importaient  peu. 

—  C'est  vous,  Goulven  Kermadec?  —  Et  déjà  je  m'avançais  en 
lui  tendant  la  main,  tant  j'en  étais  s&r. 

Mais  lui,  blanchit  sous  son  bâie  brun,  et  recula.  Il  avait  peur. 

Et,  par  un  mouvement  sauvage,  je  le  vis  qui  rassemblait  ses 
poings,  raidissait  ses  muscles,  comme  pour  résister  quand  même, 
dans  une  lutte  désespérée. 

Pauvre  Goulven  1  cette  surprise  de  m'entendre  dire  son  nom, 
—  et  puis  mon  uniforme,  —  et  les  seize  matelots  armés  qui  m'ac- 
compagnaient I  11  avait  cru  que  je  venais,  au  nom  de  la  loi  fran- 
çaise, pour  le  reprendre,  et  il  était,  comme  Yves,  s'exaspérant  devant 
la  force. 

Il  fallut  un  moment  pour  l'apprivoiser;  et  puis,  quand  il  sut  que 
son  petit  frère  était  devenu  le  mien,  et  qu'il  était  là,  sur  le  navire 
de  guerre,  il  me  demanda  pardon  de  sa  peur  avec  ce  même  bon 
sourire  que  je  connaissais  déjà  chez  Yves. 

L'équipage  avait  singulière  mine.  Le  navire  lui-même  avait  les 
allures  et  la  tenue  d'un  bandit.  Tout  léché,  éraillé  par  la  mer, 
depuis  trois  ans  qu'il  errait  dans  les  houles  du  Grand-Océan  sans 
avoir  touché  aucune  terre  civilisée,  —  mais  solide  encore,  et  taillé 
pour  la  route.  Dans  ses  hanbans,  depuis  le  bas  jusqu'en  haut,  à 
chaque  euQéchure,  pendaient  des  fanions  de  baleine  pareils  à  de 
longues  franges  noires;  on  eût  dit  qu'il  avait  passé  sous  l'eau  et 
s'était  couvert  d'une  chevelure  d'algues. 

En  dedans,  il  était  chargé  des  graisses  et  des  huiles  des  corps  de 
toutes  ces  grosses  bêtes  qu'il  avait  chassées.  Il  y  en  avait  pour  une 
fortune,  et  le  capitaine  comptait  bientôt  retourner  en  Amérique, 
en  Californie,  où  était  son  port. 

Un  équipage  mêlé  :  deux  Français,  deux  Américains,  trois  Espa- 
gnols, un  Allemand,  un  mousse  indien,  et  un  Chinois  pour  la  cui- 
sine. Plus  une  ckola  du  Pérou,  —  à  demi  nue  comme  les  hommes, — 
qui  était  la  femme  du  capitaine,  et  qui  allaitait  un  enfant  de  deux 
mois  conçu  et  né  sur  la  mer. 

Le  logement  de  cette  famille,  à  l'arrière,  avait  des  murailles  de 
chêne  épaisses  comme  des  remparts,  et  des  portes  bardées  de  fer. 
Au  dedans,  c'était  un  arsenal  de  revolvers,  et  de  coups-de-poing, 
et  de  casse-tête.  Les  précautions  étaient  prises;  on  pouvait,  en  cas 
de  besoin,  tenir  là  un  siège  contre  tout  l'équipage. 


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250  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

D'ailleurs,  des  papi^ns  en  règle.  On  n'ayait  pas  hissé  de  psviiten 
parce  qu'oD  n'en  avait  plus;  les  cafards  avaient  mangé  le  dernier, 
dont  on  me  fit  voir  les  lambeaux  en  s'exousant  ;  il  était  bien  aux 
couleurs  d'Amérique,  rayé  blœic  et  rouge,  avec  le  yak  étoilô.  Rien 
àdire;  c'était,  en  somme,  correct. 

...  Goulven  me  demandait  si  je  comiaissais  Plouberzel;  et  alors 
je  lui  contais  que  j'avais  dormi  une  nuit  sous  le  toit  de  sa  vieille 
mère. 

—  Et  vous,  dis-je,  n'y  reviendrez -vous  jamais?  —  Il  souflBrait 
encom,  et  très  cruellement,  à  ce  souvenir;  je  le  voyais  bien, 

—  C'est  trop  tard  à  présenta  II  y  aurait  ma  punition  à  faire  à 
l'était,  et  je  suis  marié  en  Californie,  j'ai  deux  enfans  à  Sacra- 
mento. 

—  Voulez-vous  venir  avec  moi  voir  Yves? 

*—  Venir  avec  vous  1  répéta-t-il  bas,  d'une  voix  sombre,  comme 
très  étonné  de  ce  que  je  lui  proposais.  —  Venir  avec  vous!.,  mais 
vous  savez  bien...  que  je  suis  déserteur,  moi? 

A  ce  moment,  il  était  tellement  Yves,  il  avait  dit  cela  tellement 
comme  lui,  qu'il  me  fit  mal. 

Après  tout,  je  comprenais  ses  craintes  d'homme  libre  et  jaloux 
de  sa  liberté;  je  respectais  ses  terreurs  de  la  terre  française,  — *car 
c'est  une  terre  française  que  le  pont  d'un  navire  de  guerre; — à 
bord  du  Primaugitetf  on  était  en  droit  de  le  reprendre,  c'était  k  loi. 

—  Au  moins,  dis-je,  ave»-Tous  envie  de  le  voir? 
-*-  Si  j'ai  envie  de  le  voir,.,  mon  pauvre  petit  Yves  I 

—  Allons,  c'est  bien,  je  vous  ramènerai.  Quaod  il  vienidra,  je 
vous  demande  seulement  de  lui  conseiller  d'être  sage.  Vous  me 
comprenez,..  Goulven? 

'  Ce  fiât  lui  «lors  qui  me  prit  la  main^  et  la  serra  dans  les  sieoaes. 

LXXXVI. 

Tavais  accepté  de  dîner  le  lendemain  chez  cocapitaine  baleinier. 
Nous  nous  étions  convenus  à  merveille.  Il  n'avait  rien  de  la  manière 
ides  hommes  policés,  mais  il  n'était  nullement  banal.  Et  puis,  sur* 
tout ,  c'était  le  seul  moyen  pour  moi  d'amener  Yves  à  son  bord* 

le  m'attendais  un  peu  le  lendemain  matin*  au  jour*  à  trouver  le 
baleinier  disparu,  envolé  pendant  la  nuit  coaune  un  oiseau  sauvage. 
Mais  non,  on  le  voyait  là-bas  à  son  poste,  au  large,  avec  toutes 
ses  fhmges  noires  dans  ses  haubans,  se  détachant  sur  le  grand 
mmk  circulaire  des  eaux,  qui  étairat  ce  jour*là  immobiles,  et 
kmrdes,  et  polies,  comme  des  coulées  d'ai^nC. 

C'était  sérieux,  cette  invitatlocà,  et  on  m'attendaiL  Par  précaution, 
le  commandant  avait  Toulu  que  les  oanotieia  qui  me  mèBenûent 


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MOOi  rRÈRE  YTBS.  2&1 

fuseenl  armés  ot  restassent  là,  tout  le  temps,  avec  moi.  lustemeait 
cela  tombait  à  merreille  pour  Yves,  et  je  le  pris  comme  patroo. 

LXXXVll. 

Le  capitaine  me  reçoit  à  la  coupée,  en  tenue  assez  correcte  de 
Yankee;  hchola,  transformée,  porte  une  robe  en  soie  rose,  avec 
un  collier  magnifique  en  perles  des  lies  Pomotou  ;  j'admire  com- 
bien elle  est  belle  et  combien  sa  taille  est  parfaite. 

Nous  voici  dans  te  logis  aux  étonnantes  murailles  bardées  de  fer. 
Il  y  fait  sombre  et  lourd,  mais  par  les  petites  fenêtres  épaisses  on 
voit  respleodir  des  choses  qui  semblent  enchantées  :  une  mer  d'un 
bleu  laiteux  et  d'un  poli  de  turquoise,  une  lie  lointaine,  d'un  violet 
rose  d  iris,  et  de  tout  petits  nuages  orangés  flociant  dans  un  profond 
ciel  d'or  vert. 

Après,  quand  on  a  détourné  ses  yeux  de  ces  petites  fenélres 
ouvertes,  de  ces  contemplations  de  lumière,  on  retroave  plus  étrange 
le  logis  bas,  irrégulier  sous  ses  énormes  solives,  avec  son  arsenal 
de  revolvers,  de  coups-de-poiog,  de  lanières  et  de  fouets. 

On  mange  à  ce  dîner  des  conserves  de  San-Francisco,  des  fruits 
exquis  de  l'Ile  TongarTabou,  des  aiguilles,  qui  sont  de  petits  pois- 
sons fins  des  mers  chaudes  ;  on  boit  des  vins  de  France,  du  pisco 
péruvien  et  des  liqueurs  anglaises. 

Le  Chinois  qui  nous  sert  est  en  robe  de  soie  d'un  violet  d'évêifue, 
el  porte  des  souliers  à  hautes  semelles  de  papier.  La  diola  chante 
une  zamacuica  du  Chili,  en  pinçant  sur  sa  diguhela  une  sorte  d'ac- 
compagnement qui  semble  le  dandinement  moootone  d'une  mule 
au  trot.  Les  portes  de  la  forteresse  sont  grandes  ouv^tes.  Grâce 
à  ja  présence  de  mes  seize  hommes  armés,  régnent  une  sécurité, 
une  intimité  paisible,  qui  sont  touchantes. 

A  l'avmnt,  les  hommes  du  Primauguet  boivent  et  chantentavec 
\e&  baleiniers.  C'est  fête  partout.  Et  je  vois  de  loin  Yves  et  Goulven, 
qui  ne  boivesit  pas,  eux^  mais  qui  îoni  les  cent  pas  en  causant. 
Goulven,  le  plus  grand,  a  passé  son  bras  sur  les  gaules  de  son 
frère,  qui  le  tient,  lui,  autour  delà  taille;  isolés  tous  deux  au  milieu 
des  arutres,  ils  se  promènent  en  se  parlant  à  yoix  basse. 

Les  serres  se  vident  partout  dans  des  toasts  bizarres.  Le  capi- 
taine, qui  d'abord  ressemblait  à  la  statue  impassible  d'un  dieu  ma- 
rin ou  d'un  fienve,  s'anime,  rit  d  un  rire  puissant  qui  fait  trembler 
tout  son  corps  ;  sa  bouche  s'ouvre  comme  celle  d'un  célacé,  ^  le 
voilà  qui  dit  en  anglais  des  choses  étranges,  qui  s'oublie  avec  moi 
dans  des  ooofideaces  à  le  faire  pendre;  la  conversation  tourne  en 
douce  causerie  de  pirate. 


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252  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

La  chola  rentrée  dans  sa  cabine,  on  fait  venir  un  matelot  tatouéi 
qu'on  déshabille  au  dessert.  C'est  pour  me  montrer  ce  tatouage  qui 
représente  une  chasse  au  renard. 

Cela  part  du  cou  :  des  cavaliers,  des  chiens»  qui  galopent,  descen- 
dent en  spirale  autour  du  torse. 

—  Vous  ne  voyez  pas  encore  le  renard?  me  demande  le  capitaine 
avec  son  plus  joyeux  rire. 

Cela  va  être  si  drôle,  paralt-il,  la  découverte  de  ce  renard,  qu'il 
en  est  pâmé  d'avance.  Et  il  fait  tourner  l'homme,  déjà  ivre,  plu- 
sieurs fois  sur  lui-même,  pour  suivre  cette  chasse  qui  descend  tou- 
jours. Aux  environs  des  reins,  cela  se  corse,  et  on  prévoit  que  cela 
va  finir. 

—  Ea  I  le  voilà,  le  renard!  crie  le  capitaine  à  tète  de  fleuve,  au 
comble  de  sa  galtè  de  sauvage,  en  se  renversant,  pâmé  d'aise  et  de 
rire. 

La  bête  poursuivie  se  remisait  dans  son  terrier;  on  n'en  voyait 
que  la  moitié.  Et  c'était  la  grande  surprise  finale.  On  mvita  ce  ma- 
telot à  toaster  avec  nous,  pour  sa  peine  de  s'être  fait  voir. 

Il  était  temps  d'aller  prendre  sur  le  pont  un  peu  d'air  pur,  l'air 
frais  et  délicieux  du  soir.  La  mer,  toujours  aussi  immobile  et  lourde, 
luisait  au  loin,  reflétant  de  dernières  lueurs  du  côté  de  l'ouest.  Main- 
tenant les  hommes  dansaient,  au  son  d'une  flûte  qui  jouait  un  air 
de  gigue. 

En  dansant,  les  baleiniers  nous  jetaient  de  côté  des  regards  de 
chats,  moitié  timidité  curieuse,  moitié  dédain  farouche.  Us  avaient 
de  ces  jeux  de  physionomie  que  les  coureurs  de  mer  ont  gardés  de 
l'homme  primitif;  des  gestes  drôles  à  propos  de  tout,  une  mimique 
excessive,  comme  les  animaux  à  l'état  libre.  Tantôt,  ils  se  renver- 
saient en  arrière,  tout  cambrés;  tantôt,  à  force  de  souplesse  natu- 
relle et  par  habitude  de  ruse,  ils  s'écrasaient,  en  enflant  le  dos, 
comme  font  les  grands  félins  quand  ils  marchent  à  la  lumière  du 
jour.  Et  ils  tournaient  tous,  au  son  de  la  petite  musique  flùtée,  du 
petit  turlututu  sautillant  et  enfantin;  très  sérieux,  faisant  les  beaux 
danseurs,  avec  des  poses  gracieuses  de  bras  ou  des  ronds  de  jambes. 

Mais  Yves  et  Goulven  se  promenaient  toujours  enlacés.  Ils  se 
hâtaient  pour  tout  ce  qu'ils  avaient  encore  à  se  dire,  ils  pressaient 
leur  entretien  dernier  et  suprême,  comprenant  que  j'allais  parth*.  Ils 
s'étaient  vus  une  fois,  quinze  ans  auparavant,  alors  qu'Yves  était 
bien  petit  encore,  pendant  cette  journée  que  Goulven  était  venu 
passer  à  Plouherzel,  en  se  cachant  comme  un  banni.  Et  sans  doute 
ils  ne  se  retrouveraient  jamais  plus. 

Ou  vit  tout  à  coup  deux  de  ces  danseurs  qui  se  tenaient  par  la 
taille,  se  jeter  à  terre,  toujours  serrés  l'un  à  l'autre,  et  puis  se 


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HON  FRÈRE  TTES.  253 

débattre,  râler,  pris  d'une  rage  subite;  ils  cherchaient  à  s'enfoncer 
leur  couteau  dans  la  poitrine,  et  le  sang  faisait  déjà  sur  les  planches 
ses  marques  rouges. 

Le  capitaine  à  tête  de  fleuve  les  sépara  en  les  cinglant  tous  deux 
avec  une  lanière  en  cuir  d'hippopotame  : 

—  No  mailery  dit-il;  they  are  drunk  !  (ce  n'est  rien,  ils  sont  ivres  I) 
U  était  temps  de  partir,  Goulven  et  Yves  s'embrassèrent,  et  je  vis 

que  Goulven  pleurait. 

Comme  nous  revenions  sur  la  mer  tranquille,  les  premières  étoiles 
australes  s'allumant  en  haut,  Yves  me  parlait  de  son  frère  : 

—  Il  n'est  pas  trop  heureux.  Pourtant  il  gagne  pas  mal  d'argent, 
et  il  a  une  petite  maison  en  Californie,  où  il  espère  revenir.  Mais 
voilà,  c'est  le  mal  du  pays  qui  le  tue. 

,..  Ce  capitaine  m'avait  juré  de  venir  le  lendemain  avec  sa  chola 
dîner  à  mon  bord.  Mais,  pendant  la  nuit,  le  baleinier  prit  le  large, 
s'évanouit  dans  l'immensité  vide;  nous  ne  le  vîmes  plus. 

LXXXYIII. 

—  Vous  êtes  venue  toucher  votre  délègue  aussi,  madame  Que- 
meneur? 

—  Et  vous  aussi  donc,  madame  Kerdoncuff? 

—  Où  est-ce  qu'il  navigue  aussi,  votre  mari,  madame  Quéme- 
neur? 

—  En  Chine,  madame  Kerdoncuff,  dessus  le  Kerguelen. 

—  Et  le  mien  aussi  donc,  madame  Quémeneur;  il  navigue  là-bas, 
dessus  la  Vénus, 

C'est  dans  la  rue  des  Voûtes,  à  Brest,  sous  la  pluie  fine,  que  cela 
se  chante  à  deux  voix  fausses,  dans  des  tonalités  surprenantes. 

Cette  rue  des  Voûtes  est  toute  pleine  de  femmes  qui  attendent 
là,  depuis  le  matin,  à  la  porte  d'une  laide  bâtisse  en  granit  :  la 
Caisse  des  gens  de  mer.  Femmes  de  Brest,  que  la  pluie  froide  ne 
rebute  plus,  elles  causent  aigrement  les  pieds  dans  l'eau,  pressées 
contre  les  murs  de  la  ruelle  triste,  sous  le  brouillard  gris. 

C'est  le  premier  jour  du  trimestre.  Elles  font  queue  pour  être 
payées,  et  il  était  temps  I  l'argent  manquait  dans  tous  ces  logis  noirs 
de  la  grande  ville. 

Femmes  dont  les  maris  naviguent  au  loin,  elles  vont  toucher 
leur  délègue  (lisez  :  délégation),  la  solde  que  ces  marins  leur  aban- 
donnent. • 

Après,  elles  iront  la  boire.  Il  y  a,  en  face,  un  cabaret  qui  est 
venu  s'établir  là  tout  exprès.  C'est  :  A  la  mère  de  famille,  chez 
M"*  Pétavin.  Dans  Brest,  on  l'appelle  :  le  Cabaret  de  la  délègue. 

M"^  Quémeneur,  le  visage  plat  comme  un  carlin,  les  m&choires 


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iJfyà  REVUE   DES   ]>EUX  MONDES. 

massives,  le  ventre  en  avant,  porte  un  waterproof  et  un  bonnet  de 
tuUe  fi(Mfr  avec  des  coques  bleues. 

M™  Kerdoncuff,  malsaine,  verdâtre,  un  aspect  de  mouche  à 
viande,  moiUre  une  Qgure  chafouine  sous  un  chapeau  orné  de  deux 
roses  avec  leur  JFeuillage. 

À  mesure  que  Theure  approche,  la  foule  des  ivrognesses  aug- 
mente. La  caisse  est  assiégée,  il  y  a  des  contestations  aux  portes. 
Le  guichet  va  s'ouvrir. 

Et  Marie,  la  femme  d'Yves,  est  là  aussi,  dans  cette  promiscuité 
immonde,  tenant  le  petit  Pierre  par  la  main.  Un  peu  timide,  se  sen- 
tant triste,  Jkyant  une  vague  frayeur  de  toutes  ces  femmes,  elle 
laisse  passer  les  plus  pressées  et  se  tient  contre  le  mur,  du  côté 
où  la  pluie  ne  donne  pas. 

—  Entrez  donc,  ma  petite  dame,  au  lieu  de  faire  mouiller  comme 
celit  ce  joli  petit  garçon. 

C'est  M"^  Pétavin  qui  vient  d'apparaître  sur  sa  porte,  très  sou^ 
riauie  : 

—  Faut-il  vous  servir  quelque  chose?  Dn  peu  de  doux  ? 

—  Ah  I  merci,  madame,  je  ne  bois  pas,  répond  Marie,  qui,  voyant 
le  cabaret  encore  vide,  est  entrée  tout  de  même,  de  peur  de  faire 
eurhumer  son  petit  Pierre.  —  Mais  si  je  vous  gêne,  madame... 

Assurément  non,  elle  ne  gênait  pas  du  tout  M""'  Pétavin,  qui 
avait  l'âme  bonne,  et  qui  la  fit  asseoir. 

Voici  M"®  Quémeneur  et  M"'  Kerdoncuff,  les  premières  payées, 
qui  entrent,  ferment  leurs  parapluies,  et  prennent  place  : 

—  Madame  I  madame  I  mettez  un  quart  dans  deux  verres,  aussi 
donc! 

Inutile  de  dire  un  quart  de  quoi  :  c'est  d'eau-^e-vie  très  raide 
qii*it  s'agit. 
Ces  dames  causent  : 

—  Et  alors,  qu'est-ce  qu'il  fait  votre  mari  sur  le  KerjfueUn^ 
madame  Quémeneur  ? 

—  U  est  chef  d'hune,  madame  Kerdoncuff. 

—  Et  le  mien  aussi  donc,  il  est  chef  d'hune,  madame  Quémeneur  I 
Eh!  les  femmes  de  chef  peuvent  bien  trinquer  ensemble...  Alors  à 
la  vôtre,  Victoire-^Yvonne  ? 

Ces  dames  s'appellent  déjà  par  leurs  petits  noms.  Les  verres  se 
videnté 

Marie  tourne  v«rs  elles  son  regard  clair,  les  dévisageant  tout  à 
coup  avec  une  grande  curiosité,  comme  on  fait  pour  les  bêtes  de 
méuagerie.  fit  puis  elle  a  envie  de  s'en  aller.  Mais,  dans  la  rue  la 
pluie  tombe  fort,  et  devant  la  porte  de  la  caisse,  il  y  a  encore  bien 
du  moiidld. 

^  A  ta  v6tfe,  Victoire-Yvonne  I 


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■OH  raiBB  ^yfis.  S55 

^  A  la  TÔtve,  Françoise. 

Allons,  le  Utre  y  pastenu 

Ces  dames  se  raeoatent  leurs  petites  aiSures  :  o'eat  dur  Urat  do 
même  pour  joindre  les  dieux  bouts  I  Maia  tant  pis  1  le  boulanger,  lui, 
d'abord,  pourra  bien  atteadre  le  trimestre  prechain.  Le  boucher, 
eh  bien  I  eu  hû  donnera  un  acompte.  Aujourd'hui,  un  jour  de  paie, 
commeut  ne  pas  s'égayer  un  peu  ? 

-^  Moi  eneore,  dit  H°^^  Kerdoncuff,  avec  un  sourire  de  coquette- 
rie plein  de  80«s*entendus,  je  ne  suis  pas  trop  malheureuse,  parce 
que,  voyez- vous,  j'ai  un  vétéran  que  je  loge  en  garni,  qui  est  quar- 
tier-maître dans  le  port. 

C'est  compris.  Même  sourire  sur  le  visage- de  M"^  Quénaeneur. 

^  C'est  comme  moi,  j'ai  un  fourrier...  A  la  tiemie,  FranqMe! 
(Gesdame*  se  tutoient.)  Il  est  pûlissoD,  mon  fourrier,  si' tu  savais!.. 

Et  k  chapitee  des  confidences  intimes  est  ouvert 

Marie  Kermadec  se  lève,  A^t-elle  bi^i  entendu?  Beaucoup  de  ces 
mots  lui  sont  inconnus,  assurément,  mais  le  sens  en  est  transpa- 
rent et  le  geste  vient  à  l'appui.  Est-ce  qu'il  y  a  vraiment  des  femmes 
qui  peuvent  dire  des  choses  pareilles?  £t  elle  sort,  sans  se  retour- 
ner, sans  dire  merci,  rouge,  sentant  tout  le  sang  qui  lui  est  monté 
aux  joues. 

—  As-tu  vu  celIeUi,  la  mouche  qui  l'a  piquée? 

—  Dame,  vous  savez,  c'est  de  la  campagne  ;  ça  porte  encore  la 
coiffe  de  Bannalec,  ça  n'a  pas  d'usage. 

—  A  la  tienne,  Victoire-Yvonne  1 

Le  cabaret  se  remplit.  A  la  porte,  les  parapluies  se  ferment,  les 
vieux  waterproofs  se  serrent  ;  toutes  ces  dames  entrent,  les  litres 
circulent. 

Et  au  logis  il  y  a  des  petits  qui  piaulent  avec  des  voix  de  chacals 
en  détresse;  des  enfans  hâves  qui  crient  le  froid  ou  la  faim.  — 
Tant  pis,  à  la  tienne,  Françoise,  c'est  jour  de  paie  I 

...  Quand  Marie  fut  dehors,  elle  aperçut  un  groupe  de  femmes 
en  grande  coiffe  qui  étaient  restées  à  l'écart  pour  laisser  passer  la 
presse  des  effrontées  ;  vite  elle  vint  prendre  place  parmi  elles  afin 
de  se  retrouver  en  honnête  compagnie.  Il  y  avait  là  de  bonnes 
vidlles  mères  des  villages  qui  étaient  venues  pour  toucha  la  délé- 
gation de  leurs  enfans,  et  qui  se  tenaient,  sous  leur  parapluie  de 
coton,  avec  de  ces  figures  dignes,  pincées,  que  se  font  les  paysannes 
à  la  idlle. 

En  attendant  son  tour,  elle  lie  connaîssaiiee  avee  une  vieille  de 
Kermezéau  qui  lui  conte  l'histoire  de  son  fils,  un  canonnier  àtYAi- 
trée.  Il  parait  que,  dans  sa  première  jeunesse,  il  avait  fait  des  leurs 
comme  Yves,  et  puis  il  était  devenu  tout  à  fkit  rangé  en  prenant  de 
Tâge;  il  ne  fallait  JMasais  désespérer  des  marins. 


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256  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

C'est  égal,  dans  son  indignation  contre  ces  femmes  de  Brest, 
Marie  venait  de  prendre  un  grand  parti  :  s'en  retourner  à  Toulven, 
coûte  que  coûte,  et  dès  demain  si  c'était  possible. 

Aussitôt  rentrée  au  logis,  elle  se  mit  à  écrire  une  longue  lettre  à 
Yves  pour  lui  motiver  sa  décision.  Il  est  vrai,  le  loyer  de  Recou- 
vrance  courrait  encore  pendant  trois  mois  et  la  petite  maison  de 
Toulven  ne  serait  pas  finie  de  longtemps;  mais  elle  rattraperait 
tout  cela  à  force  de  travail  et  d'économie  ;  elle  se  mettrait  à  repas- 
ser pour  le  monde ^  à  tuyauter  les  grandes  collerettes  du  pays,  un 
ouvrage  difficile,  qu'elle  savait  parfaitement  réussir  au  moyen  d'un 
jeu  de  roseaux  très  fins. 

Ensuite  elle  raconta  dans  sa  lettre  toutes  les  nouvelles  choses  que 
petit  Pierre  savait  dire  et  faire  ;  elle  y  mit,  en  termes  très  naïfs,  sa 
grande  tendresse  pour  l'absent  ;  elle  y  attacha  une  mèche  de  che- 
veux, coupés  sur  une  certaine  petite  tète  brune  très  remuante;  et 
puis,  enferma  le  tout  dans  une  enveloppe  de  papier  mince  et  écri- 
vit dessus  : 

A  Monsieur  KermadeCy  Yves, 

chef  d'hune  à  bord  du  Primauguet,  dans  les  mers  du  Sud, 

aux  soins  du  consul  de  France  à  Panama,  pour 
envoyer  à  la  suite  dû  navire. 

Pauvre  petite  lettre  1  qui  sait?  elle  arrivera  peut-être.  Ça  n'est 
pas  impossible,  ça  s'est  vu.  Dans  cinq  mois,  dans  dix  mois,  toute 
salie  et  couverte  de  cachets  américains,  elle  arrivera  peut-être  fidè- 
lement, pour  porter  à  Yves  l'amour  profond  de  sa  femme  et  les 
cheveux  bruns  de  son  fils. 


LXXXIX. 

Mai  1882. 

...  Ce  soir-là,  dans  les  solitudes  australes,  le  vent  s'était  mis  à 
gémir.  Dans  tout  cet  immense  mouvant  où  habitait  le  Primauguet^ 
on  voyait  courir  l'une  après  l'autre  les  longues  lames  bleu  sombre. 
La  brise  était  humide,  et  donnait  fi'oid. 

En  bas,  dans  le  faux  pont,  Le  Hir  l'idiot  se  dépêchait,  avant  la 
nuit,  de  coudre  un  cadavre  dans  des  morceaux  de  toile  grise  qui 
étaient  des  débris  de  voiles. 

Yves  et  Barrada,  debout,  le  surveillaient  avec  horreur.  Us  étaient 
obligés  de  se  tenir  tout  près  de  lui,  dans  une  très  petite  chambre 


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MON  FB£R£  YVES.  257 

mortuaire  qu'on  avait  faite  avec  d'autres  voiles  tendues  et  dont  un 
canonnier  gardait  l'entrée,  le  sabre  d'abordage  au  poing. 

C'était  Barazëre  qu'on  cousait  dans  ces  toiles  grises.  Il  venait  de 
mourir  d'un  mal  pris  jadis  à  Alger...  Plusieurs  fois  on  l'avait  cru 
guéri,  mais  le  poison  incurable  restait  dans  son  sang,  reparaissait 
toujours  et  à  la  fin  l'avait  vaincu.  Les  derniers  jours  il  était  cou- 
vert de  plaies  hideuses,  et  ses  amis  ne  l'approchaient  plus. 

C'était  Le  Hir  qui  le  cousait,  tous  les  autres  ayant  refusé,  par 
peur  de  son  mal.  Lui  avait  accepté  à  cause  de  deux  quarts  de  vin 
qu'on  lui  avait  promis. 

Le  roulis  le  remuait,  le  gênait  dans  sa  besogne,  lui  dérangeait 
son  cadavre,  et  il  s'impatientait  dans  l'attente  du  vin  qu'il  allait 
boire. 

D'abord  les  pieds;  on  lui  avait  recommandé  de  les  bien  serrer,  à 
cause  du  boulet  qu'on  y  attache  pour  faire  couler  le  mort.  Ensuite 
il  cousait  en  remontant  le  long  des  jambes  ;  on  ne  voyait  déjà  plus 
le  corps,  enveloppé  dans  plusieurs  doubles  de  toile  dure  ;  rien  que 
la  tête  pâle,  reposée  dans  la  mort,  et  restée  très  belle  avec  un  sou- 
rire tranquille.  Et  puis  rudement,  par  un  geste  de  brute.  Le  Hir 
ramena  dessus  un  pan  de  la  toile  grise,  et  ce  visdge  fut  voilé  à 
jamais. 

Il  avait  de  vieux  parens,  ce  Barazère,  qui  l'attendaient  dans  un 
village  de  France. 

Quand  ce  fut  fini,  Yves  et  Barrada  sortirent  de  la  chambre  mor- 
tuaire, poussant  Le  Hir  devant  eux  par  les  épaules,  afin  de  le  con- 
duire à  la  poulaine  et  de  lui  faire  laver  les  mains  avant  de  le  lais- 
ser boire. 

Ils  avaient. échangé  sans  doute  leurs  idées  sur  la  mort,  car  Bar- 
rada en  sortant  disait  avec  son  accent  bordelais  : 

—  Ah  !  ouatte  I  Les  hommes,  vois-tu,  c'est  comme  les  bétes  :  on 
en  fait  d'autres,  mais  ceux  qui  sont  crevés...  Et  il  finit  par  cette 
espèce  de  rire  à  lui,  qui  sonnait  creux  et  profond  conune  un  rugis- 
sement. 

Dans  sa  bouche,  ce  n'était  pas  une  phrase  Impie  ;  seulement  il  ne 
savait  pas  mieux  dire. 

Ils  avaient  même  le  cœur  très  serré  tous  les  deux,  ils  regret- 
taient Barazère.  A  présent,  ce  mal  qui  leur  avait  fait  peur  était 
enfermé,  oublié  ;  dans  leur  souvenir,  celui  qui  était  mort  se  déga- 
geait de  cette  impureté  finale,  s'ennoblissait  tout  à  coup;  et  ils  le 
revoyaient  comme  au  temps  de  sa  force,  ils  s'attendrissaient  en 
pensant  à  lui. 


Tom  uz.  —  1S83.  17 


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258  KEVCE  DES  DSBX  MONDES. 

xc. 

U  7  a  ritB  d'  fwftod 
Comma  un  matelot 
Qu'  a  laTé  ta  p«au 
Dans  cinq  oa  six  eaox... 

Le  lendemain  matin,  «u  lever  du  sol^.  La  brise  éteit  restée 
fraîche  et  vive.  Le  Primauguei  filait  très  vite  et  se  secouait  dans  sa 
course,  avec  ce  déhanchement  souple  et  vigoureux  des  grands  cou- 
reurs. Sur  l'avant  du  navire,  les  hommes  de  la  bordée  de  quart 
faisaient  en  chantant  leur  première  toilette.  Nus,  semblables  à  des 
antiques  avec  leurs  bras  forts,  ils  se  lavaient  à  grande  eau  froide; 
ils  plongeaient  de  la  tète  et  des  épaules  dans  les  bailles,  couvraient 
leur  poitrine  d'une  mousse  blanche  de  savon,  et  puis  s'associaient 
deux  k  deux,  naïvement,  pour  se  mieux  frotter  le  dos. 

Tout  à  coup  ils  se  rappelèrent  le  mort,  et  leur  chanson  gaie  s'ar- 
rêta. D'ailleurs  ils  venaient  de  voir  les  hommes  de  l'autre  bordée 
qui  montaient  au  commandement  de  l'ofiicier  de  quart,  et  se  ran- 
geaient en  ordre  sur  l'arrière,  comme  pour  les  inspections.  Us  devi- 
naient pourquoi  et  ils  s'approchèrent  tous. 

Une  grande  planche  toute  neuve  était  posée  en  travers  sur  les 
bastingages,  débordant,  faisant  bascule  au-dessus  de  la  mer;  et 
on  venait  d'apporter  d'en  bas  une  chose  sinistre  qui  semblait  très 
lourde^  une  geône  de  toile  grise  qui  accusait  une  forme  humaine. 

Quand  Barazère  fut  couché  sur  la  grande  planche  neuve,  en  porte- 
àrfaux  au-dessus  des  lames  pleines  d'écume,  tous  les  Lonnets  des 
marins  s'abaissèrent  pour  un  salut  suprême;  un  timonier  récita  une 
prière,  des  mains  firent  des  signes  de  croix,  —  et  puis,  à  mon  comr 
mandement,  la  planche  bascula  et  on  entendit  le  bruit  sourd  d'un 
grand  remous  dans  les  eaux. 

Le  Primauguei  continuait  de  courir,  et  k  corps  de  Barazère 
était  tombé  dans  ce  goufire,  immense  en  profondeur  et  en  étendue, 
qui  est  le  Grand  Océan. 

Alors,  tout  bas,  comme  un  reproche,  je  répétai  à  Yves  qui  était 
près  de  moi,  la  phraee  de  la  veille  : 

—  Les  hommes,  c'est  comme  les  bétes  :  on  en  fait  d'autres... 

—  Ohl  réponditr-il,  ce  n'est  pas  moi  qui  ai  dit  cela;  c'est  lui... 
Lut ,  c'est^irdire  Barrada,  l'entendit,  et  tourna  la  tète  vers  nous. 
Il  pleurait  à  chaudes  larmes. 

Cependant  on  regardait  derrière  avec  inquiétude,  dans  le  sillage  : 
c'est  qu'il  arrive,  quand  le  requin  est  là,  qu'une  tache  de  sang 
remonte  à  la  surface  de  la  mer. 


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MON  PRÈU  TV£S.  260 

Mais  non,  rien  ne  reparut;  il  était  descendu  en  paix  dims  les 
profondeurs  d'en  dessous. 

Descente  infinie,  d'abord  rapide  comme  une  cbute;  puis  lente, 
lentet,  alaoguie  peu  à  peu  dans  les  couches  de  plus  en  plus  denses^ 
Mystérieux  voyage  de  plusieura  lieues  dans  des  abtmes  inconnus; 
où  le  soleil  qui  s'obscurcit  parait  semblable  à  une  lune  blême,  puis 
verdit,  tremble,  s'efface.  Et  alors  l'obscurité  étemelle  commence; 
les  eaux  montent,  montent,  s'entassent  au-dessus  de  la  tète  du 
voyageur  comme  une  marée  de  déluge  qui  s'élèverait  jusqu'aux 
astres. 

Mais  en  bas  le  cadavre  tombé  a  perdu  son  horreur  ;  la  matière 
n'est  jamais  immonde  d'une  façon  absolue.  Dans  l'obscurité,  les 
bêtes  invisibles  des  eaux  profondes  vont  venir  l'entourer;  les 
madrépores  mystérieux  vont  pousser  sur  lui  leurs  branches,  le  man- 
ger très  lentement  avec  les  mille  petites  bouches  de  leurs  fleurs 
vivantes. 

Cette  sépulture  des  marins  n'est  plus  violable  par  aucune  mBia 
humaine.  Celui  qui  est  descendu  dormir  si  bas  est  plus  mort  qu'oui* 
cun  autre  mort;  jamais  rien  de  lui  ne  remontera;  jamais  il  ne  se 
mêlera  plus  à  cette  vieille  poussière  d'hommes  qui,  à.  la  surface, 
se  cherche  et  se  recombine  toujours  dans  un  éternel  effort  pour 
revivre.  Il  appartient  à  la  vie  d'en  dessous;  il  va  passer  dans  les 
plantes  de  pierre  qui  n'ont  pas  de  couleur,  dans  les  bêtes  lentes 
qui  sont  sans  forme  et  sans  yeux. 

XGI. 

Le  soir  de  l'immersion  de  Barazère,  Yves  avait  amené  son  ami 
Jean  Barrada  dans  ma  chambre  avec  lui.  Us  restaient  maintenant 
les  derniers  de  toute  l'ancienne  bande  :  Kerboul,Le  Hello,  dormaient 
depuis  longteiAps  au  fond  de  la  mer,  descendus.,  eux  aussi,  en 
pleine  jeunesse;  les  autres,  partis  pour  naviguer  au  commerce,  ou 
rentrés  dans  leurs  villages;  tous  dispersés. 

C'étaient  de  très  anciens  amis,  Yves  et  ce  Barrada.  À  terre,  quand 
ils  étaient  réunis,  il  ne  faisait  pas  bon  de  se  mettre  en  travers  de 
leurs  fantaisies. 

Je  les  vois  encore  tous  deux  assis  devant  moi,  de  moitié  sur  la 
même  chaise  à  cause  de  l'exiguïté  du  logis,  se  tenant  d'une  main 
par  habitude  de  rouler^  et  me  regardant  avec  leurs  yeux  attentifs. 
C'est  que  j'essayais  de  leur  démontrer  ce  soir-là  que  les  hommesy  ce 
n'était  pas  comme  les  bêtes^  de  leur  parler  du  mystérieux  après,.. 
Et  eux,  ayant  cette  mort  toute  fraîche  dans  la  mémoire,  m'écou- 
taient  surpris,  ci^ptivés,  au  milieu  de  cette  tranquillité  très  particu- 


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260  RSnJE   DES  DEUX   MONDES. 

lière  des  soirs  où  la  mer  se  calme*  tranquillité  qui  prédispose  à 
comprendre  l'incompréhensible. 

T^ieux  raisonnemens  ressassés  d'école  que  je  leur  développais  et 
qui  pouvaient  impressionner  encore  leurs  têtes  jeunes...  C'était 
peut-être  très  bête,  ce  cours  d^immortalité,  mais  cela  ne  leur  fai- 
sait aucun  mal,  au  contraire. 


XGIL 

Ces  mers  où  se  tenait  le  Primauguet  étaient  presque  toujours  du 
même  bleu  de  lapis;  c'était  la  région  des  alizés  et  du  beau  temps 
qui  ne  finit  pas. 

Quelquefois,  pour  aller  d'un  groupe  d'Iles  à  un  autre,  il  nous  fal- 
lait franchir  l'équateur,  passer  par  les  grandes  immobilités,  les 
splendeurs  mornes. 

Et  après,  quand  l'alizé  vivifiant  reprenait  dans  un  hémisphère  ou 
dans  Tautre,  quand  le  Primauguet  réveillé  se  remettait  à  courir, 
alors  on  sentait  mieux,  par  contraste,  le  charme  d'aller  vite,  le 
charme  d'être  sur  cette  grande  chose  inclinée,  frémissante,  qui 
semblait  vivre  et  qui  vous  obéissait,  alerte  et  souple,  en  filant  tou- 
jours. 

Quand  nous  courions  vers  Test,  c'était  au  plus  près  du  vent,  dans 
ces  régions  d'alizés;  alors  le  Primauguet  se  lançait  contre  les 
lames  régulières  et  moutonnées  des  tropiques  pendant  des  jours 
entiers,  sans  se  lasser,  avec  les  mômes  petits  trémoussemens  joyeux 
de  poisson  qui  s'amuse.  Ensuite,  quand  nous  revenions  sur  nos 
pas,  vent  arrière,  tout  couverts  de  voiles,  déployant  toute  notre 
large  envergure  blanche,  notre  marche,  toujours  aussi  rapide,  deve- 
nait si  facile,  si  glissante  que  nous  ne  nous  sentions  plus  filer;  nous 
étions  comme  soulevés  par  une  espèce  de  vol,  et  notre  allure  était 
comme  un  planemeat  d'oiseau. 

Pour  les  matelots,  les  jours  continuaient  de  se  ressembler  beau- 
coup. 

Chaque  matin,  c'était  d'abord  un  délire  de  propreté  qui  les  pre- 
nait dès  le  branle-bas.  A  peine  réveillés,  on  les  voyait  sauter,  courir 
pour  commencer  au  plus  vite  le  grand  lavage.  Tout  nus,  avec  un 
bonnet  à  pompon,  ou  bien  habillés  d'un  tricot  de  combat  (qui  est 
une  petite  pièce  tricotée  pour  le  cou,  à  peu  près  comme  une  bavette 
de  nouveau-né),  ils  se  dépêchaient  de  tout  inonder. 

Des  jets  de  pompe,  des  seaux  d*eau  lancés  à  tour  de  bras.  Ih  se 
dépêchaient,  s'en  jetant  dans  les  jambes,  dans  le  dos,  tout  écla- 
boussés, tout  ruisselans,  chavirant  tout  pour  tout  laver;  ensuite. 


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MON   FB£ll£  YV£S.  2  il 

usant  le  pont,  déjà  très  blanc,  avec  du  sable,  des  frottes,  des  grattes 
pour  le  blanchir  encore. 

On  les  interrompait  pour  les  envoyer  sur  les  vergues  faire  quelque 
manœuvre  du  matin,  larguer  le  ris  de  chasse  ou  rectifier  la  voi- 
lure; alors  ils  se  vêtaient  à  la  hâte,  par  convenance,  avant  de 
monter,  et  exécutaient  vite  cette  manœuvre  commandée,  pressés  de 
revenir  en  bas  s'amuser  dans  Teau. 

À  ce  métier,  les  bras  se  faisaient  forts  et  les  poitrines  bombées; 
il  arrivait  même  que  les  pieds,  par  habitude  de  grimper  nus,  deve- 
naient un  peu  prenans,  comme  ceux  des  singes. 

Vers  huit  heures,  ce  lavage  devait  finir,  à  un  certain  roulement 
de  tambour.  Alors,  pendant  que  l'ardent  soleil  séchait  très  vite 
toutes  ces  choses  qu'ils  avaient  mouillées,  eux  commençaient  à 
fourbir;  les  cuivres,  les  ferrures,  même  les  simples  boucles,  devaient 
briller  clair  comme  des  miroirs.  Chacun  se  mettait  à  la  petite  pou- 
lie, au  petit  objet,  dont  la  toilette  lui  était  particulièrement  confiée, 
et  le  polissait  avec  sollicitude,  se  reculant  de  temps  en  temps  d'un 
air  entendu  pour  voir  si  ça  reluisait,  si  ça  faisait  bien.  Et  autour 
de  ces  granis  enfans,  le  mond^-,  c'était  toujours  et  toujours  le 
cercle  bleu,  l'inexorable  cercle  bleu,  la  solitude  resplendissante, 
profonde,  qui  ne  finissait  pas,  où  rien  ne  changeait  et  où  rien  ne 
passait. 

Bien  ne  passait  que  les  bandes  étourdies  des  poissons  volans  aux 
allures  de  flèches,  si  rapides  qu'on  n'apercevait  que  des  luisans 
d'ailes,  et  c'était  tout.  Il  y  en  avait  de  plusieurs  sortes  :  d'abord 
les  gros,  qui  étaient  couleur  d'acier  bleui,  et  puis  de  plus  petits  et 
de  plus  rares  qui  semblaient  avoir  des  nuances  de  mauve  et  de 
pivoine;  on  était  surpris  par  leur  vol  rose,  et,  quand  on  voulait 
les  regarder,  c'était  trop  tard;  un  petit  coin  de  l'eau  crépitait  encore 
et  étincelait  de  soleil  comme  sous  une  grêle  de  balles;  c'était  là 
qu'ils  avaient  fait  leur  plongeon,  mais  ils  n*y  étaient  plus. 

Quelquefois  une  frégate,  —  grand  oiseau  mystérieux  qui  est  tou- 
jours seul,  —  traversait  à  une  excessive  hauteur  les  espaces  de 
l'air,  filant  droit  avec  ses  ailes  minces  et  sa  queue  en  ciseaux,  se 
hâtant  comme  si  elle  avait  un  but.  Alors  les  matelots  se  moDtrûent 
le  voyageur  étrange,  le  suivaient  des  yeux  tant  qu'il  restait  visible, 
et  son  passage  était  consigné  sur  le  journal  du  bord. 

Mais  des  navires,  jamais;  elles  sont  trop  grandes,  ces  mers  aus- 
trales; on  ne  s'y  rencontre  pas. 

Une  fois,  on  avait  trouvé  une  petite  lie  océanienne  entourée  d'une 
blanche  ceinture  de  corail.  Des  femmes  qui  habitaient  là  s'étaient 
approchées  dans  des  pirogues,  et  le  commandant  les  avait  laissées 
monter  à  bord,  devinant  pourquoi  elles  étaient  venues.  Elles  avaient 


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262  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

toutes  des  tftilles  admirables,  des  yeux  très  sauvages  à  peine  ouverts 
entre  des  cils  trop  lourds;  des  dents  très  blanches,  que  leur  souiire 
montrait  jusqu'au  fond.  Sur  leur  peau  couleur  de  cuivre  rouge,.^!es 
tatouages  très  compliqués  resseniblaient  à  des  réseaux  de  dentelles 
bleues. 

...  Et  puis  l'Ile,  à  peine  entrevue,  s'était  enfuie  avec  sa  plage 
blanche  et  ses  palmes  vertes,  toute  petite  au  milieu  du  grand  désert 
des  eaux,  et  on  n'y  avait  plus  pensé. 

On  ne  s'ennuyait  pas  du  tout  à  bord.  Les  journées  étaient  très 
suffisamment  remplies  par  des  travaux  ou  des  distractions. 

A  certaines  heures,  à  certains  jours  fixés  d'avance,  par  le  tableau 
du  service  à  la  mer^  on  permettait  aux  matelots  d'ouvrir  les  sacs 
de  toile  où  leurs  trousseaux  étaient  renfermés  (cela  s'appelait  :  aller 
aux  sacs).  Alors  ils  étalaient  toutes  leurs  petites  affaires,  qui  étaient 
pliées  là  dedans  avec  un  soin  comique,  et  le  pont  du  Primauguet 
ressemblait  tout  à  coup  à  un  bazar.  Ils  ouvraient  leurs  boites  à 
coudre,  disposaient  des  petites  pièces  très  artistement  taillées  pour 
réfuirer  leurs  vétemens,  que  le  jeu  continuel  et  la  force  des  mus- 
cles usaient  vite;  il  y  avait  des  marins  qui  se  mettaient  nus  pour 
raccommoder  gravement  leur  chemise;  d'autres,  qui  repassaient 
leurs  grands  cols  par  des  procédés  extraordinaires  (en  se  tenant 
longtemps  assis  dessus);  d'autres,  qui  prenaient  dans  leur  boite  à 
écrire  de  pauvres  petits  papiers  jaunis,  fanés,  portant  les  timbres  de 
diiKrens  recoins  perdus  du  pays  breton  ou  du  pays  basque,  et  se 
mettaient  à  lire  :  c'étaient  des  lettres  des  mères,  des  sœurs,  dea 
fiancées,  qui  habitiûent  dans  les  villages  de  ià-bas. 

Et  ensuite,  à  un  coup  de  sifflet  roulé,  très  spécial,  qui  signifiait  : 
«  Ramassez  les  sacsl  »  tout  cela  disparaissait  comme  par  enchan- 
tOBient,  replié,  resserré,  redescendu  à  fond  de  cale,  dans  les  casiers 
numérotés  que  les  terribles  sergens  d'armes  venaient  fermer  avec 
des  chaînettes  de  fer» 

£a  les  regardant,  on  aurait  pu  se  tromper  à  leurs  airs  patiens  et 
sages,  si  on  ne  les  eût  pas  mieux  connus;  en  les  voyant  si  absorbés 
dans  ces  occupations  de  petites  filles,  dans  ces  déballages  de  pou- 
pées, impossible  de  s'imaginer  de  quoi  ces  mêmes  jeunes  hommes 
ponVMenC  redevenir  capables  une  fois  l&chés  sur  terre. 

Il  n'y  avait  qu'une  heure  de  mélancolie  inévitable,  c'était  quand 
la  prière  du  soir  venait  d'être  dite,  quand  les  signes  de  croix  des 
Bretons  venaient  de  finir  et  que  le  soleil  était  couché  ;  à  cette  heure-là, 
assurément,  beaucoup  d'entre  eux  songeaient  au  pays. 

Méfoe  dans  ces  régions  d'admh*able  lumière,  il  y  a  toujours  cette 
heure  indécise  entre  le  jour  et  la  nuit,  qui  ^t  triste.  On  voyait  à 
cet  instant-ià  des  têtes  de  matelots  se  tourner  involontairement  yesB 


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cette  dermère  bande  de  lumière  qui  persistait  du  c6té  da  concbut, 
très  bas,  à  toucher  laligoe  des  eaux. 

Vue  bande  nuancée  toujours  :  sw  Thorizûn,  c'était  d'abord  du  rottge 
sombre,  un  peu  d'orangé  au-dessus,  un  peu  de  vert  pâle,  une  traî- 
née de  phosphore,  et  puis  cela  se  fondait  en  montant  avec  les  gris 
éteints,  avec  les  nuances  d'ombre  et  d'obscurité.  De  derniers  reflets 
d'un  jaune  triste  restaient  sur  la  mer,  qui  luisait  encore  çà  et  là  avant 
de  prendre  ses  ions  neutres  de  la  nuit;  ce  dernier  regard  oblique 
du  jour,  jeté  sur  les  profondeurs  désertes,  avait  quelque  chose  d'un 
peu  sinistre,  et  on  s'inquiétait  malgré  soi  de  l'immensité  des  eaux. 
C'était  Thenre  des  révoltes  intimes  et  des  serremens  de  cœur. 
C'était  l'heure  où  les  matelots  avaient  la  notion  vague  que  leur  vie 
était  étrange  et  contre  nature,  où  ils  songeaient  à  leur  jeunesse 
séquestrée  et  perdue.  Quelque  lointaine  image  de  femme  passait 
devant  leurs  yeux,  entourée  d'un  charme  alanguissant,  d'une  dou- 
ceur délicieuse.  Ou  bien  ils  faisaient,  avec  un  trouble  subit  de 
leurs  sens,  le  rêve  de  quelque  fête  insensée  de  luxure  et  d'alcool 
pour  se  rattraper  et  s'étourdir,  la  prochaine  fois  qu'on  1^  déchaî- 
nerait à  terre. 

Mais  après  venait  la  vraie  nuit,  tiède,  pleine  d'étoiles,  et  l'im- 
pression passagère  était  oubliée;  les  matelots  venaient  tous  s'as- 
aeoir  ou  s'étendre  à  l'avant  du  navire  et  commençaient  à  chanter. 

U  y  avait  des  gabiers  qui  savaient  de  longues  chansons  très 
jolies,  dont  les  refrains  se  reprenaient  en  chœur.  Les  voix  étuent 
belles  et  vibrantes  dans  les  silences  sonores  de  ces  nuits. 

Il  y  avait  aussi  im  vieux  mritre  qui  contait  toujours  à  un  petit 
cercle  attentif  d'interiuinables  histoires  :  c'étaient  des  aventures 
très  certainement  arrivées  autrefois  à  de  beaux  gabiers,  que  des 
princesses  amoureuses  avaient  emmenés  dans  des  châteaux. 

...  On  était  bien  sur  ce  gaillard  d'avant  pendant  ces  veillées  du 
large;  on  y  recevait  en  pleine  poitrine  les  soufiles  frais  de  la  nuit, 
les  brises  vierges  qui  n'avaient  janutis  passé  sur  tecre^  qui  n'ap- 
portaient aucun  vivant  efiluve,  qui  n'avaient  aucune  senteur. 
Quand  on  était  étendu  là,  on  perdait  peu  à  peu.  la  nation  de  tout, 
excepté  de  la  vitesse,  qui  est  toigours  une  chose  amusante,  même 
quand  on  n'a  pas  de  but  et  qu'on  ne  sait  pas  où  l'on  va. 

Ils  n'avaient  pas  de  but,  les  matelots,  et  ils  ne  savaient  pas  où 
ils  allaient.  À  quoi  bon  d'ailleurs,  puisqu'on  ne  leur  permettait 
nulle  part  de  mettre  les  pieds  sur  terre?  Ils  ignoraient  la  direction 
de  cette  course  rapide  et  l'inûnie  profondeur  des  solitudes  où  ils 
étaient;  mais  cela  les  amusait  d'aller  droit  devant  eux,  dans  l'obs- 
curité bleuâtre,  très  vite,  et  de  se  sentir  filer.  En  chantant  leurs 
thaosons  du  soir,  ils  regardaient  ce  beaupré,  toujours  lancé  en 


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26&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

avant,  avec  ses  deux  petites  cornes  et  sa  tournure  d'arbalète  ten- 
due,  qui  sautillait  sur  la  mer,  qui  effleurait  l'eau  bruissante  à  la 
façon  très  légère  d'un  poisson  volant. 

XGIII. 

Sur  ce  Primauguetj  mon  cher  Yves  était  sans  reproche,  comme 
il  nous  l'avaS  promis.  Les  officiers  le  traitaient  avec  des  égards  un 
peu  particuliers  à  cause  de  sa  tenue,  de  sa  manière  d'être,  qui 
n'étaient  déjà  plus  celles  de  tous  le^  autres.  Et  il  restait,  malgré 
tout,  au  premier  rang  de  cette  rude  bande  dont  le  maître  d'équi- 
page disait  avec  orgueil  : 

—  Ça,  c'est  moitié  requin;  ça  n'a  pas  peur. 

Il  avait  repris  son  habitude  d'autrefois  d'arriver  le  soir,  à  petits 
pas  de  chat,  dans  ma  chambre,  aux  heures  où  je  la  lui  abandonnais. 
Il  s'installait  à  lire  mes  livres  ou  mes  papiers,  sachant  bien  qu'il 
avait  permission  de  tout  regarder;  il  apprenait  à  comprendre  les 
cartes  marines,  s'amusait  à  y  marquer  des  points  et  à  y  mesurer 
des  distances.  Très  souvent,  il  écrivait  à  sa  femme,  et  il  arrivait 
que  ses  petites  lettres,  interrompues  par  la  manœuvre,  restaient 
à  courir  parmi  les  miennes.  J'en  trouvai  une  un  jour  qui  était  des- 
tinée sans  doute  à  partir  sous  double  enveloppe,  et  sur  laquelle  il 
avait  mis  cette  adresse  drôle  : 


A  madame  Marie  Kermadecy 

Chez  ses  parenSy  à  Trémeulé-en-Toulven^  pays  de  Bretagne  y 

commune  des  LoupSy  paroisse  des  Écureuils  y  à  droitey 

sous  le  plus  gros  chêne. 

On  avait  peine  à  se  représenter  ce  grand  Yves  écrivant  de  ces 
choses  de  petit  enfant. 

C'était  sa  première  longue  absence  depuis  son  mariage.  De  loin, 
il  se  mettait  à  songer  beaucoup  à  cette  jeune  femme  qui  avait  déjà 
tant  souffert  par  lui,  et  qui  l'avait  tant  aimé;  maintenant  elle  lui 
apparaissait,  au  fond  de  ce  lointain,  sous  un  aspect  nouveau. 

XCIV. 

En  juillet,  —  le  mauvais  mois  de  l'hiver  austral,  —  nous  sor- 
tîmes de  la  région  des  alizés  pour  redescendre  jusqu'à  Yalparaiso. 


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MON  FRÈRE  TTES.  265 

Là,  je  dus  quitter  le  Primauguet  et  m'embarquer  sur  un  grand 
vaisseau  à  voiles  qui  rentrait  à  Brest  après  son  tour  du  monde. 

11  s'appelait  le  Navarin;  on  y  embarqua  aussi  tous  les  hommes 
de  notre  bord  qui  avaient  fini  leur  temps  de  service  :  entre  autres, 
Barrada,  qui  s'en  allait  à  BordeauXi  avec  sa  ceinture  garnie  d'or, 
épouser  sa  petite  fiancée  espagnole. 

Très  brusquement,  comme  toujours,  je  dis  adieu  à  Yves,  le 
recommandant  encore  une  fois  à  tous,  et  je  partis  pour  la  France 
par  la  grande  route  du  cap  Horn. 


XGV. 


20  octobre  1882. 


Je  me  souviens  de  ce  jour  passé  en  Bretagne.  Nous  trois,  cou- 
rant sous  le  ciel  gris,  dans  ces  bois  de  Toulven,  Marie,  Anne  et  moi. 

Ha  tète  encore  toute  pleine  de  soleil  et  de  mer  bleue,  et  cette 
Bretagne  revue  tout  à  coup  et  si  vite  pour  quelques  heures,  abso- 
lument comme  dans  les  rêves  que  nous  en  faisions  à  la  mer...  11 
me  semblait  comprendre  son  charme  pour  la  première  fois. 

Et  Yves  resté  là-bas,  lui,  dans  le  Grand-Océan.  Le  sentir  si  loin, 
et  me  retrouver  seul  dans  ces  sentiers  de  Toulven  I 

Nous  courions  comme  des  fous  tous  les  trois  dans  les  chemins 
verts,  sous  le  ciel  gris,,  elles  avec  leurs  grandes  coiffes  au  vent.  La 
nuit  allait  bientôt  venir,  et  c'était  pour  faire  pendant  cette  dernière 
heure  de  jour  la  moisson  de  fougères  et  de  bruyères  bretonnes 
que  je  devais,  le  lendemain  matin,  emporter  avec  moi  à  Paris.  Oh  I 
ces  départs,  toujours  rapides,  changeant  tout,  jetant  leur  tristesse 
sur  les  choses  qu'on  va  quitter,  et  nous  lançant  après  dans  l'in- 
connu! 

Cette  fois  encore,  c'était  la  grande  mélancolie  de  l'arrière-automne  : 
l'air  resté  tiède,  la  verdure  admirable,  presque  l'intensité  de  vert 
des  tropiques,  mais  toujours  ce  ciel  breton,  tout  gris  et  sombre,  et 
déjà  les  senteurs  de  feuilles  mortes  et  d'hiver. 

Nous  avions  laissé  petit  Pierre  à  la  maison  pour  courir  plus  vite. 
En  route,  nous  cueillions  les  dernières  digitales,  les  derniers 
silènes  roses,  les  dernières  scabieuses. 

Dans  les  chemins  creux,  dans  la  nuit  verte,  nous  rencontrions 
les  vieillards  à  longue  chevelure,  les  femmes  au  corselet  de  drap 
brodé  de  rangées  d'yeux. 

Il  y  avait  des  carrefours  mystérieux  au  milieu  de  ces  bois.  Au 
loin,  on  voyait  les  collines  boisées  s'étager  en  lignes  monotones, 


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2M  REVUE  DHS  NXSX  MONDES. 

toujours  cet  horizon  sans  ige  du  pays  de  Tooivea,  ce  luème  horizon 
que  les  Celtes  devaient  voif,  les  derniers  plans  de  la  vue  se  per- 
dant dans  des  obscurités  grises,  dans  des  tons  bleuâtres  qui  pas*- 
saient  au  noir*. 

Ah  !  mon  cher  petit  Pierre,  comme  je  Tavais  embrassé  fort  en 
arrivant  sur  cette  route  de  ToulvenI  De  très  l(nn,  j'avais  vu  venir  ce 
petit  bonhomme,  que  je  ne  reconnaissais  pas,  et  qui  courait  à  ma 
rencontre  en  sautant  eomme  un  cabri.  On  lui  avait  dit  :  —  C'est  ton 
parrain  qui  arrive  là-bas,  —  et  alors  il  &vait  pris  sa  course»  II  était 
grandi  et  embelli,  avec  un  certain  air  plus  entreprenant  et  plus 
tapageur. 

Ce  fut  à  ce  voyage  que  je  vis  pour  la  première  et  la  dernière 
fois  la  petite  Yvonne,  une  fille  d*Yves  qui  était  née  après  notre 
départ,  et  qui  ne  fit  sur  la  terre  qu'une  courte  apparition  de  quel- 
ques mois.  Elle  était  toute  pareille  à  lui;  mêmes  yeux,  même 
regard.  Étrange  ressemblance  que  c^e  d  une  aussi  petite  créature 
avec  un  homme. 

Un  jour,  elle  s*en  retourna  dans  les  régions  mystérieuses  d'où  eUe 
était  venue,  rappelée  tout  à  eoup  par  une  maladie  d'enfant,  à  laquelle 
ni  la  vieille  sage-femme  ni  la  grande  penseuse  de  Toulven  n'avaient 
rien  compris.  Et  on  l'enoporta  là-bas,  au  pied  de  réglise,  ses  yeux 
semblables  à  ceux  d'Yves  fermés  pour  jamais. 

Dans  ces  bois,  nous  avions  passé  nos  deux  heures  de  jour.  Après 
souper  seulement,  nous  étions  allés»  Marie  et  moi,  voir  au  clair  de 
lime  où  en  était  leur  nouveau  logis. 

A  la  i^ce  du  champ  d'avoine  que  nous  avions  mesuré  en  juin 
de  l'année  précédente  s'élevaient  maintenant  les  quatre  murailles  de 
la  maison  d'Yves;  elle  n'avait  encore  ni  auvent,  ni  plancher,  ni  toi- 
tuce,  et,  au  clair  de  lune,  elle  ressemblait  à  une  ruine. 

Nous  nous  assîmes  au  milieu,  sur  des  pierres,  nous  trouvant 
seuls  tous  deux  pour  la  première  fois. 

C'est  d'Yves  que  nous  parlions,  cela  va  bien  sans  dire.  Elle  m'in- 
terrogeait anxieusemement  sur  lui,  sur  son  avenir,  pensant  que  je 
connaissais  plus  profondénaenl  qu'elle  ce  mari  qu'elle  adorait  avec 
une  espèce  de  crainte,  sans  le  comprendre.  Et  moi^  je  la  rassurais, 
car  j'espérais  beaucoup  :  le  forban  avait  pour  lui  son  bon  et  brave 
CQNur;  alors,  en  le  prenant  par  là,  nous  devions  à  la  fin  réussir. 

Anne  apparut  tout  à  coup,  venue  sajis  bruit  pour  écouter,  et  nous 
fitjmur: 

— *OhI  Marie,  dit-elle,  change  de  place  hiea  vite;  si  tu  voyais 
derrière  toi  comme  c'est  vilain,  ton  ombre  1 

Sn  effet,  nous  n'y  avions  pas  pris  garde.  Sa  tête  seule  éclairée 
par  k  iune,  avec  les  ailes  de  sa  coifie  qui  remuaient  au  vent»  don* 


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Bon- ^  » 
IIP*: 

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1 

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268  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

XCVI. 

Lettre  d'Yves. 

c  MelboDine,  septembre  1882. 

«  Cher  frère, 

«  Je  vous  fais  savoir  notre  arrivée  en  Australie;  nous  avons  eu 
une  traversée  tout  à  fait  belle  et  nous  devons  repartir  demain  pour 
le  Japon,  car  vous  savez  que  nous  avons  reçu  Tordre  de  faire  un 
petit  tour  dans  ce  pays-là. 

a  J'ai  trouvé  ici  deux  lettres  de  vous  et  aussi  deux  de  ma  femme, 
mais  j'ai  bien  hâte  de  lire  celle  que  vous  m'écrirez  quand  vous 
aurez  passé  par  Toulven. 

0  Cher  frère,  voire  remplaçant  à  bord  est  tout  à  fait  comme  vous; 
il  est  très  bon  avec  les  marins.  Quant  au  remplaçant  de  M.  Plumkett, 
il  est  assez  dur,  mais  pas  à  mon  égard,  au  contraire.  M.  Plumkett 
m'avait  dit  qu'il  m'avait  recommandé  à  lui  en  partant,  et  c'est  une 
chose  que  je  croirais  assez.  Les  autres  et  le  major  sont  toujours 
de  même  ;  ils  me  parlent  souvent  de  vous  et  me  demandent  de  vos 
nouvelles. 

c  Le  commandant  m'a  donné  à  faire  le  service  de  second  maître 
depuis  que  nous  avons  jeté  à  l'eau  le  pauvre  Marsano,  le  Niçois, 
qu'on  a  trouvé  tué  un  matin  dans  son  hamac  en  faisant  le  branle- 
bas.  Et  j'aime  beaucoup  ce  service-là. 

a  Cher  frère,  on  a  envoyé  deux  fois  les  marins  se  promener  à 
terre,  à  San- Francisco,  et  vous  pensez,  sans  vous,  je  n'ai  pas  seu- 
lement voulu  donner  mon  nom  pour  descendre  avec  eux.  Même  je 
vous  dirai  que  les  gabiers  ont  fait  une  grande  baroufe^  la  seconde 
nuit,  contre  des  Allemands,  et  il  y  a  eu  du  mal  avec  les  couteaux* 

a  J'ai  aussi  à  vous  dire ,  cher  frère ,  qu'on  n'a  pas  encore  ôlé 
votre  carte  de  dessus  la  porte  de  votre  chambre,  et  je  pense  qu'on 
l'oubliera  tout  à  fait  à  présent.  Alors  le  soir,  je  fais  mon  tour  par 
le  faux- pont- arrière  pour  passer  devant. 

«  L'année  prochaine,  quand  nous  reviendrons,  j'ai  espoir  d'avoir 
une  bonne  permission  pour  aller  voir  ma  femme  et  mon  petit 
Pierre,  et  ma  petite  fille  ;  mais  ce  sera  toujours  bien  court,  et  cer- 
tainement je  ne  serai  jamais  tranquille  avant  d'avoir  ma  retraite. 
D'un  autre  côté,  quand  je  serai  d'âge  à  laisser  les  cols  bleus,  mon 
petit  Pierre  ^era  près  de  partir  pour  le  service,  lui,  à  son  tour,  ou 
bien  il  y  aura  peut-être  une  place  pour  moi  là-bas,  du  côté  de 
l'étang,  vers  l'église  :  vous  savez  quelle  place  je  veux  dire. 

«  Cher  frère ,  vous  croyez  que  je  prends  des  manières  comme 


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MON  FRERE  TTE8.  269 

VOUS?  Mais  non,  je  vous  assure,  je  pense  comme  j'ai  toujours 
pensé. 

a  Pour  les  têtei  de  coco  (1),  je  croîs  bien  qu'elles  sont  perdues, 
car  nous  ne  passerons  pas  en  Calédonie;  mais  ecfin  plus  tard,  je 
pourrai  peut-être  y  revenir  et  en  acheter.  Si  vcus  passiez  par  le  golfe 
Juan,  vous  me  feriez  bien  plaisir  d'aller  à  Vallauris  prendre  pour 
moi  deux  de  ces  flambeaux,  comme  ils  en  font  dans  ce  pays,  et 
qui  ont  des  têtes  de  perruches  de  France  (2).  Ça  m'amuserait  beau- 
coup d'en  mettre  comme  ceux-là  chez  moi.  J'ai  bien  hâte,  cher 
frère,  d'installer  ma  petite  maison. 

«  Parmi  toute  espèce  de  choses  qui  me  rendent  triste  quand  je 
me  réveille,  ce  qui  me  fait  le  plus  de  peine,  c'est  que  ma  mère  ne 
veut  plus  du  tout  venir  demeurer  en  Toulven.  Il  me  semble  que,  si 
je  pouvais  avoir  une  permission  pour  aller  la  chercher,  avec  moi, 
pour  sûr,  elle  viendrait.  Mais,  d'un  autre  côté,  alors,  je  n'aurais 
plus  personne  à  Plouherzel,  et  ça,  c'est  encore  une  chose  que  j'aime 
mieux  ne  pas  penser;  car  Plouherzel,  c'est  tout  à  fait  notre  pays, 
vous  savez  bien.  Si  je  pouvais  croire  ce  que  vous  m'avez  dit  sou- 
vent, au  sujet  de  revivre  après  qu'on  est  mort,  il  est  sûr  que  je  me 
trouverais  encore  assez  heureux.  Mais ,  tenez ,  je  vois  bien  que 
vous-même,  vous  n'y  croyez  pas  beaucoup. 

a  Je  vous  demande  bien  pardon  de  la  feuille  sale  que  je  vous 
envoie,  mais  ce  n'est  pas  tout  à  fait  moi  la  cause  ;  vous  comprenez, 
je  n'ai  plus  votre  bureau  à  présent  pour  faire  mes  lettres  dessus 
comme  un  officier.  Je  vous  écrivais  assez  tranquille  à  la  fin  de  mon 
quart  de  nuit  sur  les  caissons  de  l'avant,  et  alors  Tidiot  de  Le  Hir  m'a 
diaviré  ma  bougie.  Je  n'ai  pas  le  temps  de  faire  ma  petite  écriture 
à  ma  façon  comme  je  fais  quelquefois,  vous  savez,  celle  que  vous 
trouvez  jolie.  J'écris  à  courir,  et  je  vous  demande  bien  pardon  I 

a  Nous  partons  demain  matin,  dès  le  jour,  pour  ces  pays  du 
Japon,  mais  je  vous  ferai  parvenir  ma  lettre  par  le  pilote  qui  vien- 
dra nous  mettre  dehors.  Je  termine  en  vous  embrassant  bien  des 
fois  de  tout  mon  cœur. 

a  Votre  frère, 

«  Yves  Kermadeg. 

«  Cher  frère,  je  ne  puis  dire  combien  je  vous  aime,  n 

«  Yves.  » 


(1)  Tèfei  homaioes,  très  laides  à  voir;  les  déporté^  de  Calédonie  les  fabriquent 
atec  det  cocos  auxquels  ils  mettent  des  yenz,  des  dents  et  des  cheveai.  Yves  voulait 
en  mettre  dans  son  escalier,  à  Toulfen. 

(3)  Flambeaux  en  forme  de  hiboox. 


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270  REYUE   DES  DEtJX   MONDES. 

XGVII. 


DéceoU^rt  1882. 


...  Je  passais  sux  les  quais  de  Bordeaux*  Quelqu'un  de  fort  bien 
mis  vint  à  moi,  le  chapeau  bas  et  la  main  tendue  :  Barrada  I  —  Bar- 
rada  transformé,  ayant  coupé  sa  barbe  noire,  et  quitté  ses  trente 
et  un  ans,  sans  doute  en  même  temps  que  ses  cols  bleus  ;  les  joues 
soigneusement  rasées,  la  moustache  naissante,  Tair  d'un  jeune 
amoureux  de  vingt  ans. 

Toujours  aussi  parfaitement  beau  et  noble  de  lignes,  mais  la  figure 
meilleure  et  plus  douce,  comme  éclaircie  par  une  joie  profonde. 

Il  venait  d'épouser  enfin  sa  petite  fiancée  d'Espagne;  l'or  de  sa 
ceinture  avait  monté  leur  ménage,  et  il  s'était  fait  arrimeur  de 
navires,  un  métier  très  lucratif,  paralt-il,  où  il  utilisait  à  merveille 
sa  grande  force  et  son  instinct  du  débrouillage.  Il  fallut  lui  pro- 
mettre par  serment  qu'au  retour  du  Primauguet^  je  passerais  par 
Bordeaux  avec  Yves  pour  venir  le  voir. 

n  était  heureux,  celui-là  I 

Et  la  fin  de  ce  rouleur  de  mer  me  montrait  tout  à  coup,  d'une 
manière  très  inattendue,  de  nouveaux  aspects  de  la  vie.  Je  me 
demandais  si  mon  pauvre  Yves,  qui,  assurément,  avait  beaucoup 
moins  failli  aux  lois  honnêtes,  ne  pourrait  pas  à  plus  forte  raison 
finir,  lui  aussi,  par  un  peu  de  bonheur. 

XCVIIL 

Télégramme.  —  Toulon,  3  avril  1883.  —  A  Yves  Kermadec,  à 
bord  du  Primauguet.  —  Brest. 

«  Tu  es  nommé  secoad  maître. 

«  Je  t'embrasse. 

<(  Pierre.  » 

C'était  sa  joyeuse  bienvenue,  sa  fête  d'arrivée,  car  depuis  vingt- 
quatre  heures  seulement  le  Prîmauguet^  revenu  de  sa  promenade 
lointaine  dans  le  Grand  Océan,  avait  mouillé  dans  les  eaux  de  France. 

Et  ces  galons  d'or  que  j'envoyais  à  Yves  par  le  télégraphe,  il  ne 
les  arrosa  pas,  comme  il  avait  fait  jadis  de  ses  galons  de  laine.  — 
Non,  les  temps  étaient  changés;  il  se  sauva  dans  le  faux-pont,  dans 
un  coin  où  se  trouvaient  son  sac  et  son  armoire  et  qu'il  considérait 
conmieaon  chez-lui;  vite  il  descendit  li.pQur  être  tout  seul  à  envi- 
sager cette  joie  qui  lui  arrivait,  à  reUee  oe  bienheuMHX  petiA  papier 
bleu  qui  lui  ouvrait  toute  une  ère  ncMnpeUe. 


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MON  FIÈKB  TTES.  271 

C'était  si  bean  et  si  inatteDda,  après  sa  mauvaise  conduite  passéel 

J'avais  été  à  ^iris  demander  cette  fureur,  intriguer  beavcMp 
pour  mon  firère  d'adoption,  ea  me  portant  garant  de  sa  conduite  & 
venir.  Une  femme  de  cœur  avait  bien  voulu  employer  à  ma  cause 
son  influence  très  puissante,  et  alors  la  promotion  d'Yves  avait  été 
eidevée  d'assaut,  bien  qu'elle  fût  difficile. 

Et  Yves  n'en  finissait  plus  de  regarder  son  bonbeur  sous  toutes 
ses  faees...  D'abord,  au  lieu  d'avoir  à  demander  une  pennission 
courte,  qu'on  lui  eût  peut-être  beaucoup  marchandée,  —  avec  ses 
galons  d'or  il  allait  partir  de  droit  pour  Toulven  ;  on  allait  l'envoyer 
en  ddspombilité  pendant  trois  mois  au  moins,  quatre  peut-être;  il 
atiraît  tout  l'été  à  passer  là,  avec  sa  femme  et  son  fils,  dans  la  petite 
maison  qui  était  finie  et  où  on  l'attendait  justement  pour  tout  instal- 
ler^. Et  puis,  ils  allaient  se  trouver  très  riches,  ce  qui  ne  g&tenit 
rien..* 

Non,  jamais  dans  sa  vie  de  pauvre  ^rant,  toujours  i  la  peine, 
—  jamais  il  n'avait  eu  une  beure  si  belle,  une  joie  si  profonde  que 
celle  que  son  frère  Pierre  venait  de  lui  envoyer  par  le  télégraphe... 

XCIX. 

Quand  les  vents  me  ramènent  en  Bretagne,  c'est  aux  derniers 
jours  de  mai^  au  plus  beau  du  printemps  breton. 

il  y  a  déjà  six  semaines  qu'Yves  est  dsms  sa  petite  maison  de 
Toulven,  arrangeant  ma  chambre,  préparant  tout  pour  mon  arrivée. 

Le  navire  sur  lequel  je  suis  embarqué  a  quitté  la  Méditerranée 
pour  remonter  dans  l'Océan,  vers  les  ports  du  Nord,  et  désarmer  à 
Brest. 

i8  nêaî^  in  mer, —  Déjà  on  sent  la  Bretagne  approcher.  Il  fait  beau 
encore,  mats  un  de  ces  beaux  temps  bretons  qui  sont  tranquilles  et 
m^nooliquea.  La  mer  unie  est  d'un  bleu  pâle,  l'air  salin  est  frais 
et  sent  le  varech;  il  y  a  sur  toutes  choses  comme  un  voile  de 
brumes  bleuâtres,  très  transparentes  et  très  ternies. 

  huit  heures  du  matin,  doublé  la  pointe  de  P^smarch.  Les  gra- 
nits celtiques,  les  grandes  falaises  tristes  peu  à  peu  se  dessinent 
et  s'approGheaU. 

Maistenant  e&  sont  de  vrais  bancs  de  brumes,  —  mais  très  l^rs, 
brumee  d'été,  —  qui  oe  nspeeent  partoui  sur  les  lointains  de  fho- 
rizo». 

A  une  heure,  la  passe  des  Teulinguets,  H  piM  nous  entvois  à 
Brest. 

i9  mai.  «^  Permission  de  huit  joiursv  A  midi,  je  sais  en  chemin 
de  fer,  en  route  pour  Toulven. 


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272  RETCE  DES  DEUX  MONDES. 

Pluie  tout  le  long  du  chemin  sur  les  campagnes  bretonnes.  Dans 
les  prés,  dans  les  vallées  ombreuses,  tout  est  plein  d*eau. 

De  Bannalec  à  Toulven,  une  heure  de  voiture  à  travers  les  bois. 
Le  regard  fixé  en  avant^  je  cherche  la  flèche  en  granit  de  Téglise  au 
fond  de  Thorizon  vert. 

La  voilà  qui  parait,  reflétée  profondément  en  dessous  dans  Tétang 
morne.  Le  beau  temps  est  revenu  avec  un  plie  ciel  bleu. 

Toulven  !..  La  voiture  s'arrête.  Yves  est  là  à  m'attendre,  tenant 
petit  Pierre  par  la  main. 

Nous  nous  regardons  tous  deux,  —  et  voilà  que  d'abord  une 
même  envie  de  rire  nous  prend  en  même  temps,  à  cause  de  nos 
moustaches.  Gela  change  nos  figures  et  nous  nous  trouvons  drôles.* 
Nous  ne  nous  étions  pas  vus  depuis  que  les  marins  ont  le  droit  d'en 
porter.  Yves  exprime  Tavis  que  cela  nous  donne  un  air  beaucoup 
plus  dégourdi. 

Après,  nous  nous  embrassons. 

Comme  il  est  encore  devenu  beau,  le  petit  Pierre,  et  plus  grand, 
et  plus  fortl..  Nous  partons  ensemble,  traversant  Toulven,  où  les 
bonnes  gens  me  reconnaissent,  et  sortent  sur  leurs  portes  pour  me 
voir  arriver.  Nous  défilons  dans  Tétroite  rue  grise,  aux  maisons 
centenaires,  aux  murs  de  granit  massif.  Je  reconnais  la  vieille  à 
profil  de  chouette  qui  a  présidé  à  la  naissance  de  mon  filleul;  elle 
me  fait  bonjour  de  la  tête  par  une  fenêtre  ouverte.  Les  grandes 
coiffes,  les  collerettes,  les  paillettes  des  corsages  se  détachent  dans 
les  embrasures  profondes,  sur  les  fonds  obscurs ,  et  tout  cela  me 
jette  au  passage  ces  impressions  des  vieux  temps  morts  qui  sont 
particulières  à  la  Bretagne. 

Petit  Pierre,  que  nous  tenons  par  la  main,  marche  maintenant 
comme  un  homme.  Il  n'avait  encore  rien  dit,  un  peu  saisi  de  me 
revoir  ;  mais  le  voilà  qui  cause  ;  il  lève  vers  moi  sa  figure  ronde 
et  me  regarde  déjà  comme  quelqu'un  d*ami  à  qui  .on  fait  part  de  ses 
réflexions.  Petite  voix  douce  que  je  n'ai  pas  encore  beaucoup  enten- 
due. Comme  il  a  l'accent  de  Bretagne  I 

—  Parrain,  tu  m'as  apporté  mon  mouton? 

Heureusement  je  m'étais  rappelé  cette  promesse  de  l'an  dernier; 
il  était  dans  ma  malle,  ce  mouton  à  roulettes,  pour  mon  petit  Pierre. 
Et  j'apportais  aussi  les  flambeaux,  ayant  des  figures  de  perruches 
de  France^  que  j'avais  promis  à  mon  autre  grand  enfant,  —  Yves. 

Voici  la  maison,  gaie  et  blanche,  toute  neuve,  avec  ses  entou- 
rages de  fenêtres  en  granit  breton,  ses  auvens  verts,  son  grenier  à 
lucarne,  et,  derrière,  l'horizon  des  bois. 

Nous  entrons.  En  bas,  dans  la  cuisine  à  grande  cheminée,  Marie 
et  la  petite  Corentine  nous  attendent. 


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MON  FRERE  YTES.  273 

Hais  tout  de  suite,  Yves  me  prie  de  monter,  car  il  a  hâte  de  me 
faire  voir  le  haut,  leur  belle  chambre  blanche,  avec  ses  rideaux  de 
mousseline  et  ses  meubles  de  cerisier  verni. 

Et  puis  il  ouvre  une  autre  porte  : 

—  A  présent,  frère,  voilà  chez  vous  I 

Et  il  me  regarde,  anxieux  de  l'efTet  produit,  après  tant  de  mal 
qu'ils  se  sont  donné,  sa  femme  et  lui,  pour  que  je  trouve  tout  à  mon 
goût. 

J'entre,  touché,  ému.  Elle  est  toute  blanche,  ma  chambre,  et  on 
y  sent  un  parfum  délicieux;  il  y  a  partout  des  fleurs  qu'on  est  allé 
chercher  très  loin  pour  moi  ;  dans  les  vases  de  la  cheminée ,  des 
touffes  de  réséda  et  de  gros  bouquets  de  pois  de  senteur;  dans  le 
foyer,  c'est  rempli  de  bruyères. 

Us  n'ont  pas  pu  se  décider,  par  exemple,  à  y  mettre  des  vieux 
meubles ,  des  vieilleries  bretonnes ,  et  ils  s'en  excusent ,  n'ayant 
rien  trouvé  à  leur  idée  d'assez  joli  ni  d'assez  propre.  On  est  allé  à 
Quimper  m' acheter  un  11 1  comme  le  leur,  en  cerisier,  qui  est  un  bois 
clair,  d'une  couleur  gaie,  un  peu  rose.  Les  tables  et  les  chaises 
sont  pareilles.  Les  plus  petits  détails  sont  arrangés  avec  tendresse; 
sur  les  murs,  il  y  a,  dans  des  cadres  dorés,  des  dessins  que  j'ai  faits 
jadis  et  une  grande  photographie  du  clocher  à  jour  de  Saint-Pol-de- 
Lèon,  que  j'avais  donnée  à  Yves  du  temps  où  nous  naviguions 
en  semble  sur  la  mer  brumeuse. 

Par  terre,  les  planches  sont  nettes  comme  du  bois  neuf  : 

—  Vous  voyez,  frère,  c'est  tout  blanc  comme  à  bord,  dit  Yves, 
qui  a  lui-même  blanchi  partout  avec  tant  de  soin,  et  qui  se  déchausse 
chaque  fois  qu'il  monte  pour  ne  pas  salir  ses  escaliers. 

Il  faut  tout  voir,  tout  visiter,  mémo  le  grenier  à  lucarne,  où  sont 
rangées  les  pommes  de  terre  pour  Thiver;  même  le  vestibule  de 
l'escalier,  où  est  suspendu,  comme  un  ex-voto  de  marin,  dans  une 
chapelle  de  la  Vierge,  le  bateau  en  miniature  qu'Yves  a  construit 
pendant  ses  loisirs  dans  sa  hune  du  Primauguet-y  et  puis  le  jardin 
où  des  fraisiers  et  de  petites  salades  commencent  à  pousser  le  long 
des  allées  toutes  fraîches. 

Maintenant  nous  sommes  à  table,  Yves,  Marie,  la  petite  Coren- 
tine,  le  petit  Pierre  et  moi,  autour  de  la  nappe  bien  blanche  siùr 
laquelle  le  dîner  est  posé.  Yves,  mon  frère  Yves,  se  trouve  drôle  et 
s'intimide  tout  à  coup  dans  son  rôle  de  maître  de  maison.  Alors 
c'est  moi  qui  suis  obligé  de  découper,  et  comme  c'est  la  première 
fois  de  ma  vie,  je  m'embrouille  aussi. 

A  ce  dîner,  je  mange  pour  leur  faire  plaisir;  mais  ce  bonheur  si 
complet  que  je  sens  là  près  de  moi  et  dont  je  suis  un  peu  cause, 
cette  reconnaissance  si  profonde  qui  m'entoure,  tout  cela  m'impres- 

lom  ux.  —  18S3.  18 


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27&  REVUE  DES   DEUX   MONDES. 

sionne  très  étrangemeiit.  Être  au  milien  de  ces  dioses  rares,  cela 
me  surprend  comme  une  nouveauté  délicieuse. 

—  Yous  savezi  me  dit  Yves,  bas  comme  en  confidence,  mainte- 
nant  je  vais  à  la  messe  le  dimanche  avec  elle.  —  Et  il  fait  du  côté  de 
sa  femme  une  petite  grimace  de  soumission  enfantine,  très  comique 
avec  son  air  sérieux.  D'ailleurs  sa  manière  d'être  avec  Marie  a  tout 
à  fait  changé,  et  j'ai  bien  vu  en  entrant  que  l'amour  était  enfin  venu 
s'installer  pour  tout  de  bon  dans  la  maison  neuve.  Alors  mes  chers 
amis  n'ont  plus  rien  à  attendre  de  meilleur  sur  terre;  comme  Yves 
le  dit,  il  faudrait  seulement  pouvoir  arrêter  la  pendule  du  temps 
pour  que  cette  grande  joie  de  leurs  rêves  accomplis  ne  s'en  aille 
plus. 

Eux  aussi  sont  silencieux  dans  leur  bonheur,  comme  s'ils  crai- 
gnaient de  l'efTaroucher  en  parlant  trop  fort  et  trop  gatment. 

Et  puis  nous  avons  à  causer  des  morts,  de  cette  petite  Yvonne 
qui  s'en  est  allée  l'automne  dernier  sans  attendre  le  retour  du  Pri- 
mauguet^  et  qu'Yves  n'a  jamais  vue;  puis  du  pauvre  vieux  Gorentin, 
son  grand-père,  qui  a  fini  pendant  les  froids  de  décembre. 

C'est  Marie  qui  raconte  : 

—  Il  étwt  devenu  très  diflicile  sur  sa  fin,  monsieur,  lui  qui  était 
un  homme  si  doux.  Il  disait^pie  nous  ne  savions  pas  le  soigner  et 
il  ne  faisait  que  demander  son  fils  Yves  :  —  Oh  !  si  Yves  était  ici,  il 
m'aiderait,  lui,  il  me  prendrait  dans  ses  bons  bras  pour  me  retour- 
ner dans  mon  lit.  La  dernière  nuit,  tout  le  temps,  il  l'appelait. 

Et  Yves  reprend  : 

—  Ce  qui  me  cause  le  plus  de  chagrin  quand  je  pense  à  notre  père, 
c'est  que  justement  nous  étions  un  peu  fâchés  le  jour  que  je  suis 
parti,  vous  savez,  pour  ce  partage?  Yous  ne  pouvez  croire,  frère, 
comme  cela  me  revient  souvent  en  tête,  cette  dispute  avec  lui. 

Le  dîner  est  fini,  c'est  le  soir,  le  long  soir  tiède  de  mai.  Nous 
nous  acheminons,  Yves  et  moi,  vers  l'église,  pour  faire  visite  à  une 
croix  blanche  qui  est  là  sur  un  tertre  avec  des  fleurs, 

Yvonne  Kermadec^  iS  mois. 

—  Il  parait  qu'elle  me  ressemblait  tout  à  fait,  dit  Yves;  —  et  cette 
ressemblance  de  la  petite  morte  avec  lui  le  rend  très  pensif. 

En  regardant  la  croiz^  le  tertre  et  les  fleurs,  nous  songeons  tous 
deux  à  ce  mystère  :  petite  fille  qui  était  de  son  sang,  issue  de  lui, 
qui  avait  ses  yeux,  et  alors,.,  probablement  aussi  une  âme  pareille, 
et  qui  est  déjà  rendue  au  sol  breton.  C'est  comme  si  quelque  chose 
de  lui-même  s'en  était  déjà  retourné  à  la  terre  ;  comme  des  arrhes 
qu'il  aurait  déjà  données  à  la  poussière  étemelle. 

Dans  quatre  ans,  cette  petite  croix  qu'on  voyait  de  loin  n'existera 


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MON  FRilE  TYES»  276 

plus  ;  on  enlëyera  à  Yvonne  son  tertre  et  ses  fleurs.  Même  ses  petits 
os  s'en  iront  aussi  se  môter  aux  autres,  aux  antique^  sous  Fèglise, 
dans  l'ossuaire. 

Quatre  ans  encore  on  la  Terra,  cette  croix,  et  on  y  lira  ce  nom 
de  petite  fille. 

Elle  est  tout  au  bord  de  l'étang  ;  dans  l'eau  donnante  et  pro- 
fonde, elle  se  reflète  à  côté  de  la  haute  flèche  grise.  Sur  le  tertre, 
des  œillets  fleuris  font  des  touffes  blanches,  déjà  indécises  dans  la 
nuit  qui  arrive.  L'étang  ressemble  à  un  miroir,  d'un  jaune  pâle, 
couleur  de  lumière  mourante,  comme  celle  du  ciel  au  couchant  ;  et 
tout  autour,  on  voit  la  ligne  déjà  noire  (tes  grands  boîs. 

Les  fleurs  des  tombes  donnent  leurs  odeurs  douces  du  soir.  Un 
calme  tiède  nous  environne  et  semble  s'épaissir. 

On  entend  dans  le  lointain  les  hiboux  qui  s'appellent,  on  ne  dis- 
tingue plus  les  œillets  blancs  d'Yvonne.  La  nuit  d'été  est  venue,.. 

Alors  un  grand  bruit  nous  fait  frissonner  tout  à  coup,  au  milieu 
de  ce  silence  où  nous  songions  aux  morts.  C'est  VAnçelus  qui  sonne, 
là,  très  près,  au-dessus  de  nous,  dans  le  clocher;  et  l'air  s'emplit  de 
lourdes  vibrations  d'airain. 

Pourtant  nous  n'avons  vu  personne  entrer  dans  l'église,  qui  est 
fermée  et  obscure, 

—  Qui  sonne?  dit  Yves,  inquiet,  qui  peut  sonner?...  Pas  moi  qui 
voudrais  le  faire,  toujours...  Non,  sûr  que  je  n'entrerais  pas  dans 
l'église  à  l'heure  qu'il  est,  et  pas  même  pour  tout  l'or  du  monde 
encore  1 

...  Nous  nous  en  allons  de  ce  cimetière;  il  s'y  fait  trop  de  bruit 
décidément  ;  Y  Angélus  y  est  étrange  ;  il  y  éveille  des  sonorités  inat- 
tendues, dans  les  eaux  de  l'étang,  dans  la  terre  des  morts,  dans  la 
nuit.  Non  pas  que  nous  ayons  peur  de  la  pauvre  petite  tombe  aux 
œillets  blancs,  mais  ce  sont  les  autres,  ces  bosses  de  gazon  qui  sont 
autour  de  nous,  ces  tertres  d'inconnus... 

Dix  heures.  —  Je  vais  dormir  ma  première  nuit  sous  le  toit  de 
mon  frère  Yves. 

Dix  heures  sonnées.  —  Nous  nous  sommes  déjà  dit  bonsoir,  et 
le  voilà  qui  rouvre  ma  porte  : 

—  C'est  pour  les  fleurs.  Elles  pourraient  peut-être  vous  faire  du 
mal  ;  nous  venons  de  penser  cela... 

Et  il  emporte  tout,  les  résédas,  les  pois  de  senteur,  les  roses, 
même  les  gerbes  de  bruyère* 

G. 

La  pendule  du  temps  a  continué  de  marcher,  même  de  marcher 
très  vite.  La  semaine  qu'on  m'avait  accordée  va  bientôt  finir. 


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276  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tous  les  jours  dans  les  bois.  —  Un  tenops  spendide.  —  Les 
bruyères,  les  digitales,  les  silènes  roses,  tout  est  fleuri. 

Il  y  a  eu  un  grand  pardon,  le  dioianche,  un  des  plus  renommés 
de  cette  région  de  la  Bretagne,  —  c'était  autour  de  la  chapelle  de 
Notre-Dame  de  Bonne-Nouvelle^  —  qui  est  seule  au  milieu  des  bois, 
comme  si  elle  s'était  endormie  là,  et  oubliée  depuis  le  moyen  âge. 

La  veille,  le  samedi,  nous  étions  justement  venus  nous  asseoir  à 
l'ombre,  Yves,  petit  Pierre  et  moi,  auprès  de  cette  église,  à  l'heure 
du  grand  calme  de  midi.  Un  lieu  très  silencieux,  au-dessus  duquel 
des  chênes  et  des  hêtres  séculaires  nouaient  comme  des  bras  leurs 
grosses  branches  moussues. 

Deux  femmes  étaient  arrivées,  l'une  jeune,  l'autre  fort  vieille  et 
caduque  ;  elles  portaient  le  costume  de  Rosporden  et  paraissaient 
avoir  fait  longue  route.  Elles  tenaient  à  la  main  de  grandes  clés. 

C'était  pour  ouvrir  le  vieux  sanctuaire,  qui  reste  fermé  tout  le 
long  de  l'année,  et  préparer  l'autel  pour  la  fête  du  lendemain. 

Dans  le  demi-jour  vert  des  vitraux  et  des  arbres,  nous  les  aper- 
cevions qui  s'empressaient  autour  des  vieux  saints  et  des  vieilles 
saintes,  les  époussetant,  les  essuyant;  puis  balayant  les  dalles  pleines 
de  poussière  et  de  salpêtre. 

Sur  le  pied  de  la  Notre-Dame  on  avait  posé  par  piété  une  tête  de 
mort,  trouvée  dans  la  terre  du  bois.  Le  crâne  crevé,  toute  verdie, 
elle  nous  regardait  du  fond  de  la  chapelle  avec  ses  deux  trous 
noirs  : 

—  Dis,  parrain,  qu'est-ce  que  c'est?..  Dans  la  terre,  on  l'a  trou- 
vée, cette  figure,  dis?..  —  C'est  petit  Pierre  qui  s'inquiète  vague- 
ment de  cette  chose  qu'il  n'a  jamais  vue,  comme  si  elle  était  pour 
lui  la  première  révélation  d'un  ordre  d'objets  sinistres  habitant 
sous  la  terre... 

Un  temps  un  peu  morne,  mais  exquis,  pour  ce  jour  de  pardon. 

Dix  heures  durant,  les  binious  ont  sonné  devant  la  chapelle,  sous 
les  grands  chênes,  —  et  les  gavottes  ont  tourné  sur  la  mousse. 

Ce  je  ne  sais  quoi  des  étés  bretons  qui  est  mélancolique,  on  ne 
sait  comment  le  dire.  C'est  un  composé  où  entrant  mille  choses  :  le 
charme  de  ces  longs  jours  tièdes,  plus  rares  qu'ailleurs  et  plus  vite 
partis;  les  hautes  herbes  fraîches,  avec  l'extrême  profusion  des 
fleurs  roses  ;  et  puis  un  sentiment  d autre fois^  qui  dort,  répandu 
partout. 

\ieux  pays  de  Toulven,  grands  bois  où  il  y  a  déjà  des  sapins 
noirs,  arbres  du  Nord,  mêlés  aux  chênes  et  aux  hêtres  ;  campagnes 
bretonnes,  qu'on  dirait  toujours  recueillies  dans  le  passé. 

Grandes  pierres  que  couvrent  les  lichens  gris,  fins  comme  la 
barbe  des  vieillards;  plaines  où  le  granit  affleure  le  sol  antique, 
plaines  de  bruyères  roses... 


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MON   FRÈRB  YVES.  277 

Ce  sont  des  impressions  de  tranquillité,  d'apaisement,  que  m'ap- 
porte ce  pays;  c'est  aussi  une  aspiration  vers  un  repos  plus  complet 
sous  la  mousse,  au  pied  des  chapelles  qui  sont  dans  les  bois.  Et, 
chez  Yves,  tout  cela  est  plus  vague,  plus  inexprimable,  mais  aussi 
plus  intense,  comme  chez  moi  quand  j'étais  enfant. 

  nous  voir  ainsi  tous  deux  assis  dans  ces  bois,  au  calme  de  ces 
beaux  jours  d'été,  op  n'imaginerait  plus  quels  jeunes  hommes  nous 
avons  pu  être,  quelle  vie  nous  avons  menée,  ni  quelles  scènes  ter- 
ribles entre  nous  autrefois,  aux  premiers  momens  où  nos  deux 
natures,  très  difierentes  et  très  semblables,  se  sont  heurtées  l'une 
à  l'autre. 

Chaque  soir,  aux  veillées,  qui  sont  courtes,  on  joue  avec  petit 
Pierre  à  un  jeu  de  Toulven,  très  amusant,  qui  consiste  à  se  tenir  à 
deux  par  le  menton  et  à  réciter,  sans  rire,  toute  une  longue  his- 
toire :  ((  Par  la  barbe  à  Minette,  je  te  tiens.  Le  premier  de  nous  deux 
qui  rira,  etc.  »  A  ce  jeu,  petit  Pierre  est  toujours  pris. 

Après,  c'est  le  gymnase.  Yves  le  fait  faire  à  son  fils,  le  tournant, 
le  virant^  la  tète  en  bas,  les  jambes  en  l'air,  à  bout  de  bras,  l'éle- 
vant bien  haut  :  «  Dis,  mon  petit  Pierre,  quand  auras-tu  des  bras 
comme  les  miens?  Réponds  donci  —  Jamais I  ohl  non,  jamais  des 
bras  comme  toi,  mon  père;  je  ne  verrai  pas  assez  de  misère  pour 
çji,  bien  sûr.  » 

Et  quand  Yves,  tout  dépeigné,  las  d'avoir  tant  fait  le  diable,  dit, 
en  se  rajustant,  de  son  plus  grand  air  sérieux  :  «  Allons,  petit  Pierre 
a  fini  son  gymnase  à  présent,  »  l'enfant  alors  vient  à  moi,  avec  ce 
sourire  qui  fait  qu'on  lui  donne  toujours  ce  qu'il  veut  :  a  C'est  à 
ton  tour,  parrain,  dis?  »  Et  le  gymnase  recommence. 

CI. 

La  grande  pendule,  inexorable,  a  encore  marché  ;  dans  quelques 
heures,  je  vais  partir,  et  bientôt  mon  frère  Yves  s'en  ira  aussi,  tous 
deux  au  loin,  à  l'inconnu. 

C'est  le  dernier  jour,  le  dernier  soir.  Yves,  petit  Pierre  et  moi, 
nous  allons  à  la  chaumière  des  vieux  Keremenen,  pour  ma  visite 
d'adieu  à  la  grand' mère  Marianne. 

Elle  habite  seule,  maintenant,  sous  son  toit  plein  de  mousse, 
sous  les  grands  chênes  étendus  en  voûte.  Pierre  Kerbras  et  Anne, 
qui  se  sont  mariés  au  printemps,  font  bâtir  dans  le  village  une  vraie 
maison,  en  granit,  pareille  à  celle  dTves.  Tous  les  enfans  sont 
partis. 

Pauvre  chaumière  où  s'agitaient  si  joyeusement,  le  jour  du  bap- 
tême, les  belles  coiffes  et  les  collerettes  blanches  I  Déjà  passé,  tout 
cela;  à  présent,  elle  est^vide  et  silencieuse.  Nous  nous  asseyons  sur 


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278  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

les  vieux  bancs  de  chêne,  nous  accoudant  sur  la  table  où  nous 
avions  fait  le  grand  repas  joyeux.  La  grand'mëre  est  sur  un  esca- 
beau ,  filant  à  sa  quenouUIe,  la  tête  basse  ;  son  air  déjà  devenu 
caduc  et  égaré. 

Bien  que  le  soleil  ne  soit  pas  encore  très  bas,  ici  il  fait  noir. 

Autour  de  nous,  rien  que  des  choses  d'autrefois,  pauvres  et  pri- 
mitives. Des  chapelets  très  grossiers  sont  suspendus  aux  pierres 
brutes,  au  granit  des  murs;  dans  les  coins  perdus  d'ombre  on 
aperçoit  les  cosses  de  chêne  amassées  pour  l'hiver,  et  de  vieux 
ustensiles  de  ménage,  noircis  et  poudreux,  aux  formes  anciennes  et 
naïves. 

Jamais  nous  n'avions  si  bien  senti  combien  tout  cela  est  passé  et 
loin  de  nous. 

C'est  la  vieille  Bretagne  d'autrefois,  bientôt  morte. 

Par  la  cheminée  filtre  la  lumière  du  ciel,  des  tons  verts  tombent 
d'en  haut  sur  les  pierres  de  l'âtre,  et  par  la  porte  ouverte  on  aper- 
çoit le  sentier  breton,  avec  un  rayon  du  soleil  couchant  dans  les 
chèvrefeuilles  et  les  fougèrea. 

Nous  devenons  rêveurs,  Yves  et  moi,  dans  cette  visite  que  nous 
sommes  venus  faire  au  logis  des  grands-parens. 

D'ailleurs,  la  grand'mère  Marianne  ne  parle  que  le  breton.  De 
temps  en  temps,  Yves  lui  adresse  la  parole  dans  cette  langue  du 
passé;  elle  répond,  sourit,  Tau*  heureux  de  nous  regarder,  mais  la 
conversation  tombe  vite,  et  le  silence  revient*. • 

Tristesse  vague  du  soir,  rêverie  des  temps  lointains  dans  ce  vieux 
logis  qui  bientôt  s'affaissera  au  bord  du  chemin ,  qui  tombera  en 
ruine  comme  ses  vieux  hôtes  et  qu'on  ne  relèvera  plus... 

Petit  Pierre  est  là  avec  nous.  Il  affectionne  beaucoup,  lui,  cette 
chaumière,  et  cette  vieille  grand'mère,  qui  le  gâte  avec  adoration. 
Il  aime  surtout  la  petite  corbeille  de  chêne,  œuvre  d'un  autre  siècle, 
dans  laquelle  on  l'avait  mis  quand  il  est  né.  Il  est  plus  long  que  son 
berceau  maintenant  et  s'en  sert,  assis  dedans,  coomie  d'une  balan- 
çoire, promenant  autour  de  lui  ses  yeux  noirs  éveillés.  Et  voilà 
maintenant  la  grand'mère,  toute  courbée,  près  de  lui,  l'échiné 
arrondie  sous  sa  collerette  à  fraise,  qui  le  berce  elle-même  pour 
l'amuser.  Elle  le  lance  en  chantant,  et  lui,  de  t^nps  en  temps,  lance 
au  milieu  de  ces  notes  grêles  l'éclat  de  son  rire  d'enfant  : 

Boadonl  galalchen  I  Boudool  galalch  du  I 

Chante,  pauvre  vieille,  de  ta  voix  cassée  qui  tremble,  chante  la 
berceuse  antique,  l'air  qui  vient  de  lom  dans  la  nuit  des  généra- 
tions mortes  et  que  tes  petits-enfans  ne  sauront  plus. 

Boudoal,  boudool!  eptUIchen, giUalch dal 


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MON   FRÈRE  TTES.  279 

On  s'attend  à  voir  par  la  grande  cheminée,  avec  la  luenr  verdâtre 
qni  arrive  d'en  haut,  des  nains  et  des  fées  descendre. 

Au  dehors,  le  soleil  dore  toujours  les  branches  des  chênes,  les 
chèvrefeuilles  et  les  fougères. 

Au  dedans ,  dans  la  chaumière  isolée ,  tout  est  mystérieux  et 
noir. 

Boadouly  boadoal  I  galalchen,  galalch  da  I 

Berce  encore  ton  petit-fils,  vieille  femme  en  fraise  blanche.  Bientôt 
ce  sera  fini  des  chansons  bretonnes  et  aussi  des  vieux  Bretons. 

Maintenant  petit  Pierre  joint  ses  mains  pour  faire  sa  prière  du 
soir. 

Mot  pour  mot,  d'une  voix  très  douce  qui  a  beaucoup  l'accent  de 
Toulven,  il  répète  en  nous  regardant  tout  ce  que  sa  grand' mère  sait 
de  finançais  : 

—  Mon  Dieu ,  ma  bonne  sainte  Vierge ,  ma  bonne  sainte  Anne, 
je  vous  prie  pour  mon  père,  pour  ma  mère,  pour  mon  parrain,  pour 
mes  grands-parens,  pour  ma  petite  sœur  Yvonne... 

—  Pour  mon  oncle  Goulven,  qui  est  bien  loin  sur  la  mer,  ajoute 
Yves  d'un  voix  grave. 

Et  encore  plus  recueilli  : 

—  Pour  ma  grand' mère  de  Plouherzel. 

—  Pour  ma  grand'mère  de  Plouherzel,  répète  petit  Pierre. 

Et  puis  il  attend  autre  chose  pour  répéter  encore,  gardant  tou- 
jours ses  mains  jointes. 

Mais  Yves  a  presque  des  larmes  à  ce  souvenir  poignant,  qui  lui 
revient  tout  à  coup  de  sa  mère,  de  sa  chaumière,  à  lui,  de  son  vil- 
lage de  Plouherzel ,  que  son  fils  connaîtra  à  peine  et  que  lui  ne 
reverra  peut-être  plus.  Ainsi  est  la  vie  pour  les  enfans  de  la  côte, 
pour  les  marms  :  ils  s'en  vont,  les  lois  de  leur  métier  de  mer  les 
séparent  de  parens  chéris  qui  savent  à  peine  leur  écrire,  et  qu'en- 
suite ils  ne  revoient  plus. 

Je  regarde  Yves,  et,  comme  nous  nous  comprenons  sans  nous 
parler,  je  pressens  très  bien  ce  à  quoi  il  va  penser. 

Aujourd'hui  il  est  heureux  au-delà  de  son  rêve,  beaucoup  de 
choses  sombres  sont  éloignées  et  vaincues,  et  pourtant,  et  après? 
Le  voilà  tout  à  coup  plongé  dans  je  ne  sais  quel  songe  de  passé  et 
d'avenir,  mélancolie  étrange,  et  après? 

Boudoal  galalchen  I  Boadoal  galalch  da  I 

chante  la  vieille  femme,  le  dos  courbé  sous  sa  fraise  blanche. 
Et  après?..  Petit  Pierre  seul  est  en  train  de  rire.  Il  tourne  de 


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280 


REHIE  DES  DEUX  tfONDES, 


côté  et  d'autre  sa  tôte  vive,  bronzée  et  vigoureuse;  la  gatté,  la 
flamme  de  la  vie  toute  neuve  sont  encore  dans  ses  grands  yeux 
noirs. 

Et  après?..  Tout  est  sombre  dans  la  chaumière  abandonnée;  on 
dirait  que  les  objets  causent  entre  eux  avec  mystère  du  passé  ;  la 
nuit  va  descendre  autour  de  nous  sur  les  grands  bois. 

Et  après?..  Petit  Pierre  grandira,  courra  les  mers,  et  nous,  mon 
frère,  nous  passerons,  et  tout  ce  que  nous  avons  aimé  avec  nous, 
—  nos  vieilles  mères  d'abord,  —  puis  tout  et  nous-mêmes;  les 
vieilles  mères  des  chaumières  bretonnes  comme  celles  des  villes, 
et  la  vieille  Bretagne  aussi,  et  tout,  et  toutes  les  choses  de  ce 
monde! 

Boadoul  galalchen  I  Boadoal  galalch  da  I 

La  nuit  tombe,  et  une  tristesse  inattendue,  profonde  nous  prend 
au  cœur...  Pourtant  aujourd'hui  nous  sommes  heureux! 


Cil. 


Et  les  Celtes  regrettaient  trois  pierres 
braies,  soas  an  ciel  pluvieux,  au  fond 
d'aa  golfe  rempli  d'tlots. 


Nous  sortons  tous  les  deux,  laissant  petit  Pierre  à  sa  grand' mère. 
Nous  nous  en  allons  par  le  sentier  vert,  sous  la  voûte  des  chênes 
et  des  hêtres,  entendant  de  loin,  dans  la  sonorité  du  soir,  le  bruit 
du  berceau  antique  qui  se  balance,  et  la  vieille  chanson  à  dormir, 
et  l'éclat  de  rire  de  l'enfant. 

Dehors  il  fait  encore  grand  jour;  le  soleil,  très  bas,  dore  la  cam- 
pagne tranquille. 

—  Allons  encore  jusqu'à  la  chapelle  de  Saint-Éloi,  dit  Yves. 

Elle  est  en  haut  de  la  colline,  bien  antique,  toute  rongée  de 
mousse,  toute  barbue  de  lichen,  seule  toujours,  fermée  et  mysté- 
rieuse au  milieu  des  bois. 

Elle  ne  s'ouvre  qu'une  fois  Tan,  pour  le  pardon  des  chevaux^  qui 
viennent  tous  alentour,  à  l'heure  d'une  messe  basse  qu'on  dit  là 
pour  eux.  C'était  tout  dernièrement  ce  pardon,  ei  l'herbe  est  encore 
foulée  par  les  sabots  des  bêtes  qui  sont  venues. 

Ce  soir,  c'est  une  tranquillité  étrange  autour  de  cette  chapelle. 
Les  horizons  boisés  s'étendent  au  loin  paisibles,  comme  pris  de 
sommeil;  il  semble  que  ce  soit  aussi  losoir  de  notre  vie  et  que 
nous  n'ayons  plus  qu'à  nous  reposer  du  repos  éternel  en  regar- 


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MON  FRÈRE  YYES.  281 

dant  la  nuit  descendre  sur  les  campagnes  bretonnes,  à  nous  éteindre 
doucement  dans  cette  nature  qui  s'endort. 

—  ...  C'est  égal,  dit  Yves  très  songeur,  je  crois  bien  que  ce  sera 
quelque  part  par  là-bas  {par  là-bas  signifie  :  Plouherzel)  que  je 
m'en  retournerai  quand  je  serai  devenu  vieux  pour  qu'on  me  mette 
près  de  la  chapelle  de  Kergrist,  vous  savez,  là  où  je  vous  ai  montré? 
Oui,  sûr  que  je  m'en  irai  par  là-bas  mourir. 

La  chapelle  de  Kergrist,  dans  le  pays  de  Goêlo,  sous  le  ciel  le 
plus  sombre;  le  lac  d'eau  marine  et,  au  milieu,  les  Ilots  de  granit, 
la  grande  béte  accroupie  qui  dort  sur  une  plaine  grise*. •  Je  revois 
ce  lieu  qui  m'est  apparu,  il  y  a  déjà  plusieurs  années,  un  jour  d'hi- 
ver. Oui,  je  me  rappelle  que  c'est  là  la  terre  d'Yves,  le  sol  qui  l'at- 
tend; quand  il  est  loin  sur  la  mer,  dans  la  nuit,  dans  le  danger, 
c'est  cette  sépulture  qu'il  rêve. 

Yves,  mon  frère,  nous  sommes  de  grands  enfans,  je  t'assure. 
Souvent  très  gais  quand  il  ne  faudrait  pas,  nous  voilà  tristes  et  diva- 
guant tout  à  fait  pour  un  moment  de  paix  et  de  bonheur  qui  par 
hasard  nous  est  arrivé;  c'est  tout  au  plus  si  le  manque  d'habitude 
nous  excuse. 

  nous  voir  pourtant,  qui  se  douterait  que  nous  sommes  capables 
de  rêver  tout  éveillés,  simplement  parce  que  la  nuit  vient  et  qu'il 
fait  calme  dans  ce  bois? 

Pense  donc,  nous  avons  à  peu  près  trente-deux  ans  chacun; 
devant  nous,  la  vie  peut  être  bien  longue  encore,  et  il  y  aura  des 
voyages,  des  dangers,  des  angoisses,  et  pour  chacun  de  nous  du 
soleil,  et  des  enivremeus,  et  de  l'amour,  et,  qui  sait?  peut-être 
encore  entre  nous  deux  des  scènes,  et  des  rébellions,  et  des  luttes  I 

En  beaucoup  moins  de  mots  qu'il  n'y  en  a  ci-dessus,  tout  cela 
tomba  au  milieu  de  son  rêve. 

Alors  lui  me  répondit  avec  un  air  de  reproche  triste  : 

—  Au  moins,  vous  savez  bien,  frère,  que  je  suis  changé  mainte- 
nant et  qu'il  y  a  quelque  chose  qui  est  bien  fini;  ce  n'est  pas  de  cela 
que  vous  voulez  parler? 

£t  moi  je  serrai  la  main  de  mon  frère  Yves,  en  essayant  de  sou- 
rire comme  quelqu'un  qui  aurait  tout  à  fait  confiance. 

Les  histoires  de  la  vie  devraient  pouvoir  être  arrêtées  à  volonté 
comme  celles  des  livres. 


Pierre  Loti. 


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LÀ 


LÉGENDE    D'ÉNÉE 


Ui  Légende  d'Ênée  avant  Virgile,  par  J.-A.  Hild,  professeur  à  la  faculté  des  lettres 

de  Poitiers;  1883. 


Je  devrais  peut-être  m' excuser  auprès  des  lecteurs  de  la  Bévue 
de  les  entretenir  d'une  question  qui  pourra  leur  sembler  trop  aride 
et  qui  ne  parait  faite  que  pour  intéresser  des  érudits.  Je  me  rassure 
pourtant  quand  je  songe  que,  dans  les  travaux  de  ce  genre,  c'est 
surtout  le  premier  accès  qui  rebute.  11  faut  quelque  courage  pour 
les  aborder;  mais  une  fois  qu'on  en  a  entamé  l'étude  et  que  les 
difficultés  du  début  sont  surmontées,  on  est  tout  surpris  d'y  trouver 
plus  d'intérêt,  et  même  plus  d'agrément  qu'on  ne  pensait. 

La  science  d'autrefois  n'avait  pas  de  goût  pour  les  légendes.  Il  est 
bien  sûr  que,  la  plupart  du  temps,  lorsqu'on  prétend  leur  appliquer 
les  règles  d'une  critique  rigoureuse,  elles  ne  supportent  pas  l'exa- 
men. Daunou  se  trouve  amené,  dans  son  Cours  dCétudes  historiques^ 
à  raconter  celle  dont  nous  allons  nous  occuper.  Il  ne  le  fait  qu'avec 
beaucoup  de  répugnance  et  ressent  une  sorte  d'irritation  en  pré- 
sence de  tant  de  sottises.  Elle  lui  parait  «  un  tissu  de  fictions  ridi- 
cules, de  fables  romanesques  et  incohérentes;  »  il  déclare  qu'il  ne 
prend  la  peine  de  les  exposer  que  pour  en  montrer  l'extravagance; 
et  la  seule  conclusion  qu'il  en  tire,  c'est  que  «  les  histoires  de  tous 
les  grands  peuples  commencent  par  des  puérilités.  »  Nous  sommes 
devenus  moins  sévères,  et  ces  «  puérilités  »  ne  nous  semblent  pas 
mériter  tant  de  mépris.  En  supposant  même,  ce  qui  est  rare,  qu'elles 


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LA  LÉGENDE  d'ÉNÉE.  283 

ne  soient  d'aucun  profit  pour  la  connaissance  du  passé,  nons  noos 
souvenons  que  la  légende  a  été  partout  la  pranière  forme  de  la 
poésie  :  c'est  assez  pour  qu'elle  nous  paraisse  digne  de  quelques 
égards.  On  dit  avec  raison  que  l'enfant  annonce  Thomme;  de  même, 
dans  les  fables  qui  bercent  sa  jeunesse,  un  peuple  déjà  se  réyèle. 
Pour  connaître  exactement  les  qualités  originales  de  son  esprit  et  le 
tour  naturel  de  son  imagination,  pour  distinguer  ce  qu'il  ne  tient  que 
de  lui  et  ce  qu'il  a  pris  des  autres,  il  est  indispensable  de  remonter 
jusqu'à  ces  premières  créations  de  sa  fantaisie. 

Parmi  ces  légendes,  il  en  est  une  qui  a  pour  nous  un  intérêt 
particulier:  c'est  celle  des  voyages  d'Énée  et  de  son  arrivée  en 
Italie.  Elle  a  inspiré  un  grand  poète,  elle  est  le  sujet  de  l'un  des 
chefs-d'œuvre  de  la  littérature  antique.  Si  nous  voulons  juger  ce 
bel  ouvrage  et  nous  rendre  compte  de  roriginalitè  de  l'auteur,  nous 
devons  nous  demander  d'abord  ce  que  lui  fournissait  la  tradition  et 
ce  qu'il  a  lui-même  inventé.  On  aflirme  ordinairement  que  V Enéide 
est  UQ  poème  national  et  que  c'est  un  de  ses  principaux  mérites; 
pour  décider  jusqu'à  quel  point  cette  afCrmatioa  est  exacte,  il  faut 
bien  que  nous  sachions  d'où  venaient  les  fables  qui  rapportaient 
rétablissement  des  Troyens  dans  le  Latium,  si  elles  étaient  profon- 
dément entrées  dans  la  mémoire  du  peuple,  et  ce  que  le  poète,  en 
les  racontant ,  rappelait  de  souvenirs  chez  ceux  qui  l'écoutaient  : 
c'est  le  seul  moyen  de  connaître  si  son  œuvre  a  jamais  été  populaire. 
On  voit  donc  que  toute  étude  approfondie  de  V Enéide  dent  commen- 
cer par  l'examen  de  la  légende  d'Énée. 

Aussi  a-t-elle  fort  occupé  les  savans  dans  ces  dernières  années  ; 
il  n'en  est  guère,  depuis  Niebuhr,  qui,  en  étudiant  le  passé  ou  les 
institutions  de  Rome,  ne  l'ait  rencontrée  sur  sa  route  et  n'ait  essayé 
de  l'expliquer  à  sa  façon.  Schwegler  surtout  lui  a  consacré  l'un  des 
meilleurs  chapitres  de  cette  excellente  Histoire  romaine  que  la  mort 
ne  lui  a  pas  permis  d'achever  (1).  Après  lui,  un  de  nos  professeurs, 
M.  Hild,  vient  de  reprendre  la  question  dans  un  mémoire  très  soi- 
gné et  fort  complet,  où  il  résume  les  idées  de  l'historien  allemand 
et  y  ajoute  les  siennes.  Je  vais  me  servir  de  ce  travail  pour  exposer 
à  mon  tour  de  quelle  manière  il  me  semble  que  la  légende  s'est 
formée,  comment  elle  s'est  introduite  et  répandue  chez  les  Latins, 

(1)  Je  aaUis  cette  occasion  peur  recommander  ce  bel  ouvrage,  qui,  à  certains  égards, 
corrige  et  complète  V Histoire  romaine  de  M.  Mommsen.  Dans  le  livre  de  M.  Mommeen, 
il  n'est  pas  question  des  légendes,  n  les  compare  à  ces  feuilles  dessédiées  dont  on  ne 
peut  plus  dire  à  quel  arbre  elles  appartiennent.  «  lAissons,  dit-il,  le  vent  les  emporter 
dans  la  plaine  !  »  Scbwegler  est  moins  dédaigneux,  et  en  faisant,  dans  son  premier 
volume,  une  étude  pénétrante  de  toutes  les  Cables  qu'on  raconte  sur  l'origine  de  Rome, 
il  a  montré  quel  profit  on  en  pouvait  tirer.  U  me  semble  que  cette  histoire,  ai  sage, 
si  bien  composée,  dont  l'allemand  est  si  clair,  si  agréable  à  lire,  n'est  pas  appréciée 
cbex  Bons  comme  elle  mérite  de  l'être. 


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^■;V-^1^^'' 


28&  RETDE  DES  DEGX  MONDES. 

enfin  quelles  raisons  avait  Virgile  d'en  faire  le  sujet  de  son  poème. 
Ce  sont  de  petits  problèmes  dont  la  solution  n'est  pas  facile,  et, 
malgré  les  efforts  d'une  critique  savantOt  tout  n'y  est  pas  encore 
devenu  clair.  Dans  les  recherches  de  ce  genre,  on  ne  peut  pas  se 
flatter  d'arriver  toujours  à  la  certitude,  et  il  faut  se  contenter  sou- 
vent de  la  vraisemblance.  Comme  nous  avons  perdu  les  anciens 
chroniqueurs  qui  nousTapporlaient  la  suite  de  ces  évéoemens  fabu- 
leux et  que  nous  sommes  obligés  d'en  reconstruire  le  récit  d'après 
des  citations  incomplètes,  il  y  reste  des  lacunes  qu'il  nous  est 
impossible  de  combler.  L'étude  des  légendes  ressemble  à  ces 
voyages  qu'on  fait  en  chemin  de  fer,  dans  les  pays  de  montagnes, 
et  où  l'on  passe  si  vite  d'un  tunnel  à  l'autre  :  le  jour  et  l'ombre  s'y 
succèdent  à  chaque  instant.  Quelque  ennui  que  causent  ces  alter- 
natives inévitables,  c'est  beaucoup,  à  ce  qu'il  me  semble,  qu'on 
soit  parvenu  à  jeter  quelques  clartés  intermittentes  sur  des  fables 
qui  sont  vieilles  de  tant  de  siècles. 

I. 

C'est  dans  Y  Iliade  d'Homère  qu'Énée  nous  apparaît  pour  la  pre- 
mière fois,  et  la  place  qu'il  y  tient  a  depuis  longtemps  frappé  la 
critique.  11  est  visible  que  le  poète  fait  effort  pour  lui  donner  un 
grand  rôle.  Il  le  comble  d'éloges  et  le  met  à  côté  des  plus  braves  : 
Hector  et  lui  sont  les  premiers  des  Troyens  pour  la  bataille  et  le 
conseil  ;  le  peuple  l'honore  comme  un  dieu;  c'est  lui  qu'on  va  cher- 
cher pour  l'opposer  aux  ennemis  dans  les  situations  périlleuses, 
quand  il  faut  défendre  le  corps  de  quelque  héros  qui  vient  d'être 
tué,  ou  empêcher  Achille  de  pénétrer  dans  les  murs  de  Troie.  Éoée 
ne  se  fait  pas  prier  et,  quel  que  soit  le  rival  qu'on  lui  donne,  il  se 
jette^résolumentdana  la  mêlée.  Sa  première  apparition  sur  le  champ 
de  bataille  est  terrible,  a  11  marche  comme  un  lion  confiant  dans  sa 
force;  il  tient  en  avant  sa  lance  et  son  bouclier,  qui  le  couvre  de 
partout,  prêt  à  tuer  quiconque  viendrait  à  sa  rencontre  et  poussant 
des  cris  qui  donnent  l'épouvante.  »  Ce  qui  lui  fait  beaucoup  d'hon- 
neur, ce  qui  contribue  à  donner  de  lui  une  grande  idée,  c'est  que 
les  dieux  qui  protègent  les  Grecs  prennent  peur  en  le  voyant,  et 
qu'ils  tremblent  pour  les  jours  de  l'ennemi  qu'il  va  provoquer,  même 
quand  cet  ennemi  est  Achille.  Mais  les  exploits  d'Énée  ne  sont 
jamais  de  longue  durée,  et  nulle  part  il  ne  remplit  la  grande  attente 
qu'il  a  fait  naître.  Â  peine  entre-t-il  en  campagne  qu'il  est  arrêté 
par  quelque  incident  fâcheux;  il  est  vrai  que  cet  incident  même 
profite  à  sa  réputation,  car  il  montre  combien  il  est  cher  à  tous  les 
dieux.  Au  premier  danger  qu'il  court,  tout  l'Olympe  s'émeut; 
Vénus,  Apollon,  Mars,  Neptune,  s'empressent  de  venir  à  son  aide  ; 


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LA.  liCENDE  d'ÉNEE.  285 

ils  se  relaient  pour  le  défendre,  ils  le  soignent  quand  il  est  blessé,  _ 
et  l'entourent  d'un  nuage  protecteur  pour  le  dérober  aux  hasards 
du  combat. 

Sainte-Beuve,  qui  a  finement  analysé  la  façon  dont  Ënée  est 
dépeint  dans  Ylliade^  et  qui  présente  à  ce  propos  quelques  remar- 
ques fort  ingénieuses,  montre  surtout  le  profit  que  Virgile  en  a 
tiré  plus  tard  pour  la  composition  de  son  poème.  Si  Homère,  nous 
dit-il,  avait  fait  d*Énée  un  de  ses  héros  de  premier  rang,  s'il  lui  . 
avait  prêté  des  exploits  dignes  de  ceux  d'Hector  et  d'Achille,  il  ne 
laissait  plus  rien  à  faire  à  son  successeur  et  l'exposait  à  des  compa- 
raisons périlleuses.  Si,  au  contraire,  il  ne  lui  avait  donné  qu'une 
figure  insignifiante,  s'il  l'avait  représenté  comme  un  personnage 
tout  à  fait  obscur  et  secondaire,  c'était  un  préjugé  contre  lui,  qui 
aurait  mal  disposé  les  lecteurs  d'une  autre  épopée;  il  eût  paru  cho- 
quant que  Virgile  choisit  l'un  des  plus  petits  défenseurs  de  Troie 
pour  lui  donner  le  premier  rôle  dans  une  nouvelle  aventure  ;  on 
l'aurait  blâmé  u  de  vouloir  faire  sortir  un  chêne  immense  et  le 
grand  ancêtre  de  la  chose  romaine  d'une  tige  débile.  »  Mais  comme 
il  l'a  beaucoup  vanté  sans  le  faire  beaucoup  agir,  qu'il  a  éveillé 
l'attention  sur  lui  et  ne  l'a  pas  satisfaite,  qu'il  annonce  partout  ses 
exploits  et  ne  les  raconte  nulle  part,  on  dirait  vraiment  qu'il  a 
prévu  le  cas  où  ce  personnage  serait  le  héros  d'un  second  poème 
épique,  qu'il  l'a  mis  en  réserve  et  préparé  de  ses  mains  pour  l'usage 
qu'un  autre  poète  devait  en  faire. 

En  réalité,  Homère  ne  pouvait  pas  deviner  Virgile,  et  il  est 
impossible  de  lui  supposer  tant  de  complaisance  pour  un  succes- 
seur inconnu.  Il  faut  donc  chercher  ailleurs  la  raison  qu'il  pouvait 
avoir  de  donner  cette  attitude  à  Énée.  Cette  raison  n'est  pas  diffi^ 
cile  à  trouver,  car  il  s'est  chargé  lui-même  de  nous  l'apprendre. 
Au  vingtième  chant  de  V Iliade^  quand  les  dieux  et  les  hommes  sont 
aux  prises  dans  une  effroyable  mêlée,  Énée,  qui  s'est  laissé  persua- 
der par  Apollon  d'attaquer  Achille,  va  péru:.  Heureusement,  Nep- 
tune s'aperçoit  du  danger  qu'il  court.  U  s'adresse  à  Junon,  la 
grande  ennemie  des  Troyens,  et  lui  rappelle  qu'il  n'est  pas  dans 
la  destinée  d'Énée  de  succomber  devant  Troie,  que  les  dieux  le 
gardent  pour  qu'il  reste  quelque  débris  de  la  race  de  Dardanus; 
puis  il  ajoute  ces  paroles  significatives  :  «  Jupiter  a  pris  en  haine 
la  famille  de  Priam;  et  maintenant  c'est  le  tour  du  vaillant  Enée 
de  régner  sur  les  Troyens,  ainsi  que  les  enfans  de  ses  eufans  qui 
naîtront  dans  l'avenir.  »  Voilà  une  prédiction  formelle.  Or  nous 
savons  qu'en  général,  quoique  les  poètes  soient  téméraires,  ils  ne 
se  hasardent  à  prédire  un  événement  avec  cette  assurance  qu'après 
qu'il  s'est  accompli.  U  faut  donc  croire  qu'au  moment  où  l'Iliade 
fut  composée,  il  y  avait  quelque  part  un  petit  peuple  qui  prétendait 


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)  286  EEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

'  être  un  reste  des  anciens  babitans  de  Troie,  et  que  ses  rois  se  disaient 

fils  d'Knée.  C'est  pour  flatter  les  prétentions  de  ces  princes,  pour  les 
glorifier  dans  la  personne  de  leur  grand  aïeul,  que  le  poète  Ta  traité 
avec  tant  de  ménagement ,  qu'il  le  présente  comme  une  sorte  de 
rirai  d'flector,  dé  prétendant  au  trône  dllion,  d'béritier  désigné  de 
la  famille  de  Priam,  et  que,  ne  pouvant  pas  célébrer  ses  exploits, 
il  a  du  moins  annoncé  la  grandeur  de  sa  race.  Si  Ton  suppose  que 
ces  rois  étaient  généreux ,  qu'ils  accueillaient  bien  les  chanteure 
d'épopée ,  qu'ils  leur  accordaient  les  mêmes  bonneurs  que  Démo- 
docus  reçoit  à  la  table  du  roi  des  Phéaciens,  on  comprendra  sans 
peine  que  le  rapsode  ait  reconnu  cette  bospitalité  en  comblant 
d'éloges  l'ancêtre  de  ses  bienfaiteurs. 

Pour  ces  temps  reculés,  on  admettait  sans  contestation  l'autorité 
d'Homère,  et  il  n'y  avait  pas  d'autre  bistoire  que  celle  qu'il  avait 
racontée.  Ce  fut  donc  une  tradition  acceptée  de  tout  le  monde 
qu'hnée  avait  survécu  à  la  ruine  de  sa  patrie.  Sur  la  façon  dont  il 
s'était  sauvé  il  circulait  des  récits  assez  difierens  :  les  uns  disaient 
qu'il  s'était  entendu  avec  les  Grecs,  d'autres,  qu'il  leur  avait  échappé 
le  jour  ou  la  veille  de  la  prise  de  Troie,  mais  tous  s'accordai^t 
pour  afiOrmer  qu'après  le  désastre,  il  avait  recueilli  les  survivans, 
et  qu'il  s'était  établi  quelque  part  avec  eux  dans  les  environs  du 
mont  Ida.  Voilà  le  principe  de  la  légende;  Homère  nous  la  montre 
à  son  début,  et  quoiqu'elle  doive  subir,  dans  la  suite,  beaucoup 
d'altérations,  elle  gardera  toujours  quelque  chose  de  son  origine. 
Le  caractère  d'Énée  ne  changera  plus,  et  il  est  remarquable  qu'il 
ait  pris,  dès  le  premier  moment,  les  traits  qu'il  doit  conserver  jus- 
f  [u'à  la  un.  Chez  Homère,  Ënée  est  un  vailiaat,  mais  c'est  encore  plus 
LLu  sage.  11  dit  des  paroles  sensées,  il  donne  toujours  de  bons  con- 
seils. Avant  tout  il  respecte  les  dieux.  Neptune,  quand  il  veut  le 
sauver,  rappelle  a  qu'il  offre  sans  cesse  de  gracieux  présens  aux 
immortels  qui  habitent  le  vaste  ciel;  »  aussi  est-il  leur  favori,  et 
nous  venons  de  voir  qu'ils  sont  toujours  en  mouvement  pour  le  pro- 
téger. Telles  sont  les  qualités  distinctives  du  personnage;  il  ne  les 
perdra  plus,  ni  dans  la  tradition  populaire,  ni  dans  les  récits  des 
poètes,  et  Virgile,  qu'on  a  tant  maltraité  à  ce  propos,  n'était  pas 
libre  de  le  représenter  autrement  qu'il  ne  l'a  fait. 

Mais  voici  un  chaDgemeut  notable  qui  se  produit  dans  cette  pre- 
liûère  forme  de  La  légende.  Â  une  époque  incertaine  (1),  tout  en  con- 

[1)  On  a  géaéralemcBt  peiué  jusqu'ici  (jue  c'était  dans  les  oeuvres  de  Stésichore, 
c^e«t-à-dire  Yors  le  yi*  siècle  avant  notre  ère,  qu'apparaissait  pour  la  première  fois 
caite  forme  nouvelle  de  la  légende.  On  s'appuyait,  pour  l'admettre,  sur  la  table  t/ia- 
rjue,  monument  qui  date  de  l'empire  romain,  et  où  sont  grossièrement  représentées, 
ddiis  une  suite  de  bas-reliefs,  toutes  les  aventures  de  Troie  jusqu'à  l'établisse- 
m»at  (T&aée  en  Ualie.  Il  y  eat  dit  que  les  derniers  tableaux,  c'est-*à-dire  ceux  qui 


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ul  liGENH  b'bnib«  287 

tkuaat  de  croire  qu'Énée  s'est  swvé  de  Troie  au  dernier  momenti 
oa  commence  à  ne  plus  admettre  qu'il  se  soit  fixé  dans  quelque 
ville  du  mont  Ida  pour  n'en  plus  sortir,  on  lui  fait  entreprendre  des 
voyages  merveilleux  à  la  recherche  d'une  patrie  nouvelle.  11  part 
d'Uion,  sous  la  conduite  d'une  étoile  que  sa  mère  fait  luire  au  ciel 
pour  le  guider.  Les  uns  se  contentent  de  le  diriger  vers  les  pays 
voisins;  ils  supposent  qu'il  s'arrête  sur  les  rivages  de  la  Thrace,  h 
l'embouchure  de  THëbre,  où  il  fonde  la  ville  d'^Enos.  D'autres  le 
conduisent  plus  loin,  à  Délos^  dans  la  mer  Adriatique,  le  long  du 
golfe  d'Ambracie.  Une  fois  qu'il  s'est  mis  en  route,  il  ne  peut  plus 
s'arrêter.  11  s'avance  de  plus  en  plus  vers  a  l'Oespérie;  »  il  double 
la  côte  du  Bruttium,  de  la  Gampanie,  touche  à  Cumes,  où  il  enterre 
son  pilote  Misëne  sur  le  cap  qui  porte  encore  aujourd'hui  son  nom  ; 
de  là  il  fait  une  pointe  importante  en  Sicile«  que  la  tradition  repré- 
sentait comme  toute  pleine  du  souvenir  des  Troyens;  puis  il  revient 
sur  1^  côtes  d'Italie  pour  se  fixer  définitivement  dans  le  Latium.. 
Cette  fois,  les  voyages  d'Énée  sont  finis  ;  la  légende  a  pris  sa  der- 
nière forme,  et  nous  sommes  sur  le  chemin  qui  nous  conduira  direc- 
tement à  Y  Enéide. 

D'où  vient  ce  changement  qu'elle  a  subi  depuis  Homère?  Qudle 
raison  pouvait-on  avoir  d'arracher  Énée  à  la  terre  troyenne,  oè 
X Iliade  nous  le  montre  établi,  pour  le  conduire  en  tant  de  lieux 
différens?  Il  est  diflîcile  de  le  dire  avec  certitude,  et  c'est  précisé- 
ment une  de  ces  lacunes  que  je  faisais  entrevoir  tout  à  l'heure.  On 
serait  d'abord  tenté  de  croire  que  ce  petit  peuple  des  Teucriens, 
que  nous  venons  de  voir  fixé  autour  des  champs  e  où  fut  Troie,  » 
s'est  décidé  un  jour  à  courir  le  monde,  emportant  avec  lui  ses  tra- 
ditions et  ses  souvenirs,  et  que,  fidèle  à  une  habitude  de  ces  temps 
primitifs,  il  a  mis  ses  pro{H*es  voyages  sur  le  compte  de  celui  qu'il 
regardait  comme  le  chef  de  sa  race.  Mais  ce  peuple  était  de  trop 
petite  importance,  il  n'a  pas  laissé  après  lui  une  assez  grande  renom- 
mée pour  qu'on  puisse  croire  que  ses  navigateurs  aient  entrepris 
de  si  lointaines  expéditions.  C'est  à  la  nation  grecque  tout  entière 
qu'on  doit  en  fairb  honneur  ;  c'est  elle  qui  a  visité  tous  les  rivages 
de  la  Méditerranée,  exporté  ses  produits,  établi  ses  comptoirs,  fixé 
ses  colonies  dans  ces  pays  barbares  où  les  Phéniciens  seuls  avaient 
osé  se  montrer.  Il  est  donc  nécessaire  de  lui  attribuer  la  forme  nou- 
velle que  prend  alors  la  légende  d'Éoée.  Mais  ici  une  objection  assez 
grave  se  présente  :  confient  se  fait-il  que  les  Grecs  se  soient  char-* 


coneeraeût  les  voyages  d'Éoée,  sont  composés  d'après  les  récits  de  Stésichore.  Mais 
M.  Hild  croit  qu*il  y  a  des  raisoas  poor  ne  pas  accorder  trop  d'importance  à  ce 
témoignage.  H  lai  semble  qae,  dons  cet  tableaux,  les  souvenirs  de  Virgile  ont  pu 
modifler  l'influeBce  de  Stésichm'e. 


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288  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

gés  de  célébrer  la  gloire  d'un  ennemi?  D'où  vient  qu'ils  ont  eu  la 
complaisance  de  faire  à  un  Troyen  une  aussi  belle  légende  7  On  peut 
répondre  assurément  qu'aucun  des  personnages  qui  figurent  dans 
Y  Iliade  n'était  tout  à  fait  pour  eux  un  étranger.  Tel  était  le  pres- 
tige de  ce  poème  que  la  Grèce,  n'en  voulant  rien  laisser  perdre, 
avait  adopté  les  vaincus  aussi  bien  que  les  vainqueurs,  et  les  recon- 
naissait tous  un  peu  comme  ses  enfans.  On  pourrait  ajouter  aussi 
que,  parmi  les  Troyens,  il  n'y  en  avait  pas  qui  fût  moins  ennemi 
des  Grecs  qu'Énée;  Homère  le  représente  fort  irrité  contre  le  divin 
Priam,  qui  ne  l'honore  pas  autant  qu'il  le  mérite.  Un  homme  sage 
comme  lui  ne  devait  pas  beaucoup  approuver  la  conduite  de  Paris, 
et  quelques-uns  racontaient  qu'il  conseillait  toujours  de  rendre 
Hélène  à  son  mari.  On  disait  aussi  que,  prévoyant  la  ruine  pro- 
chaine, il  s'était  accommodé  avec  les  ennemis  et  qu'il  avait  fait  sa 
paix  tout  seul.  C'était  donc  de  tous  les  Troyens  celui  contre  qui  les 
Grecs  devaient  être  le  moins  irrités  et  auquel  ils  pardonnaient  le 
plus  facilement  son  origine  ;  et  cependant  ces  raisons,  si  spécieuses 
qu'elles  paraissent,  n'empêchent  pas  ^u'on  ne  soit  surpris  qu'Us 
aient  fait  tant  d'honneur  à  un  compagnon  d'Hector,  qui  avait  com- 
battu vigoureusement  contre  Diomède  et  contre  Achille.  S'ils  avaient 
été  tout  à  fait  Ubres  de  choisir  à  leur  gré  le  personnage  auquel  ils 
devaient  attribuer  ces  grandes  aventures,  il  n'est  pas  douteux  qu'ils 
n'eussent  donné  la  préférence  à  l'un  de  leurs  chefs.  Ils  en  avaient 
un,  le  plus  glorieux,  le  plus  aimé  de  tous ,  celui  qui  représentait 
le  mieux  leur  caractère  et  leur  pays,  dont  on  racontait  déjà  tant 
d'histoires  surprenantes  qu'il  ne  coûtait  guère  de  lui  prêter  quel- 
ques exploits  de  plus:  c'était  Ulysse.  Il  se  trouvait  justement  alors, 
si  l'on  en  croyait  la  tradition,  dans  quelque  lie  voisine  de  l'Italie, 
où  le  retenait  l'enchanteresse  Circé,  Rien  n'était  plus  facile  que  de 
supposer  qu'il  était  passé  de  là'  dans  le  Latium  et  d'en  faire  l'an- 
cêtre de  la  grande  fisimille  romaine.  Nous  avons  la  preuve  que  quel- 
ques-uns tentèrent  de  donner  ce  tour  à  la  légende  et  de  substituer 
le  personnage  d'Ulysse  à  celui  d'Énée.  Si,  malgré  la  vanité  natio- 
nale et  l'attrait  d'un  nom  populaire,  cette  versioif  n'a  pas  prévalu, 
si  les  Grecs  ont  accepté  l'autre,  quoiqu'elle  glorifiât  un  Troyen  au 
détriment  d'un  héros  de  leur  sang,  il  faut  croire  qu'ils  n'étaient 
pas  liljires  d'agir  autrement  et  que,  de  quelque  manière,  elle  s'est 
imposée  à  eux.  Il  y  a  encore  une  observation  qu'on  ne  manquera 
pas  de  faire  en  lisant  les  divers  récits  des  voyages  d'Énée  :  chacune 
de  ces  narrations,  qui  nous  le  montre  abordant  à  un  pays  diffé- 
rent, suppose  qu'il  s'y  arrête  et  qu'il  n'en  sort  plus;  pour  qu'il  soit 
plus  certain  qu'il  s'y  est  fixé,  elle  nous  dit  qu'il  y  est  mort  et 
qu'on  y  conserve  ses  restes.  Cette  multiplicité  de  tombes  consa- 
crées à  la  même  personne  cause  quelque  embarras  à  ce  bon  Denys 


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Lk  LÉGENDE  D'ÉNÉB.  289 

d'Halîcaraasse,  qui  avait  pris  toute  cette  fable  au  sérieux.  Elle 
prouve  simplement  que  la  légende  ne  s'est  pas  faite  d'un  seul  coup 
et  qu'elle  n'est  pas  née  tout  entière  dans  l'imagination  d'un  homme, 
que  chacune  des  excursions  d*Énée  formait  un  récit  particulier  et 
isolé,  et  que  c'est  plus  tard  qu'on  les  a  réunis  ensemble  pour  en 
composer  toute  une  histoire.  D'où  je  conclus  que,  s'il  est  vrai,  comme 
je  viens  de  le  dire,  que  la  légende  d'Énée  n'est  pas  une  pure  fan- 
taisie, une  invention  capricieuse  des  Grecs,  et  qu'il  y  ait  quelque 
circonstance  indépendante  de  leur  volonté  qui  la  leur  ait,  pour  ainsi 
dire,  imposée,  il  faut  croire  que  cette  circonstance  s'est  présentée 
à  eux  plusieurs  fois  de  suite  et  dans  des  lieux  différens. 

Peut-on  faire  un  pas  de  plus  au  milieu  de  ces  ténèbres?  Est-il 
possible  de  soupçonner  quelle  était  cette  circonstance  qui  a  donné 
à  la  légende  l'occasion  de  naître?  Les  conjectures,  comme  on  le 
pense  bien,  n'ont  pas  manqué;  je  n'en  vois  qu'une  qui  puisse  entiè- 
rement nous  satisfaire  et  qui  rende  compte  de  tout  :  c'est  celle  que 
Preller  expose  dans  sa  Mythologie  romaine.  Pour  lui,  la  légende 
est  sortie  du  culte  que  les  marins  rendaient  à  Vénus,  ou  plutôt  à  la 
déesse  Aphrodite,  comme  l'appelaient  les  Grecs.  Aphrodite  n'est 
pas  seulement  la  personnification  de  la  beauté  et  de  l'amour  ;  elle 
est  née  de  l'écume  des  flots,  elle  exerce  son  pouvoir  sur  la  mer. 
Lucrèce,  dans  cet  hymne  qu'il  chante  en  son  honneur  au  début 
de  son  poème,  lui  dit  :  u  Devant  toi,  ô  déesse,  les  vents  s'enfuient. 
Quand  tu  parais,  les  nuages  se  dissipent,  les  flots  de  la  mer  sem- 
blent te  sourire,  et  tout  le  ciel  resplendit  pour  toi  d'une  lumière 
sereine.  »  Le  matelot  grec,  qui  s'est  mis  sous  sa  protection,  ne  man- 
que pas,  en  abordant  à  quelque  terre  inconnue,  de  lui  élever  une 
chapelle,  ou  tout  au  moins  de  lui  dresser  un  autel  :  c'est  un  témoi- 
gnage de  sa  reconnaissance  pour  l'heureuse  navigation  qu'il  vient 
de  faire.  Or  Énée  et  Aphrodite  sont  intimement  liés  ensemble; 
l'hommage  qu'on  rend  à  la  mère  fait  aussitôt  songer  au  fils,  d'au- 
tant plus  que  cette  divinité  des  mers  porte  un  nom  qui  rappelle 
tout  à  fait  celui  du  héros  troy  en,  on  l'appelle  Y  Aphrodite  Ènienne  (1  ). 
Nous  savons  par  Denys  d'Halicarnasse  que  les  sanctuaires  de  ce 
genre  étaient  très  fréquens  sur  les  côtes  de  la  Méditerranée  ;  il  s'en 
trouvait  à  Cythère,  à  Zacinthe,  à  Leucade,  à  Actium,  partout  où  le 
commerce  maritime  avait  quelque  activité,  et  dans  tous  ces  temples 
le  nom  d'Énée  était  uni  à  celui  d'Aphrodite.  Quand  un  vaisseau 


(i)  Ce  nom  de  'AippodCiri  Alvcid^  a  été  expliqué  de  diverses  manières.  Les  ans  y  voient 
en  effet  un  souvenir  d*Énèe,  et  pensent  qa'on  a  voulu  rapprocher  le  nom  du  flis  de 
celui  de  la  mère;  d'autres  croient  que  c*est  une  èpithète  qui  signifie  Tillustre,  la 
glorieuse  Aphrodite. 

TGMB  LDU  —  1S83.  i9 


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290  REVUE  BES   0fiOX  MONDES. 

grec  aborde  à  ces  rirag»,  et  que  le  matelot  fait  ses  dévotioag 
daiid  U  chapdle  groasiëre  élerée  par  ses  prédécesseurs,  peut*il 
«ktefidre  ces  noiiis^  qœ  Y  Iliade  lui  a  readtts  familiers  depuis  sa 
jeunesse,  sans  qu'un:  monde  de  souvenirs  mydMdogiques  se  réveille 
en  hii?  Gomme  il  est  dans  sa  nature  de  créer  des  fables,  et  que  sa 
vive  imagination  ranime  sans  cesse  le  passée  il  croit  voir  le  banni 
de  Troie  qui  cherche  à  établir  quelque  part  ses  dieux  exilés. 
C'est  ici,  sans  nul  doute,  qu'il  s'est  fixé  ;  et^  conune  pour  prendre 
possession  du  pays,  il  a  bâti  un  temple  à  sa  mère.  Il  est  vrai  que, 
dans  une  autre  navigation,  il  pourra  retjrouver  ailleurs  un  temple 
d'Aphrodite  semblable  à  celui  qu'il  vient  de  voir  et  qui  lui  rap- 
pelle les  mêmes  souvenirs.  Il  en  sera  quitte  pour  appliquer  à  la 
contrée  nouvelle  ce  qu'il  avait  dit  de  l'autre  et  aiSrmer  qu'il  a 
trouvé,  cette  fois,  la  vraie  demeure  d'Éoée..  Ainsi  se  formait  peu  à 
peu  la  légende,  s'allongeant  à  chaque  voyage,,  fin^ant  et  recom- 
mençant sans  cesse,  jusqu'à  ce  qu'un  arrangeur  plus  habile  eut 
l'idée  de  fondre  eosemUe  tous  ces  récits  séparés.  Il  prit  Énée  à 
son  départ  de  Troie  le  jour  où,  dans  sa  patrie  en  flammes,  il  enlève 
son  p^e  et  ses  dieui,  le  fit  toucher  successivement  à  tous  les  ports 
de  Tarchipel  où  quelque  tradition  locale  signalait  sa  présence  ;  il  le 
conduisit  ensuite  sur  les  rivages  de  la  Sidk  et  de  l'Italie,  et,  comme 
la  ville  d'Ardée,.  dans  le  Latium,  était  le  dernier  endroit  où  s'élevât 
un  temple  d'Apbrôdite,  il  supposa  que  c'était  le  terme  de  sa  longue 
navigation,  et  que  là  le  grand  voyageur  avait  enfin  trouvé  cette 
patrie  nouvelle  a  qui  fuyait  sans  cesse  devant  lui.  » 

La  légende  ainsi  racontée  devenait  tout  à  fait  difTéiente  de  ce 
qu'elle  était  dans  Homère.  Homère  nous  montre  Énée  tranquille- 
ment établi  avec  son  peuple  dans  les  environs  de  Troie;  les  nou- 
veaux récits  renvoyaient  courir  toute  sorte  d'aventures  et  fonder 
une  ville  jusque  daiis  le  Latium;  on  ne  pouvait  donc  rien  imaginer 
de  plus  contraire.  Il  se  trouva  pouriaut  des  grammairiens  scrupu- 
leux qui  essayèrent  de  tout  arranger.  Ils  supposèrent  qu  Énée  après 
avoir  voyagé  vers  les  rivs^es  de  lltalie  et  bâti  Lavinium,  avait  laissé 
son  nouveau  royaume  à  son  fils  et  qu'il  était  relourné  avec  une 
partie  des  siens  dans  sa  résidence  du  mont  Ida.  C'était  une  manière 
ingénieuse  de  contenter  tout  le  monde;  mais  l'opinion  n'accepta 
pas  ce  compromis.  Au  risque  de  se  mettre  en  contradiction  avec 
V Iliade,  on  laissa  Éuée  vivre  et  mourir  sur  les  bords  du  Tibre,  où 
de  si  grandes  destinées  attendaient  ses  descendans. 

IL 

La  légende  est  faite,  elle  a  pris  place  dans  cette  multitude  de 
récits  merveilleux  dont  se  nourrit  et  s'amuse  l'imagination  des 


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LA   LÉGENDE  B'ÉMÉE.  291 

&pecs«  Mais  les  Grecs  sont  encore  seuls  à  la  connaître;  il  nous  reste 
à  voir  de  quelle  manière  ils  l'ont  transmise  aux  Latins  il  nous  faut 
surtout  arriver  à  comprendre  pourquoi  les  Latins  l'ont  si  docile- 
ment acceptée,  comment  il  se  fait  qulls  se  soient  laissé  imposer  des 
aïeux  inconnus,  et  qu'ils  aient  subi,  comme  premier  auteur  de  leur 
race,  un  étranger,  un  vaincu,  un  proscrit,  dont  ils  n'avaient  pas 
entendu  parler. 

C'est  ce  qui  parait  tout  à  fait  inexplicable  à  I^iebuhr.  Il  ne  lui 
semble  pas  possible  a  qu'un  état  aussi  fier  que  Rome,  qui  méprisait 
tout  élément'  étranger,  n  ait  été  cette  fois  si  complaisant,  quand  il 
s'agissait  de  l'histoire  de  ses  origines,  c'est-à-dire  de  traditions 
que  les  peuples  antiques  regardaient  comme  sacrées  et  sur  les- 
quelles reposait  d'ordinaire  leur  culte  national.  Aussi  prend-il  la 
peine  d'imaginer  une  hypothèse  qui  puisse  tout  accommoder.  Selon 
lui,  les  habitans  du  Latium  étaient  des  Pélasges,  de  même  que  les 
Teucriens,  les  Arcadiens,  lesÉpîrotes,  les  OEnotriens,  etc.  Séparés  de 
bonne  heure  les  uns  des  autres,  établis  dans  des  pays  éloignés,  ces 
peuples  ne  se  sont  pourtant  jamais  perdus  de  vue  :  la  religion  for- 
mait un  lien  entr'eux;  ils  visitaient  ensemble  l'île  sacrée  de  Samo- 
thrace,  où  se  célébraient  de  grands  mystères.  C'est  là,  dans  ces 
rencontres  fraternelles,  que  la  légende  a  dû  naître.  Elle  n'était  qu'une 
façon  plus  vive,  plus  frappante,  d'exprimer  la  parenté  de  ces  divers 
peuples  et  d'en  conserver  le  souvenir.  Raconter  qu'un  chef  venu  de 
Troie  a  parcouru  le  monde,  laissant  en  certains  pays  une  partie 
des  gens  qu'il  amenait  avec  lui,  qu'est-ce  autre  chose  qu'affirmer 
que  tous  ceux  qui  habitent  ces  diverses  contrées  sortent  de  la  même 
souche  et  qu'ils  doivent  se  rappeler  qu'ils  sont  frères?  La  légende 
est  donc  chez  eux  nationale,  indigène  ;  elle  ne  leur  vient  pas  de 
l'étranger,  ils  l'ont  créée  eux-mêmes  ;  c'est  ce  qui  peut  seul  expli- 
quer qu'elle  soit  devenue  populaire.  Telle  est  l'opinion  de  Niebuhr, 
qu'il  expose  avec  une  profonde  conviction  et  qui  lui  semble  la 
vérité  même  (1).  Ce  n'est  malheureusement  qu'une  conjecture,  et 
je  crois  qu'elle  manque  tout  à  fait  de  vraisemblance.  Le  petit  peuple 
de  laboureurs  et  de  bandits  qui  habitait  dans  les  plaines  du  Latium 
n'avait  ni  ports  ni  vaisseaux.  S'il  lui  avait  fallu  aller  chercher  la 
légende  dans  l'île  sacrée  de  Samothrace,  je  crois  bien  qu'il  l'aurait 
toujours  ignorée;  c'est  la  légende  qui  est  venue  le  trouver.  On  s'ac- 
corde aujourd'hui  à  croire  qu'il  la  tient  des  voyageurs  grecs  (2)  et 

(1)  «  L^hypothèse  que  je  ytU  avancer  n'est  pas  pour  moi  une  tentative  désespérée 
pour  trouver  une  issue  quelconque;  elle  est  le  résultat  de  ma  conviction.  » 

mûôi  accepté  cette  aClrmâUon  de  t^relltir,  «ijuela  lètcend^  d'Éaée  a  un  ciirâctèrt^  fi^au- 
hclJècjLf|ue*  t  IJ  £n'ia*[  impiïMiblo  d»  le  cfolrv*  Bile  cod cerne  surDâ  dctuto  au  hèroa 
iroj  en,  et  ) 'ai  dit  tc^ut  à  l'hteor*  ^ue  les  Grec*  en  ait;ai«ni  peul-Êue  préféré  uu  a  a  ire. 


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292  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qu'elle  lui  a  été  appportée  avec  beaucoup  d'autres  qui  ont  fini  par 
modifier  ses  croyances  relifa^ieuses.  Du  moment  que  nous  n'accep- 
tons pas  l'hypothèse  de  Niebuhr  qui  supprime  le  problème,  il  faut 
le  résoudre;  nous  devons  donc  chercher  les  raisons  que  les  Latins 
pouvaient  avoir  d'accueillir  avec  tant  de  complaisance  ces  ancêtres 
dont  les  Grecs  les  gratifiaient. 

Je  me  figure  d'abord  que,  s'ils  n'ont  pas  éprouvé  beaucoup  d'en- 
thousiasme pour  la  légende,  la  première  fois  qu'elle  leur  fut  racon- 
tée, elle  ne  leur  inspira  pas  non  plus  une  de  ces  répugnances  que 
l'habitude  ne  surmonte  pas.  C'était  l'essentiel;  il  lui  fallait  se  laisser 
écouter  avant  de  se  faire  accueillir.  11  est  probable  qu'on  n  aurait 
pas  voulu  l'entendre,  qu'on  l'aurait  repoussôe  du  premier  coup  si 
elle  avait  prétendu  se  substituer  aux  anciennes  traditions  du  pays. 
Mais  elle  ne  fut  pas  si  téméraire  ou  si  maladroite.  Elle  se  superposa 
seulement  à  toutes  ces  vieilles  fables,  sans  avoir  l'imprudence  d'eu 
déposséder  aucune.  Les  Romains  racontaient  d'une  certaine  manière 
la  fondatioa  et  les  premières  années  de  leur  ville;  ils  avaient  l'his- 
toire miraculeuse  des  deux  jumeaux,  celle  du  roi-poniife,  celle  du 
vainqueur  d'Albe,  etc.  Éuée  se  garda  bien  de  toucher  à  Homulus,  à 
Numa,  aux  rois  de  Rome,  et  de  s'approprier  leurs  exploits.  On  se 
contenta  d'en  faire  l'aïeul  du  premier  d'eutr'eux,  et  on  le  plaça  dans 
ces  temps  reculés  où  les  plus  anciennes  traditions  latines  ne  remon- 
talent  pas.  Rien  n'était  donc  changé  dans  les  souvenirs  populaires, 
on  faisait  seulement  commencer  l'histoire  de  Rome  un  peu  plus 
haut,  ce  qui  ne  pouvait  pas  blesser  son  orgueil.  La  légende  nou- 
velle ayant  eu  soin  de  s'établir  dans  le  vide  s'était  mise  ainsi  à 
l'abri  de  toute  réclamation. 

Mais  ce  n'était  pas  assez  pour  elle  d'être  écoutée  sans  malveil- 
lance ;  il  lui  fallait  prendre  pied  dans  un  pays  od  elle  n'avait  pas 
de  racines.  Une  légende  est,  de  sa  nature,  légère  et  mobile  ;  si  elle 
reste  en  l'air,  elle  s'expose  à  être  balayée  partons  les  vents,  et  risque, 
après  quelques  années,  de  se  dissiper  et  de  se  pf  rdre.  Elle  a  besoin 
pour  vivre  de  s'appuyer  sur  quelque  chose  qui  dure.  Ou  bien  il 
faut  qu'elle  s'incorpore  pour  ainsi  dire  dans  certains  rites  religieux 
et  qu'elle  en  devienne  une  sorte  d'explication  :  la  persistance  des 
rites  conserve  le  souvenir  du  récit  légendaire  ;  ou  bien,  elle  doit  se 

Mais  une  fois  qu'ils  l*earent  accepté,  ils  propagèrent  de  bon  cœur  son  histoire  et  la 
mirent  sans  répagnance  à  côté  de  leurs  l<^geodes  nationales.  Dans  tous  les  cas,  il 
faut  bien  se  garder  de  mêler  les  Carthaginois  à  cette  affaire,  à  laquelle  ils  sont  restés 
enUèrement  étrangers.  Dire  «  que  le  culte  d*Aphrodite  a  dû  être  implanté  dsns  le 
Latium  par  des  marins  phéniciens  »  me  pamlt  une  pure  fantaisie.  On  n*ea  a  aucune 
preure,  et  ce  nom  de  Frutu,  que  les  Latins  donnaient  à  la  ? ieille  divinité,  avant  de 
rappeler  Venta,  et  qui  vient  du  mot  'Af foSiiT),  prouve  évidemment  que  Torigine  de  ce 
culte  était  toute  grecque. 


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LA  LÉGENDE  d'eNÉE.  293 

rattacher  à  une  ville  et  s'insinuer  parmi  les  fables  qu'on  raconte 
sur  ses  origines  :  c'est  ce  qui  lui  assure  la  plus  longue  durée.  Mais 
ici,  du  côté  de  Rome,  il  n'y  avait  rien  à  faire,  la  place  était  prise 
depuis  longtemps.  On  se  rabattit  sur  Lavinium;  Énée  passa  pour 
ravoir  fondée.  Il  reste  à  savoir  pourquoi  cette  ville  fut  choisie  de 
préférence  aux  autres,  et  quelle  facilité  particulière  trouva  la  légende 
à  s'y  établir.  Une  ingénieuse  hypothèse  de  Schwegler  permet  de 
s'en  rendre  bien  compte.  Lavinium  était  la  cité  sainte  des  Latins. 
De  même  que  chaque  maison,  chaque  bourg,  chaque  état  avait  ses 
dieux  protecteurs  qui  étaient  placés  dans  un  lieu  consacré,  et  aux- 
quels on  rendait  de  grands  hommages,  les  Latins  avaient  les  leurs 
aus5ii,  qui  résidaient  à  Lavinium.  Cette  ville  était  donc,  pour  la  con- 
fédération entière,  ce  qu'était  la  chapelle  des  Lares  pour  la  maison 
d'un  citoyen,  le  temple  de  Vesta  et  celui  des  Pénates  pour  Rome, 
c'est-à-dire  le  centre  religieux,  la  capitale  spirituelle  de  la  ligue.  De 
quelques  renseignemens  que  nous  donnent  les  vieux  grammairiens, 
Schwegler  conclut,  avec  assez  d'apparence,  qu'elle  fut  spécialement 
bâtie  pour  le  rôle  qu'on  lui  destinait,  et  qu'autour  de  la  demeure 
des  Pénates  communs  la  confédération  entière  envoya  un  certain 
nombre  de  colons,  chargés  d'honorer  les  dieux  du  pays.  Elle  res- 
semblait à  ces  centres  improvisés  qui  se  formaient,  dans  l'Âsie- 
Hineure,  auprès  des  théâtres  et  des  temples  où  se  célébraient  les 
fêtes  des  villes  fédérées  (1).  On  peut  donc  dire  qu'elle  n'avait  pas 
de  fondateur  particulier,  puisque  c'était  une  réunion  de  cités  qui 
l'avait  fondée  ;  et,  comme  ces  sortes  de  créations  artificielles  ne 
favorisent  guère  le  développement  des  légendes,  il  est  vraisemblable  .j    -;; 

qu'on  n'en  racontait  pas  sur  ses  origines;  celle  d'Énée  ne  ren-  V^    < 

contra  donc  aucune  concurrence.  Elle  avait  l'avantage  de  fournir  f  ^ 

un  passé  fabuleux  à  une  ville  qui  en  était  dépourvue  :  pourquoi  lui 
aurait-elle  fait  un  mauvais  accueil?  D ailleurs  un  héros  si  sage,  si 
pieux,  le  fils  de  Vénus,  le  favori  des  dieux  de  l'Olympe  ne  conve- 
nait-il pas  tout  à  fait  à  ce  rôle  de  fondateur  d'une  cité  sainte  7  /, 

Voilà  donc  Énée  établi  enfin  à  Lavinium  et  en  possession  d'avoir 
fondé  la  ville  ;  il  n'en  restait  pas  moins  parmi  les  Latins  un  étranger 
d'origine,  et  à  ce  titre  il  était  difficile  qu'il  devînt  jamais  bien  popu- 
laire dans  sa  nouvelle  patrie.  Nous  allons  voir  de  quelle  façon  cet  >^', 
inconvénient,  sans  s'effacer  tout  à  fait,  ce  qui  était  impossible,  par-  'j*^ 
vint  à  s'atténuer  dans  la  suite.  On  a  remarqué  qu'en  général,  chez  ^J'"^ 
les  peuples  jeunes,  la  mémoire  des  faits  est  plus  tenace  que  celle  des                   .    \  ^  J^< 

(1)  Eo  foyant  ces  tilles  fondées  tout  exprès  pour  ôtre  le  centre  religieux  de  peuples  '-  'vrr, 

confédérés,  ne  peut-on  pas  songer  à  Washington,  qui  doit  sa  naissance  à  des  raisons  •  ;^  ^ 

analogues?  La  poUtique  a  fait  aoz  États-Unis  ce  que  faisait  la  religion  dans  les  confé-  •  <  :  V 

dérationt  anUques.  .    ^  ' 


■:>f 


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29&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

noms  y  qu'ils  n'oublient  pas  les  inddens  merveilleux  qu'ils  ont 
entendu  raconter  dans  leur  jeunesse,  mais  qu'ils  ne  se  rappellent 
guère  à  quel  personnage  on  les  attribuait,  en  sorte  que  ces  récits,  se 
détachant  peu  à  peu  des  gens  auxquels  on  les  a  d'abord  rapportés, 
finissent  par  flotter  en  l'air,  prêts  à  retomber  sur  tous  ceux  qui 
occupent  successivement  l'attention  publique.  C'est  ainsi  qu'on  voit 
souvent  plusieurs  générations  de  héros  légendaires  hériter  tour  à 
tour  des  mêmes  aventures.  Chez  les  Latins,  comme  ailleurs,  il  se 
trouvait  un  certain  nombre  de  ces  légendes  errantes;  elles  se  fixè- 
rent sur  Énée,  et  on  lui  en  oHnposa  toute  une  histoire  dont  assu- 
rément la  Grèce  n'avait  aucune  idée.  On  continua  sans  doute  à 
dire  qu'il  venait  de  Troie;  ce  fut  toujours  le  même  héros  sage  et 
religieux  qu'Homère  avait  chanté;  on  le  représenta,  selon  l'usage, 
emportant  sur  ses  épaules  son  père  et  ses  dieux,  pour  les  arracher 
à  l'incendie.  Mais  voici  le  premier  changement  grave  :  dans  la 
légende  latine,  les  dieux  qu'il  emporte  ne  sont  plus  les  mêmes  ;  les 
Grecs  supposaient  qu'il  avait  sauvé  le  Palladium,  cette  statue  mira- 
culeuse à  laquelle  étaient  attachées  les  destinées  de  Troie,  les  Latins 
remplacèrent  le  Palladium  par  les  Pénates.  C'étaient  par  excellence 
des  dieux  italiens,  tout  à  fait  propres  à  cette  race  et  qui  portent  sa 
marque.  Tous  les  peuples  de  l'antiquité  ont  imaginé  des  dieux  pro- 
tecteurs de  la  famille  et  les  ont  faits  à  leur  image.  Ceux  des  Romains 
sont  les  divinités  de  «  l'alimentation  et  de  la  nourriture,  »  et  ils  ont 
reçu  leur  nom  du  lieu  même  où  sont  enfermés  les  provisions  domes- 
tiques (penus).  Tels  sont  les  dieux  que  le  fils  brillant  d'Aphrodite^ 
le  protégé  d'Apollon,  emporte  avec  lui  et  pour  lesquels  il  veut 
construire  une  ville.  Cette  ville,  il  ne  la  bâtit  que  sur  l'ordre  for- 
mel du  destin;  mais  tandis  que,  pour  des  Grecs,  la  destinée 
s'exprime  par  la  voix  des  prêtres  de  Delphes  ou  de  Dodone,  les 
Latins  substituent  à  ces  prédictions  les  oracles  du  pays,  qui  sont 
loin  d'être  aussi  poétiques.  C'est  ainsi  que,  dans  la  nouvelle  légende, 
on  annonce  à  Énée  qu'il  ne  réussira  dans  son  entreprise  qu'après 
avoir  sacrifié  la  truie  blanche  avec  ses  trente  petits,  et  lorsque  ses 
compagnons,  dans  leur  avidité,  auront  dévoré  jusqu'à  leurs  tables. 
Ce  sont  des  fables  qui,  par  leur  naïveté  grossière,  trahissent  une 
origine  latine,  et  n'ont  rien  de  commun  avec  la  Grèce.  La  mort 
d'Énée,  comme  sa  vie,  est  devenue  conforme  aux  légendes  du 
Latium  ;  on  repète  pour  lui  ce  qui  se  raconte  des  vieux  rois  de  la 
contrée  quand  ils  meurent  :  un  jour,  il  disparaît  et  l'on  cesse  tout 
d'un  coup  de  le  voir  {non  comparuit);  on  suppose  qu'il  s'est  plongé 
dans  les  eaux  du  Numicius,  un  fleuve  sacré.  Dès  lors  on  l'honore 
comme  un  dieu,  sous  le  nom  de  la  divinité  même  dans  laquelle  il 
est  allé  se  perdre  :  on  ne  l'appelle  plus  ÉnéCy  mais  Jupiter  indices. 
Ce  n'est  pas  ainsi  que  les  Grecs  divinisaient  leurs  héros  ;  ils  les 


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LA   LÉGENDE   d'ÉN££«  295 

plaçaient  ouvertement  dans  TOlympe,  leur  conservant  les  traits  de 
leur  figure  humaine  et  les  honorant  sous  leur  nom.  Mais  il  fallait 
qu'Énée  devînt  tout  à  fait  latin  ;  du  moment  qu'il  touche  le  sol  de 
ritalie,  sa  nouvelle  patrie  se  saisit  de  lui.  Elle  lui  prête  des  aven- 
tures, elle  lui  fait  une  légende»  elle  finit  par  lui  6ter  jusqu'à  ce  nom 
sous  lequel  les  poètes  grecs  Tont  chanté.  C'était  le  seul  moyen 
pour  la  légende  de  s'acclimater  dans  le  pays  où  elle  devait  défini- 
tivement s'établir  ;  il  fallait  qu'elle  en  prît  l'esprit  et  le  caractère, 
et  qu'on  effaçât  peu  à  peu,  dans  le  personnage  et  dans  son  histoire, 
ce  qui  pouvait  causer  quelque  répugnance  aux  Romains. 

Ce  serait  assurément  une  grande  erreur  de  croire  que  tous  ces 
chaugemens  aient  été  médités  et  réfléchis,  qu'ils  soient  le  fruit  de 
combinaisons  profondes.  De  telles  façons  d'agir  ne  conviennent 
guère  aux  époques  primitives.  Mais,  tout  en  admettant  qu'en  général 
le  travail  s'est  accompli  au  hasard  et  sans  conscience,  il  n'est  pas 
moins  vrai  que  la  légende  a  dû  profiter  instinctivement  des  faci- 
lités qu'elle  trouvait,  et  qu'elle  a  suivi  les  pentes  naturelles  qui  se 
présentaient  devant  elle  pour  pénétrer  sans  violence  au  cœur  du  v 
pays.  Nous  ne  pouvons  pas  nous  flatter  sans  doute  de  distinguer 
très  exactement,  à  cette  distance,  comment  les  choses  se  sont  pas- 
sées ;  cependant,  d'après  ce  que  nous  savons  des  mœurs  et  du  carac- 
tère des  divers  peuples,  il  est  permis  de  former  quelques  conjec- 
tures assez  vraisemblables.  Par  exemple,  nous  n'avons  pas  un  grand 
eflbrt  d'imagination  à  faire  pour  nous  figurer  ce  qui  arrivait  ordi- 
nairement quand  les  voyageurs  grecs,  six  ou  sept  siècles  avant 
notre  ère,  abordaient  sur  ces  côtes  barbares.  Presque  toujours,  ils  y 
trouvaient  la  place  prise  :  les  Phéniciens  les  avaient  précédés,  et 
depuis  longtemps  ils  étaient  maîtres  du  commerce.  Mais  les  Grecs 
avaient  sur  eux  des  avantages  dont  ils  savaient  très  bien  se  servir. 
Le  Phénicien  était  avant  tout  un  marchand  avide,  qui  ne  songeait 
qu'à  vendre  le  plus  cher  possible  ses  tapis,  ses  étoffes,  ses  coupes 
de  métal  ciselé.  Assurément,  le  Grec  ne  dédaignait  pas  les  bons  profits  : 
il  n'y  a  jamais  eu  de  négociant  plus  attentif  et  plus  adroit  ;  mais 
il  apportait  avec  lui,  dans  les  pays  qu'il  visitait,  autre  chose  que  les 
produits  de  son  industrie.  Comme  il  courait  le  monde  pour  son  plai- 
sir, presque  autant  que  pour  son  intérêt,  ses  affaires  finies,  il  n'était 
pas  toujours  pressé  de  serrer  son  argent  et  de  partir.  C'était  déjà  ce 
tt  petit  Grec,  n  que  les  Romains  ont  tant  de  fois  raillé,  souple, 
curieux,  bavard,  insinuant,  se  mettant  si  vite  à  Taise  dans  la  maison 
des  autres,  et  sachant  s'y  rendre  nécessaire.  Comme  son  grand  aïeul 
Ulysse,  il  aimait,  en  visitant  les  vilks,  a  à  connaître  les  mœurs  des 
peuples.  »  Pendant  qu'il  vendait  ses  marchandises,  il  regardait  et 
il  observait.  Fin  et  perspicace  comme  il  l'était,  il  ne  tardait  pas  à 
remarquer,  chez  ces  peuples,  qu'il  traitait  de  barbares,  des  croyances 


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296  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  des  usages  qui  ressemblaient  beaucoup  aux  siens.  Quand  il  les 
entendait  parler,  il  saisissait  des  mots  et  des  tournures  qui  lui  rap- 
pelaient sa  propre  langue.  Ces  ressemblances  ne  nous  surprennent 
plus  aujourd'hui  :  tout  le  monde  sait  que  tous  ces  peuples  appar- 
tiennent à  la  même  race  humaine,  qu'après  avoir  longtemps  vécu 
ensemble,  ils  se  sont  séparés  avec  un  fonds  commun  de  mots  et 
d'idées,  et  qu'il  n'est  pas  étonnant  que  ce  fonds  se  retrouve  dans 
leurs  civilisations  et  leurs  idiomes.  Mais  les  Grecs  ne  le  savaient 
pas,  et  personne  autour  d'eux  ne  s'en  doutait.  Ils  n'avaient  qu'un 
moyen  de  tout  expliquer,  et  ils  en  ont  fait  un  très  grand  usage.  Ils 
supposaient  que  leurs  ancêtres  étaient  déjà  venus  dans  ces  parages 
et  qu'ils  y  avaient  peut-être  laissé  quelque  colonie.  Dès  lors,  il  n'y 
a  plus  lieu  d'être  surpris  que  les  habitans  du  pays  aient  conservé 
des  façons  de  parler  ou  d'agir  qui  rappellent  la  Grèce  :  c'est  un 
legs  qui  leur  vient,  sans  qu'ils  s'en  doutent,  de  ces  anciens  voya- 
geurs. Mais  les  Grecs  n*étaient  pas  gens  à  s'en  tenir  à  une  vague 
hypothèse  ;  dans  ces  cerveaux  féconds,  les  suppositions  deviennent 
vite  des  réalités.  Comme  il  arrive  à  ceux  qui  ont  confiance  en  eux- 
mêmes,  tout  servait  à  les  convaincre  de  la  vérité  de  leurs  conjec- 
tures ;  à  propos  de  tout,  les  aventures  des  héros  de  Troie,  dont 
leur  mémoire  était  pleine,  leur  revenaient  à  la  pensée.  Les  noms 
des  personnes  ou  des  lieux,  qu'ils  rencontraient  sur  leur  chemin, 
leur  suggéraient  à  chaque  instant  des  rapprochemens  inattendus. 
Us  faisaient  parler  leur  hôtes,  les  écoutaient  à  peine,  et  trouvaient 
toujours  dans  leurs  narrations  quelque  détail  qui  les  faisait  songer  à 
leurs  propres  légendes.  Â  ce  qu'on  leur  disait  ils  ajoutaient  beaucoup, 
ayant  reçu  du  ciel  par-dessus  tout  le  don  charmant  de  l'invention, 
et,  de  tous  ces  élémens  divers,  auxquels  ils  donnaient  une  couleur 
semblable,  ils  excellaient  à  fabriquer  des  fables  amusantes,  qu'ils 
ne  se  lassaient  pas  de  conter. 

Allons  plus  loin  :  après  avoir  imaginé  la  façon  dont  ces  fables  ont 
dû  naître,  est-il  possible  de  nous  figurer  comment  elles  ont  été 
reçues?  Personne  ne  nous  l'a  dit;  mais  il  y  a  quelque  chose  qui 
nous  le  fait  bien  mieux  savoir  que  si  l'on  avait  pris  la  peine  de  nous 
l'apprendre  :  c'est  qu'on  en  a  conservé  le  souvenir,  que  ceux  qui 
les  entendaient  raconter  leur  ont  partout  donné  une  place  à  côté  de 
leurs  traditions  nationales  et  qu'elles  les  ont  quelquefois  supplantées. 
Voilà  ce  qui  constate  d'une  manière  victorieuse  le  succès  qu'elles 
ont  obtenu.  Ce  succès  ne  doit  pas  nous  étonner.  Nous  connaissons 
un  peu  mieux  aujourd'hui  en  quel  état  de  civilisation  se  trouvaient 
les  peuples  italiques  quand  les  Grecs  commencèrent  à  les  fréquenter. 
On  a  fait,  en  divers  endroits  de  l'Italie,  des  fouilles  profondes  qui 
ont  mis  à  découvert  des  tombes  fort  anciennes.  Les  objets  qu'on  y 
trouve  paraissent  singulièrement  grossiers;  ce  sont,  d'ordinaire,  des 


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LA  LÉGENDE  d'ÉNÉE.  297 

vases  faits  d'une  argile  impnre,  façonnés  à  la  main,  imparfaitement 
polis,  et  portant  pour  tout  ornement,  sur  leur  surface  grise  ou  noi- 
râtre, des  lignes  et  des  ronds,  c'est-à-dire  la  première  décoration 
dont  se  soient  avisés  les  hommes.  Évidemment  ceux  qui  se  servaient 
de  ces  vases,  et  qui  n'en  avaient  pas  d'autres  pour  leurs  usages, 
étaient  presque  encore  des  barbares;  mais  ces  barbares  n'étaient 
pas  gens  à  se  complaire  en  leur  barbarie,  et  ils  ne  demandaient  pas 
mieux  que  d'en  sortir  ;  ce  qui  le  prouve,  c'est  qu'auprès  de  ces  pote- 
ries primitives  on  a  trouvé  des  morceaux  d'ambre  venus  de  la  mer 
du  Nord,  des  scarabées  ou  des  coupes  apportés  par  les  Phéniciens, 
et,  dans  les  tombes  plus  récentes,  quelques  vases  avec  des  figures 
archaïques  d'origine  grecque.  Ces  gens-là,  si  grossiers,  si  sauvages 
en  apparence,  avaient  donc  le  goût  d'un  art  plus  relevé;  ils  n'en 
dédaignaient  pas  les  produits,  ils  accueillaient  bien  les  marchands 
qui  les  leur  faisaient  connaître  et  probablement  les  payaient  très 
cher. 

Ce  caractère  est  frappant  chez  les  plus  vieux  Romains.  Niebuhr 
affirmait,  nous  venons  de  le  voir,  que  Rome  dans  son  orgueil 
«  méprisait  tous  les  élémens  étrangers.  »  C'est  justement  le  con- 
traire qui  est  la  vérité.  Elle  avait  sans  doute  une  grande  opinion 
d'elle-même,  elle  a  pressenti  de  bonne  heure  le  rôle  qu'elle  devait 
jouer  dans  le  monde  ;  mais  cette  fierté  légitime  n'a  jamais  dégénéré 
chez  elle  en  amour-propre  ridicule.  Elle  ne  méprisait  pas  ses  enne- 
mis, même  après  qu'ils  étaient  vaincus  ;  elle  savait  reconnaître  ce 
qu'ils  avaient  de  bon,  et  au  besoin  elle  se  l'appropriait.  «  Nos  aïeux, 
disait  Salluste,  étaient  des  gens  aussi  sages  que  hardis.  L'orgueil  ne 
les  empêchait  pas  d'emprunter  les  institutions  de  leurs  voisins 
quand  ils  y  voyaient  quelque  profit.  Leurs  armes  sont  celles  des 
Samnites;  ils  doivent  aux  Étrusques  les  insignes  de  leurs  magistrats. 
Toutes  les  fois  qu'ils  trouvaient  chez  leurs  alliés  ou  leurs  ennemis 
quelque  chose  à  prendre,  ils  s'appliquaient  à  l'introduire  chez  eux. 
Us  aimaient  mieux  imiter  les  autres  que  de  les  jalouser.  »  Voilà  les 
véritables  dispositions  de  ce  peuple  ;  s'il  se  montre  quelquefois  com- 
plaisant jusqu'à  la  vanité  pour  lui-même  et  dédaigneux  de  l'étran- 
ger jusqu'à  l'impertinence,  c'est  pure  comédie.  L'attitude  qu'un 
Romain  croit  devoir  prendre  devant  le  monde,  sa  façon  de  parler, 
lorsqu'on  l'écoute,  sa  manière  d'agir,  quand  on  le  regarde,  ne  sont 
pas  toujours  conformes  à  ses  vrais  sentimens.  C'est  ce  qu'on  remarque 
dans  ses  rapports  avec  les  Grecs  :  sans  doute,  il  affecte  de  s'en  moquer 
en  public,  mais  il  lui  est  impossible  de  se  passer  d'eux,  et  nous  devons 
être  certains  que  dès  le  premier  jour  qu'il  les  a  rencontrés,  il  a  subi, 
sans  pouvoir  s'en  défendre,  l'ascendant  de  cette  race  spirituelle  et 
insinuante,  qui  lui  apportait  de  si  beaux  ouvrages  et  lui  faisait  de  si 
bons  contes. 


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298  RETCE  DES   DEUX   MONDES. 

Qaand  on  parle  de  Fintroduction  de  la  dyilisation  grecque  à 
Rome,  l'esprit  se  reporte  d'ordinaire  vers  une  date  précise;  on 
songe  aussitôt  à  ce  jour  de  l'année  51i  où  on  captif  de  Tarente  fit 
jouer  sur  un  théâtre,  qui  n'avait  encore  servi  qu'à  des  danseurs 
étrusques  ou  à  des  farceurs  italiens,  un  drame  régulier  imité  des 
chefs-d'œuvre  de  la  Grèce.  C'est,  en  effet,  un  moment  décisif  pour 
l'histoire  de  Rome  :  ce  jour-là,  pour  la  première  fois,  la  porte  fut 
largement  ouverte  à  la  littérature  grecque,  et,  par  ce  chemin  qu'on 
lui  ménageait,  elle  passa  bientôt  tout  entière.  Mais,  quand  eut  lieu 
ce  coup  d'éclat,  il  y  avait  fort  longtemps  que,  peu  à  peu  et  sans 
bruit,  la  Grèce  pénétrait  à  Rome,  et  ce  qu'elle  avait  accompli  en 
ces  quelques  siècles  était  bien  plus  important  que  ce  qui  lui  restait 
à  faire.  Donner  à  Rome  une  littérature  était  sans  doute  une  grande 
entreprise;  mais  n'était-il  pas  bien  plus  grave  encore  de  modifier 
les  mœurs  de  la  cité  et,  par  un  travail  secret  et  continu,  d'y  intro- 
duire un  esprit  nouveau?  Ce  résultat,  elle  l'avait  obtenu  dans  ces 
firemières  rencontres  dont  l'histoire  n'a  pas  gardé  le  souvenir.  La 
religion  nationale  surtout  en  sortit  tout  à  fait  changée.  On  sait  quel 
était  le  caractère  essentiel  de  la  vieille  religion  romaine  :  les  dieux 
qu'elle  honorait  avaient  à  peine  pris  la  forme  humaine;  ils  man- 
quaient encore  d'individualité  et  de  vie,  et  l'on  apercevait  toujours 
derrière  eux  les  forces  et  les  phénomènes  de  la  nature  dont  ils 
n'étaient  qu'une  pâle  personnification.  C'est  de  la  Grèce  que  vint 
aux  Romains  le  goût  d'en  faire  des  êtres  tout  à  fait  animés,  de 
leur  donner  des  passions,  de  leur  prêter  des  aventures.  Il  n'y  a 
pas  de  doute  qu'ils  ne  s'y  soient  portés  avec  ardeur  :  M.  Hild  fait 
remarquer  que  ces  divinités  vagues,  qu'un  père  de  Téglise  appelle 
«  des  ombres  incorporelles  et  insaisissables  »  n'offraient  qu'un 
maigre  aliment  à  l'imagination  de  la  foule.  Une  fois  qu'elle  eut 
aperçu  les  figures  vivantes  du  panthéon  hellénique,  elle  n'en  vou- 
lut pas  d'autres.  Ainsi  s'introduisit  à  Rome  la  mythologie  grecque, 
qui,  en  créant  une  histoire  ^  tous  ces  dieux  raides  et  inanimés, 
leur  rendait  la  vie;  ainsi  s'établit  le  culte  des  héros,  fils  des  dieux, 
sorte  d'intermédiaire  entre  la  divinité  et  l'homme,  dont  la  poésie 
des  Grecs  avait  tiré  de  si  grands  avantages.  —  Éoée  pénétra  avec 
les  autres  et  reçut  comme  eux  un  bon  accueil. 


III. 

11  ne  nous  reste  plus  qu'un  point  à  édaircir,  mais  c'est  peut-être 
le  plus  obscur  :  peut-on  savoir  à  quel  moment  la  légende  d'Énée  a 
été  connue  des  Rcunains?  Nous  n'espérons  pas,  comme  on  le  pense 
bien,  arriver  à  fixer  une  date  précise;  il  faut  n'être  pas  exigeant 


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LA  LÉGENDE  d'ÉIIÉE.  200 

et  se  contenter  de  pen  quand  il  s'agit  d'une  époque  aussi  loin- 
taine. 

Cô  qui  est  d'abord  tout  à  fait  incontestable,  c'est  que  les  pre-r 
miers  rapports  des  Latins  avec  les  Grecs  remontent  très  haut.  On 
ne  doute  plus  aujourd'hui  qu'ils  n'aient  reçu  d'eux  l'écriture  :  dans 
les  plus  anciennes  inscriptions  latines,  la  forme  des  lettres  est  celle 
de  l'alphabet  éolo-dorien  ;  cet  alphabet  leur  avait  été  communiqué 
sans  doute  par  quelqu'une  des  colonies  grecques  établies  dans 
ritalie  méridionale  ou  dans  la  Sicile;  il  est  probable  qu'il  leur 
venait  de  Cumes,  dont  les  vaisseaux  faisaient  un  grand  commerce 
le  long  des  côtes  italiennes.  Mais  à  quelle  époque  ont-ils  commencé 
à  s'en  servir?  Quand  les  idées  de  Niebuhr  sur  les  origines  de  l'his- 
toire romaine  étaient  dominantes,  on  retardait  cette  époque  autant 
que  possible  pour  laisser  plus  longtemps  le  champ  libre  à  la  forma- 
tion des  légendes,  et  l'on  allait  jusqu'à  prétendre  que  les  Romains 
n'avaient  commencé  à  écrire  que  du  temps  des  dé<^mvirs.  Ce  sont 
des  chimères  auxquelles  on  a  maintenant  renoncé.  Il  est  sûr  que  les 
Romains  ont  connu  l'écriture  de  fort  bonne  heure,  et,  dans  une 
publication  récente,  H.  Louis  Havet  me  paraît  avoir  montré  que 
leur  alphabet  était  fixé  avant  Tépoque  des  Tarquins  (1).  Il  faut  donc 
admettre  que  les  Grecs  fréquentaient  les  marchés  de  Rome  dès  le 
lendemain  de  sa  fondation.  Cette  opinion  qu'a  entrevue  la  philolo- 


(1)  Voyez  la  leçon  d^ouTortare  que  M.  L.  Havet  a  faite  an  Collège  de  France,  le  7  dé- 
cembre 1882.  Les  conséquences  du  fait  signalé  par  M.  Havet  ne  manquent  pas  d'im- 
portance, et  il  ne  recule  pas  devant  elles.  Après  avoir  établi  qne  récriture  existait  du 
temps  des  rois  de  Rome,  il  ajoute  :  «  Biais,  dira-t-on,  ces  vieux  rois  ont  donc  existé? 
—  Et  pourquoi  non?..  Si  les  Romains  écrivaient  alors,  pourquoi  n'auraient-ils  pas 
transmis  à  la  postérité  quelques  noms  authentiques?  »  H  est  assez  remarquable  que, 
sur  ces  faits  autrefois  tant  contestés,  la  critique,  en  France,  en  Italie  et  môme  en 
Allemagne,  semble  redevenir  conservatrice.  En  même  temps  que  paraissait  la  brochure 
de  M.  L.  Havet,  M.  Gaston  Paris  publiait  dans  la  Romania  un  article  fort  important, 
à  propos  des  diverses  versions  de  la  légende  de  Roncevaux.  Cet  article  se  termine  par 
ces  mots  :  «  En  poursuivant  ces  études  d'analyse  critique  qui  ne  font  encore  que 
commencer,  on  arrivera  de  plus  en  plus  à  se  convaincre  que,  pour  être  lointaine  et 
anonyme,  l'épopée  n'est  pas  dans  d'autres  conditions  que  les  autres  produits  de  l'ac- 
tif ité  poétique  humaine  ;  qu'elle  ne  se  développe  que  par  une  suite  d'innovations  in- 
dividuelles, marquées  sans  doute  au  coin  de  leurs  époques  respectives,  mais  qui  n'o  n 
rien  d'inconscient  et  de  populaire^  au  sens  presque  mystique  qu'on  attache  quelque- 
fois à  ce  mot.  Tout,  là  comme  ailleurs,  a  son  explication  et  sa  cause,  sa  raison  d'être 
et  de  cesser.  »  Nous  voilà  bien  loin  des  affirmations  qui  ont  fait  la  gloire  de  Wolf,  de 
Lachmann,  de  Niebuhr.  lï  est  carieux  de  constater,  au  moment  où  ce  siècle  s'achève, 
qu'après  avoir  parcouru  tout  un  cycle  d'hypothèses  séduisantes,  de  destructions  et 
de  reconstructions  audacieuses,  l'évolution  est  terminée  et  nous  ramène  à  pen  près  au 
point  de  départ.  Mais  nous  y  revenons  avec  un  sentiment  plus  exact,  une  vue  plus 
claire  du  passé,  et  si  tous  ces  grands  systèmes  qui  ont  régné  quelques  années  n'étalent 
qne  des  eireurs,  c'étaient  an  moins  des  erreurs  fécoadet,  qui  ont  renouvelé  la  cri- 
t^lle  et  l'histoire. 


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SOO  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gie,  l'archéologie  la  confirme.  Dans  des  fouilles  faites  sur  le  Vimi- 
nal,  On  est  paiTonu  jusqu'à  des  tombes  placées  sous  ce  qu'on 
appelle  le  mur  de  Servius,  et  qui  sont,  par  conséquent,  plus 
anciennes;  ces  tombes,  parmi  beaucoup  d'autres  objets,  conte- 
naient des  vases  chalcidiens,  venus  sans  doute  par  la  voie  de  Cumes. 
Dès  ce  moment,  les  Grecs  connaissaient  le  chemin  de  Rome,  ils  y 
importaient  les  produits  de  leur  industrie,  et,  avec  eux,  leurs  idées, 
leur  civilisation,  leurs  légendes.  Mais  faut-il  croire  que,  parmi  ces 
légendes,  se  trouvait  déjà  celle  d'Énée?  Sur  ce  point,  les  savans  se 
divisent,  et  nous  voyons  se  produire  les  opinions  les  plus  oppo- 
sées :  tandis  que  quelques-uns  la  croient  aussi  ancienne  que  Rome 
même,  d'autres  ne  veulent  pas  qu'elle  soit  antérieure  aux  guerres 
puniques.  De  quel  côté  paraît  être  la  vérité? 

A  ceux  qui  prétendent  la  faire  remonter  jusqu'aux  origines  même 
de  Rome  on  a  rr^pondu  avec  raison  que,  si  elle  avait  existé  au  temps 
où  fut  constituée  la  religion  romaine,  elle  y  tiendrait  quelque  place. 
A  la  vérité,  Denys  d'Halicarnasse,  en  exposant  les  raisons  qu'il  a  de  la 
croire  vraie,  nous  dit  a  qu'elle  est  confirmée  par  ce  qui  se  passe 
dans  les  facrifices  et  les  cérémonies;  »  mais  il  doit  s'être  trompé. 
Nous  connaissons  les  fêtes  les  plus  anciennes  de  Rome,  et  M.  Momm- 
sen  pense  que  nous  pouvons  reconstruire  le  calendrier  de  Numa;  il 
n'y  est  jamais  question  d'Énée.  La  première  mention  qu'on  trouve 
de  lui  dans  l'histoire  est  faite  à  propos  de  Pyrrhus  :  on  nous  dit 
que  le  roi  d'Épire  fut  entraîné  à  déclarer  la  guerre  aux  Romains 
par  le  souvenir  de  son  aïeul  Achille  ;  entre  les  Troyens  de  Rome  et 
lui  il  y  avait  une  querelle  de  famille  qu'il  voulait  vider.  La  légende 
existait  donc  aloi^,  et  nous  savons  qu'un  historien  contemporain, 
limée  de  Tauroménium,  la  racontait  à  peu  près  comme  nous  la 
connaissons.  Est-il  vraisemblable  qu'elle  fût  à  ce  moment  tout  à  fait 
récente,  ou  même  que  la  guerre  de  Pyrrhus  lui  ait  donné  l'occa- 
sion de  naître?  J'ai  quelque  peine  à  le  croire.  M.  Hild  a  raison  de 
dire  v  qu'une  croyance  et  un  culte  ne  s'implantent  jamais  tout  d'un 
coup,  par  une  adoption  brusque  ou  une  annexion  violente.  »  Il  devait 
donc  y  avoir  un  certain  temps  qu'elle  travaillait  à  s'insinuer  à 
Rome  ;  mais  elle  n'a  commencé  à  y  prendre  quelque  autorité  qu'un 
peu  avant  la  guerre  de  Pyrrhus.  Ce  qui  me  conduit  à  la  même  con- 
clusion, c'est  que  je  la  vois  vers  cette  époque  acceptée  d'une 
manière  oflicielle  par  l'autorité  romaine.  Dn  état,  quand  il  est  sage, 
ne  donne  pas  trop  vite  dans  les  nouveautés  contestées;  pour  qu'à 
Rome  on  ait  accordé  une  sorte  de  consécration  publique  à  la  légende 
d'Énée,  il  faut  qu'elle  ait  été  alors  assez  répandue  et  accueillie  de 
beaucoup  de  monde.  En  A72,  selon  M.  Mommsen,  cinquante  ans 
plus  tard,  d'après  M.  Nissen,  les  Acarnaniens,  étant  enlutte  avec 
les  Étoliens,  réclamèrent  le  secours  de  Rome.  La  raison  qu'ils  allé- 


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LA   LÉGEWDE   D'ÉNBB.  '    |  301 

guaient  pour  l'obtenir,  c'est  que  leurs  aïeux  étaient  les  seuls  de 
tous  les  Grecs  qui  n'eussent  pas  pris  part  à  la  guerre  de  Troie;  ils 
pensaient  sans  doute  que  ce  motif  suffirait  pour  attendrir  le  sénat, 
et  que  les  héritiers  des  Troyens  ne  refuseraient  pas  de  payer  la 
dette  de  leurs  ancêtres.  Depuis  cette  époque,  les  textes  abondent  pour 
prouver  que  la  croyance  à  l'origine  troyenne  était  devenue  chez  les 
Romains  une  sorte  de  maxime  d'état  qu'on  alléguait  sans  hésitation 
même  dans  les  documens  diplomatiques.  Quand  Rome,  après  les 
désastres  de  la  seconde  guerre  punique,  demanda  aux  habitans  de 
Pessinonte  de  lui  céder  la  statue  de  la  Mère  des  dieux,  qui  devait  lui 
ramener  la  fortune,  elle  ne  manqua  pas  de  leur  rappeler  que  ses  ancê- 
tres étaient  Phrygiens  de  naisaaiice,  et,  par  conséquent,  leurs  com- 
patriotes. Un  peu  plus  tard,  lorsqu'elle  traite  avec  Anliochus,le  roi 
de  Syrie,  qu'elle  a  vaincu,  elle  a  soin  de  stipuler  qu'il  accordera  la 
liberté  aux  habitans  dllion,  qui  sont  les  parens  du  peuple  romain. 
Pendant  les  guerres  d'Asie,  les  généraux  qui  passent  près  de  la 
vieille  ville  ont  grand  soin  de  s'y  arrêter  et  d'y  faire  des  sacrifices. 
Énée,  dès  lors,  a  pris  sa  place  parmi  les  aïeux  des  Romains;  il 
figure  en  tête  de  la  liste  et  on  lui  rend  des  honneurs  publics.  Sur 
le  forum  de  Pompéi,  le  long  d'un  monument  qui  garnit  un  des 
côtés  de  la  place,  on  distingue  quatre  niches  où  se  trouvaient  des 
statues  aujourd'hui  détruites.  Éuée  et  Romulus  occupaient  les  deux 
premières;  M.  Fiorelli  suppose  que  les  deux  autres  contenaient 
César  et  Auguste  :  c'étaient  les  quatre  fondateurs  de  l'état  romain. 
Il  reste  quelques  fragmens  de  Tinscription  gravée  au-dessous  de 
l'image  d'Énée;  elle  rappelle  en  quelques  mots  toute  la  légende,  la 
fuite  du  héros  emportant  ses  dieux  et  son  père,  son  arrivée  en  Ita- 
lie, la  fondation  de  Lavinium,  sa  mort  miraculeuse  et  son  apothéose 
sous  le  nom  de  Jupiter  Indiges  (1). 

C'est  de  bonne  heure  aussi  que  la  poésie  latine  s'empara  du 
personnage  d'Énée  ;  nous  savons  qu'il  figurait  dans  la  première 
épopée  nationale  que  Rome  ait  possédée.  Quand  le  rude  plébéien 
Nœvius,  si  ardent  pour  la  gloire  de  son  pays,  entreprit  de  chanter 
la  première  guerre  punique,  dans  laquelle  il  avait  été  soldat,  il 
commença  par  remonter  aux  Troyens.  A  ce  moment,  l'histoire 
d'Énée  s'enrichit  d'un  incident  nouveau  sur  lequel  Virgile  devait 
jeter  plus  tard  un  éclat  immortel.  Nœvius  imagine  que  le  vent  a 
poussé  le  fugitif  de  Troie  jusqu'à  Carthage  et  qu'il  y  a  été  reçu  par 
Didon.  Il  n'était  pas,  je  crois,  le  premier  à  rapprocher  l'un  de 


(1)  n  est  yrai  que,  parmi  les  peintares  de  Pompéi,  il  s'en  troare  nne  qui  est  une 
sorte  de  parodie  de  la  légende  ofiScielle.  Elle  montre  un  singe  revêtu  d*ane  cotte  de 
mailles  qui  porte  on  yieax  singe  snr  ses  épaules  et  traîne  on  jeune  singe  par  la  main. 
C'est  Énée,  Anchise  et  Ascagne  qu*on  a  voulu  représenter. 


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302  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

l'autre  ces  deux  personnages  qui  représentent  deux  races  ;  voici 
comment  on  avait  été  amené  à  les  mettre  en  rapports  ensemble. 
Sur  la  côte  o^x^identale  de  la  Sicile^  au  sommet  du  mont  Éryx, 
s'élevait  un  de  ces  temples  d*  Aphrodite  dont  il  a  été  question  plus 
haut.  La  situation  d'Éryx  entre  rÂfrique,  la  Gaule,  l'Espagne  et 
l'Italie  du  nord,  en  faisait  un  des  lieux  où  se  réunissaient  les  mar- 
chands de  tous  les  pays.  Le  Phénicien  y  rencontrait  sans  cesse  le 
Grec.  Chacun  des  deux  peuples  apportait  avec  lui  ses  traditions 
nationales,  et  dans  leurs  communications  réciproques,  quand  l'un 
racontait  l'histoire  d'Énée,  l'autre  répondait  par  celle  de  Didon. 
A  force  de  parler  d'eux,  on  en  vint  à  les  réunir  dans  la  môme 
légende  ;  alliés  ensemble  tant  que  leurs  peuples  restèrent  unis,  ils 
devinrent  ennemis  mortels  quand  éclata  la  lutte  entre  Garthage  et 
Rome.  On  fit  alors  remonter  la  haine  des  enfans  jusqu'aux  ancêtres, 
et  la  rencontre  de  la  reine  de  Garthage  avec  le  héros  troyen  prit 
des  couleurs  tragiques.  G'estNœvius  sans  doute  qui  donna  ce  carac- 
tère nouveau  à  l'ancienne  légende.  Pour  rendre  compte  de  l'achar- 
nement des  deux  peuples,  il  supposa  qu'ils  avaient  de  vieilles 
querelles  à  venger,  et  que  leurs  inimitiés  avaient  commencé  avec 
leur  existence  môme.  Ennius  crut  devoir,  lui  aussi,  prendre  l'his- 
toire romaine  à  la  chute  de  Troie  ;  on  lé  voit  dans  les  courts  frag- 
mens  qui  nous  restent  du  premier  livre  de  son  poème.  Nous 
avons  notamment  le  vers  par  lequel  il  commence  le  récit  des 
aventures  d'Énée  : 

Gum  yeter  occuboit  PrUmns  sab  marte  Peltsgo. 

Le  reste  tenait  assez  peu  de  place,  et  la  moitié  d'un  livre  suffi- 
sait à  Ennius  pour  raconter  ce  qui  en  occupe  douze  dans  Virgile. 
Les  malins  disaient  que,  tout  en  affectant  de  se  moquer  de  son 
prédécesseur  Nœvius,  qu'il  accusait  d'écrire  dans  un  rythme  bar- 
bare et  de  n'avoir  aucun  souci  de  Télégance,  il  évitait  de  recom- 
mencer ce  que  le  grossier  poète  avait  fait,  pour  ne  pas  se  mesurer 
avec  lui,  et  qu'il  ressemblait  à  certains  héros  d'Homère  qui  crient 
des  sottises  à  leur  ennemi  et  lui  décochent  de  loin  quelque  flèche, 
mais  qui  s'en  vont  dès  qu'il  approche.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est 
curieux  de  remarquer  que  la  première  fois  que  la  muse  latine 
touche  à  l'épopée,  elle  va  droit  sur  le  sujet  que  devait  traiter 
Virgile.  N'est-ce  pas  ici  le  cas  de  rappeler  la  réflexion  que  faisait 
Sainte-Beuve  à  propos  d'Homère?  11  y  avait  une  sorte  de  conspi- 
ration inconsciente  de  tous  ces  vieux  écrivains  pour  préparer  la 
matière  sur  laquelle  travaillerait  un  jour  leur  illustre  successeur. 
Des  mains  des  poètes  la  légende  tomba  dans  celle  des  chroni- 
queurs et  des  grammairiens:  elle  n'eut  guère  à  s'en  féliciter.  G'est 


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LA  I£6ENDE  d'ÉNÉE,  SOS 

une  crise  pour  ces  yieiuc  réchs  que  le  oMimeiit  où  les  savans  s'em- 
parent d'eux  et  entreiH^eonent  de  les  reodre  plus  clairs  et  plos 
sages.  Les  grammairieiu;  n'ont  pas  la  main  légère  *,  ils  souhaiterït 
que  tout  soit  raisonnable  et  sensé,  ce  qui  est  assurément  un  désir 
très  légkime  ;  mais  je  ne  sais  comment,  dès  qu'on  veut  introduire 
la  raison  dans  les  fables  populaires,  et  qu'on  se  donne  trop  de  mal 
poor  qu'elles  soient  vraisemblables,  elles  deviennent  ridicules. 
Virgile  eut  beaucoup  à  faire,  dans  la  suite,  pour  redonner  à 
son  héros  la  couleur  poétique  que  ce  séjour  prolongé  chez  les 
grammairiens  et  les  chroniqueurs  lui  avait  ôtée.  Ils  lui  rendirent 
pourtant  un  service  signalé  ;  leurs  recherches  minutieuses,  leurs 
travaux  savans  contribuèrent  à  établir  d'une  manière  plus  solide 
l'autorité  de  la  légende.  Tant  qu'on  ne  la  trouvait  que  dans  les 
vers  des  poètes,  on  pouvait  soupçonner  qu'elle  n'avait  pas  plus  de 
fondement  que  ces  mille  fables  grecques  que  personne  ne  prenait 
au  sérieux.  Mais,  du  moment  que  des  gens  graves,  qui  ne  faisaient 
pas  métier  d'amuser  le  public,  avaient  pris  la  peine  de  s'en  occuper 
dans  des  livres  où  ils  étudiaient  les  lois  et  la  religion  de  leur  pays, 
elle  semblait  mériter  plus  de  confiance.  Gaton,  un  consul,  un  cen- 
seur, un  ennemi  des  Grecs,  la  racontait  sans  sourciller  dans  tous 
ses  détails,  et  n'hésitait  pas  à  donner,  sur  la  contenance  exacte  du 
territoire  cédé  par  Latinus  aux  Troyens,  sur  les  diverses  luttes 
qu'Énée  et  Ascagne  soutinrent  contre  Turnus  et  Mézence,  des  ren- 
seignemens  aussi  précis  que  s'il  s'agissait  d'événemens  contempo- 
rains. Yarron,  u  le  plus  savant  des  Romains,  »  qui  était  un  homme 
de  guerre  en  même  temps  qu'un  érudit,  et  qui  commandait  la  flotte 
de  l'Adriatique,  pendant  que  Pompée  traquait  les  pirates,  profita 
de  quelques  loisirs  pour  se  mettre  à  la  suite  d'Énée,  refaire  ses 
voyages  et  visiter  avec  ses  galères  les  difi*érens  ports  où  il  avait 
abordé.  Il  était  si  convaincu  de  la  réalité  de  ses  aventures  qu'il 
croyait  trouver  partout  des  traces  certaines  de  son  séjour.  Mous 
voyons,  dans  les  fragmens  qui  restent  de  ses  ouvrages,  qu'il  parle 
de  ces  événemens  lointains  avec  un  ton  d'assurance  extraordinaire. 
«  N'est-il  pas  certain,  dit-il,  que  les  Arcadiens,  sous  la  conduite 
d'ÉvandrOf  sont  venus  en  Italie  et  se  sont  fixés  sur  le  Palatin?  i 
II  semble  vraiment  que  ce  soit  un  crime  d'en  douter. 

Je  sais  qu'à  ces  raisons,  qui  nous  font  croire  que  la  légende  était 
alors  fort  répandue  et  tenue  pour  certaine,  on  objecte  qu'elle  est 
restée  presque  entièrement  étrangère  à  l'art  romain.  Gomment 
admettre  qu'étant  aussi  populaire  qu'on  le  prétend,  elle  ait  si  rare- 
ment tenté  les  sculpteurs  et  les  peintres?  Il  est  sûr  qu'avant  l'em- 
pire on  ne  connaît  pas  de  fresque  ou  de  bas-relief  de  quelque 
importance  où  soit  traitée  l'histoire  d'Énée.  M.  Brunn  croyait  la 
retrouver  sur  un  de  ces  cofirets  en  métal  qu'on  appelle  des  cistes, 


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soi  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

et  qui  nous  viennent  des  tombes  de  Préneste;  il  lui  semblait  recon- 
naître, le  long  de  la  paroi  latérale,  les  batailles  des  Rutules  et  des 
Troyens;  sur  la  plaque  du  couvercle,  il  voyait  Ënèe  présentant  au 
vieux  roi  lalin  les  dépouilles  de  Turnus,  qu'il  vient  de  tuer,  Lavinia, 
qu*0Q  va  remettre  aux  mains  de  son  mari,  tandis  qu'Amata,  sa  mère, 
s'enfuit  furieuse  pour  se  dérober  à  ce  mariage.  C'est  tout  h  fait  le 
sujet  de  YÉnéide^  et  comme  M.  Brunn  suppose  que  cette  œuvre 
d  art  est  antérieure  à  la  première  guerre  punique,  il  admet  que 
la  lé^^ende  était  dès  lors  fixée  dans  ses  moindres  détails,  et  que 
Virgile  n'a  fait  que  traduire  exactement  des  fables  populaires  qui 
existaient  plus  de  deux  siècles  avant  lui.  Par  malheur,  l'explication 
de  M.  Brunn  est  aujourd'hui  fort  contestée,  et  l'on  se  demande  si 
le  cofiret  n'appartient  pas  à  une  époque  plus  récente,  ou  si  le  sujet 
qu'il  représente  est  bien  celui  que  M.  Brunn  a  cru  voir.  Mais,  en 
revanche,  depuis  l'époque  où  M.  Brunn  plaçait,  par  erreur  peut-être, 
les  aventures d'Énée  sur  hCistaprœnestinay  on  lésa  trouvées,  cette 
fois  d'une  manière  indubitable,  dans  une  tombe  romaine.  En  1875, 
des  fouilles  furent  entrepiîses  par  une  société  italienne  à  l'extrémité 
de  TEsquilin,  dans  l'espace  qui  s'étend  entre  Sainte-Marie-Majeure 
et  le  petit  monument  qu'on  appelle  le  temple  de  Minerva  médira.  — 
Là  passait  une  des  routes  importantes  de  Rome,  celle  qui  menait  à 
Préneste,  Le  long  des  voies  romaines  on  est  toujours  sûr  de  trouver 
des  tombeaux  :  un  de  ceux  qu'on  a  fouillés  contenait  des  fresques 
qui  malheureusement  ont  beaucoup  souffert,  lorsqu'au  \iv  siècle, 
la  coutume  d'ensevelir  les  morts  ayant  remplacé  celle  de  les  brû- 
ler, des  réparations  furent  faites  à  la  tonme  pour  l'accommo- 
der à  ce  nouvel  usage.  Cependant,  ce  qui  reste  des  peintures  est 
suffisant  pour  qu'on  puisse  très  nettement  en  saisir  le  sujet.  C'est 
l'histoire  des  origines  de  Rome  depuis  l'arrivée  d'Éiiée  en  Italie. 
On  le  voit  d'ab  jrd  qui  fonde  Lavinium  et  qui  combat  Turnus  ;  on 
suit,  dans  des  tableaux  qui  se  succèdent  sans  être  séparés  les  uns 
des  autres,  comme  ceux  qui  couvrent  la  colonne  Trajane,  toutes  les 
phases  de  la  grande  bataille  livrée  sur  les  bords  du  Numicius;  puis 
vient  la  fondation  d'Albe  par  Ascagne,  enfin  l'histoire  de  Rhea  Silvia 
et  des  deux  jumeaux  (1).  Ce  qui  ajoute  au  prix  de  ces  peintures, 
c'est  qu'elles  doivent  être  contemporaines  de  l'œuvre  de  Virgile  et 
que,  comme  elle  ne  reproduisent  pas  tout  à  fait  la  tradition  qu'il  a 
suivie  et  qu'il  est  vraisemblable  qu'elles  n'ont  pas  été  exécutées 
sous  son  influence,  elles  montrent  comment,  autour  du  poète,  on 
se  figurait  les  ôvénemens  qu'il  a  chantés.  Mais,  quelque  impor- 

(t)  Ce  monameot  a  été  décrit  pour  la  première  foii  par  M.  Brldo  dans  son  ouvrage 
intitalé  :  Pitture  $  tepolcri  scoperti  suif  Esquilino,  Le  Bojet  a  été  traité  de  nouveau 
par  IL  Robert  dans  les  Annales  de  Nnstitut  archéologique  de  Rome*  J*ai  soivi  les 
explicaUons  de  M.  Robert. 


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LA  LÉGENDE  d'enÉE.  305 

tance  qu'on  leur  accorde,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'elles  sont  la  seule 
œuvre  d'art  de  quelque  valeur,  antérieure  à  l'Enéide^  où  il  soit 
question  d'Énée  et  de  Lavinium.  On  est  donc  forcé  d'avouer  que, 
jusqu'à  Virgile,  les  voyages  du  héros  troyen,  dont  s'étaient  inspirés 
plusieurs  poètes,  avaient  fort  peu  occupé  les  sculpteurs  ou  les 
peintres. 

Est-on  en  droit  d'en  rien  conclure  contre  la  popularité  dont 
jouissait  alors  ta  légende?  Je  ne  le  crois  pas.  Souvenons-nous  que 
les  arts  étaient  dans  la  main  des  Grecs,  et  que  les  Grecs  n'aimaient 
à  s'occuper  que  d'eux-mêmes.  On  a  remarqué  qu'ils  n'ont  presque 
jamais  reproduit,  sur  les  bas-reliefs  ou  dans  les  fresques,  les 
événemens  de  l'histoire  romaine.  Il  est  vrai  qu'ayant  créé,  comme 
nous  l'avons  vu,  la  légende  d'Énée,  il  semble  qu'ils  auraient  dû 
avoir  plus  de  goût  pour  leur  ouvrage.  Mais  par  malheur  cette 
légende  était  née  à  une  époque  récente,  quand  leur  imagination 
commençait  à  se  fatiguer  de  produire  des  fables;  aussi  est-it  facile 
de  voir  qu'elle  est  moins  riche  de  détails  poétiques,  plus  sobre  et 
plus  sèche  que  les  autres.  Elle  n'avait  pas  eu  non  plus  l'heureuse 
chance  de  plaire  à  un  grand  poète  qui  l'aurait  transfigurée  en  la 
chantant.  C'étaient  pour  elle  des  causes  d'infériorité  qui  ne  la 
recommandaient  pas  au  choix  des  artistes.  Ils  avaient  enfin  une 
raison  particulière  de  la  délaisser,  sur.  laquelle  je  veux  insister  un 
moment,  car  en  nous  apprenant  pourquoi  les  Grecs  l'ont  négligée, 
elle  nous  fait  connaître  du  même  coup  l'un  des  motifs,  le  plus 
puissant  peut-être,  qui  attiraient  les  Romains  vers  elle. 

Quand  la  légende  d'Énée  commença  à  se  répandre  chez  les 
Grecs,  Rome,  trop  faible  encore  pour  les  inquiéter,  était  pour- 
tant assez  puissante  pour  leur  inspirer  le  désir  de  la  rattacher  de 
quelque  manière  à  leur  pays,  et  de  prendre  ainsi  part  à  sa  gloire. 
Un  siècle  plus  tard,  tout  était  changé.  Elle  avait  soumis  la  Grèce, 
elle  venait  d'envahir  l'Orient,  elle  convoitait  ouvertement  l'empire 
du  monde.  Les  Grecs  vaincus,  humiliés,  n'éprouvaient  plus  le  même 
empressement  pour  orner  de  fables  poétiques  les  débuts  d'un  peuple 
qui  les  opprimait.  Cette  légende,  qui  était  pourtant  leur  œuvre,  leur 
parut  faire  à  leurs  rivaux  un  passé  trop  avantageux  ;  ils  commen- 
cèrent par  en  parler  beaucoup  moins  et  finirent  par  l'oublier;  Denys 
d'Halicamasse  prétend  qu'il  n'y  avait  presque  plus  personne  de  son 
temps  qui  la  connût.  On  l'avait  remplacée  par  des  fables  toutes 
contraires.  Il  y  avait  alors,  à  la  cour  des  petits  princes  de  l'Asie  et 
chez  les  rois  barbares,  toute  une  école  d'historiens  qui  faisaient 
profession  de  dire  le  plus  de  mal  possible  des  Romains  et  le  plus 
de  bien  de  leurs  ennemis.  Naturellement  ils  ont  partagé  le  sort  de 
ceux  dont  ils  défendaient  la  cause,  et  l'on  comprend  que  le  vain- 

Tom  ux.  —  1883.  20 


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I 


-B06  RETUE'DESIWDX  MONDES. 

tqfueur  qu'ils  insultaient  n'ait  pas  tenu  à  nous  conserver  leurs 
'  ouvrages.  Nous  possédons  Polybe,  qui  avait  écrit  rhistoire  des 
'guerres  puniques  dans  l'intérêt  des  Romains  ;  c'est  à  peine  si  nous 
savons  le  nom  de  ce  Philinus  d'Agrigente  qui  exaltait  les  Cartha- 
ginois et  tournait  tout  à  leur  gloire.  La  tactique  ordinaire  de  tous 
ces  ennemis  de  Rome  consistait  à  railler  la  bassesse  de  ses  origines. 
On  disait  qu'elle  avait  été  d'abord  un  asile  de  bandits,  qu'elle  devait 
sa  naissance  à  des  misérables,  à  des  vagabonds,  à  des  esclaves. 
Ces  calomnies  indignaient  Denys  d'Halicamasse,  qui  prétendit  y 
répondre  en  composant  son  Histoire  romaine.  Pour  en  montrer  la 
fausseté,  pour  les  réfuter  d'une  manière  victorieuse,  il  racontait 
dans  tous  ses  détails  la  légende  d'Énée.  S' adressant  à  ses  compa- 
triotes, au  début  de  son  livre,  il  leur  disait  :  «  N'ajoutez  aucune  foi  à 
ces  menteurs;  au  sujet  des  origines  de  Rome,  ils  ne  débitent  que  des 
'  fables.  *Je  vous  montrerai  que  ceux  qui  l'ont  fondée  n'étaient  pas  des 
gens  sans  aveu,  ramassés  au  hasard  parmi  les  nations  les  plus  mé- 
prisables. Ce  sont  des  Troyens,  venus  à  la  suite  d'un  chef  illustre 
dont  Homère  a  chanté  les  exploits  ;  ou  plutôt,  comme  les  Troyens 
sont  sortis  de  la  même  souche  que  nous,  ce  sont  des  Grecs.  » 

Denys  savait  bien  que  cette  conclusion  était  tout  à  fait  du  goût 
des  Romains  et  qu'elle  flattait  les  instincts  secrets  de  leur  vanité.  Us 
avaient  longtemps  supporté  sans  mauvaise  humeur  ce  nom  de  bar- 
bares que  les  Grecs  donnaient  à  tous  ceux  qui  n'étaient  pas  de  leur 
race.  Quand  ils  comprirent  mieux  le  prix  des  lettres  et  des  arts,  il 
leur  déplut  d'être  mis  ainsi  sommairement  et  par  un  seul  mot  hors 
de  la  civilisation.  Ils  voulaient  rentrer  dans  l'humanité  et  se  rat- 
tacher de  quelque  manière  à  la  Grèce,  au  moins  par  leurs  origines 
lointaines.  La  légende  d'Énée  leur  en  donnait  le  moyen,  ils  le 
saisirent  avec  empressement.  Les  grands  seigneurs  prirent  plaisir 
à  imaginer  qu'ils  sortaient  des  plus  illustres  compagnons  d'Énée; 
il  y  avait  même  un  certain  nombre  de  familles  pour  lesquelles  cette 
origine  n'était  pas  contestée  :  on  les  appelait  les  familles  troyennes^ 
et  Varron,  qui  voulait  faire  plaisir  à  tout  le  monde,  écrivit  un 
ouvrage  à  l'appui  de  leurs  généalogies  chimériques.  Les  simples 
citoyens  ne  pouvaient  pas  avoir  d'aussi  hautes  prétentions  ;  mais 
s'ils  n'osaient  pas  réclamer  l'honneur  d'avoir  des  chefs  troyens 
parmi  leurs  ancêtres,  ils  étaient  flattés  de  descendre  des  simples 
soldats.  Dans  la  fameuse  prédiction,  où  se  trouvait  annoncé  d'avance 
le  désastre  de  Cannes,  le  devin  Marcius,  s'adressant  aux  Romains, 
les  appelait  :  enfans  de  Troie,  Trojugena  Romane.  11  est  évident 
qu'en  leur  donnant  ce  nom  il  avait  l'intention  de  leur  être  agréable. 
Un  peu  plus  tard,  le  poète  tragique  Attius,  ayant  fait  une  pièce 
nationale  sur  le  dévoûment  de  Decius ,  dont  les  Romains  étaient 
si  fiers,  l'avait  intitulée  les  Fils  d*Énée^  ou  Decius,  Mneadœ  sive 


k 


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LA.  LÉGENOE  b'ÉNEE.  HOITP. 

Decius.  £a  géoéral,  les  auteurs  de  tragédie  ou  de^  comédia.  cher?» 
cfaeal  à  donner  àileurs  ouvrages  des  titres  qui  attireotle  public  ;, 
Attiusr supposait  donc  que  les  Romains  preadraient  plaisir  à^sfeoHt 
tendre  appeler  fik  d*Énée.  C'est  ainsi  qua  1&  vanité  dd  tout  le 
monde  se  ût  complice  du. succès  de  la  vieille  légende. 


lY. 

Nous  sortons  enfin  des  obscurités  et  des  incertitudesy  et.  noust 
Yoici  arrivés  en  «pleine  lumière  :  noua  toucbous  à.  Virgile^.  Après 
avoir  cherché  d où  la  légende  d'Énée  est  venue,  quels,  sont  les. 
élémens  dont  '  ella  a  été.  formée,  et  pourquoi  les  Romains  Tout  si 
favorablement  accueillie,  il  nous  reste  à  connaître  les  raisons  qua. 
Virgile  pouvait  avoir  d*en  faire  le  sujet  de  son  poème. 

Nous  ne  risquons  pas  de  nous  tromper  en  affirmant  qu'il . ne  r&. 
pajs  fait  sans  raison  et  que,  dans  la  conœption  de  ses  ouvrages, 
il  ne  laissait  rien  au  hasard.  Voltaire  raconte  qu'il  ne  savait  guère . 
ce  que  c'était  que  l'épopée  quand  il  se  mit  en  tête,  à  vingt  ans» , 
d'en  composer  une.  Ce  n'est  pas  Virgile  qui  aurait  agi  avec. cette, 
légèreté,  h  n'était  pas  un  de  ces  poètes  de  premier  mouvement, . 
dont, Platon  nous  dit  qu'ils  ne  savent  ce  qu'ils  font  ;  il, méditait  et 
réfléchissait  longtemps  avant  d'écrire.  Esprit .  triste  et  timide,  il. 
n'jLvait  pas  assez  bonne  opinion  de  lui  pour  se  croire. capable, 
dlimproviser  des  chefs-d'œuvre.  Tous  ses  ouvrages  pprtent  lu» 
trace  d'un  travail  patient  et  d'efforts  obstinés:  la  merveille,  c'est^ 
que  chez  lui  le  travail  n'ait  jamais  gêné  l'inspiration. 

Soyons  sûrs  qu'après  s'être  décidé  à  composer  un  poème  épique» 
il  a  dîi  se  demander  d'abord  de  quel  genre  ce  poème  devait  être. 
La  réponse  à  cette  question  était  différente  suivant  l'école  à  laquelle . 
le  poète  appartenait*  Il  y  en  avait  deux  alors  qui  se  disputaient  et . 
se  partageaient  les  suffrages  du  public.  L'une  se  rattachait  au  passé: 
et  voulait  simplement  le  continuer  :  elle  se  composait  des  admira- 
teurs des  vieux  poètes  latins,  et.  comptait  surtout  dans  ses  rangs 
ces  esprits  sages,  et  mûrs  à  qui  les  innovations  sont  suspectes. 
L'autre  avait  choisi  des  modèles  nouveaux  et  prétendait  rajeunir  la 
poésie  par  l'imitation  de  poètes  plus  jeunes.  Elle  avait  pour  elle, 
comme  toujours,  les  jeunes  gens  et  les  femmes.  Chacune  des  deux 
comprenait  l'épopée  d'une  façon  différente.  La  vieille  école  aimait 
surtout  le  poème  historique,  c'est-à-dire  celui  qui  raconte^  les 
expIoits^  des  aïeux,  et  il  faut  reconnaître  que  son  goût  était  coorh 
forme  au  génie  particulier  et  aux  aptitudes  naturelles,  de  la.  race* 
romaine.  Cette  race  est  par^dessus  tout  utilitaire  et. pratique;  lefti 
lettres  ne.  lui  plaiaoDtqu'àla  conditionne  contenir  des  leçons  pour» 


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808  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

la  conduite  de  la  vie  ;  Tidéal  et  la  fantaisie,  qui  passionnaient  les 
Grecs,  la  laissent  assez  indifférente;  elle  a  peu  de  penchant  pour 
les  légendes,  où  l'imagination  a  tant  de  place  ;  la  poésie  qu'elle 
préfère  est  celle  qui  s'applique  à  des  faits  réels  et  s'occupe  de 
personnages  qui  ont  existé.  Aussi  les  poètes  latins,  dès  qu'ils  ont 
eu  la  force  de  voler  un  peu  de  leurs  ailes,  se  sont-ils  tournés  de  ce 
côté.  Nœvius  chante  la  première  guerre  punique  ;  Ennius  raconte, 
sous  le  nom  si  romain  d*Annal€Si  toute  l'histoire  de  Rome,  en  insis- 
tant sur  les  èvénemens  qu'il  a  vus  et  dont  il  peut  parler  en 
témoin.  Le  succès  de  son  œuvre  a  été  très  vif;  Rome  s'y  est 
reconnue,  et,  pendant  un  siècle,  les  faiseurs  d'épopées  ont  marché 
sur  ses  traces.  Du  temps  même  de  Virgile,  et  dans  son  entourage, 
on  composa  des  poèmes  sur  la  défaite  de  Yercingétorix  et  la  mort 
de  César.  C'est  aussi  à  l'auteur  des  Annales  que  se  rattache  le 
plus  grand  poète  de  ce  temps,  Lucrèce  ;  quoiqu'il  n'ait  pas  écrit 
de  récit  épique,  il  se  proclame  le  disciple  d'Ennius  et  le  félicite 
«  d'avoir  rapporté  de  l'Hèlicon  une  couronne  dont  le  laurier  ne 
se  fanera  jamais.  »  L'autre  école  était  celle  qui  cherchait  ses 
inspirations  chez  les  poètes  alexandrins.  Malgré  la  réputation  dont 
ils  jouissaient  dans  le  monde  grec,  Rome  était  restée  longtemps 
sans  les  connaître  et  les  pratiquer  :  elle  s'en  tenait  volontiers  à 
ceux  de  l'époque  classique  ;  mais  quand  ses  conquêtes  l'eurent 
mise  en  relation  plus  fréquente  avec  l'Asie,  ses  généraux,  ses 
proconsuls,  ses  négocians,  qui  en  visitaient  plus  souvent  les 
grandes  villes,  lurent  ces  poètes  dont  tout  le  monde  s'occupait 
autour  d'eux,  et  ils  en  furent  charmés.  11  ne  leur  fut  pas  difficile 
de  communiquer  à  leurs  amis  les  sentimens  qu'ils  éprouvaient 
eux-mêmes  :  il  y  avait  alors  à  Rome  ime  société  polie  et  raffinée 
qui  commençait  à  se  fatiguer  un  peu  des  vieux  écrivains  et  cher- 
chait des  admirations  nouvelles.  Ces  œuvres  gracieuses  et  délicates, 
où  le  souci  de  la  forme  est  poussé  si  loin,  où  Ton  trouve  tant  d'al- 
lusions savantes,  tant  de  surprises  d'expressions  et  d*im&ges,  une 
façon  de  parler  si  ingénieuse,  qui  excitent  l'esprit  et  le  rendent 
content  de  lui  même,  quand  il  a  pu  en  saisir  les  finesses,  étaient 
bien  faites  pour  la  séduire.  Naturellement,  après  avoir  admiré, 
elle  imita.  Les  premiers  qui  écrivirent  des  vers  dans  le  goût  des 
alexandrins  étaient  à  la  fois  des  jeunes  gens  de  talent  et  des 
héros  de  la  mode,  Licinius  Calvus,  Cornélius  Gallus,  surtout 
Catulle,  le  plus  grand  d'entre  eux  ;  ils  obtinrent  beaucoup  de 
succès.  Due  de  leurs  recettes  ordinaires  était  l'emploi  fréquent 
de  la  mythologie.  Les  ans  se  contentaient  de  la  distiller  en  courtes 
allusions  dans  leurs  élégies,  les  autres  retendaient  en  poèmes 
épiques  :  l'histoire  des  dieux  et  des  héros,  les  aventures  d'Hercule 
et  de  Thésée,  la  guerre  de  Thèbes  ou  celle  de  Troie,  la  conquête 


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LA   liCENDE  d'ÉNÉE.  309 

de  la  Toison  d'or,  leur  fonraissaient  en  abondance  des  sujets  d'épo- 
pées qu'ils  préféraient  à  tous  les  autres. 

C'est  entre  ces  deux  écoles  que  Virgile  devait  choisir.  Chacune 
avait  ses  mérites  et  ses  inconvéniens.  Le  poème  historique,  que  pré- 
férait l'ancienne,  plaisait  davantage  au  grand  nombre  et  il  avait  plus 
de  chances  de  devenir  populaire.  Rome  a  toujours  été  très  fière  de 
son  passé  et  elle  prêtait  complaisamment  l'oreille  à  ceux  quicélé- 
braient  sa  gloire.  Mais  ce  genre  présente  aussi  de  grandes  difficul- 
tés d'exécution.  Il  est  toujours  malaisé  pour  la  poésie  d'avoir  à 
soutenir  la  concurrence  de  l'histoire.  Veut-elle  reproduire  exacte- 
ment les  faits  comme  ils  se  sont  passés ,  on  l'accuse  de  tomber 
dans  la  sécheresse  et  de  n'être  plus  qu'une  chronique.  Essaie-t-elle 
d'y  mêler  quelque  fiction,  les  gens  sérieux  trouvent  que  la  vérité  fait 
tort  à  la  fable  et  que  la  fable  discrédite  la  vérité,  qu'on  ne  sait  jamais 
sur  quel  terraiu  on  marche,  et  qtie  cette  incertitude  nous  gâte  tout 
le  plaisir  de  l'ouvrage.  L'épopée  mythologique  n'est  pas  exposée 
à  ce  péril.  Tout  y  est  de  même  nature;  elle  introduit  le  lecteur, 
dès  le  premier  vers,  dans  un  monde  de  fantaisie  et  de  convention 
dont  il  ne  sort  plus.  Une  fois  le  genre  accepté,  l'esprit  s'y  sent  à 
l'aise;  il  n'éprouve  pas  le  désagrément  d'être  tiraillé  sans  cesse 
entre  la  fiction  et  la  réalité.  C'est  une  sorte  de  rêve  auquel  il  peut 
s'abandonner  avec  confiance;  il  est  sûr  au  moins  qu'il  se  poursuivra 
jusqu'à  la  fin  sans  qu'aucun  brusque  incident  vienne  le  dissiper. 
Mais,  en  revanche,  le  public  auquel  cette  poésie  s'adresse  est  res- 
treint :  elle  ne  possède  pas  ce  qui  entraîne  la  foule.  Il  faut  avoir  la 
finesse  d'un  artiste  et  la  science  d'un  érudit  pour  bien  la  comprendre. 
A  Rome  surtout,  où  les  artistes  et  les  savans  étaient  rares,  elle 
devait  se  résigner  à  rester  indifférente  au  «  profane  vulgaire  »  et  à 
n'être  quie  le  charme  de  quelques  délicats. 

Virgile  ne  s'est  toutà  fait  asservi  à  aucune  école,  c'est  son  origina- 
lité; son  goût  large  et  libre  a  cherché  partout  ses  inspirations.  Il  avait 
commencé  par  s'éprendre  d'un  alexandrin,  de  Théocrite;  dans  son 
dernier  ouvrage,  il  a  tellement  imité  les  anciens  poètes  que  Sénèque 
l'appelle  sans  façon  un  ennianiste,  ce  qui  est  dans  sa  bouche  un 
grave  reproche.  Quand  il  a  voulu  créer  la  langue  à  la  fois  ferme  et 
souple  dont  il  s'est  si  admirablement  servi,  il  n'a  pas  fait  difficulté 
d'associer  ensemble  les  deux  grands  représentans  des  écoles  oppo- 
sées, Lucrèce  et  Catulle.  Il  a  pris  surtout  à  l'un  la  vivacité  de  ses 
tours,  l'énergie  et  l'éclat  de  ses  expressions,  à  l'autre  sa  phrase 
plus  nette,  son  rythme  plus  facile  et  plus  coulant.  De  cette  combi- 
naison est  sortie  cette  merveilleuse  langue  poétique  que  Rome  a 
parlée  sans  beaucoup  d'altération  jusqu'à  la  fin  de  l'empire. 

Le  même  esprit  se  retrouve  dans  le  choix  que  Virgile  a  fait  de 
son  sujet  de  poème  :  il  est  de  nature  à  satisfaire  tout  le  monde  et 


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310  '  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

tient  le  milieu  entre  l'épopée  historique  et  l'épopée  mythologique.. 
On  a  supposé  avec  assez  vraisemblance  qu'il  hésita  qi;Lelqi|[e  temps 
avant  de  se  décider.  Nous  savons  que,  quand  il  eut  achevé  ses 
Géorgiques^  il  en  fit  la  lecture  à  l'empereur,  dans  l&retraited'Âtella, . 
où.  Auguste  s'était  retiré  pour  prendre  quelques  semaines  de  repos 
et  soigner  sa  gorge  malade.  Est-ce  à  cette  occasion  qu'il  a  composé 
lehriHant  prologue  qui  ouvre  Je  troisième  livre?  Il  est  naturelle  le 
croire.  Dans  ce  prologue,  il  annonce  V Enéide i  mais  on  voit  bien . 
qu'elle  n'a  pas  pris  encore,  dans  son  esprit,  sa  forme  définitive.  En  ce . 
moment,  il  semble  tout  à  fait  dégoûté  de  la  mythologie.  Les  jaunes 
poètes  romains  en  avaient  tant  abusé  qu'elle  avait  perdu  en  quel- 
ques années  toute  sa  fraîcheur.  <t  Qui  ne  connaît,  nous  dit  Virgile, 
l'impitoyable  Eurysthée  et  les  autels  de  l'exécrable  Busiris?  Qui  n'a 
pmnt  célébré  le  jeune  Hylas,  et  Délos,  chère  à.Latone,6t  Hippodamie, 
et  Pélops,  Tardent  cavalier,  avec  son  épaule  d'ivoire?  »  Tous  ces 
sujets*  qui  peuvent  plaiie  un  moment  à  des  esprits  oisifs,  lui  semr 
blent  épuisés  :  omniajam  vulgata;  il  veut  marcher  loin  de  la  foule 
et  tenter  des  routes  nouvelles  qui  le  mènent  à  la  gloire.  Il  y  a  des 
momens  où  c'est  l'ancien  qui  redevient  nouveau,  quand  la  mode 
s'est  portée  quelque  temps  d'un  autre  côté.  11  semble  donc  que 
Virgile  voulait  revenir  à  la  tradition  des  vieux  poètes  latins  et  com- 
poser une  épopée  tout  historique*  Il  annonce,  en  ellet,  à  Auguste 
qu'il  va  se  mettre  à  chanter  ses  combats  : 

Mox  tamen  ardentes  accingar  dicere  pugnas 
Cssaris. 

Heureusement,  il  changea  d'avis.  En  prenant  pour  sujet  de  son  poème 
les  guerres  contre  Brutus  et  contre  Antoine,  il  se  serait  trouvé  aux 
prises  avec  les  difficultés  que  Lucain,  malgré  son  génie,  n'a  pas  pu 
vaincre.  11  a  bien  fait  de  remonter  beaucoup  plus  haut,  jusqu'aux 
origines  même  de  Rome.  Son  poème  n'en  est  pas  moins  resté  fon- 
cièrement historique,  non-seulement  par  les  allusions  perpétuelles 
qui  sont  faites  aux  événemens  et  aux  personnages  de  l'histoire,  mais 
par  le  fond  même  du  sujet,  qui  est  la  glorification  de  Rome,  et  par 
le  ton  grave  et  soutenu  du  récit.  Il  est  pourtant  mytholo  j;ique  aussi, 
puisque  les  dieux  et  les  déesses  y  sont  les  principaux  acteurs  du 
drame,  et  que  l'olympe  et  la  terre  s'y  mêlent  à  chaque  instant.  En 
plaçant  sa  fable  à  une  époque  où  la  légende  et  l'histoire  se  confon-* 
dent,  il  a  supprimé  leur  antagonisme.  De  cette  manière,  Jl  a  pu 
réunir  les  avantages  de  tous  les  genres  sans  en  avoir  les  inconvé- 
niens. 

Ne  peut-on  pas  trouver  pourtant  qu'il  est  remonté  un  pieu  trop 
haut?  Il  semble  que,  puisqu'il  voulait  glorifier  Rome  dans  ses  ori- 


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gines,  ce  n'était  pas  Énée  qu'il  lui  fallait  chois^ir;  Énée  n'a  fondé 
que  Lavinium  et  il  n'est,  pour  les  ^Romains,  qu'un  ancêtre  fort  éloi- 
gné. Les  anciens  chroniqueurs  en  faisaient  le  père  ou  le  grand-père 
de  Bomulus,  ce  qui  le  plaçait  assez  près  de  la  naissance  de  Rome; 
mais  plus  tard,  afin  de  mettre  tant  bien  que  mal  la  légende  d'ac- 
cord avec  la  chronologie,  il  avait  fallu  intercaler  entre  eux  la  série 
interminable  des  rois  d'\lbe.  Il  est  vraiment  étrange  qu'un  poète 
qui  voulait  célébrer  Rome  ait  choisi  une  époque  où  elle  n'existait 
pas  encore  et  un  héros  qui-  a  vécu  plus  de  quatre  cents  ans  avant 
qu'elle  ait  été  fondée.  Yirgile  aurait  mieux  fait,  à  ce  qu^il  semble, 
de  s'arrêter  à  Romulns  :  il  se  serait  trouvé  au  cœur  même  de  son 
sujet,  Romulus  était,  d'ailleurs,  bien  plus  populaire  qu'Énée.  Tout 
le  monde  savait  son  nom  ;  on  montrait  au  Palatin  la  cabane  qu'il 
avait  habitée;  on  entourait  d'hommages  la  petite  grotte  ombragée 
d'iin  figuier,  où  l'on  disait  que  la  louve  l'avait  nourri.  De  très  bonnç 
heure,  la  poésie  s'était  emparée  de  ces  souvenirs  et  leur  avait  donéé, 
en  les  chantant,  plus  d'éclat  et  'de  force.  Tous  les  gens  instruits  de 
Rome  avaient  dans  la  mémoire  les  passages  du  premier  livre  des 
Annales  d'Ennius,  où  il  racontait  le  rêve  de  la  vestale,  la  naissance 
du  fils  de  Mars,  sa  lutte  avec  Rémus  ;  tous  répétaient  avec  émotion 
ces  beaux  vers,  à  la  fois  si  fermes  et  si  tendres,  qui  exprimaient  la 
reconnaissance  de  tous  les  Romains  pour  celui  à  qui  leur  cité  devait 
la  vie  : 

0  Romule,  Romule  die, 
Qualcm  te  patriœ  cuatodem  di  genuerunt! 
O  paler,  o  genitor,  o  sangaen  dis  oriundaail 

Virgile  a  pourtant  préféré  Énée  à  Romulus,  et  il  avait  plusieurs 
raisons  de  le  faire.  Une  des  principales  assurément,  c'est  qu'il 
voulait  être  agréable  à  l'empereur.  Entre  toutes  les  familles  qui  se 
piquaient  d*être  issues  desTroyens,  les  Césars  tenaient  fa  première 
place.  Tandis  que  les  Memmius,  les  Sergias,  les  Cluentius,  se  con- 
tentaient d'avoir  pour  ancêtre  un  des  lieutenans  d'Énée,  les  Césars 
se  rattachaient  hardiment  à  Énée  lui-même,  et  prétendaient  des- 
cendre de  son  fils  lulus.  En  chantant  le  père  des  Romains,  Virgile 
célébrait  l'ancêtre  des  Jules;  c'était  un  moyen  de  donner  au  pou- 
voir de  l'empereur  une  apparence  légitime  et  d'en  faire,  h  trav^^rs 
les  siècles,  l'héritier  naturel  des  rois  de  Rome.  11  pensait  donc 
^  servir  son  pays,  tout  en  payant  au  prince  sa  dette  de  reconnaissance 
personnelle.  En  même  temps,  il  accomplissait  la  promesse  qu'il  lui 
avait  faite  dans  les  Géorgiquesde  lui  élever  un  monument  immortel. 
Ce  n'était  plus  sans  doute  un  poème  historique  consacré  au  récit 
des  exploits  de  l'empereur,  mais  on  le  retrouvait  sans  peine  sous 
les  traits  du  chef  de  sa  race;  la  gloire  de  l'aïeul  éclairait  lepetît- 


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812  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

fils,  et  quoique  l'édifice  portât  sur  son  fronton  le  nom  d'Éaée,  on 
pouvait  dire  qu'Auguste  en  était  le  centre,  et  qu'en  réalité,  il  l'oc- 
cupait tout  entier  : 

In  medio  mihi  Ciesar  erit,  templumque  tenebit! 

Pour  préférer  Énée  à  Romulus  et  aux  autres,  Virgile  avait  encore 
une  raison  qui  devait  lui  sembler  très  importante  :  Énée  figure 
déjà  dans  ï Iliade ^  son  nom  rappelle  le  souvenir  des  batailles  aux- 
quelles il  a  pris  part  et  des  guerriers  qu'il  a  connus.  Parler  de  lui 
était  donc  une  occasion  naturelle  de  multiplier  les  allusions  aux 
poèmes  homériques  et  de  ranimer  les  héros  de  la  guerre  de  Troie. 
C'est  un  plaisir  que  Virgile  se  donne  le  plus  qu'il  peut;  quoiqu'il 
connaisse  les  dangers  qu'on  court  à  provoquer  des  comparaisons 
désavantageuses,  il  s'y  expose  à  chaque  instant.  Il  cherche  tous 
les  moyens  de  rattacher  son  poème  à  ceux  d'Homère  ;  il  en  imite 
les  principaux  incidens,  il  en  fait  revivre  les  personnages.  C'est 
Hector  qui  renaît  dans  les  paroles  d'Andromaque  ;  c'est  Diomède 
qu'on  retrouve  établi  dans  l'Italie  méridionale,  et  qui  ne  se  fait  pas 
trop  prier  pour  pailer  de  ses  anciens  exploits  ;  c'est  Ulysse  dont  on 
suit  la  trace  dans  le  palais  enchanté  de  Gircé  ou  dans  l'Ile  du 
Cyclope  ;  c'est  Hécube,  c'est  Hélène,  c'est  Priam,  qu'on  entrevoit 
pendant  la  dernière  nuit  d'ilion.  Pour  Virgile,  comme  pour  nous, 
Homère  n'était  pas  seulement  un  grand  poète  épique,  il  était  l'épo- 
pée même.  Aussi  a-t-il  dû  s'estimer  heureux  de  s'en  rapprocher  de 
plus  près  par  le  sujet  même  et  le  principal  personnage  de  son 
poème.  C'est  ce  qui  achève  de  nous  faire  comprendre  qu'il  ait  choisi 
la  légende  d'Énée. 

Avait-il  tort  ou  raison  de  le  faire?  Est-il  vrai  de  dire,  avec  cer- 
tains critiques,  que,  dans  Y  Enéide,  le  choix  du  sujet  ait  nui  au  suc- 
cès de  l'œuvre,  qu'un  poème  dont  le  héros  était  un  étranger,  un 
inconnu,  était  condamné  d'avance  à  ne  jamais  devenir  populaire  et 
national?  Après  la  longue  étude  qu'on  vient  de  lire,  la  réponse  à 
cette  question  me  parait  facile.  Sans  doute,  la  légende  d'Énée  est 
d'origine  grecque,  mais  on  a  vu  qu'elle  s'est  vite  acclimatée  à  Rome, 
qu'elle  y  a  pris  une  couleur  romaine  par  son  mélange  avec  les 
légendes  du  pays,  qu'enfin  l'état,  loin  de  la  combattre,  l'a  de  bonne 
heure  officiellement  adoptée.  Quand  Virgile  s'en  est  emparé,  il  y 
avait  plus  de  deux  siècles  qu'elle  était  racontée  par  les  historiens  et 
chantée  par  les  poètes.  On  ne  peut  donc  pas  la  regarder  comme  une 
de  ces  fables  futiles  que  le  poète  invente  à  sa  fantaisie,  et  prétendre 
qu'Enée,  fils  de  Vénus,  était  aussi  indifférent  aux  Romains  de  l'époque 
d'Auguste  que  Francus,  fils  d'Hector,  aux  Français  du  xvi*  siède. 
Est-ce  à  dire  qu'elle  fût  populaire  à  Rome,  comme  les  histoires 


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LA  LÉGENDE  d'eNÉE.  313 

d'Achille  et  d'Ulysse  Tétaient  dans  la  Grèce?  Pour  le  supposer,  il 
faudrait  oublier  les  différences  radicales  qui  séparent  les  deux  pays. 
Dans  les  dtés  grecques,  le  mépris  de  l'étranger,  qui  est  la  passion 
dominante  de  l'Hellène,  maintient  la  race  dans  sa  pureté.  II  peut  y 
avoir  entre  les  citoyens  des  diversités  de  rang  et  de  fortune,  mais 
ils  ont  tous  la  même  origine.  Les  traditions  nationales  sont  un  tré- 
sor qui  appartient  à  tous  et  qu'aucun  ne  laisse  perdre.  Le  poète  qui 
entreprend  de  les  célébrer  est  compris  de  tout  le  monde;  il  chante 
pour  les  pauvres  et  pour  les  riches,  pour  les  lettrés  et  les  ignorans; 
son  succès,  quand  il  réussit,  est  véritablement  populaire,  car  il  n'y 
a  personne,  dans  le  peuple  entier,  qui  ne  puisse  prendre  plaisir  à 
l'entendre,  Il  n'en  pouvait  être  de  même  dans  une  ville  comme 
Rome,  qui  s' état  formée  d'un  mélange  donations  diverses.  Une  popu- 
lation sans  cesse  renouvelée,  et  composée  d'élémens  disparates,  a 
peu  de  traditions  communes  et  les  oublie  vite.  Je  suppose  que  les 
plébéiens,  dont  les  souvenirs  ne  remontaient  pas  très  loin,  connais- 
saient très  peu  toutes  ces  fables  antiques,  que  les  grammairiens  ont 
recueillies,  et  qu'elles  les  laissaient  fort  indiflérens.  Aussi  n'est-ce  pas 
pour  eux  que  Virgile  écrivait;  il  savait  qu'il  y  perdrait  sa  peine  et 
qu'il  ne  lui  était  pas  possible  d'intéresser  à  son  œuvre  le  peuple 
entier,  de  la  base  au  sommet,  comme  on  pouvait  le  faire  chez  les 
Grecs.  C'est  seulement  aux  classes  éclairées  qu'il  s'adresse,  à  la 
noblesse  de  naissance  ou  de  fortune,  à  la  haute  bourgeoisie,  aux 
personnes  instruites;  tous  ces  gens-là,  les  uns  par  vanité  aristo- 
cratique, les  autres  pour  imiter  les  premiers,  remontaient  volon- 
tiers au  passé  ;  ils  en  conservaient  le  souvenir  et  il  ne  leur  déplai- 
sait pas  d'en  entendre  parler.  C'est  dans  cette  classe  de  la  société 
que  Virgile  a  été  populaire  ;  et  comme  elle  était  lettrée,  qu'elle  avait 
lu  les  poèmes  homériques,  qu'elle  connaissait  les  Annales  d'Ennius 
et  les  ouvrages  des  chroniqueurs  latins,  la  légende  d'Enée  lui  était 
tout  à  fait  familière.  En  la  choisissant  pour  sujet  de  son  poème, 
Virgile  était  certain  de  ne  pas  surprendre  et  ne  pas  mécontenter  le 
public  pour  lequel  il  écrivait. 

Ce  public  n'était  pas  aussi  restreint  qu'on  pourrait  le  croire,  car 
l'instruction  était  fort  répandue  à  Rome.  Il  s*étendit  singulièrement 
avec  la  conquête  romaine.  On  a  souvent  admiré  avec  quelle  rapidité 
les  Romains  s'assimilèrent  les  peuples  vaincus  (1)  ;  il  faut  pourtant 
s'entendre.  On  va  trop  loin  quand  on  suppose  que  des  nations 
entières  furent  transformées  en  quelques  années  :  ce  serait  un  mi* 
racle  dont  l'histoire  offre  peu  d'exemples.  Partout  la  classe  populaire 
conserva  pendant  quelque  temps  ses  mœurs  et  sa  langue  ;  et  même 

(1)  Il  est  bien  entenda  qae  je  ne  parle  ici  qae  de  TOecident  et  non  de  la  Grèce  on 
de  rAsie*:  la  domination  romaine  n*a  pas  sensiblement  modifié  les  pays  grecs. 


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31&  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

dans  certains  pays,^lle  n'y  a  jamais  entièrement  renoncé.  II  y  aitou- 
jours  eu  en  Gaule  des  paysans  qi^ii  parlaient  le  celte;  et^. dans  les 
enviions  môme  de  Garthage,  il  nenmnquait  pas  d'Âfricaiitôqui  n'eur 
tendaient  que  le  punique.  Ce  qui  eat  devenu  romain  aveCi  ume 
incroyable  facilité,  c'est  la  bonne  société  et  la  bourgeoisie  dos  villes; 
les  classes  politiques  d'abord,  c'est-à-dire  les  gens  qui  voulaient 
être  décurions  et  duumvii  s  daus  leur  pays  pour  obtenir  ensuite 
quelque  grade  militaire  dans  l'armée»  quelque  poste  d'administi-aa 
tion  ou  de  fmance  daos  l'état;  puis  les  classes  riches,  le  commerce, 
l'industrie,  depuis  les  négociait  d'origine  libre  jusqu'à  ces  anciens 
esclaves,  marchands  enrichis,  qui  formaient  l'importante  corporation 
des  Augustales.  Tous  ces  gens-là  avaient  plusieurs  raisons  d'être  atta- 
chés à  Rome;  mais  ils  lui  étaient  surtout  reconnaissans  de  la  civilisa- 
tion qu'elle  leur  avait  apportée.  En  dehors  du  monde  romain  il  n'y 
avait  que  barbarie;  Rome  et  la  civilisation  se  confoudaient  ensemble. 
Plus  on  était  lettré,  plus  on  avait  le  goût  des  arts  et  des  sciences,  et 
plus  on  acceptait  aisément  une  domination  à  laquelle  on  était  rede- 
vable de  ces  biens  précieux,  plus  on  était  sujet  fidèle  pour  la  con- 
server, .  vaillant  soldat  quand  il  fallait  la.  défendre.  Aussi  était-co 
pour  Rome  un  moyen  de  gouvernement  que  de  multiplier  les  écoles, 
et  c'est  ce  qui  explique  l'importance  que  les  empereurs  ont  toujours 
accordée  à  l'instruction  publique.  Si  ces  peuples,  diiTérens  de  race 
et  de  mœurs,  étaient  surtout  réunis  entre  eux  par  une  culture  com- 
mune, si  leur  patriotisme  se  composait  principalement  de  leur  .goût 
pour  les  lettres  et  pour  Its  arts,  on  peut  dire  sans  exagération  ni 
paradoxe  que  toutes  les  fois  qu'il  paraissait  un  bel  ouvrage  qui 
obtenait  plus  de  succès  que  les  autres,  qui  faisait  battre  plus  de 
cœurs,  le  lien  entre  eux  devenait  plus  serré,  le  patriotisme  plus  vif; 
il  est  permis  de  penser  qu^  ceux  qui  le  lisaient  se  sentaient  devenir 
plus  Romains,  surtout  si  cet  ouvrage  était  consacré,  comme  YÊnéidey 
à  la  gloire  de  Rome.  Ainsi  se  trouve  résolue  la  question  de  savoir  si 
V Enéide  fut  vraiment  un  poème  national  et  populaire,  que  nous  nous 
posions  tout  à  l'heure.  Lorsqu'on  connaît  la  place  qu'elle  occupait 
dans  l'éducation,  et  qu'on  devine  celle  qu'elle  devait  tenir  dans  la 
vie  des  gens  instruits  et  lettrés,  c'est-à-dire  de  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  vraiment  romain  dans  l'empire,  ou  est  bien  forcé  d  avouer  qu'elle 
a  été  po[)ulah*e  ;  et  quand  ou  voit  qu'elle  n'était  pas  seulement  un 
de  ces  livres  qui  charment  l'esprit  et  dont  la  lectui'e  occupe  agréa- 
blement quelques  loisirs,  qu'il  lui  est  arrivé,, comme  aux  poèmes 
d'Homère,  d'avoir  une  sorte  d'importance  politique,  et  que  l'admi- 
ration qu'on  éprouvait  pour  elle  rattachait  ceux  qui  la  lisaient  à  la 
patrie  commune,  on  ne  peut  nier  qu'elle  ne  soit  aussi  une  œuvre 
nationale, 

CUfiXOH  BûISSlfift. 


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PAULINE    DE   MONTMORIN 


COMTESSE  DE  BEAUMONT 


M«*    DE    STAËL    ET    JOtTEERT. 


I. 

Des  agens  de  la  nation  avaient  pris  provisoirement  possession 
des  châteaux  de  Theil  et  de  Passy-sur-Yonne  et  j  avaient  mis  les 
scellés.  M"^  de  Beaumont,  presque  mourante»  trouva  un  asile  chez 
un  pauvre  vigneron  des  environs  de  Villeneuve.  II  se  nommait 
Dominique  Paquereau  :  son  nom  a  mérité  d'être  conservé  par  Jou- 
bert.  Abandonnée,  seule  avec  deux  anciens  serviteurs  de  son  père, 
Saint-Germain  et  sa  femme,  qui  étaient  entrés  au  service  du  comte 
de  Montmorin  lors  de  son  ambassade  à  Madrid,  AP"*'  de  Beaumont 
s'abrita  pendant  quelques  mois  dans  une  chaumière  délabrée.  Elle 
vécut  du  prix  de  quelques  bijoux  qu'on  vendait  presque  pour  rien 
à  Sens.  L'hiver  venu,  elle  se  traînait  de  son  lit  à  son  foyer.  Elle 
racontait  plus  tard  à  ses  auditeurs  attentifs,  dans  le  salon  de  la  rue 

(1)  Voyei  U  Rmm  da  15  Juin,  du  15  JaiUet  et  da  15  août. 


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i 


316  REVUE   DBS   DEUX  MONDESé 

Neuve-du-Luxembourg,  ses  misères  attendrissantes.  Deux  ou  trois 
livres  qu'elle  avait  emportés  lui  servaient  de  compagnie. 

C'est  là  qu'elle  apprit  peu  à  peu  toutes  les  calamités  qui 
l'avaient  frappée  ;  elle  y  apprit  aussi  l'exécution  de  ses  amis, 
celle  des  frères  Trudaine  et  d'André  Ghénier,  celle  de  M.  de 
Malesherbes  (1). 

Le  beau-père  de  Trudaine  de  Montîgny,  vieillard  de  soixante- 
treize  ans,  M.  Micault  de  Courbeton,  accusé  d'émigration,  avait  été 
guillotiné  le  premier.  Son  gendre  avait  été  ensuite  arrêté.  Le  der- 
nier enfant,  âgé  de  dix-sept  ans,  se  trouvait  à  Montigny  lorsque  le 
comité  de  surveillance  s'y  présenta  ;  il  fut  laissé  sous  la  surveil- 
lance de  la  municipalité.  Mais  Trudaine  de  La  Sablière  ne  voulut 
pas  abandonner  son  aîné  et  il  devint  alors  l'objet  d'un  mandat  spé- 
cial. Les  Trudaine  (qui  l'ignore?)  avaient  été  réunis  à  André  Ghé- 
nier  et  portés  avec  lui  sur  les  listes  de  Saint-Lazare.  M™°  de  Beau- 
mont  se  plaisait  à  raconter  la  lutte,  digne  de  Plutarque,  entre  les 
deux  frères  devant  le  tribunal  révolutionnaire.  Acceptant  pour  lui- 
même  les  accusations  les  plus  absurdes,  l'aîné  présenta  la  défense 
du  plus  jeune,  dépeignant  la  candeur  et  la  générosité  de  son  carac- 
tère, comme  s'il  avait  eu  devant  lui  des  juges  et  une  justice.  Les 
Trudaine  ne  furent  pas  épargnés.  André  Ghénier  les  avait  précédés 
de  vingt-quatre  heures. 

La  révolution  avait  chassé  M"'''  de  Beaumont  du  monde  réel  en  le 
rendant  trop  horrible.  Convaincue  qu'il  fallait  aimer  peu  de  gens  et 
connaître  beaucoup  de  choses,  elle  s'efforça  d'agrandir  ses  idées  et 
de  concentrer  ses  affections.  Que  lui  en  restait-il  ?  La  hache  avait 
fait  des  trouées  profondes.  Les  filles  de  M"»»  de  La  Luzerne  avaient 
heureusement  retrouvé  leur  père;  elles  étaient  trop  enfans  pour  être 
autre  chose  que  des  nièces.  Parmi  les  commensaux  de  Thôtel  de  la 
rue  Plumet,  F.  de  Pange,  et  sa  cousine,  M'"«  de  Sérilly,  avaient 
survécu;  M™* de  Staël  n'avait  pas  encore  quitté  Goppet;  M""  Hoc- 
quart  et  les  Suard  avaient  pu  se  cacher  (2).  Ces  amitiés,  en  se 
renouant,  eussent- elles  toutefois  suffi  à  Tâme  mélancolique  et 
désenchantée  de  Pauline  de  Beaumont?  Son  appétit  de  savoir,  qui 
s'alliait  au  jugement  le  plus  droit,  aurait-il,  en  étendant  la  variété 
de  ses  connaissances,  satisfait  le  sentiment  et  le  besoin  de  bonheur 
qui  étaient  pourtant  en  elle?  Aurait-on  apprécié  cette  intelligence 
«îdmirable,  cet  esprit  qui  se  nourrissait  de  pensées  «  sans  y  cher- 
cher la  satisfaction  de  la  vanité?  »  Eût-elle,  en  un  mot,  été  tout  à 


(1)  M.  le  duc  d'Âudiffret-Pasquier  a  bien  Toula  permettre  à  M.  Louis  Favre  d*ei- 
plorer  pour  nous  les  précieux  papiers  du  cliancelier. 

(2)  Lettre  du  1«  octobre  1797. 


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MADAME  DE  BEAUMOOT.  317 

fait  elle-même  si  elle  n'eût  pas  rencontré  sur  son  chemin  un  homme 
d'un  caractère  aussi  élevé  que  sûr,  esprit  de  premier  ordre,  et  d'au- 
tant plus  distingué  qu'il  s'ignorait  lui-même,  fuyant  le  bruit,  plein 
de  manies  et  d'originalités,  comme  dit  Chateaubriand,  et  man- 
quant éternellement  à  ceux  qui  le  connaissaient,  ayant  une  prise 
extraordinaire  sur  ses  amis,  s'emparant  d'eux  comme  une  obses- 
sion, ayant  la  prétention  d'être  toujours  au  calme  et  étant  troublé 
plus  que  personne  ;  enfin  (et  c'est  le  coup  de  pinceau  qui  achève  le 
portrait  tracé  par  un  maître)  un  égoïste  qui  ne  s'occupait  que  des 
autres. 

Nous  n'avons  pas  une  page  inédite  à  ajouter  aux  documens  publiés 
sur  Joubert.  Une*  honorable  famille,  chez  qui  sa  mémoire  est  à  juste 
titre  vénérée,  a  conquis  la  sympathie  de  tous  les  lettrés  par  le 
soin  pieux  qu'elle  a  mis  à  faire  connaître  non-seulement  ses  pen- 
sées et  sa  correspondance,  mais  sa  vie  modeste  et  sérieuse,  son 
intérieur  paisible,  ses  affections  à  la  fois  passionnées  et  austères. 
Si  M*"*  de  Beaumont  doit  beaucoup  à  Joubert,  il  lui  dut  beau- 
coup aussi,  et  cet  empire  qu'il  exerçait  sur  les  autres,  une  femme 
qu'un  souffle  pouvait  renverser,  un  être  tout  de  grâce,  de  faiblesse 
et  de  langueur,  l'exerça  à  son  tour  sur  le  penseur  ingénieux  et 
fortk 

Il  habitait  la  majeure  partie  de  l'année  à  YiUeneuve-sur-Yonne. 
Marié  depuis  quelques  mois  à  peine,  il  n'était  plus  un  jeune  homme. 
Les  quarante  ans  allaient  sonner.  La  rumeur  publique  lui  apporta 
le  récit  des  événemens  accomplis  au  château  de  Passy,  la  détresse 
et  l'abandon  dans  lesquels  se  trouvait  la  fille  du  comte  de  Mont- 
morin.  Joubert  fut  ému.  Il  alla  frapper  à  la  porte  de  l'humble  mai- 
son où  Pauline  s'était  réfugiée.  Cette  visite  marqua  dans  la  vie  de 
Joubert.  Il  fut  conquis  par  le  charme  pénétrant  et  maladif  de  la 
jeune  femme.  Il  lui  offrit  de  la  recevoir  à  Villeneuve;  ses  visites  se 
renouvelèrent,  même  dans  cet  hiver  de  179A,  presque  aussi  cruel 
que  celui  de  1709  ;  mais  l'air  qu'il  respirait,  près  de  cette  chau- 
mière couverte  de  neige,  lui  était  déjà  favorable,  et  son  cœur  hon- 
nête avait  presque  la  crainte  d' effaroucher  M""'  de  Beaumont  par  un 
trop  vif  empressement. 

Ce  qu'était  alors  Joubert,  son  état  moral,  c'est  à  lui-même  que 
nous  devons  le  demander.  Il  ne  s'est  pas  dérobé  aux  regards  de 
l'observateur.  Dans  son  ignorance  de  la  vie  réelle  et  dans  sa  pas- 
sion  pour  Tidéal,  il  n'avait  pas  changé  depuis  le  jour  où,  pour  la 
première  fois,  il  avait  quitté  ses  vieux  parens  pour  aller  à  Paris.  Sa 
mère  le  trouvait  si  grand  dans  ses  sentimens,  si  éloigné  des  routes 
ordinaires  de  la  fortune,  que  l'avenir  l'inquiétait.  Un  jour  qu'elle 
reprochait  à  son  fils  son  désintéressement  et  sa  générosité,  il  lui 


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V3f8  B£TCE  "ras  DEUX  M(M!fDEB. 

répondit  qu^i) ne  voulait  pas  que  Tâme  d'aucune  espèce  d'homme  eût 
de  la  supériorité' 8ur  la  sienne.  Cette  âme  ne  s'était  pas  abaissée  : 
4a  solitude,  la  réflexion,  l'étode,  l'avaient  encore  ennoblie.  Depuis 
la  révolution,  la  France  lui  paraissait  un  tourbillon  habité  par  un 
peuple  à  qui  la  tétetoumut.  Ce  qui  lui  semblait  faux  n'existait  pas 
'à  ses  yeux;  subtil  à  force  de  recherches,  chassant  aux  idées,  comme 
si  elles  étaient  des  papillons,  rêvant  la  perfection  comme  le  vulgaire 
fève  te  bonheur,  il  était  tourmenté,  quand  il  écrivait,  par  l'ambition 
de  mettre  tout  un  livre  dans  une  page,  toute  une  page  dans  une 
phrase,  et  une  phrase  dans  un  mot.  N'était-ce  pas  de  lui-même 
qu'il  disait  que,  pour  juger  de  pareils  esprits,  il  n'y  avait  pas  de 
mesure  usitée?  Aussi  vivraient-ils  ignorés  et  mourraient-rils  sans 
monument,  si  quelque  haute  amitié  ne  se  montrait  à  côté  d'eux, 
comme  un  ha82u:d  fortuné,  pour  leur  servir  de  stimulant  et  faciliter 
leur  éclosion. 

Fontanes  aurait  pu,  à  beaucoup  d'égards,  remplir  ce  r6Ie  :  Jou- 
bert  lui  était  profondément  attaché,  et  depuis  ces  années  heureuses 
où  les  cœurs  se  lient  le  mieux.  La  seule  entreprise  littéraire  à 
laquelle  il  ait  songé  pour  augmenter  ses  ressources,  une  revue 
anglo-française,  Joubert  lui  en  avait  confié  l'essai;  il  avait  fait 
mieux  ;  pour  lui  assurer  son  indépendance,  il  l'avait  marié  à  une 
-femme  de  son  choix.  Sans  doute  il  ne  taisait  pas  à  Fonianes  ses 
peines  secrètes,  ses  luttes  entre  un  corps  faible  et  une  âme  vigou- 
'reuse;  mais  cet  esprit  rare,  qu'il  comparait  à  une  noisette  des 
contes  de  fées  où  Ton  trouvait  des  diamans  lorsqu'on  en  brisait  l'en- 
veloppe, cet  esprit,  si  fin  qu'il  est  parfois  subtil,  restait  enfermé. 
Quelles  mains  délicates  l'entr'ouvriraient?  Dans  les  momens  d*inspi- 
Tation  et  de  ravissement  où  la  contemplation  parfois  le  plongeait, 
aux  heures  où  il  eût  voulu  que  ses  pensées  s'inscrivissent  toutes 
seules  sur  les  arbres  qu'il  rencontrait,  tant  il  avait  k  tête  gonflée 
et  tant  il  répugnait  à  écrire,  Fontanes  eût  ^é  le  critique  choisi; 
mais  le  désir  de  plaire,  la  confiance  absolue,  cet  encouragement 
dont  les  plus  sages  ont  besoin,  qui  les  donnera?  Et  cette  louange 
discrète,  quelles  lèvres  la  diront  sans  banalité,  comme  on  veut 
qu'elle  soit  dite? 

M"**  de  Beaumont  fut  tout  cela  pour  Joubert.  Elle  absente,  l'esprit 
de  son  ami  était  presque  absent.  Vainement  Fontanes  lui  recom- 
mandait d'écrire  chaque  soir  le  résultat  des  méditations  de  la  jour- 
née et  Rassurait  qu'à  la  fin  il  aurait  fait  un  beau  livre,  sans  aucune 
peine  ;  M°*  de  Beaumont  était  alors  au  Mont-d'Or  et  ne  pouvait 
que  rarement  lui  adresser  de  ses  nouvelles;  il  devenait  un  marbre  ; 
jusqu'à  ce  que,  Béatrix  étant  pour  toujours  partie,  il  en  arriva' à 
s'ennuyer  de  ce  qu'il  entendait,  de  ce  qu'il  disait,  indiiTérent  à  ce 


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■J.V-,V,U  «'  4WJ4-^ 


MADAME  DS  BfiAUMONT,  3l9, 

qu'il  voyait,  ne  compraïaût  plus  rien  ni  aux  livres,  ni  aux  homûies, 
nia  ses  propres  pensées,  et  si  peu  semblable  à  luirmôme  qu'il  écri- 
vaitf  à  M""®  de  Viatimille  :  «  Le  souvenir  de  moi  vaut  mieux,  que  ma 
présence,  et  je  n'ose  plus  me  montrer  à. ceux  dont  je  veux  être 
aioié  (1).  » 

Ce  n'étaient  heureusement  que  des  crises  intermittentes  ;  mais, 
pour  les  amener,  combien  devait  être  attrayante  cette  aristocratique 
jeune  femme,  et  pénétrant  son  souvenir  I 

II. 

En  décembre  1794,  malgré  un  rigoureux  hiver.  M"»'  de  Beauuioot 
se  décida  à  aller  revoir  ses  amis  qui  avaient  survécu  ;  son  cœur 
était  serré  de  quitter  le  pauvre  logis  de  Dominique  Paquereau  ;  elle 
était  effrayée  de  revoir  cette  ville  teinte  encore  du  sang  de  tout  ce 
qu'elle  avait  eu  de  plus  cher  au  monde.  Joubert,  avec  sa  bonté  pt  é- 
voyante,  l'avait  recommandée  à  l'un  de  ses  frères  qui  habitait  Paris, 
Elle  descendit  dans  un  modeste  hôtel  de  la  rue  Saint-Honoré.  Quelle 
impression  dut  lui  laisser  le  spectacle  des  lieux  où  tant  de  forfaits 
s'étaient  accomplis!  Quelle  transformation  rapide  comme  un  chan- 
gement à  vue  I 

Qui  ne  s'est  demandé  comment  purent  reprendre  le  train  ordi- 
naire de  la  vie  les  nobles  qui,  sans  émigrer,  avaient  échappé  aux 
horreurs  de  93  et  de  94?  C'était  pour  les  anciens  privilégiés  cotujne 
un  mauvais  songe.  Ils  se  frottaient  les  yeux.  Était-ce  possible?  Quoi  I 
en  aussi  peu  de  temps  toute  une  société  anéantie!   Les  quelques 
lettres  datées  de  cette  époque  et  conservées  en  province,  dans 
les  anciennes  familles  de  commerçans,  sont  instructives.  Seuls, 
ils  s'étaient  risqués,  dès  le  lendemain  de  thermidor,  à  reprendre 
leurs  affaires  avec  Paris  et  y  étaient  rentrés.  Les  rues  étaient  débup- 
tisées;  les  plus  brillaus  hôtels  étaient  devenus  des  restaurans  uu 
des  maisons  meublées;  dans  les  églises  mutilées,  le  bonnet  rouge 
planté  sur  une  pique  remplaçait  la  croix  ;  dans  les  vieux  quaniers; 
jadis  tout  noirs  de  couvens  et  d'abbayes,  les  cloîtres  étaient  éven- 
très,  les  chapelles  transformées  en  échoppes,  les  clôtures  des  jar- 
dins élréchées;  sur  les  murailles  ces  mots  inscrits:  Propriété 
nationale  à  vendre!  A  tous  les  étalages,  chez  les  brocanteurs,  des 
dépouilles  à  acheter,  ornemens  d'autel,  statues,  reliquaires,  tableaux, 
vieux  livres;  les  cafés  et  les  cabarets  multipliés;  seule  la  place  de 
la  Révolution  était  silencieuse,  vide  et  nue.  On  n'y  passait  pas. 
Quelle  modification  plus  complète  encore  dans  le  costume  et  dans 

(i)  Correspondance  de  Jonbert. 


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820  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  mœurs  I  A  cette  allure  nerveuse,  à  ce  langage,  hardi  et  cru,  on 
ne  pouvait  se  méprendre,  pas  plus  qu'aux  meurtrissures  de  la  façade 
des  Tuileries  et  aux  inscriptions  gravées  par  le  10  août.  Quand  Cha- 
teaubriand même,  cinq  ans  après,  entra  à  pied  dans  Paris,  il  lui 
sembla  qu'il  descendait  aux  enfers,  tant  l'émotion  était  encore  poi- 
gnante! 

M'°*  de  Beaumont  ne  séjourna  pas  plus  de  six  semaines  au  i^ilieu 
de  ces  ruines.  L'hôtel  Montmorin  avait  été  pillé.  II  ne  restait 
debout  dans  le  jardin  qu'un  cyprès  planté  par  elle  à  quatorze  ans. 
Elle  se  plaisait,  plus  tard,  au  cours  de  ses  infinies  tendresses  pour 
René,  à  le  lui  montrer  en  se  promenant  vers  les  Invalides.  C'est 
à  ce  cyprès,  dont  il  connaissait  seul  l'origine  et  l'histoire,  qu'à  son 
premier  retour  de  Rome,  prêt  à  repartir  pour  le  Valais,  il  alla  faire 
ses  adieux. 

La  joie  de  M""®  de  Beaumont,  dans  ce  court  séjour  à  Paris  fut  de 
retrouver  Fr.  de  Pange  et  M"*®  de  Sérilly.  A  peine  sa  cousine  avait- 
elle  recouvré  sa  liberté  qu'elle  était  citée  comme  témoin  dans  le  pro- 
cès intenté  par  la  conscience  publique  révoltée  à  Fouquier-Tinville. 
Depuis  que  le  club  des  Jacobins  avait  été  fermé,  les  imaginations 
peu  à  peu  se  rassuraient.  La  bourgeoisie,  exaspérée  contre  la  terreur, 
était  d'autant  plus  lasse  de  la  rude  domination  des  conventionnels 
qu'elle  avait  acclamé  la  révolution.  La  majorité  de  l'assemblée  eût 
voulu  punir  les  députés  les  plus  féroces  qui  l'avaient  opprimée  ;  mais, 
suivant  le  mot  de  M'"*'  de  Staêl,  elle  traçait  la  liste  des  coupables 
d'une  mwn  tremblante,  craignant  toujours  qu'on  pût  l'accuser  elle- 
même  des  lois  qui  avaient  servi  de  justification  ou  de  prétexte  à 
tous  les  crimes.  Les  sympathies  qui  accueillirent  M""^  de  Sérilly  lui 
permirent  de  rentrer  immédiatement  dans  ses  biens.  Elle  reprit  pos- 
session du  château  de  Passy  et  vint  l'habiter  avec  François  de  Pange. 
lisse  marièrent  et  prirent  avec  eux  M"**  de  Beaumont,  en  atten- 
dant qu'elle  obtînt  la  mainlevée  du  séquestre  de  Theil.  Elle  lia  les 
hôtes  de  Passy  avec  Joubert.  L'esprit  austère  de  Fr.  de  Pange  ne 
lui  eût  pas  été  sans  utilité.  Son  imagination  se  trouvait  contrainte 
dans  son  commerce  et  n'osait  pas  se  livrer  à  tous  ses  caprices. 
«  M.  de  Pange  veut  qu'on  marche,  et  j'aime  à  voler  ou  du  moins  à 
voleter  (1).  » 

Sa  lettre  du  26  avril  1795  allait  trouver  M*"®  de  Beaumont  à  Paris. 
Elle  était  tout  entière  au  passé  sanglant,  recueillant  des  informa- 
tions, écoutant  les  récits  d'anciens  serviteurs.  Riouffe,  l'ami  des  giron- 
dins ,  venait  de  publier  ses  Mémoires  d'un  détenu^  ils  avaient  pro- 
duit dans  le  public  une  vive  sensation.  Aucun  ouvrage  de  ce  genre 
n'avait  été  écrit  avec  le  même  talent.  Le  succès  des  Prisons^  de  Sil- 

(1}Lettreda2eaTrU1795. 


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MADAME  DE  BEAUMONT,  321 

yio  Pellico,  il  y  a  quarante  ans,  pourrait  seul  rappeler  la  vogue  de 
l'ouvrage  de  Riouffe.  L'intérêt  que  Joubert  et  M"*®  de  Beaumont  pri- 
rent à  cette  lecture  est  un  signe  des  temps.  La  lettre  à  Joseph 
Souque,  objet  de  l'engouement  de  ces  deux  nobles  esprits,  nous  en 
paraîtrait  peu  digne,  si  nous  ne  nous  placions  pas  au  lendemain  des 
scènes  d'attendrissement  produites  par  le  procès  des  noyades  de 
Nantes  et  par  les  dépositions  des  victimes  échappées  au  tribunal 
révolutionnaire.  Un  bénédictin,  un  peu  illuminé,  s'était  trouvé  dans 
la  cellule  où  était  enfermé  RiouiTe.  Pour  se  débarrasser  de  ses 
sermons,  il  avait  imaginé,  en  fils  du  xnu«  siècle,  de  créer  un  culte 
nouveau  sous  le  nom  d'Ibrascha,  et  d'en  publier  les  rites  et  les 
maximes.  Joubert  et  M"»*  de  Beaumont  avaient  de  l'aversion  pour 
cet  Ibrascha  ;  ils  ont  soin  dans  leur  correspondance  de  le  déclarer, 
tant  ils  avaient  pris  au  sérieux  l'auteur,  et  tant  ils  avaient  été 
remués  par  les  tableaux  de  l'intérieur  des  cachots  avant  le  9  ther- 
midor. 

Dans  la  stérilité  littéraire  de  ces  années  terribles,  un  mot,  une 
phrase,  suffisaient  pour  attirer  les  esprits  éclairés.  La  société  ne 
s'était  pas  encore  assise.  Lire  était  donc  la  plus  grande  occupation 
de  M"®  de  Beaumont.  Les  échanges  de  livres  étaient  continus  entre 
Villeneuve-sur-Yonne  et  Passy.  Les  plus  graves  étaient  dévorés. 
Comme  cette  jeune  comtesse  de  Béthisy  dont  parle  Rivarol,  M""*  de 
Beaumont  aimait  beaucoup  les  sujets  de  métaphysique  ;  ses  ques- 
tions abrégeaient  les  difficultés  ;  ses  réponses  redressaient  souvent 
l'explication.  S'il  est  vrai  que,  selon  l'âge,  selon  l'année,  selon  la 
saison  et  quelquefois  dans  le  même  jour,  selon  les  heures,  nous  pré- 
férons un  livre  à  un  autre,  un  style  à  un  autre  style,  il  est  encore 
plus  vrai  qu'il  y  a  dans  chaque  siècle  une  sorte  de  goût  général  qui 
s'impose  ;  il  donne  à  certains  auteurs  une  réputation  de  mode  et 
finit  par  imprimer  un  caractère  uniforme  aux  intelligences  contem- 
poraines. Pauline  de  Beaumont  était  trop  de  son  temps  pour  ne  pas 
être  quelque  peu  philosophe  ;  elle  appelait  Condillac  son  cher  abbé, 
et  il  exerçait  sur  elle  toutes  les  séductions  de  sa  méthode  et  de  sa 
lucidité;  elle  essayait  de  goûter  Malebranche;  elle  admirait  le  Phé- 
don  et  le  mettait  au-dessus  de  tout,  l! Apologie  de  Socrate  lui  avait 
produit  moins  d'effet.  «  Je  crois,  disait-elle,  que  cela  tient  aux  cir- 
constances ;  nous  avons  vu  tant  de  procès  aussi  injustes  et  tant  de 
magnanimité  parmi  des  victimes  qui  nous  intéressaient  plus  vive- 
ment I  »  Elle  prenait  même  connaissance  des  articles  de  Fontanes 
sur  Kant.  Enfin  pour  achever  de  comprendre  cette  cervelle  curieuse 
à  l'excès,  et  qu'aucun  effort,  aucune  forte  attention  ne  rebutaient, 
nous  ne  pouvons  oublier  qu'il  y  avait  en  M'"^  de  Beaumont  du  sang 
Tou  ux.  —  1883.  %i 


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322  RETOE  DES  DECX  MONDES. 

de  la  vieille  Auvergne.  Aussi  X Histoire  de Port-RoyalYocjcxiçhrX'^e 
plusieurs  mois.  Il  lui  semblait  que,  dans  un  chrétientresprit  devait 
être  jauséijiste  et  le  cœur  un  peu  moliniste.  Elle  attribuait  toute- 
fois cette  dernière  partie  de  ses  souhaits  à  ce  qu'elle  appelait  les 
préjugés  de  sa  jeunesse.  Une  de  ses  tantes,  Tabbesse  de  Montmorin, 
était  un  peu  l'amie  des  jésuites.  Toujours  est-il  que,  dans  les  pre- 
mières ardeurs  de  son  zèle  janséniste,  elle  écrivait  à  Joubert  :  «  Si 
Port-Royal  eût  encore  existé,  j'étais  en  danger  d'y  courir  (1),  »  Elle 
se  contenta  de  relire  les  Provinciales. 

Gardons-nous  de  croire  à  travers  ces  sérieuses  lectures  que  nous 
ayons  en  face  de  nous  une  pédante.  Elle  avait  eu  grand'peur  de  le 
devenir.  Ses  ouvrages  favoris  l'eussent  guérie.  C'était  d'abord  La 
Bruyère  qui  lui  avait  appris  à  rire  avant  que  d'être  heureuse,  sous 
peine  de  mourir  avant  d'avoir  ri;  Le  Tasse,  une  passion  qu'elle 
devait  partager  avec  Chateaubriand;  TrisLram  Shandy,  qui  l'amu- 
sait singulièrement  et  qui  plaisait  aussi  à  Joubert,  de  telle  sorte 
qu'elle  s'imaginait  quelquefois  qu'il  lisait  Sterne  par-dessujs  son 
épaule.  Mais  sa  lecture  préférée  était  la  Correspondance  de  Vol- 
taire. Elle  lui  tenait  lieu  de  société  et  de  la  société  la  plus  spiri- 
tuelle. C'était  Joubert  qui  lui  avait  conseillé  de  lire  ces  lettres;  il  se 
piquait  d'avoir  le  mérite  de  deviner  le  goût  de  son  amie,  et  l'un  de 
ses  tourmens  était  la  conviction  que  l'esprit  de  Pauline  ne  s'était 
pas  encore  occupé  des  objets  les  plus  propres  à  lui  donner  des  ravis- 
semens.  Il  était  impatient  de  voir  en  sa  possession  les  ouvrages  les 
plus  capables  de  la  charmer.  Cela  le  rendait  fort  affairé  :  a  Si  Dieu  me 
prêtait  vie,  lui  écrivait-il,  et  mettait  devant  mes  yeux  les  hasards 
que  je  lui  demande,  il  ne  me  faudrait  cependant  que  trois  semaines 
pour  amasser  tous  les  livres  que  je  crois  dignes  d'être  placés,  non 
pas  dans  votre  bibliothèque,  mais  dans  votre  alcôve,  et  si  je  par- 
viens à  me  les  procurer,  il  me  semblera  que  je  n'ai  plus  rien  à  faire 
au  monde  (2).  » 

Joubert,  en  effet,  n'aimait  que  les  petits  livres,  ceux  qui  n'occu- 
pent que  peu  de  place  et  font  les  délices  des  déUcats.  Les  très  bons 
écrivains  avaient  peu  produit,  parce  qu'il  leur  avait  fallu  beaucoup 
de  temps  pour  réduire  en  beauté  leur  abondance  ou  leur,  richesse. 
Ainsi  peusait  Joubert,  et  il  citait  le  mot  de  saint  François  de  Sales  : 
<  J'ai  cherché  le  repos  partout  et  je  ne  le  trouve  que  dans  un  petit 
coin  et  avec  un  petit  livre  (3).  » 

Ces  premières  années  de  tendxe  et  expansive  amitié,  de  couver* 

(1)  Lettre  de  mai  1797. 

(2)  Leure  du  15  mai  1797. 

(3)  Lettre  du  30  miurs  1804. 


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JCAIXAME  DE  SEADMOITT.  ^2^ 

rflatioBS  intimes,  entrecoupées  de  quelques  voyages  à  Paris,  néces- 
^tés  par  les  embarras  de  fortuaiede  M"^"^  de  Beaurnoot,  furent  «ans 
.nuages.  En  les  rappelant  au  comte  M(^,  Joubert  en  parlait  comme 
d'une  sorte  de  paradis  perdu,  tant  les  deux  âmes  étaient  près  d'être 
parfaites.  II  se  mêlait  à  leur  affection  quelque  chose  de  ce  qoii  rend 
si  délicieux  tmii  ce  qui  rappelle  l'enfance,  c'est-à-dtre  le  souvenir  de 
rioDOcence*  Ce  n'étaient  que  visites,  échanges  de  livres,  daios  ce 
calme  et  doux  pays  de  Bourgogne,- entre  Villeneuve,  Passy  et  Theil, 
quand  M"*®  de  Beaumont  put  y  rentrer.  Il  ne  lui  manquait  que  le 
courage  d'être  heureuse;  mais,  pour  y  atteindre,  il  aurait  fallu 
d'abord  avoir  le  courage  de  se  soigner  et  k  volonté  de  guérir. 

(c  Je  suis  payé  pour  vous  désirer  de  la  sanlé,  puisque  je  vous 
ai  vue,  lui  disait  Joubert;  j'en  connais  l'importoace  puisque  je  n'en 
ai  pas. 
'  u  —  Cela  serait  pUis  tôt  fait,  répondait  M°^*  de  Beaumont. 

a  —  Plus  tôtr  oui,  mus  non  pas  bientôt,  reprenait  son  ami.  Enfin 
il  faut  aimer  la  vie  quand  on  l'a  ;  c'est  un  devoir.  Les  pourquoi 
seraient  infinis,  je  m'en  tiens  à  l'assertion.  » 

L'tannée  1 795  s'était  écoulée  dans  une  quiétude  relative  :  à  l'ex- 
térieur, la  paix  de  Ëàle  venait  d'accomplir  la  pensée  du  cardinal  de 
Aichelieu  :  la  France  réunissait  oe  qui  est  compris  entre  le  Rhin^ 
les  Âlpes  et  les  Pyrénées;  à  Timérieur,  la  constitution  de  l'an  m 
attestait  les  changemens  raisonnables  qui  s'opéraient  dans  les  idées 
et  les  théories;  mais  elle  ne  guérissait  pas  les  plaies  de  l'anarchie  et 
le  malaise,  qui  était  partout.  François  de  Pange  était  pressé  par 
M*^  de  Beaumont  de  donner  son  opinion  sur  île  gouvernement.  Il 
jouissait  enfin  .du  repos  à  Passy,  replié  sur  lui-même,  sans  se  dis- 
siper ni  se.  répandre  ;  il  écrivit  à  sa  cousine  cette  lettre  admirable, 
comme  un  testament  politique.  Elle  fut  insérée  dans  le  Journal  de 
Peltier  (1). 

«  Je  ne  puis  me  résoudre  à  pubMer  même  une  brochure.  J'ai 
cru  longtemps  à  cet  empire  despoticpie  de  la  raison ,  dont  parle 
Montesquieu;  mais  chaque  jour  j'y  crois  moins,  chaque  jour  mon 
découragement  augmente.  Pour  qui  écrirais-je?  Pour  quelques 
hommes  raisonnables  et  éclairés  dont  j'^aimerais  le  suffrage?  JÛais 
ce  que  je  dirais  de  vrai,  ils  le  savent,  et  ce  qu'ils  savent  ne.  sert 
qu'à  eux.  Ce  n'est  pas  la  peine  d'écrire  pour  une  stérile  approbation 
et  le  faible  honneur  d'avoir  raison. 

tt  C'est  la  masse  du  peuple  qu'il  faudrait  éclairer;  mais  cette 
masse  s'agite  et  ne  lit  pas.  Il  faut  la  calmer  avant  de  l'éclairer. 
C'est  l'ouvrage  du^ temps,  et  cet  ouïvrage  Sr'avance.  Ce  qu'on  appelle 

.  {i}.iiuri$\pet^ëami  i'ûnnéê  1796,  U4z. 


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32&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  peuple  est  rassasié  de  ces  grands  mouyemens ,  de  ces  grands 
spectacles  qui  ont  produit  de  grands  malheurs  autour  de  lui»  sans 
de  grands  avantages  pour  lui.  11  sent  enfin  le  besoin  de  repos  et 
celui  de  Tordre. 

a  Vous  voulez  qu'on  éclaire,  qu'on  dirige  l'o'pinion  ;  mais  avant  de 
la  diriger,  il  faut  la  redresser.  Ne  voyez-vous  pas  que,  semblable 
à  l'aiguille  de  la  boussole  dans  la  tempête,  elle  est  devenue  folle, 
qu'elle  est  pervertie  ou  égarée  sur  les  premières  notions  de  la  mo- 
rale ou  de  la  politique?  Qu'attendez-vous  de  l'opinion  dans  ce  temps 
de  délire,  où  l'esprit  de  faction  a  ôté  le  ridicule  à  l'absurde,  l'hor- 
reur au  meurtre,  l'estime  à  la  vertu? 

a  Sera-ce  pour  les  hommes  de  parti  que  j'écrirais?  La  raison  et 
l'esprit  de  parti  sont  des  ennemis  qu'aucun  traité  ne  peut  rappro- 
cher, et  l'esprit  de  parti  parmi  nous  a  pris  un  caractère  qui  le  rend 
plus  intraitable  encore.  Ce  n'est  pas  seulement  l'intolérance  d'opi- 
nion et  la  jalousie  du  pouvoir  qui  le  constituent  comme  partout;  il 
se  joint  à  ces  sentimens  un  intérêt  personnel  qui  en  irrite  la  vio- 
lence. 

«  Des  hommes  que  des  passions  féroces,  ou  un  fanatisme  insensé, 
ou  simplement  une  coupable  faiblesse  ;  ont  rendus  complices  des 
crimes  qui  ont  désolé  et  déshonoré  la  France,  repousseront  toujours 
de  toutes  leurs  forces  et  la  raison  qui  les  condanme  et  l'humanité 
qui  les  accuse. 

«  Ceux  qui  n'ont  rien  respecté  voudraient  qu'on  respectât  leurs 
écarts,  leur  ignorance,  leurs  crimes  mêmes  ;  voilà  d'où  vient  l'em- 
barras de  cette  faction,  la  versatilité  de  ses  plans,  l'inquiétude  de 
ses  mouvemens.  Mais  c'est  le  danger  où  elle  se  trouve  qui  la  rend 
plus  dangereuse.  Quel  rôle  voulez-vous  que  la  raison  joue  au  milieu 
de  ce  chaos? 

tt  II  n'y  a  de  conduite  utile  en  ce  moment  que  celle  qui  saura 
opposer  les  intérêts  aux  intérêts,  la  fmesse  à  la  ruse,  la  prudence 
à  l'intrigue ,  des  demi- vérités  aux  erreurs  ;  mais  cette  conduite 
ne  peut  convenir  qu'à  l'homme  public  qui,  placé  au  milieu  des 
affaires,  doit  tendre  à  son  but  par  les  voies  les  plus  sûres.  Elle  ne 
convient  pas  au  philosophe,  qui,  en  traitant  des  principes  éternels 
de  la  morale  et  de  la  raison  humaine,  ne  doit  aucun  ménagement 
aux  passions,  aux  préjugés,  à  Terreur. 

«  Aussi  la  philosophie ,  qai  n'a  pas  conduit  cette  révolution, 
qu'elle  avait  préparée ,  ne  la  terminera  pas  non  plus ,  mais  elle 
apprendra  peut-être  à  en  profiter.  » 

Les  jacobins,  que  François  de  Pange  continuait  à  attaquer  avec 
énergie,  et  qu'il  jugeait  avec  cette  fermeté  de  vues,  tenaient  encore 
entre  leurs  mains  une  autorité  compromise  et  défaillante.  Ils  avaient 


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MADAME   D£  BEADMONT.  326 

fait  contracter  à  la  nation  des  habitudes  serviles  et  tyranniques  à  la 
fois,  et  préparaient  pour  Bonaparte  les  hommes  qui  ont  fondé  sa 
puissance.  L'esprit  public  était  tellement  impatient  de  les  écarter 
des  affaires  qu'il  allait  déjà  de  ses  vœux  au-devant  de  l'illégalité. 

Cette  lettre  vigoureuse  de  François  de  Pange  avait  eu  l'approba- 
tion enthousiaste  de  W^^  de  Beaumont;  Joubert  aussi  n'avait  pas 
ménagé  les  éloges;  il  l'avait  signalée  à  Fontanes»  et  il  relevait  par- 
ticulièrement les  dernières  lignes  renfermant  un  aperçu  nouveau  et 
tout  un  jugement  sur  la  révolution  française. 

La  frêle  santé  de  Fr.  de  Pange  n'allait  pas  lui  permettre  d'édifier 
l'œuvre  de  philosophie  sociale  que  ses  amis  attendaient  de  lui.  Il 
voulait  prendre  pour  épigraphe  ce  mot  sévère,  qu'il  répétait  à  Jou- 
bert, un  peu  optimiste  :  Triste  comme  la  vérité.  Après  quelques 
mois  d'uQ  bonheur  longtemps  attendu,  mais  du  moins  réalisé,  le 
souille  lui  échappait.  Il  mourait  en  septembre  1796.  Nous  devons  à 
W^^  de  Beaumont  de  connaître  les  derniers  traits  de  sa  vie  et  de 
pouvoir  apprécier  l'étendue  de  cet  esprit  éminent.  Il  s'appliquait 
atout;  il  réunissait  le  goût  de  tous  les  arts  à  celui  de  toutes  les 
sciences.  Il  était  astronome  et  musicien,  géomètre  et  homme  poli- 
tique; mais  ce  qui  l'avait  surtout  rendu  digne  de  respect,  c'était 
son  caractère.  Il  faut  laisser  à  la  personne  qui  l'a  le  mieux  connu 
le  soin  d'achever  ce  portrait.  Si  nous  réunissions  en  un  volume  les 
quelques  écrits  et  les  lettres  de  la  femme  ardente  et  triste,  passion- 
née et  grave  que  nous  essayons  de  faire  revivre,  les  deux  pages 
consacrées  par  elle  au  compagnon  de  sa  jeunesse,  au  premier  édu- 
cateur de  son  jugement  et  de  son  intelligence»  seraient  en  tête  du 
recueil.  Les  voici  : 

tt  Vous  me  demandez  quelques  traits  qui  puissent  donner  une 
idée  du  caractère  de  celui  que  nous  pleurons  ;  mais  la  beauté  môme 
de  ce  caractère  rend  votre  demande  presque  impossible  à  satisfaire. 
Sa  vie  entière  est  le  seul  trait  qui  puisse  le  caractériser.  Dn  honuue 
dont  une  qualité  surpasse  éminemment  toutes  les  autres,  qui,  par 
exemple,  est  plus  courageux,  que  ne  l'est  le  commun  des  hommes, 
ou  plus  généreux,  ou  plus  humain,  mais  qui  d'ailleurs  n'a  rien 
d'extraordinaire,  cet  homme  brille  par  sa  qualité  dominante  que  le 
reste  de  son  caractère  ne  donnait  pas  le  droit  d'attendre;  mais 
lorsque  tout  est  à  l'unisson,  quand  les  qualités  du  cœur  et  celles 
de  l'esprit  sont  nettement  ordonnées,  que  leur  accord  règle  tous  les 
mouvemens  de  l'âme  et  de  la  pensée,  on  n'est  plus  frappé  que  de 
cet  accord  parce  qu'il  est  rare  ;  mais  ses  effets  n'étonnent  pas,  parce 
qu'ils  sont  prévus. 

0  Quel  homme,  je  ne  dirai  pas  de  ses  amis,  mais  de  sa  con- 
naissance, a  été  surpris  de  son  désintéressement  lorsqu'il  perdit 


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ri36  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

UBesommd  considérable,  la  portion  la  pins  solide  de  sa  fortune/'et 
/sur  laqudleil  avait  dû  compter  si  sûrement?  A  peine  en  parla  t-til 
et  personne  ne  «'en  étonna.  De  sa  part,  le  contraire  aurait  étonné. 
On  en  peut  dire  autant  de  ce  qui  lui  arriva  le  15  vendémiaire 
dernier.  Vous  avez  su  qu'il  courut  alors  de  grands  dangers  ^n  pre- 
nant la  défense  d'un  homme  qu'il  ne  connaissait  pas,  mais  qull 
voyait  maltraité.  11  fut  menacé,  frappé  et  tràtné  en  prison;  sans 
doute  il  devait  être  un  peu  ému  :  à  peine  sorti  de  prison,  il  m'écri- 
vit et  la  première  moitié  de  sa  lettre  contenait  des  réponses  à  des 
commissions  que  je  lui  avads  données.  Ce  ne  fut  qu'à  la  fin  qu'il  me 
raconta  son  aventure,  avec  une  simplicité  surprenante  dans  tout 
autre,  mais  que  j*étais  sûre  de  trouver  en  lui.  Ge  n'était  pas  la  pre- 
mière fois  qu'il  s'exposait  ainsi  ;  il  aurait  couru  les  mêmes  dangers 
le  lendemain.  Son  cœur  le  plaçait  toujours  dans  le  parti  de  Topprimé, 
qoel  qu'il  fût,  et  le  péril  était  un  aiguillon  de  plus. 

a  Cependant,  malgré  ce  besoin  de  secourir  et  cette  vive  sensibi- 
lité, personne  mieux  que  lui  n'a  su  employer  chacune  de  ses  facul- 
tés morales  à  son  véritable  usage.  Né  avec  une  âme  brûlante,  il 
éprouvait  très  vivement  ces  sensations  de  plaisir  ou  de  peine  qui 
|Kirtent  presque  toujours  de  la  partialité  dans  les  jugemens.  Son 
extrême  aaaour  pour  la  justice  le  préservait  de  cette  faiblesse,  si 
ordinaire  qu'on  pourrait  la  croire  inséparable  de  l'humanité. 

«  Mais  si  la  justice  avait  sur  lui  cet  empfa*e,  elle  n'empêchait  pas 
l'action  de  toutes  les  émotions  fortes  et  précipitées  que  produit 
«ne  révolution  sur  des  organes  faibles.  Obligé  de  se  cacher  pendant 
le  règne  de  la  terreur,  il  apprit  successivement  dans  sa  retraite, 
souvent  sans  préparation,  la  mort  de  ses  plus  intimes  amis.  Les 
regrets  qu'il  leur  donnait,  l'indignation  que  lui  inspirait  l'injustice, 
ses  craintes  continuelles  sur  le  sort  de  ceux  qui  lui  restaient,  déchi- 
raient un  cœur  qui*  ne  pouvait  sentir  médiocrement. 

«  Sa  santé  s' altéra. 'Le  9  thermidor,  en  lui  rendant  l'espérance  de 
jours  plus  calmes,  parut  lui  rendre  aussi  les  moyens  d'en  jouir. 
Une  émotion  de  bonheur  arrêta  pour  quelques  instans  l'effet  de 
tant  d'émotions  douloureuses.  Mais  cet  effet  avait  été  trop  violent  : 
sa  perte  devait  être  ajoutée  à  tant  de  pertes,  les  combler  toutes,  et 
ne  laisser  à  ses  amis,  c'est-à-dire  à  tous  ceux  qui  l'ont  connu,  que 
le  regret  d'avoir  vu  disparaître  si  promptement  un  homme  fait 
pour  éclairer,  pour  servir  et  honorer  son  pays  par  ses  vertus  et  ses 
tàlens,  et  à  qui  le  temps  seul  a  manqué  pour  réaliser  ces  grandes 
espérances. 

«  Quand  le  dépérissement  de  ses  forces  le  contraignit  de  s'occu- 
per de  sa  santé,  il  disait  :  «  11  ne  faut  pas  mourir  ;  je  sens  que  je  ne 
suis  pas  né  pour  ne  rien  laisser  après  moi.  »  Il  avait  parfaitement 


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MADAME  D£  B£AUMONX..  327 

la  .conscience  de  ses  facultés  intellectuelles  et  pas  da  tout  celle  des 
facultés  de  son  cœur;  il  savait  bien  qu'il  avait  plus  d'esprit,  une 
tête  plus  fortement  organisée  que  le  commun  des  hommes;  mais  il 
ne  savait  pas,  ou  du  moins,  il  ne  s'était  janmis  dit  qu'il  fût  meilleur, 
plus  généreux^  qu'il  jsût  mieux  aimer  qu'un  autre.  » 

Ces  lignes,  qui  portent  la  marque  du  xviu®  siècle,  par  la  science  de 
l'observation  morale,  sont  bien  aussi  l'œuvre  d'une  âme  grande  et 
digne  de  sentir  tout  le  bonheur  de  M""®  de  Sérilly.  Nous  sera-t-il 
permis  de  croire  que  Pauline  ne  se  fût  pas  remariée,  comme  sa  cou- 
sine, dix  mois  après  son  deuil,  qu'elle  n'eût  pas  épousé  le  marqiais 
de  Montesquiou-Fezensac,  pour  redevenir  une  troisième  fois  veuve 
en  1708  ? 

W^^  de  Beaumontavait  adressé  à  M"*^  de  Staël  cette  oraison  funèbre 
d'un  dç  ces  jeunes  hommes  qui  se  sentaieat  tous  quelque  chose  làl, 
C'est  que  M"*®  de  Staël  considérait  Fr.  de  Pange  comme  le  plus  éoer^ 
giquement,  le  plus  spirituellement  honnête  de  cette  élite  qui 
avait  appelé  la  constiiuante  ;  et  elle  se  plaigaait  à  Rœderer  qu'il 
n'eût  pas  dans  son  journal  honoré  cette  noble  mémoire  ;  aussi  dès, 
qu'elle  eut  reçu  la  notice  deM""^  de  Beaumont,  s'empressart*elledela 
faire  insérer  dans  le  Journal  de  Peltier  sous  ce  titre  :  François  de 
Pangey  par  une  femme  de  ses  amies  (1). 


III. 


La  Suède  ayant  reconnu  la  république,  l'ambassadeur  était  reor 
tré  à  Paris  et  avait  rouvert  sa  maison.  C'était  uu  spectacle  étounant 
que  celui  de  la  société  bigarrée  de  1795;  M^^^de  Staël  l'a  très  exac^ 
tement  décrite  dans  .ses  Considérations.  Comme  la  vie,  à  ses  yeux, 
consistait  à  causer,  elle  trouvait  moyen,  à  défaut  d'autres  audi- 
teurs, de  déployer  les  richesses  de  son  imagination,  môme  devant 
les  conveotionnels ,  de  qui  son  cœur  sollicitait  sans  relâche  le 
retour  de  quelques  émigrés. 

M'"*  de  Beaumont  fut  heureuse  de  la  retrouver  :  «  J'ai  été  bien 
touchée  de  la  revoir  après  deux  années  d'absence  et  des  siècles  de 
malheur.  Quand  elle  ne  serait  pas  aussi  remarquable  qu'elle  l'est 
par  son  esprit,  il  faudrait  encore  l'adorer  pour  sa  bonté,  pour  son 
âme  si  élevée,  si  noble,  si  capable  de  tout  ce  qui  est  graud  et  géné- 
reux (2).  »  Telles  sont  les  premières  impressions  qu'elle  coiàfie  à 
Joubert,  et,  comme  le  nom  de  M"*  Roland  était  alors  dan&  toutes 

(i)  OEuarn  d§  £ÙBderm-yU  iv<et  v,  el  Paris  e»  479$i 
(â>.  Lettre  à  Joobm. 


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328  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

les  bouches,  M°**  de  Beaumont,  quoique  bien  meurtrie,  rapproche 
dans  un  parallèle  M°**  de  Staël  de  celle  qu'elle  appelle  la  Provi- 
dence du  10  août  :  a  Elle  est  ce  que  M""®  Roland  se  croit,  mais  elle 
ne  songe  point  à  en  tirer  vanité;  elle  croit  tout  le  monde  aussi  bon 
et  aussi  généreux  qu'elle.  Combien  cette  simplicité  est  aimable  et 
ajoute  encore  à  son  mérite  I  Tandis  que  l'orgueil  de  M"""  Roland 
m'a  presque  rendue  injuste,  j'ai  besoin  de  me  rappeler  sans  cesse 
qu'elle  est  tombée  sous  le  glaive  pour  lui  pardonner.  Elle  m'a  rap- 
pelé des  intrigues  qui  ont  réveillé  en  moi  bien  des  ressentimens. 
J'espère  cependant  que  je  rends  justice  à  son  caractère,  et  je  suis 
sûre  de  sentir  toute  la  beauté  de  sa  mort.  » 

Pendant  ces  années  du  directoire,  où  la  sensibilité  ardente  de 
M"*'  de  Staël  se  donna  carrière,  où  elle  vécut  vraiment  son  roman 
de  Delphine  avant  de  l'écrire,  nulle  femme  ne  l'admira  autant  que 
M*"®  de  Beaumont.  Ce  salon,  où  se  heurtait  le  monde  le  plus  dis- 
parate, membres  du  gouvernement,  nobles  rentrés,  journalistes 
essayant  de  reprendre  la  plume,  diplomates  en  quête  de  renseîgne- 
mens,  ne  pouvait  longtemps  plaire  à  Pauline.  Elle  préférait  voir 
dans  l'intimité  celle  qui  était  d'abord  à  ses  yeux  la  fille  de  Necker» 
du  collègue  de  M.  de  Montmorin;  elle  l'écoutait  mieux,  lui  trou- 
vait infiniment  plus  d'esprit  dans  les  causeries  à  deux  que  dans  le 
monde;  elle  recevait  la  communication  de  ses  écrits.  Lorsque  fut 
décrétée  la  constitution  de  l'an  m,  dans  sa  brochure  intitulée 
Réflexions  sur  la  paix  intérieure^  M"'  de  Staël  avait  commencé  à 
aborder  son  noble  rôle  de  modérateur,  de  défenseur  des  idées  libé- 
rales, s'efforçant  de  ne  pas  les  rendre  solidaires  des  crimes  commis 
en  leur  nom.  Necker  était  soupçonné  d'avoir  inspiré  sa  fille.  «  Son 
père,  répondait  M™®  de  Beaumont  à  Joubert,  est  trop  fâché  qu'elle 
se  fasse  imprimer  pour  l'aider;  l'ouvrage  est  bien  entièrement 
d'elle;  sa  beauté  et  ses  défauts  lui  appartiennent.  » 

M"*®  Necker  d'ailleurs  venait  de  mourir,  et  M™**  de  Staël  avait 
communiqué  à  son  amie  une  lettre  de  Goppet  d'une  sensibilité  pro- 
fonde, où  la  douleur  inguérissable  absorbait  tout  l'homme.  Ce  regret 
qu'avait  son  père  de  la  voir  entrer  dans  la  carrière  des  lettres,  elle 
le  partagea  un  instant.  Après  les  premiers  pas  qu'elle  fit  dans  l'es- 
poir d'atteindre  à  la  réputation,  premiers  pas  habituellement  pleins 
de  charmes,  elle  eut  ce  sentiment  de  la  solitude  dans  laquelle  une 
femme  est  placée  par  la  renommée.  On  veut  rentrer  ensuite  dans 
l'association  commune.  Il  n'est  plus  temps  ;  il  n'est  plus  possible  de 
retrouver  l'accueil  bienveillant  qu'obtiendrait  l'être  ignoré.  C'était 
cet  effroi  qu'à  ses  débuts  dans  la  publicité  elle  confiait  à  M"*'  de 
Beaumont  la  dissuadant  d'écrire;  mais  bientôt  le  souffle  de  la  gloire 
poussait  M"^  de  Staël,  et  l'enivrement  du  succès  faisait  taire  les  pre- 


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MADAME  DE  BEAUMONT.  329 

miers  scrupules.  Jusqu'en  1798,  Joubert  put  craindre  que  son 
influence  personnelle  fût  contre-balancée.  Il  était  alors  admirateui 
sans  restriction  du  génie  de  it"^  de  Staël.  De  toutes  les  femmes  qui 
avaient  imprimé,  il  n'aimait  qu'elle  et  M"**  de  Sévigné.  Il  avait  tou- 
tefois contre  elle  quelque  méfiance.  Il  lui  savait  mauvais  gré  de 
dégoûter  M*"^  de  Beaumont  de  la  campagne.  Il  n'eût  pas  voulu 
qu'elle  fréquentât  ces  esprits  remuans  :  a  Ils  ont  pour  tète  un  tour- 
billon qui  court  après  tous  les  nuages.  Ils  veulent  brider  tous  les 
vents,  dont  ils  ne  sont  que  le  jouet.  Leur  tournoiement  vous  a 
gâtée,  mais  vous  vous  raccommoderez.  » 

En  mai  1797,  dans  un  court  voyage  qu'elle  faisait  en  Suisse, 
W^  de  Staël  ayant  donné  rendez-vous  à  M°^®  de  Beaumont  sur  la 
route,  à  Sens  ou  à  Villeneuve,  Joubert  avait  néanmoins  offert  la 
chambre  verte,  celle  que  Pauline  occupait  dans  ses  rares  séjours. 
«  Je  serai,  je  crois,  assez  fort,  ajoutait-il,  pour  ne  pas  céder  au  désir 
de  la  voir  et  pour  fuir  le  danger  de  l'entendre.  »  M""®  de  Staël  sou- 
riait quand  on  lui  parlait  de  la  peur  qu'avait  Joubert  d'être  séduit 
par  sa  conversation.  Elle  ne  l'y  exposa  pas,  et  ne  put  réaliser  son 
projet  de  visite.  M'^'de  Beaumont  n'eût  pas  accepté  d'ailleurs  l'offre 
de  Joubert.  Rien  de  plus  aimable  que  cette  affectueuse  querelle 
occasionnée  par  la  dangereuse  sirène  qui  pouvait  descendre  dans  la 
silencieuse  maison  de  Villeneuve.  «  Non  assurément,  je  ne  ferai  point 
entrer  ce  tourbillon  dans  la  paisible  chambre  verte  ;  vous  ne  seriez 
pas  maître  de  ne  pas  la  voir,  quand  même  vous  auriez  le  courage 
de  résister  à  la  tentation.  Elle  m'a  déjà  entendue  parler  de  vous;  il 
faudrait  lui  en  parler  encore,  et,  malgré  mon  désir  d'assurer  votre 
tranquillité,  ce  ne  pourrait  être  de  manière  à  éteindre  son  insatiable 
curiosité.  Vous  seriez  attiré,  troublé,  et  cette  pauvre  chambre  verte 
ne  serait  plus  un  lieu  de  recueillement.  L'Écu  ou  le  Chaperon 
rouge  seront  le  lieu  de  l'entrevue.  »  Gomme  M"*  de  Staël  eût  été 
fière  en  lisant  cette  correspondance  échangée  à  propos  d'un  arrêt 
entre  deux  relais  de  poste!  et  comme  toute  cette  simplicité,  tout  ce 
naturel  ont  disparu! 

Dans  ses  premiers  retours  à  Paris,  M°^  de  Beaumont,  entraînée 
par  ses  goûts  d'esprit  et  subjuguée  parfois  par  une  verve  éblouis- 
sante, dut  subir,  malgré  elle-même,  l'ascendant  que  le  talent  impose 
aux  plus  rebelles.  N'y  avait-il  pas,  d'ailleurs,  entre  ces  deux  intelli- 
gences supérieures  des  peines  et  des  besoins  communs?  Quand  elle 
était  seule,  M'^^de  Staël  ne  pensait-elle  pas  que  le  sort  d'une  femme 
est  fini  quand  elle  n'a  pas  épousé  celui  qu'elle  aime,  et  que  la  société 
ne  lui  a  permis  qu'un  bonheur  :  l'amour  dans  le  mariage?  Quand  le 
lot  est  tiré  et  qu'elle  a  perdu,  tout  est  dit.  Qu'on  relise  Delphine, 
les  lettres  u  et  vn  de  la  seconde  partie,  et  l'on  y  trouvera  les  accens 


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"SiO  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

d'une  confession.  N'y  avait-îl  pas  encore  d'antres  sujets  plus  déli- 
cats, qui,  dans  les  conversations,  revenaient  souvent  sur  les  lèvres 
éloquentes  de  M"^  de  Staël?  Le  divorce  inspire,  on  le  sait,  la  lettee 
célèbre  de  M.  de  Lébensèe  dans  le  roman  qui  nous  montre  lef  pen- 
sées secrètes ,  les  opinions  vraies  du  milieu  social  où  se  rencon- 
traient M"**  de  Beaumont  et  ses  amis.  Il  est  impossible  de  ne  pas 
croire  qu'avant  de  prendre  une  résolution  qui  n'était  pas,  théori- 
quement du  moins,  de  l'opinion  de  Joubert,  M°*®  de  Beaumont  n'ait 
pas  entretenu  M"®  de  Staël  de  son  projet.  Elle  reconnaissait  tous  les 
inconvéniens  du  divorce,  mais  elle  disait  que  c'était  aux  moralistes 
et  à  l'opinion  de  condamner  ceux  dont  les  motifs  ne  paraissaient  pas 
dignes  d'excuse.  Elle  ajoutait  qu'au  milieu  d'une  société  civilisée 
qui  avait  introduit  les  mariages  par  convenance,  les  mariages  dans 
un  âge  où  l'on  n'a  nulle  idée  de  l'avenir,  la  loi,  en  interdisant  le 
divorce,  n'était  sévère  que  pour  les  victimes.  Un  seul  obstacle  arrê- 
tait le  raisonnement  quand  la  conversation  devenait  plus  personnelle  : 
la  foi  catholique  consacrait  l'indissolubilité  du  mariage. 

M™*  de  Staël,  profondément  spiritualiste,  élevée  par  un  père  et 
une  mère  protestans  convaincus,  ne  pouvait  voir  sans  répugnance 
Tinsouciance  et  la  légèreté  qu'on  affectait  pour  les  idées  religieuses  ; 
s'il  n'était  pas  donné  à  son  esprit  de  se  convaincre  sur  un  tel  sujet 
par  des  raisonnemens  positifs,  la  sensibilité  lui  apprenait  tout  ce 
qu'il  importait  de  savoir.  Sa  puissance  d'aimer  lui  faisait  sentir  la 
source  immortelle  de  vie.  Elle  n'avait  pas  moins  horreur  du  néant 
que  du  crime,  et  la  même  conscience  repoussait  loin  d'elle  tous  les 
deux.  Est-ce  que  Delphine  n'écrivait  pas  à  Léonce  :  «  Je  douterais 
de  votre  amour  pour  moi  si  je  ne  pouvais  réussir  à  vous  donner  au 
moins  du  respect  pour  ces  grandes  questions  qui  ont  intéressé  tant 
d'esprits  éclairés  et  calmé  tant  d'âmes  souffrantes?  » 

M*^*  de  Beaumont  avait  été  aussi  religieusement  élevée  qu'on  pou- 
vait l'être  dans  la  haute  société  du  xvin®  siècle.  Une  seconde  édu- 
cation lui  avait  été  ensuite  apportée  par  ses  lectures,  par  les  jeuftes 
et  distingués  amis  qui  l'entouraient.  Les  forfaits  de  la  révolution,  le 
triomphe  des  ennemis  implacables  de  sa  famille,  les  malheurs  sans 
nombre  qui  l'accablèrent  amenèrent  une  troisième  éducation.  EUe 
douta  quelque  temps,  selon  sos  expressions,  de  la  justice  divine  et 
de  la  Providence  (1).  S'il  fallait  un  témoignage  indiscutable  du 
trouble  de  ses  croyances  religieuses,  nous  le  trouverions  en  1798 
dans  la  lettre  d'une  pauvre  servante  attachée  pendant  de  longnes 
amiées  à  la  maison  Montmorin,  W^  Michelet.  Nous  apprenons  aussi 
par  elle  l'état  des  affaires  de  M«'  de  Beaumont.  Un  partage  et  un 

(1)  Mémotru  d^outrt-tombe. 


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MADAME  DE  BEAVMONT.  3Sii 

règlement  de  comptes  avaient  en  lieu  entre  H?'^'  de  La  Luzerne,  qui. 
habitaient  Versailles,  et  leur  tante.  Les  domaines  de  Bretagne,  «à: 
Jouan,  avaient  été  aliénés*  Le  château  de  Tbeil  n'allait  plus  être  lai 
propriété  de  l'amie  de  Joubwt.  Elle  avait  vendu  ses  bois  ;  mais  ses 
acquéreurs  avaient  fait  faillite;  elle  avait  ea  à^sout^r  des  procès: 
qu'elle  venait  de  perdre.  Cette  lettre  nous- apporte  ces  précieux  .reiih* 
seignemens  avant  môme  de  nous  prouver,  sous  une  forme  tou- 
chante, jcombien  la  domesticité  d'autrefois,  faisait  partie  de  la  fanatto  ' 
et  s'élevait  par  elle  (t). 


«  Versailles,  6  pluviôse. 

«  Madame ,  vous  avez  grande  raison  d'être  persuadée  que  la-i 
lettre  que  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  a  dû  nous  affli- 
ger. J'avais  entendu  dire  qu'après  l'arrangement  de  vos  affaires, , 
Theil  pourrait  vous  demeurer.  Nous  en  avions  une  très  grande  joie, 
ainsi  que  d'avoir  appris  que  vous  aviez  gagné  le  procès  de  vos  bois. 
Est-il  bien  possible  que  cela  ne  soit  point?  Nous  en  sonunes  péné- 
trés. Je  vous  plains,  madame,  sous  tous  les  rapports,  votre  cœur  sen- 
sible sera  déchiré  de  voir  des  malheureux  autour  de  vous  sans  pou- 
voir leur  faire  le  bien  qu'ils  méritent.  Je  suis  bien  sûre  que  votre 
bonne  volonté  adoucira  leurs  peines  ;  mais  ils  ne  se  consoleront  pas, 
s'il  faut,  madame,  qu'ils  se  séparent  de  vous. 

«  J'espère,  madame,  que  vous  ne  perdrez  rien  avec  les  personnes 
qui  viennent  de  faire  faillite.  Je  le  désire  encore  plus  pour  vous, 
madame,  que  pour  moi,  qui  ai  aussi  une  petite  somme  sur  laquelle 
je  fondais  tout  mon  espoir.  Ces  messieurs  m'en  veulent  de  ce  que  je 
n'ai  pas  voulu  accepter  remboursement,  il  y  a  trois  ans.  Il  était  bien 
dur  d'avoh*  du  papier  pour  du  numérçiire.  Toute  ma  petite  fortune 
a  diisparu.  Ce  qui  me  reste  en  abondance,  ce  sont  des  douleurs.  Je 
suis  presque  tout  à  fait  impotente  ;  je  marche  avec  peine  dans  ma 
chambre.  Vous  êtes,  madame,  beaucoup  plus  jeune  que  moi;  mais 
vous  avez  autant  vécu  pour  le  malheur. 

«  Si  j'osais  vous  engager  à  tourner  vos  regards  vers  notre  Père 
commun,  j'ose  croire  que  vous  supporteriez  toutes  vos  peines  avec- 
résignation. 

«  Ah  I  si  vous  aviez  encore  le  bonheur  d'avoir  l'asile  de  Jouan,  je 
suis  persuadée,  madame,  que  vous  feriez  vos  délices  d'y  passer  vos 
jours.  Qu'avez-vous  éprouvé  sur  cette  terre  de  douleurs?  Bien  peu 


(i)  NoQS  devons  commanicâtion  de  cette  lettre,  dont  une  parUe  a  été  pobUée,  à  U 
bienfeUlADce  de  la  fiunille  de  Raynal. 


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332  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  vraie  satisfaction,  avec  beaucoup  de  dégoûts  et  d'ennuis.  Oh! 
madame,  que  je  serais  heureuse,  avant  de  mourir,  de  vous  voir 
sainte,  oui,  sainte,  si  vous  le  voulez  I  Vous  en  avez  tous  les  moyens. 
Je  vais  prier  le  bon  Dieu  pour  qu'il  vous  en  fasse  la  grâce.  Je  savais 
la  mort  de  M.  de  Montesquieu.  Hélas  1  depuis  la  révolution,  il  vous 
a  fallu  faire  beaucoup  de  sacrifices  de  ce  genre. 

u  Vous  avez  eu  raison,  madame,  de  penser  que  dès  que  nous  sau- 
rions mesdemoiselles  vos  nièces  à  Versailles,  nous  serions  très  empres- 
sées de  les  voir. 

a  Je  ne  sais,  madame,  si  je  dois  être  surprise  de  la  friponnerie 
que  vous  me  mandez  avoir  éprouvée.  Hélas  !  il  faut  pardonner.  La 
révolution  a  bouleversé  toutes  les  têtes  et  anéanti  la  bonne  foi. 

u  Me  permettez- vous,  madame,  d'embrasser  tous  nos  bons  amis? 
Faites-nous  donner  quelquefois  de  vos  nouvelles,  madame  ;  il  y  a 
trois  ans  que  je  n'ai  eu  le  bonheur  de  vous  voir.  Le  temps  m'a  paru 
bien  long.  » 

Avec  sa  respectueuse  familiarité,  avec  son  abnégation  religieuse, 
M^^  Michelet  nous  fait  voir  clair  dans  la  conscience  de  M*"®  de  Beau- 
mont,  et  cette  lettre  d'une  femme  de  chambre  n'est  pas  déplacée  au 
milieu  de  ces  âmes  tourmentées  et  frémissantes  encore  du  choc  de 
la  tempête  qui  avait  tout  renversé.  Il  nous  semble  auàsi  que  lors- 
qu'elle prit  la  résolution  de  demander  le  divorce,  la  femme  du 
comte  de  Beaumont  n'avait  pas  été  arrêtée  par  des  hésitations  de 
croyances. 

IV. 

Quelque  attrayant  pour  l'intelligence  que  fût  le  salon  de  M"*  de 
Sia5l,  M™®  de  Beaumont  n'y  avait  pas  puisé  la  paix  du  cœur.  Nous 
la  revoyons  en  été  à  Tbeil,  mais  dans  quel  accablement  !  Elle  faisait 
pitié.  Elle  avait  avec  humeur  regagné  la  solitude  ;  elle  s'occupa't 
avec  dégoût,  se  promenait  sans  plaisir,  rêvait  sans  agrément  et  ne 
pouvait  trouver  une  pensée  consolante.  A  la  tristesse  de  ses  lettres, 
on  l'eût  accusée  de  lire  les  Nuits  d'Young,  et  cependant  elle  reli- 
sait son  Tristram  Shandy,  mais  sans  fruit  (1).  Elle  appelait  Jou- 
bert  pour  venir  rendre  quelque  charme  à  sa  demeure  désenchantée, 
et  Joubert  la  suppliait  à  mains  jointes  d'avoir  le  repos  en  amour, 
en  estime,  en  vénération.  Il  demandait  qu'elle  ne  lui  fit  grâce 
d'aucun  détail  quand  elle  lui  parlait  de  son  régime,  car  «  de  tous 
les  journaux,    il  n'en  était  point  qui  pût  autant  l'intéresser  que 

(1)  Lettres,  août  1797. 


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MADABIE  DE  BEAUMONT.  333 

celui  de  son  pot-au-feu.  »  II  voulait  même  qu'elle  vint  en  automne 
hardiment  vendanger  à  Villeneuve,  avec  ses  migraines,  avec  ses 
airs  maussades.  La  chambre  verte  avait  été  balayée  trois  fois  pour 
la  recevoir.  «  M"""  Joubert  a  peur  que  vous  ne  soyez  mal  ;  je  lui  dis, 
moi,  que  vous  vous  trouviez  bien  chez  Dominique  Paquereau,  et  je 
me  moque  de  ses  craintes.  » 

Ce  noble  esprit  comprenait  toutes  les  délicatesses  ;  il  parlait  le 
langage  le  plus  féminin  et  le  plus  attendri.  Comme  H""^  de  Sévigné 
à  sa  fiile,  «  votre  régime,  disait-il  à  M""®  de  Beaumont,  me  fait  un 
bien  infini  rien  que  d'y  penser.  »  11  eût  désiré  qu'elle  ne  se  fati- 
guât plus  à  courir  la  poste  et  les  auberges.  Elle  repartait  cepen- 
dant pour  Paris,  et,  à  peine  arrivée,  éclatait  le  coup  d'état  du 
18  fructidor. 

Elle  l'apprit  par  M°*«  de  Staël.  La  veille  du  jour  funeste,  elle 
avait  été  prévenue  ;  un  de  ses  amis  lui  avait  même  fait  trouver  un 
asile  dans  une  chambre  dont  la  vue  donnait  sur  le  pont  Louis  XVI  ; 
elle  passa  la  nuit  à  regarder  les  préparatifs  et  vit  la  liberté  s'en- 
fuir avec  l'aube.  M""^  de  Beaumont  put  craindre  que  cette  violation 
de  la  justice  l'atteignit  encore.  «  Tout  le  monde  était  dans  l'incerti- 
tude, se  préparant  à  faire  son  paquet,  et  courbé  sous  le  joug  de 
la  déportation,  comme  autrefois  sous  le  joug  de  la  guillotine  »  (1). 
Elle  attendait  sa  destinée  avec  fermeté  ;  elle  se  croyait  invulné- 
rable. N'ayant  plus  aucune  illusion,  elle  était  assez  bien  préparée 
pour  tous  les  voyages  (c'était  son  mot) ,  et  le  voyage  dont  on  ne  revient 
pas  n'était  pas  celui  qu'elle  eût  fait  avec  le  moins  de  plaisir.  Si  elle 
échappa  aux  nouvelles  proscriptions,  le  plus  ancien  ami  de  Joubert, 
et  déjà  le  sien,  ne  fut  pas  épargné.  Fontanes  put  néanmoins  gagner 
l'Angleterre  par  l'Allemagne.  M"®  de  Staël  avait  été  arrêtée  à  Versoix, 
sur  les  frontières  de  la  Suisse,  près  de  Coppet,  t)ù  elle  se  rendait. 
Elle  était  accusée  d'attachement  pour  les  proscrits.  Barras  la  défendit 
avec  chaleur,  et  elle  obtint  la  permission  de  retourner  en  France 
quelques  jours  après.  Mais  un  nuage  avait  passé  sur  l'amitié  de  deux 
femmes  faites  pour  s'estimer  et  se  comprendre.  Rappelée  de  Bour- 
gogne par  la  mort  de  M.  de  Montesquieu,  M'°^  de  Beaumont  était  un 
peu  moins  abattue,  moins  pressée  de  se  jeter  dans  le  tourbillon. 
Elle  feuilletait  ses  livres  préférés;  sa  pensée  aimante  était  plus 
complètement  avec  ses  amis  disparus.  Elle  ne  savait  pourquoi  leur 
souvenir  avait  quelque  chose  de  plus  doux,  de  plus  tendre,  de  plus 
aimable.  Elle  vivait  pour  ainsi  dire  avec  eux,  et  tous  les  rêves  d*Os- 
sian  lui  paraissaient  réels.  Elle  avait  relu  d'anciennes  lettres  de  Jou- 
bert qui  lui  recommandait  l'amour  du  repos  et  de  la  solitude  ;  elle 

(1)  Lettres  da  1"  octobre  1797,  tyril  1798. 


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3S&  RETDB  DES   DEUX  MONDES. 

commençait  à  sentir  le  mérite  de  cette  existence  nouvelle^  elle 
végétait  un  peu,  acceptant  même  les  visites  d'un  iosupportabJe 
voîs/n,  M.  Tron  ;  enfin,  elle  se  donnait  pour,  règle  de  se  promener 
avec  l'honnête,  mais  ennuyeux  M.  Perron,  N'allons  pas  cepeodant  la 
croi  e  trop  changée;  la  Correspondance  de  Voltaire  et  la  Jérusalem^ 
délivrée  étaient  sur  sa  table,  et  Joubert  avec  sa  causerie  toujours 
féconde,  avec  son  amitié  toujours  vigilante,  n'était  pas  Ioîûj  Sans 
doute,  cette  trop  grande  vivacité,  cette  mauvaise  tête»  n'étaient  pas 
calmées  au  gré  de  son  ami  ;  il  y  avait  cependant  du  mieux,  lors^ 
qu'iOn  pleine  jouissance  du  soleil  et  de  la-  belle  lumière  de  Theil, 
elle  fut  invitée  en. mai  1798  au  château  d'Ormesson,  où. se  trou- 
vait M"*  de  Staël. 

La  curieuse  lettre  de  M™«  de  Beaumont  à  Joubert  dénote  tout  un 
changement  et  consacre  cette  fois  définitivement  l'ascendant  qu'il 
avait  su  prendre.  «  Je  veux  vous  écrire,  dit-elle,  tandis  que  je 
ressemble  encore  à  la  personne  pour  qui  vous  avez  une  bienveil- 
lance si  aimable  ;  c'est  celle-là  dont  je  désire  que  vous  conserviez 
le  souvenir,  en  vous  demandant  pour  l'autre  intérêt  et  indul- 
gence (1).  »  Elle  explique  qu'elle  ne  se  plaît  pas  dans  le  monde  et 
qu'elle  en  redoute  Tinfluence.  Elle  y  éprouve  une  sécheresse  de 
cœur,  tandis  qu'elle  a  éprouvé  jadis  un  état  plus  doux  ;  et  la  char- 
mante femme,  intérieurement  froissée,  déclare  qu'elle  est  prête 
quelquefois  à  douter  des  instans  de  bien-être  dont  elle  a  joui;  ellei 
les  placerait  peut-être  au  rang  des  chimères  qui  avaient  abusé  sa 
vie,  si  le  souvenir  de  Joubert  ne  s'y  mêlait.  Arrive  alors  cet  aveu 
qui  est  toute  la  lettre  :  «  Je  ne  conviens  pas  à. la  société  dans* 
laquelle  je  vis,  mon  esprit  s'y  use  sans  fruit  pour  moi,  sans  jouis- 
sance pour  les  autres.  Celle  qui  la  dirige  a  pris  une  route  qui  n'est 
pas  celle  du  bonheur»  Son  esprit  a  pris  une  impulsion  qui  ne  lut 
est  pas  naturelle.  Il  n'y  a  plus  que  son  cœur  de  noble  et  de  géné- 
reux; il  l'est  à  un  degré  éminent.  »  Quelle  était  la  cause  de  ce 
refroidissement  et  de  ce  jugement  sévère?  C'était  Benjamin  Constante 

Dès  qu'elle  l'avait  vu,  W^  de  Beaumont  avait  ressenti  pour  lui 
une  antipathie  qui  se  changea  en  véritable  aversion.  Son  entourage 
intime  l'avait  pwrtagée.  Joubert  écrivait  à  M»*  de  Pange  :  «  Quiconque^ 
chante  pouilles  à  Benjamin  Constant  semble  prendre  une  peine  et 
se  donner  un  soin  dont  j'étais  chargé;  ja  me  sens  soulagé  d'autant.. 
Je  crois  donc  vous  devoir  de  la  reconnaissance,  à  M*"*  de  Beauminfe 
et  à  vous  :  à  elle  de  tout  le  mal  qu'elle  m'en  dit,  et  à  vous,  madame»: 
de  celui  que  vous  en  pensez.  »  —  Suit  alors  une  ciiatjribe  daaft 
laquelle  les  injures  ne  sont  pas  ménagées.  Joubert,  si  résecvé 

(1)  Lettre  du  12  mai  1798. 


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HiDAUE  DE  BEAUMONT.  aSf^ 

d'habitude,  ne  se  contràhat  plus.  Il  te  qualifie  devrai  Suisse 'à 
prétentions,  exprimant  avec  importance  et  une  sorte  de  perfection 
travaillée  des  pensées  extrêmement  communes;  il  lui  dénie  tonte 
bonne  foi,  ses  erreurs  sortent  du  cœur,  et  sont  fabriquées  de  tour^Hs 
pièces  par  son  ambition.  On  pouvait  penser  que  Joubert  revien- 
drait à  un  jugement  plus  adouci.  Deux  mois  après  cette  explosion 
de  colère,  il  s'adresse  en  ces  termes  à  M""  de  Beaumont  :  «  Il  rfy 
a  que  Benjamin  Constant  qui  ne  m'amuse  pas.  J'en  ai  parlé  tout  de 
travers.  J'en  ai  dit,  non  pas  trop  de  mal,  mais  d'autre  mal  que 
celui  qu'il  fallait  en  dire.  Ten  suis  fâché,  car  si  je  le  battais 
jamais,  je  voudrais  que  le  coup  portât  et  l'ajustât  comme  un  habit;  » 
M^^  de  Beaumont  n'était  pas  plus  bienveillante  sur  son  compte. 
«  Je  ne  sais,  répondait-elle  à  Joubert,  si  c'est  une  manière  de  vous 
calmer  que  de  vous  assurer  que  Benjamin  Constant  est  autant 
haï  que  possible.  Lui-même  ne  peut  parvenir  à  s'aimer.  »  Elle 
raconte  que,  malgré  la  gravité  des  circonstances,  au  lendemain  de 
fructidor,  elle  avait  eu  avec  lui  une  plaisante  scène,  lui  avouant 
tout  franchement  sa  haine  pour  sa  personne  et  ses  opinions  et  son 
mépris  pour  ses  moyens.  Elle  ne  s'arrêtera  pas  dans  ses  invectives 
et,  en  décen;bre  1799,  elle  écrit  encore:  «  Votre  ami  Benjamin  fait 
ce  qu'il  peut  pour  ne  pas  être  oublié;  malheureusement,  comrme  les 
animaux  venimeux,  il  n'appelle  l'attention  qu'en  blessant;  c'est  sa 
seule  existence.  Toutes  les  sensations  douces  sont  nulles  pour  lui  ; 
il  lui  faut  pourtant  des  sensations  pour  l'arracher  à  l'ennui.  »  — 
Enfin  nous  attendions  le  mot  décisif,  le  mot  qu'elle  avait  depuis 
longtemps  sur  les  lèvres;  il  lui  échappe  :  «  Je  me  désole  de  voir  le 
sort  d'une  femme  que  j'aime  lié  à  celui  de  cet  homme  vraiment 
haïssable.  »  Ne  nous  étonnons  plus  qu'un  soufile  ait  terni  cette 
amitié,  qui  ne  fut  pas  complète.  L'âme  fougueuse  de  M°*  de  Staël 
pardonna,  mais  n'oublia  pas.  Bien  qu'elle  fût  supérieure  à  Ben- 
jamin Constant  par  l'énergie  des  sentimens  et  par  l'élévation 
morale,  il  y  avait  entre  eux  une  communauté  de  principes  et  d'idées 
qui  aide  à  comprendre  leur  longue  liaison.  Faut-il  rappeler  avec 
Sismondi  que  Benjamin  Constant  seul  avait  la  puissance  de  mettre 
en  jeu  tout  son  esprit,  de  le  faire  grandir  par  la  lutte,  d'éveiller 
une  profondeur  d'âme  et  de  pensées  qui  ne  se  sont  jamais  montrées 
dans  tout  leur  éclat  que  vis-à-vis  de  lui,  de  même  aussi  qu'il  n'a 
jamais  été  lui-même  qu'à  Coppet?  Une  femme,  aussi  éminente 
qu'elle  soit,  sait  toujours  plus  que  gré  à  l'homme  qui  peut  à  ce 
point  mettre  en  évidence  ses  facultés  (1). 
W  l'un  ni  l'autre  n'avaient  souffert  de  la  Révolution;  aussi, 

(1)  Journal  d$  Sismondi^  p.  153. 


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336  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

lorsqu'ils  yoularent  ramener  au  pouvoir  les  constitutionnels  et, 
malgré  les  jacobins,  prendre  la  tète  de  ce  parti  libéral  si  difficile  à 
constituer  en  France,  ils  s'aperçurent  qu'ils  n'étaient  pas  suivis.  Le 
premier  pamphlet  de  Benjamin  Constant,  de  la  Force  du  gouverne* 
ment  actuel  de  la  France  et  de  la  Nécessité  de  s'y  rallier ^  témoi- 
gnait d'une  singulière  ignorance  de  notre  pays.  Vouloir  l'habituer 
au  jeu  des  institutions  représentatives  quand  les  conventionnels 
avec  la  constitution  de  l'an  in  étaient  encore  au  pouvoir ,  vouloir 
éviter,  par  la  pratique  de  la  liberté ,  les  recours  violens  dont  pé- 
rissent tôt  ou  tard  les  gouvememens  qui  les  emploient,  c'était 
une  grave  inexpérience.  Il  y  a  des  pentes  que  l'on  ne  remonte 
pas  quand  on  les  a  une  fois  descendues. 

Une  conversation  du  général  Mathieu  Dumas  avec  Treilhard 
explique  pourquoi  le  parti  |du  directoire  ne  put  s'entendre  avec  les 
constitutionnels  (1). 

tt  Treilhard.  —  Vous  êtes  de  fort  honnêtes  gens,  fort  capables, 
et  je  crois  que  vous  voulez  sincèrement  soutenir  le  gouvernement, 
mais  nous,  conventionnels,  nous  ne  pouvons  vous  laisser  faire.  11 
n'y  a  rien  de  commun  entre  nous. 

«  —  Quelle  garantie  vous  faut-il  donc? 

«  —  Une  seule ,  après  quoi  nous  ferons  tout  ce  que  vous  vou- 
drez. Donnez-nous  cette  garantie  et  nous  vous  suivrons  aveuglé- 
ment. 

((  —  Et  laquelle  7 

«  —  Montez  à  la  tribune  ;  déclarez  que,  si  vous  aviez  été  membre 
de  la  Convention,  vous  auriez,  comme  nous,  voté  la  mort  de 
Louis  XVL 

«  —  Vous  exigez  l'impossible,  ce  que  à  notre  place  vous  ne 
feriez  pas.  Vous  sacrifiez  la  France  à  de  vaines  terreurs. 

a  —  Non,  la  partie  entre  nous  n'est  pas  égale  ;  nos  tètes  sont 
en  jeu.  » 

Benjamin  Constant  n'en  continuait  pas  moins  à  défendre  la  répu- 
blique menacée  par  l'arbitraire  des  républicains,  plus  encore  que 
par  les  attaques  des  royalistes.  Il  se  faisait  nommer  secrétaire  du 
cercle  constitutionnel,  en  opposition  avec  le  cercle  de  Clichy,  et 
publiait  son  second  pamphlet  contre  les  réactions  politiques.  Joubert, 
auquel  M""*  de  Beaumont  prétait  les  productions  nouvelles,  trouvait 
le  choix  des  expressions  et  des  tournures  mauvais  ou  déplacé,  et 
le  choix  des  opinions  encore  plus  insoutenable.  Â  ses  yeux  d'ail- 
leurs, le  monde,  en  ce  temps-là,  était  livré  au  hasard.  Ceux  qui 
prétendaient  l'arrêter  en  jetant  à  ces  vagues  le  gravier  et  le  sable 

(1)  Souvenirs  d»  Mathieu  Dutnas,  tome  m,  p.  76. 


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MADAME  DE  BEAUMONT.  337 

fin  des  petites  combinaisons  étaient  ignorans  de  toutes  choses.  Il 
leur  préférait  de  bien  loin  celui  qui,  sans  prétention,  s'amuse  à  ses 
heures  perdues  à  faire  des  ronds  dans  un  puits. 

M""^  de  Beaumont  était  plus  libérale,  elle  eût  acclamé  la  charte. 
Mais  la  république  n'étant  à  ses  yeux  que  le  régime  du  sang,  toute 
tentative  faite  pour  la  consolider  lui  paraissait  ou  une  folie  ou  une 
chimère.  Elle  ne  voyait  de  républicain  que  les  statues  et  les  bustes 
de  l'aDcienne  Rome  qu'envoyait  d'Italie  le  général  Bonaparte. 
Elle  ne  s'associait  pourtant  à  aucune  des  entreprises  royalistes; 
elle  n'osait  môm  pas  espérer  ;  mais  elle  ne  pouvait  s'expliquer 
cette  flamme  qui  animait  l'admirable  H*"®  de  Staël  contre  les  gou- 
vernemens  militaires;  et  elle  était  loin  de  voir  avec  la  même 
appréhension  la  nation,  fatiguée,  en  arriver  à  ce  degré  de  crise  où 
l'on  croit  trouver  de  la  sécurité  dans  le  pouvoir  d'un  seul.  Elle 
faisait  remonter  à  Benjamin  Constant  la  responsabilité  de  l'atti- 
tude de  la  fille  de  Necker,  tandis  qu'au  contraire,  elle  était  son 
Egérie.  Lorsqu'en  floréal  an  vii  parut  la  brochure  deBoulay  (de  la 
Heurthe),  qui  reconnaissait  légitime  toute  mesure  conforme  à  l'in- 
térêt et  au  salut  du  peuple,  c'était  encore  M"*  de  Staël  qui,  procla- 
mant la  souveraineté  de  la  justice  en  politique,  inspirait  les  Suites 
de  la  contre-révolution  de  d660^  en  Angleterre^  le  meilleur  des 
pamphlets  de  Benjamin  Constant  et  celui  que  M""^  de  Beaumont 
lisait  de  préférence  (1). 

Elle  assistait  à  un  spectacle  étrange  ;  une  sorte  de  consomption 
sénile  rongeait  le  directoire.  La  France,  si  redoutable  par  ses 
armées,  semblait  à  l'intérieur  affaissée  sur  elle-même.  S'il  est  un 
document  utile  à  consulter  sur  cette  fin  de  la  révolution,  c'est  le 
Bulletin  des  lois.  Jamais  on  n'avait  tant  légiféré,  et  jamais  les  lois 
n'avaient  autant  parlé  dans  le  vide.  On  en  était  arrivé  par  exemple, 
le  17  thermidor  an  vi,  à  interdire  le  travail  et  l'ouverture  des  bouti- 
ques le  jour  des  décades  ou  de  certaines  fêtes  civiques,  comme  celle 
de  la  Jeunesse  ou  des  Vieillards,  ou  de  la  Souveraineté  du  peuple. 
On  obéissait,  mais  le  mépris  gagnait,  en  même  temps  que  les  res- 
sorts* s' usaient.  Pendant  qu'elle  se  détachait  de  sa  forme  de  gouver- 
nement, la  nation  restait  au  contraire  plus  passionnément  attachée 
à  la  révolution  elle-même,  aux  résultats  qu'elle  avait  produis.  La 
haine  de  l'ancien  régime  s'était  tellement  enracinée  dans  les  cœurs, 
qu'elle  tenait  lieu  de  toute  autre  conviction.  Pourvu  qu'on  pût 
garantir  d'un  retour  en  arrière  la  masse  des  acquéreurs  de  biens 
nationaux  et  ceux  qui  les  avaient  vendus,  les  nouveaux  fonction- 
naires et  les  officiers  qui  avaient  conquis  leurs  grades,  on  se  sou- 

ti)  Lettre  du  12  mal  1796. 
VOMB  ux.  —  1883.  22 


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dait  peu  defd  libertés  publiques.  «  Il  est  difficile,  disait  M"^  de  Beau^ 
inont,  de  rendre  Tétat  où  uovts  sommes...  Le  gouvernement  n'a  pas 
un  agent  qu'il  ne  soit  disposé  à  briser  au  moindre  soupçon ,  et  il 
n'est  pas  un  de  ces  agens  qui  ne  sache  combien  son  existence  est 
précaire.  C'est  pour  eux  que  la  terreur  existe;  méfians  et  soupçon- 
nés, envieux  et  enviés,  ils  éprouvent  tous  les  sentimens  désagréables 
qu'ils  inspirent,  et  je  doute  qu'ils  en  soient  dédommagés  par  l'exer- 
cice d'un  pouvoir  aussi  peu  assuré  (1).  » 

Ni  jacobins,  ni  émigrés,  tel  était  le  cri  public;  on  était  mûr  pour 
un  chef  militaire;  on  l'appelait.  On  fut  servi  à  souhait.  Depuii» 
la  triomphante  campagne  d'Italie,  héroïque  et  jeune  comme  un 
chant  d'Homère,  un  nom  passait  de  bouche  en  bouche  (2).  Fiévée, 
retiré  en  province,  à  Buzancy,  chez  M.  de  Puységur,  raconte  que, 
pendant  l'expédition  d'Egypte,  une  seule  observation  le  rappelait  à 
la  politique.  Tout  paysan  qu'il  rencontrait,  dans  les  vignes,  dani^ 
les  champs,  l'abordait  pour  lui  demander  si  l'on  avait  des  nouvelle» 
du  général  Bonaparte,  et  pourquoi  il  ne  revenait  pas  en  France^ 
Le  18  brumaire  était  fait.  La  nation,  loin  de  s'effaroucher  de  l'au- 
torité que  Bonaparte  s'arrogeait,  semblait  s'irriter  de  ce  qu'il  ne 
s'en  arrogeât  pas  davantage.  Tant  il  est  vrai  que,  pour  nous  délivrer 
d'un  joug  quand  il  nous  pèse,  nous  ne  nous  insurgeons  pas  tou- 
jours ;  nous  attendons  que  le  danger  vienne  soit  du  dedans,  soit  du. 
dehors  (3);  alors  nous  reth-onsau  gouvernement  notre  assistance,  et 
il  s'écroule  parce  qu'il  n'est  pas  soutenu. 

Jamais  ce  côté  du  caractère  national  n'a  été  mieux  pénétré  que 
par  Benjamin  Constant  ;  il  devait  cependant  bénéficier  de  la  consti-* 
tution  de  l'an  vin.  Il  était  appelé  au  tribunat  avec  Riouffe,  dont 
M"*  de  Beaumont  avait  lu  le  nom  avec  bonheur.  Elle  suivait  en  effet 
avec  passion  les  événemens  ;  mais  ils  avaient  été  traversés  par  des 
douleurs  nouvelles.  Elle  ne  les  comptait  plus.  Sa  cousine,  M°^  de 
Montesquieu,  la  veuve  de  Fr.  de  Pange,  celle  qu'elle  appelait  sa 
pauvre  grande^  était  morte  en  1799,  près  d'elle,  à  Paris.  Toutes  les 
deux  avaient  pu,  quelques  mois  auparavant,  sauver  M"**  Suard. 
Frappé  comme  Fontaoes,  et  prévenu  que  la  Suisse,  où  il  était 
caché,  n'était  pas  un  asile,  Suard  cherchait  un  autre  refuge  en 
Allenaagne.  Sa  femme  rentra  en  France  pour  y  recueillir  quelque 
argent.  Ses  appartemens  avaient  été  mis  sous  les  scellés.  Se» 
anciens  serviteurs  tremblaient  de  la  reconnaître.  Elle  ne  savait  où 
aller.  Les  deux  couines  coururent  au-devaiit  d'elle,  la  Ic^èrent^ 


(1)  Lettre,  décembre  t799. 

(2)  Correepondance  de  Fiéfée,  introdaeUoD,  p.  66. 

(3)  Benjamin  ConsUnt,  Mélangés,  p.  77,  et  Mémoires  swr  h$  tmU  jours. 


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MâI>AM£  Ofi  BEAUMONT*  SM 

firent  toutes  les  démarches,  et  H*^*  Saard  put  entrer  dans  sa  bmi- 
«on  et  emporter  ce  qu'elle  était  yenue  chercher*  Sans  doute.  M""'  (te 
Montesquieu  et  M'^  de  Beaundont  eussent  comtinué  de  Tivre  ensemble^ 
lorsque  la  mort  les  sépara  (l)^  Les  consolations  philosophiques  ne 
pouvaient  plus  suffire.  La  seule  survivante  du  passé  était  partie»  U 
ne  restait  plus  d'autre  ami  à  Pauline  que  loubert,  rien  qfue  lui. 

!V* 

Sa  vie  fut  entièrement  modifiée;  elle  qukta  Tfaeil  pour  toujours; 
«lie  le  quittait  avec  regi^t.  Elle  y  avait  vécu  avecbeancoupde  dou- 
4ceur  une  existence  souvent  fort  rude;  sa  santé  y  a\'ait  été  passable, 
son  isolement  absola.  Ses  affaires  qui  traînaient  en  longueur  la  rele- 
naieot  désormais  à  Paris.  Les  formalités  nécessaires  pour  obtenir  le 
divorce  étaient  mmutieuses.  «  Ma  destinée  future,  écrivait-elle,  est 
tin  peu  plus  triste  que  jamais  (2)>  »  Joubert  lui  demandait  de  venir 
se  reposer  à  YiHeneuve,  et  bien  qu'il  ne  fût  pas  riche,  il  avait  mis  à 
sa  disposition,  avec  son  dévoûment  paternel,  son  peu  deTortune.  a  Si 
vous  avez  besoin  d'argent,  pardonnez  tant  de  brusquerie,  mon  frère 
en  a  à  votre  service.  Pour  bh»  compte,  je  n'en  ai  pas  besoin.  » 

Ce  fut  dans  cette  année  iSOO  qu'elle  conquit  son  indépendance. 
Joubert  ne  put  dissimuler  son  contentement.  11  était  allé  embrasser 
sa  vieille  mère  à  Montignac,  H  la  nouvelle  du  gain  du  procès 
intenté  par  M°^  de  Beaumont  vint  l'y  surprendre  en  même  temps 
que  les  êvénemens  extraordinaires  qui  s'accomplissaient. 

Il  les  voyait  avec  plaisir,  et  son  opinion  représente  bien  l'état 
d'esprit  de  la  classe  moyenne.  Cette  opinion  avait  même  affermi  ou 
déterminé  celle  de  son  amie  sur  beaucoup  de  points.  Seule  héri- 
tière d'un  nom  vénéré  parmi  les  royalistes,  depuis  que  la  guillo- 
tine avait  pris  soin  d'effacer  les  nnuices^  très  aristocrate  de  toute 
sa  personne.  M"»*  de  Beaumont  redoutait  les  gouvememens  popu- 
laires. Ciomme  Bonaparte  donnait  de  l'espoir  à  tous  les  paitls,  et 
qu'il  laissait  même,  au  début,  crobe  qu'il  rétablirait  les  Bourbons, 
-elle  n'acceptait  pas  les  réticences  que  la  clairvoyante  M"*  de  Staèl 
mettait  à  son  enthousiasme.  La  fille  de  Necker  était  seule  à  se  préoc- 
cuper de  cette  constitution  consulaire,  dans  laquelle  Sieyès  avait  très 
artistement  anéanti  les  élections  démocratiques.  M*"*  de  Beaumont 
et  Joubert  prenaient  au  contraire  un  intéréc  très  vif  au  choix  de  ces 
personnages  officiels,  bien  rétribués,  divisés  en  trms  corps  et  nooi- 

(i)  Mémoiret  hiitoriqua  sur  Suard,  par  Garai. 
(t)  Leurs  da  1Q  anî!  17SS. 
<3)  Uttrt  da  2  ibnim  1800. 


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3A0  REYUB  DBS  DEUX  MONDES. 

mes  les  uns  par  les  autres.  Joubert ,  mécontent  des  associés  que 
Bonaparte  avait  acceptés,  avait  craint  de  ne  sortir  du  règne  des 
avocats  que  pour  retomber  sous  celui  de  la  librairie.  Il  était,  à 
l'origine  du  consulat,  persuadé  qu'avec  une  pareille  cohue  d'avis  et 
de  talens  divers,  on  allait  changer  d'époque  sans  changer  de  desti- 
née. Il  allait  bientôt  revenir  de  cette  première  impression  pour  se 
livrer  à  une  complète  admiration  ;  car  lui  aussi,  comme  la  France» 
fut  ensorcelé  par  le  premier  consul,  a  Cet  homme  n'est  point  par- 
venu, il  est  arrivé;  qu'il  demeure  maître  longtemps  !  Il  l'est  certes, 
et  il  sait  l'être.  Nous  avions  grand  besoin  de  lui.  »  —  M°*®  de  Beau- 
mont  le  jugeait  un  peu  différemment.  Par  sa  passion  pour  les  savans, 
Bonaparte  lui  donnait  l'idée  d'un  Louis  XIV  parvenu.  Elle  exceptait 
pourtant  de  la  critique  le  conseil  d'état,  composé  presque  en  entier 
d'hommes  qui  joignaient  la  théorie  à  la  pratique. 

Quant  au  tribunat,  où  Sieyès  avait  fait  entrer  quelques  héri- 
tiers de  la  gironde,  il  était  voué  à  une  épuration  certaine.  La 
France  de  jour  en  jour  reportait  sur  Bonaparte  tout  le  sentiment 
national.  Les  patriotes  courageux  qui  avaient  pris  au  sérieux  la 
constitution  de  l'an  viii  et  qui  défendaient  la  liberté  mourante 
avaient  même  alors  contre  eux  le  jugement  des  esprits  éclairés, 
tant  on  était  épuisé  et  peureux.  M™®  de  Beaumont,  dans  une  lettre  du 
2  février  1800  fait  allusion  à  la  séance  du  tribunat  où  le  signal 
de  l'opposition  fut  donné  par  Benjamin  Constant.  La  scène  est 
curieuse. 

Le  gouvernement,  le  premier  nivôse  an  nn,  avait  renvoyé  aux 
tribunat  un  projet  concernant  la  formation  des  lois.  Trois  jours  seu- 
lement étaient  donnés  aux  tribuns  pour  examiner  toutes  les  dis- 
positions, discuter  et  nommer  les  orateurs  qui  les  soutiendraient 
devant  le  corps  législatif.  Benjamin  Constant,  dans  un  discours 
spirituel,  attaqua  cette  proposition,  qui  rendait  impossible  tout 
examen  approfondi.  M""*  de  Staël  devait,  ce  soir-là,  réunir  chez  elle 
plusieurs  personnes  dont  la  conversation  lui  plaisait,  mais  qui 
tenaient  toutes  au  régime  nouveau.  Elle  reçut  dix  billets  4'6xcuse 
à  cinq  heures.  Elle  supporta  assez  bien  le  premier  et  le  second, 
mais  à  mesure  que  ces  billets  se  succédaient,  elle  commença  à  se 
troubler.  Vainement  elle  en  appelait  à  sa  conscience,  elle  ne  trou- 
vait pas  un  appui.  Fouché  le  lendemain  la  faisait  mander  et  lui 
disait  que  le  premier  consul  la  soupçonnait  d'avoir  excité  Benjamin 
Constant;  elle  se  défendit  sans  pouvoir  convaincre  le  ministre  de  la 
police.  Un  mois  après,  Benjamin  Constant  essayait  encore  de  sauver 
la  pliis  précieuse  prérogative  du  tribunat,  le  droit  de  pétition.  Il  ne 
réussissait  pas  davantage.  Ce  n'était  plus  vers  ces  rêveurs  obstinés 
à  qui  nous  devons  pourtant  l'humanité,  qu'étaient  tournées  les 


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HADAMB  DB  BEAUliœTT.  8ll 

oreilles,  elles  s'emplissaieDt  du  reteotissement  du  canon  de  Ma- 
rengo,  25  prairial  an  viu.  M°^  de  Beaumont,  éblouie  elle-mâmey 
fulmine  contre  «  M.  Benjamin,  novateur  perpétuel,  ennemi  de  tout 
ordre,  de  toute  modération,  et  qu'on  devrait  bannir  de  tout  état 
policé.  Il  a  pensé  être  renvoyé  en  Suisse  et  avec  lui  M""®  de  Staèl. 
Ils  ont  été  quittes  à  peu  près  pour  la  peur;  elle  est  cependant  obli- 
gée de  rester  à  Saint-Ouen...  Voilà  ce  qu'ils  ont  retiré  de  l'impa- 
tience enfantine  de  jouer  à  l'opposition  sans  bien  savoir,  comme 
dit  Rioufie,  ce  que  veut  dire  opposition.  »  —  Riouffe  en  parlait  à 
son  aise  :  il  allait  être  nommé  préfet  de  la  Gôte-d'Or,  puis  de  la 
Meurtbe.  Quant  à  M°^  de  Staël,  elle  n'en  était  pas  seulement  quitte 
pour  la  peur  :  elle  devait  errer  pendant  dix  années  sans  foy^, 
fuyant  la  proscription  de  royaume  en  royaume.  M""'  de  Beaumoi^t, 
si  elle  eût  vécu,  se  fût  mise  du  côté  de  la  persécutée  et  elle  eût 
cherché  à  serrer  les  mains  de  Delphine  exilée,  malheureuse  et 
désespérée. 

Nous  avons  hâte  d'entrer  dans  le  petit  salon  bleu  de  la  rue 
Neuve-du-Luxembourg.  Il  est  à  la  veille  de  s'ouvrir.  Joubert  va  se 
fixer  à  Paris  la  majeure  partie  de  l'année.  Fontanes  est  rentré 
d'Angleterre.  Il  a  été  rayé  de  la  liste  des  déportés.  Il  est  devenu 
l'ami  de  Lucien  et  de  M""'  Bacciochi.  Il  a  été  choisi  par  Bonaparte 
pour  prononcer  l'éloge  de  Washington,  en  atttndant  qu'il  soit 
nommé  membre  du  corps  législatif.  Rien  ne  manque  à  son  in- 
fluence ;  mais  avant  de  voir  introduire  auprès  de  M°'^  de  Beaumoot 
celui  qui  devait  être  tant  aimé  et  prendre  toute  la  place,  nous  ne 
pouvons  passer  sous  silence  un  de  ces  incidens  dont  l'existence 
d'une  femme  d'une  grâce  attirante  est  semée,  souvent  malgré 
elle. 

Quelle  que  soit  la  force  ou  l'étendue  de  son  esprit,  le  visage 
d'une  jeune  femme  est  toujours  un  obstacle  ou  une  raison  dans 
l'histoire  de  sa  vie.  Dans  le  salon  de  M*"®  de  Staël,  M°^  de  Beaumont 
avait  rencontré  un  homme  dont  l'ensemble  des  qualités  et  dçs 
défauts  formait  un  composé  piquant  et  bien  près  d'être  attachant  (i). 
Il  se  nommait  Adrien  de  Lezay.  Son  père  avait  été  député  de  la 
Franche-Comté  à  l'assemblée  constituante.  Ancien  officier  au  régi- 
ment du  roi,  Adrien  (comme  l'appelait  tout  court  M°*  de  Staël) 
s'était  retiré  à  Gœttingue  pendant  la  terreur  et  était  rentré  immé- 
diatement après  le  9  thermidor.  Il  avait  épousé  la  veuve  du  mar- 
quis de  Briqueville,  tué  à  Quiberon.  Chose  assez  bizarre,  c'était 
aussi  un  maladif,  comme  Fr.  de  Pange  :  il  en  avait  la  vigueur  d'in- 
telligence, sans  posséder  aumême  degré  la  grandeur  du  caractère 

i 

(1j  Rœddrer,  tomet  iv  et  vin. 


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8&2  REttJE  BES  BEDX  MOHBBS. 

et  cette  élévation  d'âme  qui  arrachait  à  W^  de  Staël  cet  avew  qu'tt 
était  le  modèle  de  tout  ce  qu'il  fallait  être  dans  l'amitié,  Tétiicie  et 
les  affaires.  Adrien  de  Lezay,  an  contraire,  avait  dans  l'esprit  quelque 
chose  de  tourmenté  et  de  romanesque  qui  ne  déplaisait  pas  à  des 
raiBnés.  Il  aimait  à  pascaliser^  suivant  sa  propre  expression  (1). 
Joignez  à  cela  de  la  bonhomie  et  de  la  naïveté,  mais  plutèt  dans  la 
tête  que  dans  le  coeur,  et  ¥0U9  vous  expliquerez  le  goût  qu'avaient 
pour  lui  Necker  et  sa  fllle,  et  Tintérêt  que  kti  porta  M"*  de  Beau- 
mont« 

Malgré  un  ouvrage  de  jeunesse  intitulé  les  Ruines^  et  un  opuscule 
Sur  la  nécessité  oh  est  le  gouvernement  de  se  rallier  à  l'opimonr 
publique,  son  nom  n'était  pas  sorti  d'un  cercle  restreint.  Le  tact 
politique  lui  faisait  défont.  M"*  de  Staël,  le  l«f  août  1796,  écrivait 
de  Goppet  à  Rœderer  :  «  Il  faut  que  je  vous  Wâme  d'avoir  publié  le 
morceau  d'Adrien.  Il  est  certainement  très  bien  fait,  très  spirituel 
et  très  raisonnable,  mais  le  commencement  surtout  est  souveraine- 
ment impolitique.  Nous  sommes  ici  trois  personnes  d'opinion  diffé- 
rente :  mon  père,  Benjamin  et  moi ,  nous  moùs  tous  les  trois  sauté 
d'effroi  au  début  d'Adrien,  w  En  1797,  il  prit  sa  revandie.  Au  mo- 
ment où  Benjamin  Constant  publiait  les  Réactions  politiques^  Lezay 
fit  imprimer  dans  le  journal  de  Rœderer  des  réflexions  sur  les  causes 
de  la  révolution  et  ses  résultats.  IP"  de  Beaumont  appela  aussitôt 
sur  cette  publication  l'attention  de  Joubert  :  «  Connaissez-vous  le 
nouvel  ouvrage  d'Adrien  de  Lezay?  Je  ne  l'ai  point  encore  lu,  je 
crains  bien  que  le  pressentiment  de  ce  pauvre  jeune  homme  ne 
soit  justifié.  Il  est  fort  malheureux  et  fort  malade.  »  Son  pamphlet 
fit  sensation.  C'était  le  premier  essai  d'un  système  emprunté  et 
adopté  depuis  par  plus  d'un  historien.  Il  excusait  la  terreur  au  nom 
de  l'inexorable  nécessité,  te  Ceux  qui  fondèrent  la  république  en 
France  ne  savaient  pas  ce  qu'ils  fondaient.  C'étaient,  pour  bi  plu- 
part, des  hommes  perdus  de  crimes  qui  sentaient  que,  dans  une 
démocratie,  ce  sont  les  plus  factieux  que  la  foule  écoute  le  plus 
volontiers...  La  violence  a  fait  un  peuple  neuf...  Rome  fut  fondée 
par  des  brigands  et  Rome  devint  la  maîtresse  du  monde.  »  Cette 
courte  citation  suffit  pour  faire  apprécier  la  thèse.  Cest  cette  idée 
que  nous  retrouverons  souvent  dans  la  bouche  et  sous  la  plume  de 
plus  d'un  politicien  et  qui  est  ainsi  formulée:  Il  fallait  le  despotisme 
de  la  convention  pour  préparer  les  voies  à  une  constitution  libre. 

Benjamin  Constant,  dans  quelques  pages  éloquentes,  réfuta  vio- 
torieusement  une  doctrine  fausse  en  elle-même,  dangereuse  danf 
ses  conséquences.  Il  prouva  que  la  terteur  n'avait  pas  été  nécesH 

(1)  Lettre  de  M»«  de  Beaumont  à  Joubert  (12  mai  ITW). 


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MAOAlfiS  Dfi  BMQMOSnr*  343 

saire  an  salut  de  la  répubUque;  qu'au  coDtraife  la  terreur  avait 
créé  la  plupart  des  obstacles  dont  on  lai  attribue  le  renversement; 
que  ceux  qu'elle  n^a  pas  créés  auraient  été  surmontés  d'une  manière 
plus  facile  et  plus  durd»le  par  ub  régime  juste  H  légitime;  en  un 
mot,  que  la  terreur  n'avait  fait  que  du  mal,  et  que  c'était  elle  qui 
avait  légué  au  directoire  les  dangers  qui  le  menaçaient  de  toutes 
parts  (1).  Il  faut  s^arer,  dans  l'histoire  de  l'époque  révolutionnaire, 
ce  qui  appartient  au  gouvernaient,  les  mesures  qu'il  avait  le  droit 
de  prendre,  d'avec  les  crimes  qu'il  a  ocMoamis  et  qu'il  n'avait  pas  le 
droit  de  commettre.  Loin  d'avoir  constitué  un  esprit  public,  la  ter* 
reur  a  rendu  le  peuple  indlfiërent  à  la  liberté  et  lui  a  inspâré  l'adb- 
mjration  de  la  force» 

Telle  était,  dès  1798,  l'opinion  des  libéraux»  Adrien  de  Leza7,qui 
n'était  pas  un  jacobin,  avait  espéré  apaiser  les  passions  soulevées. 
II  ne  réussit  pas.  La  valeur  de  l'écrivain  n^en  fut  pas  diminuée»  Ses 
contemporains  le  rangeaient  comme  publiciste  au  nombre  de  ceux 
qui  remuent  des  idées  et  qui  laissent  à  penser  encore  (dos  qu'ils  ne 
disent.  La  loi  de  fructidor  an  r  rdi)Iigea  de  sortir  de  France  parce 
qu'il  n'était  pas  rayé  de  la  liste  des  émigrés.  U  se  rendit  en  Suisse; 
Rœderer  assure  qu'il  s'y  fit  aimer  du  parti  français.  U  composa  et 
pvblia  un  projet  de  constitution  pour  la  république  helvétique. 
M°^  de  Staël,  infatigable  de  déTOÛment»  lui  fut  utile  dans  son 
exil.  Quand  le  18  brumaire  arriva,  le  premier  consul  accorda  à 
Adrien  de  Lezay  ce  qu'on  appelait,  en  style  de  police,  une  surveil^ 
lance.  De  retour  à  Paris  ,  une  méprise  des  agens  de  la  sûreté  le 
fit  conduire  au  Temple  ;  ses  papiers  furent  saisis  ;  mais  il  fut 
rendu  à  la  liberté  par  l'intervention  directe  de  Joséphine,  dont  il 
était  l'allié  par  les  Beauharnais.  Il  reprit  ses  visites  dans  le  salon  de 
M°*'de  Staël,  dont  rhostililé  contre  Bonaparte  commençait  à  poindre, 
et  dont  il  avait  reçu  ce  billet  :  «  Je  ne  voudrais  rien  faire  que  votre 
noble  caractère  pût  désapprouver,  mon  cher  Adrien,  et  le  désir 
de  conserver  votre  estime  me  servirait  de  guide  si  mes  propres 
lumières  me  manquaient.  »  U  reprit  surtout  ses  assiduités  che2 
M"'''  de  Beaumont. 

Les  plus  longues  apparences  d'oubli  (elle  l'avouait)  ne  Tavaient 
jamais  désintéressée  de  cet  homme  très  remarquable.  «  Il  parle 
dignement  de  votre  béros,  de  Bonaparte,  écrivait-elle  à  Joubert  :  il 
le  fait  admirer.  C'est  une  autre  manière  de  voir  que  Fontanes,  mais 
c'est  le  même  résultat  :  grandeur  et  justesse.  »  Jusque-là,  elle  ne 
s'était  expBqué  les  visites  quotidiennes  de  Lezay  que  par  son 
désœuvrement;  mais  il  fallut  bien  se  rendre  à  Févidence.  a  Jô 
. 

(1)  D9  la  PoliUq^e  constituU<mn9ll9f  édition  LAbooliye. 


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3&â  BETUE  DES  DEUX  MOKDES. 

VOUS  dirai  quelque  jour  la  cause  de  ses  assiduités  :  elle  est  vrai- 
ment plaisante,  n  —  C'est  en  ces  termes  qu'elle  confiait  à  son  véri- 
table ami  son  secret.  On  ne  nous  Ta  pas  répété,  mais  ne  nous 
sera-t-il  pas  permis  de  le  deviner?  Adrien  de  Lezay  avait  trente 
ans,  le  même  âge  que  M""^  de  Beaumont.  11  était  difficile,  la  voyant 
tous  les  jours,  de  ne  pas  être  conquis  par  sa  conversation,  par  l'éclat 
de  ses  regards  noyés  et  tendres,  par  la  sveltesse  de  sa  taille. 

Pauline  était  au-dessus  de  la  coquetterie  par  soi  dédain  des  pas- 
sions vulgaires,  par  son  indicible  tristesse  et  par  sa  résolution 
énergique  de  ne  donner  qu'une  fois  cette  activité  fiévreuse  qui  la 
dévorait  et  qui  usait  sa  frêle  enveloppe.  Le  moment  était  bien  mal 
choisi  en  vérité,  pour  frapper  à  la  porte  de  ce  cœur  qui  venait  de 
se  livrer  sans  défense.  0  fantaisie  ineiplicable  du  destin  1  Adrien 
de  Lezay,  après  la  démission  de  Chateaubriand,  le  remplaça 
comme  ministre  plénipotentiaire  au  Valais,  avec  mission  de  pré- 
parer l'annexion  à  la  France,  et  en  181&,  lorsque  Chateaubriand 
était  désigné  pour  accompagner  le  duc  de  Berry  en  Alsace,  quel 
était  le  préfet  animé  soudainement  de  la  ferveur  royaliste  qui, 
après  avoir  administré  depuis  1806  Strasbourg  au  nom  de  l'empe- 
reur, était  tué  par  ses  chevaux  emportés  au  bruit  de  la  mousque- 
tericy  au-devant  d'un  fils  dç  France,  comme  on  disait  alors?  Quel 
était-il  ?  Le  comte  Adrien  de  Lezay. 

V. 

Jusqu'à  l'année  1800,  M"*  de  Beaumont  était  modestement  logée 
à  Paris  dans  un  hôtel  garni,  rue  Saint-Honoré,  tout  près  de  la  famille 
Joubert.  Lorsque  ses  affaires  furent  réglées,  son  divorce  prononcé, 
et  qu'elle  eut  quitté  définitivement  la  Bourgogne,  un  de  ses  amis 
nouveaux,  U.  Pasquier,  lui  céda  l'appartement  qu'il  occupait  rue 
Neuve- du-Luxembourg.  Les  fenêtres  donnaient  sur  les  jardins  du 
ministère  de  la  justice.  C'est  là  que,  pendant  deux  années,  se  réunis- 
sait presque  tous  les  soirs  la  société  la  plus  choisie,  les  débris  de 
ce  monde  incomparable  de  l'aristocratie  française,  M*"*  de  Duras, 
M*"*  de  Pastoret,  M"*  de  Lévis,  M"*  de  Vintimille,  à  côté  des  esprits 
les  plus  éminens  de  la  génération  du  consulat.  M.  Pasquier,  après 
le  9  thermidor,  était  sorti  de  prison ,  et  s'était  réfugié  avec  sa 
femme  dans  le  village  de  Croissy  ;  ses  ressources  étaient  modiques; 
ses  biens  étaient  séquestrés.  Peu  à  peu,  il  sortit  de  sa  retraite  et 
connut  quelques  personnes  du  voisinage,  attendant  comme  lui  les 

• 

(1)  Paris  pendant  1796,  d»  78. 


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MADAME   DE  BEAUMONT*  3A5 

évéDemeDs.  Parmi  ses  voisins  se  trouvait  un  homme  qui  devint 
bien  vite  le  meilleur,  le  plus  attadié  de  ses  amis;  il  s'appelait 
Julien.  Il  était  fils  d'un  banquier  de  la  chaussée  d'Antin,  mêlé  sous 
les  règnes  de  Louis  XV  et  de  Louis  XVI  aux  plus  importantes  aifaires. 
Héritier  d'une  immense  fortune,  M.  Julien  avait  pu  en  sauver  une 
partie  et  traverser  sans  trop  d'épreuves  la  révolution  ;  il  habitait  à 
Rueil  une  somptueuse  demeure,  dont  le  parc  touchait  à  celui  de  la 
Halmaison  (1).  Il  tenait  bon  état,  convive  joyeux,  quoique  d'une 
famille  où  Ton  se  tuait,  intelligemment  secondé  par  sa  sœur,  une 
petite  personne  très  spirituelle,  qu'une  difformité  de  la  taille  avait 
condamnée  au  célibat;  il  aimait  à  donner  à  dîner.  M"^  et  M.  Pas- 
quier  devinrent  les  habitués  de  la  maison  de  Rueil,  et  souvent  on 
faisait  ensemble  des  excursions  à  Paris  (2). 

Dn  jour,  M.  Julien  proposa  à  M.  Pasquier,  qui  accepta  avec  empres- 
sement, de  le  conduire  chez  la  comtesse  de  Beaumont.  Pendant  les 
années  1789  et  1790,  le  fils  du  banquier  avait  été  mis  en  rapport 
avec  Montmorin,  dont  la  situation,  nous  le  savons,  était  gênée.  Quand 
sa  fille,  seule  à  se  débattre  pour  sauver  quelques  épaves  de  sa  for- 
tune, vint  à  Paris,  M.  Julien  accourut  lui  offrir  obligeamment  ses 
bons  offices.  Elle  lui  en  avait  gardé  tme  amicale  gratitude.  Présenté 
par  le  cher  Julien,  M.  Pasquier  avait  été  reçu  de  la  manière  la  plus 
aimable.  Il  devint  l'un  des  causeurs  habituels  du  salon  de  la  Rue- 
Neuve-du-Luxembourg.  Joubert  y  avait  introduit  Fonianes,  et  par 
lui,  Mole,  Guéneau  de  Mussy,  en  attendant  Chênedollé  et  Bonald. 
Les  relations  affectueuses  d'autrefois  avec  M"^  Hocquart,  avec  M»!^  de 
Krtidner,  s'étaient  aussi  renouées.  M"**  de  Staël  et  sa  cousine, 
M"*  Necker  de  Saussure,  apparaissaient  entre  deux  voyages  en 
Suisse,  à  de  rares  intervalles.  Benjamin  Constant  avait  tout  gâté. 

De  toutes  lès  grandes  dames  que  M"*  de  Beaumont  retrouva,  la 
plus  intéressante,  la  plus  dévouée,  comme  la  plut  utile  à  consulter 
pour  les  choses  morales,  était  M"'  de  Vintimille,  de  la  maison  de 
Lévis.  Joubert  devait  s'attacher  aussitôt  à  elle.  Il  avait  même  con- 
servé dans  sa  mémoire  deux  dates,  le  6  mai  1802,  jour  où  il  la  vit 
pour  la  première  fois,  et  le  22  juiUet,  jour  où  U  s'était  promené 
avec  elle  dans  une  certaine  allée  des  Tuileries,  qu'il  trouvait  tou- 
jours embaumée  de  son  souvenir.  C'était  cette  promenade  qui  lui 
rendit  sacré  le  jour  de  Saint-Médard.  C'était  aussi  ce  qui  lui  fit  tant 
aimer  les  tubéreuses,  dont  il  avait  donné  ce  jour-là  un  bouquet  à 
M*"*  de  Vintimille.  Elle,  du  moins,  vécut  de  longues  anné^  et  elle 
pouvait  en  1817  recevoir  ce  billet  adorable,  comme  on  n'en  écrit 
plus: 

(1)  Mémoiru  d'outre-tombe,  t  m. 

^2;  Notti  devons  cm  précieux  renBeignemeni  à  M»  Loal«  Fitre. 


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3iô  W%m  DES  DEUX  li(»ïDE8« 

«  Vous  étiez  plus  jeune,  il  y  a  vingt  ans,  lorsque  je  marchais  à 
vos  côtéSy  à  pareil  jour,  à  pareille  heure,  en  parcourant  certaine 
allée  que  je  vois  presque  de  mon  lit,  et  où,  à  mon  très  grand  r^ret, 
je  ne  puis  aller  célébrer  cet  anniversaire.  Mais  vous  n'étiez  pas  plus 
aimable.  Votre  présence  et  votre  souvenir  font  égidement  mes  dé- 
lices. Continuez  à  vous  faire  adorer  et  aimez-moi  toujours  un  peu. 
Les  tubéreuses  ne  sont  pas  encore  en  Heur  cette  année.  J'avais  pris 
toutes  les  précautions  possibles  pour  ee  avoir  à  mon  réveil,  mais 
on  n'a  pas  pu  en  trouver.  J'ai  souscrit  pour  les  premières. ••  Sou- 
venez-vous qu'il  est  de  mon  essence  de  penser  à  vous  avec  délices 
et  de  vous  être  éternellement  attaché  (1).  d 

Nous  BOUS  plaisons,  dans  ces  deux  dernières  années  de  sa  vie,  de 
1801  à  1803,  à  voir,  au  milieu  de  son  cercle  brillant.  M""®  de  Beau- 
mont  appuyée  sur  la  parfaite  raison,  sur  l'heureuse  humeur  de 
H"*  de  Vintimille.  L'amitié  inalténd)le  que  Joubert  lui  voua,  après 
la  mort  de  celle  qui  les  aviût  rapprochés,  était  comme  un  legs  com- 
mémoratîf  de  ces  soirées  pleines  de  jeunesse  et  consacrées  à  l'ad- 
miration. 

Toutes  les  questions  étaient  agitées  dans  ce  petit  cénacle,  à  peine 
éclairé  d'une  lampe  et  dont  Saint^rmain  et  sa  femme,  les  témoins 
des  anciennes  splendeurs  de  l'hdtel  Montmorin,étai^tt  les  serviteurs 
discrets  et  sûrs.  On  n'y  discourait  pas  seulement  sur  les  produc- 
tions littéraires;  l'exposition  de  peinture,  aussi  bien  que  les  évé- 
nemens  du  jour  étaient  pr^exte  à  une  causerie  animée.  L'art  dra- 
matique, qui  a  toujours  passionné  l'ancienne  société,  intéressait 
autant  la  nouvelle.  Il  n'y  a  rien  d'exagéré  à  dire  que  le  moindre 
incident  se  produisant  au  Théâtre-Français  prenait  l'importance 
d'une  afiEaire  d'état.  Tahna  était  alors  arrivé  à  la  plus  grande  hau- 
teur de  l'art  du  tragédien.  MU  Julien  avait  une  k^e  à  la  Comédie- 
Française,  il  la  prêtait  à  H*"*  de  Beaumont.  Plusieurs  de  ses  amis 
étaient  des  habitués  du  foy^  des  acteurs.  On  se  lança  donc  chez 
elle,  avec  frénésie,  dans  Tengooement  d'enthousiasme  qui  marqua 
les  débuts  d'une  jeune  actrice  qui  venait  de  débuter  par  ordre 
dans  le  rôle  de  Phèdre,  BI"^  Duchesnois.  Cet  engouement  devint 
presque  du  délire,  et  quand  le  journaliste  Geoffroy  osa  formuler  des 
critiques  et  prendre  parti  pour  une  autre  idole.  M"''  George,  dans 
tout  l'éclat  alors  de  la  jeunesse  et  de  la  beauté,  ce  furent  des  cris 
d'anathème  partis  de  toutes  les  bouches.  Mous  retrouvons  les  échos 
de  cette  bataille,  aujourd'hui  oubliée,  dans  une  lefttre  écrite  à  ce 
moment  par  M"*  de  Beaumont  k  VL  Paisquier  (2). 

(i)  Correspondance  de  Joubert,  22  Juillet  1817. 

(2)  Nous  devons  communication  de  cette  lettre  inédite  à  la  blenyeiUance  de 
M.  le  duc  d*Audiflret-P«sq«ieci 


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MAÙàJUL  DB  BfiADMQNT*  Zk7 

0  Je  VOUS  dois  des  excuses,  monsieur»  d'avoir  autant  tardé  à 
vous  répondre.  Mes  excases  ne  sont  malheureusement  que  trop 
bonnes.  Presque  tout  mon  temps  a  été  consacré  à  des  afiaires  ou  à 
des  adieux.  11  ne  reste  plus  que  VL  Julien  et  moi  de  la  société  dans 
laquelle  vous  vous  plaisiez  cet  hiver.  Et  nous  répétons  sans  cesse  à 
cet  appartement  si  fier  autrefois  de  ceux  qui  le  visitaient  : 

D6plonble  91o%  qaf«i4a  fait  48  te  gloired 

n  va  être  bientôt  abandonné  ;  dans  peu  de  jours»  je  pars  pour  les 
eaux.  J'ignore  l'effet  qu'elles  me  feront  ;  elles  auront  à  mes  yeux  une 
vertu  très  puissante  si  elles  me  tirent  de  Tétat  où  je  suis.  C'est  la  foi 
qui  sauve.  Il  faut  donc  tâcher  d'en  avoir.  Je  tâche.  M.  Joubert  n'est 
parti  qu'il  y  a  trois  jours;  il  était  dans  une  assez  bonne  veine  de 
santé. 

a  J'ai  enfin  déjeuné  avec  W^  Duchesnois.  Ten  ai  été  enchantée  à 
la  lettre.  Il  m'est  impossible  de  pardonner  à  ceux  qui  la  trouvaient 
béte.  Elle  est  simple,  naïve  et  distraite;  mais  si  vous  trouvez  moyen 
d'attirer  son  attention,  vous  voyez  tout  de  suite  ses  yeux  s'animer» 
son  visage  s'embellir.  Alors  elle  parle  bien,  et,  en  peu  de  mots, 
elle  entend  très  bien  tout  ce  qu'on  sait  lui  faire  comprendre.  Il  ne 
s'agît  que  de  trouver  la  corde  sensible. 

a  Elle  est  très  digne  avec  les  hommes,  très  respectueuse  avec  les 
femmes.  Cette  conduite  n'est  certainement  pas  celle  d'une  bête.  Je 
n'espère  plus  la  voir  jouer  avant  mon  départ  et  m'étais  longtemps 
flattée  d*Ariane.  Jugez  quelle  contrariété! 

c(  J'espère  que  le  redoutable  Geoffroy  ne  viendra  pas  me  persé- 
cuter jusqu'au  Mont-d'Or;  f  y  trouverai  assez  d'ennuyeux  et  d'im- 
portuns sans  lui.  Yous  ne  connaissez  pas,  monsieur,  toutes  les 
mâchoires  auvergnates.  Si  Samson  en  eût  rencontré  une,  il  eût  fait 
une  bien  autre  besogne.  Jamais  plus  on  n'aurait  parlé  des  Philistins. 
Pourvu  que  je  ne  sois  pas  forcée  de  vivre  en  société,  c'est  tout  ce 
que  je  désire.  Après  la  société  que  je  quitte,  il  n'y  a  de  bon  que  la 
solitude,  parce  que  c'est  une  manière  de  la  retrouver. 

(c  Adieu,  monsieur,  recevez  l'assurance  de  mon  tendre  attache- 
ment. Je  me  trouverai  bien  heureuse  si  jamais  nous  sonmies  encore 
tous  réunis. 

«  M.  B.  (Montmorin-Beaumont).  » 

On  voit  quelle  variété  de  goûts,  quel  besoin  de  se  passionner 
pour  toutes  les  manifestations  du  talent  possédait  cette  âme  de 


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348  REVCE  DES  DEUX  MONDES. 

flamme.  Gomme  on  pressent  l'attrait  irrésistible  qui  émanait  de 
toute  sa  personne  et  la  vie  que,  dans  sa  débilité,  elle  savait  cepen- 
dant communiquer  au  monde  distingué  et  peu  nombreux  qui  Tai- 
tourait!  On  ne  pouvait  se  passer  d'elle. 

Si  la  politique  n'occupait  pas  le  premier  plan  dans  les  conversa- 
tions, elle  n'en  était  cependant  pas  exclue.  La  longue  guerre  delà 
révolution  finissait  dans  la  gloire,  et  la  reconnaissance  pour  le  géné- 
ral auquel  l'opioion  attribuait  la  paix  d'Amiens  touchait  au  ferna- 
ti^e.  Joubert,  durant  cette  éclatante  *  période  du  consulat,  ne 
tarissait  pas  d'éloges.  Ce  n'était  plus  le  même  homme  qui,  sous  la 
restauration,  avait  horreur  de  la  politique,  à  ce  point  qu'il  disait  : 
«  La  politique  ôte  la  moitié  de  l'esprit,  la  moitié  du  droit  sens, 
les  trois  quarts  et  demi  de  la  bonté,  et  certainement  le  repos  et  le 
bonheur  tout  entiers.  »  Fontanes  n'était  pas  le  moins  entraîné.  Il 
partageait  ses  admirations  entre  Bonaparte  et  un  jeune  Breton,  à, 
peu  près  inconnu,  dont  il  parlait  comme  d'un  écrivain  de  génie.  Il 
ne  tarissait  pas  sur  leur  amitié  à  Londres  après  fructidor,  sur  leurs 
longues  promenades  et  leurs  rêveries.  Il  racontait  qu'attardés  sou- 
vent dans  la  campagne ,  ils  regagnaient  leur  demeure  guidés  par 
les  incertaines  lueurs  qui  leur  traçaient  à  peine  la  route  à  travers  la 
fumée  du  charbon  rougissant  autour  de  chaque  réverbère.  Fontanes 
s'attendrissait  encore  au  souvenir  de  la  lecture  faite,  devant  son  ami 
et  lui,  des  Mémoires  manuscrits  de  Cléry,  le  valet  de  chambre  de 
Louis  XVI,  et  il  excitait  autant  de  curiosité  qu'il  éveillait  de  sym- 
pathies autour  de  son  compagnon  d'exil.  Il  l'appelait  à  Paris  pour 
achever  l'impression  d'un  beau  livre  que  seul  il  connaissait.  Aussi 
quelle  ne  fut  pas  l'émotion  de  M""  de  Beaumont  lorsque  Fontanes 
lui  annonça  que  cet  ami  était  débarqué  à  Calais,  dans  les  premiers 
jours  de  mai  1800,  qu'il  était  allé  le  chercher  au  fond  d'une  petite 
chambre,  louée  par  M"**  Lindsay  et  Auguste  de  Lamoignon,  dans 
une  auberge  aux  Ternes;  qu'il  l'avait  mené  chez  lui,  et  l'avait 
ensuite  conduit  chez  Joubert  I  Elle  allait  donc  aussi  le  connaître. 
Peu  de  jours  après,  Fontanes  présentait  en  effet  René  de  Chateau- 
briand à  Pauline  de  Beaumont. 

C'en  était  fait,  elle  avait  cessé  de  s'appartenir. 


A.  Bardoux. 


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J 


LÀ 


RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ 


La  Recherche  d$  la  p^Uenùté»  Lettre  à  M.  Rivet,  dépaté,  par  M.  Alexandre  Damât 
fila,  de  TAcadémie  française.  Paris,  1883  ;  Calmann  Lévy. 

De  môme  que  certaines  questions  de  moralet  délièates,  subtiles,  ! 

douteuses,  ne  relèvent  guère  que  des  seuls  casuistes,  ainsi  cer-  { 

taines  questions  de  droit,  spéciales,  obscures,  épineuses,  n'ap-  i 

pariiennent  qu'aux  seuls  jurisconsultes.  —  Telle  n'est  pas  la  ques-  1 

tien  de  la  recherche  de  la  paternité.  —  Jurisconsultes  ou  casuistes,  ' 

c'est  vainement  qu'ils  essaieraient  de  la  retenir,  parce  qu'évidem- 
naent  ils  y  seraient  sans  titre.  En  effet,  où  l'ordre  public  et  la 
morale  générale  se  trouvent  intéressés,  ni  la  toque,  ni  la  robe ,  ni 
l'hermine  ne  confèrent  plus  de  privilèges,  et  l'on  peut  dire  avec 
sécurité  que  tout  homme  qui  pense  n'est  pas  seulement  libre,  mais 
encore  presque  tenu  d'avoir  son  opinion. 

Nous  ne  sommes  donc  pas  de  ceux  qui  s'aviseront  jamais  de 
reprocher  à  M.  Dumas,  dans  cette  question  de  la  recherche  de  la 
paternité,  la  périodicité  de  son  intervention.  Peu  nous  importe  même 
si ,  l'ayant  réveillée  jadis  l'un  des  premiers ,  et  quand  l'opinion 
publique  y  pouvait  sembler  assez  indifférente,  il  entretient  autour 
d'elle  une  agitation  que  nos  hauts  magistrats  qualifient  volontiers 
de  factice.  Une  erreur  trop  commune  aux  personnages  que  Ton 
appelle  constitués  en  dignité,  c'est  de  ne  pas  prêter  une  attention 
suffisante  aux  rêves  de  ce  qu'ils  appellent,  à  leur  tour,  dans  cette 


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S50  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

langue  barbare  qui  est  quelquefois  la  leur,  des  individualités  sans 
mandat.  Hais  ils  feraient  mieux,  si  leurs  préjugés  sont  fondés  en 
raison,  d'essayer  de  le  démontrer;  et  l'on  conçoit  aisément  qu'à 
s'entendre  ainsi  traiter  d'auteur  dramatique  et  de  romancier,  sans 
plus,  comme  si  ces  deux  mots  disaient  tout,  et  n'avaient  pas  besoin 
de  commentaire,  la  bile  de  M.  Dumas,  toujours  facile  à  s'émouvoir, 
se  soit  cette  fois-ci  particulièrement  et  vivement  émue. 

Car,  était-il,  en  vérité,  si  difficile,  ou  si  superflu,  d'expliquer  pour- 
qpioi  l'argumentation  de  l'auteur  dr^atique  ou  du  romancier,  dans 
tpmte  question  d^  Qe  genr^,  est  nécessairement  siiapeclet  Tlû^  4e 
choses  qui  vont  sans  dire  ne  vont-elles  pas  bien  mieux  encore  en 
les  disant?  Et  l'on  aurait  ainsi  procuré  à  H.  Dumas  une  bonne  occa- 
sion de  ne  pas  se  mettre  si  fojt  en  colère,  ou,  s'il  persistait  à  s'y 
mettre,  on  lui  aurait  du  moins  imposé  l'obligation  de  nous  dire  les 
motifs  qu'il  avait  de  s'y  mettre  ;  —  et  tout  le  monde  y  eût  assuré- 
ment gagné. 

I. 

Est-il  bien  sûr,  en  premier  lieu,  que  ce  soit  a  mépriser,  »  comme 
dit  M.  Dumas,  les  auteurs  dramatiques  et  les  romanciers,  que  de  se 
défier  un  peu  de  la  façon  dont  ils  ont  accoutumé  de  traiter  les  ques- 
tions de  morale  sociale?  Autant  dire  que  ce  serait  a  mépriser  »  les 
poètes,  Lamartine  ou  Victor  Hugo,  par  exempte,  que  de  les  crdre 
inhabiles  à  la  politique,  et  les  hommes  politiques,  Thiers  ou  finixot, 
si  vous  voulez,  que  de  les  croire  impropres  à  la  poésie?  Mais  c'est 
constater  tout  simplement,  une  fois  de  plus,  que  chaoïn  de  nous  a 
ses  aptitudes,  eu  encore,  que  toute  terre  ni  tout  arbre  ne  portait 
pas  indistinctement  tous  les  fruits;  et,  jusqu'à  ce  que  f  expérience 
ait  prouvé  le  contraire,  il  semble  au  moins  que  ce  soit  une  thèse 
que  l'on  puisse  raisonnablement  soutenir. 

On  sait  comment  plaident  les  avocats,  et  que  le  triomphe  de  leur 
art,  dont  je  n'ai  garde  ici  de  Hiédire,  consiste  à  glisser  sur  les  points 
faibles  d'une  cause,  pour  appuyer  d'autant  sur  les  autres  et,  ainsi, 
les  faire  plus  adroitement  ressortir.  N'est-ce  pas  le  cas,  évidemment, 
de  tout  auteur  dramatique  et  de  tout  romancier,  dès  qu'il  plaide  une 
cause  :  la  cause  des  filles  séduites  ou  des  enfans  naturels?  Et  encore 
peut-on  dire  que  l'avocat,  qu<H  qu'il  en  ait,  reçoit  comme  des  mains 
du  client  sa  cause  toute  faite;  il  ne  choisit  pas  son  «  espèce,  »  il  la 
prend,  à  peu  de  chose  près,  telle  que  la  réalité  la  lui  hvre;  et,  ne 
pouvant  absolument  pas  faire  que  ce  qui  est  ne  soit  pas,  il  rencontre 
inévitablement,  dans  toute  cause  qu'il  accepte,  une  part  de  vérité  qui 
dride  et  qui  refràns,  — •  un  peu  plus,  un  peu  moins,  —  le  libre  élan  de 


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LA  BSGBfiUCHE  fiiS  U  PAXfil^ITE.  8&| 

son  imaginative,  Mai$  l'auteur  dramatique  ou  le  romancier  créeut, 
pour  ainsi  dire,  leur  cause  de  toutes  pièces;  excellant  à  la  conduire 
vers  sa  conclusion  par  les  moyens  précis  qu'il  faut  pour  la  gagner, 
et  supprimant  ou  modifiant  à  leur  gré,  dans  coite  réalité  qu'ils  font 
profession  d'imiter,  tout  élément  qui  les  gêne,  et  risquerait  de  tour- 
ner contre  eux.  Quand  ils  veulent  nous  émouvoir  pour  la  fille  entre- 
tenue, c'est  la  Dame  mx  Camélias  qu'ils  écrivent^  et  Marguerite 
Gauthier  qu'ils  inventent  ;  mais  c'est  ans»  bien,  avec  le  môme  talent, 
la  baronne  d'Ange  qu'ils  nous  présentent,  et  le  Demi-Monde  qu'ils 
foot  jouer  si,  comme  il  leur  arrive,  à  deuj  ou  trois  ans  d'intervalle, 
il  leur  platt  de  prouver  la  thèse  précisément  contraire.  Qui  va  voir 
jouer  Marùm  belorme  n'en  revient-il  pas  convaincu  que  Tamou; 
peut  refaire  aux  courtisaties  une  «  virginité?  »  Mais  qui  va  voir  jouer 
le  Mariage  d'Olympe  n'en  revient  guère  moins  convaincu  que  l'amoux 
même  ne  les  arrache  pas  à  la  u  nostalgie  de  la  boue,  y>  C'est  la 
gloire  de  l'un  et  de  l'autre  poète  que  d'avoir,  par  un  coup  de  son 
art,  emporté  d'assaut  notre  conviction.  Si  cependant  Tun  a  tort^  il 
iaut  bien  que  l'autre  ait  raison*  Et  de  là  cette  conséquence  que, 
toujours  suspects  de  plaider  une  cause  quand  ils  entreprennent 
de  traiter  sur  la  scène  une  question  de  ce  genre,  l'auteur  drama- 
tique ou  le  romanci^  sont  en  outre  ^suspecte  de  l'avoir  arrangée 
telle  qu'il  la  leur  fallait  pour  être  victorieusement  plaidée.  C'est^ 
h  notre  humble  avis,  tout  ce  que  l'on  veut  dire»  —  et  qui  n'est 
pas  si  fou,  —  quand  on  dit  que  le  Fils  naturel^  ou  V Affaire  Clé^ 
menceau  ne  sont  ni  des  argumens,  ni  même  des  documens,  à^ 
c^te  question  de, la  recherche  de  la  paternité.  Ils  sont  sans  doute 
mieux  que  ceb,  mais  ils  ne  sont  certainement  pas  cela.  J'ajoute  que« 
même  (^and  ils  voudraient  l'être,  ils  ne  le  pourraient  pas. 

C'est  qu'en  effet,  au  fond  de  tout  artiste,  auteur  dramatique  ou 
romancier,  véritablement  digne  de  ce  nom,  il  y  a  comme  un  je  ne 
sais  quoi  qui  proteste  contre  l'asservissement  de  l'art  à  la  réalité 
quotidienne.  Ou  plutôt,  on  n'est  artiste,  au  sens  entier  du  mot,  que 
dans  la  mesure  où  l'on  est  dupe  de  ce  je  ne  sais  quoi.  Donnez-lui 
d'ailleurs  le  nom  qu'il  vous  plaira  :  de  goût,  d'inspiration,  d'imagi- 
nation, de  fantaisie,  d'idéal ,  il  n'importe  ;  mais  l'art  ne  commence 
qu'au  moment  où  «ce  je  ne  sais  quoi  inte^ent,  pour  la  modifiera 
dans  l'exacte  imitation  de  la  nature.  U.  Dumas  ne  l'ignore  pas,  lui 
qui,  déjà  plus  d'une  fois,  et  assez  récemment  encore  dans  sa  préfacç 
de  VÊtrangèrey  a  si  éloquemment  revendiqué  ce  droit  de  l'artiste 
coutre  les  prétentions  de  la  moderne  école  naturaliste^  a  Le  publiée 
ne  vient  à  nous  que  pour  sprtir  de  lui»  Il  lui  faut  une  illusion,  une 
consolation,  un  idéal,  qui  l'escortent  encore  quelque  temps  aprèç 
qu'il  nous  aura  quittés..  Pour  retrouveir  lui  théâtre  les  riautés  qu'il 


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852  REVUE  DES  DEUX  M<»n>E6, 

coudoie  tous  les  jours,  il  aime  autant  rester  chez  lui,  et  il  a  raison  * 
il  ne  pleure  pas  tous  les  jours,  il  ne  rit  pas  tous  les  jours.  S'il  vient 
nous  trouver,  c'est  pour  pleurer  jusqu'à  ce  qu'il  suffoque,  pour  rire 
jusqu'à  ce  qu'il  étouffe,  pour  être  épouvanté  jusqu'à  ce  qu'il  tremble, 
pour  être  trompé  jusqu'à  ce  qu'il  croie.  »  Vérités  banales  1  mais 
d'autant  plus  vraies  qu'elles  sont  plus  banales,  c'e8^à-dire  confir- 
mées par  une  plus  longue,  et,  si  je  puis  ainsi  parler,  une  plus  uni- 
verselle expérience  !  Mais  accordez-nous  du  moins  que,  si  l'art  se  pro- 
pose, en  général,  et  l'art  dramatique,  en  particulier,  de  «  me  trom- 
per jusqu'à  ce  que  je  croie,  »  les  croyances  que  je  rapporterai  du 
théâtre,  ayant  de  grandes  chances  d'être  autant  d'erreurs,  devront 
être  éprouvées  au  contrôle  d'une  autre  pierre  de  touche.  Je  n'en 
pourrai  pas  faire  d'abord  ma  règle  ni  ma  foi,  puisque  Ton  m'a  loya- 
lement averti  que  le  théâtre  était  une  chose,  et  la  réalité  de  la  vie 
quotidienne  une  autre  chose.  C'est  encore  ce  que  l'on  veut  dire 
quand  on  dit  que  l'honneur  d'avoir  écrit  le  Fils  naturel  et  V Affaire 
Clemenceau  ne  préjuge  pas  la  compétence  de  M.  Dumas  à  discuter 
la  question  de  la  recherche  de  la  paternité.  Auteur  dramatique  ou 
romancier,  ce  que  vous  touchez  devient  or;  nous,  c'est  avec  le 
plomb  vil  que  nous  avons  affaire. 

Dira-t-on  ici  que  l'auteur  dramatique  et  le  romancier  peuvent 
se  dédoubler,  en  quelque  sorte,  s'abstraire  à  volonté  de  la  pra- 
tique de  leur  art,  se  dégager  enfin,  aussitôt  qu'il  le  faut,  d'une 
discipline  qui  leur  est  devenue  comme  une  seconde  nature,  mais 
sous  laquelle  ne  continuerait  pas  moins  de  persister  la  première?  Je 
le  croirais  à  peine  d'un  industriel  en  vaudevilles  ou  d'un  drama- 
turge vulgaire,  mais  de  M.  Dumas,  de  l'auteur  du  Demi-Monde  et 
de  la  Dame  aux  Camélias^  de  la  Princesse  George  et  de  Monsieur 
Alphonse^  quand  on  me  le  démontrerait,  je  ne  le  croirais  pas  encore. 
Non  I  le  talent  de  l'auteur  dramatique,  à  ce  degré,  n'est  pas  comme 
un  habit  que  l'on  enlève  et  que  l'on  repasse,  selon  l'heure  du  jour 
et  selon  la  couleur  du  temps.  L'est-il  même  jamais?  «  On  peut 
devenir  un  peintre,  un  sculpteur,  un  musicien  ;  mais  à  force  d'étude, 
on  ne  devient  pas  un  auteur  dramatique,     n  Test  tout  de  suite  ou 
jamais,  comme  on  est  blond  ou  brun,  sans  le  vouloir.  C'est  un 
caprice  de  la  nature  qui  vous  a  construit  l'œil  d'une  certaine  façon 
pour  que  vous  puissiez  voir  d'une  certaine  manière,  qui  n'est  pas 
absolument  la  vraie,  et  qui  cependant  doit  paraître  la  seule,  momen- 
tanément, à  ceuf  à  qui  vous  voulez  faire  voir  ce  que  vous  avez  vu.  o 
Qui  dit  cela?  N'est-ce  pas  encore  M.  Dumas  lui-même?  Et,  conune 
lui,  j'en  suis  persuadé  :  on  peut  devenir  romancier,  mais  on  natt 
auteur  dramatique.   Seulement,  dé  ces  prémisses,  que  je  crois 
bonnes»  suis-je  donc  bien  téméraire  si  je  tire  cette  conséquence  que 


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LA  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  358 

Tauteur  dramatique,  en  aucun  cas,  et  quoi  qu'il  écrive,  drame  ou 
roman,  brochure  ou  volume,  ne  saurait  abdiquer  cette  t  certaine 
manière  de  voir  qui  n'est  paâ  absolument  la  vraie?  »  Et,  bien  loin 
d'apercevoir  ici  la  moindre  nuance  de  mépris,  puisque  c'est  son 
mot,  n'est-ce  pas  plutôt  un  hommage  rendu  à  son  talent  que,  dans  la 
défiance  même  des  jurisconsultes,  —  et  dans  la  mienne,  —  M.  Dumas  . 
devra  véritablement  reconnaître?  Car  il  serait  plus  compétent  à  dis- 
cuter les  questions  sociales  s'il  avait  remporté  moins  et  de  moins 
retentissans  succès  sur  la  scène;  et  ni  nos  magistrats  ni  nos  juris- 
consultes ne  seraient  tant  en  garde  contre  lui  si  ses  romans  dor- 
maient chez  le  libraire.  Mais  il  est  la  victime  de  son  talent  et  la  dupe 
de  sa  propre  gloire.  De  combien  de  ses  contemporains  croit-il  qu'on 
en  pût  dire  autant? 

Au  surplus,  quiconque  lira  tout  d'une  haleine,  comme  elle  doit 
être  lue,  cette  Lettre  à  M.  Rivet,  y  retrouvera  partout,  à  chaq 
page,  à  chaque  ligne,  à  chaque  mot  l'auteur  dramatique.  Et 
même  ce  qu'il  y  a  d'étonnant,  qu'ayant  déjà  discuté  tant  de  foisi 
question  de  la  recherche  de  la  paternité,  la  plupart  des  argumens 
que  l'on  oppose  à  M.  Dumas  soient  devant  ses  yeux  comine  s'ils 
n'existaient  pas.  a  Profitons  de  ce  que  nous  sommes  encore  un  peu 
auteur  dramatique,  y  dit-il  quelque  part,  avec  une  ironie  mêlée  d'une 
certaine  amertume,  pour  faire  notre  exposition  bien  claire  et  pour 
bien  mettre  notre  sujet  en  scène.  »  Mais  il  ne  se  contente  pas  d'en 
profiter;  il  en  abuse.  Les  questions  de  morale  sociale  ne  se  laissent 
pas  a  exposer  »  si  clairement,  et  Ton  ne  met  pas  si  facilement  «  en 
scëoe  »  un  sujet  tel  qu'est  celui  de  la  recherche  de  la  paternité. 
J'oserais  même  répondre  qu'il  n'y  a  rien  qui  soii  plus  propre  à 
mettre  les  jurisconsultes  en  défiance  que  cette  exposition  si  claire 
et  cette  mise  en  scène  si  vivante.  Car,  comment  un  sujet  si  com- 
plexe serait -il  tout  à  coup  devenu  si  simple,  si  ce  n'était  que 
M.  Dumas,  y  négligeant  tout  ce  qui  l'embarrasse,  n'en  a  voulu  voir 
que  ce  qui  convenait  à  son  dessein  et  menait  droit  à  son  dénoû- 
ment  ?  Et  voilà  toute  la  diflSculté. 

n. 

Que  fait-il  de  l'histoire  d'abord  et  de  ce  qu'elle  offre  d' argumens, 
de  quelque  poids  pourtant,  contre  la  recherche  de  la  paternité? 
Datons-nous  d'hier,  et  le  Fils  naturel^  en  1858,  a-t-il  posé  la 
question  pour  la  première  fois?  Mais  si  des  magistrats  et  des 
jurisconsultes,  si  des  tribuns  et  des  législateiu^s  l'avaient  discutée, 
par  hasard,  avant  même  que  nous  fussions  nés,  et  résolue  d'une 
certaine  manière,  est-il  permis^de  passer  sans  y  faire  plus  datten- 

lom  Lfx.  —  1883.  23 


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Zbh  R£TU£  DES  DEUX  MONDESa 

tion?  et  de  commencer,  au  nom  de  Texpêrience  d'un  jonr^  par  ne 
faire  aucun  cas  de  l'expérience  des  siècles? 

L'ancien  droit,  en  effet,  —pour  autant  du  moios  que  Ton  poisse 
réduire  à  une  formule  uni(j[ue  l'infinie  diversité  des  coutumes 
locales,  —  admettait  la  recherche  de  la  paternité.  Deux  principes^ 
ou,  comme  on  disait  alors,  deux  proverbes  dominaient  la  matière» 
le  premier,  qu'un  jurisconsulte  de  la  fin  du  xvi®  siècle,  Loj$el,  dans 
ses  Insti tûtes  coutumières,  énonçait  en  des  termes  qui  sont  dé|à 
presque  ceux  de  H.  Dumas  :  a  Qui  fait  l'enfant  doit  le  nourrir;  i^ 
et  le  second,  qui,  posé  par  le  président  Fabre  au  commencement 
du  siècle  suivant,  dans  son  Codex  definitionum,  est  devenu  le  mot 
fameux  :  Virgîni  parturienti  creditur.  Ce  n'était  pas  k  dire,  av. 
moins  dans  l'origine,  que  toute  fille  en  dût  être  crue  sur  sa  seule 
parole,  et  qu'ainsi,  parmi  plusieurs  pères,  il  ne  dépendit  que  d'elle 
d'en  choisir  un  pour  son  enfant.  Même,  la  désignation  n'avait  le 
plus  souvent  de  conséquence  que  d'assurer,  à  la  mère  ce  que  l'oa 
appelait  ses  «  frais  de  gésine,  »  à  l'enfant  les  premiers  secours,  et 
les  plus  nécessaires.  Quant  au  père  ainsi  prétendu,  il  pouvait  tou*^ 
jours  être  reçu  par  la  suite  à  prouver  dans  les  formes  qu'U  n'était 
pas  effectivement  le  père.  On  peut  penser  seulement  si  la  preuve 
était  facile  !  C'est  pourquoi,  comme  en  réalité,  dans  la  plupart  des 
villes  et  surtout  des  coomiunes  rurales,  il  s'agissait  bien  moim  des 
intérêts  de  l'enfant  que  de  ceux  de  La  communauté  même,  à  la 
charge  de  qui  Ton  ne  voulait  pas  que  cet  aOamé  tombât,  vit-on  plus 
d'une  fois  les  juges  se  tirer  d'embarras  en  atuibuant  à  l'en£ant  plu- 
sieurs pères,  et  les  condamnant  solidairement  à  faire  les  frais  de 
son  entretien,  afin  sans  doute,  comme  dit  Brid'oison,  que  l'on  fût 
toujours  fils  de  quelqu'un.  Il  y  avait  d'ailleurs  un  cas,  selon  car* 
taines  coutumes,  où  la  victime  d'une  dénonciation  de  ce  genre 
n'était  jamais  recevable  à  repousser  la  paternité  qu'on  lui  prêtait  : 
c'était  quand  la  fille  avait  été  sa  servante,  et  vivait  encore  sous  son 
toit  dans  le  temps  présumé  de  la  conception  de  l'enfant.  Le  maître, 
alors,  payait  pour  les  amoiu^  de  la  maritorne  avec  le  valet  d'écurie, 
auxquels  il  ne  restait  plus  qu'à  quitter  son  service  et  s'en  aller 
recommencer  ailleurs.  En  son  genre,  cette  loi  valait  celle  qui  con- 
damnait à  mort  le  laquais  coupable  d'avoir  entretenu  des  relations 
avec  sa  maltresse  (1). 

S'il  était  admis,  en  principe,  que  le  père  prétendu  pouvait  toujours 
en  appeler  de  la  dénonciation  de  la  mère»  en  fût,  et  par  une  consé* 

(i)  Voyec,  pour  FADoieii  droit  et  la  ^itable  interppdttUoa  âe  U  règle  :  Tirgini 
parturienti.,,  le  livre  de  M.  Paal  %ret  :  m$toxrt  fit  cfiMsuf  d^  règkssur  la  preucw 
de  la  filiation  naturelle^  Paris,  1872,  Marescq  atoé» 


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LÀ  RfiGHfflKIUfi  M  Là  PATfi&NITÉ.  355 

qaence  de  la  difficuhé  de  prouver  qu'il  n'6ttk  pas  ce  <{Die  l'en  disait, 
l'habitude  s^était  insensiMemeol  accréditée  de  dernier  à. celte  sièie, 
pour  son  enftknt,  presque  toi^m  le  père  qu'elle  voulait.  Qa  en  a  de 
remarquables  exemples.  Avant  1730,  elle  pouivaît  même  se  faire 
épouser.  Libre  et  la  tête  haute,  elle  companôssaît  à  l'autel,  où  on  lui 
amenait  son  séducteur,  pieds  et  poings  liés,  littéralement.  Gomme 
on  l'entend  bien,  c'était  infiûttiblement  le  plus  riobe  qu'elle  déair 
goait ,  dans  l'int^^èt  de  l'enfent ,  sans  doute ,  mak  aussi  dans  le 
sien,  à  moins  encore  que  ce  ne  fût  le  plus  noble,  quand,  par 
hasard,  elfe  était  plus  vaniteuse  qu'avide.  Il  lui  suffisait  pour  cela 
de  la  preuve  dite  conjeciuralei  qui  consistait  à  établir  qu'elle  avait 
entretenu  des  relations  avec  le  prétendu  père,  et  à  produire  des 
témoins  de  «  certaines  familiarkés  de  naUure  à  entrataier  la  con- 
viction du  juge.  i>  Quand  cette  preuve  lui  manquait,  elle  pouvait 
recourir  à  la  preuve  que  Tm  appelût  naturelle^  ei,  par  exemple, 
faire  dire  que  l'en&nt,  ayant  les  yeux,  ou  le  nca,  ou  la  bou^, 
de  l'auteur  qu'elle  voulait  lui  donner,  en  était  vraiment  le  fils.  Il 
n'importait  pas  d'aitteurs  qu'elle  eût  noué  des  relatioas  miilti|)ie8, 
—  successives  on  simultaRéeB.  C'était  asses  qu'elle  ne  fût  pas, 
comme  disait  la  vieille  langue,  foNede  son  corps,  et  qu'il  subsistât 
dans  son  dérèglement  quelque  faux  air  de  décence»  n  Car,  après 
tout,  pubqu'il  faut  un  père  à  l'eirfant,  le  bon  sens  veut  qu'on  le 
choisisse  parmi  ceux  qui  se  sont  exposés  à  le  de\tenir.  »  Ainsi  rair 
sonnait  encore,  dans  les  dermères  années  du  xvin*  siècle,  l'auteur 
d'un  excellent  Traité  de  la  séduction;  et,  comme  un  écrivain  qu'em- 
porterait la  beauté  de  sa  matière,  il  ne  craignait  pas  d'ajouter: 
<(  L'objet  des  magistrats  n'est  pas  de  rencontrer  nécessiûremeiit  l'au- 
teur de  la  paternité  naturelle;  il  suffit  qu'il  y  ait  dans  les  présomp- 
tions de  quoi  asseoir  une  paternité  vraisemblable;  et  celui  sur  qui 
elle  tombe  ne  doit  imputer  qu'à  son  imprudeiice  et  à  son  incon- 
duite,  de  s'être  exposé  à  ce  soupçon.  »  Là-dessus,  il  apportait  à  l's^ 
pui  deux  espèces,  l'une  d'un  homme  marié«  déclaré,  par  arrêt  de  la 
Toumelle,  père  de  l'enfant  d'une  fille  qui  dans  le  même  temps  avait 
commerce  avec  le  vicaire  de  sa  paroisse,  et  l'autre. ••  que  le  lecteur 
ne  me  pardonnerait  pas  ici  de  ra^^rter. 

Le  discours  fameux  où  Servan,  alors  avocat^général  au  parlemeat 
de  Grenoble,  s'éleva  l'un  des  premiers  contre  une  législation  qui  pe]^ 
mettait  de  semblables  abus,  n'est  pas  si  peu  connu,  ni  si  rarement  cité 
qu'il  soit  bien  nécessaire  de  le  citer,  à  notre  tour,  une  fois  de  plus, 
au  risque  de  finir  par  le  décréditer  en  en  fatiguant  les  oreilles. 
Hais  ce  qu'à  notre  avis,  en  citant  le  discours,  on  n'a  pas  assez  for- 
tement rappelé,  c'est  ce  qu'était  alors,  en  1770,  l'homme  qui  le 
prononça,  fiien  loin  d'êtrej^^en  effet,  comme  on  pourrait  le  croire, 


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356  BEVUE  DES  DEUX  MONDES» 

comme  qaelqaes-uns  aSécteDt  même  de  le  croire,  un  de  ces  vieux 
magistrats,  tout  imbus  des  préjugés  de  TancieDDe  robe,  de  la 
famille  de  ces  «  Busiris  »  que  Voltaire,  vers  le  même  temps,  signa- 
lait à  rindignation  publique ,  Servan  était  un  jeune  homme ,  ou 
du  moins  un  homme  jeune  encore ,  —  valétudinaire  et  sensible, 
—  ouvert  à  toutes  les  idées  nouvelles,  et  déjà  presque  populaire 
parmi  les  encyclopédi^tes ,  justement  pour  l'arleur  dont  il  avait 
attaqué  les  abus  de  l'antique  législation  coutumière.  Quatre  ans  plus 
tôt,  notamment,  en  1766,  dans  un  Discours  sur  V administration 
de  la  justice  criminelle^  non  moins  célèbre  en  sou  temps  que  le 
réquisitoire  doot  nous  parlons ,  il  avait  réclamé  l'abolition  de  la 
détention  préveutive,  la  suppression  de  la  torture,  et  même  osé 
formuler  des  doutes  sur  la  légitimité  de  la  peine  de  mort.  C'était 
assurément  quelque  haidiesse  à  un  avocat  général ,  gardien  par 
fonction ,  ou  plutôt  a  vengeur  des  lois  reçues ,  »  selon  le  mot  de 
Grimm,  dans  sa  Correspondance  littéraire^  et  à  ce  titre  chargé 
d'en  requérir  l'application  sans  avoir  autrement  à  s'inquiéter  de 
leur  iniquité.  Aussi  Voltaire  ne  se  contenta  pas  de  complimenter  et 
do  louer  le  magistrat  philosophe  ;  il  intercala  dans  un  chapitre  de 
son  Homme  aux  quarante  écus  tout  un  long  passage  du  discours 
de  Servan.  L'année  suivante,  un  autre  discours,  prononcé  dans 
la  cause  d'une  femme  protestante,  illustrait  d*uu  nouvel  éclat  le 
jeune  émule  des  Montclar  et  des  La  Chalotais.  Voltaire  lui  écrivait  : 
«  Je  regarde  ce  discours,  et  celui  sur  les  causes  criminelles,  non- 
seulement  comme  des  chefs-d'œuvre  d'éloquence,  mais  comme  les 
sources  d'une  nouvelle  jurisprudence  dont  nous  avons  besoin.  »  Et 
Grimm,  de  son  côté,  disait  :  a  La  force  et  la  sagesse  marchent  d'un 
pas  égal  dans  ce  beau  discours.  La  cause  particulière  ne  sert  qu'à 
éclaircir  d'importans  points  du  droit  public,  et  les  intérêts  d'une 
infortunée  privée  de  la  protection  des  lois  apprennent  à  son  défen- 
seur à  plaider  la  cause  du  genre  humain.  »  Ce  n'était  pas  préci- 
sément en  ces  termes  que  nos  philosophes,  on  le  sait,  parlaient  à 
rordinah*e  de  Messieurs  des  parlemens,  et,  en  particulier,  de  cet 
autre  avocat  général,  matire  Orner  Joly  de  Fleury.  On  aimera  peut- 
être  à  savoir  qu'il  s'agissait,  dans  cette  cause,  d'un  mariage  que 
l'époux  avait  réussi  à  faire  annuler,  pour  convoler  avec  une  ser- 
vante qui  se  déclarait  grosse  de  ses  œuvres.  Contre  la  barbarie 
des  lois,  et  contre  les  complaisances  de  l'église.  Voltaire  et  Grimm 
ont  raison  :  ce  fut  bien  la  cause  de  la  justice  et  de  l'humanité  que 
Servan  plaida  ce  jour-là. 

Ces  détails  ont  leur  importance.  Ils  prouvent  en  effet  que  ce  que 
Servan  demandait,  deux  ou  trois  ans  plus  tard,  en  demandant  que 
toute  recherche  de  paternité  fût  désormais  interdite,  il  le  deman- 


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LÀ  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  S&7 

dait,  ou  il  croyait  le  demaDder^  au  nom  des  mêmes  principes  de  jus- 
tice et  d'humanité.  Magistrat  réformateur  quand  il  attaquait  l'ordon- 
nance criminelle  de  1670,  c'étût  en  qualité  de  magistrat  réformateur 
encore  qu'il  s'élevait  contre  la  maxime  du  président  Fabre.  L'ancien  , 
esprit,  1  esprit  formaliste  et  l'esprit  de  pharisaïsme,  parlait  en  ce 
temps-là  par  la  bouche  des  partisans  de  la  recherche  de  la  pater- 
nité ;  le  langage  de  Servan,  au  contraire,  était  déjà  celui  de  l'esprit 
nouveau,  de  l'esprit  de  progrés  et  de  l'esprit  de  révolution.  Le  cou- 
rageux avocat  général  du  parlement  de  Grenoble  était  si  loin  d'in- 
voquer, ici  comme  ailleurs,  avec  les  vieux  conseillers,  ce  que  l'on 
devait  de  respect  à  une  législation  dont  les  Séguier,  les  Lamoignon, 
les  d'Aguesseau  s'étaient  honorés  d'être  les  instrumens,  qu'au  con-  ' 
traire,  avec  tout  le  parti  philosophique,  c'était  contre  eux,  contre 
les  d'Aguesseau,  les  Lamoignon,  les  Séguier   au  nom  et  au  profit 
de  l'avenir,  qu'il  n'hésitait  pas  à  conclure.  Et  tandis  que,. si  l'on 
en  croît  les  partisans  de  la  recherche  de  la  paternité,  le  progrés 
aujourd'hui  serait  d'inscrire  dans  nos  lois  le  droit  de  l'enfant  à 
revendiquer  son  père,  c'était  le  progrès,  alors,  que  de  solliciter 
du  mouvement  de  l'opinion  publique  l'abolition  de  la  recherche  de 
la  paternité.  «  Pour  qu'une  loi  sur  la  recherche  de  la  paternité  pro- 
duisit de  bons  effets  et  contribuât  à  la  moralisation  de  ce  pays,  nous 
dit  pourtant  M.  Dumas,  elle  aurait  dû  être  promulguée  il  y  a  une  cen- 
taine d'années,  avant  la  création  des  chemins  de  fer  et  des  bateaux 
à  vapeur,  alors  que  les  Français  vivaient  par  groupes  sédentaires,  se 
transportant  difficilement  d'un  point  à  un  autre,  restant  ainsi  sous 
l'œil  de  la  famille  et  sous  b  main  de  justice.  »  Mais  justement, 
H.  Dumas  oublie  qu'elle  existait  alors,  c^e  loi  que  Ton  regrette 
qui  n'ait  pas  été  promulguée!  et  les  effets  en  étaient  déplorables!  et 
on  l'estimait  démoralisatrice!  et  les  mêmes  raisons  générales  en 
avaient  condamné  l'existence,  au  nom  desquelles  de  nos  jours  on  en 
réclame  le  rétablissement!  Si  bien  que,  pour  porter,  comme  dit 
M.  Rivet,  «  à  la  source  du  mal  un  remède  décisif,  »  et  pour  aller  com- 
battre «  les  désordres  jusque  dans  leur  origine,  »  on  ne  nous  propose 
rien  moins  que  de  réinscrire  dans  nos  lois  les  dispositions  qui  n'en 
ont  disparu  que  parce  qu'elles  étaient  considérées  comme  «  Torigine 
des  désordres,  »  et  la  «  source  même  de  tout  le  mal.  »  C'est  au  moins 
un  aspect  de  la  question  dont  il  ne  parait  pas  que  l'on  ait  fait  assez 
ressortir  toute  l'originalité.  Nous  demandons,  pour  les  opposer  aux 
progrès  de  la  démoralisation,  des  lois  qui  n'ont  été  supprimées  que 
parce  qu'elles  passaient  pour  un  encoiuragement  à  l'immoralité. 
De  nombreuses  a  catastrophes  »  nous  ont  rendu  «  indispensables  » 
des  mesures  dont  jadis  de  nombreuses  a  catastrophes  »  avaient 
nendu  l'abrogation  «  nécessaire.  »  Et  on  nous  dit  que  nous  serons 


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358  UTDE  DBS  nsxoi  WMym. 

ssuvés  aï  DMa  Feveacms  «ux  eroeaieDs  cpie  nos  pères  ont  quittas 
pour  n'être  pas  pepdosl 

Ce  qulls  redoouieat,  à  persister  dans  rancien  usage^  les  législa- 
teurs de  nos- assemblées  révoluttoonaires  et  les  rédacteurs  de  notre 
code  dyil  nous  Toat  assez  netteasent  déclaré*  On  ne  peut  pas  raL- 
sonnablement  reprocher  aux  premiers  d'avoir  manqué  de  oomplaî- 
sance  pour  les  enfans  naturels,  puisque,  dans  Temportement  de  leur 
haine  contre  toutes  les  institutions  de  Tancien  régime,  ils  avaieiH 
assimilé  les  enCans  naturels  aux  enfaos  légitimes,  sous  le  prétexte 
sans  doute  que  «  le  droit  de  se  reproduire  »  est  au  nombre  des  droils 
imprescriptibtesde  l'homme,  et  qu'ils  avaient  failli  l'inscrire  au  fron- 
tispice de  leurs  constitutions,  a  Tous  les  enfans,  indistinctemeiil, 
ont  droit  de  succéder  à  ceux  qui  leur  ont  donné  l'existence.  Les 
différences  établies  entre  eux  sont  l'effet  de  l'orgueil  et  de  la  supeir- 
stition.  Elles  sont  ignominieuses  et  contraires  à  la  justice»  »  Ces 
paroles  mémorables  sont  de  Cambacérés,  et  du  Cambacérès  d'avaat 
le  consulat.  Quant  aux  seconds,  les  hommes  de  l'empire,  qui  d'ailleurs 
procédaient  (to  pcemiers,  leur  langage  vaut  la  peiiie  d'être  cité  tex- 
tuellement. «  Depuis  longtemps,  dans  l'ancien  régime,  ua  cri  général 
s'était  élevé  contre  les  recherches  de  paternité*  Elles  exposaient  les 
tribunaux  aux  débats  les  plus  $-candaleux,  aux  jugemeos  les  pks 
arbitraires,  à  la  jurisprudence  la  plus  variable*  L'homme  dont  lacoBr 
duite  éUdt  la  plus  pure,  celui  même  dont  les  cheveux  avaient  blanchi 
dans  l'exerdce  de  tontes  les  vertus,  n'était  point  à.  l'abri  de  l'attaque 
d'une  femme  impudente  ou  d' enfans  qui  lui  étaient  étrangers.  » 
Ainsi  s'exprimait,  le  20  ventôse  an  xi,  dans  un  Exposé  de$  motifs 
qui  valait  bien  celui  de  M.  Gustave  Rivet,  Bigot  de  Pcéam^eu,  pré- 
sentant au  corps  législatif  le  ti^  vn  du  code  civil.  Le  lendemain, 
21  ventôse,  au  tribnnat,  Lahary  reprenait  la  même  argumentation. 
«  Que  de  femmes  impudentes  osaient  publier  leur  faiblesse,  sous  pré- 
texte de  recouvrer  leur  honneur  1  Combien  d'intrigans,  nés  dans  la 
condition  la  plus  abjecte,  avaient  l'incroyaUe  hardiesse  de  prétendre 
s'introduire  dans  les  familles  les  plus  distinguées  et  surtout  les  plus 
opulentes!  On  peut  consulter  à  cet  égard  le  Recueil  des  causes  céli- 
bresy  et  l'on  ne  saura  trop  ce  qui  doit  étonner  davantage,  ou  de 
l'insuffisance  de  nos  lois  sur  cet  important  objet,  ou  de  la  témérité 
de  ceux  qui  s'en  faisaient  un  titre  pour  égarer  la  justice  et  troubler 
la  société.  »  Enfin,  quelques  jours  plus  tard,  à  ces  raisons  tirées 
d'une  expérience  encore  toute  prochaine,  c'était  Ikiveyrier  qui  joignait 
les  raisons  plus  profondes,  plus  hautes,  plus  philosophiques  de  l'inteir- 
diction  de  la  recherche  de  la  paternité.  «  La  nature  ayant  dérobé  à 
l'homme  le  mystère  de  h  paternité  à  ses  facultés  morales  et  philo- 
sophiques, aux  perceptions  les  plus  subtiles  de  ses  sens,  comme  aux 


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LA  REGHERCHB  DE  U.   PATBaNITÉ.  259 

iMbercbes  les  plus  pénétrantee  de  sa  nùsonv*  et  le  mariage  étant 
établi  pour  donner  à  la  société  non  pas  la  preuve  matéridie,  mais,  à 
défaut  de  cette  preuve,  la  présomption  l^ale  de  la  paternité,  il  est 
évident,  lorsque  le  mariage  n'existe  pas,  qu'il  n'y  a  plus  ni  signe 
matériel,  ni  signe  légal;.,  et  il  est  en  même  temps  injuste  et 
insensé  de  vouloir  qu'un  homme  soit  convaincu  malgré  lui  d'un 
fait  dont  la  certitude  n'est  ni  dans  les  combinaisons  de  la  nature, 
ni  dans  les  institutions  de  la  société  (1).  a 

On  rabattra  -ce  que  l'on  voudra  de  cette  éloquence  emphatique 
à  peu  près  ce  qu'il  faut  ral^attre  aussi  de  la  violence  dédamatoire 
de  nos  partisans  de  la  rechercbe  de  la  paternité.  Chaque  siècle  a  son 
jargon.  Le  temps  n'est  pas  si  loin  où  Ton  sourira  du  nôtre,  comme 
nous  sourions  déjà  de  celui  qu'ont  parlé  nos  pères.  Mais,  sous  le 
jargon  et  sous  l'emphase,  on  ne  fera  pas  qu'il  ne  leur  parût  aussi 
redoutable  qu'évident,  ce  danger  social  où  prétendaient  parer  les 
rédacteurs  du  code ,  quand  ils  décidèrent  d'interdire  la  recherche 
de  la  paternité.  La  preuve  d'ailleurs  que  leur  opinioti  était  bien  celle 
de  toute  la  magistrature  d'alofs,  c'est  l'empressement  avec  lequel 
tous  les  tribunaux  de  l'empdre  opposèrent  à  dater  de  ce  jour  l'ar- 
ticle ikO  k  toute  tentative,  plus  ou  moins  habilement  déguisée, 
de  recherche  de  paternité.  Et  une  preuve  que  cette  opinion  ne 
leur  était  pas  si  particulière,  c'est  ^e,  parmi  les  législations  étran- 
gères qui  soutirent  aujourd'hui  la  recherche  de  la  paternité,  nous 
Yoyons  que  la  législation  anglaise,  jadis  conforme  sur  ce  point  à  la 
nôtre,  s'est  précisément  effd^cée,  dans  le  siècle  où  nous  sommes, 
par  deux  actes,  l'un  de  1835  et  l'autre  de  1872,  de  restreindre 
autant  que  possible  cette  recherche  même,  et  d'attribuer  si  peu 
d'effets  à  son  succès  en  justice  qu'en  vértié  c'est  à  bien  peu  de 
chose  près  comme  si  elle  ne  l'admettait  pas.  En  Angleterre,  quand 
le  père  putatif  a  été  <  iodammê  par  le  juge  de  paix  à  payer  à  k 
mère  une  somme  qui  lui  peut  en  aucun  cas  dépasser  vingt-deux 
francs  par  moi&,  jusqu'à  ce  que  l'en&nt  ait  atteint  l'âge  de  treize 
ans,  et  encore  à  condition  que  la  mère  seît  dépourvue  de  toutes 
ressources,  l'action  a  produit  tout  ce  qu'elle  peut  produire  de  résul- 
tats utiles*  L'en£ant  ainsi  a  reconnu  »  ne  peut  ni  porter  le  nom 
de  son  père,  ni  prétendre  un  shilling  de  sa  fortune,  m  lui  succé- 
der en  aucun  état  de  cause,  ni  même  être  légitimé  par  tin  mariage 
subséquent.  Il  y  faut,  à  ce  qu'il  parait,  un  acte  du  parlement.  Est-oe 
bien  là,  quand  ils  nous  rebattent  les  oreilles  de  ce  qui  se  fait  ailleurs 
qu'en  France,  est-ce  bien  là  oe  que  demandent,  et  de  qucfi  m  cob- 
tenteraient  les  partisaos  de  la  recherche  de  la  patemitél 

(i)  J*empr«nU  les  ééxtM  à  me  mtéreiaante  Étude  sw  <a  Mêoherehê  d$  la  pakr- 
nité,  par  MM.  P.  Gonlet  «t  A.  VAWMk.  PArk,  ISiO;  Mamof  akié. 


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360  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Sans  doute,  maintenant,  de  ce  qu'une  chose  s'est  faite,  il  ne 
s'ensuit  pas  que  l'on  doive  continuer  de  la  faire.  Â  défaut  du  pro- 
grès, le  changement  est  la  loi  de  ce  monde.  Après  tout,  nous  ne 
sommes  pas  tenus  à  plus  de  respect  des  rédacteurs  du  code  qu'ils 
ne  se  sont  crus  tenus  eux-mêmes  à  la  vénération  des  anciens  usages. 
Ils  ont  eu  de  bonnes  raisons  pour  effacer  de  nos  lois  la  recherche  de 
la  paternité,  et  nous  pouvons  en  avoir  de  meilleures  pour  l'y  réta- 
blir. A  quatre-vingts  ans  seulement  de  distance,  c'est  peu  probable, 
mais  enfin  c'est  toujours  possible.  Examinons  donc  si  les  motifs  que 
l'on  faisait  alors  valoir  auraient  vraiment  perdu,  comme  renversés 
par  une  révolution  des  mœurs,  quelque  chose  de  la  valeur  et  de  la 
solidité  qu'on  était,  en  1803,  unanime  à  leur  reconnaître. 

III. 

On  ne  s'attend  pas  que  nous  prenions  ici  la  défense  du  séduc- 
teur de  profession,  don  Juan  de  village  ou  Lovelace  en  boutique, 
si  tant  est  du  moins  qu'il  existe,  car,  —  ignorance  ou  parti-pris, 
—  je  dois  dire  que  je  le  crois  infiniment  plus  rare  qu'il  ne  se  vante 
lui-même  de  l'être.  Toutefois,  parce  qu'un  tel  séducteur,  en  dépit  de 
l'auréole  que  les  poètes  ont  essayé  de  lui  ceindre,  est  à  nos  yeux, 
comme  à  ceux  de  M.  Dumas,  parfaitement  méprisable,  ce  n'est  pas 
une  raison  de  refuser  de  considérer  un  peu  la  situation  que  risque- 
rait de  faire  à  tant  d'autres  prétendus  séducteurs,  d'aventure  et 
d'occasion,  une  loi  qui  permettrait  la  recherche  de  la  paternité. 
H.  Dumas,  il  y  a  déjà  longtemps,  en  1867,  dans  sa  préface  de  la 
Dame  aux  CaméUan^  s'était  posé  la  question.  «  Hais  les  coquines 
détourneront  les  jeunes  gf^ns,  les  compromettront,  les  exploite- 
ront, etc.  ?  )>  Et  il  s'était  répondu  :  «  A  vingt  et  un  ans,  un  homme 
est  électeur,  garde  national  et  soldat.  Il  n'est  plus  un  enfant,  il  sait  ce 
qu'il  fait.  Et  puis,  que  les  honnêtes  mères  élèvent  bien  leurs  fils, 
et  que  les  pères  les  gardent  mieux.  »  La  réponse  était  insuffi- 
sante et  sentait  son  auteur  dramatique.  En  effet ,  puisque  déjà  les 
pères  ne  réussissent  pas  à  «  mieux  garder  »  leurs  filles,  et  les 
a  honnêtes  mères  »  à  les  bien  élever;  à  plus  forte  raison,  ces  mêmes 
pères  ne  suffiront^ils  pas  à  a  mieux  garder,  »  et  ces  «  honnêtes 
mères,  »  à  bien  élever  leurs  fils;  une  fille,  par  tous  pays,  et  notam- 
ment en  France,  étant  un  peu  plus  dans  la  main  de  ses  parens  qu'un 
garçon.  On  pouvait  ajouter  que  si  l'homme  de  vingt  et  un  ans,  en 
vertu  de  la  fiction  légale,  doit  savoir  ce  qu'il  fait,  la  femme  de  vingt 
et  un  ans,  en  vertu  de  la  même  fiction ,  doit  également  le  savoir. 
Elle  doit  même  le  savoir  mieux  que  Thonmie,  puisque,  en  vertu 
d'une  autre  fiction  légale,  elle  est  apte  au  mariage  plus  tôt  que 
l'homme  et,  par  suite,  plus  tôt  en  état  de  faire  le  choix  que  le 


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LA  RECHEBCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  S61 

mariage  suppose.  Je  n'apprendrai  pas  d'ailleurs  à  M.  Dumas  que  la 
loi,  dont  il  ne  fait  pas  plus  d'estime  qu'il  ne  faut,  tombe  ici  d'accord 
ayec  la  physiologie,  dont  il  fait  souvent  plus  de  cas  qu'il  n'y  a  lieu. 
Ce  n'est  pas  seulement  la  majorité  légale  ou  fictive  de  la  femme, 
c'est  sa  majorité  physique,  si  je  puis  ainsi  dire,  intellectuelle  et 
morale,  qui  anticipe  de  trois  ou  quatre  ans  celle  de  l'homme.  Au 
surplus,  c'est  un  point  sur  lequel  nous  pouvons  féliciter  l'auteur 
de  la  Lettre  à  M.  Rivet  d'avoir  enfin  entendu  raison.  Il  semble 
admettre  maintenant,  qu'en  dépit  de  la  barbe  il  puisse  y  avoir  des 
adolescens,  et  des  naïfs,  qu'il  ne  soit  pas  inutile  de  protéger  contre 
les  manœuvres  d'une  fille  d'expérience.  Je  voudrais  seulement  lui 
persuader  qu'ils  sont  plus  nombreux  encore  qu'il  n'a  l'air  de  le 
croire. 

a  Si  l'on  vous  disait,  s'est  écrié  quelque  part  un  autre  auteur  dra- 
matique, M.  Ernest  Legouvé,  si  Ton  vous  disait  que  la  jeunesse  des 
hommes  n'a  presque  qu'un  but,  ravir  leur  vertu  aux  femmes;  et 
que  tous,  pauvres  et  riches,  beaux  et  laids,  nobles  et  roturiers,  se 
précipitent  à  la  poursuite  de  cette  vertu,  comme  des  limiers  sur 
une  bête  de  chasse...  »  Si  l'on  me  le  disait,  quelque  confiance  que 
j'aie  dans  la  parole  de  M.  Legouvé,  j'aurais  l'impertinence  d'en 
demander  plus  de  preuves  que  l'on  ne  m'en  donne.  Le  fait  est  que, 
dans  nos  sociétés  contemporaines  surtout,  il  y  a  un  âge  de  l'homme 
qui  1  expose  à  être  aussi  souvent  séduit  que  séducteur.  Même  en 
l'absence  de  toute  loi  qui  permette  la  recherche  de  la  paternité,  quan- 
tité de  jolies  personnes  le  bavent,  et  en  font  leur  profit.  En  face  d'une 
Susanue  d'Ange,  un  homme  de  trente  ans,  c'est  M.  Dumas  qui  nous 
l'apprend,  —  et  un  officier  d'Afrique,  —  peut  agir  comme  un  niais. 
A  plus  forte  raison,  le  soldat,  si  le  capitaine  ;  et  l'homme  de  vingt 
et  un  ans,  si  celui  de  trente.  Sans  doute  le  malheur  sera  moindre 
aujourd'hui  qu'autrefois,  et  l'argument  est  moins  considérable  dans 
une  démocratie  que  sous  l'ancien  régime.  Il  y  avait  alors  un  intérêt 
social  de  premier  ordre  à  ce  que  l'héritier  d'un  grand  nom  ne  se 
laissât  pas  choir  dans  les  bras,  ou  plutôt  dans  le  piège  d'une  baronne 
de  contrebande.  C'est  ce  que  Cambacérès  appelait  un  effet  de  l'or- 
gueil. Parmi  bien  des  manières  d'infuser  aux  aristocraties  vieil- 
lissantes ce  qu'on  appelle  un  sang  nouveau,  nul  toutefois  ne  con- 
testera que  celle-ci  fût  de  beaucoup  la  pire.  On  pouvait  donc 
vraiment  dire  alors  d'un  intrigant  de  bas  étage,  revendiquant  devant 
les  tribunaux  l'état  d'un  duc  et  pair,  qu^il  troublait  la  société.  En 
l'an  de  grâce  1883,  j'avoue  qu'il  la  troublerait  moins.  Et  si  les  inté- 
rêts matériels  qu'il  inquiéterait  sont  certainement  respectables,  on 
conçoit  aisément  que  de  certains  intérêts  moraux  pussent  en  balan- 
cer l'importance.  Supposé  que  l'on  prouvât,  pour  telles  et  telles  rai- 


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t62  KETCE  BBS   DEUX  MONDES, 

sons  que  Ton  donnerait,  qu'il  importe  à  la  société  que  les  enfans 
naturels  soient  reconnus,  il  importerait  assez  peu  que  la  recherche 
de  la  paternité  risquât  de  déplacer  les  fortunes,  puisque  aussi  bien 
il  parait  que  la  mobilité  même  des  fortunes  est  le  principal  ressort 
du  progrès  dans  les  démocraties.  Et  pourtant,  même  en  ce  cas, 
comme  il  n'y  a  guère  d'intérêts  matériels  qui  ne  soient,  tout  consi- 
déré, figuratifs  ou  représentatifs  de  quelque  intérêt  moral,. il  serait 
dur  à  un  père  de  n'avoir  peiné  quarante  ou  cinquante  ans  de  sa  yie 
que  pour  l'enrichissement  d'une  courtisane  habile,  et  plus  dura  une 
mère  de  n'avoir  pris  vingt  ans  plaisir  à  former  un  ûls  que  pour  le 
voir  s'acoquiner  aux  jupons  d'une  drôlesse.  Dans  une  certaine  bour- 
geoisie et  dans  un  certain  peuple,  que  ne  connaissent  assez  ni  les 
romanciers  ni  les  auteurs  dramatiques  de  Paris,  il  y  a  un  honneur 
ou  une  honorabilité  du  nom,  auxquels  on  ne  ne  tient  pas  moins  que 
dans  les  plus  fières  aristocraties,  et  il  y  a  surtout  des  contacts  qu'une 
vie  entière  d'honnêteté  répugne  invindblement  à  subir. 

Ne  sont-ce  pas  là  de  graves  intérêts,  qui  n'ont  de  matériel  que 
l'apparence,  et  qu'une  loi  sur  la  recherche  de  la  paternité  ne  saurait 
guère  éviter  de  compromettre  gravement?  Ni  les  voies  de  transmis- 
sibilité  des  fortunes,  ni  l'utilisation  du  capital  social  que  représente 
l'éducation  d'un  homme,  ni  le  prix  qu'il  convient  d'attacher  à  l'ho- 
norabilité, à  l'intégrité,  à  la  pureté  du  nom,  ni  même  peut-être  enfin 
la  concorde  et  l'union  des  familles  ne  sont  objets,  selon  nous,  que 
le  législateur  puisse  entièrement  laisser  à  la  merci  des  combinaisons 
de  l'intrigue  et  de  la  cupidité.  Si  l'on  veut  qu'il  se  relâche  de  la 
protection  dont  il  les  couvre,  il  faut  au  moins  y  faire  valoir  de  très 
fortes  raisons.  A  défaut  de  tous  ceux  que  nous  venons  de  rappeler, 
quels  sont  donc  les  intérêts  urgens  et  cousfdérables  que  sauvegar- 
derait la  loi  que  l'on  demande?  On  répond  que  ce  seraient  en  tout 
cas  les  intérêts  des  femmes. 

Qui  ne  croit  pas  beaucoup  aux  séducteurs  de  profession  ne  peut 
pas  croire  beaucoup  non  plus  aux  filles  séduites,  a  11  n'y  a  pas  une 
fille  de  la  ville  ou  de  la  campagne  qui,  en  se  livrant  à  un  homme, 
nous  dit  ici  M.  Dumas,  ne  soit  au  courant  des  conséquences  pos- 
sibles, moralement  et  physiquement,  de  l'acte  qu'elle  commet.  Ce 
sont  même  ces  conséquences  qui  la  font  hésiter  plus  ou  moins 
longtemps...  Quoi  qu'elle  dise  après ^  soit  qu'elle  réclame  devant  la 
justice,  soit  qu'elle  jette  du  vitriol  au  visage  de  son  amant,  soit 
qu'elle  ait  tout  bonnement  tordu  le  cou  à  son  enfant,  elle  savait 
parfaitement  oran^ quels  risques  elle  ailidt  courir.»  C'est  ausâ  notre 


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LÀ  BlSCHKBGflB  DB  LA  PATmilTÉ.  S6S 

avis,  et  nous  sommes  heureux  d'en  pouvoir  emprunter  V^xpresston 
de  M.  Dumas.  Même  au  cas  d'une  promeese  de  mariage,  écrite  ou 
verbale,  ces  paroles  fortes  et  sensées  ne  pwdent  rien  de  leur  autorité. 
Car,  de  de«x  choses  l'une  :  ou  inen^  Ton  espère  que  le  prélendu  séduc» 
tour  épousera,  ou  bien,  l'on  sait  qu'il  n'épousera  pas.  Si  Ton  sait  qu'il 
n'épousera  pas,  alors,  selon  k  mot  éloquent  du  tribun  Duveyrier, 
c'est  un  calcul,  dont  l'objet  n'est  que  de  faire  payer  quelque  jour  le 
silence  au  taux  du  scandale,  et  je  ne  vois  pas  bien,  en  l'espèce,  de 
qmUe  indulgence  ou  de  quelle  commisération  la  prétendue  vic- 
time peut  être  digne.  Mais,  au  contraire,  si  l'ca  se  flatte  que  le 
séducteur  épousera  plus  tard,  c'est  done  qu'il  existe  actuellement 
des  obstades  au  mariage,  tels  qu'une  disproportion  considérable 
de  fortune  ou  d'éducation,  l'opposition  formelle  d'un  père  ou  d'une 
mère,  des  droits  positi£»,  ceux  d'un  enfimt  par  exemple,  et  quel- 
quefois ceux  d'une  femme,  et  je  ne  conçois  pas,  en  ce  cas,  que  l'on 
demande  à  la  loi  de  fournir  elle-même  les  moyens  de  passer  outre 
aux  obstacles  qu'elle  a  voulu  que  l'on  respectât.  Un  moraliste  plus 
sévère  dirait  qu'à  toutes  fois  qu'une  fille  cède  à  un  homme  marié 
sous  promesse  de  mariage,  il  y  a  nécessairement,  dans  son  aban- 
don même,  une  pensée  de  lucre,  et  presque  toujours  une  espé- 
rance de  mort. 

En  général  donc,  et  raisonnant  sans  avoir  égard  aux  exceptions, 
toute  fille  qui  cède  est  irrecevable  à  se  faire  un  titre  de  son  déshon- 
neur, parce  que,  dès  qu'elle  cède,  il  se  mêle  à  l'entraînement  de 
la  passion  quelque  chose  d'autre,  et  en  soi  d'assez  méprisable.  Il 
n'est  pas  jusqu'à  l'ouvrière  de  la  légende,  mise  à  mal  par  le  contre- 
maître ou  encore  par  le  fils  du  patron,  qui  ne  soit  légitimement 
suspecte,  en  se  livrant,  d'avoir  eu  ses  raisons  de  derrière  la  tète; 
et  d'avoir  été  prise  par  son  désir  de  l'indépendance,  ou  sa  paresse, 
ou  sa  gourmandise,  ou  sa  coquetterie,  bien  phis  encore  que  piff 
aucune  illusion  d'amour.  La  preuve  en  est,  d'abord,  comme  le  dit 
un  observateur,  que  de  pareilles  situations  sont  toujours  «  déce 
lées  par  la  vaniteuse  indiscrétion  des  coupables  elles-mêmes;  a 
et  ensuite  que  leur  premier  amour,  ou  ce  qu'elles  appellent  de  ce 
nom,  ne  dure  ordinaffement  que  le  temps  qu'il  faut  pour  se  pro- 
curer le  second.  Envers  ces  sortes  de  victimes,  victimes  d'elles- 
mêmes  et  de  leurs  vices  plutôt  que  dupes  de  l'homme  et  du  besoin 
d'être  aimée,  la  kn  sociale  ne  semble  tenue  d'aucune  réparation* 
Il  n'y  a  pas  lieu  de  leur  refaire  une  virginité  qu'amssi  bien  elles 
s'empresseraient  d'aller  mettre  à  Penean.  Mais  il  y  a  des  excep*- 
tiens!  Oui,  sans  doute,  il  y  a  des  exceptions;  il  f  en  a  de  nom^ 
breuses,  et  U  y  en  a  de  dovlourenses.  Due  Itès  honnête  fille,  bien 
née,  bien  élevée,  bien  gardée,  peut  m  liiseer  surprendre  et  séduira 


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36i  REVUE  DES  DEUX  MCM^DES. 

à  de  coupables  manœuvres  qui  cependant  ne  tombent  pas,  si  le 
séducteur  est  habile,  sous  le  coup  de  la  loi.  Et  en  dehors  de  cette 
supposition,  nous  pouvons  encore,  nous  devons  même  admettre, 
avec  M.  Dumas,  «  la  poésie  du  sacrifice  et  l'héroïque  folie  du  don 
volontaire  de  soi-même,  »  quand  ce  ne  serait  que  comme  une 
conséquence  des  rêves  dont  le  romantisme  a  nourri  l'imagination 
de  la  femme  contemporaine.  Rien  de  plus  clair,  dans  l'un  et  l'autre 
de  ces  deux  cas,  que  l'intérêt  de  la  femme  à  être  relevée  de  cette 
déchéance,  et  rétablie,  autant  qu'il  se  peut,  dans  l'honorabilité  de 
sa  situation  primitive.  Je  dis  seulement  qu'il  n'est  pas  facile  de 
trouver  en  sa  faveur  un  moyen  de  réhabilitation  qui  ne  profite  pas 
jusqu'aux  femmes  qu'il  faut  maintenir  dans  le  degré  de  juste  mépris 
où  elles  sont  tombées;  et  j'ajoute  que,  si  l'on  réus^^issait  à  le  trou- 
ver, il  faudrait  encore  prendre  garde  comme  il  serait  dommageable 
aux  intérêts  de  toutes  les  honnêtes  femmes,  c'est-à-dire,  pour  par- 
ler comme  il  faut,  de  la  très  grande  majorité  des  femmes. 

C'est  ce  qu'a  très  bien  montré,  dans  un  fragment  de  son  Essai 
sur  les  femmes,  ce  grossier  Schopenhauer,  si  profond  quelquefois 
dans  sa  grossièreté.  Le  siècle,  après  tout,  ne  se  pique  pas  d'assez 
de  délicatesse  morale  pour  que  nous  ne  puissions  pas  emprunter 
au  philosophe  de  Francfort  sa  théorie  de  l'honneur  féminin.  Elle  a 
toujours  cela  pour  elle  de  n'être  tirée  des  principes  ni  d'une  révé- 
lation trop  haute,  ni  d'une  métaphysique  trop  noble  :  deux  raisons 
qui  doivent  assurer  sa  fortune  auprès  de  ceux  qui  font  gloire  de 
ne  se  payer,  comme  ils  disent,  ni  de  sentimentalités  niaises,  ni  de 
vaines  déclamations.  Observons,  en  passant,  qu'elle  appartient  à 
Gbamfort,  et  que  Schopenhauer  n'a  fait  que  la  développer. 

Il  dit  donc  que  l'honneur  des  femmes  est  un  «  esprit  de  corps  » 
bien  entendu.  Le  fondement  de  cet  «  esprit  de  corps,  »  ou  de  cette 
tt  tacite  confédération,  »  comme  l'appelait  Chamfort,  de  toutes  les 
femmes  entre  elles,  c'est  que  toute  femme  attend  tout  de  l'homme, 
le  nécessaire  et  le  superflu,  ce  qu'il  lui  faut  et  ce  qu'elle  désire,  la 
satisfaction  de  ses  besoins  et  l'accomplissement  de  ses  désirs,  tandis 
que  l'homme,  au  fond,  ne  demanderait  et  n'attendrait  de  la  femme 
qu'une  seule  chose,  et  Les  femmes  doivent  donc  s'arranger  de 
telle  manière  que  les  hommes  ne  puissent  obtenir  d'elles  cette 
chose  unique  qu'en  échange  du  soin  qu'ils  s'engagent  à  prendre 
d'elles  et  de  leurs  enfans  à  venir.  »  C'est  pourquoi  toute  femme 
qui  cède,  et  qui  n'exige  pas  avant  de  céder  que  l'homme  s'engage, 
par  contrat  solennel,  dans  les  formes  arrêtées  par  les  lois,  et  sous 
la  garantie  de  la  société  tout  entière,  à  partager  avec  elle  toutes  les 
joies  et  toutes  les  douleurs  de  la  vie,  commet  une  trahison,  une  for- 
faiture, un  crime  enfin,  et,  de  sa  nature,  un  crime  inexpiable,  envers 


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LÀ  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  365 

toutes  les  femmes.  «  Une  jeune  fille  qui  a  fdlli  s'est  rendue  cou- 
pable envers  tout  son  sexe,  car  si  cette  action  se  généralisait,  Tin- 
térêt  commun  serait  compromis;  on  la  chasse  donc  de  la  commu- 
nauté, on  la  couvre  de  honte  :  toute  femme  doit  la  fuir  comme  une 
pestiférée.  »  Si  bien  que,  même  quand  l'honneur  des  femmes  n'au- 
rait pas  une  origine  conforme  à  la  nature,  c'est-à-dire  quand  on 
n'y  voudrait  voir  avec  Schopenhauer  qu'an  principe  d'intérêt  et 
d'utilité  sociale,  il  faudrait  encore  attribuer  une  importance  capitale 
à  la  faute  de  la  femme,  et  reconnaître  la  raison  de  la  sévérité  singu- 
lière dont  les  femmes  la  traitent,  dans  la  grandeur  du  dommage 
qu'elle  cause  en  effet  à  toutes  les  femmes,  a  II  faut  refuser  impi- 
toyablement à  l'homme  tout  commerce  illégitime  afin  de  le  con- 
traindre au  mariage  comme  à  une  sorte  de  capitulation  ;  seul  moyen 
qu'il  y  ait  de  pourvoir  au  sort  de  tout  le  sexe.  » 

On  voit  de  reste  ce  qui  manque  à  la  théorie  de  Schopenhauer. 
Mais  si  par  hasard  on  ne  le  voyait  pas,  je  me  garderais  bien  d'es- 
sayer de  le  montrer.  Car,  d'autant  qu'elle  est  d'un  «  utilitarisme  » 
plus  cynique  et  plus  grossier,  d'autant  mieux  prouve-t-elle  que  tous 
ces  mots  d'honneur,^  de  chasteté,  de  pudeur,  —  même  quand  un 
Allemand  prend  plaisir  à  les  rabaisser,  —  ne  cessent  pas  pour  cela 
de  représenter  encore  des  valeurs  sociales  d'un  prix  inestimable. 
C'est  à  peu  près  ainsi  que,  si  jamais  un  autre  pessimiste  mécon- 
naissait la  dignité  morale  de  cette  bonne  foi  que  l'on  peut  propre- 
ment*appeler  l'honneur  de  l'homme,  encore  faudrait-il  bien  qu'il  en 
avouât  la  valeur  de  commerce,  —  pour  la  sécurité  des  transactions 
et  le  développement  de  la  prospérité  publique. 

Il  résulte  de  là  qu'en  croyant  consulter  aux  intérêts  de  quelques 
femmes,  ou  même  y  consultant  de  fait,  par  une  loi  qui  permet- 
tait la  recherche  de  la  paternité,  c'est  en  réalité  les  intérêts  de 
toutes  les  femmes  que  l'on  compromettrait  gravement.  A  combien 
de  femmes,  au  total,  importe-t-il  que  l'on  ne  mette  point,  comme  le 
dit  M.  Dumas,  «  toutes  les  femmes  tombées  dans  le  même  tas?  » 
Hais  il  importe  à  toutes  les  femmes  que  l'on  distingue  celles  qui 
sont  tombées  de  celles  qui  n'ont  jamais  failli.  Remarquez  bien  que 
je  ne  veux  pas  ici  m' égarer  en  des  considérations  de  l'ordre  moral  et 
philosophique.  Je  consens  même,  afin,  comme  l'on  dit,  qu'elle  n'ait 
pas  l'air  d'être  un  placement,  que  la  vertu  porte  en  elle-même  toute 
sa  récompense,  et  je  veux  croire  que,  dans  l'état  présent  des  choses, 
l'honnête  femme  est  assez  vengée,  par  le  témoignage  de  sa  con- 
science, de  tout  ce  que  les  hommes  font  pour  celles  qui  ne  le  sont 
pas.  A  la  vérité,  vous  lui  persuaderez  malaisément  que  la  vertu  ne 
soit  pas  une  duperie  toute  pure,  et  le  devoir  un  vain  mot,  quand 
TOUS  aurez  une  fois  fait  des  lois  qui  lui  démontreront  exactement  le 


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366  IBTUB  DES  DEUX  MOMDBSr 

contraire.  Déjà  même,  dans  cerUônes  classes  de  la  population,  grâce 
à  l'exemple,  et  grâce  à  Tindulgence  qoe  l'on  professe  communément 
pour  la  femme  tombée,  toute  ta  différence  de  Tunion  libre  à  Tunion 
conjugale  est  que  «  le  loaipe  n'y  a  point  passé  ;  )>  les  conjoints 
admettant  d'ailkiirs  que,  sauf  raccemplissement  de  cette  inutile 
ItonaHlé^  leur  union  n'a  rien  en  soi  de  réprébensible,  m  qui  coûte  à 
l'un  ou  l'autre  quoi  que  ce  soit  de  sa  dignité.  Mats  je  reste  sur  le 
terrain  où  Schjopenhauer  nous  a  placés.  Et  je  dis  que  toutes  les 
fois  que  Ton  atténue,  directement  ou  indirectement,  l'importance 
de  la  fiiute  de  la  femme,-  c'est  le  prix  qu'elles  doivent  attacher  k 
l'honneur  que  V(m  avilit  jusque  dans  leur  conscience,  et  ainsi,, 
leur  propre  complicité  que  l'on  sollicite  pour  combattre  et  ruiner^ 
dans  ce  qu'ils  ont  de  plus  tangible  et  de  plus  évident,  les  intérêts 
de  leur  propre  sexe.  Car,  dans  des  sociétés  où  les  économistes 
s'évertuent  à  nous  démontrer  que  la  femme  ne  peut  matériellement 
pas  réussir  à  vivre  de  son  travail,  on  ne  leur  demande  rien  de 
moins  que  de  consentir,  autant  qu'il  est  en  elles,  k  la  diminution 
des  chances  qu'elles  peuvent  avoir  d'être  épousées^ 

le  ne  doute  pas,  en  y  réfléchissant,  qu'il  ne  paraisse  que  c'est  là 
singulièrement  veiller,  comme  on  le  prétend,  à  leur  intérêt.  L'in- 
térêt d'une  femme  peut  différer  de  l'intérêt  d'une  autre  femme  ^ 
l'intérêt  de  la  femme  ne  peut  pas  différer  de  l'intérêt  de  tout  son 
sexe.  Si  c'est  donc  vraiment  une  trahison  qu'elle  commette  envers 
lui  quand  elle  s'abandonne,  ou  qu'elle  succombe,  en  dehors  du 
mariage,  on  ne  peut  pas  soutenir  qu'en  lui  facilitant  les  moyens 
d'échapper  aux  conséquences  de  la  trahison,,  ce  soit  les  intérêts  de 
son  sexe  que  l'on  serve.  Ce  serait  servir  aussi  les  intérêts  du  déser- 
teur que  de  le  laisser  aller  en  paix ,  puisqu'il  ne  se  sent  pas  fait, 
lui  non  plus,  pour  l'état  militaire;  mais  qui  dira  que  ce  fût  servir 
les  intérêts  de  la  discipline,  qui  sont  ceux  de  l'armée,  c'est-à-dire 
de  la  patrie?  On  est  tout  simplement  dupe,  comme  d'ailleurs  si  sou- 
vent dans  toute  question  de  ce  genre,  d'une  tentative  de  réconciliar 
tion  radicalement  impossible  entre  les  intérêts  du  coupable  et  les 
intérêts  supérieurs  de  la  loi.  Toute  loi  broie  toujours  quelqu'un... 
Mais  c'est  trop  insister  sur  ce  point.  Si  M.  Dumas  n'a  pas  cessé,  dans 
sa  dernière  brochure,  d'être  l'éloquent  défenseur  de  tout  ce  que 
l'on  enveloppe  aujourd'hui  sous  le  nom  de  droit  des  femmes,  il 
semble  toutefois  qu'enfin  contraint  par  l'évidence,  il  ait  compris 
qu'une  loi  sur  la  recherche  de  la  paternité  profiterait  surtout  au 
dévergondage,  à  l'intrigue,  à  k  cupidité.  C'est  donc  sur  les  intérêts 
de  l'enfant  que  M.  Dumas  prétend  surtout  attirer  et  fixer  l'attention 
du  jurisconsulte  et  de  l'homme  d'état.  Quelle  que  soit»  en  effet,  dans 
la  faute  commune,,  la  part  de  l'homme  et  celle  de  la  femme,,renfant 


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LA  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  367. 

qfiri  TieM  de  naître  en  est  sans  doate  innocent.  Par  quel  i^VfNrse* 
ment  delà  justice  et.de  Téguité  le  senl  des  trois  à  qui  le  code  ne 
peut  pas  même  reprocher  un  ijuasi-délit^  est  il  aussi  te  seul  sur  qui 
kt  loi  prenne  un  âpre  plaisir  à  épuiser  ses  rigueurs?  «  Voilà  ce  que 
nous  voudrions  arriver  à  faire  conaprendre,  nous  dit  M.  Damas,  et 
ce  à  quoi  l'on  s'obstine  à  ne  jamais  répondre,  n  Essayons  donc  d'y 
répondre  une  fois. 

V. 

Quelques  observations  y  peuvent  suflîre,  dont  voici  la  première. 
CTest  qu'il  ne  paraît  pas  du  tout  que,  s'il  y  a  quelque  chose  à  faire  pour 
subvenir  aux  dangers  sociaux  que  prévoit  M.  Dumas,  et  qui  ne  sont 
que  trop  certains,  ce  soit  de  rétablir  dans  nos  codes  une  loi  qui 
permette  la  recherche  de  la  paternité.  Mais  ce  serait  bien  plutôt, 
si  l'on  osait  formuler  une  telle  proposition,  et  qu'elle  ne  portât  pas 
avec  soi  quelque  chose  de  monstrueux,  ce  serait  donc  de  soustraire 
à  l'autorité  de  tant  de  pères  indignes  de  Fêtre  le  plus  d'enfans  légi- 
times qu'il  se  pourrait.  «  Si  Ton  consulte  les  directeurs  ou  direc- 
trices des  asiles  ouverts  aux  enfans,  garçons  ou  filles,  il  n'en  est 
pas  un,  il  n'en  est  pas  une,  disait  hier  encore  M.  Maxime  Du 
Camp,  qui  ne  sache  par  expérience  que  leurs  efforts  d'amélio- 
ration sont  neutralisés  par  l'influence  des  parens.  Tous  réclament 
une  loi  nouvelle  qui  les  investirait  d'un  droit  que  le  père  et  la  mère 
sont  indignes  d'exercer,  car  ils  ne  l'exercent  qu'au  détriment  de 
l'enfant.  »  Et  comme  on  pouvait  lui  répondre  que,  raisonnant  dans 
l'exception,  il  ne  parlait  peut-être  là  que  pour  ces  énormes  agglo- 
mérations d'êtres  humams  qui  sont  nos  grandes  villes  ou  nos  cités 
industrielles,  il  avait  soin  de  rappeler  un  vœu  significatif  formulé 
par  la  Société  générale  des  agriculteurs  de  France,  demandant  une 
loi  qui  permît  :  «  1**  de  dessaisir  de  la  puissance  paternelle ,  au 
moins  jusqu'à  la  majorité  des  enfans,  les  parens  qui  les  délaissent, 
ou  qui  sont  reconnus  incapables  de  pourvoir  à  leur  éducation  intel- 
lectuelle et  morale;  et  ?*  de  conférer  l'exercice  de  la  puissance 
paternelle  aux  œuvres  de  bienfaisance  qui  recueilleront  ces  enfans 
physiquement  ou  moralement  délaissés  (1).  »  Ainsi  donc,  tandis  que 
Ton  se  plaint  de  la  manière  dont  les  pères  et  mères  légitimes,  chez 
qui  le  sentiment  naturel  devrait  être  encore  fortifié  par  l'obligation 
légale,  exercent  la  puissance  dont  ils  sont  investis,  c'est  le  temps 
que  choisit  M.  Dumas  potœ  d^nander  que  Ton  vienne  instituer 
l'obUgation  légale  là  môme  où  Ton  peut  dire  que  le  Eentimwt 

(i)  YoyeK  lu  Sévue  éu'i^  wM  16S3. 


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368  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

naturel  n'existe  pas,  puisqu'on  efiFet  il  s'agit  d'imposer  une  pater- 
nité putative  à  celui  qui  renie  son  enfant.  M.  Dumas  réclame  le 
rétabli>sement  de  la  recherche  de  la  paternité,  dans  l'intérêt  de 
l'enfant  naturel,  quand  ce  serait  l'intérêt  de  l'enfant  légitime,  dans 
ces  mêmes  classes  de  la  population  où  il  nait  le  plus  d'enfans  sans 
père,  que  de  pouvoir  être  élevé  le  plus  loin  possible  des  exemples 
de  la  famille.  A  tant  de  causes  de  corruption,  dont  l'enfant  naturel 
est  comme  enveloppé  de  toutes  parts,  il  propose  d'en  ajouter  une 
de  plus,  et  la  plus  agissante,  la  plus  redoutable  de  toutes,  celle 
que  la  nature  elle-même,  aux  yeux  de  l'enfant,  semble  avoir  armée 
d'un  égal  pouvoir  et  d'une  égale  autorité  pour  conseiller  le  bien, 
et  pour  persuader  le  mal.  Et  comme  l'abandon  d'un  père,  «  vicieux, 
égoïste  et  lâche,  »  en  jetant  dans  la  circulation  sociale  cet  enfant  ano- 
nyme, l'a  privé  pour  jamais  des  «leçons  de  la  famille,»  et  des  udouces 
influences  du  foyer  domestique,  »  il  imagine  de  les  lui  rendre  en  lui 
imposant,  par  autorité  de  justice,  après  les  débats  d'un  procès  scan- 
daleux, et  tout  frémissant  encore  de  rancune  et  de  haine,  ce  père 
a  lâche,  égoïste  et  vicieux  1  »  Que  serait-ce,  après  cela,  si  nous  vou- 
lions poser  la  terrible  question  de  l'hérédité  physiologique  et  morale? 
Et  d'autant  que  M.  Dumas,  avec  une  généreuse  imprudence,  pour 
nous  émouvoir  plus  fortement  sur  les  intérêts  du  petit^  nous  a  mon- 
tré ce  père  plus  vicieux,  et  cette  mère  moins  estimable,  ne  nous 
a-t-il  pas  montré  dans  une  plus  évidente  clarté  que,  s'il  y  avait  un 
intérêt  pour  lepetit^  c'était  surtout  d'être  enlevé  à  ses  auteurs? 

On  répondra  qu'il  n'importe,  et  que  l'enfant  naturel  a  ses  droits. 
C'est  à  quoi  je  pourrais  répliquer  en  invoquant  la  solidarité  des  géné- 
rations entre  elles,  et  les  conséquences  de  la  réversibilité  pénale. 
Quelle  est  donc  la  flétrissure  ou  la  condamnation  dont  les  effets  ne 
se  propagent  pas,  comme  en  ondulations  de  souffrance,  bien  au-delà 
du  coupable  qu'elles  frappent  ;  et  le  moyen,  à  vrai  dire,  qu'il  en  soit 
autrement?  J*aime  mieux  toutefois  aborder  l'objection  plus  franche- 
ment, et  faire  observer  qu'il  s'en  faut  de  beaucoup,  même  en  les 
admettant,  que  les  droits  de  l'enfant  naturel  soient  d'abord  aussi 
clairs,  aussi  nets,  aussi  faciles  à  définir  que  l'on  veut  bien  le  croire. 
Si  Ton  parie,  en  effet,  du  droit  des  enfans  naturels,  comme  ils  ne 
tiennent  ce  droit  que  de  la  nature,  et  de  ce  seul  fait  qu'ils  sont 
entrés  en  naissant  dans  la  société  des  hommes,  il  faut  donc  aussi 
parler  du  droit  des  enfans  adultérins  et  incestueux,  qui  sont  sws 
doute  innocens,  eux  aussi,  du  crime  dont  ils  sont  nés?  Mais  il  n'est 
personne,  je  pense,  qui  ne  discerne,  si  l'on  entre  une  fois  dans  cette 
voie,  jusqu'où,  de  proche  en  proche,  on  se  trouvera  presque  inévi- 
tablement poussé.  Car  nous  avons  tous  ainsi,  dans  les  sociétés  civili- 
sées, des  droits  latens,  en  quelque  sorte,  ou,  mieux  encore,  passife, 


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LA  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  369 

c'est-à-dire  auxquels  ne  répondent  certes  pas,  delà  part  de  nos  sem- 
blables, autant  de  devoirs  actifs.  Il  est  évident  que  j'ai  le  droit  de  tra- 
vailler, mais  il  est  non  moins  évident  que  je  ne  puis  l'exercer  qu'au- 
tant que  l'occasion  s'en  ofire,  et  il  est  encore  plus  évident  qu'il  ne 
crée  le  devoir  à  personne  de  me  donner  du  travail.  On  m'en  donne 
si  l'on  peut,  et  je  l'accepte  si  je  veux.  C'est  qu'en  effet  l'impossibi- 
lité, pour  une  personne  déterminée,  de  me  donner  du  travail ,  résulte, 
ou  du  moins  est  censée  résulter,  —  et,  dans  la  pratique,  c'est  abso- 
lument la  même  chose,  —  de  l'obligation  qu'elle  a  de  satisfaire  à 
d'autres  droits  d'abord  et  de  remplir  d'autres  devoirs.  Dans  une 
société  civilisée,  le  droit  positif  de  chacun  sort,  pour  ainsi  dire,  de 
l'abandon  qu'il  fait  d'une  part  de  son  droit  naturel.  Peut-être  même 
est-ce  là  ce  qui  distingue  essentiellement  la  civilisation  d'avec  la  bar- 
barie. Un  Canaque  jouit  de  son  droit  naturel  dans  une  presque  entière 
plénitude;  un  Français  du  xix®  siècle  y  rencontre  à  chaque  pas  des 
restrictions  dans  le  droit  positif.  Et  quiconque  de  nous  prétendrait 
en  user  autrement,  c'est-à-dire  revendiquer  l'intégrité  de  son  droit 
naturel,  celui-là  se  mettrait  hors  de  la  société  civile,  et  en  guerre 
déclarée  contre  elle. 

Nous  touchons  ici  le  fond  de  la  question.  Les  droits  que  tout 
homme  apporte  en  naissant,  l'enfant  naturel,  incestueux  ou  adul- 
térin, les  apporte,  aussi  lui,  dans  le  monde  ;  et  rien  n'est  plus  cer- 
tain. Il  n'est  pas  non  plus  douteux  qu'il  y  ait  pour  son  père  obli- 
gation naturelle,  comme  on  dit,  de  pouvoir  à  ses  premiers  besoins, 
de  l'entretenir,  de  l'élever,  de  le  mettre  en  état  de  vivre,  et  man- 
quer à  ce  devoir  est  sûrement  d'un  malhonnête  homme.  Reste  seu- 
lement à  rechercher  pourquoi  la  loi  n'a  pas  voulu  convertir  cette 
obligation  naturelle  en  obligation  civile,  et  tenir  elle-même  la  main 
à  l'exécution  de  ce  devoir.  Or  nous  le  savons.  C'est  parce  qu'elle 
a  jugé  qu'il  y  avait  des  intérêts  sociaux  supérieurs  à  celui  de  l'en- 
fant naturel,  et  elle  a  ainsi  jugé  parce  qu'elle  a  vu  que  toute  solli- 
citude qu'elle  témoignerait  à  l'enfant  naturel  serait  une  atteinte  au 
droit  de  Tenfant  légitime,  c'est-à-dire  une  atteinte,  et  une  atteinte 
profonde,  au  mariage.  Et  en  faut-il  tout  de  suite  un  exemple  éclatant? 
Nous  pouvons  le  demander  à  M.  Dumas  lui-même.  H.  Dumas  n'a 
pas  trouvé  que  la  proposition  de  loi  de  M.  Rivet  fût  assez  radicale, 
et,  vers  la  fin  de  sa  brochure,  il  a  dressé  les  articles  de  celle  qu'il 
lui  faudrait.  J'en  copie  le  second  :  a  Si  l'honmie  qui  sera  reconnu 
père  d'un  enfant  qu'il  aura  abandonné  à  la  charge  de  la  mère  est 
marié,  et  dans  l'impossibilité  de  donner  son  nom  ;  s'il  est  pauvre  et 
dans  l'impossibilité  de  fournir  à  l'enfant  les  moyens  d'existence  néces- 
saires, il  sera  condamné  à  un  emprisonnement  qui  pourra  être  de  deux 
à  cinq  ans,  deux  ans  étant  le  minimum.  »  M.  Dumas  nous  dhra-t-il  ce 

Tom  ux.  —  1S83.  24 


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<70  MT0E  DES  BECK  M0NDE8. 

'  qu'û  fait  ici  des  enfans  légitimes,  s'il  y  ea  a»  comme  trop  Bouveot,  et 
de  leur  mère,  la  feomie  légitime,  si,  comme  presque  toujours,  elle  a. 
besoin  de  son  mari  pour  vivre, —  pendant  ces  deux,  trois,  quatre  ou 
cinq  ans  qa'il  emprisonne  le  père?  Certes,  si  quelqu'un  est  innocent 
de<ce  qu'il  peut  y  avoir  de  crinainel  dans  le  commence  du  père  avec 
une  maîtresse  quelconque,  fille  ou  femme,  libre  ou  mariée,  c'est 
l'enfant  du  mariage,  plus  innocent  encore,  s'il  est  possible,  et  s'dl 
y  a  des  degrés  dans  l'innoceBce,  que  l'eafant  né  ou  À  naître  de  ce 
commerce  adultérin.  Cependant,  c'est  lui  que  la  proposition  de 
M.  Damas  mk  flvipper  d'abord,  au  mépris  des  droits  du  mariage, 
et  avec  lui  sa  mèra,  la  femme  légitime,  par  une  inculte  fonnelle 
aux  mômes  droits.  Sst^e  juBte?  est-ce  sage?  ^sKe  humain?  Maïs 
plutôt,  si  l'en  y  iMmge,  n'est-ce  pas  là  tout  le  danger  7  De  quelque 
&Con  que  l'on  s'y  prenne,  en  effet,  et  par  quelque  biais  que  ce  soit, 
il  semble  à  peu  près  impossible,  dès  que  l'on  ddeoet  «n  prindpe  la 
i^eoberohe  de  la  paternité,  de  ne  pas  l'organiser  de  tdle  sorte  qu'elle 
^apparaisse  t6t  ou  tard  coiaatme  dirigée  contre  le  mariage  môme. 

YI. 

Lorsque  l'on  discutait  au  conseil  d'élat  ce  fameux  article  3Ae, 
<ùsame  quelques  membres  incHnaient  à  permetlre,  au  moins  datas 
^certains  cas  spécifiés  rigoureusement,  la  recherche  de  la  paiternité, 
Bonaparte  intervint  en  maître  et  ferma  la  discussion  par  ces  mots, 
-qu'on  lui  a  si  souvent  reprochés  :  «  La  société  n'a  pas  d'intérêt  à 
ce  que  les  bâtards  «oient  reconnus.  »  Là-dessus,  on  nous  met  aux 
yeux  te  tableau  des  avortenteas  et  des  infanticides;  on  nous  monlre 
les  enfans  naturels  abandonnés,  livrés,  poussés  au  vice,  (Wl  crime, 
à'ia  révolte;  on  nous  les  tut  voir,  avant  môme  que  d'ap4>roober  l'âge 
-d'hoHtmie,  recrutant  l'armée  des  préaux  et  des  bagaes  ;  et  on  nous 
•demande  si  vraiment,  en  présence  de  tant  de  misères  et  de  tant  ée 
dangers,  nous  persistons  à  croire  que  la  société  n'ait  pas  d'intérôt 
à  ce  que  les  bâtards  soient  reconnus?  Comparés,  en  effet,  aux  dan- 
gers que  ces  victimes  d'une  législation  barbare,  et  plus  formaliste 
encoiB  que  lbari)are,  font  courir  non-seulemeot  à  notre  sécurité  4e 
chaque  jour,  mais  à  la  civilisation  môme,  qu'est-ce  que  le  danger  de 
voir  quelque  coq  de  village  ou  quelque  gentillâtre  inutile  essuyer 
un  scandale  qu'après  tout  il  n'avait  qu'à  ne  pas  provoquer,  ou  le 
danger  encore,  selon  l'expression  de  Bigot  de  Préameneu,  de  voir 
«  une  femme  impudente  s'attaquer  jusqu'à  l'homme  dont  les  che- 
weux  ont  Uancbi  dans  l'exercice  de  toutes  les  vertus?  »  Et,  troc 
■pour  troc,  selon  le  proverbe  vulgaire,  ou  péril  pour  péril,  oserait- 
on  bien  hésiter  «entre  celui  dont  les  oonséquences  ne  s'étendroat 


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LA  RECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  371 

janais  au-âéli  dfjt  cercTe  d'une  seule  famine,  et  celiif  qui  8ei!d)Ie' 
parfois  menacer  ie  quefqae  irréparable  catasttophe  la  société' tout 
entière  ?  Aussi  n- ét<ait-ce  point  là  ce  que  yotrtait  dire  Bonapaite, 
et  n'est-ce  pas  non  plus  ce  qn^entendent  après  hri  ceux  q«i  croient 
gn'il  avait  raison,  mars,  tout  au  contraire,  ^e:  quelque  diaHger. 
dont  on  veuille  les  effrayer,  ib  le  voient  bien,  le*  reconnaisse»!,  le 
redoutent,  sont  prêts  à  faire  ce  qu'il  ftudra  pour  réearter,  ou  te 
contenir,  ou  le  combattre,  et  ne  laissent  pas  d^esrlimar  Hémmoius, 
que  le  danger  serait  plus  grand  encore  de  compromettre  gravement 
la  dignité  du  mariage, — ce  qui  serait  ébranler  là  constiVutiM  de  la^ 
famille,  et  par  suite,  le  fondement  de  h.  société  ctvfle,  l'ajouterai^ 
que  si  l'on  savait  être  impartial,  même  envers  l'homme  de  Màrengo, 
peu^êt^e  n*affecterait-on  pas  de  croire  qu'il  ait  jeté  ce  joup-Mn  te 
poids  de  Tépée  dans  les  balances  de  la  justice.  Mais  il  nefidsait'que 
répéter  à  sa  manière  le  mot  de  Montesquieu  :  «  I!  a  faHu,  dans»  tes» 
pays  où  la  loi  d'une  seule  femme  est  établie,  flétrir  le  concubinage-;, 
il  a  donc  fallu  flétrir  les  cnfans  qui  en  étaient  nés.  » 

Si  M.  Dumas  a  négligé  de  considérer  ce  point  de  la  question,  d^au- 
très  l'ont  fait,  sentant  bien  qu'il  était  capital.  Gomme  nous  essayons» 
de  maintenir  ici  la  discussion  aussi  près  de  terre  qu'A  nous  est  pos*- 
sible,  afin  de  ne  pas  être  accusé  de  répondre  à  des  rafsonspar  des 
plerases,  à  peine  parlerons-nous  de  ce  que  toute  tentative  de  faire 
porter  aux  unions  libres  les  effets  légaux  du  nnariage  a  en  sot  de 
scMidaleux,  d'imrpie,  et  de  sacrilège,  pour  tout  ce  que  h  obnétîcntô^ 
compte  encore  d'âmes  vraiment  pieuses.  Il  n'y  a  pas  de  catholique 
orthodoxe  aux  yeux  de  qui  le  mariage  ne  soit  un  sacrement  avant 
que  d'être  un  contrat;  il  n'y  en  a  donc  pas  aux  yeux  de  qui  te' 
mariage  ne  soit  profané,  si  l'on  en  ôte  le  sacrement;  et  cTeet  évi* 
demment  l'en  ôter,  que  de  donner  à  l'union  qui  n'a  pas  été  consa- 
crée la  valeur  du  mariage.  Laissons  pourtant  aux  théologiens  le 
soin  de  donner  toute  sa  force  à  cet  argument.  Tout  au  plus  ose^ 
rai-je  insinuer  que  de  semblables  scrupules  sont  de^eux  qu^in  sage 
législateur  ne  peut  pas  prendre  un  plaisir  tyrannique  à  violer  ;  qu'une 
léforme  n'est  jamais  urgente  qui  risque  de  révolter  une  opinion 
nombreuse  fondée  sur  la  religion  ;  et  que  si ,  conmie  on  le  dit,  les 
idées  gouvernent  le  monde,  c'est  une  raison  de  compter  avec  eltes. 
Nos  croyances,  nos  préjugés  eux-mêmes  sont  une  part  de  notre 
liberté  qui  peut-être  a  droit  au  respect;  et  le  prix  que  met  aux 
dioses  l'estime  commune  que  l'on  en  fait  est  incontestablement  une 
part  de  leur  valeur.  Malheureusement,  il  est  entendu  de  nos  jours  que 
ce  sont  là  considérations  de  l'ordre  sentimental,  et  c'est  pourquoi,  |e 
te  répète,  on  nous  pardonnera  de  n'y  pas  insister.  Elle»  prêteraient 
trop  à  Féloquence,  et  le  positivisme  contemporain  se  nroque  de 


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372  RETC£  DES  DEUX  MONDES. 

l'éloquence.  Je  m'abstiendrai»  pour  les  mêmes  raisons,  de  faire  ici 
comparaître  les  métaphysiciens  du  droit.  Eux  aussi  pourraient  bien 
apporter  dans  la  discussion  des  argumens  auxquels  il  serait  difficile 
de  répondre  ;  et  montrer  qu'y  ayant  dans  l'union  de  l'homme  et  de  la 
fenmie,  ou  plutét  dans  leur  conjonction,  ce  qu'ils  appellent  une 
diminution  de  la  personne  et  une  déchéance  du  droit,  cette 
déchéance  ne  peut  être  réparée,  ni  cette  diminution  compensée,  que 
par  un  échange  formel,  entre  l'homme  et  la  femme,  de  la  totaUté 
de  leur  droit  l'un  sur  l'autre.  Eux  et  leurs  argumens,  négligeons-les 
cependant  encore.  Les  esprits  n'ont  jamais  été  si  fermés  à  la  notion 
du  droit  que  depuis  qu'à  est  tant  parlé  de  nos  droits. 

Mais  ce  que  je  dirai,  c'est  d'abord  que  le  mariage,  quelle  qu'en  soit 
l'origine  dans  la  nuit  de  la  préhistoire,  —  et  qu'on  l'appelle  aujour- 
d'hui du  nom  de  sacrement  ou  de  contrat,  —  est  par  tout  pays  la  loi 
même  de  la  condition  de  la  femme.  Qui  ne  voit  plus  clair  que  le 
jour  que  la  dignité  du  mariage  est  la  mesure  même  de  l'estime 
que  l'on  fait  de  la  femme;  et  qui  ne  sait,  par  toutes  les  leçons  de 
l'histoire,  que  l'estime  que  l'on  fait  de  la  femme-est  la  mesure,  à  son 
tour,  de  la  valeur  d'une  civilisation?  Telle  forme  du  mariage,  telle 
situation  de  la  femme;  et  telle  situation  de  la  femme,  telle  forme  de 
la  société.  Où  règne  la  polygamie,  la  femme  n'est  qu'une  chose  ; 
elle  ne  devient  une  personne  que  sous  la  loi  de  la  monogamie  ;  et 
sous  cette  loi  même,  par  un  retour  qui  ferme  le  cercle,  l'étendue 
de  sa  personnalité  dépend  des  conditions  juridiques  du  mariage. 
C'est  à  quoi  se  rendent  volontairement  aveugles  aussi  bien  les  par- 
tisans du  divorce  que  ceux  de  la  recherche  de  la  paternité,  si  le 
divorce  n'est  à  proprement  parler  qu'une  polygamie  successive, 
et  si  la  liberté  des  unions  n'est  à  vrai  dire  qu'une  polygamie  con- 
fuse «  où  les  deux  sexes,  se  corrompant  par  les  sentimens  natu- 
rels mêmes,  fuient  une  union  qui  doit  les  rendre  meilleurs,  pour 
vivre  dans  celle  qui  les  rend  toujours  pires.  »  Ehl  quel  est  en  effet 
le  secret  de  tant  d'unions  libres  si  ce  n'est  que  chacun  y  croit 
réserver  éventuellement  cette  part  d'indépendance  qu'il  aliénerait 
irrévocablement  dans  le  mariage?  si  ce  n'est  qu'il  y  croit  trou- 
ver tout  ce  qu'il  trouverait  dans  le  mariage  de  satisfaction  et  de 
sécurité,  sans  presque  aucune  des  obligations  ni  presque  aucun 
des  devoirs  que  lui  imposerait  le  mariage  ?  si  ce  n'est  enfin,  pour 
dire  la  chose  comme  elle  est,  et  la  montrer  dans  la  splendeur  de  sa 
brutalité,  qu'on  n'y  veut  être  rien  de  plus  l'un  à  l'autre  qu'un  instru- 
ment de  plaisir?  Mais  alors  n'est-il  pas  vrai  qu'en  faisant  du  concu- 
binat  une  forme  à  peine  inférieure  du  ménage,  vous  abaissez  la  bar- 
rière qui  séparait  la  facilité  d'avec  la  sévérité  des  mœurs?  que,  si 
vous  décrétez  en  principe  la  recherche  de  la  paternité,  vous  ôtez  des 


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LA  BECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  373 

unions  libres  la  seule  raison  qu'elles  aient  de  rougir  d'elles-mêmes, 
et  quelquefois,  par  conséquent,  d'essayer  de  se  légitimer?  et  qu'ainsi 
TOUS  diminuez  la  dignité  des  unions  légitimes  de  tout  ce  que  vous 
ôtez  aux  autres  de  leur  indignité  primitire?  La  preuve  en  saute  aux 
yeux,  dans  les  conclusions  que  n'hésitent  pas  à  formuler  des  partisans 
de  la  recherche  de  la  paternité  plus  logiques,  ou  plus  résolus  au  moins, 
que  M.  Dumas  lui-même  (1).  «  La  dignité  et  la  considération  du 
mariage  ne  sont  point  engagées  dans  la  question,  »  disent-ils;  et, 
pour  le  prouver,  ils  ajoutent  que  pour  eux,  «  le  mariage  est  une 
union  fondée  sur  des  convenances  essentielles,  librement  formée, 
librement  maintenue,  »  et  qui  ne  doit  durer  que  ce  que  durent  ces 
c(  convenances  essentielles.  »  On  cherche  alors  quelles  peuvent  bien 
être  au  moins  ces  convenances  essentielles  ;  et  on  trouve  qu'elles  sont 
tout  simplement  les  convenances  de  la  passion.  C'est  le  mot  fameux 
de  Ghamfort  :  a  Quand  un  homme  et  une  femme  ont  l'un  pour 
l'autre  une  passion  violente,  il  me  semble  toujours  que,  quels  que 
soient  les  obstacles  qui  les  séparent,  un  mari,  des  parens,  etc.,  les 
deux  amans  sont  l'un  à  l'autre  de  par  la  nature,  et  qu'ils  s'appar- 
tiennent de  droit  divin,  malgré  les  lois  et  les  conventions  humai- 
nes. )>  Au  rebours  de  ceux  qui  trouvent  qu'il  n'y  a  rien  de  plus 
«  poétique,  »  je  trouve  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  «  dégradant  »  que 
ce  prétendu  droit  divin  de  la  passion;  et  je  n'ai  pas  besoin  de  démon- 
trer qu'il  n'y  a  rien  de  plus  dangereux. 

Ce  n'est  pas  tout.  Quel  que  soit,  en  effet,  l'objet  ultérieur  du 
mariage,  —  qu'il  ait  pour  but,  selon  la  formule  du  droit  grec  et 
romain,  comme  selon  la  formule  de  l'église,  la  procréation  des 
enfans,  ou,  selon  la  formule  de  nos  utopistes  modernes,  qui  savent 
sans  doute  ce  qu'ils  veulent  dire,  »  la  synthèse  de  la  vie  commune 
entre  les  deux  époux,  »  —  toujours  est-il  qu'il  a  pour  objet,  au  point 
de  vue  du  droit  civil,  en  fixant  la  paternité,  de  fixer  à  qui  l'obligation 
incombe  de  nourrir  et  d'élever  les  enfans,  c'est-à-dire  de  pourvoir 
pour  sa  part  aux  intérêts  de  la  génération  future  et  à  la  perpétuité 
de  la  patrie.  Il  est  possible  que  l'on  se  marie,  ou  plus  exactement 
que  l'on  croie  se  marier,  pour  soi  ;  cependant  la  plupart  des  mariages, 
au  su  de  ceux  qui  les  contractent,  se  font  en  vue  de  fonder  une 
famille;  et  en  tout  cas,  dès  que  la  famille  est  née,  c'est  elle  qui 
devient  l'objet  presque  unique  du  mariage.  C'est  pourquoi  la 
société,  qui  semblerait  pouvoir  autrement  s'en  désintéresser,  a 
jugé  qu'il  lui  appartenait  d'intervenir  dans  le  mariage.  11  lui  im- 
porte que  l'union  de  l'homme  soit  contractée  sous  de  certaines  con- 

(1)  Le  Mariage  :  son  pat$é,  son  fn-ésent,  son  avenir ,  par  M.  Emile  Accolât.  Parii, 
1880,  M&retcq  aîné. 


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37A  REVUS  DES  DEUX  MOIfDESr' 

ditîons,  entourée  de  certaines  garanties,  inrestie  de^  certains  pri<?i-- 
lëge^y  parée  qo^il  loi  iDorporte,  —  étant  plus  facile,  oemme  disait  ce 
misanthrope,  de  trouver  une  femme  qui  n'ait  pas  eu  d'amant  que  d'en 
treuver  une  qui  n'en  ait  eu  qu'un,  —  de  savoir  où  prendre FbeHime 
qu'ttlui  faut,  c'est-à-dire  le  père  de  l'enfaot.  Et  si  cela  lui  imporiB^ 
c'est  parce  q«e  des  intérêts  sociaux  de  premier  erdre,  tels  que  to«8 
ceux  qui  tiemeott  à  la  transmission  des  fortunes^  ou  tous  cevx  encore 
qui  tiennent  à  l'accroissement  de  la  popuktîon,  ou  tous  ceux  enfla 
qui  tiennent  à  l'èâtication  des  enfaos  sont  dans  une  dépendance 
rigoureuse  de  cette  présomption  de  paternité.  Aussi  ta  faveiff  dant 
elte  a  voulu  visiblement  entourer  le  mariage  n'esl-elle  qu'une  con- 
séquence de  l'importance  sociale  qu'elle  lui  reconnaît.  Bt  c'est  sur- 
tout pourquoi,  comme  dit  M.  Dumas,  a  les  magistrats  hésitent  et  les 
législateurs  attendent,  n  quand  on  leur  propose  de  voter  la  recherche 
delà  paternité.  Car  ce  n'est  point  seulement  leur  demander  d'établir; 
comme  on  le  croit,  qu'il  sera  porté  remède  à  des  maux  dignes  de 
piiié,  fôt-ce  au  prix  de  quelques  autres  maux  qu'ils  se  résigneraient 
encore  &  subir  ;  mais  c'est  leur  demander  de  décréter  que  la  loi 
offrira  d'elle-même  à  ceux  que  gênent  ses  rigueurs  autant  de  faci- 
lités po«r  s^y  soustraire  que  l'ingénieuse  malice  humaine  inventera 
de  moyens  pour  la  tourner  ;  et  c'est  leur  demander  de  recomiattre 
que  tous  les  intérêts  sociaux  qu'ils  croient  liés  à  la  loi  du  mariage 
n'y  tiennent  pas  effectivement  ;  —  et  c'est  jusqu'ici  ce  que  Toa  n'a 
ni  prouvé,  ni  sérieusement  essayé  de  prouver. 

Telle  est,  pour  nous,  la  vraie  manière  de  poser  la  question  &e  la 
recherche  de  la  paternité.  Voilà  le  vrai  problème,  ou  plutôt  voilà  le 
problème  unique.  Yewt-on  du  mariage?  ou  bien  n'en  veut-on  pas? 
M'en  veut-on  pa»?  et  pourvu  que  les  honmies  croissent  et  ee  muld- 
pUent,  pense-t-on  qu'il  n'importe  guère  comment  les  générations  sor- 
tent des  génératicHis?  La  cause  est  oitendue.  Ce  ne  sera  pas  la  seule 
façonr  que  le  progrès  moderne  ait  imaginée  de  faire  rétrograder  vers 
la  barbarie  morale  l'hcHnme  du  xix*  siècle,  armé  de  toutes  les  res- 
sources de  la  scirace  et  de  l'industrie.  Hais  veut-on  du  mariage?  et 
crmt-OQ  que  la  constitution  de  ht  fenRlle  importe  à  la  constitution 
de  l'état?  La  dureté  du  mot  de  Bonaparte  ne  peut  alors  qu'en- 
foDcar  davantage  dans  les  esprits  l'impression  de  sa  vérité;  le  code 
a  ndson,  et  il  faut  interdire  la  recherche  de  la  paternité.  C*est  ce  que 
savent  très  bien  enoM^  les  raisonneurs  pins  absolus  ou  plus  logi- 
ques, dent  noue  pariions  plus  haut,  tf.  Emile  Accolas,  par  exemple, 
La  recherche  de  la  paternité  ne  leur  suffit  pas  longtemps;  entre 
le  droit  des  enfans  naturels  et  celui  des  enfans  légitimes,  ils  ne 
ch^chent  pas  de  différences  vaines;  tous  naissent  égaux  pour  eux; 
ou  plutôt,  s'il  y  a  lieu  de  favoriser  quelqu'un,  c'est  ^enfant  natiK 


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LA  USGHERGHE  DE  LA  PATERNITÉ.  375 

rel»  c'est  même  TeafaDt  adultérin.  «  À  Tenfant  le  plus  faible  le 
plus  de  droit  dans  la  famille,  et  si  la  famille  manque,  le  plus  de 
droit  dans  la  société*  »  C'était  le  droit  divin,  tout  à  l'heure,  qui, 
chassé  de  partout  ailleurs,  reparaissait  où  sans  douta  on  l'eût 
Xûoins  attendu  que  nulle  part;  c'est  le  privilège  aristocratique, 
maintenant,  que  l'on  nous  propose  de  rétablir  au  profit  de  l'enfant 
né  hors  mariage.  Et  l'union  libre,  aux  yeux  de  nos  réformateurs, 
probablement  parce  qu'ils  estiment  qu'elle  en  a  quelquefois  les 
inconvôniens,  ou  de  pires,  ne  se  distingue  plus  de  l'union  conju- 
gale. Je  dirais  qu'ils  sont  logiques,  si  c'était  un  argument,  Bt  ai  je 
ne  savais  pas  combien  souvent  la  logique  doit  fléchir,  et  sacrifier  uix 
exigences  de  la  réalité  la  beauté  de  ses  déductions.  Je  dirai  seu- 
lement qu'ils  nous  montrent,  en  outrant  le  principe  et  le  poussant 
à  ses  dernières  conséquences,  le  danger  caché  qu'il  pourrait  avoir, 
et  qu'ainsi  dans  leur  genre  ils  sont  des  espèces  de  précurseurs,  — 
et  cela  les  flattera. 

VII. 

Est-ce  à  dire  pourtant  qu'il  n'y  aurait  rien  à  faire?  Bien  loin 
de  là  !  Rien  en  ce  monde  n'est  si  parfait  qu'il  n'y  reste  touj^uns  et 
beaucoup  à  faire.  Et  quand  nous  voyons  tant  d'esprits  si  divers,  et 
si  diversement  généreux,  s'accorder  unanimement  à  demander  «que 
l'on  fasse  quelque  chose,  nous  sommes  de  ceux  qui  croient  que  œla 
seul  est  un  signe  qu'il  y  a  quelque  chose  à  faire.  C'est  un  premier  peint 
oix  nous  nous  rencontrons  avec  M.  Dumas.  En  voici  un  second.  G'«st 
que,  nialgré  l'habitude  qui  s'est  invétérée  chez  nous  d'en  plaisanter, 
et  quelquefois  très  agréablement,  «  la  nu>rale,  la  justice,  la  con- 
science, le  droit,  le  devoir,  la  famille,  l'ordre  public,  la  patrie,  la 
douleur,  la  maladie,  la  faim,  le  bien,  le  mal,  la  vie  et  la  mort  sont 
choses  sérieuses  pour  chacun  et  pour  tous ,  »  et,  par  suite,  ont  le 
droit  d'être,  quelquefois  aussi,  traitées  sérieusement.  Nous  avons 
reconnu  d'ailleurs  avec  lui  qu'indépendamment  du  danger  social 
qu'ils  peuvent  constituer,  il  y  avait  des  filles  mères  et  des  enfans 
naturels  vraiment  dignes  d'intérêt.  Mais  nous  demandons  seulement 
qu'en  essayant  de  subvenir  à  ce  que  leur  situation  a  si  souvent  de 
cruel,  on  fasse  attention  à  ne  rien  proposer  en  faveur  des  estes 
naturels  qui  risque  de  porter,  indirectement  ou  directement,  atteinte 
aux  droits  supérieurs  des  enfans  légitimes,  ni  rien  en  faveur  des 
filles  mères  qui  risque  de  diminuer  la  dignité  morale  et  sociale  du 
mariage.  Il  faut  que  les  enfans  prennent  leur  part  de  la  faute  de  ceux 
qui  les  ont  mis  au  monde,  comme  ils  savent  bien  la  prendre  du 
patrimoine  d'honneur  que  leur  a  légué  la  lunille,  et  il  ne  faut  pas 


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370  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

que  la  vertu,  qui  n'est  peut-être  pas  toujours  affaire  de  tempéra- 
ment, mais  qui  coûte  parfois  assez  cher  à  conserver,  soit  destituée 
de  la  très  modeste  récompense  à  laquelle  elle  a  droit.  Or,  c'est  iné- 
vitablement où  l'on  aboutit  des  deux  parts  quand  on  réclame  une 
loi  qui  souffre  la  recherche  de  la  paternité.  Tout  ce  que  l'on  peut 
donc  souhaiter,  et  ce  qu'il  est  même  bon  de  provoquer,  c'est 
une  loi  qui  ne  soit  pas  pour  les  filles  mères  une  sorte  d'invitation 
oblique  à  l'avortementetà  l'infanticide;  — une  loi  qui  protège, puis- 
que l'on  croit  qu'il  y  a  lieu,  la  faiblesse  de  la  femme  contre  les 
entreprises  égoïstes  de  l'homme;  —  et  une  loi  enfin  qui  fasse  peser 
sur  le  séducteur  une  part  au  moins  du  fardeau  que  le  système  de 
nos  codes  semble,  comme  on  l'a  dit,  avoir  lié  tout  entier  sur  les 
épaules  de  la  femme. 

Pour  répondre  à  la  première  de  ces  trois  conditions,  on  pourrait 
accepter  en  principe  la  proposition  de  M.  Dumas  sur  le  rétablisse- 
ment des  tours.  —  Gomment  d'ailleurs  M.  Dumas  réussit  à  concilier 
ensemble  une  proposition  sur  le  rétablissement  des  tours  et  une 
proposition  sur  la  recherche  de  la  paternité,  c'est  ce  que  je  ne  con- 
çois pas  bien,  mais  c'est  ce  que  je  n'examine  point.  Il  doit  avoir  son 
secret,  comme  il  l'a  pour  concilier  le  fougueux  intérêt  que  nous  le 
voyons  ici  prendre  à  l'éducation  intellectuelle  et  morale  des  enfans 
naturels,  avec  l'insouciance  et  l'incuriosité  relatives  qu'il  a  mon- 
trées pour  l'éducation  morale  et  intellectuelle  des  enfans  légitimes, 
quand  il  traitait  jadis  la  question  du  divorce.  Chacun  de  nous  a  sa 
façon  d'entendre  la  logique.  —  Mais  il  me  suflit  de  ne  pas  discerner 
quelles  bonnes  et  valables  raisons  leurs  adversaires  peuvent  sérieu- 
sement opposer  au  rétablissement  des  tours.  Non  pas  sans  doute 
que,  comme  l'on  a  l'air  de  s'en  flatter,  si  les  tours  étaient  rétablis, 
on  vtt  aussitôt  décroître  le  nombre  des  avortemens  ou  des  infanti- 
cides et  la  population  augmenter  dans  des  proportions  notables.  Trop 
d'autres  causes  malheureusement  font  décroître  la  population,  et 
trop  d'autres  motifs  poussent  au  crime  les  mères  dénaturées,  que 
la  crainte  de  ne  pouvoir  pas  subvenir  aux  besoins  du  nouveau-né, 
ou  que  la  honte  même  de  produire  au  monde  un  enfant  sans  père  ! 
Si  cependant  cette  honte  légitime  et  cette  crainte  naturelle  ont  pro- 
voqué plus  d'un  infanticide  et  plus  d'un  avortement,  n'est-ce  pas 
assez  pour  essayer  de  sauver  de  la  mort  ceux  qu'elles  risqueraient 
d'y  condamner  encore?  Et  quant  au  prix,  puisqu'il  en  faut  toujours 
revenir  à  ce  misérable  argument,  quant  au  prix  que  coûterait  le 
rétablissement  des  tours,  «  puisque  l'on  trouve  de.  l'argent  pour 
faire  tuer,  comme  dit  M.  Dumas,  pourquoi  n'en  trouverait-on  pas 
pour  faire  vivre?  »  Argument  d'auteur  dramatique,  encore!  mais 
dont  nous  aimons  mieux  ici  ne  pas  montrer  Téquivoque  et  le  vice. 


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LA  BECHERCHE  DE  LA  PATERNITÉ.  377 

Bétablissons  donc  les  tours.  Où  peut  légitimement  espérer  qu'ils 
ne  favoriseront  jamais  plus  la  débauche  des  filles  que  leur  sup- 
pression ne  semble  avoir  encouragé  la  férocité  de  certaines  mères.  1 
Et  nul  en  tout  cas  ne  contestera  que  Ton  enlèverait  ainsi,  soit  à  ' 
l'avortement,  soit  à  l'infanticide,  les  excuses  dont  ils  se  couvrent  | 
devant  nos  cours  d'assises,  et  qui  surprennent  si  souvent  la  facile  \ 
pitié  des  jurys.                                                                                                                   î 
On  pourrait,  en  second  lieu,  pour  protéger  la  faiblesse  de  la  ; 
femme,  étendre  des  filles  de  seize  ans  jusqu'aux  filles  de  vingt  et                                    | 
un  ans  les  dispositions  du  Code  pénal  sur  l'enlèvement  des  filles 
mineures.  Mous  allons  chercher,  en  effet,  quelquefois  bien  loin, 
et  peut-être  dans  le  bouleversement  de  toute  une  législation,  des  ^. 
moyens  d'action  rapides,  simples  et  sûrs,  qui  sont  là  cependant  tout 
à  notre  portée.  —  A  quoi  bon  décréter,  comme  le  veut  M.  Dumas, 
que  l'on  classera  le  séducteur,  n  plus  près  de  l'un  ou  plus  près  de 
l'autre,  au  choix  de  chacun,  entre  le  voleur  et  le  faussaire?  »  Car  il 
restera  toujours  vrai  que  l'on  n'a  jamais  vu  l'or  aller  de  lui-même  se 
placer  sous  la  main  du  voleur  ;  ni  jamais  celui  qu'il  imite  en  écriture  j 
publique  ou  privée  diriger  la  plume  du  faussaire.  Ni  l'or  n'est  curieux  i 
de  savoir  ce  que  c'est  que  d'être  volé,  ni  le  seing  d'un  banquier  de 
savoir  ce  que  c'est  que  d'être  contrefait.  En  revanche,  on  a  souvent                           -         | 
vu  des  filles  trop  curieuses  de  cesser  de  l'être.  —  Mais,  puisque  le  1 
code  pénal  punit  des  travaux  forcés  à  temps  l'enlèvement  ou  le                            ,    .     W 
détournement  de  toute  fille  âgée  de  moins  de  seize  ans,  qu'est-il                                    j 
besoin  d'autre  chose  que  de  couvrir  de  la  protection  de  cet  article,  1 
pendant  cinq  ans  de  plus,  une  fille  qui,  pour  tous  les  autres  actes  de                                   \'  i 
la  vie,  sauf  le  mariage,  est  justement  considérée  comme  mineure?                            *      ,  ^j| 
Ne  semble-t-il  pas  bien,  à  vrai  dire,  qu'il  y  ait  là  une  lacune  de  la 
loi?  Puisque,  en  effet,  de  seize  à  vingt  et  un  ans,  la  femme  ne  peut 
pas  passer  outre  au  consentement  de  ses  ascendans,  ce  sont  donc 
dnq  ans  pendant  lesquels  on  la  provoque,  en  quelque  sorte,  et 

pendant  lesquels  on  la  réduit  au  moins,  sur  un  caprice  ou  sur  un  ,' 

entraînement,  à  se  faire  enlever  ou  détourner.  Jusqu'à  seize  ans, 
on  la  défend  contre  le  séducteur;  à  partir  de  vingt  et  un  ans,  on 

lui  permet  de  l'épouser;  entre  seize  ans  et  vingt  et  un  ans,  c'est  l\ 

l'âge  que  l'on  a  choisi  pour  la  livrer  sans  défense  à  elle-même  et 
au  séducteur;  car  les  parens  ne  peuvent  plus  traiter  le  séducteur 
en  criminel,  et  elle-même,  leur  consentement  manquant,  ne  peut 
pas  encore  en  faire  son  époux.  C'est  une  réforme,  aussi  bien,  que 
Ton  a  demandée  plus  d'une  fois.  En  1810,  notamment,  dans  le 
temps  même  de  la  rédaction  du  code  pénal,  la  commission  du  corps 
législatif  avait  proposé  d'ajouter  aux  articles  355  et  356  le  para- 
graphe suivant  :  :  «  Si  la  fille  âgée  de  plus  de  seize  ans  et  de  moins 
de  vingt  et  un  ans  a  consenti  à  son  enlèvement,  ou  suivi  volontaire- 


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378  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

ment  le  rayisseur,  celui-ci  sera  condamné  à  deux  ans  d'emprison- 
nement au  moins  et  cinq  ans  au  plus;  »  car,  disait  la  eommtssion, 
((  c'est  précisément  à  cette  époque  de  h  Tie  des  filles  q«e  ie9 
enlévemens  doivent  être  naturellement  le  phis  communs;  »  et  je 
croîs  qu'elle  avait  raison  et  que  le  conseil  d'état  fut  singulière- 
ment mal  inspiré  de  rejeter  la  proposition.  Rien  n'empêcherait  d'ail- 
leurs d'aggraver  la  pénalité,  rien  n'étant  moins  nécessaire  que  de 
favoriser  les  enlèvemens  ou  détournemens;  et  M.  Dumas,  alors,  si 
sévère  qu'il  soit  aux  séducteurs ,  nous  accordera  sans  doute  que 
vingt  ans  de  travaux  forcés  seraient,  dans  les  cas  les  plus  graves, 
UD  châtiment  suffisant. 

Enfin,  on  pourrait  en  quelque  manière  légaliser  et  fixer,  par  un 
texte  formel,  mie  jurisprudence  que  plusieurs  tribunaux  et  plusieurs 
cours  (fappel,  depuis  quatre-vingts  ans,  ont  essayé  d'établir  en 
matière  de  séduction.  —  Elle  consiste,  comme  on  sait,  à  poser  que 
là  même  où,  aux  termes  de  la  loi  pénale,  il  n'y  a  ni  crin>e  ni  délit, 
il  peut  toutefois  y  avoir  lieu  à  réparation  civile  du  dommage,  et 
que,  par  suite,  la  fille  séduite  peut  obtenir  de  son  séducteur,  k 
titre  (t  d'auteur  de  donmiage,  »  les  secours  ou  la  réparation  qu'elle 
ne  saurait  faire  dire  qu'il  lui  doive  comme  père  de  l'enfant.  De  nom- 
breux jugemens  et  de  nombreux  arrêts,  rendus  dans  ce  sens,  peu- 
vent être  considérés  comme  une  indication  du  texte  qu'il  resterait 
à  rédiger.  —  Arrêts  ou  jugemens,  ils  ont,  à  la  vérité,  dans  la  magis- 
trature et  parmi  les  jurisconsultes,  rencontré  plus  d'un  contradic- 
teur, et,  dans  l'état  présent  des  choses,  il  est  certain  qu'ils  tour- 
nent, et  violent  par  conséquent,  l'article  540.  On  ne  peut  contester, 
toutefois,  qu'il  y  ait,  dans  bien  des  cas,  un  dommage  réellement 
causé.  Même  si  l'on  admet  que  le  donmiage  n'existe  pas  dans  le 
passé,  c'est-à-dire  que  Tentier  consentement  de  la  victime  en  ait  sin- 
gulièrement atténué  la  gravité,  toujours  est-il  certain  qu'il  existe  dans 
l'avenir,  c'est-à-dire  sous  la  forme  d'une  charge  nouvelle  que  l'oD 
impose  à  la  mère  de  l'enfant.  Si  son  travail  la  faisait  mre,  comme 
on  dit  vulgairement,  tout  jaste,  et  dans  une  médiocrité  voisine  de 
la  misère,  il  y  a  lieu  de  croire  que,  où  il  y  avait  pour  une  personne, 
il  n'y  en  aura  pas  pour  deux.  Un  autre  cas,  plus  fréquent  encore 
peut-être,  est  celui  où  la  nature  même  de  la  faute  et  de  ses  consé- 
quences enlève  à  la  mère  le  métier  qui  faisait  son  unique  moyen 
de  vivre  :  ainsi,  dans  nos  campagnes,  la  fille  de  ferme  séduite 
par  son  maître,  l'ouvrière  de  fabrique  dans  nos  villes,  la  femme 
de  chambre,  la  gouvernante,  l'institutrice,  la  demoiselle  de  compa- 
gnie. Cependant,  même  alors,  il  paraîtrait  bien  difficile  d'admettre 
les  tribunaux  qui  prononceraient  sur  la  demande,  à  fixer  la  contri- 
bution, comme  le  veut  M.  Dumas,  «  selon  la  position  »  doThomofte 
condamné.  La  spéculation  renaîtrait,  eonemie  en  Angleterre  avant  I& 


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LA  BfiCHERCHfi  DE  LA  PATERNITÉ.  879 

Jei  de  183ô,  oomme  dans  notre  ancienne  France  avant  la  réro- 
lutÎMi;  et  ce  ne  serait  avoir  eu  l'air  de  fermer  une  porte  que  penr 
en  rouvrir  une  autre,  et  plus  grande.  Et  puis,  comme  1*a  fait  obsar- 
ver  un  ancien  procureur  général  de  la  cour  de  cassation,  nosttrttni- 
(Oaui  n'ont  déjà  que  trop  de  tendances,  en  pareille  rencontre,  é,  se 
constituer  plutôt  en  vengeurs  de  la  morale  qu'en  interprètes  iaq)as- 
sibles  de  la  loi.  La  naorale  est  une  chose,  le  droit,  —  j'enteods  ie 
droit  positif,  —  en  est  une  autre  ;  et  peut-être  aussi  le  droit  natu- 
rel lui-même.  Le  mieux  ne  serait-il  pas  d'adopter  ici  l'esprit  de  la 
législation  anglaise;  et,  sinon  de  fixer  un  maximum,  au  mous  de 
poser  en  principe  que  la  pension  à  payer  se  calculerait  toujo«urs  eur 
la  condition  de  la  mère? 

C'est  aussi  bien  ici  que  les  jurisconsultes  interviendraient  et 
recouvreraient  Tiniégrité  de  leur  titre.  Il  est  en  effet  probable ,  il 
est  même  à  peu  près  certain  que,  l'ensemble  de  nos  lois  fdrmant 
une  espèce  de  système,  chacune  de  ces  dispositions  réagirait  sur  des 
textes  avec  lesquels  ce  n'est  pas  notre  affaire  que  de  connaître  leur 
liaison  secrète.  Il  y  aurait  donc  lieu  d'examiner  d'abord  si  quelqu'une 
d'entre  elles  n'atteindrait  pas  des  intérêts  réputés  pour  fLm  con- 
sidérables que  ceux  mêmes  qu'il  est  question  de  protéger.  U  yawait 
lieu  d'examiner  encore  si,  de  conséquence  en  conséquence,  elle  ne 
mènerait  pas  à  des  modifications  profondes,  et  d'abord  imprévues, 
de  toute  une  vaste  matière.  Il  y  aurait  lieu  de  chercher  enfin,  pour  \es 
introduire  dans  l'usage,  des  formules  assez  précises,  assez  restcic- 
tires  surtout,  pour  que  l'on  ne  leur  donnât  pas  une  portée  qu'elles 
ne  doivent  pas  avoir.  En  pareille  matière,  trouver  le  juste  aceord 
de  la  forme  et  du  fond,  et  concilier  ensemble  ces  deux  choses  esme- 
mies  :  la  tradition  et  la  réforme,  ce  ne  sera  pas,  je  pense,  «  m^j-iaer  » 
les  jurisconsultes  que  de  dire  qu'ils  ont  été  créés  pour  cette  tâche, 
tout  justement.  Uais  on  conserverait  dans  nos  lois  le  saluiaire  prin- 
cipe de  l'interdiction  de  la  recherche  de  la  paternité.  La  condanna- 
tion  du  séducteur  en  des  dommages-intérêto  n'équivaudrait  eB  aucun 
cas  à  une  déclaration  de  paternité;  l'enfant  naturel  ne  preBdnait  ie 
nom  et  ne  succéderait  aux  biens  de  son  prétendu  père  que  si  celui-ci 
consentait  à  s'en  avouer  l'auteur,  dans  les  formes  consacrées  pour 
la  reconnaissance  ou  la  légitioMUion  des  enfans  nés  hors  mariage  ; 
l'artide  S&O  enfin  subsisterait  dans  sa  force,  pour  toutes  les  raisons 
qui  jadis  en  ont  dicté  la  dure  formule,  et,  si  dure  qu'elle  foît,  me 
semblent  pas  avoir  cessé  de  la  justifier. 

Toute  autre  disposition,  au  surplus,  ne  serait-elle  pas  plutôt  inspi- 
rée de  je  ne  sais  quel  esprit  de  vengeance,  ou  même  d'égoisme  ina- 
voué que  de  justice  et  d'équité?  de  vengeance,  nous  l'avons  vu, 
comme  quand  on  propose  de  condamner  le  coupable  marié  jusqu'en 
deux  et  cinq  aasde  pnaon,  au  détriment  de  la  femme  et  de  l'enfant 


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380  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

légitimes,  sans  profit,  par  conséquent,  pour  Tenfant  naturel,  et  sans 
profit  seulement  pour  sa  mère  abandonnée?  d*égoîsme,  quand,  en 
somme,  nous  l'avons  dit,  l'histoire  est  là  qui  nous  le  prouve,  on  ne 
demande  si  fort  la  recherche  de  la  paternité  que  pour  n'avoir  pas  à 
desserrer  les  cordons  de  sa  bourse,  et  de  peur  que  l'enfant  ne  tombe 
à  la  charge  de  la  communauté.  «  La  défense  de  la  recherche,  a  tex- 
tuellement écrit  l'un  de  ses  partisans  les  plus  convaincus,  en  multi- 
pliant les  abandons,  contribue  à  augmenter  les  charges  publiques, 
et  à  poser  l'insoluble  problème  de  l'assistance  sociale;  »  et  de  cette 
«  augmentation  des  charges  publiques,  »  il  n'hésite  pas  à  se  faire  un 
argument  pour  la  recherche  de  la  paternité.  Mais  nous,  tout  au  con- 
traire, —  et  c'est  par  là  que  nous  terminerons,  —  nous  croyons 
fermement  que,  si  cette  a  fraternité  »  dont  on  nous  parle  tant  et  que 
l'on  pratique  si  peu,  si  la  charité,  généreuse,  active,  éclairée  vient 
d'abord  au  secours  de  l'enfant  abandonné  ;  si  les  femmes,  à  défaut 
de  l'éducation  de  la  famille,  sont  protégées  contre  elles-mêmes  et 
contre  la  séduction  par  une  loi  plus  sévère;  enfin  s'il  est  une  fois 
pourvu  convenablement  à  l'entretien  de  la  mère,  alors,  c'est  l'inté- 
rêt même  de  l'enfant  naturel  qu'on  lui  épargne  jusqu'à  la  connais- 
sance du  père  qui  l'a  renié.  Plus  on  y  réfléchit,  moins  on  voit,  en 
eifet,  ce  que  le  principal  intéressé,  je  veux  dire  l'enfant,  gagnerait 
bien,  l'existence  et  l'éducation  lui  étant  d'ailleurs  assurées,  à  ces 
reconnaissances  forcées  ;  et  j'ai  tâché  de  montrer  ce  que  tout  le 
monde  perdrait  à  la  libre  recherche  de  la  paternité.  Nous  serions 
vraiment  trop  heureux,  car  le  remède  y  serait  trop  aisé,  si  tant  de 
maux  dont  M.  Dumas  nous  effraie,  ne  provenaient  que  de  l'inter- 
diction de  la  recherche  de  la  paternité,  mais  c'est  d'une  source  plus 
lointaine,  grossie  de  trop  d'afOuens  dans  son  cours,  et  enfin  plus 
cachée,  qu'ils  dérivent.  La  facilité  des  mœurs  ne  natt  pas  de  la  con- 
descendance des  lois,  mais  au  contraire,  la  condescendance  des 
lois  de  la  facilité  des  mœurs.  Si  l'adultère,  par  exemple,  est  encore, 
à  ce  que  l'on  dit,  si  fréquent  dans  nos  mœurs,  ce  n'est  point  du 
tout  parce  que  les  lois  le  frappent  trop  bénignement,  mais  au  con^ 
traire  les  lois  ne  le  frappent  si  bénignement  que  pour  n'avoir  pas 
voulu  se  mettre  trop  ouvertement  en  contradiction  avec  les  mœurs. 
Et  c'est  pourquoi,  si  nos  lois  devaient  permettre  un  jour  la  recherche 
de  la  paternité,  bien  loin  d'y  voir  le  principe  d'une  heureuse  réforme 
ou  correction  des  mœurs,  il  y  faudra  reconnaître  l'une  de  ces  dimi- 
nutions de  moralité  que  la  loi  même  est  obligée  de  consacrer  quel- 
quefois afin  de  ne  pas  devenir  lettre  morte,  et  de  retenir,  à  tout 
prix,  au  milieu  d'une  société  qui  s'en  va,  quelque  ombre  au  moins 
de  son  prestige  antique. 

Ferdinand  Brunetiâre. 


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LE 


ROI    RAMIRE 


DEUXIÈME    PARTIE    (1) 


IX. 

M»'  Antonio  Bodriguez,  en  chasse  d'amoureux,  pass&  soudain  de 
l'ombre  épaisse  d'un  bouquet  de  trembles  au  plein  jour  d'une  clai- 
rière. De  quel  éclat  merveilleux  brilla  la  ceinture  violette  de  ce  petit 
homme,  mince  comme  une  sauterelle,  maigre  comme  une  saute- 
relle, et,  comme  une  sauterelle,  bondissant,  antennes  ouvertes 
à  travers  les  buissons  I  Le  protonotaire  apostolique  avait  rapporté 
de  Rome  plus  que  des  bas  violets,  car  outre  ces  bas  fameux  dont 
Jacques  s'était  gaussé  bellement,  et  cette  ceinture  superbe  enve* 
loppant  sa  poitrine  étroite,  son  ventre  à  peu  près  absent,  sa  sou* 
tane,  jusqu'au  fin  bout  de  la  queue  de  cérémonie,  apparaissait 
bordée  d'un  liséré  violet  aussi  large  que  la  main...  Ah!  monseigneur, 
monseigneur,  vous  si  modeste,  si  humble  dans  votre  cellule  de  reli- 
gieux théatin  à  Yitoria,  vous  si  peu  soucieux  de  votre  tenue  à  l'ar- 

(t)  Voyez  U  Revue  da  1"  septembre.  • 


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3S2  BfifUfi  iiEs  rara  mobims. 

mée  royale  dans  les  provinces  basques,  ètes-vous  bien  sûr  de  ne 
pas  avoir  commis,  à  Rome,  le  péché  d'orgueil,  lequel  est  un  péché 
capital  î  Eh  1  eh  !  cela  s'est  rencontré,  de  par  le  monde,  des  prêtres, 
voire  des  moines,  orgueilleux. 

Ainsi  endimanché  comme  un  évéque,  plus  luisant  que  Técorce 
argentée  des  bouleaux  auxquels  ces  mains  gantées  de  violet  s'ap- 
puyaient de  ci  de  là  au  long  de  sa  course,  il  allait,  il  allait  toujours 
de  son  pied  léger  d'enfant,  chaussé  de  souples  escarpins  de  peau 
de  chèvre  où  les  boucles  d'acier  avaient  fait  place  à  deux  grosses 
violettes  de  ruban  ^anouies.  Parfois,  il  s'aniétait  haletant.  À 
soixante-huit  ans,  son  poumon,  réduit  nativement  aux  proportions 
les  plus  mesquines  par  un  singulier  resserrement  des  côtes,  lui 
fournissait  si  peu  de  souille  I  Immobile  entre  les  troncs,  se  dissi- 
mulant derrière  les  arbousiers  rameux  qui  le  décoraient  de  la  tète 
aux  pieds  de  grosses  fraises  rondes,  ambrées  et  rouges  tout 
ensemble,  il  regardait.  Dans  cette  attitude  sous  bois,  la  figurine 
de  missel  de  monseigneur,  brunâtre  et  sillonnée  de  rides  comme 
l'écorce  crevassée  d'un  vieux  chêne,  animée  de  deux  yeux  plus  noirs 
et  plus  brillansque  deux  mûres  sauvages  venues  sur  la  même  ronce, 
dans  cette  attitude  sous  bois,  où  des  clartés  tombaient  de  toutes 
parts,  la  figurine  de  missel  de  monseigneur  avait  une  expression  d'in- 
croyable curiosité.  Allait-il  démêler  quelques  mots  dans  ce  ramage 
que  nos  tourtereaux  si  soudainement  envolés  faisaient  à  quelques 
pas  de  lui?  Pour  ce  qui  était  de  Jacques,  en  dépit  d'un  change- 
ment manifeste,  notre  protonotaire,  ébahi  de  l'aventure,  n'était  pas 
extraordinairement  étonné  d'un  sans-façon  fort  hasardeux  :  évidem- 
ment la  grâce  divine  n'avait  pas  encore  anéanti  chez  son  élève  tout 
le  vieil  homme  d'autrefois.  Mais  comprenait-on  que  M'^®  Isabelle 
d'Alpujaras,  cette  rose  mystique  parfumée  de  l'odeur  du  Carmel 
de  Lonnières,  où  il  l'avait  ardemment  poussée,  où  il  aurait  désiré 
non  moîas  lardemment,  malgré  M.  l'abbé  Pigeonneau,  malgré 
W  Mical,  qu'elle  restât,  se  fût  prêtée  à  de  pareils  caprices,  à 
cette  manière  d'enlèvemeot?  Un  enlèvement!  Ce  prêtre,  en  qui, 
comme  chez  tant  d'autres  prêtres,  par  la  voie  obscure  du  confes- 
sionnal, vivait  pénétpé  «me  dépravation  toute  spéculative,  tout  imar 
ginaîre,  et  d'autaat  plus  ombrageuse,  tremUa  pour  la  pureté  de  ces 
deux  enfans  qu'il  aimût. 

«  £0Q  Dieul  pensa^-il,  si,  éloignés  de  nous,  abandonnés  à  eux- 
mêflaes,  ils  allaient  se  perdre!  Le  tentateur  est  bien  fini  » 

Au  mène  instant,  la  brise  qui  courait  le  long  de  la  rivière  ayant 
agké,  séparé  certaines  branchettes  devant  lui,  il  vit,  il  vit  claire- 
ment deux  têtes  blondes  se  pencher  l'une  vers  l'autre  et  ne  plus 
bouger. 


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LE  ROI  BAMIBS.  383* 

«  Bon  Dieu  I  pensa4-il,  s'ils  s'étaient  déjà  perdus  I  Le  tentateur 
est  tmjoups  si  pressé  de  saisir  Toccasiont  » 

En  dégageant  la  queue  de  sa  soutane,  que,  par  une  torsion  des 
reins,  il  avait  dénouée  et  qui  venait  de  s'accrocher  aux  épines  aiguës 
d'un  églantier,  M**  Antonio  Rodriguez,  préservé  des  chutes  de  l'âme 
par  les  mérite»  d'une  vocation  parfaite,  fit  un  faux  pas  sur  les  aiguilles 
gKssantes  de  quelques  pins  éparpillés  et  connut  une  chute  du  corps 
fort  désobligeante,  ma  foi  I  II  se  releva  par  un  bond  d'écureuil  blessé. 
Ni  ses  gants,  ni  sa  ceinture,  ni  le  htrge  liséré  de  son  habit  ne  se 
trouvaient  endommagés.  En  touchant  le  so),  il  s'était  comporté  très 
dignement,  ainsi  qu'il  sied  à  un  homme  d'église,  à  im  prélat  domes- 
tique de  sa  sainteté  de  se  comporter.  Ayant  du  plat  de  la  main  déta- 
ché les  brindilles  de  pin  accrochées  au  bourdalou  de  son  chapeau 
tissu  d'or  et  de  soie,  il  arrondit  son  dos  un  peu  sec^  où  les  omo- 
plates saillaient  trop  vivement  sous  sa  pèlerine  flottante,  et  se  glissa 
en  un  sentier  embroussaillé  qui  devait  le  conduire  sans  être  aperçu 
jusqu'au  banc  où  se  tenaient  posés  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  et 
Isabelle  d'Alpujaras.  C'était  plus  fort  que  lui  :  cette  fête  de  la  jeu- 
nesse, célébrée  à  deux  pas,  le  troublait,  il  était  impuissant  à  s'en 
déprendre,  et,  fasciné,  il  avançait,  il  avançait  encore,  il  avançait 
toujours.  Enfin  les  mots  articulés,  malgré  le  rire  qui  les  enlevait  & 
tout  propos  sur  son  aile  et  les  obscurcissait,  devinrent  plus  distincts, 
plus  clairs.  Monseigneur  allongea,  sous  les  rebords  de  son  chapeau, 
des  oreilles  dont  le  pavillon  démesurément  ouvert  ne  laissa  échap- 
per nul  murmure,  nul  son,  nul  bruissement. 

Pour  le  moment,  c'était  Jacques  qui  parlait. 

—  ...  Mon  avis,  disait-il,  a  bien  peu  de  valeur  en  une  matière  si 
délicate  et  si  haute.  Toutefois,  puisque  vous  y  tenez... 

—  J'y  tiens  beaucoup,  soupira  M'*^  d'Alpujaras,  —  mais  en  trois 
mots  si  bas,  si  bas,  que  le  protonoiaire,  en  dépit  d'un  tympan 
sensibilisé  jusqu'à  entendre  la  marche  d'un  ciron  dans  l'herbe,  les 
put  à  peine  percevoir. 

—  Eh  bien!  mademoiselle,  je  vous  avouerai  qu'en  cette  aventure, 
où  votre  vie,  votre  vie  si  chère  à  M.  le  marquis,  si  chère  à  ma  tante, 
si  chère  à...  moi,  si  vous  voulez  bien  ne  pas  vous  offenser,  était  en 
jeu,  je  ne  saurais  hésiter  à  partager  l'opinion  de  M^'  Rodriguez, 
et  à  condamner  celle  de  M.  l'abbé  Pigeonneau,  voire  celle  de 
M»'  Mical... 

—  Eh  quoil  dussé-je  en  mourir,  il  me  fallait  rester  au  Carme! 
deLormières? 

—  Il  fallait  y  rester. 

Puis,  d'une  voix  assez  forte  pour  arriver  jusqu'au  protonotairet 
qu'il  avait  avisé  flairant  à  la  ronde  : 


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88A  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Encore  que  mes  études  à  Paris  n'aient  pas  été  tournées  pré- 
cisément du  côté  de  la  religion,  par  une  pente  que  W  Rodriguez 
imprima  de  bonne  heure  à  mon  esprit,  la  religion,  avec  ses  gran- 
deurs sublimes,  ses  mystères  impénétrables,  m'a  toujours  attiré, 
captivé,  retenu.  Pourquoi,  je  vous  le  demande,  au  lieu  de  traduire 
tel  ou  tel  ouvrage  de  la  littérature  anglaise,  suis-je  allé  d'instinct 
aux  Scènes  de  la  vie  cléricale  de  George  Eliot?  Uniquement  parce 
que  je  connaissais,  pour  les  avoir  vues  briller  dans  mon  précepteur 
bien-aimé,  les  vertus  admirables  du  prêtre  catholique,  et  que  je 
tenais  à  constater  la  différence  qui  pouvait  exister  entre  M^  Antonio 
Bodriguez  et  le  plus  vertueux  des  pasteUrs  anglicans,  AmosBarton, 
par  exemple.  C'est  vous  dire,  mademoiselle,  que,  sans  être  grand 
clerc  dans  les  matières  théologiques,  casuistiques  et  autres,  des  dis- 
positions en  quelque  sorte  natives  m'ont  acquis  le  droit  d'exprimer 
mon..* 

—  Et  votre  sentiment  est  que  je  devais  plutôt  mourir?., 

—  Où  en  serait-on,  en  vérité,  s'écria-t-il  d'enthousiasme,  si,  pour 
aborder  la  vie  du  clottre,  il  fallait  avoir  la  carrure  athlétique  de 
M.  l'abbé  Prosper  Pigeonneau?  Croyez-vous,  pour  ne  rappeler  que 
les  femmes,  que  sainte  Scolastique,  sainte  Claire,  sainte  Thèrèse'se 
préoccupassent  de  leur  santé,  quand,  afin  d'être  des  hosties  plus 
pures,  elles  s'appliquaient,  chaque  jour,  à  augmenter  pour  elles  les 
austérités  de  la  règle,  à  en  accroître  les  rigueurs  jusqu'à  la  cruauté? 
M^  Mical,  M.  Pigeonneau,  se  trompent  :  la  vocation  religieuse  ne 
dépend  pas  de  la  chétivité  de  notre  corps,  elle  dépend  de  la  fermeté 
de  notre  âme,  où  Dieu  doit  avoir  fait  brèche,  dont  Dieu  doit  s'être 
emparé... 

—  Vous  avez  peut-être  raison,  monsieur  Jacques,  murmura- 
t-elle.  Il  est  certain  qu'au  Carmel  Dieu  ne  m'occupait  pas  exclusi- 
vement. 

—  Vous  voyez,  mademoiselle  Isabelle  I 

—  Oui,  parfois,  je  pensais  au  monde  que  je  venais  de  quitter. 

—  Vous  voyez,  mademoiselle  Isabelle!  répéta-t-il,  ne  sachant  trop 
que  dire,J'œil  attaché,  à  travers  mille  broussailles  sur  un  petit 
point  violet,  lequel  n'était  autre  que  M^  Rodriguez. 

—  Je  faisais  toutes  sortes  de  rêves,  reprit-elle. 

—  Et,  à  travers  ces  rêves,  passait  un  cavalier  charmant?  inter- 
rompit Jacques  avec  un  éclat  de  rire  frais  comme  l'eau  qui  caressait 
le  bord. 

—  Vous  le  savez?  demanda-t-elle,  rougissant  et  s'efforçant  de 
rire  à  son  tour...  M.  Pigeonneau  m'a  peut-être  dénoncée?.. 

—  Je  sais  que  le  tentateur  n'en  fait  pas  d'autres...  Et  quel  était 
ce  cavalier  charmant? 


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LE   ROI   RAMIRE.  385 

—  Les  visions  me  poursuivaient  la  nuit  surtout,  quand  tout  dor- 
mait dans  le  couvent.  •• 

—  Le  tentateur  est  coutumier  des  ténèbres,  —  princeps  tene- 
braruniy  —  et  je  ne  suis  pas  surpris  de  sa  persistance  à  vous  ren- 
dre ses  visites  la  nuit. 

—  Je  me  trouvais  dans  un  grand  parc,  —  celui-ci  peut-être  ;  — 
non  loin  d'une  rivière  sinueuse,  —  l'Arbouse  sans  doute  ;  —  des 
oiseaux  chantaient  comme  maintenant,  et  un  soleil  magnifique  lais- 
sait tomber  parmi  les  branches  des  rayons  poudreux  semblables  à 
ceux  qui  tombent  devant  nous... 

—  Ravissant  I  ravissant  I 

—  Moi,  j'étais  assise  sur  un  banc,  tenant  mon  Imitation  de 
JésuS'Christ,  Je  lisais  le  chapitre  intitulé  :  des  Merveilleux  effets 
de  l'amour  divin...  Un  jeune  homme  traverse  l'allée...  Il  était  d'une 
élégance  extrême*.  •  Je  vois  encore  la  nuance  délicate  de  ses  che- 
veux blonds,  qu'une  brise  folle  agite  autour  de  son  cou  plus  blanc 
que  le  lait...  L'impression,  le  saisissement,  furent  tels  que  mon 
livre  glissa  de  ma  main...  L'inconnu  se  retourna...  Il  était  encore 
plus  beau  que  sa  taille  dégagée  et  souple  ne  me  l'avait  fait  pré- 
voir. C'était  un  ange,  à  moins  que  ce  ne  fût  un  roi...  Il  vint  jus- 
qu'à moi  d'un  élan,  s'inclina  avec  une  grâce  que  je  n'avais  vue  à 
personne,  ramassa  mon  Imitation  dans  l'herbe,  me  la  rendit  sans 
proférer  une  parole,  et  disparut  ou  plutôt  s'évanouit... 

—  Ce  personnage  vous  rappelait-il  quelqu'un  de  votre  connais- 
sance? 

Isabelle  d'Alpujuras,  dont  les  yeux  eurent  une  expression  de  dou- 
ceur céleste,  regarda  son  interlocuteur  longuement,  attentivement. 

—  Pour  le  coup,  pensait  Jacques,  fort  gêné  durant  cet  examen, 
voilà  une  innocence  qui  se  met  un  peu  trop  à  son  aise  avec  moi. 

Et,  secouant  un  trouble  insupportable  : 

—  L'aventure  a-t-elle  une  suite?  demanda-t-il,  penaud  malgré 
qu'il  en  eût. 

—  Elle  n'en  a  pas.  Le  lendemain,  encore  bouleversée,  l'âme 
encore  pleine  des  éblouissemens  de  la  nuit,  je  ne  résistai  plus  à 
M.  l'abbé  Pigeonneau,  qui  du  reste  était  porteur  d'un  ordre  formel 
de  M^  de  Lormières,  et  je  quittai  le  Garmel. 

—  Vous  eûtes  tort,  mademoiselle. 

—  •Tort?  articula-t-elle  navrée. 

—  Le  jeune  honmie  radieux  du  parc  ne  vous  avait-il  pas  rendu 
le  livre? 

—  Hé  bien?  soupira-t-elle  d'une  voix  éteinte,  avec  un  frémisse- 
ment de  tout  son  corps. 

—  Eh  bieni  cela  signifiait  que  vous  apparteniez  à  Dieu/'que, 

TOME  LIX.  —  1883.  25 


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386  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

vons  n'aviez  plus  le  droit  de  sortir  du  monastère  où  sa  miséricorde 
vous  avait  placée. 

Lu  jf  une  fille  eut  un  mouvement  irrésistible  vers  lui. 

^  Ah!  si  vous  saviez,  monsieur  Jacques  t..  gémit-elle,  le  visage 
soudainement  inondé  de  pleurs. 

-^  Je  sais  tout!  je  sais  tout  !  s'écria-t-il  épouvanté  et  se  levant. 

—  Enfin,  je  vous  découvre!  dit  M«'  Rodriguez,  surgissant  au 
milieu  d'eux. 

—  Vous  nous  cherchiez  donc?  s'informa  JIftcques  Jouant  la  sur- 
prise à  donner  le  change  aux  plus  fins. 

—  Depuis  plus  d'une  demi-heure^  mes  chers  enfans. 

11  prit  familièrement  la  main  à  M"®  d'Alpujaras  et  l'entraîna. 

Jacques  marchait  à  quelques  pas  en  arrière,  tète  baissée,  ému 
jusrja'au  fond  des  entrailles  par  la  vue  de  cette  jeune  fille  dont  le 
cœut^  venait  de  saigner  à  plein  jet  en  sa  présence.  Lui  pourtant  qui 
ne  songeait  qu'à  rire,  à  folâtrer,  à  se  moquer  peut-être,  quelle  tem- 
pête il  avait  déchataée  chez  cette  enfant  blanche  comme  la  neige, 
plus  pure  qu'elle  !  Il  eut  horreur  de  ce  qu'il  avait  pensé,  de  ce  qu'il 
avait  dit,  et  sentit,  devant  tant  de  pureté,  toute  la  misère  du  peu 
qu  il  était,  du  peu  qu'il  valait.  Quoi!  il  avait  pu  comparer  MP*®  Isa- 
belle d'Alpujaras  à  Isabella  Griffitt!  Il  s'en  voulut  amèrement  et  alla 
jusqu'à  entrevoir  comme  possible  la  réalisation  du  cher  projet  de 
sa  tante  et  de  M.  Pigeonneau.  —  S'il  épousait  M"*  d'Alpujaras?  — 
Toute  sa  nature  eut  un  soubresaut  de  surprise  à  cette  idée,  ses 
lèv  rea  railleuses  se  plissèrent,  et,  sa  légèreté  originelle  reprenant 
le  dessus,  il  allait  éclater  de  rire,  quand  M"^de  Castillet,  le  mar- 
quis Alvar,  M.  Pigeonneau,  l'abordèrent  au  détour  d'une  allée. 

—  M.  Farchîprêtre  de  Saint-Irénée  ne  peut  déjeuner  avec  nous 
aujourd'hui,  dit  la  vieille  fille...  A  table  !  à  table! 

tlle  s'empara  du  bras  de  Jacques. 

—  Qu'as-tu  donc,  mon  enfant?  lui  demanda-t-elle.  Tu  flageoles 
sur  tes  jambes. 

^-  Moi  f  moi  ! 

—  Quels  yeux  gros!  Aurais- tu  pleuré  par  hasard? 

' —  Je  voudrais  bien  que  vous  eussiez  ri  comme  moi,  dit- il  de 
mauvaise  humeur,  nous  verrions  si  vous  ne  pleureriez  pas  un  peu. 

—  Mademoiselle  est  servie  !  cria  Méric  du  haut  du  perron. 


l'hôtel  Castillet  avait  deux  salles  à  manger  :  l'une,  petite,  un 
peu  obscure,  où  M"®  Hombeline  prenait  ses  repas,  seule  le  plus 
souvent,  quelquefois  ea  compagnie  du  révérend  père  Antonio  Rodri- 


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XB  ROI  BAMIHE.  387 

guez,  son  directeur  et  'Son  ami  ;  l'autre,  spacieuse,  bien  éclairée, 
4ont  ou  fi'usait  qu'aux  jours  de  grande  réception.  C'est  dans  cette 
dernière  pièce,  meuhlée  d'un  vieux  buiTet  en  noyer,  que  la  imân 
d'un  artiste  naïf  avait  embelli  de  guirlandes  de  roses  entremêlées 
de  bleuets  épanouis,  de  douze  chaises  au  dossier  desquelles  couraient, 
à  fleur  de  l)ois,  des  enjolivemens  plats  de  même  sorte;  d'une  teUe 
longue  et  massive,  se  développant  sur  six  pieds,  solide  comme  un 
monument;  c'est  dans  cette  dernière  pièce,  inondée  de  lumière  par 
trois  fenêtres  ouvrant  sur  le  jardin,  que  venait  enfin  d'être  servi  le 
déjeuner.  M'^®  de  Castillet  y  Gastilla,  par  un  geste  cérémonieux  où 
étaient  visibles  ses  hautes  prétentions  royales,  montra  sa  place  à 
chacun  :  M^^  Antonio  Rodriguez  à  sa  droite,  M.  le  marquis  Alvar 
d'Alpujaras  à  sa  gauche ,  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  vis^-vis 
d'elle,  ayant  à  sa  droite  W^^  Isabelle  d'Alpi^jaras,  à  sa  gauche  l'abbé 
Prosper  Pigeonneau. 

Ce  fut  naturellement  monseigneur  qui  récita  le  Benedicite.  il 
bénit  la  table  avec  une  ampleur  magistrale.  Autrefois,  il  étendait 
une  main  seulement,  faisait  le  signe  de  la  croix  et  s'asseyait;  aujour- 
d'hui, il  étendit  les  deux  mains  d'un  mouvement  solennel,  ne  se 
signa  pas  et  demeura  un  instant  debout,  murmurant  une  longue 
phrase  latine  qu'on  ne  lui  avait  jamais  entendu  réciter  auparavant. 
M*'''  Hombeline  était  heureuse  jusqu^à  la  confusion.  Quelle  pompe^ 
où  ne  pourraient  manquer  de  se  mêler  les  grâces  d'en  haut,  ses 
repas,  si  simples  jusqu'ici,  allaient  emprunter  désormais  à  la  pré- 
sence habituelle  de  M^  Antonio  Rodriguez,  protonotaire  aposto- 
lique de  sa  sainteté  I  Le  marquis  Alvar,  saisi  de  respect,  droit,  fixe, 
d'aplomb  comme  à  la  parade  devant  Zumalacarreguy,  ne  bougeait 
pas.  M^*""  d'Alpujaras,  dans  une  attitude  mince  de  statuette  gothique, 
le  visage  aussi  blanc,  aussi  pur  que  le  visage  d'ivoire  de  quelque 
sainte  du  rituel,  tenait  ses  yeux  attachés  à  la  nappe,  ayant  l'air  de 
suivre,  sur  le  linge  éblouissant,  4  travers  le  luxe  de  la  vieille  argen- 
terie, l'éclat  des  cristaux  anciens  allumés  par  des  rayons  furtifs 
partis  des  fenêtres,  un  rêve  commencé  dont  elle  ne  se  d^renait 
pas.  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade  était  d'une  tranquillité  superbe, 
absorbé  jusqu'au  bout  des  cheveux,  de  temps  à  Autre  seulement 
laissant  échapper  de  ses  yeux  voilés,  amortis,  presque  éteints  à 
force  de  recueillement  intérieur,  un  regard  vers  M"®  d'Alpujaras, 
regard  qui  n'allait  pas  sans  une  vague  curiosité.  Le  seul  abbé 
Pigeonneau,  soit  iodiflérence  engendrée  chez  lui  par  une  longue 
habitude  des  choses  de  la  prière,  soit  gros  bon  sens  qui  lui  faisait 
juger  excessive  la  manifestation  de  M^'  Rodriguez,  ne  semblait  pas 
éom  à  l'excès  de  la  scène  à  laquelle  il  lui  était  donoé  d'assister. 
Aussi  fut-il  le  premier  à  s'établir  solidement  sur  son  siège,  ^iàs  la 
fin  de  l'interminable  Benedicite. 


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388  REYUE  DES  DEUX   MONDES. 

Il  règne  un  silence  de  bon  augure  et  Méric  passe  la  fameuse 
omelette  aux  cèpes.  Le  malheureux  aumônier  des  carmélites,  qui 
meurt  de  faim,  —  il  sonne  une  heure  et  demie  quelque  part,  — 
respire  à  pleines  narines  le  parfum  bien  connu  du  cryptogame;  il 
le  savoure  comme  un  avant-goût  délicieux  du  morceau  que  sa  four- 
chette a  saisi,  quand  M"^  de  Castillet,  d'une  voix  éclatante  : 

—  Fermez  les  fenêtres  !..  Monseigneur  va  prendre  mal...  Fermez 
les  fenêtres  I 

M.  Pigeonneau ,  sa  première  prise  d'omelette  aux  lèvres,  a  le 
courage  de  ne  pas  la  lâcher  ;  mais  chacun  se  précipite,  se  souciant 
du  déjeuner  comme  d'un  fétu.  M^'"^  Hombeline  a  quitté  sa  chaise  et 
court  vers  les  fenêtres. 

—  Je  vous  en  priel  je  vous  en  priel..  répète  monseigneur  trot- 
tinant à  son  tour  à  travers  la  salle  à  manger. 

—  Excellent  I  excellent  I  murmure  H.  Prosper  Pigeonneau  après 
chaque  bouchée,  les  yeux  arrondis  de  béatitude. 

—  Excellent  !..  quoi?  quoi?  lui  demande  M*^*  Hombeline,  un  peu 
aigre. 

—  Ce  mélange  d'œufs  et  de  champignons,  mademoiselle. 

—  Prenez-y  garde,  monsieur  Tabbé,  intervient  M**^  Rodriguez 
irrité  du  peu  d'égards  que  lui  témoigne  l'aumônier  des  carmélites, 
toujours  campé  à  sa  place  et  bâfrant,  prenez-y  garde,  le  fondateur 
de  mon  ordre,  le  pape  Paul  IV,  de  sainte  mémoire,  avait  l'habitude 
de  répéter  à  ses  religieux  :  a  Manger  est  une  honte,  c'est  le  châti- 
ment du  premier  péché.  » 

—  Je  ne  suis  pas  théatin,  moi  1  riposte  l'autre. 

—  Mais  vous  appartenez  à  l'église... 

—  Où,  comme  partout  ailleurs,  on  vit  de  pain,  monseigneur. 

—  Eh  quoi  !  vous  osez  nous  parler  de  pain  I  Regardez  donc  à  côté 
de  votre  assiette,  vous  n'avez  pas  encore  entamé  le  vôtre. 

—  Que  voulez-vous,  monseigneur?  c'est  la  faute  de  M"®  de  Cas- 
tillet  y  Gastilla. 

—  Ma  faute,  à  moil  ma  faute  I  s'écrie  la  vieille  fille,  agacée. 

—  Pourquoi  nous  faire  servir  cette  omelette  aux  cèpes,  une  véri- 
table omelette  de  damnation? 

—  C'est  que,.,  balbutie-t-elle  troublée. 

—  Je  suis  à  même  de  fournir  un  renseignement,  dit  Jacques,  non 
sans  importance. 

—  Voyons  !  tambourine  par  un  roulement  de  diane  le  marquis 
d'Alpujaras,  voyons  ce  renseignement,  monsieur. 

—  Chacun  ici  connaît  l'affection  très  vive  que  je  conserve  au  fond 
du  cœur  à  M^  Antonio  Rodriguez,  envers  qui  je  ne  m'acquitterai 
jamais,  articule  Jacques  lentement.  Or,  ce  matin,  ma  tante  était  un 


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LE  ROI  RAMIRE.  389 

peu  embarrassée  pour  commander  ce  repas,  dont  l'élévation  de 
mon  vénéré  maître  devait  faire  une  fête  touchante.  Dn  souvenir  m'est 
venu.  J'ai  cru  me  rappeler,  moi  qui  n'oublie  pas  plus  les  petites  que 
les  grandes  choses  ayant  trait  à  monseigneur,  l'avoir  vu,  dans  mon 
enfance,  goûter  quelque  plaisir  à  manger  une  omelette  aux  cèpes. 
Peut-être  le  révérend  père  théatin  Rodriguez,  un  religieux  ferme- 
ment attaché  à  la  pratique  de  sa  règle,  n'aime-t-il  pas  l'omelette 
aux  champignons,  et,  à  l'époque  dont  je  parle,  peut-être  se  morti- 
fiait-il quand  il  en  demandait  deux  ou  trois  fois.  N'est-ce  pas  saint 
Gupertin  qui  a  dit  :  «  La  mortification  est  agréable  à  Dieu?  »  Le 
fait  est  qu'il  revint  au  plat  à  plusieurs  reprises,  et  que  ce  fut  un 
ébahissement  parmi  nous.  Vous  savez  maintenant  pourquoi  matante 
a  commandé  une  omelette  aux  cèpes  à  Cussette  :  moi  seul  suis  cou- 
pable et  c'est  à  moi  qu'on  doit  s'en  prendre. 

M^  Rodriguez,  qui,  depuis  cinq  minutes,  sourd  à  son  entourage, 
travaille  à  se  coiiTer  d'un  bonnet  de  soie  violette,  large  et  haut  comme 
une  mitre,  est  enfin  parvenu  à  développer  les  plis  de  l'étoffe  neuve 
et  à  y  loger  son  chef,  plus  anguleux,  plus  sec,  plus  dur  qu'un  galet. 
Chacun  lève  le  nez,  ivre  d'étonnement.  Le  révérend  père  Rodri- 
guez avait  l'habitude  de  demeurer  tête  nue,  ses  rudes  cheveux  gris 
exposés  au  vent,  et  l'on  se  demande  ce  qui  a  pu  advenir.  Comment  I 
lui  qui  n'usait  pas  même  de  la  calotte  en  cuir  bouilli  dont  les 
ecclésiastiques  se  couvrent  la  tonsure,  il  s'affublait  de  cet  énorme 
casque  à  mèche  à  présent!  On  n'en  pouvait  douter,  il  était  malade. 

—  Peut-être,  monseigneur,  vous  êtes-vous  enrhumé  en  reve- 
nant de  Rom3  ?  lui  dit  M.  d'Âlpujaras,  fort  inquiet. 

—  Pas  le  moins  du  monde,  monsieur  le  marquis,  répond  le  saint 
homme.  Je  me  porte  à  men^eille,  je  vous  assure. 

—  U  serait  si  facile  de  fermer  les  fenêtres  I  insiste  M"°  Hombe- 
line,  remplie  d'effroi. 

—  N'en  faites  rien,  mademoiselle,  je  vous  en  prie... 

—  Dans  les  dispositions  où  vous  vous  trouvez,  monseigneur,  il 
ne  faudrait  pas  vous  exposer  à  prendre  un  coup  d'air,  se  lamente 
M"®  Isabelle  presque  tremblante. 

—  Attention  1  monseigneur,  les  coups  d'air  sont  mortels  dans  ce 
pays,  observe  l'abbé  Pigeonneau  sans  perdre  une  bouchée. 

—  Mais  noni  mais  non!  s'écrie  Jacques,  vous  ne  comprenez  pas. 
Si  monseigneur  se  couvre  de  ce  magnifique  bonnet  de  soie,  insigne 
de  sa  dignité  nouvelle,  ce  n'est  pas  le  moins  du  monde  qu'il  soit 
enrhumé  ou  qu'il  redoute  «  les  coups  d'air,  »  comme  vous  dites  ; 
c'est  uniquement  pour  rendre  hommage  à  la  cour  de  Rome,  qui 
vient  de  l'honorer  à  un  si  haut  degré  et  dont  il  ne  saurait  sans 
ingratitude  cacher  la  munificence  à  nos  yeux.  Reconnaissant  les  ser- 


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BfiO  B£TUE  DES  DEUX  MONDES. 

vices  que  lerévéreod  père  Aatonio  Bodriguez  rend,  dGfwû»  des  années, 
il  la  cause  sacrée  de  l'élise,  qu'il  a  rendus  les  armes  à  la  main  à 
Ja  cause  non  moins  saoràe  de  la  royauté,  le  saint-sièga,  dans  sa 
sagesse,  a  jugé  à  propos  de  s'attacher  par  un  lien  plus  -étroât  ou  ecdé- 
iûastique  d'un  si  rare  lëla,  d'un  4évoûmeot  si  entier,  et  cet  eodé- 
aiastique  a  le  devoir  de  nous  montrer  à  tous  ce  que,  parti  de  la 
i^ellule  d'un  pauvre  religieux  théatin,  il  est  devenu  par  la  grâce  infi- 
nie de  Dieu. 

—  Comme  il  parle  bienl  comme  il  parle  bien!  répète  M^^^  de 
CastiUet  y  Gastilla. 

—  Il  parle  bien  et  il  parle  juste,  dit  le  protonotaire  apostoliquie, 
lançant  à  son  ancien  élève  un  r€;gard  attendri  qui  n'échappe  à  aucun 
des  convives,  et  dont  M^'^  d'Âlpujaras,  ravie  du  langage  de  Jacques, 
de  son  bec  fin  happe  une  petite  part  au  voL 

Après  ces  quatre  mots,  M^*^  Rodriguez  se  tait.  À  la  grande  sur- 
prise de  tous,  au  lieu  de  poursuivre,  —  on  eût  volontiers  écouté  un 
long  discours,  —  on  le  voit,  selon  son  habitude,  assembler  les  deux 
verres  disposés  devant  lui,  vers^  un  doigt  de  vin  dans  celui-ci, 
quatre  doigts  d'eau  dans  celui-là,  et,  ayant  essayé  un  morceau 
d'omelette,  tremper  ses  lèvres  &  l'un  et  à  l'autre  successivement. 
Goût  bigarre  et  tout  à  fait  inexplicable  !  M^  Rodriguez  ne  peut  sup- 
porter le  mélange  de  l'eau  et  du  vin  ;  il  ne  le  tolère  qu'à  l'autel,  où 
la  consécration  du  reste  l'a  converti  en  un  breuvage  divin. 

Cependant  l'omelette  ^uix  cèpes,  passée  et  repassée  autour  de  la 
table,  était  absorbée  tout  entière,  et,  depuis  trois  interminables 
minutes,  Méric,  attentif  au  service,  avait  renouvelé  l'assiette  de 
l'abbé  Prosper  Pigeonneau.  Il  fallait  voir  la  mine  piteuse  de  l'au- 
mônier des  carmélites  devant  son  assiette  vide!  De  temps  à  autre, 
ne  tenant  plus  à  son  impatience  gourmande,  il  relevait  la  tête  et 
dévisageait  son  monde  furieusement.  Quand  en  aurait-on  fini  avec 
cette  éternelle  omelette?  Le  marquis  Alvar,  très  expéditif  des  dents, 
venait  d'engloutir  son  troisième  morcean,  W^  Hombeline  luttait 
contre  une  dernière  miette  de  champignon,  M*^®  d'Âlpujaras  avait 
pris  sa  becquée  d'oiseau,  et  Jacques  tenait  au  bout  de  sa  fourchette 
un  dernier  fragment  qui  allait  disparaître  à  l'instant.  Seul,  M^  Rodri- 
guez, qui  avait  perdu  un  quart  d'heure  à  préparer  ses  verres,  à  se 
verser  méthodiquement  l'eau  et  le  vin,  qui  apportait  de  Rome  non- 
seulement  un  habit  superbe,  mais  des  gestes  apprêtés,  lents,  solen- 
nels, absolument  inobservès  chez  lui  jusqu'à  oe  jour,  entamait  k 
peine  son  morceau.  L'abbé  Pigeonneau  sent  la  colère  lui  brouiller 
les  idées. 

—  Est-ce  qu'il  va  officier  dans  la  salle  à  manger  comme  dans  la 
chapelle  Saiiit-Igoace?  grommelle-t-il,  poussé  à  bout 


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LE  ItOI  RAMIRE.  SOI 

Et,  se  penchait  vers  son  voisin  de  droite,  il  iqonte,  l'esprit  égaré 
par  une  attente  qui  lui  est  un  dur  supplice  : 

—  Regapde^le,  et  dites-moi  si,  arec  son  costume  et  ses  ma- 
nières, il  n'a  pas  l'air  d'un  martin-pôcbeur  de  l'Arbouse  dévorant 
quelque  gros  insecte  en  un  coin« 

Jacques,  qui  n'a  pas  compté  sur  ce  coup  droit,  pris  à  l'impro- 
viste,  éclate  de  rire,  et  M'**  d'Alpujaras  l'imite  irrésistiblemeitt. 

XI. 

Que  Jacques,  connu  de  chacun  pour  son  humeur  engouée,  en 
dépit  d'une  gravité  de  fraîche  date  tout  à  fait  édifiante,  eût  m 
retour  à  son  caractère  d'autrefois,  cet  écart  ne  surprit  pas  outve 
mesure  nos  dévots  de  l'hôtel  Gastitlet;  mais  qu'Isabelle,  si  modeste, 
si  réservée,  marchant  pour  ainsi  dire  voilée  de  mélancolie,  se 
joignît  au  jeune  comte  de  La  Ferrade  pour  grossir  le  scandale,  il 
y  avait  là  de  quoi  troubler  Timagination  des  convives  de  U^  Hom- 
bellne,  de  quoi  dérouter  M"®  Hombelioe  elle-même  complètement. 

—  Mademoiselle  !  s'écria  le  marquis  Alvar  d'un  ton  de  reproche. 

—  Me  ferez-vous  l'honneur  de  me  dire,  mademoiselle,  ce  qui  a  pa 
déterminer  chez  vouç  cette  explosion  de  gaîté?  demanda  le  proto^ 
notaire  apostolique  piqué  par  le  soupçon. 

—  Ohl  rien,  monseigneur,  rien,.,  balbutia-t-elle. 

—  Il  me  semble  pourtant  qu'on  ne  rit  pas  ainsi  sans  motif,  insist» 
le  farouche  théatin. 

—  Et  quand  bien  même  mademoiselle  rirait  sans  motif,  quel  mal 
v^rriez-vous  à  cela,  monseigneur?  intervint  M.  Pigeonneau,  atteint 
par  un  regard  aigu  du  protonotaire  comme  par  un  trait.  N'est-ce 
pas  un  des  plus  charmans  privilèges  de  la  jeunesse  de  dire  et  de 
faire  toute  sorte  de  choses  sans  que  cela  tk*e  à  conséquence,  un 
peu  sans  rime  ni  raison? 

—  M^  d'Alpujaras,  qui  suit  ma  direction,  non  la  vôtre,  est  une 
personne  raisonnable,  et  elle  n'a  jamais  usé  a  du  charmant  privi- 
lège »  dont  vous  parlez. 

—  Eh  bien!  elle  a  eu  tort,  et  je  l'approuve  grandement  de  rega- 
gner le  temps  perdu. 

—  Monsieur  l'abbé,  je  le  sais,  il  est  beaucoup  de  pomts  sur  les- 
quels nous  ne  parviendrons  pas  à  nous  entendre,  articula  sècheoient 
M.  Rodriguez. 

—  C'est  le  résultat  de  la  différence  de  nos  tempéramens  :  vous 
êtes  triste,  monseigneur,  — *  soit  dit  sans  vous  offenser,  —  et  moi 
je  su»  gai,  voilà. 

—  Non,  monnearr  J'appartiens  au  clergé  léguii^  et  vous  af^par* 


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892  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

tenez  au  clergé  séculier.  Là  glt  le  mystère  de  nos  éternelles  con- 
testations. 

—  Ce  qui  signifie,  si  je  vous  entends  bien,  que  je  suis  de  la  terre, 
tandis  que  vous  êtes  du  ciel.  Te  Deum  laudamusl 

—  Louez  Dieu,  en  effet,  de  m'avoir  accordé  la  vertu  de  la 
patience^.. 

—  Parmi  tant  d'autres  vertus  dont  vous  brillez,  interrompit  Tau- 
monter  des  carmélites,  se  frottant  les  mains  à  la  vue  d'une  magni- 
fique ii  croustade  )>  dorée  que  Méric  venait  de  déposer  sur  la  table, 
devant  lui. 

Dans  notre  Midi,  cuisiniers  et  cuisinières  sont  restés  fidèles  à  la 
«  croustade,  »  manière  de  vol-au-vent  où  Ton  entasse,  dans  les  pro- 
foudeuT  s  d'une  pâte  épaisse,  non  point  des  cervelles,  des  écrevisses, 
des  ris  de  veau,  comme  à  Paris,  mais  plusieurs  poulets  accommodés 
en  bluDquette,  et  d'aventure,  au  temps  des  chasses,  quelque  énorme 
lièvre  mis  en  civet.  Cette  fois,  c'était  une  blanquette  de  poulets  que 
Cussette  avait  versée  dans  les  flancs  de  sa  croûte  ;  mais  cette  blan- 
quette mirifique,  sans  parler  des  œufs  frais  dont  on  s'était  servi 
pour  en  lier  la  sauce,  avait  été  confectionnée  avec  des  bêtes  de 
gniin  bien  grosses,  bien  à  point,  venues  tout  exprès  de  Harros,  le 
village  le  plus  renommé  pour  la  qualité  de  sa  volaille  en  toute 
retendue  des  Pyrénées.  Cussette,  du  reste,  n'avait  pas  donné  ses 
soins  au  contenu  de  la  croustade  seulement;  le  contenant  s'ofirait 
EUX  ]  uu^  dans  des  lignes  architecturales  faites  pour  toucher  ao 
cœur  les  convives  de  Thôtel  Castillet.  L'ingénieuse,  l'inventive  Cus- 
sette, avec  de  la  farine  délayée  dans  de  l'eau  et  dûment  aplatie  par 
le  bisloitier,  après  avoir  été  battue  à  tour  de  bras,  avait  figuré  une 
catbùdrale  de  forme  ovale,  hérissée  de  ses  contreforts,  de  ses  gar- 
gouilles, de  ses  arcs-boutans,  de  son  clocher.  Ce  clocher  particuliè- 
rement était  bizarre,  composé  de  deux  lamelles  appuyées  l'une 
contre  T  autre,  larges  à  la  base,  se  renflant  à  vide  vers  le  milieu  et 
se  terminant  par  une  pointe  aiguë  avec  une  petite  croix  en  amor- 
tissement. 

—  Mais  c'est  une  mitre!  fit  remarquer  Jacques. 

—  Mademoiselle  agit  noblement  en  nous  rappelant  que  notre 
saitu-père  le  pape  n'a  pas  traité  notre  respectable  ami,  M^  Antonio 
Rodriguez,  selon  ses  mérites,  dit  l'abbé  Pigeonneau,  saisissant  1* oc- 
casion de  rentrer  en  grâce.  Mais  la  mitre  viendra;  elle  ne  peut  tar- 
der &  venir. 

—  hh\  monsieur  l'abbé,  si  votre  tête  valait  votre  cœurl..  mur- 
mura le  protonotaire,  Tâme  soudainement  dilatée. 

Taudis  que  M^^  Antonio  Rodriguez  et  l'abbé  Prosper  Pigeonneau, 
après  s'être  un  tantinet  chamaillés,  se  congratulaient  à  l'envi,  Jac- 


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LE   BOI  RAMIRE.  393 

ques  de  La  Ferrade,  de  son  côtéi  était,  lui  aussi ^  à  des  occupations 
très  douces.  Depuis  que  M'^*  Isabelle  d'AIpujaras,  cédant  on  ne  sait 
à  quelle  impulsion  obscure,  avait  ri,  il  l'observait,  il  Tobservait 
attentivement,  et  semblait  prendre,  à  suivre  chacun  de  ses  mouve- 
mens,  un  intérêt  des  plus  vifs.  Dieul  comme  cette  jeune  fille,  avec 
laquelle  il  se  souvenait  d'avoir  joué  jadis  à  travers  les  allées  du 
parc  de  sa  tante,  —  il  avait  à  peiné  huit  ans  de  plus  qu'elle,  —  lui 
paraissait*  changée  I  Tout  à  l'heure,  sur  le  banc,  au  bord  de  l'Ar- 
bouse, en  proie  à  de  honteuses  préoccupations  d'argent,  il  ne  voyait 
rien  en  M"*  d'AIpujaras,  et  c'était  tout  au  monde  si  quelque  émo- 
tion généreuse  l'avait  effleuré,  quand  la  postulante  du  Garmel  de 
Lormiëres,  le  faisant  son  confident,  lui  racontait  ses  nuits  peuplées 
de  rêves  et  de  visions.  Du  reste,  persuadé  qu'il  avait  toujours 
devant  lui  l'enfant  des  amusemens  anciens,  maigre,  anguleuse, 
avec  de  petits  yeux  gris,  des  cheveux  fuyant  à  travers  son  dos  en 
mèches  blanchâtres,  raides  et  pointues  conmie  des  sabres,  il  n'avait 
pas  même  arrêté  un  regard  sur  elle,  discret  à  force  d'indifférence 
et  peut-être  bien  un  peu  dédaigneux. 

Il  avait  eu  tort,  il  avait  eu  grand  tort,  et  ce  Prosper  Pigeonneau 
n'était  pas  si  sot  de  chasser  hors  du  Garmel  de  Lormières,  pour  la 
rendre  au  monde,  cette  créature  exquise,  toute  de  grâce,  de  finesse, 
de  distinction. 

—  N'est-ce  pas  qu'elle  est  gentille?  lui  souffla  à  l'oreille  l'aumô- 
nier des  carmélites,  qui,  malgré  les  délices  de  la  croustade,  trouva 
une  seconde  entre  deux  bouchées. 

—  Adorable  ! 

—  Eh  bien  I  il  faut  l'adorer. 

Et  le  bonhomme,  les  yeux  mi-clos,  engloutit,  mêlé  à  un  morceau 
de  pâte  voluptueusement  imbibée  de  sauce,  un  énorme  blanc  de 
poulet. 

Avec  quelle  délicatesse  mangeait  M"*  d'AIpujaras  !  Gussette,  sous 
tous  les  rapports,  avait  donné  d'elle  une  idée  juste  en  la  compa- 
rant à  la  fauvette.  Chaque  fois  que,  par  un  geste  un  peu  brusque, 
du  fin  bout  de  la  fourchette,  elle  portait  à  son  mignon  bec  rose  une 
mie  de  croûte  ou  de  volaille,  elle  avait  comme  un  imperceptible 
frémissement  de  tout  son  corps,  ressemblant  en  cela  à  la  fauvette, 
qui  ne  saurait  avaler  la  moindre  grenaille  que  ses  plumes  ne  ^e 
hérissent,  que  ses  ailes  ne  battent  et  ne  se  déploient.  Quelle  diffé- 
rence avec  ce  goinfre  de  Pigeonneau,  un  abîme  à  victuailles,  un 
gouffre  insondable,  sans  fond  I 

Jacques  s'en  voulut  d'une  assimilation  de  mauvais  goût  et  essaya 
de  toucher  au  morceau  qu'il  s'était  servi  distraitement.  Mais  voilà 
que,  par  les  fenêtres  demeurées  ouvertes,  un  grand  souffle,  après 


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89&  RETUE  DEB  DEUX  MONDES. 

aydr  fait  braire  les  peupliers  du  jardin,  se  précipite,  ronfle, 
ébranle  Te  haut  bonnet  de  monseigneur  pyramidant  à  la  cime  de 
son  noble  chef,  et,  chose  inouïe!  se  glisse  à  travers  les  bandeaux 
ébouriffés  de  ilP^  d'AIpujaras,  qu'il  éparpille  conmie  un  nuage  de 
.toutes  parts. 

—  Ah  1  mon  Dieu  !  s'écrie-t-elle. 

Et  de  ses  deux  mains,  dont  les  doigts  étroits,  long^,  fuselés  rap- 
pellent ces  menottes  enfantines  des  belles  dames  de  la  renaissaBce 
divinement  peintes  par  François  Clouet,  elle  s'acharne  k  retenir  sa 
folle  toison  qui  s'en  va.  Mais  une  mèche  plus  hardie  que  les  autres, 
vaporeuse  encore  qu'enroulée  sur  elle-même  à  plusieurs  £ois, 
caresse  la  joue  de  Jacques,  qui  s'en  empare^  puis  la  lui  restitue 
incontinent. 

—  £nfin,  Isabelle U.  se  met  à  pester  le  marquis  Alvar,  un  œil 
fulgurant  arrêté  sur  Jacques. 

—  Ce  n'est  pas  moi,  mon  père,  c'est  le  vent.., 

—  Laissez-la  donc,  mon  ami,  elle  est  ravissante  aujourd'hui,  dit 
M"*  de  Castillet. 

—  Mademoiselle  Isabelle,-  il  n'est  pas  convenable  d'abandonner 
ainsi  sa  chevelure  au  vent,  ajoute  M^  Rodriguez.  Saint  Augustin 
parle  d'une  femme  qui  le  séduisit,  dans  sa  jeunesse,  en  lui  mon- 
trant seulement  sa  chevelure  :  tantum  incitatus  capillo... 

—  Samt  Augustin  dit-il  s'il  faisait  du  vent  le  jour  où  il  hit 
séduit?  interroge  Jacques. 

—  Il  ne  le  dit  pas,  mon  enfant. 

—  N'avez-vous  pas  manqué  perdre  votre  belle  calotte  violette, 
vous  ?  gronde  M.  Pigeonneau,  les  nerfs  agacés  par  des  misères  qui 
troublent  son  repas. 

Et,  se  penchant  tour  à  tour  vers  l'un  et  l'autre  des  jeunes  gens  : 

—  Continuez,  mes  chers  petits,  amusez-vous,  et  négligée  saint 
Augustin,  qu'on  cite  en  ce  moment  bien  à  tort. 

Jacques  n'en  pouvait  douter,  ayant  tenu  l'objet  en  sa  main  : 
les  cheveux  de  W  d'Alpujaras  étaient  du  plus  joli  blond  doré  qu'il 
eût  jamais  vu.  Et  quelle  souplesse  !  quel  éclat  amorti  infiniment 
doux  I  De  ce  côté,  la  transformation  était  complète.  Il  hasarda  un 
regard  furtif,  tandis  que  les  convives,  —  M.  Pigeonneau  lui-oiême, 
—  recueillis,  bouches  et  oreilles  béantes,  écoutaient  M«'  Rodri- 
guez racontant  son  entrevue  avec  le  saint^père,  au  Vatican.  Que 
de  découvertes!  Dans  son  attitude  attentive,  la  tête  légèrement 
portée  en  avant,  la  jeune  fille  offrait  à  l'observation  de  Jacques 
un  profil  d'une  pureté  de  camée.  Il  admira  un  iront  droit,  un 
peu  diminué  vers  le  haut  par  des  touffettes  fol&tres;  un  œil,  non 
plus  gris  mais  d'un  bleu  tendre,  singulièrement  agrandi,  avec  de 


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LE  ROI  RAUIR?.  396» 

longs  eils'  blonds  recourbés;  un  nez  de  race»  iixipercepliblenDent 
renflé  au  milieu,  embelli  au  bout  de  ee  léger  coup  de  ciseau  qui  le* 
coupe  brusquement,  comme  chez  certaines  statuettes  exquises  de 
Jean' Goujon;  une  bouche  firatche,  un^peu  sinueuse,  d'un  rose  clair 
de  coquillage  ;  le  menton  ferme,  d'un  blanc  de  neige,  où  pointait 
un  signe  brun,  posé  là  tout  exprès  pour  faire  valoir  Tédat  de  ee 
visage  rayonnant  de  jeunesse,  et  de  vie. 

—  Ce  n'est  pas  possible,  ce  n'est  pas  ellel*.  se  murmura-t-il  à 
lui-même,  bouleversé. 

—  Mais  si,  c'iBSt  elle!  mais  si  f  luî  répondit».  Prosper  Pigeonneau 
aur  aguets*. 

—  Je  ne  la  reconnais  plus. 

—  Je  vous  jure,  moi,  insista  l'aumônier  dés  carmélites,  détaché 
de  M«^  Rodtiguez  qui  pérorait,  pérorait,  pérorait,  je  vous  jure,  moi, 
que  la  jeune  personne  placée  à  votre  droite  est  bien  !!"•  Isabelle  Alvar 
d'^Alpujaras  y  Buesca  y  Salvador,  la  même  qui  folâtra  avec  vous  à 
Thdtel  Castillet,  à  La  Châtaigneraie,  la  même  que  j*aè  fait  sortir  du 
couvent  à  cause...  devons. 

—  De  moif 

—  Il  faut  que  vous  soyez  bien  de  votre  pays  si,  depuis  une 
heure,  vous  ne  vous  êtes  pas  aperçu  qu'felte  vous  aime. 

—  Elle  m'aime? 

—  Est-ce  qu'elle  aurait  ri  si  elte  ne  vous  aimait  pas?  Est-ce 
qni'elle  aurait  seulement  articulé  un  mot  si  elle  ne  vous  aimait  pas?* 
Eïst-ce  qu'elle  serait  jolie  comme  efle  Test  en  ce  moment  si  elle  ne 
vous  aimait  pas? 

—  Et  Isabella,  qu'en  ferai-je,  monsieur  l'abbé?  demanda  Jac- 
ques, la  langue  et  la  tête  à  l'envers. 

—  Elle  ne  s'appelle  pas  Isabella,  elle  s'appelle  IsiJ^elte,  vous  h 
savez  bien. 

—  C'est  d'Isabella  GriflStt  que  je  parle.  Le  vicomte  dte  Mérifons 
tourne  autour  d'elle,  mais  il  ne  me  l'a  pas  encore  volée... 

—  Ah!  par  exemple!.,  une  maltresse? 

Jacques  eut  peur  que  la  photographie  de  son  Anglaise,  qu*à 
maintes  reprises  il  avait  sentie  s'agiter  aux  environs  de  son  cœur,  ne 
prit  son  élan  hors  de  l'écrin  qui  la  retenait  et  ne  bondît  au  milieu 
de  ht  table.  De  queltes  audaces  n'était  pas  capable  cette  impudique 
Isabella!  Il  boutonna  trois  boutons  de  sa  jaquette  et  souffla  d'une 
voix  expirante  : 

—  Je  vous  assure,  monsieur  Tabbé,  qu^Isabdla  Griffitt,  en-  dépit 
d*erreurs  oh  j*ai  eu  ma  part,  est  une  personne  fort  reoomraandable, 
et  qu^en  fait  de  beauté  elle  n'a  rien  à  envier  &  qui  que  ee  soit*.. 

H.  Prosper  Pigeonneau  ne  releva  pas  Tmconvenance  de  cem 


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S96  REHIE  DES  DEUX  MONDES. 

paroles,  Méric  venait  de  déposer  sur  la  table  le  plus' merveilleux, 
le  plus  appétissant  des  rôtis,  —  deux  douzaines  de  grives,  les  pre- 
mières de  la  saison,  habillées  de  chemisettes  de  lard  minces  comme 
des  hosties,  —  et  l'aumônier  des  carmélites,  Tâme  et  le  corps  trou- 
blés par  le  fumet  des  brochettes  crépitantes,  ne  voyait  plus  rien, 
n'écoutait  plus  rien,  n'entendait  plus  rien. 

XII. 

En  dépit  du  mouvement  des  plats  et  des  assiettes  occasionné  par 
le  changement  de  service,  M^  Antonio  Rôdriguez  poursuivait  sa  nar- 
ration ampoulée,  s'interrompant  seulement  une  seconde  par-ci  par-là 
pour  laisser  à  son  auditoire  le  temps  de  s'extasier  et  pour  se  laisser 
aussi  à  lui-même  le  ten^ps  de  se  contempler  dans  son  éloquence 
comme  dans  le  plus  complaisant  des  miroirs. 

—  Enfin,  dit-il,  après  m'avoir  fait  traverser  de  grandes  salles 
luxueuses,  toutes  resplendissantes  de  tableaux  magnifiques,  H^Gia- 
como  Peretti,  prélat  domestique  de  sa  sainteté,  —  un  arrière-petit- 
neveu  de  Sixte-Quint,  s'il  vous  plaît,  car  Sixte-Quint  s'appelait 
Félix  Peretti,  —  m'ouvrit  une  porte  et  m'introduisit  en  une  pièce 
étroite,  sans  aucun  ornement  aux  murailles,  presque  nue.  Le  saint- 
père  était  là,  en  soutane  blanche,  assis  devant  une  table  couverte 
délivres  et  de  papiers.  Vous  devinez  mon  émotion.  Je  me  précipite  à 
genoux  et  veux  baiser  les  pieds  du  souverain  pontife.  Mais  Léon  XIII 
me  relève  avec  bonté,  il  daigne  me  sourire. •• 

Jacques,  pour  s'arracher  à  des  pensées  nouvelles  qui  le  charment 
et  le  retiennent  malgré  qu*il  en  ait,  a  essayé  de  s'attacher  à  M^  Rôdri- 
guez, mais  il  ne  peut  le  suivre  plus  longtemps;  il  l'abandonne,  et 
retourne  au  souvenir  d'Isabella  Griffitt,  qui  l'a  saisi  inopinément  au 
milieu  de  la  plus  délicieuse  émotion  du  cœur,  le  serre  à  la  gorge 
à  Tétrangler.  A  quoi  pense-t-il  I  Quel  est  son  but  ?  Qu'est-il  venu 
faire  ici?  Est-ce  pour  conter  fleurette  à  M"®  d'Alpujaras  qu'il  a  quitté 
Luchon,  ce  matin?  Est-il  assez  sot,  assez  niais,  depuis  le  commen- 
cement de  cet  interminable  repas  !  Et  ce  Pigeonneau  qui  lui  tend 
la  perche  du  mariage,  comme  si  ce  n'était  pas  avec  cette  perche 
qu'on  se  noie  1  Pour  un  aumônier  de  carmélites,  il  va  bien ,  le 
bonhomme,  et  pourvu  qu'il  prêche,  dans  son  monastère,  les  doc- 
trines matrimoniales  qu'il  énonce  à  tout  propos,  la  vie  cloîtrée  doit 
y  être  supportable.  Comment  a-t-il  pu  prêter  l'oreille  à  pareilles 
sornettes,  à  pareilles  balivernes  ?  En  fin  de  compte,  il  arrive  que 
lui,  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade,  venu  à  Lormières  pour  dauber 
cette  poignée  de  dévots  à  merci,  pour  y  rire  à  leurs  dépens  et 
finalement  emporter  le  sac  plein  de  quitus^  parce  qu'il  a  plu  à  une 


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LE  ROI  RAMIRE.  307 

petite  fille  de  s'asseoir  à  sa  droite,  à  un  prêtre  de  s'asseoir  à  sa 
gauche,  se  trouve  réduit,  diminué,  aplati  à  ne  pouvoir  dire  un  mot 
qui  ne  soit  une  bêtise  énorme,  à  ne  pouvoir  hasarder  un  geste  qui 
ne  fournisse  des  armés  contre  lui. 

Incontestablement,  Isabelle  d'Alpujaras  a  gagné  quelque  grâce, 
quelque  séduction  au  courant  des  années.  Elle  est  plus  jeune 
qu'Isabella  Griffitt,  et  la  nuance  de  ses  cheveux  papillotans,  qui 
l'éborgnent  un  peu  trop,  s'est  modifiée  à  son  avantage.  Mais  quelle 
splendide  chevelure  que  la  chevelure  d'Isabella,  d'un  brun  vio- 
lent à  force  de  sève,  à  force  de  vie  I  Et  puis,  malgré  ses  vingt- 
huit  ans,  —  peut-être  ses  trente,  —  quelle  fraîcheur  au  visage, 
au  cou  robuste  de  sa  maîtresse  I  Un  pli  lumineux  met  un  collier 
naturel  à  ce  cou  incomparable  de  déesse,  victorieuse  comme  Junon 
au  combat  de  la  beauté.  Mon  Dieu  I  Isabelle  d'Alpujaras  est  plus 
mignonne  qu'Isabella  Grifiitt,  et  les  gestes  discrets,  empreints  de 
je  ne  sais  quelle  réserve  de  bon  goût,  quelle  noblesse  native,  de 
la  fille  du  vieux  marquis  espagnol,  n'ont  rien  de  commun  avec 
les  façons  brusques,  parfois  vulgaires  de  la  fille  du  clergyman 
anglais.  Mais  aussi  comme,  sur  toutes  les  grâces  mièvres,  déli- 
cates, à  l'excès  de  l'ancienne  postulante  du  Carmel,  Isabella  assure 
vite  son  triomphe  par  la  plénitude  d'une  santé  superbe,  qui  ne 
laisse  rien  dépérir  en  ellel  Certes,  le  spectacle  de  M"®  d'Alpu- 
jaras, découpant  une  grive  par  menus  morceaux,  débitant  ensuite 
ces  menus  morceaux  en  fragmens  encore  plus  menus,  et  se  déci- 
dant, après  de  longues  hésitations,  à  prendre  une  timide  bouchée, 
était  un  spectacle  idéal  qui  ne  rappelait  aucunement  M"®  Grifiitt  tail- 
lant son  rosbif  à  grosses  tranches  et  l'avalant  d'un  tour  de  gosier. 
Quel  appétit  féroce  d'un  côté  et  quel  suprême  dégoût  de  l'autre  ! 
Ce  dégoût,  assurément,  était  de  meilleure  maison... 

Jacques,  noyé  dans  un  courant  d'idées  qui  l'entraînait  en  dépit 
de  lui-même,  chercha  la  raison  de  l'espèce  d'indifiérence  physique, 
de  mélancolique  inappétence  de  M"®  Isabelle  d'Alpujaras  à  cette 
table  où  l'abbé  Pigeonneau  faisait  liesse,  où  M^  Antonio  Rodriguez 
ne  dédaignait  pas  de  se  nourrir,  où  le  marquis  Alvar,  comme 
partout  ailleurs,  se  comportait  vaillamment,  et  il  trouva  cette  rai- 
son :  elle  gisait  tout  entière  dans  la  compression  qui  peysait  sur  cette 
malheureuse  jeune  fille  depuis  son  enfance,  et  sous  laquelle  dénue- 
ment elle  avait  failli  demeurer  écrasée.  Brave  abbé  Pigeonneau, 
arrivé  à  temps  pour  arracher  la  victime  des  mains  de  ses  bourreaux 
et  rouvrir  devant  elle  les  portes  de  la  prison  où  elle  allait  périr  I 
Maintenant  M"®  d'Alpujaras  était  rentrée  dans  le  siècle;  il  fallait 
qu'elle  y  restât. 

Oui,  mais,  si  le  même  Rodriguez,  si  âpre  à  la  curée  du  cloître. 


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308  REVUE   DES   DEUX   MONDES. 

tentait  nn  jour  de  Ift  ressaisir,  qui  la  défendrait  contre  ce  théatin 
féroce,  pour  cpri  h,  vie  religieuse  était  la  vie  par  excellence,  la  vie 
supérieure,  en  quelque  sorte  la  vie  divine  ici-bas?  Jacques  ne» 
pensa  ni  à  l'abbé  Pigeonneau,  ni  au  marquis  Alvar,  ni  à  sa  tante 
de  Gastillet  j  Gastilla,  protecteurs  naturels  d'Isabelle,  il  pensa  à  lui, 
rien  qu'à  Ini,  et  il  lui  parut  que  son  cœnr  suffirait  à  cette  besogne< 
héroïque,  à  cette  entreprise  sacrée. 

—  Ahl  çà,  mais  je  Tatme  donc?  soupira- tr-il  s'interrogeant  avec 
épouvante. 

-^  GertaînefBefirt,  mon  cher  Jacques,  certainement?  lui  répondît 
l'abbé  Pigeonneau,  qui  se  recueiKaît  une  minute  sur  la  première 
grire,  en  admirant  la  deuxième  étalée  dans  son  assi(8tte  douillettement. 

—  Ce  n'est  pas  vrai  1 

—  Nous  verrons  bien, 

Jacques  était  furieux.  Il  se  retourna  du  côté  dé  TaumÔnier,  et, 
très  bas,  avec  une  volubilité  singulière  : 

—  Gomme  je  suis  sûr  de  ne  pas  être  trahi  par  vous,  vous  aurez 
la  vérité  en  deux  mots  :  je  veux  aller  en  Espagne  avec  Isabell» 
GriflStt,  qui  m'attend  à  Luchon,  et  je  suis  ici  pour  y  battre  le  rappel 
de  la;  monnaie. 

—  Prenez  garde,  vous  pourriez  manquer  le  coche. 

~  On  sait  s'y  prendre,  et  vous  allez  compter  les  coups...  La 
partie  commence. 

Jacques,  nerveux,  agité-,  se  remît  #aplomb  sur  son  siège.  Un 
moment,  il  écouta  W^  Rodriguez,  qui  ne  tarissaft  pas  sur  la  bien>- 
veittance  dont  l'avait  honoré  le  cardinal  Emanuele  Maffèi.  Purs  sot!- 
dain,  cédant  au  démon  de  «  la  blague,  »  ce  démon  boulevardier, 
essentiellement  parisien  : 

—  A  propos,  monseigneur,  vous  devez  avoir  rencontré,  à  Rome, 
son  éminence  révôrendissime  le  cardinal  Gordova? 

—  Le  cardinal  Gordova?  demanda  !e  protonotait^  apostolique, 
cherchant  dans  sa  mémoire. 

—  Oui,  son  éminence  révérendissime  le  cardinal  Gomez  y  Gor- 
dova y  Magnaball. 

—  Miais... 

—  Son  éminence  révérendissime  vous  a-t-elle  dît  quelque  chose 
de  nos  affaires? 

—  Be  nos  affaires?..  Dans  mie  réunion  chez  son  éminence  révé- 
rendissime le  cardinal  Giovanni  Finelb,  préfet  de  la  sacrée  congré- 
gation des  évêques  et  réguliers,  j'ai  eu  ^honneur  d'être  présenté  i 
chacun  des  membres  du  sacré-collège  résidant  à  Rome,  et  je  ne  me 
souviens  nullement  d'avoir  entendu  prononcer  le  nom  du  cardinal 
Gomez  y  Gordova  y  Slagnaball. 


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LE  ROI  JEIAMIRE.  3ft9 

—  Au  fait,  j'y  songe,  il  se  pourrait  que  le  saint-père,  pour  s'épar- 
gner des  ennuis  avec  le  gouvernement  révolutionnaire  d'Espace, 
eût  nommé  M«'  Cordova  cardinal  in  pettOy  comme  on  dit,  je  crois, 
en  cour  romaine.  Quoi  qu'il  en  soit,  sachez-le  tous,  son  éminence 
révérendissime  le  cardinal  Cornez  y  Cordova  y  Magnaball  est 
l'homme  de  notre  cause  jusqu'à  la  mort. 

-^  De  notre  cause  I  s'écria  le  marquis  d'Alpujaras  avec  un  tres- 
saiUement  qui  le  dressa  sur  pieds.  ••  Ahlfà,  jeune  hoixutte^  veus 
nous  direz^  je  suppose  de  quelle  cause  vous  entendez  parier^ 

—  Il  n'est  qu'une  cause  pour  les  Ferrier  de  La  FerradedeCastillet 
y  Gastilla,  lam&me  que  celle  des  Alvar  d'Alpujaxas  y  Huesca  y  Sal- 
vador. 

—  0  mon  cher  Jacques!  ô  mon  sangl  glapit  W^^  Hombeline, 
transportée. 

—  Monsieur  le  comte,  vous  me  causez  une  grande  joie,  reprit  le 
vieux  lieutenant  de  Zumalacarreguy^  la  voix  troublée  jpar  un 
hoquet  violent. 

—  Et  à  moi  doncl  osa  ajouter  M"®  d'Alpujaras  .avec  un  élan  de 
4oute  elle-même  qui  la  fit  plus  belle  que  jamais. 

Jacques  de  La  Ferrade,  atteint  à  l'âme,  ne  souiDa  mot.  L'espace 
d'une  seconde  il  regarda  la  jeune  fille,  qui,  de  son  côté,  tenait  arrêtés 
sur  lui  deux  yeux  clairs  et  fixes,  emplis  d'une  naïve  admiratioo. 
Qu'allait-il  faire?  Continuerait^il  «  la  partie  »  dont  l'abbé  Pigeonneau 
marquait  les  points?  Il  ne  savait,  en  proie  à  un  découragement  subit 
qui  paralysait  sa  pensée. .  •  Ah  î  cette  jeune  fille  I  • .  Tout  à  coup,  encore 
qu'il  n'eût  rien  j)erdu  de  son  attitude  sévère,  digne,  presque  hau- 
taine, il  se  sentit  traversé  par  un  attendrissement  profond.  Devenait-il 
fou?  Incroyable  aberration  d'esprit  1  un  souvenir  littéraire  efileura 
son  cerveau,  et  il  vit  toute  la  scène  où  Hamlet,  épris  d'Ophélie 
jusqu'au  complet  égarement,  ^  dépit  de  la  passion  qui  l'enlève^  la 
pousse  vers  un  couvent. 

—  Eh  bien  !  et  le  cardinal  Cordova  y  Magnaball?  lui  demande 
Prosper  Pigeonneau,  non  sans  moquerie. 

Mais  Jacques,  tout  entier  à  des  préoccupations  cruelles,  considé- 
rant l'aumônier  des  carméUtes ,  lui  jette  à  la  tète  cette  phrase  de 
Shaks|>eare  : 

—  «  Entre  dans  un  couvent,  ^uvre  fille,  entre  dans  un  couvent. 
Adieu!  » 

—  Monsieur  Jacquesl  monsieur  Jacquesl..  murmure  l'wilre, 
efi'rayé  à  la  fin. 

—  Laissez-moi,  vous! 

Et,  d'un  coup  de  couteau,  il  fend  de  part  en  part  la  grive  que, 
sans  en  avoir  envie,  il  a  prise  dans  le  plat  repassé  tout  à  Theure 
par  Jiéda, 


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&00  REVOE  DES  DEOX  MONDES, 


XIII. 


Cependant,  à  l'autre  bout  de  la  table,  trois  tètes  étaient  rassem- 
blées à  n'en  former  qu'une  dans  le  même  bonnet,  —  lé  bonnet  très 
ample  de  M*'  Antonio  Rodriguez,  —  et  Jacques  percevait  de  longs 
chucbotemens  se  perdant  en  sourdine  comme  des  aveux  mur- 
murés au  fond  d'un  confessionnal.  Que  susurrait-on  là>bas7  Pour 
lui,  remis  d'une  lubie  qui  lui  avait  fait  perdre  la  piste  du  gibier 
qu'il  était  venu  chasser  à  Lormières,  il  revoyait  clairement  sa  voie  et 
allait  y  marcher  sans  broncher.  Youlait-il,  oui  ou  non,  qu'Isabella 
GrifBtt,  si  entreprenante  aux  aventures  de  galanterie,  partit  pour 
l'Espagne  au  bras  du  vicomte  de  Mérifons?  Il  ne  le  voulait  pas  assu- 
rément. Eh  bien,  il  lui  fallait  de  l'argent  pour  franchir  les  Pyrénées, 
beaucoup  d'argent,  —  vingt-cinq  mille  francs  peut-être,  —  et  il 
devait,  au  lieu  de  batifoler  autour  d'une  petite  provinciale,  comme 
il  s'y  appliquait  si  niaisement,  songer  à  arracher  le  sac  des  doigts 
crochus  de  sa  tante,  et  à  reprendre  du  champ  devers  Luchon.  Pourvu 
qu'on  l'eût  attendu  1  Pourvu  qu'Isabella,  trop  impatiente,  et  le 
vicomte,  trop  désireux  de  lui  complaire,  ne  se  fussent  pas  envolés 
déjà  1  II  avait  surpris  entre  elle  et  lui,  ce  matin  même,  comme  le 
train  démarrait,  certains  signes,  certains  gestes  bien  faits  pour  l'in- 
quiéter. Le  baiser  furtif  que,  du  bout  de  ses  gants,  lui  avait  envoyé 
Isabella,  en  le  voyant  dûment  enfermé  dans  son  wagon,  dont  le 
vicomte,  trop  précautionneux,  avait  lui-même  poussé  le  verrou,  ne 
contenait-il  pas  quelque  atroce  ironie,  tout  un  abominable  poème 
d'infidéUté? 

—  Et  vous  le  connaissez,  vous,  mon  enfant,  le  cardinal  Gomez  y 
Gordova  y  Magnaball?  lui  demanda  à  brûle-pourpoint  W  Rodri- 
guez. 

Âhl  on  interrompait  ses  réflexions!  Ma  foi,  il  n'en  fut  pas  fâché, 
et,  rentrant  dans  son  personnage  : 

—  Je  crois  savoir,  répondit-il,  que  c'est  son  éminence  révéren- 
dissime  que  sa  majesté  a  accréditée  auprès  du  saint-siège... 

—  Peut-être  avez-vous  eu  l'honneur  d'être  présenté  au  roi,  mon- 
sieur le  comte?  s'informa  le  marquis  Alvar. 

—  Monsieur  le  marquis,  si  sa  majesté  avait,  en  effet,  admis  en  sa 
présence  le  descendant  et  l'héritier  du  roi  Ramire  de  Gastille  et 
d'Aragon,  il  n'y  aurait  rien  là  que  de  très  simple. 

—  Évidemment,  affirma  M"*  de  Gastillet  y  Gastilla. 

—  Enfin,  monsieur,  avez-vous  vu,  voyez-vous  le  roi?  insista  le 
vieux  guerrier. 

— *  Méric,  sortez!  dit  Jacques  avec  un  geste  de  conmiandement. 


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LE   EOI   RAtfIRE.  iOl 

Le  mattre  d'hôtel,  à  qui  M"*  de  Castillet  se  hâta  de  lancer  un 
coup  d'œil  signiricatif,  se  retira  à  pas  glissés. 

—  Monsieur  le  marquis,  reprit  Jacques,  baissant  la  voix  de  plu- 
sieurs tons,  rien  ne  me  serait  plus  agréable  que  de  pouvoir  satis- 
faire, sur  tous  les  points  qui  touchent  aux  affaires  du  roi,  qui  sont 
nos  propres  affaires,  votre  curiosité  fort  légitime.  —  N'êtes-vous 
pas  ce  fameux  Alvar  d'Aipujaras,  dont  la  bravoure  héroïque  fut  la 
terreur  des  armées  christinos?  —  Malheureusement,  les  champs  de 
la  diplomatie  où  je  combats,  pour  ne  pas  être  moins  glorieux,  sont 
moins  bruyans  que  les  champs  de  bataille  où  vous  combattez,  et 
vous  m'excuserez  si  une  discrétion  imposée  par  des  circonstances 
difficiles  ne  me  permet  pas  de  répondre  à  vos  questions. 

—  Je  comprends,  monsieur,  je  comprends. 

—  Et  moi  aussi,  monsieur  Jacques,  je  comprends  que  vous  ne 
puissiez  pas  tout  nous  dire,  ajouta  vivement,  de  sa  voix  claire,  un 
peu  chantante,  M^**  Isabelle,  dans  une  attitude  ravie. 

—  Alors,  mon  bon  Jacques,  tu  es  entré  dans  la  diplomatie?  inter- 
rogea M''®  de  Castillet,  ses  petits  yeux  jaunes  effroyablement 
ouverts. 

—  Mon  père  n'a-t-il  pas  été  diplomate? 

—  Ton  père,  en  effet,  fut  autrefois  chargé  d'affaires  à  Madrid; 
mais  c'était  pour  le  compte  du  gouvernement  français,  qu'on  appe- 
lait à  cette  époque  le  gouvernement  impMaU  Ce  gouvernement, 
à  l'exemple  des  gouvernemens  légitimes,  se  permettait,  paralt-il, 
d'avoir  des  ambassadeurs. 

—  Par  moi,  ma  tante,  notre  famille  est  rentrée  dans  ses  vraies 
traditions,  et  je  ne  pouvais  rien  faire  qui  honorât  plus  notre  maison 
que  de  me  mettre  à  la  disposition  de  Sa  Majesté. 

Il  s'arrêta  net.  Tous  les  yeux,  tous  les  cœurs  étaient  tournés  vers 
lui.  L'aumônier  des  carmélites,  qui  ne  pouvait  prévohr  où  le  jeune 
homme,  lancé  bride  abattue  à  travers  sa  folie,  se  briserait  la  tête, 
commençait  à  éprouver  quelque  trouble,  quelque  inquiétude.  On 
chuchotait  d'enthousiasme  à  l'autre  bout  de  la  table.  M.  Pigeonneau 
profitant  de  cette  minute  favorable  : 

—  Je  vous  en  supplie,  mon  cher  Jacques,  insinua-t-il  doucement, 
ne' soyez  pas  si  cruel  pour  ceux  qui  vous  aiment,  car  tous  vous 
aiment  ici.  Les  personnes  à  qui  vous  vous  adressez  sont  respec- 
tables d'ailleurs  à  tant  de  titres  I 

—  Vous  allez  voir  de  quel  tirain  je  vais  mener  ce  Bodriguez  qui 
tient,  chez  ma  unte,  les  cordons  de  la  bourse. 

—  Je  vous  en  conjure  !.. 

—  Il  me  faut  de  l'argent. 

—  J'ai  quinze  cents  francs., • 

Ton  uz.  —  1883.  18 


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&02  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Méiric,  .nus  éoontes  derrière  la  porte  de  la  salle  àsnangur^l'entre- 
bâilla  doucement. 

*«-  Peut-on  servir  le  café^  fioademoiseUe  ?  demanda-t-tl* 

~  Senrea-le,  Bépondit  M"®  de  CkotUlet. 

D'élégantes  tasses  en  pâte  tendre  de  Sèvres  furent  déposées  sur 
la  table  par  Méric,  et  Gvssette,  tenant  en  main  l'antique  cafetiëw 
d'argent,  ventrue,  massive,  aux  armes  des  Gastiltet  y  Castilta,  rem- 
plit lentement,  précsotioimauseiiient  les  fines  porcelaines  jusqu'au 
bord*  M^^  Hombeline,  pmîfiée  au  feu  d'une  piété  ardente,  avait 
cent  fois,  unlle  fois  essayé  de  laisser,  au  iond  du  creoset  o6t 
elle  brûlait  ineessamment  ses  imperfectioDs,  sa  passion  immodérée 
pour  le  café.  Sa  sature,  faite^  de  bonne  heu  re,  par  tme  sorte  Ae 
tradition  de  famille,  à  l'arom^e,  à  la  sensation ,  à  l'excilaiion  d'une 
liqueur  incomparable,  s'était  révoltée,  et  elle  n'avait  rien  obtenu. 
C'était  elle-même  qui,  ayant  reçu  d'Espagne  les  grains  précieux  par 
l'entremise  ofTicieuse  de  quelque  contrebandier  carliste,  les  mon- 
dait, les  ciKÔsissait,  les  mêlait,  les  torréfiait,  les  moulait.  Dès  la 
première  ^rgée,  la  vieille  fille,  satisfaite,  sourît  A  Cussette. 

—  Il  est  exquis,  lui  dit-elle. 

La  servante,  très  au  courant  des  goftts  de  sa  mattrasse,  éprouva 
une  joie  profoude. 

—  Tant  mieux  I  osa-t-elle  murmurer,  passant  pardessus  les  lois 
de  l'étiquette,  très  rigoureusement  observées  à  l'hôtel  Castillet,  loi» 
qui  ne  permettaient  pas  à  un  domestique  de  répondre  h  Madonoi- 
selle  quand  Mademoiselle  avait  du  monde. 

Jacques  aussi  connaissait  les  faiblesses  de  sa  tante,  son  incroyable 
gourmandise  pour  le  café,  et  il  l'observait  d'un  oeil  attentif,  d'im 
œil  avide.  Il  se  disait  : 

«  Quand  ses  deux  pommetles  saillajites,  dures,  rugueuses  tomme 
de  grosses  têtes  de  clous,  auront  perdu  quelque  chose  de  leur  com- 
leur  jaunâtre,  qu'une  femme  légère  les  allumera,  que,  sous  l'in- 
fkience  d'un  Ken-ôtre  surnaturel  de  l'estomac  ee  iconamunîquant  i 
toute  la  machine,  eUes  sembleront  moins  ridées,  moins  sèches,  je 
reviendrai  à  la  charge  hardiment.  Que  de  billets  doux  de  'miUe 
francs  ne  lui  at-je  pas  arrachés  à  l'heure  idéale  du  café,  la  seule 
heure  du  berger,  du  reste,  que  ma  pauvre  sainte  tante  ait  jamais 
connue I  » 

Jacques,  au  moment  de  la  porter  à  ses  lèvrea  pour 'la  troisième 
fois,  leva  la  tasse  avec  enthousiasme.  ' 

—  Il  est  divin  1  s'écria-t41. 

—  Le  mot  divm,  appliqué  à  des  choses  purement  tsrrMtret,  tfest 
pas  juste,  mon  cher  enfant,  observa  M''  A&tOMÎa  Itedriguei  avec 
douceur. 


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LE  EOI  B/LMIBE.  &03 

—  M.  Jacques  voulait  dire  :  «  Il  est  eioellent^  »  iulemnt  d'un 
ton  ingénu  M'^  d'Alpujaras,  présentant  à  ses  lèvres^  puis  la. retirant, 
sa  tasse,  où  le  soleil  venait  d'accrocher  un  rayon  et  qui  demeurait 
suspendue  au  bout  de  ses  doigts  mignons  comme  un  spleodide 
bijou» 

—  Il  est  excellent,  en  effet,,  opina  le  manpiis  Alvar. 

—  Moi,  je  préfàre  un*  petit  verre  de  fine  Champagne  bien  vieille 
à  votre  eau  noire  de  la  Martinique,  ou  de  Java,  ou^  de  Bourbon,  dit 
rabbé<  Pigeonneau,  un  peu  déçu  de  n'apercevoir  sur  la  table  ni  bou- 
teille ni  carafom. 

—  Mon  café,  de  l'eau  noire  I  riposta  M^Hombdine,  se  rebiffant. 

—  Que  voulez-vous,  mademoiselle?  ce  n'est  pas  un  crime  :  je  ne 
l'aime  pas. 

—  Et  qu'aimez-vous? 

—  Oui,  qu^aimez^vous?  demandèrent  ensemble;  MM.  Rodriguez 
et  d'Âipujaras. 

—  Mon  Dieu,  s'il'  restait  encore  un  doigt  de  ce  vieux  cognac  mis 
en  fût,  v^s  183A,  entre  deux  batailles>  par  le  comte  Guilbem  de 
Castillet  y  Castilla  lui-même,  veuillez  m'excuser,  mademoiselle,  je 
ne  refuserais  pas  de  le  boire. 

—  Il  en  reste,  dit  la  dévote,  ne  sachant  réprimer  une  moue 
dégoûtée. 

Elle  remit  un  trousseau  de  clés  à  GussettOM 

—  Peut-on  aimer  Teau-de-vie  à  œ  pointi  s'écria  Jacques. 

Et,  considérant  l'aumônier  des  carmélites  d'un  air  de  dédai- 
gneuse commisération  : 

—  Quand  on  s'adonne,  conune  vous,  à  l'eau-de-^vie;,  et  qu'on  a 
l'honneur  d'être  prêtre,  peut-être  conviendrait-il  au  moins  de  satis- 
faire son  vice  avec  de  la  chartreuse  du  révérend  père  Gamier,  au 
lieu  de  se  jeter  tête  baissée  dans  la  fine  champagneu 

—  Qu'y  faire,  mon  ami?  je  déteste  la  chartceuse. 

—  Et  les  chartreux  aussi  peut-être? 

—  Certes! 

—  Quoi  I  vous  détestez  les  chartreux?  interrogèrent  furieuse- 
ment et  à  la  fois  M^^  de  Castillet,  H^  Rodriguez^  le  mvquis  d'Âipu- 
jaras. 

—  Et  tout  particulièrement  le  révérend  père  Gamier. 

— -  Que  vous  »-t-il  fait?  demanda  M"*  Isabelle,  émue  du  débat. 

—  Ce  qu'il  m'a  fait  !..  Croiriez-vous,  mademoiselle^  que  le-  péifé- 
rond  père  Gamier  vient  acheter  des  eauxKde-vte  jusqu'à  Lor- 
mières,  et  cela  pour  les  gâter  ensuite  dans  sa  pharmaeie  duDau- 
phiaé?  G'eet  une  abomination  de  troubler  ce  que*  Dieu  a  si  bien 
fait. 


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hOk  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

n  ne  put  se  conteDir  plus  longtemps  et  rit  à  faire  trembler  les 
vitres  des  fenêtres  dans  leurs  châssis.  A  cet  instant  même,  la  flamme 
que  Jacques  attendait  impatiemment  rougit  les  pommettes  de  sa 
tante.  L'heure  propice  à  son  dessein  sonnaii  à  grands  coups.  Il  eut 
un  geste  magnifique.  Gussette  et  Méric,  inconiinent,  s'enfuirent. 

—  Dans  une  dépêche  qu'il  m'a  été  donné  de  lire,  dit-il,  dépêche 
que  sa  majesté  adressait  à  son  éminence  révérendissime  le  cardinal 
Gomez  y  Gordova,  une  petite  phrase  incidente  m'a  beaucoup  frappé- 
Cette  phrase  menue,  jetée  comme  au  hasard  dans  un  document 
d'importance  majeure,  cachait  sous  sa  mince  enveloppe  les  préoc- 
cupations les  plus  douloureuses.  Le  roi,  toujours  bouillant  aux 
choses  de  la  guerre,  à  l'exemple  de  son  aïeul  de  France  Henri  IV, 
toujours  disposé  à  rouvrir  la  lutte  et  à  courir  le  premier  sus  à  l'en- 
nemi, voudrait  être  en  mesure  de  lancer  demain  une  armée  formi- 
dable de  l'autre  côté  des  Pyrénées,  pour  marcher  victorieusement 
sur  Madrid.  Par  malheur,  il  ne  le  peut  pas... 

—  Pourquoi  ne  le  peut-il  pas?  interrompit  Ms'  Rodriguez. 

—  Groit-il  que  nous  n'ayons  plus  de  sang  à  son  service  ?  dit 
M.  d'AIpujaras. 

—  Le  roi  ne  peut  pas  lancer  une  armée  formidable  de  l'autre 
c6té  des  Pyrénées,  par  la  raison  bien  simple  qu'il  n'a  pas  d'argent. 

—  Alors,  il  compte  sans  le  secours  de  Dieu  ?  interrogea  le  moine 
illuminé  de  Vitoria.  * 

—  Alors,  il  compte  sans  notre  secours?  ajouta  le  non  moins  illu- 
miné combattant  de  Bilbao. 

—  Le  roi  compte  sur  le  secours  de  Dieu  et  sur  notre  secours  à 
tous...  Hais,  en  attendant,  le  roi  négocie  un  emprunt  avec  l'Angle- 
terre. 

—  Pensez -vous  que  la  négociation  réussisse?  insmua  l'aumô- 
nier des  carmélites,  moitié  plaisant,  moitié  sérieux. 

—  Si  elle  réussirai.. 

—  J'ai  lu  pourtant,  je  ne  sais  où,  qu'à  Londres  la  célèbre  maison 
de  banque  Goutts  avait  fait  la  sourde  oreille  aux  propositions  du  roi. 

Jacques  arrêta  sur  l'abbé  Pigeonneau  des  yeux  terribles. 

—  M.  l'aumônier  des  carmélites  de  Lormiëres  qui  veut  en  savoir 
plus  long  que  moi  I  dit-il  avec  un  haussement  d'épaules  superbe. 

—  Quelle  prétention!  murmura  H^  de  Gastillet,  offensée. 

—  Je  vo  s  conseille,  monsieur  l'abbé,  articula  aigrement  le  proto- 
notaire  aposto.ique,  de  continuer  à  boire  votre  eau- de-vie  et  de  ne 
pas  vous  mêler  d'affaires  qui  ne  sont  les  vôtres  en  aucune  façon. 

—  Dieu  merci  I  riposta-t-il  d'un  air  joyeux. 

—  Qu'est-ce  à  dire,  monsieur  l'aumônier?  s'écria  le  marquis 
Alvar,  se  cabrant. 


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LE  ROI  RAïORE.  AOfr 

—  Aurîez-vous  l'intention  de  nous  reprocher  d'être  ce  que  nous 
sommes,  des  Espagnols  dévoués  à  leur  roi  jusqu'à  la  mort?  demanda 
M^'  Antonio  Rodriguez,  blanc  de  fureur. 

—  Moil..  Ahl  par  exemple  !..  J'admire,  au  contraire,  l'abné- 
gation sublime  de  M.  le  marquis  d'Alpujaras,  et  j'admire  aussi 
votre  abnégation,  monseigneur.  Je  me  demande  seulement  si  un 
roi,  fût-il  légitime,  mérite  de  si  grands,  de  si  généreux  sacrifices... 

—  Le  roi,  c'est  l'Espagne  1  monsieur  l'abbé,  répliqua  le  moine 
Rodriguez. 

—  Le  roi,  c'est  la  patrie!  ajouta  véhémentement  le  marquis 
Alvar. 

Puis,  après  une  minute,  d'une  voix  singulièrement  assourdie  : 

—  Le  roi,  c'est  ma  fortune  perdue,  balbutia  le  vieillard;  le  roi, 
ce  sont  mes  deux  fils  morts;  le  roi,  c'est  ma  fille  qui  ne  trouvera 
pas  l'époux  que  sa  naissance,  son  rang  lui  permettaient  d'espérer; 
le  roi,  c'est  moi-même  errant  sans  pain  dans  un  pays  étranger. 
Voilà  pourquoi  le  roi  est  mon  idolâtrie.  J'honore,  j'aime  le  roi  de 
toute  la  force  des  souffrances  endurées,  de  toute  la  force  des 
souffrances  que  je  suis  prêt  à  endurer  encore  pour  lui. 

Sur  les  joues  rudes  du  vieux  soldat  coulèrent  de  rares,  de  petites 
larmes.  Tous  les  convives,  atteints,  furent  debout.  M^*  d'AIpuJaras 
s'était  jetée  au  cou  de  son  père  et  essuyait  ses  pleurs  avec  des 
baisers. 

—  Vous  savez  bien,  lui  disait-elle  sanglotant,  que  moi  je  n'at- 
tends personne  et  que  je  ne  suis  pas  malheureu  e...  Je  vis  auprès 
de  vous  cela  me  suffit...  Que  Dieu  nous  laisse  de  longues  années 
l'un  près  de  l'autre,  et  je  ne  regretterai  rien...  rien...  D'ailleurs, 
nous  reverrons  l'Ev^tpagne... 

Ses  sanglots  redoublèrent  à  ce  mot.  M"*  Hombeline,  pleurant  à 
chaudes  larmes,  parvint,  non  sans  peine,  à  arracher  la  jeune  fille 
des  mains  de  son  père  qui,  n'ayant  nulle  conscience  d'une  aussi 
vive  étreinte,  la  serrait  à  l'étouffer.  Isabelle,  redressée,  entre  M"*  de 
Castillet,  tremblant  de  la  tête  aux  pieds,  et  M^  Rodriguez  luttant 
contre  une  émotion  qui  tordait  son  corps  frêle  comme  une  flamme, 
Isabelle,  redressée,  regardait  autour  d'elle  avec  stupeur.  Jamais 
biche  harcelée  par  des  chiens,  et  qui,  moyennant  des  crochets  adroits, 
a  pu  enfin  éviter  la  meute,  n'eut  d'yeux  plus  efïarès,  plus  éperdus, 

—  Ciel!  qu'elle  est  belle!  qu'elle  est  belle!  pensa  Jacques,  l'ad- 
mirant dans  sa  peur,  dans  son  chagrin,  dans  ses  larmes,  qui  la  fai- 
saient nouvelle  pour  lui. 

Et,  osant  un  pas  vers  elle  : 

—  Mademoiselle,  lui  dit-il,  vous  reverrez  l'Espagne,  et  qui  sait 
si  Dieu  ne  voudra  pas  que  vous  y  rentriez  au  bras  de  cet  époux  que 


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i06  REVUE  DE9  DEUX  MORDES. 

votre  naissaDce  et  votre  rang  vous  permettent  d'espérer?  H  se^ronve 
peut-être,  sur  la  terre  d'exil,  quelqu'un  que  la  Providence  vous  a 
dès  longtemps  réservé. 

M'^  d'AIpujaras  tressaillit,  mais  elle  n'ierut  pas  un  mot.  Tout  le 
monde  à  son  exemple  se  taisait.  It.  Pigeonneau  pleurait  comme  un 
arrosoir. 

XIT. 

Après  de  longues  minutes  de  troubliez,  d'attendrissement,  les 
tasses  de  café  n'étant  vidées  qu'à  demi,  chacun  des  convives  reprît 
sa  place  autour  de  la  table,  même  M''*  d'AIpujaras,  à  qui  Jacques 
avait  offert  son  bras  très  gracieusement  pour  la  reconduire  vers^  son 
siège.  La  jeune  fille  était  dans  un  bouteversement  profond.  Pour- 
quoi son  père  s'était-it  exalté  à  ce  point  ?  Certes,  elle  l'avait  entendu 
souvent  parler  de  l'Eâpagne,  de  Jean  et  d'Alphonse  morts  pour  k 
cause  du  roi;  mais  elle  ne  Tavait  jamais  entendu  pousser  les 
cris  déchirans  qui  venaient  de  lui  échapper.  Isabelle  se  trompait  : 
toutes  les  fois  que  les  hasards  d'un  entretien,  soit  à  l'hôtel  Castillet, 
soit  au  palais  de  l'évéché  dont  il  était  l'habitué,  avaient  amené  son 
père  à  toucher  un  mot  de  la  situation  de  l'Espagne,  de  la  situation 
du  roi,  de  sa  situation  personnelle,  il  Favait  fait  dans  les  mêmes 
termes  poignans  d'indignation  et  de  douleur.  Seulement,  en  cee 
diverses  rencontres,  elle  ne  se  trouvait  pas  dans  les  dispositions 
morales  où  elle  se  trouvait  aujourd'hui.  Jadis,  —  il  y  avait  long^ 
temps  que  le  marquis  n'avait  laissé  déborder  l'amertume  de  son 
cœur,  —  quand  il  se  plaignait  dans  le  garni  misérable  de  la  rue  de 
la  Paroisse,  refusant  de  mordre  au  pain  de  cendre  de  l'exil  trop  dur 
à  mâcher,  s'emportant  jusqu'à  vouloir  saisir  une  arme  pour  aller 
seul  à  la  frontière,  y  rouvrir  seul  les  hostilités,  y  mourir  seul  glo^ 
rieusement,  elle  l'écoutait  dans  la  tristesse,  dans  l'abattement; 
mais  leur  malheur  à  tous  deux  étant  la  conséquence  d^une  guerre 
que  Dieu,  n  leur  soutien  et  leur  bouclier,  »  selon  les  expressions 
du  révérend  père  Rodriguez,  se  réservait  de  terminer  bientôt  par 
une  victoire  éclatante,  elle  attendait,  et  laissait  passer,  sans  en 
éprouver  toute  la  violence,  des  imprécations  qui  devaient  finir.  Tout 
à  l'heure,  le  désespoir  de  son  père  l'avait  meurtrie,  presque  tuée. 
Ne  lui  semblaTt41  pas  encore  que  son  âme  s'en  allait?  Pourquoi 
désormais'  n'av«t-elle  plus  la  force  de  supporter  des  assauts  déjà 
endurés,  déjà  subis  avec  tant  de  courage?  Hélaal  elle  l'ignorait. 
Elle  savait  cette  chose  unique  :  les  paroles  de  aon«pëpe  Pavaient  tra- 
versée de  pwt  en  part  comme  des  traits  aigus,  et  son  sang  s'épan- 
ehait  par  vingt  blessures  abondamment. 


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CLE  »ROI  BlUfIflE.  407 

Paravie  «nfant  I  elle  aioaait  Jacqaes  de  La  iFercade,  et  âaos  loet 
amour  obatiiiément  combattu,  TictorieuK  de  Ions  les  obstacLas,  césî- 
daie  le  secret  de  ses  adrooes  souffi-anoes  actueflea.  Que  Aon  pèce 
eût  parlé  ceanatân,  «elle  lui  ^aurait  opposé  la  même  ré^gnation  ange- 
lique  qu'autrefois.  Maintenant,  elle  avait  revu  Jacques;  lacques 
était  là  près  d'elle  ;  elle  avait  échangé  des  regards,  des  paroles  avec 
hii;  aimant,  elle  pouvait  se  oroire  aimée,  et,  par  son  cœur,  par 
-  tout  son  être  onvBfft  pour  ainsi  dire  à  l'aspiration  de  celui  qui 
devait  venir,  qui  devait  combler  sa  vie,  la  désolation  de  son  pêne 
s'était  insinuée  jusqu'à  ses  entrailles  et  subitement  l'avait  glacée 
d'épouvante.  —  «  Le  rœ,  c'est  ma  fille,  qui  ne  trouvera  pas  l'éporux 
que  sa  naissance  et  son  rang  lui  pera)ettaient  d'espérer.  »  —  Quelle 
phrase  meurtrière  !  Au  comble  de  ces  enthousiasmes,  au  comble 
de  ces  élans  abandonnés,  sublimes,  qui  portent  si  haut  dans  l'éten- 
due du  ciel  immense  la  femme  ou  l'homme  qui  aime,  cette  phrase 
horrible  l'avait  atteinte  comme  une  balle,  et  elle  était  tombée  sur 
le  sol,  les  ailes  fracassées,  le  souffle  éteint,  les  yeux  noyés  dans  les 
derniers  pleurs. 

Isabelle  pourtant,  au  fond  de  ses  tortures,  en  dépit  d'elle,  conser- 
vait un  peu  d'esporr.  Depuis  plus  de  deux  heures  qu'elle  entendait 
Jacques  respirer,  parler  à  son  côté,  il  lui  avait  paru  à  plusieurs 
reprises  qu'il  s'occupdt  d'elle.  Dne  fois,  n'était-il  pas  allé  jusqu'à 
lui  prendre  son  pain  sur  la  table,  et  à  le  dévorer  avec  un  redouble- 
ment d'appétit  7  A  n'en  pas  douter,  cela  avait  été  pure  distraction 
de  sa  part  ;  à  n'en  pas  douter,  elle  ne  devait  attacher  à  cela  nulle 
importance,  et  tout  de  même  cela  l'avait  touchée  à  l'âme  délicieu- 
sement. Et  la  nràche  de  ses  cheveux  dont  il  s'était  emparé,  quand 
un  souffle  venu  des  bords  de  l'Arbouse,  le  souffle  le  plus  doux  tjui 
l'eût  caressée  de  la  vie,  avait  mis  sa  chevelure  en  danse,  l'éparpillant 
dans  tous  les  sens  I  Elle  avait  manqué  de  se  trouver  mal  à  ce  coup 
droit  frappé  sur  son  cœur.  Une  observation  encore  la  ravissait,  lui 
apportait  la  certitude  entière  de  son  bonheur  :  le  revirement  opéné 
dans  les  idées  de  Jacques,  dans  sa  situation  à  Paris.  C'était  tout  au 
monde,  autrefois,  quand  il  traversait  Lormiëres,  car  il  n'y  séjour- 
nait guère,  si  on  parvenait  à  lui  arracher  un  mot  sur  les  aÔaires  du 
parti.  Le  révérend  père  Rodriguez,  son  père,  cncwe  chauds  de 
quelque  bataille  Kvrée  dans  la  promce  du  Guipuicoa,  avaient  beau 
l'exciter,  essayer  de  le  remuer,  lui  remettant  ^ous  les  yeux  l'image 
de>6uilbem  deCastillet  y  Gastilla  fusillé  par  un  général  cbristino,  il 
paraissait  médiocrement 'touché  et  répondait  à  des  discours  enflamr- 
mes  par  des  monosyllabes  où  perçaient  la  phis  complète  indifférence, 
le  phis  accablant  ennui.  Quel  outre  homme  Jacqaes  était  devenu  Ii« 

  Y  ^^  un  point  noir  pourtant  :  Isabelle  ne  comprenait  pas 


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A08  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

Tattitude  plus  que  singulière  de  M.  l'abbé  Pigeonneau  vis-à-vis  de 
Jacques,  depuis  le  commencement  du  déjeuner.  Comment  I  c'était 
lui,  lui-même  M.  Pigeonneau,  qui,  cent  fois,  chez  les  carmélites, 
l'avait  entretenue  de  Jacques,  et,  comme  elle  s'épanchait  dans  son 
sein,  lui  avait  un  soir  indiqué  la  porte  du  monastère  en  lui  soufBant 
à  l'oreille  discrètement  :  «  Sortez  d'ici  et  j'arrangerai  toutes  choses 
avec  M"*  de  Gastillet,  »  et  uiaintenant  il  s'évertuait  à  embarrasser 
Jacques,  à  le  contrecarrer,  à  le  poursuivre  !  Pourquoi  ces  attaques 
répétées  ?  iM.  Pigeonneau  ne  pensant  sur  rien  ni  sur  personne  comme 
le  révérend  père  Rodriguez,  elle  était  peu  surprise,  de  temps  à 
autre,  d'entendre  l'aumônier  échanger  des  paroles  vives  avec  le 
théatin,  lui  envoyer  quelquefois  un  lardon  piquant  :  elle  assistait  à 
cette  petite  guerre  chaque  jour.  Mais  elle  ne  revenait  pas  de  son 
étonnement,  de  sa  stupeur,  lorsque  M.  Pigeonneau  s'oubliait  jusqu'à 
taquiner,  jusqu'à  traquer  Jacques  qu'il  aîmait.  Vérita'>lement,  lui 
qui  s'était  vauté  d'aplanir  les  obstacles  qui  la  séparaient  de  celui 
dont  elle  rêvait  sans  trêve,  de  celui  à  la  conquête  de  qui  elle  s'était 
élancée  par-dessus  les  murailles  du  cloître  il  prenait  un  beau  che- 
min pour  assurer  ce  grand  résultat  I  11  ne  réfléchissait  donc  pas, 
cet  excellent  M.  Pigeonneau,  il  ne  réfléchissait  donc  pas  que,  si 
Jacques,  venu  providentiellement  à  Lormières  pour  la  sauver,  aban- 
donnait tout  à  coup  la  partie,  elle  retombait,  elle,  sous  la  domina- 
tion, sous  le  joug  cruel  de  M^  Rodriguez,  et  que  nul,  cette  fois, 
n'aurait  la  puissance  de  l'arracher  à  une  destinée  pitoyable,  ni  son 
père,  ni  M"*  de  Castillet,  ni  l'évêque  de  Lormières,  ni  lui-même, 
H.  Pigeonneau,  quoi  qu'il  pût  entreprendre,  quoi  qu'il  pût  ma- 
chiner ?  En  cette  suprême  détresse,  elle  eut  un  frisson  qui  la  fit 
trembler  comme  un  roseau,  et  ses  lèvres  pâles  murmurèrent,  au 
milieu  de  la  plus  entière  confusion  de  ses  sentimens  et  de  ses  pen- 
sées: 

«  Réfléchissez,  monsieur  l'aumônier. ••  Je  vous  en  conjure, 'réflé- 
chissez, mon  unique  ami...  » 

Hélas  I  le  malheureux  abbé,  il  ne  faisait  pas  autre  chose,  et  c'était 
justement  parce  qu'il  réfléchissait  trop  à  la  situation  misérable,  vio- 
lente, tragique  de  M"*  d'AIpujaras  qu'à  diverses  reprises,  par  un 
mot  plaisant  capable  d'amener  quelque  diversion  à  des  propos  jugés 
par  lui  dangereux,  il  avait  interrompu  Jacques  brusquement.  Gela 
sautait  aux  yeux  :  si  le  jeune  homme  se  laissait  emporter  plus  long- 
temps à  sa  fantaisie  vertigineuse,  il  était  perdu  et  Isabelle  était  per» 
due  avec  lui.  Isabelle  perdue!  M.  Pigeonneau  sentait  ses  paupières 
se  gonfler  de  larmes,  et  son  cerveau  s'obscurcissait.  C'était  bien  la 
peine  d'édifler  de  si  beaux  projets  avec  H"*  Hombeline  !  Mais  com- 
ment prévoir  que  la  première  fois  que  l'hôtel  Gastillet  reyeirait 


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LE  ROI  RAMIRE.  &09 

Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade,  il  reverraît  un  insensé  !  Lui  qui , 
depuis  plus  de  six  mois,  attisait  le  feu  allumé  par  Dieu  même  au 
fond  du  cœur  de  M"*  d'Alpujaras,  persuadé  qu'un  de  ces  matins, 
Jacques,  rassasié  d'aventures,  abreuvé  de  dégoûts,  reparaîtrait  à 
Lormiëres,  comme  il  y  reparaissait  dans  ses  grandes  lassitudes, 
et  qu'il  y  demeurerait  prisi  II  le  connaissait  si  bien!  D'ailleurs, 
Jacques  ne  lui  avait-il  pas,  autrefois,  fait  confidence  des  erreurs 
de  sa  vie  pour  les  déplorer?  Quand  l'archiprêtre  Turlot  supposait 
des  maltresses  dans  la  ruine  totale  de  M.  le  comte  de  La  Ferrade, 
quand  le  révérend  père  Rodriguez,  par  un  amour-propre  naturel 
de  précepteur,  ne  voulait  pas  que  son  ancien  élève  fût  soupçonné, 
lui,  l'humble  abbé  Pigeonneau,  sur  un  banc  perdu  du  parc,  écou- 
tait l'histoire  complète  des  désordres  de  Jacques,  et  Taisait  la  con- 
naissance approfondie  de  maintes  petites  dames,  de  maintes  petites 
demoiselles,  tout  particulièrement  de  Jane  Becky,  une  jeune  per- 
sonne de  peu  de  moralité,  mais  du  meilleur  appétit.  Certes,  il  avait 
accablé  Jacques,  qui  s'ouvrait  à  lui  dréférablement  à  l'archiprêtre 
Turlot  ou  au  révérend  père  Rodriguez ,  de  reproches  fort  durs  ; 
mais  en  fîn  de  compte,  il  l'avait  embrassé  sur  les  deux  joues,^,lui 
promettant  de  s'occuper  de  lui  désormais,  et,  «  puisqu'il  aimait  les 
femmes,  n  de  le  marier  à  la  première  occasion. 

Le  marier! 

M.  Pigeonneau  considérait  stupidement  son  petit  verre  de  fine 
Champagne,  et  l'idée  ne  lui  venait  pas  d'y  toucher.  Sa  tète  était^à 
des  préoccupations  confuses  qui  la  remplissaient  de  bourdonne- 
mens  d'abeilles  comme  une  ruche.  S*il  avait  su  auquel  de  ces 
bourdonnemens  il  devait  entendre!  Il  ne  savait  pas,  et  regardait 
autour  de  lui,  les  yeux  aussi  vagues,  aussi  troublés,  aussi  indé- 
cis que  la  pensée.  Corpulent  comme  il  l'était  son  malaise  lui  fit 
redouter,  une  secon^le,  l'apoplexie.  S'il  allait  mourir,  s'il  allait  être 
terrassé  là  sur  place?  Il  se  secoua  d'un  eflbrt  désespéré  et  trempa 
ses  lèvres  dans  la  vieille  eau-de-vie  du  comte  Guilhem...  Tiens!  il 
se  trouvait  mieux  tout  à  coup.  Quelle  bonne  chose  tout  de  même, 
cette  fine  Champagne!  quel  cordial  souverain!  Tout  son  monde  qu'il 
distinguait  mal,  noyé  dans  une  vapeur  grise,  il  le  vit  clairement, 
nettement.  Chacun  autour  de  la  table  avait  une  attitude  recueillie, 
inclinée,  presque  douloureuse,  même  Jacques  tout  à  l'heure  si  gai, 
tout  à  l'heure  si  fou.  Il  ne  touchait  plus  à  sa  tasse  aux  trois  quarts 
pleine,  il  semblait  lavoir  oubliée.  M.  Pigeonneau,  à  qui  revenait 
goutte  à  goutte  Tintelligence  de  la  situation,  —  le  cognac  certaine- 
ment contribuait  à  en  dissiper  les  ombres,  —  M.  Pigeonneau  remar- 
qua une  chose  qui  lui  fut  plus  délicieuse  que  le  plus  délicieux  bai- 
ser de  son  petit  verre  :  Jacques,  en  dépit  de  la  consternation  où  il 


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kVO  REVUE  ma»  deux  mandes. 


fil 


étoit  tombé,  de  temp»  en  t«ip8>  relevait  le  front  impenceptiblemenl, 
et  dirigeait  ven&  Isabeile  de»  regards  timides,  des  regards*  honteux 
tels  qu'il  ne  lui  en  avait  jamais  vu»  Évidemment,  ces  segards 
imploraient,  demandaient  pardon.- 

—  Ah  !  mon  cher  Jacques,  que  vous  avez  été  cruel  avec  toutes 
vos  histoires  de  cardinal,  de  roi,  d'emprunt!  lui  murmura-t-il, 
ramassantsur  le  parquet  sa  serviette  qu'à  dessein  il  venait  de  hisser 
coûter  de  ses?  genoux. 

Le  jeune  homme  se  précipitant  à  son  tour  et  s'emparant*  de  la 
serviette  à  toutes  griffe»  : 

—  Je-  vous  en  conjure,  mon  ami,  ne  dites  rien...  Je  partirai  par 
le*  train  de  quatre  heures,  au  liew  de  partir  par  le  tnin  de  dix. 

Il  i  —  Yous  partirez  7 

^^  '  —  Je  suis  un  misérable. 

—  Vous,  un  misérable? 
— Voilà. 

i  — Vous  l'aimez  donc^ 

—  EsV-ce  que  je'  suis  digne  de  W*  d^^a^atas? 

—  Certainement,.,  certainementr*. 

—  Eh  bien!  vous  n^étes  pas"  difficile  pour  elle; 

—  Je  vous  chéris-  tous  1^  deux,  moi. 

—  Tant  pis  pour  vous  1 

—  Jacques,  mon  cher  enfuit,  sivouav^us  eniallea,  elle  est  capable 
SL'jlj                              d'en  mourir. 

—  BabI  vous  la  guérirei,  si  tant  est  qu'elle  sdt  maiade;' 
|i-                                 —  Je  vous  croyais  bon... 

—  Il  faut  que  je  le  sois,  en  effet,  puisqfue  je  par»  sans  mi  sou 
|j|-                               vaillant. 

fp''  —  Alors,  dès  que  l'emprunt  négociépar  le  roi  avec  l' Angleterre 

^^1  aura  été  conclu,  vous  pensez,  monsieur  la  comte,  que  la  guerre  sera 

reprise? 
C'était  le  marquis  Alvar  qui  lançait  cette  question  à  brûlo*pour- 

pKÀnt;  comme  des  nues. 

XV. 

Jacques  eut  l'air  de  ne  pas  entendre.  Sa  «  blague  »  tournant  au 
tragique,  il  y  renonçait.  Du  reste,  pour  l'instant,  une  préoccupar- 
tion  unique  emplissait  sa  tète  :  décamper.  Par  intervalles,  il  éprou- 
vait'une  sorte  d'étouflement  dans  cette  antique  saUe  ài  manger,  rare- 
ment'ouverte,  avec  ses  murailles^  tachées  demoisissure^ses  meubles 
qui  champîgnoanaient.  Quand  aspirerait^'il  le  grand  aûr  des  monta- 
gnes, emporté  vera  Luehon  à  toute  vapeur.7  Cette  séquelle  d'Espa^ 


'n 


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.tS  BOI  &AMUUS.  ill 

gDoIs,  prenant  ieu  &  .tout  prqpos  comme  un  tpaguet  d'allumettes, 
Texcôdait  à  la  fin.  U  allait  planter  làles  hécosanoqymes.dd  savante 
et  s'élancer  à  travers  champs. 

—  Voyons,  monsieur  le  comte,. s'il  vous  est  peunis  déparier  sans 
trahir  votre  devoii:,  faites-moi  la  grâoe  de  .me  .répondre,  insista 
AL  d'Alpijyaras. 

—  Et  que  diable  voulez-vous  que  je  vous  réponde?  s!écria-t-il 
ûuieux. 

—  W^  Rodriguez  et  moi,  devonBrnouB  Aous^pri^arer? 

—  Vous  préparer  à  quoi? 

—  A  partie, 

—  A  partir  pour  où? 

—  Pour  la  frontière. 

—  Étes-vousfou? 

—  Jacques ,  c'est  M.  .le  marquis  d'Alpujaras  qui  te  parle^  dit 
M"*  de  Gastillet. 

—  Ohl  pardon,  monsieur  le  marquis,  Jbalbutia-tâl ,  j^ardnn... 
Veuillez  m'excuser....Si  vous,  saviez  .toutes  les  idées  qui  aecroisent 
dans  mon  cerveau! 

—  A  cause  de  cet  emprunt  sans  doute?  demanda  M^  Rodriguez. 

—  Justement,  à  cause  de  cet  emprunt...  U  est  certain  que  mon 
escarcelle,  présentement,  est  plus  sèche  que  le  Maoçanarès. 

Ses  lèvres  ébauchèrent  un  vague  sourire.  Puis,  se  reprenant  aus- 
sitôt : 

—  Encore  une  fois,  jpardon  :  quand  je  parle  de  mon  escarcelle, 
vous  entendez  bien  qu'il  s'agit... 

—  De  l'escarcelle  du  roi,  acheva  U.  d'Alpujaras...  Nous  enten- 
dons, monsieur  le  comte,  nous  entendons  parfaitement,  et«  pour 
moi  je  ne  saurais  vous  tenir  rigueur  du  trouble  ad  je  vous  arols  et 
qui  vous  vient  tout  entier  de  la  gène  où  se  trouve  sa  m^esté. 

—  Quand  je  songe,  en  effet...  Mais  non,  monsieur  le  marquis, 
permettez-moi  de  me  retirer...  11  vaut  mieux  que  je  m'en  aille,  je 
vous  assure. 

Et,  d'un  mouvement  brusque  des  jarrets,  il  se  mit  debout  vive- 
ment. 

—  Vous  en  aller  I  vous  en  aller  1  répétaix  le  marquis  Alvar,  aba- 
sourdi. 

—  Eh  quoil  mon  Jacques,  tu  veux  nous  quitter?  se  lamentait 
M"^  de  Gastillet. 

—  Mais ,  mon  enfant ,  il  n'y  a  pas  de  train  maintenant ,  dit 
W  Rodriguez. 

—  Il  est  quatre  heures  dix  minutes,  soupira  M^^*  d'Âlpur^, 
levant  vers  .un  vieux  cartel  ses  yeux  de  pervenche,  humides  d!unç 
rosée  de  pleurs.  ,  ., 


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A12  REVUE   DES  DEUX  MONDES. 

L*abbé  Pigeonneau,  bouleversé  dans  l'intimité  de  son  être,  n'y 
alla  pas  par  quatre  chemins.  Au  moment  où  Jacques,  résolu  à  opé- 
rer sa  retraite,  s'avançait  vers  sa  tante  pour  prendre  congé  d'elle, 
il  le  saisit  à  bras-le-corps  et  le  retint  énergiquement. 

—  Je  vous  promets  qu'il  ne  s'échappera  pas  de  cette  prison, 
s'écria  le  brave  homme,  dont  une  émotion  violente  faisait  trembler 
la  grosse  voix. 

—  Monsieur  Pigeonneau  1  gronda  Jacques  qui  se  hérissa  de  tous 
ses  poils  à  cette  étreinte  inattendue. 

Mais  l'aumônier,  très  robuste  malgré  un  demeurant  d'asthme, 
sans  sonner  mot,  le  souleva  et  le  rassit  sur  sa  chaise  doucettement. 

—  Très  bien  1  très  bieni  s'exclama  t-on  à  la  ronde. 

—  Très  bien  1  répéta  à  son  tour  Jacques,  se  sentant  un  peu  ridi- 
cule et  voulant  faire  bonne  contenance. 

Puis,  menaçant  l'aumônier  des  carmélites  de  son  poing  fermé, 
ce  qui  acheva  d'égayer  l'autre  bout  de  la  table  : 

—  Puisqu'il  vous  platt  de  me  retenir  pour  me  voir  pousser  à  bout 
cette  comédie,  lui  dit-il  an  milieu  du  brouhaha  des  rires  et  des 
caquets,  soyez  satisfait.  Seulement,  je  vous  en  préviens,  la  pièce  est 
à  mon  bénéfice  et  j'empocherai  la  monnaie. 

Il  arrêta  des  yeux  attristés  sur  M.  d'Âipujaras  qui,  juste  &  cet 
instant  même,  le  considérait  avec  attention. 

—  Ah  !  monsieur  le  marquis  !  monsieur  le  marquis  I . .  gémit-il  avec 
un  sanglot. 

—  Quoi  donc,  monsieur  le  comte?  demanda  le  vieux  gentilhomme 
tressaillant  de  toutes  ses  fibres. 

—  Vous  vous  souvenez  certainement  de  Dionis  Perez? 

—  Dionis  Perez?.. 

—  Dionis  Perez  y  Bermudez. 

—  Je  vous  assure,  monsieur  le  comte. •• 

—  En  Catalogne,  étiez-vous  avec  Cabrera  ou  avec  Elio? 

—  Mf  Rodriguez  et  moi,  nous  étions  en  Catalogne  avec  Cabrera. 

—  Je  m'explique  alors  que  vous  n'ayez  pas  connu  Perez,  qui  ne 
quitta  jamais  fétat-major  d'Elio. 

—  Hé  bien? 

—  Eh  bien  !  Perez  m'attend. 

—  Et  où  vous  attend-il,  Perez? 

—  A  Saiot-Jean-de-Luz...  Un  caboteur  américain  nous  apporte 
dix  mille  fusils  Remington...  Chut! 

—  Dix  mille  fusils  !  s'écria  le  marquis  Alvar,  qui  eut  sm:  sa  chaise 
mi  bondts^ment  d'enthousiasme. 

—  C'est  quelque  chose,  ça,  dix  mille  fusils,  grommela  le  proto- 
notaire apostolique,  dont  les  paupières  eurent  un  léger  battement  sor 
see  petits  yeux  de  yaatouTt 


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LE  ROI  RAMIRK.  ^13 

—  Ferez  connaît  sur  la  côte  un  port  perdu,  Cibourre,  où  nous 
débarquerons  sans  trop  de  dilTicuIlé,  pense- t-il,  nos  approvisionne- 
mens  militaires,  car  le  caboteur  n'apporte  pas  seulement  des  fusils, 
mais  aussi  des  cartouches  pour  les  mettre  en  train.  De  Cibourre, 
armes  et  munitions  seront  nuiumment  transportées  par  des  hommes 
à  nous  en  un  endroit  de  la  chaîne  pyrénéenne  dont  j*ai  juré  de  ne 
révéler  le  nom  à  âme  qui  vive... 

—  Enfin  on  va  s'y  remettre!  articula  M.  d'Aipujaras  avec  an  long 
soupir  de  soulagement  et  achevant  de  vider  sa  tasse. 

—  Enfin  1  se  contenta  d'ajouter  MrRodriguez,  les  dents  trop  ser- 
rées, le  cœur  trop  gros,  pour  en  dire  davantage. 

—  Oui,  mais  voilà  le  chiendent,  pour  employer  une  expression 
de  ce  pays  :  le  caboteur  demeure  toujours  au  large  et  refuse  d'ac- 
coster, reprit  Jacques. 

—  Il  a  donc  peur?  tonna  le  mutilé  de  Bilbao. 

—  Monsieur  le  marquis,  ces  Américains  sont  très  positifs. 

—  Cela  nous  importe  bien,  vraiment  ! 

—  El  la  maison  Mill  and  sons,  de  New-York,  —  227*  avenue, 

a  jeté  avant-hier  un  de  ses  commis  dans  un  canot  pour  venir  décla- 
rer à  Ferez,  en  faction  sur  la  côte,  qu'elle  ne  débarquerait  pas  un 
remington  si,  au  préalable,  le  prix  de  la  fourniture  n'avait  été 
acquitté  par  le  roi. 

—  Quels  misérables,  en  effet,  ces  Américains! 

—  H  tant  reconnaître,  à  la  décharge  de  la  maison  Mill  and  sons, 
de  New- York,  —  227«  avenue,  —  que  le  roi,  comptant  sur  le  suc- 
cès immédiat  de  son  eoiprunt  avec  la  maison  Norton  and  G%  de 
Londres,  —  Piccadilly,  —  avait  pris  l'engagement  de  payer  sa  com- 
mande d^s  la  livraison  sur  un  point  indi'^ué  du  territoire  espagnol 
ou  du  territoire  français...  Vous  devinez  le  désespoir  de  Ferez,  coa- 
dainnô  à  voir  peut-être  repartir  pour  l'Amérique  les  armes  qui.  Dieu 
aidant,  nous  conduiraient  à  Madrid.  Il  m'est  tombé  avant-hier  à  l'im- 
proviste  sur  les  bras,  à  Luchon.  Il  s'arrachait  de  rage  les  dernières 
touffes  de  ses  cheveux  blancs...  Ah!  quel  homme! 

—  Quel  grand  cœur!  dit  M'^'  Hombeliné. 

—  J'ai  immédiatement  envoyé  un  télégramme  au  roi... 

—  Où  est-il  le  roi,  en  ce  moment?  demanda  M.  Figeonneau,  lan- 
çant un  nouveau  bâton  dans  le's  roues. 

—  Est-ce  que  cela  vous  regarde,  monsieur? 

—  Cela  ne  vous  regarde  pas!  cela  ne  vous  regarde  pas!  crieront 
ensemble  W'  Rodriguez,  M.  d'Aipujaras  et  H^  de  Castillet. 

—  ...  Sa  majesté  m*a  répondu  tout  de  suite.  Je  vous  prie  seule- 
ment de  ne  faire  aucune  attention  au  style  de  la  dépêche  chiffrée 
du  roi.  C'est  surtout  quand,*  au  lieu  d'employer  quelque  messager 


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àlk  REVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

épr^Qvé,  les  lûccoDStatioes  nous  contmîgnent  à  recourir  au  t&lé- 
graphe,  que  nous  devcms  'nous  préoccuper  de  dépister  les  poUoes 
qui  nous'gueueat..* 

—  La  dépftche!  nous  vous  en  supjdkms,  monsieur  «  la  d^pâcbet 
interronypH  le  marquis  Alvar,  haletant. 

—  «  *8ac  bientôt  garni.  Emprunt  boulotte  à  Pall-Mall.  Affiûres 
iront  à  la  papa,  si  trouvez  un  acompte  de  mtllôlivres:8terUQg  pour  Mill 
and  SoDB.  -*-  j>  fin  vertu  des  pouvoirs  à^moi  dévolus  par  sa  majesté 
elle-même,  j'ai  renvoyé  Ferez  à  'Saint-Jean-doiLuE  .avec  Tordre  for- 
mel d'^entrer  sans  retard  en  négociations  avec  le  commandaant  du 
caboteur  américain  et  de  lui  faire  la  proposition  suivante  :  Verse* 
ment  de  k  somme  de  mille  livres  sterling,  —  soit  vingt-cinq  mille 
francs, —  à  la  livraison  des  dix  mitle  fusib,  c'est^itdire  demain;  le 
reste  du  paiement  renvoyé  à  la  conclusion  de  Tomprunidu  roi  tfvec 
la  maison  de  banque  allemande  Rothpfafrhaiiflcr,  à.LDndces, —  Pall- 
Mall... 

—  Avez-vous  des  nouvelles  de  la  négociation,  mon  cher  ^enfant? 
interrogea  le  protonoiaire  apostolique. 

—  Si  j'en  ail  monseigneur,  si  j'en  ail.,  Un  télégramme  de  Ferez 
m'a  appris  hier  soir  que  MH.  Mill  and  sons  recevraient  vingi-cinq 
mille  francs  et  débarqueraient  les  dix  mille  remingtons...  ChutI 

—  Ces  fusils  reviendront  à  cinquante  sous  pièce;  ce  n'est  pas 
cher,  murmura  M.  Pigeonneau. 

—  Mais,  monsieur  Tabbé,  vous  ne  comprenez  donc  pas?  dit  le 
marquis  d'AIpujaras.  Le  roi  ne  donne  qu'un  acompte... 

—  Cet  acompte  est^l  donné? 

—  Parbleu  ! 

—  Permettez,  monsieur  le  marquis,  reprU  Jacques,  permettez!.. 
A  cette  heure.  Ferez,  aidé  d'hommes  sûrs,  emmagasine  secrètement 
nos  remingtons  en  quelque  endroit  secret  de  la  montagne;  mais  il  a 
jusqu'à  demain  midi  pour  effectuer  son  (versement. 

—  Et  il  ne  sera  pas  en  mesure,  peut-«étve?  continua  Figeonneau. 

—  Ferez  y  Bermudez  sera  en  mesure,  monsieur,  répliqua  M.  d'Al- 
pujaras.  Le  roi  a  contracié  un  engagement  d'honneur,  et  le  roi  ne 
fera  pas  banqueroute  à  l'Amérique. 

—  C'est  que  le  roi  Raoûce  est  font  pauvre,  si  vous  ne  le  savez 
pas.  *  . 

—  n  s'agit  bien  du  roi  Raminel  s'écrièrent  tous  les  convives  avec 
une  explosion  de  feo  ric8« 

—  Pan  Ion,  j«  croyais,  r.  balbutia  Pigûsnneau,  qui  prit  un  air 
très  attrapé. 

—  Il  stj  poarrait,  poursuivit  Jaoqpies,  quand  après  ce  déborde- 
ment joyeux  le  eilenoefet  félâbli,  il  «  "pooirait  que  le  rapproche^ 


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LBu  ROI  XAMttS.  àtb 

ment  fak  eatct  deux  priacea^  dont.  l'un,  régmt  sur  la  €a8ttUe  et 
TAragon,  dont  l'autre  régnera  sur  touites  les  Espagnes,  ne  fût  pas 
ausai  donné  de  sens  qu'il  le  parait  tout  d'abord.  ^Bamim^  dépouillé 
da^la  eouroaaa  et  da  manteau^  tendit  la  maia  aux  riches  muwd- 
mana  de  Grenade  et  de  Gocdoua,  Garloa^  dépouillé  lui  aussi  de  tous 
laï  aUiibuts  de  la.  majesté  royale,  tend  la  main  aux  banquiers  de 
Londres^et  de.  Paris..  Les  rois  sont  aoumis  à  de  sudes  époeuvesipar 
la  pformission  du  Tout-Puissante. .. 

— Alocs»  mon  enfant,.  vou&  n'araz  pas  les  vingt-dnq  mille*  francs 
nécessaires  à  Perez^?  s'informa^  \&  {urotonotaire  apostoUqne,  très 
inquiet,. 

—  Je  ne  suis  pa»  en  peina»  monaeigneor.. 
Et,  de  I!air  )e  plus  trantipiilie  du  monde  : 

—  La  aonune  annoncée,  sera  nemise  demain  ayant  midî^  au  mant- 
dataire  de  la  maison  Mill  and  sons,  qui  l'attend  à  berd  du  caboteur. 
N'ayez  crainte,  l'honneur  du  roi  ne  court  aucmi  péril.  Ici  ou  ailleurs^ 
je  trouverai^  dans  le  délai  voulu»  lea  milb  livres  sterling^  dont  j'ai 
le  plus  pressant  besoin. 

Le  marquis  d'Alpujaras,  d'un  mouvement  ifzçétueax  se  mit  tout 
à  fait  debout  cette  foia«  U  vint  jusqu'à  Jaeqpuea,  et,  simplement, 
noblement.: 

—  MoAsieur  le  comte»  lui  dit^il,  quand,  il  y  a  quelques  mois, 
ma  fille  ceasa  d'être  postulante  au  Garmel  de  Lormières,  M.  l'abbé 
Pigeonneau,  tremblant  pour  mon  pain,  surtout  pour  le  pain  d'Isar 
belle,  me  décida  à  céaliser  en  bloc  quelques  bijoux  que  je^  vendais 
un  à  un,  au  fur  et  à  mesure  du  besoin,  et  à  me  coosttXuer  une 
rente,  qui,  si  petite  qu'on  p&t  la  prévoir,  dans  iin&  cei!taine  mesure 
sauvegarderait  Tavenir»  Les  UM.  Poitrasson,  les  plus  heenétes 
manieurs  d'argent  qjue  j'ai  connus,  se  sont  employés  à  cette  opé- 
ration, et  les  derniers  débris  de  ma  fortune  m'ont  procuréle mince 
capital  de  trente-^rois  mille  francs.  Je  ^eus  demaade.de  recevoir, 
soit  en  totalité,  soit  en  partie,  ce  capital,  que  je  suis)  trop  honoré 
de  mettre  à  Tin^tant.  môme  4  la  disposition  du  toi. 

—  Mais,  monsieur  le  marquis,.,  balbutia- t-il,  affreusement  p&le. 

—  Je  m'explique  votre  eoibarras,  monsieur  le  comte  :  peut-être, 
avant  d'accepter  de  l'argent,  même  du  sujet  le  plus  fidôle  de  la 
monarchie,  étes-vous  dans  l'obligation  d'obtenir  l'agrément  du  roi? 

—  Oui„..  oui... 

—  Nous  avoua  un  télégraphe  à  Locnûères  ;  lancez  une  dépêche  ji 
sa  majesté. 

Jacques  demeurait  abasourdi,  et,  dans  le  trouble  de  son  esprit, 
ne  trouvait  pas  un  mot. 

—  Qu'avez^vouft  fût,  malbeurcttx  an&nt!  qu'javfztnns  fklt4  lui 
aoupira.Pig|sianwau,  aUercé* 


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il6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Jacques,  atteint  par  une  commotion  électrique,  se  planta  debout 
à  son  tour,  et  s'inclioant  avec  respect  : 

—  Quand  je  suis  arrivé  ce  matin  à  Lormiëres,  —  ma  tante  pour- 
rait vous  le  (Ure,  monsieur  le  marquis,  —  dès  l'abord,  je  me  suis 
informé  auprès  d'elle  de  Fêtât  de  sa  fortune,  des  capitaux  qu'elle 
pouvait  avoir  de  disponibles,  je  lui  ai  même  parlé,  s'il  m'en  sou- 
vient bien,  de  mille  livres  sterling  qui  allaient  m'étre  nécessaires. 
Ne  prévoyant  pas  l'heureuse  circonstance  de  cette  réunion,  où  j'al- 
lais être  amené  à  fournir  quelques  explications  sur  les  afiaires  du 
parti,  n'ayant  pas  du  reste  de  temps  à  perdre,  une  soûle  chose  m'im- 
portait :  décider  ma  bonne  tante  à  faire  encore  une  fois  pour  moi  ce 
qu'elle  a  fait  déjà  si  souvent,  un  sacriRce  d'argent,  et  &  voler  vers 
Saint-Jean-de-Luz.  Mais,  à  l'hôtel  Castillet,  sans  que  j'eusse  pu  m'en 
douter,  on  célébrait  une  fête,  une  grande  fête,  et  le  temps  m'a 
manqué  de  m'ouvrir  à  ma  tante  Hombeline,  sur  qui  j'avais  compté, 
sur  qui  je  compte  maintenant  plus  que  jamais... 

—  Et  tu  fais  bien,  mon  Jacques,  de  compter  sur  moi,  s'écria  la 
descendante  du  roi  Ramire,  enlevée.  Je  vais  envoyer  Gussette  chez 
MM.  Poitrasson  et  fils. 

—  Mais  il  me  semble,  monsieur  le  comte,  insista  le  blessé  de 
Bilbao  d'un  ton  rude,  que  mon  argent  vaut  celui  de  M^' de  Castillet. 

—  Aussi,  monsieur  le  marquis,  n'est-ce  ni  votre  argent  ni  l'ar- 
gent de  M''*  de  Castillet  qui  va  être  employé  pour  le  roi;  c'est  le 
mien. 

—  Alors,  vous,  mon  cher  Jacques?.,  demanda  le  protonotaire 
apostolique. 

—  Moi ,  monseigneur,  je  jouis ,  par  une  faveur  spéciale  de  sa 
majesté,  d'un  privilège  que  nos  souverains  accordent  rarement  à 
leurs  gentilshommes  :  celui  d'être  autorisé  à  me  ruiner  pour  le  ser- 
vice du  roi. 

M.  d'Alpujaras,  convaincu,  regagna  sa*  place,  et  le  vieux  théatin, 
courbant  la  tête,  se  recueillit. 

Au  même  instant,  la  porte  de  la  salle  à  manger  s'ouvrant  sous 
une  impulsion  brusque,  parut  Méric. 

—  Mademoiselle,  on  sonne  à  la  grille. 

—  Qui  sonne? 

—  M.  l'archiprêtre. 

—  Messieurs,  dit  M"*  de  Castillet,  après  avoir  vidé  sa  tasse  jus- 
qu'à ht  dernière  goutte,  courcms  recevoir  le  respectable  M.  Turlot, 

XVI. 

Le  respecUble  M.  Turlot,  —  ches  M"«  de  Castillet  y  Castilla,  on 
ne  prononçait  jamais  le  nom  de  l'archiprêtre  de  Saint-Irénée  sans 


^, 


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LE   ROI  HAMIRE.  Al 7 

le  faire  précéder  du  qualificatif  «  respectable,  »  —  le  respectable 
M.  Turlot  était  un  homme  d'une  soixantaine  d'années,  tout  petit  et 
tout  rond.  Il  passait  pour  le  casuiste  le  plus  éminent  du  diocèse 
de  Lormières,  et  peut-être  était-ce  à  de  trop  longues  stations  sur  la 
planchette  du  confessionnal,  où  journellement  le  retenaient  des 
cas  de  conscience  fort  embrouillés,  fort  délicats,  qu'il  devait  son 
extraordinaire  obésité.  Si  le  mot  de  «  boule  »  pouvait  être  appliqué 
à  un  être  humain,  et  s'il  n'y  avait  pas  irrévérence  à  s'en  servir 
quand  il  s'agit  d'un  ecclésiastique  aussi  recommandable  par  le 
savoir  que  par  la  vertu,  nous  dirions  que  le  respectable  M.  Turlot, 
avec  son  ventre  qui  lui  avait  dè\oré  les  cuisses  et  semblait  sans 
cesse  l'entraîner  en  avant,  s'offrait  aux  yeux  comme  une  boule.  Au 
moment  où  nous  le  rencontrons,  sautillant  sur  ses  pieds  trop  menus 
dans  la  large  allée  qui ,  du  pont  sur  l'Arbouse ,  conduit  à  l'hôtel 
Castillet,  il  éponge  son  front  ruisselant  et,  la  tête  dans  les  épaules, 
les  bras  ramenés,  il  a  tout  à  fait  l'air  de  rouler  vers  ses  amis. 

—  Enfin  vous  voilà,  monsieur  l'archiprêtre,  vous  voilà!  lui  dit 
W^  Hombeline. 

Elle  o^^a  saisir  les  mains  du  curé  de  la  cathédrale,  embarrassées 
de  son  mouchoir  imbibé  jusqu'au  dernier  fil,  et  les  lui  pressa  affec- 
tueusement. 

—  J'arrive  trop  tard  sans  doute,  mademoiselle?  bredouillat-il, 
essoufflé. 

—  Beaucoup  trop  tard,  monsieur  l'archiprêtre,  pour  entendre  ce 
que  nous  avons  entendu. 

—  Alors,  la  partie  est  finie?..  Qui  a  gngné? 

Le  respectable  M.  Turlot  avait  sa  passion  :  si  W^  de  Castillet 
aimait  le  café,  M.  Pigeonneau  la  fine  Champagne,  le  marquis  Alvar 
les  poulets  de  grain,  Mk**  Rodriguez  l'omelette  aux  c^pes,  M^  d'Al- 
pujaras  un  beau  cavalier  entrevu  en  songe,  lui,  aimait  le  whist  à  en 
perdre  le  boire  et  le  manger. 

—  Je  gage ,  mademoiselle  ,''reprit-il ,  que  c'est  vous  qui  a  avez 
fait  chelem.  » 

—  Nous  n'avons  pas  joué,  mon  ami,  intervint  M**  Rodriguez, 

—  Vous  n'avez  pas  joué  !..  Et  qu'avez-vous  fait,  mon  Dieu? 

En  même  temps  que  ces  mots  s'échappaient  de  la  bouche  de 
l'énorme  bonhomme ,  Jacques ,  s'eutretenant  à  l'écart  avec  l'abbé 
Pigeonneau,  sentit  tomber  sur  son  bras  quelque  chose  comme  une 
grilfe  qui  le  serrait  violemment.  C'était  la  main  aux  longs  doigts 
osseux  de  sa  tante. 

—  Viens  1  viens!  lui  dit-elle. 

L'archiprêtre  de  Saint-Irénée  n'avait  en  nulle  rencontre  mani- 
festé des  sentimens  bien  tendres  pour  «  M.  le  comte  de  La  Ferrade,  n 

TOMi  ui.  —  1883.  Ï7 


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AU  REVUE  DES  BEUX  MONDES. 

aiosi  qu'il  affectait  d'appeler  Jacques.  Gomme  M^  Rodriguez,  comme 
Tabbé  Pigeonneau^  il  connaissait  le  neveu  de  W*  de  Castillet  y  Gav- 
tilla  depuis  son  arrivée  à  Lormiëres,.  c'est-à-dire  depuis  le  berceau; 
mais ,  esprit  plus  ouvert  que  le  théatin  de  Yitoria ,  cœur  moins 
chaud  que  Uâumônier  des  carmélites,  caractère  aigri  par  les  difCr 
cultes  de  sa  carrière  sous  Uépiscopat  orageux  de  W  Rudn  Capde- 
pont,  surnommé  Monseigneur  Tigraney  Tun  des  prédécesseurs  de 
M^  Mical,  il  n'avait  pu  se  faire  autrefois  aux  taquineries  de  l'enfant 
et  ne  supportait  pas  aujourd'hui  sans  mauvaise  humeur  les  iro- 
nies de  l'homme^  qui,, de  temps  à  autre,  quand  il  prenait  envie  à  Jacr 
ques  de  reparaître  chez  sa  tante,  le  piquaient  à  la  peau,  comme 
autant  de  flèches  barbelées.  De  toute  évidence,  c'était  à  ces  dis- 
positions, de  Longue  date  peu  bienveillantes,  que  le  respecta- 
ble IL  Turlot  avait  obéi  en  dénonçant  à  M"'  de  Gastillet  le  traduc- 
teur des  Scènes  de  la  vie  cléricale^  de  George  Eliot.  Aussi  l'accueil 
qu'il  fit  au  jeune  comte  fut-il  marqué  d'une  excessiv-e  réserve, 
et  ce  fut  tout  au  monde  si,  quand  M^"*  de  Gastillet,  radieuse,  lui 
présenta  son  neveu,  le  haut  dignitaire  du  diocèse  de  Lormîères 
daigna  s'incliner  imperceptiblement  et  m&cbonner  qjuatre  ou  cinq 
mots  polis. 

—  Jacques  est  au  service  du  roi,  monsieur  Tarchiprêtre,  il  est  au 
service  du  roi  I  dit  M""*  Hombeline,  que  tant  de  froideur  offusquait, 
blessait  dans  le  fond. 

—  Ahl  vraiment  U  balbutia- t-il  d'un  air  d'incrédulité  peu 
aimable. 

—  Oui,  mon  cher  ami,  appuya  le  marquis  Alvar,  M.  le  comte.de 
La  Ferradd  est  à  nous,  complètement  à  nous.  Si  vous  l'aviez,  entendu 
nous  édifiant  sur  les  particularités  les  plus  intimer  de  la  poUUquo 
du  roil 

—  Je  regrette  plus  que  jamais  de  n'avoir  pu  me  rendre  à  la  gra- 
cieuse invitation  de  Mademoiselle. 

Tout  en  articulant  ces  mots  d'une  voix  pâteuse,  embarrassée,  le 
ref;pectahle  M.  Turjot,  ses  deux  gros  yeux  à  fleur  de  tète  arrêtés  sw 
M«^  Rodriguez,  semblait  l'interroger»  —  Pourquoi  Mooseigaeur,  qui 
Tavutt  visité  le  matin,  ne  lui  avait-il  rien  appris?  —  Mais  le  vieux 
théatin,  recueilli,  morne,  occupé  sans  doute  de  sa  jeune  péoiteote, 
l^P'  d'Alpuj.aras,  qu'il  venait  d'entretenir  tout  le  long  de  l'allée^  ne 
voulut  pas  s'apercevoir  des  regards  qu'on  lui  lançait. 

—  Eb  bien  !  monseigneur,  finit-il  par  demander,  voua  qui,  seloa 
les  termes  de  l'Écriture,  avez  pénétré  «jusqu'aux  os,  usquê  «d 
ossijj  »  M.  le  comte  de  La  Ferrade,  que  pensez-vous  de»  choses 
miraculeuses  qu'on  me  rapporte  7 

—  Miraculeuses, en  effet,  répondit  le  proioMlaire  gravement. 


1^ 


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iLB  ROI  RiJtfQtE.  ii9 

— «Alors  ?•• 

—  Mon  élèye,  qui  est,  coimne  vous  le  savez,  le  dernier  rejeton 
de  tonte  une  souche  de  rois,  ne  pouvait  môconnattre  longtemps  les 
obligations  de  sa  naissance.  La  force  des  principes  que  je  me  suis 
complu  à  loi  inculquer  devait  triompher  tôt  ou  tard  de  certaines 
légèretés  du  sang.  Jacques,  nion  Jacques,  ne  s'appelle  plus  le  comte 
de  La  Eerrade,  il  s'appelle  désormais  Je  comte  de  Castillet  y  Cas- 
tilla,  et  le  roi,  en  l'initiant  aux  affaires  du  royaume,  n'a  pas  fait 
autre  chose  que  proclamer  ses  droits  <et  prencke  en  quelque  Taçon 
l'engagement  de  restaurer  le  roi  Ramire  II,  quand  le  moment  sesa 
venu. 

—  0  mon  mattrel  ô  mcm  cher  maître!  nmrmura  iacques  d'une 
voix  attendrie. 

£t  soudain,  d'un  ton  plus  ferme  : 

—  Messieurs ,  dit-il  avec  une  solennité  émue ,  vous  voyez  en 
M^  Antonio  JKodriguez,  simple  prélat  domestique  de  sa  sainteté,  le 
futur  primat  de  Castille,  le  futur  cardinal- archevêque  de  Burgos. 
Que  Dieu  nous  vienne  en  aide  I 

Le  tbéatin  reçut  un  tel  coup  qu'il  lui  fut  impossible  d'articuler  un 
mot.  U  demeura  bouche  béante^  le  nez  frémissant,  les  yeux  noyés. 

Plus  d'une  fois,  il  était  arrivé  au  respectable  M.  Turlot,  rentrant 
à  Lormières  vers  les  six  heures  avec  l'abbé  Pigeonneau,  de  railler 
doucement  les  prétentions  royales  de  M"*'  de  Castiliet  y  Gastilla.  Ces 
jours-là,  les  cartes  lui  avaient  été  favorables,  et  le  gain,  qui  salit, 
déprave  tout  ce  qu'il  touche,  le  mettait  en  verve  de  scepticisme  et 
de  moquerie.  Aujourd'hui,  il  était  troublé,  prorondément  troublé. 

—  Ahl  çà|  mais,  se  disait  l'émioent  casuiste,  tout  en  poursui- 
vant vers  Thôtel  au  milieu  de  son  cortège  devenu  muet,  ah  I  çà, 
mais  y  aurait-il  quelque  chose  dé  vrai  dans  ce  que  j'ai  considéré 
toujours  comme  des  fables?  Il  faudra  que  je  me  refiseigne  sur  le 
compte  de  ce  roi  Ramire,. dont  on  a  la  bouche  pleine  ici.  Il  me 
tarde  d'être  à  la  maison  pour  consulter  mon  Dictionnaire  hiêtih 
rique  de  Feller...  Le  bon  livre  !..  Moi,  je  n'attachais  aucune  espèce 
d'importance  aux  radotages  de  M"^  de  Castiliet...  Je  veqais  faire 
mon  whist,  voilà...  11  est  certain,  que  si  j'avais  cru  Jacques  de  La 
Ferrade  en  passe  de  coiffer  une  couronne,  j'aurais  usé  envers  lui 
de  plus  de  ménagemens.,.  Certes,  il  ne  s'est  pas  montré  en  toutes 
circonstances  parfaitement  convenable;  mais,  que  voulez-vous?  un 
prétendant... 

Une  envie  de  rire  irrésistible,  folle,  le  prit  à  la  gorge  et  inter- 
rompit son  intime  soliloque.  Épouvanté  de  la  tentation  qui  le  tenait, 
le  tordait,  lui  relevait  les  lèvres  malgré  qu'il  en  eût,  allait  lui  arra- 
cher des  éclats  capables  de  le  perdre,  il  fit  un  effort  suprëiM  de 


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A20  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

volonté  et  regarda  dans  l'espace  éperduraent.  A  quatre  heures  et 
demie,  le  soleil  commençait  à  baisser,  et  les  oiseaux,  en  quête  de 
leur  remise  de  nuit,  voletaient  à  Tentour  des  peupliers  du  jardin. 
Un  chant  clair  s'éleva  des  profondeurs  du  parc. 

—  Quelle  voix  ravissante  et  forte  ont  ces  loriots  I  s'exclama  le 
respectable  M.  Turlot,  enchanté  de  trouver  cela. 

—  Il  y  a  beaucoup  de  loriots  en  Biscaye,  dit  le  marquis  Alvar. 
Le  soir  où  expira  Zumalacarreguy,  je  m'en  souviens  comme  si  j'y 
étais  encore,  un  loriot  chantait  dans  un  bouquet  de  chênes  aux  envi- 
rons de  Bilbao. 

Bilbaol..  L'archiprétre  de  Saint-Irénée  pensa  au  coup  de  feu  qui, 
au  siège  de  Bilbao,  avait  fracassé  le  bras  droit  à  H.  d'Aipujaras;  il 
pensa  à  Jean  et  &  Alphonse  d'Aipujaras,  laissés  sur  des  champs  de 
bataille  de  l'autre  côté  des  Pyrénées,  et  l'humeur  folâtre  contre 
laquelle  il  avait  lutté  un  instant,  se  trouva  singulièrement  atténuée. 

Quels  prodiges  ces  Espagnols  ne  pouvaient~ils  pas  réaliser, 
eux  toujours  capables  de  mourir  pour  leur  idéel..  D'ailleurs, 
lui  venait  ici  depuis  plus  de  vingt  ans,  et  ce  n'était  pas  pour 
y  parler  politique,  mais  pour  y  faire  honnêtement  sa  partie  de 
whist...  Tant  mieux  si  les  croyances  de  M***  Hombeline  avaient 
quelque  fondement  positif  dans  le  passé,  et  tant  mieux  surtout  si, 
dans  l'avenir,  la  couronne  du  roi  Bamire  devait  échoir  à  Jacques 
Ferrier  de  La  Ferrade  de  Castillet  y  Castilla!  Il  est  avantageux  quel- 
quefois, et  il  est  toujours  honorable  de  connaître  un  roi... 

Au  bout  du  compte,  tout  cela  lui  était  parfaitement  indifférent, 
et,  dans  son  égoîsme  tranquille,  le  respectable  M.  Turlot  gavait  bien 
que,  présentement,  il  n'échangerait  pas  son  humble  titre  d*archi- 
prêtre  de  Saint-lrénée,  au  diocèse  de  Lormi^res,  avec  celui  de 
futur  primat  de  Gastille,  de  futur  cardinal-archevêque  de  Burgos, 
au  diocèse  de  Burgos...  Bien  rassuré  pour  lui-mc^me,  encore  plus 
rassuré  pour  les  autres,  qui  ne  Tintéressaient  en  nulle  façon,  il 
hasarda  trois  menus  pas  vers  Jacques,  demeuré  à  distance  avec 
l'abbé  Pigeonneau,  et,  d*un  ton  presque  affectueux  : 

—  Je  vous  ai  beaucoup  aimé  dans  votre  enfance,  monsieur  le 
comte. 

—  Et  vous  ne  m'aimez  plus  depuis  que  Cussette  m'a  quitté  le 
bourrelet?  articula  le  jeune  homme  avec  une  nonchalance  dëdai* 
gueuse  et  accrochant  son  pince- nez. 

—  Pouvez- vous  dire  cela  1 

—  Pouvez-vous  dire  le  contraire  I 

—  Aurons-nous  le  bonheur  de  vous  posséder  longtemps? 

—  Soyez  rassuré  tout  de  suite,  monsieur  rarchiprêire  :  je  pars 
ce  soir. 


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LE  BOI  BAMIRE.  A21 

—  Mais  M.  le  comte  ne  fait  que  toucher  barre  à  Saint-Jean-de- 
Luz  et  repique  sur  nous  à  toute  vapeur,  se  hâta  d'ajouter  maligue- 
mênt  l'aumônier  des  carmélites. 

—  Ah  I  soupira  le  respectable  M.  Turlot,  déconfit. 

—  En  eiïet,  mon  neveu  m'a  promis,  il  n'y  a  qu'un  instant,  et  il 
a  promis  également  à  M.  Pigeonneau  de  revenir  au  plus  tôt,  dit 
M"*  de  Castillet. 

—  Q.je  vous  êtes  aimable,  monsieur  Jacques  I  osa  murmurer 
M"*  d'Alpujaras  d'une  voix  moins  forte,  mais  infiniment  plus  ravis- 
sante que  la  voix  du  loriot,  remisé  maintenant  et  ne  chantant  plus. 

—  Oui,  véritablement,  je  suis  de  l'avis  de  ma  fille  :  vous  êtes 
très  aimable,  monsieur,  dit  le  marquis  Alvar. 

—  Eh!  bon  Dieu!  que  se  passe-t-il?  demanda  le  gros  archiprêtre, 
abasourdi  de  surprise. 

—  Ce  qui  se  passe?.,  ce  qui  se  passe?.,  s'écria  M'^*  Hombelîne. 
Vous  allez  tout  savoir,  mon  ami...  Vous  vous  souvenez  du  projet 
qui  depuis  longtemps?.. 

—  Ma  tante,  un  mot  s'il  vous  plaît,  interrompit  Jacques.  Avez- 
vous  encore  en  votre  possession  cette  belle  édition  espagnole  du 
Romancero^  où  le  révérend  père  Rodriguez,  dans  mon  enfance,  me 
faisait  épeler  la  chanson  du  roi  Ramire  notre  aïeul? 

—  Ce  livre  admirable  est  mon  livre  de  chevet,  et  je  le  garde 
toujours  sur  ma  table. 

—  Veuillez  me  le  confier  pour  en  lire  trois  lignes  seulement  à  ces 
messieurs. 

Comme  on  touchait  aux  marches  du  perron,  M^  de  Castillet, 
sans,  un  mot  de  plus,  entra  dans  l'hôtel,  courant  à  la  recherche  du 
Romancero. 


Ferdinand  Fabbe. 


(La  dernière  partie  au  prochain  n*.) 


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ITALIE    ET    LEVANT 


NOTES    D*nN    HARm. 


L'escadre  d'évolutions  vient  d'arriver  à  Toulon  après  avoir  visité 
tout  le  bassin  oriental  de  la  Méditerranée.  Quelle  mission  avait- 
elle  à  reniplir?  Comme  le  gros  du  public,  nous  croirions  aisément 
qu'elle  n'a  fait  qu'une  campagne  d'instruction  professionnelle. 
A  la  suite  de  quelques-uns  qui  se  piquent  de  voir  plus  loin  que  le 
vulgaire,  nous  ajouterions  volontiers  que,  douze  ans  s'étant  écoulés 
depuis  nos  derniers  désastres,  le  temps  est  passé  du  recueillement 
absolu  qu'ils  nous  imposaient,  et  que,  par  suite,  si  cette  année, 
rompant  avec  des  traditions  récentes  d'ailleurs,  l'escadre  a  promené 
les  couleurs  de  la  France  sur  les  rivages  de  l'Italie,  de  l'Archipel, 
de  la  Grèce,  de  l' Asie-Mineure  et  enfin  de  la  Syrie,  c'est,  qu'en 
haut  lieu, on  a  pensé  avec  raison  que  nos  cuirassés  de  combat  et  les 
liiarins  qui  les  montent  sont  bons  à  montrer  à  nos  amis  comme  à 
nm  ennemis,  et  que  dès  lors  il  est  utile  qu'amis  et  ennemis  sachent 
que  la  France  n'est  plus  l'agonisante  de  1871  ;  que,  sur  mpr  au 
moins,  elle  a  encore  une  épée  dont  les  coups  pourraient  être  mor- 
tels à  ceux  qui  s'y  exposeraient  de  gatté  de  cœur. 

Ces  explications,  pour  plausibles  qu'elles  soient,  ne  nous  ont  pas 
satisfait  entièrement.  Si  telle  était  bien,  en  effet,  la  mission  de  l'es* 


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ITAlîIE  ET  LEVANT.  428 

cadre  dms  sa  decaiëre  eampagQOj  et  tels  les  résultats  q^^ûn  s'eo 
promettait,  comme  côUe  mission  a  été  remplie,  et  bien  remplie, 
comme  ces  résultats  ont  été  atteiata ,  cette  étuile  serait  iautile  ; 
rien  ne  la  justiûerait,  ou  du  moins  ne  l'expliquerait  même  à  nos 
yeux.  En  rendre  compte  au.  ministre  de  la  marine  serait  l'aifaire 
du  commandant  en  chef  de  l'escadre,  et  le  marin  distingué  qui 
occupe  ce  poste  d'honneur  s'est  acquitté  à  merveille  de  ce  dewir, 
nous  en  sommes  sftr.  Mais  il  nous  a.  été  dit,  bien  avant  notre 
départ  de  France,  que  lorsque  le  programme  de  notre  future  cam- 
pi^ne,  tel  qu'il  avait  été  conçu  par  le  commandant  en  chef  de 
l'escadre,  et  adopté  par  le  ministre  de  la  marine,  fut  soumis  au 
conseil  des  ministres^  le  ministre  des  affaires  étrangères  fit  ajouter 
aux  parages  que  nous  devions  visiter  les  côtes  de  la  Syrie,  Bey- 
routh, SâXda,  Caïpha..N'y  avait*il  pas  là  une  pensée  politique  d'ordre 
supérieur  inspirant  ce  ministre  et  lui  dictant,  sous  l'impression*  de 
l'elTondrement  de  notre  influence  en  Egypte,  la  volonté  de  sauve- 
garder au  moins  notre  influence  dix  fois  séculaire  dans  l'Orient? 
Nous  l'avons  cru,  et  quelque  humble  que  fût  notre  situation  offi- 
cielle, pour  si  peu  que  dussent  compter  nos  eilorts  personnels,,  nous 
nous  promîmes  alors  d'aider  de  toutes  noa  forces,  —  elles  se  résu- 
ment en  ces  quelques  mots  :  l'amour  de  la  vérité»  l'amour  de  la 
France,  —  à  la  réalisation  de  cette  volonté  patriotique.  Le  moment  est 
venade  remplir  ce  devoir*  DifiicUe  ou  non,  qu'importe  I  La  vérité, 
tout>  au  moins  la  sincérité,  ne  sont  jamaiâ<  inutiles.  Ce  n'est  point 
d'ailleurs  un  journal  de  campagne  que  nous  avons  écrit,  c'est  le 
résumé  des  impressions  q^e  nous  ont  jetées  ces  trois  mois  de  voyage, 
trop  rapide,  dans  des  pays  où  la  France,  —  la  France  républicaine 
surtout,  —  aurait  besoin  de  se  montrer  plus  souvent,  telle  que  l'es- 
cadre la  représente  avec  sa  flore  devise  :  Honneur  et  Patrie. 


De  la  fin  de  Tannée  1847  aux  premiers  mois  de  18&1,  nous  assis- 
tions, simple  enseigne  de  vaisseau,  à  ce  drame  émouvant  plein  de 
catastrophes^,  de  révolutions  sanglantes,  de  tentatives  héroïques 
avortées,  qui  fut  comme  l'enfantement  douloureux  de  l'Italie  nou- 
velle, de  l'Italie  se  retrouvant,  après  tant  de  siècles  de  divisions 
profondes,  constituée  enfin  en  nation,  libre,  indépendante,  et  bientôt 
puissante.  Nous  avions  vingt  ans,  notre  esprit  s'ouvrait  i  tous  les 
enthousiasmes  de  la  jeunesse  ;  on  devine  pour  qui  ètaiefii  nés  sym- 
pathies. L'affranchissement  de  ces  généreuses  cités:  Palerme,  Naples, 
Livourne,  Gènes,  Milan,  de  toutes  les  tyrannies  qui  pesaient  sur 
elles,  leur  union  définitive  dans* une. fédération  dont  Rome^serait  la 


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hU  REVUE  DES  DEUX   MONDES, 

capitale, D'avaîent  pas  de  partisan  plus  convaincu  que  nous; et  pou- 
vait-il en  élre  autrement?  Que  de  fois  n'avions-nous  pas  surpris 
au  passHge,  échangés  par  des  Italiens  venant  du  haut  des  jetées 
d'Ancône,  de  Livoume  ou  de  Gônes,  contempler  nos  couleurs  natio- 
nales, ces  mots  dans  lesquels  se  résumaient  leurs  sentimens  d'alors, 
leurs  sentimens  et  aussi  leurs  espérances  :  E  dove  andate?  —  Art" 
diamo  vedere  sventolare  queuta  bandiera  di  liberlà.  Le  pavillon  de  la 
France,  nos  glorieuses  trois  couleurs,  étaient  bien,  en  effet,  dans 
ces  lointaines  années,  la  bandiera  di  libertà^  la  bannière  libéra- 
trice, et  qui  de  nous  ne  souhaitait  ardemment  que  cette  liberté 
que  nous  croyions  en  ce  moment  notre  conquête  assurée,  devint  le 
patrimoine  de  tous  les  peuples,  la  rédemptrice  surtout  de  cette 
Italie  où  tant  d'esprits  d'élite,  tant  de  cœurs  généreux,  tant  d'âmes 
dévouées  combattaient  et  savaient  alors  jnourir  pour  elle?  Plus  de 
trente  ans  sont  passés  depuis  lors;  ces  années  nous  ont  jeté  à  tous 
plus  d'un  douloureux  enseignement,  et  certes,  lorsque  naguère 
•  l'escadre  moui'lait  devant  Naples,  que  nous  n'avions  pas  revu  depuis 
si  longtemps,  si  nous  avions  toujours  gardé  les  convictions  de  notre 
jeunesse,  nous  n'étions  plus  le  jeune  enthousiaste  de  18A7;  nous 
savions  que,  plus  encore  que  nous-même,  Tltalie  et  les  Iialiens 
avaient  changé.  Cavour,  Garibaldi,  Mazzini,  Napoléon  III,  Pie  IX, 
avaient  fait  leur  œuvre,  et  cette  œuvre,  nous  en  avions  suivi  les 
dôveloppemens  avec  assez  d'attention  pour  être  convaincu  que 
l'Italie  nouvelle  qui  s'ouvrait  à  nos  études,  les  Italiens  nouveaux 
avec  lesquels  nous  allions  être  en  relations,  différaient  de  tous  points 
de  ceux  que  nous  avions  connus  à  l'époque  dont  les  vivans  souve- 
nirs hantaient  en  ce  moment  notre  esprit.  Nous  comptions  néan- 
moins que  quelque  chose  aurait  survécu  de  la  sympathie  d'autre- 
fois, entre  deux  peuples  de  commune  origine,  dont  les  destinées 
furent  toujours  solidaires  et  dont  l'un  doit  son  indépendance  et  sa 
liberté  autant  aux  victoires  qu'aux  revers,  autant  à  la  sagesse 
qu'aux  défaillances  politiques  de  la  France.  C'était  là  une  illusion 
qui  devait  promptement  se  dissiper,  mais  elle  était  trop  naturelle, 
et  d'ailleurs  tant  de  nos  compatriotes  la  partagent  encore,  qu'il 
nous  paraît  nécessaire  de  rechercher  brièvement  et  de  montrer  les 
causes  diverses  qui,  depuis  sa  reconstitution,  ont  fait  et  font  encore 
de  l'Italie  nouvelle  le  plus  irréconciliable  et  peut-être  le  plus  dange- 
reux des  eimemis  que  la  France  peut  avoir  un  jour  à  combattre  (  \  ). 
«  Française  contre  l'Autriche,  autrichienne  contre  la  France,  » 
telle  fut  de  tout  temps  la  politique  de  la  maison  de  Savoie.  C'est  cette 

(1]  Les  discourt  prononcés  ntguère  à  Ptris,  à  rannifersaire  de  U  mort  de  GaribAldi, 
sont  on  exeipple  entre  miUe  des  illnsions  qu'on  se  fiOt  en  France. 


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ITALIE  ET  LEYAl^T.  A25 

politique  habile,  que  des  fatalités  géographiques  lui  imposaient 
d*ailleui*S9  qui,  poursuivie  avec  une  persévérance  que  rien  n'a  lassée, 
a  fait  la  grandeur  de  cette  race  de  diplomates  et  de  guerriers. 
Chanibéry,  Turin,  Florence,  Rome  enfin  après  Naples,  marquent 
les  étapes  de  cette  marche  en  avant  sous  une  pensée  constante,  à 
la  réalisation  d'une  espérance  toujours  gardée.  Les  premiers  pas 
sont  difficiles  :  chaque  conquête  exige  de  séculaires  efforts  ;  puis  les 
progrès  s'accélèrent,  et  quand  l'idée  directrice  s'incarne  enfin  dans 
deux  hommes  faits  l'un  pour  Taulre,  Cavour  et  Victor-Emmanuel, 
le  cerveau  et  le  bras,  l'élan  devient  irrésistible.  Tout  concourt  au 
but,  tout,  les  idées  les  plus  divergentes,  les  volontés  les  plus  oppo- 
sées, les  événemens  eux-mêmes  les  plus  contraires  dans  leurs  con- 
séquences logiques  :  Cavour  et  Mazzini,  Victor  Emmanuel  et  Gari- 
baldi,  Napoléon  III  et  Pie  IX;  Novare,  Custozza  et  Lissa,  comme 
Goïio,  Gaête  et  Montana,  Solférino  comme  Sedan.  L'idée  maîtresse  a 
vaincu,  son  triomphe  est  assuré.  Le  descendant  des  ducs  de  Savoie, 
l'héritier  des  rois  de  Sardaigne,  le  fils  du  vaincu  de  Novare,  s'in- 
stalle au  Quirinal  à  côté  du  pape,  dépouillé  de  l'antique  patrimoine 
de  Saint- Pierre.  L'unité  de  l'Italie  est  fondée,  le  rêve  impossible  est 
réalisé.  C'est  un  fait  accompli  devant  lequel  l'Europe  entière  s'in- 
cline, non  toutefois  sans  une  surprise  mêlée  de  doute,  sinon  de 
défiance  sur  la  durée  de  cette  nouvelle  et  merveilleuse  création. 

a  Bien  taillé  mon  fils,  disait  Catherine  de  Médicis  à  Charles  IX  ; 
maintenant  il  faut  recoudre.  »  Pour  que  cette  création  fût  durable, 
peut-être  fallait-il,  en  effet,  plus  de  sagesse,  de  prudence,  de  fer- 
meté dans  l'avenir  que  le  passé  n'avait  exigé  de  persévérance,  de 
volonté  tenace,  d'habileté  diplomatique,  et  même  de  vertu  guer- 
rière. Rudes,  nombreuses  et  de  tout  ordre  ont  été  les  épreuves 
qu'ont  S'bies  les  successeurs  de  Cavour  et  de  Victor-Emmanuel.  Ils 
en  ont  triomphé,  et  si,  après  la  prise  de  Gaête,  ce  dernier  écrivait 
au  général  Meuabrea  :  Grazia  a  leiy  Italia  e  faila^  son  fils,  le  roi 
Humbert  pouvait  Técrire  avec  plus  de  raison  encore  à  son  habile 
ministre  des  finances,  M.  Maglian»,  le  jour  où,  le  budget  équilibré, 
le  cours  forct^  des  billets  de  banque  fut  aboli,  et  les  paiemens  en 
or  rendus  légaux.  Dans  ces  douze  années  si  pleines  qui  viennent 
de  s'écouler,  quelle  a  été,  quelle  devait  être  la  politique  des  hommes 
d'état  italiens?  Ce  fut  encore  celle  de  la  maison  de  Savoie,  fran- 
çaise contre  l'Allemagne,  allemande  contre  la  France.  Seulement 
DOS  malheurs  mérités  imposaient  à  ces  hommes.  Italiens  avant  tout, 
la  seconde  partie  de  l'antique  programme  :  l'Italie  devait  être  et  a 
été  allemande  contre  la  France.       * 

Que  la  reconnaissance  soit  une  vertu  qui  s'impose  aux  hommes 
dans  leurs  relations  sociales  et  privées,  personne  ne  le  conteste,  pas 


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AS6  BEVUE  DBS   DSOK  MONDES. 

môme  les  çIub  fidèles  disciples  des  Hartmann  et  des  fichopenhiner  ; 
qu'elle  soh  om  tien  pour  les  peuples,  c'«st  oe  -que  pecnreut  seuls 
croire  «quelques  esprite  naïvement  chimériques,  pourne  pas  les  qua- 
lifier plus  sévèrement.  Le  JS^lp  yourself  des  Anglais  devient  bien 
vite  le  Satus  populi  suprema  lex  etto.  Les  hommes  d'état  de  Tltalie 
nouvelle  n'ont  pas  méconnu  cette  loi,  et  ils  ont  agi  ainsi  confor- 
mément à  leur  devoir  supérieur.  La  France  était  pour  longtemps 
impuissante,  Thégémonie  ouropéenne  de  rAllemagne  était  «pour 
longtemps  assurée:  c'était  vers  l'Allemagne  que,  a  priori^  à  partir 
de  Sedan  ou  plutôt  encore  de  Sadowa,  l'ItaKe  devait  se  tourner; 
c'est  à  ^lle  qu'elle  devut  demander  la  <:onsécration  de  son  état 
nouveau,  de  son  emtence,  et  plus  tard  de  son  admission  comme 
grande  puissance  dans  les  conseils  de  TEurope,  c'est-à-dire  du 
monde  entier.  A  cette  cause,  déjà  décisive,  de  l'orientation  poli- 
tique du  nouveau  royaume,  des  causes  secondaires  joignaient  leur 
action,  —  action  du  moment,  peut-être,  mais  dont  l'ignorance  ou 
un  parti-pris  coupable  pouvaient  seuls  méconnaître  la  haute  por- 
tée, —  dont  le  patriotisme  faisait  un  devoir  de  tenir  grand  compte. 
De  tout  temps,  dans  la  vie  des  peuples,  mais  surtout  aux  époques 
de  transformations  sociales,  de  révolutions  politiques,  il  se  forme 
des  courans  généraux  d'idées  qui  entrahient  ou  emportent  la  masse 
de  la  nation  et  lui  créent  un  idéal  puissant  qui  en  est  peut-être 
l'âme  supérieure.  Les  hommes  d'état  véritablement  dignes  de  ce 
nom  remontent  parfois  ces  courans,  sans  en  méconnatli'e  jaooais  la 
force  vivifiante;  le  plus  ordinairement,  ils  la  font  servir  au  succès  de 
leurs  propres  vues,  qui  ne  sont  en  définitive  que  la  partie  immédia- 
tement réalisable  de  cet  idéal.  L'année  1870  marque  pour  Tltalie, 
et  qui  sait?  peut-être  pour  l'Europe  entière,  la  date  d'une  ère  nou- 
velle. Quel  était,  à  cette  date,  le  courant  des  idées  générales  pour 
lesquelles  se  passionnaient  les  esprits  et  les  cœurs  dans  ce  peuple 
arrivé  enfin  à  la  réalisation  du  plus  cher  de  ses  rêves  :  l'indépen* 
dance  nationale,  la  liberté  politique  dans  l'unité?  C'était  d'abord, 
et  surtout,  le  maintien  de  ces  conquêtes  si  chèrement  acquises  ; 
c'étaient  ensuite  de  vastes  projets  de  conquêtes  nouvelles  à  pour- 
suivre dans  l'avenir,  —  conquêtes  mal  définies  dans  leur  ensemble, 
difiiciles  à  préciser,  ou  plutôt  dont  nul  n'aurait  voulu  dire  le  plus  pro- 
chain théâtre  ou  fixer  les  bornes,  mais  par  cela  même  objet  réel  des 
ambitions  les  plus  ardentes.  Comme  ces  brumes  légères  qui,  aux 
heures  matinales,  estompent  le  paysage  sans  le  cacher,  les  mirages 
de  ces  idées  confuses  voilaient,  sans  la  cacher,  la  réalité  de  l'ave- 
nir. A  travers  ces  mirages  flottans  apparaissaient  rayonnantes  les 
gcuides  images  de  Bome,  reineet  maîtresse  de  l'univers,  de  ce  G^)i- 
tsfe  d'eu  le  eéaat  et  ie  peuple  romain* dictaient  la  loi  aoiK  Jiations 


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ITAtlE  ET  LEVANT.  4^7 

asservies,  et  dont  leurs  descendans  venaient  enfin  de  reprendre  pos^ 
session  comme  de  leur  légitime  héritage.  Dans  ces  doubles  aspirations 
se  révélait  tout  entier  le  génie  de  l'Italie  nouvelle,  génie  à  la  fois 
pratique  et  chimérique;  observateur  atfoitif  dès  réalités  présentes 
et  s'inclinant  devant  elles,  amoureux  et  amoureux  passionné  d'un 
passé  que  d'autres  peuvent  croire  &  jamais  évanoui,  mm»  dont  le 
culte,  religieusement  gardé,  fut  aux  heures  sombres  la  fbrce  rédemp- 
trice de  la  nation  et  qui,  par  cela  même,  «u  moment  où  tant  de 
r€Ve3  se  réalisaient,  après  avoir  été  si  longtemps  regardés  comme  à 
jamais  irréalisables,  apparaissait  à  ces  esprits  enflammés  par  le  suo- 
cès  comme  le  gage  certain  de  Tavènement  de  leurs  nouveaux  rèves 
ou  plutôt  de  leurs  légitimes  revendications.  S'associant  à  ce  double 
courant  d*îdées  générales,  les  hommes  d'état  de  l'Italie  ont  fait  ser- 
vir à  l'accomplissement  de  la  première  partie  de  ce  programme  gran- 
diose, —  le  maintien  des  conquêtes  déjà  faites,  —  qui  était  au  reste 
celle  dont  justement  ils  se  préoccupaient  le  plus,  la  force  des  idées 
qui  en  sont  la  seconde  partie,  et  dont  l'heure  n'avait  pas  sonné.  Là 
encore  la  situation  politique  de  l'Europe,  celle  surtout  de  notra 
pays,  les  ramenait  vers  l'Allemagne,  les  rejetait  loin  de  la  France. 
L'unité  de  l'Italie,  virtuellement  préparée  par  Magenta  et  Solfe- 
rino,  n'a  jamais  eu  cependant  de  plus  sérieux  obstacle  que  la  volonté 
de  Napoléon  III.  c  Rome  capitale  I  »  tel  était  le  mot  de  ralliement 
de  tous  les  patriotes  italiens,  sans  nuances  de  partis  politiques  ;  or, 
sans  compter  la  pensée  secrète  de  constituer  un  royaume  d'Étrurie 
au  profit  de  son  cousin,  le  prince  Napoléon,  sans  rappeler  un  mot 
ftimeux  tombé  de  la  bouche  de  son  ministre  le  plus  autorisé,  et 
que  devaient  sanctionner  des  actes  décisifs,  comme  par  exemple 
rècbaufTourée  de  Mentana,  n  où  les  chassepots  firent  merveille,  » 
jamais  l'empereur  n'eût  admis  comme  possible  la  spoliation  du 
saint-père.  Le  chef  de  la  chrétienté  devait  garder  Tanlique  patri- 
moine d^  Saint-Pierre  comme  garant  de  son  indépendance,  et  c'était 
autrement  que  par  le  statut  des  garanties  qu'il  comprenait  le  pro- 
gramme du  comte  de  Gavour  :  «  L'ëglise  libre  dans  l'état  libre.  » 
Ressouvenir  des  luttes  du  fondateur  de  la  dynastie  impériale  avec 
le  prisonnier  dé  Fontaind)leau,  où  le  prêtre  désarmé  avait  vaincu 
le  tout-puissant  empereur,  et  auxquelles  le  roman,  plus  que  l'his- 
toire, avait  fait  une  légende  populaire  ;  crainte  patriotique  à  Fidée 
d'une  Italie  une,  puissante,  créée  par  nous,  mais  devant,  à  une 
heure  donnée,  se  dresser  contre  nous,  comme  Proudhon  le  démon- 
trait avec  tant  de  force  dans  son  beau  livre  :  du  Principe  fédi- 
ratifi  dernier  gage  à  ce  parti  dérical-conservateur  avec  lequel'  on 
était  loin  sans  dbute  de  la  confiance  des  premières  années,  mais  avec 
lequel  on  redoutaitrjustement  une  rupture  complète;  oir  bien  encore 


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i28  BEVUE  DBS  DEUX  MONDES. 

influence  toujours  puissante,  sur  un  esprit  rêveur  et  mystique.au 
fond,  des  idées  de  sa  première  enfance,  de  celles  de  sa  jeunesse; 
toutes  ces  raisons  connues  du  public,  d'autres  encore  dont  les  inté- 
ressés, et  au  premier  rang  d'entre  eux  les  Italiens,  avaient  péné- 
tré le  secret,  faisaient  de  la  France  impériale  un  obstacle  invincible 
dressé  entre  Rome  et  les  ambitions  italiennes.  L'empire  tombé,  la 
France  vaincue,  humiliée  à  Sedan  et  à  Metz,  l'obstacle  invincible 
était  à  terre  :  Victor-Emmanuel  entrait  au  Quirinal.  Que  pouvaient 
contre  les  faits  accomplis,  contre  la  force  brutale,  la  force  qui  prime 
le  droit,  les  protestations  que  criait  au  monde  entier  le  vieillard 
prisonnier  au  Vatican?  Ces  protestations  étaient  alors  d'autant  plus 
impuissantes,  que  Thomme  dont  les  prodigieuses  victoires  des  armées 
allemandes  avaient  fait  le  maître  de  l'Europe  était  lui-même  et 
depuis  longtemps  l'adversaire  le  plus  implacable,  sinon  delà  papauté, 
du  moins  des  idées  dont  Pie  IX  était  la  vivante  incarnation.  Arme 
forgée  contre  ces  idées  mêmes,  le  Culturkampf  était  à  l'œuvre  dans 
l'Allemagne  unifiée,  et  l'on  sait  comment,  dans  l'empire  qui  se  por- 
tait le  successeur  du  saint  empire  romain,  étaient  traités  les  évê- 
ques  et  les  prêtres  fidèles  à  Rome.  Or  Rome  était  le  plus  grand 
écueil  où  pouvait  sombrer  la  fortune  de  ritalic;  par  cela  seul, 
l'Italie  ne  pouvait  avoir  qu'une  politique  :  une  politique  allemande, 
antifrançaise. 

Cependant  la  France,  par  un  merveilleux  effort  de  sa  vitalité,  se 
relevait  lentement  et  sûrement  de  ses  ruines  accumulées.  Si,  tout 
d'abord,  se  recueillant  dans  un  repos  nécessaire,  elle  n'aspirait  pas 
à  reprendre  sa  place  perdue  dans  le  monde,  du  moins  les  esprits 
éclairés  et  prévoyans  devinaient,  à  des  signes  certains,  que  dans  un 
prochain  avenir  dont  l'avènement  dépendait  de  sa  sagesse  seule, 
amis  et  ennemis  auraient  à  compter  avec  elle.  Plus  d'un  de  ces  der- 
niers a  dû,  comme  le  chancelier  de  fer,  trouver  que  l'épée  du  vain- 
queur jetée  dans  la  balance  où  se  pesait  sa  rançon  avait  été  trop 
légère,  et  qu'à  ce  prix  insignifiant  de  cinq  milliards,  l'Allemagne 
s'était  montrée  aussi  généreuse  que  clémente.  Pourtant,  si  la  France 
marchait  &  son  relèvement  économique ,  matériel ,  d'un  pas  trop 
assuré,  ses  destinées  politiques  restaient  du  moins  enveloppées 
d'ombres  et  d'incertitudes.  L'assemblée  de  Versailles,  élue  sous 
l'inspiration  d'une  pensée  unique  :  le  salut  du  pays,  n'avait  point 
ratifié  les  décrets  du  h  septembre;  et  nul  ne  pouvait  dire  quelle 
constitution  politique  cette  assemblée  souveraine  lui  donnerait. 

M.  le  comte  d'Amim  et  H.  le  prince  de  Bismarck  discutaient  entre 
eux  sur  les  mérites  de  la  monarchie  et  de  la  république;  mais  les 
hommes  d'état  italiens,  ceux  qui,  à  titres  divers,  sous  l'inspiration 
des  opinions  les  plus  opposées,  avaient  préparé,  avaient  fondé  l'unité 


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ITALIE  ET  LEVANT.  429 

de  ritalie,  n'avaient  aucun  doute  :  tous  se  rangeaient  à  l'avis  de 
M.  de  Bismarck.  La  France  de  leurs  rêves,  de  leurs  vœux  devant  être 
avant  tout  l'ennemie  de  leur  adversaire  le  plus  redoutable,  lapapauté, 
disons  le  mot,  l'église  catholique,  ils  voulaient,  avec  le  grand  chan- 
celier d'Allemagne,  une  France  jacobine,  anticléricale,  fanatique, 
mais  de  ce  fanatisme  philosophique  qui,  dans  son  culte  absolu  de 
la  liberté  et  de  la  patrie  républicaioes,  va  jusqu'à  la  négation  de 
la  liberté,  jusqu'à  la  négation  de  rbistoire,  et  ne  tient  compte  ni 
des  croyances  de  millions  de  Français  ni  de  ces  traditions  qui, 
avant  1789,  ou  mieux  1793,  avaient  fait  une  France  ayant  rempli 
cependant  quelque  place  dans  le  monde;  à  ces  titres  encore,  et  au 
lendemain  de  1871,  les  tendances  des  hommes  d'état  italiens  étaient 
naturellement  allemandes ,  sinon  antifrançaises.  Plus  tard,  néan- 
moins, et  lorsque  le  problème  fut  résolu  de  la  constitution  qui 
régirait  la  France,  lorsque  la  république  fut  proclamée,  s'imposant 
à  une  majorité  antirépublicaine,  lorsque,  surtout  après  le  16  mai, 
tout  espoir  de  restauration  monarchique  s'évanouit,  la  poliiique 
italienne  en  a-t-elle  été  modifiée;  et  dans  la  nation  elle-même,  l'opi- 
nion publique,  enfin  rassurée,  est-elle  revenue  à  plus  de  justice, 
sinon  à  plus  de  sympathie  envers  la  France  républicaine?  Non, 
certes,  rien  n'est  changé  à  Rome  ou  dans  le  parlement;  plus  que 
jamais,  au  contraire,  la  gallophobie  est  à  l'ordre  du  jour  de  la  presse 
et  de  ces  politiciens,  qui,  dans  les  grandes  villes  de  la  péninsule 
comme  dans  toutes  les  démocraties  modernes,  font  seuls  l'opinion 
publique,  et,  chose  étrange,  mais  que  le  plus  simple  examen  met 
en  pleine  lumière,  c'est  la  raison  des  choses  elle-même,  qui  sem- 
blait faire  de  l'avènement  de  la  république  en  France  un  desidera- 
tum pour  r  Italie  et  qui  lui  impose  ces  mêmes  craintes  et  ces  mêmes 
défiances  de  notre  pays.  Républicaine  ou  monarchique,  la  France, 
reprenant  sa  place  dans  le  monde,  apparaît,  nous  ne  dirons  pas 
comme  une  menace  pour  Tltalie  nouvelle,  mais  comme  un  obstacle 
pour  la  réalisation  de  ses  espérances  de  grandeur  future. 

II. 

Si  l'Allemagne  a  reconstitué  sa  nationalité  éparse  par  les  prodi- 
gieux succès  des  armées  allemandes,  confondues  dans  leur  haine 
commune  de  l'ennemi  héréditaire,  l'unité  de  l'Italie  est  l'œuvre 
trop  évidente ,  pour  le  patriotisme  et  la  juste  fierté  des  Italiens, 
d'une  politique  habile,  servie  par  des  défaites  plus  profitables  que 
les  plus  éclatantes  victoires.  Hais  cette  heureuse  fortune,  heureuse 
et  étrange  à  la  fois,  n'a  point  aveuglé  le  bon  sens  italien.  Se  con- 
naître et  86  juger  est»  pour  les  peuples  autant  que  pour  les  indivi- 


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ASO  REVUE  DES  DVOX  MONDES. 

dus,  le  summum  dr  U  sagesse.  L'Italie  se  cornue  et  se  juge,  et 
c'est  sous  l'inspiration  de  Iw  dairvoyance  qmlui  dcmne*  celte  con- 
naissance d'elle-même  qu'elle  cherche  lea  moyens  d'assurer  le  pré- 
sent, do  sauvegarder  Tavenir.  —  Contre  qui,  et  qui  les  menace? 
—  Gootre  la  France;  Écoutée  là-dessus  ses  hommes  d'étaft^,  ses  pen- 
mvacs^  ses  publicistes  et  surtout  ses  hommes  d'action,  soldats  et 
marins::  tou»  pensent,  écrivent,  proclament  bien  haut  à  la  tribune, 
dans  la  presse,  ce  que  la  fbule  ignorante  sent  au  plus  profond  de 
sa  eoQsoience  et  de  son  cœur.^ 

Trois  ans  après  la  conquête  de  Rome  capitale, — trois  ans  remplis 
par  des:  études  d'autant  plus  longues  qu'il  s'agissait  de  la  péninsule 
tout  entière,  —  le  rapporteur  du  comké  de  défense  nationale  posait 
en  ces  termes,  dans  son  rapport  au  parlement  italien,  le  principe 
fondamental  de  la  défense  du  royaume  : 

<c  Comme  nation,  au  point  de  vue  géographique,  l'Italie  a  ses 
frontières  tracées  de  la  manière  la  plus  nette  par  les  Alpes  et  par  la 
mer;  mais,  au  poini  de  vue  politique^  sa  frontière  continentale 
reste  cependant  ouverte  dans  quelques  parties  du  territoire. 

a  Limitrophe  de  la  France,  de  la  Suisse  et  de  l'Autriche,  entou- 
rée de  tous  les  autres  côtés  par  la  mer,  1* Italie,  pour  pourvoir  à 
sa  défense,  doit  nécessairement  se  baser  sur  le  déTel(^ement  de 
ses  forces  terrestres  et  maritimes.  ' 

0  Pour  peu  que  l'on  veuille  réfléchir  un  instent  à  l'éventualité 
d'une  attaque  contre  notre  pays  de  la  part  d'une  puissance  dispo- 
sant d'noe  armée  solide  et  d'une  forte  marine,  il  sera  facile  de  recon- 
naître immédiatement  à.  quel  point  notre  défense  serait  incomplète 
si  l'on  négligeait  de  donner  à  chacun  de  ces  deux  èlémens  de  nos 
forces  le  développement  qui  lui  est  dû.  Supérieurs  à  notre  adver- 
saire sur  mer,  mais  inférieurs  à  lui  sur  terre,  nous  ne  parviendrions 
pas  à  éviter  une  invasion^  de  notre  territoire  par  les  frontières  conti- 
nentales; réciproquement,  disposant  sur  terre  d'une  armée  puis- 
sante, mais  ftiibles  au  point  de  vue  naval,  nous  nous  trouverions  dans 
l'impossibilité  de  pous  garantir  des  attaques  et  des  entreprises  enne- 
mies dirigées  contre  notre  littoi^al  si  étendu,  et  nous  serions  inca- 
pables de  protéger  nos  lies;  de  plus,  notre  armée  n'aurait  pas  la 
Kberté  d'action  nécessaire,  attendu  qu'elle  serait  mOTacée  par  terre 
sur  les  points  d  appui  de  sa  base  d'opérations. 

«  Dans  les  deux  hypothèses,  on  n'aurait  pas  pourvu  de  la  meil- 
leure m«iière  à  la  défense  du  royaume,  et  lé  développement  donné 
à  l'un  et  à  Tautre  des  deux  élémens  ne  suffirait  pas  à  la  sécurité  de 
Tétat.  )) 

Le  problème  est  posé  dans  les  conditions  générales;  chercbons-en 
les  applications. 


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ITALIE   ET   LEVANT.  431 

On  4it'dans  uae  rëoente  étude  de  !a  Rivhta  militare  (1)  : 

«  A  la  dëTastation  de  notre  littoral ,  à  laquelle  nous  sommes 
exposés  Bujounf  hui,  nous  ponrons  nous  résigner.  Mais  à  une  inra- 
sîon  concurrente  par  terre  et  par  mer ,  venant  de  la  Corniche ,  ou 
à  un  fort  débarquement  soit  en  Toscane,  soit  sur  la  côte  romaine^ 
nan^  et  nan^  parce  que  ces  débarquemens,  commes  Tout  démontré 
Mezzacapo  et  tant  d'bommes  éminens  après  lui,  compromettraient 
de  la  manière  la  plus  grav«  l'issue  de  la  guerre. 

«  Vermemi  aura  800,000  hommes,  sait;  s'ils  doivent  tous  pas- 
ser par  les  trous  d^ aiguille  des  cols  des  Alpes,  ils  n'arriveront  dans 
la  vallée  du  Pô  ni  en  assez  grand  nombre,  ni  assez  vite,  ni  assez 
facilement  pour  que  notre  vaillante  armée  De  puisse  leur  tenir  têie; 
mais  si  la  mer  et  les  voies  du  littoral  sont  sans  défense,  si  un 
convoi  de  60,000  hommes  parti  le  soir  de  Toulon,  de  Nice  ou  de 
Ville  franche  f  eut  arriver  dès  Tanlje,  à  l'improviste  et  sans  être  vu, 
à  ?ado  eu  sur  les  côtes  de  Toscane,  et  débarquer  son  monde  en 
quelques  heures ,  alors  les  choses  changeront  et ,  trop  tard ,  nous 
nous  repentirons  amèrement  de  n'avoir  point  écouté  les  hommes 
prôvoyans  quand  ils  disaient  :  «  Il  faut  donner  par  an  20  millions 
de  plus  à  la  marine,  dAt-on  pour  cela  renoncer  à  deux  corps  d'ar- 
mée. » 

Que  ces  pressantes  instances,  inspirées  par  les  prévisions  du  plus 
pur  patriotisme,  aient  trouvé  de  l'écho  dans  le  parlement  italien  et 
au  cœur  même  de  la  nation,  c'est  ce  que  met  en  pleine  lumière  le  vote 
même  de  la  chambre  que  rappelle  un  écrivain  anonyme  de  la  Revue 
militaire  de  Vétranger,  qui  nous  pardonnera  de  le  citer  textuelle- 
ment. «  On  n'a  point  oublié  le  retentissement  que  souleva  en  Angle- 
terre, quand  elle  parut  en  1872 ,  la  Bataille  de  Dorking.  Cette 
brochure  originale,  qu'on  pourrait  qualifier  de  brochure  panique, 
eut  sa  première  imitation  en  Italie.  Sans  y  causer  à  beaucoup  près 
autant  d'émotion  que  la  Bataille  de  Dorking^  dont  après  dix  ans  la 
fiction  plane  encore  sur  TAngleterre  comme  le  spectre  de  Méduse, 
le  Récit  d'un  garde-côte  produisit  cependant  assez  d'émoi  pour  que 
le  ministre  de  la  marine,  interpellé,  dût  récuser  à  la  tribune  toute 
participation  à  ce  cri  d'alarme...  Le  Récit  dun  garde-côte  fut  suivi 
de  publications  analogues,  et  il  suffit  de  rappeler  que  toutes  repré- 
sentaient la  FfttBce,  la  France  de  1871,  comme  préparant  ouverte- 
ment sa  revanche  aux  dépens  de  l'Italie.  De  la  presse  cette  fiction 
hardie  passa  l^ientôt  dans  le  parlement;  la  discussion  du  budget  de 
1878  amena  à  la  tribune  des  députés  qui.  ne  craignirent  pas  de 

(1)  Maris  imperium  obtinendum,  par  M.  Paolo  Cottrau,  trtdait  par  M.  G.  No61, 
capitaine  d«  frégate.  (Revtte  marUimc,  juin  1M3.) 


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&32  REVUE   DES   DEUX  MONDES. 

renchérir  sur  les  avertissemens  les  plus  pessimistes,  et  Fun  d^eux, 
sans  qu'une  voix  s'élevât  pour  le  contredire ^  alla  mê/ne  jusqu'à  fixer 
«  à  trois  ou  quatre  années  »  V échéance  de  cette  éventualité  mena- 
çante.  L*èinoi  fut  très  vif  et  se  traduisit  par  un  vote  inattendu.  Le 
ministre,  en  demandant  quatre  millions  pour  la  reconstruction  du 
matériel,  avait  déclaré  franchement  que  les  conditions  financières 
ne  permettaient  pas  d'inscrire  à  ce  chapitre  un  crédit  plus  élevé, 
mais  qu'il  était  de  beaucoup  inférieur  à  la  somme  nécessaire  pour 
u  le  renouvellement  normal  de  la  flotte,  c'est-à-dire  pour  la  conser- 
ver dans  sa  force  actuelle  et  Tem pécher  de  dépérir  d'année  en 
année.  »  Sous  l'impression  de  discours  alarmans,  la  chambre  ne 
voulut  pas  même  attendre  la  discussion  du  projet  de  loi  sur  le  plan 
organique  de  la  marine  dont  elle  était  saisie  depuis  1871,  et  elle 
vola,  malgré  le  refus  du  minhtre  de  s'y  associer ,  un  ordre  du  jour 
a  l'iiiviiant  à  proposer  dans  le  budget  défuiitif  les  sommes  néces- 
saires pour  satisfaire  efficacement  aux  réparations  et  au  renouvelle- 
ment de  la  flotte  de  guerre  actuelle  (1).  » 

Dans  les  circonstances  et  surtout  les  conditions  financières  que 
subissait  alors  Tltalie,  ce  vote  ne  pouvait  être  que  l'expression  pla- 
tonique des  vœux  de  la  chariibre,  en  cela  fidèle  interprète  de  la 
nation  :  par  cela  même,  il  n'en  est  que  plus  significatif.  N'en  res- 
sort-il pas  en  pleine  évidence  que,  pour  le  parlement  italien,  pour 
la  nation  italienne,  la  France  était  en  1873  l'ennemi  dont  il  fallait 
conjurer  les  desseins,  et  que  c'était  contre  elle  que  l'Italie,  armée  de 
toutes  pièces,  devait  se  dresser,  d'abord  pour  la  défense  de  son 
indépendance  reconquise,  puis  pour  la  réalisation  de  cet  avenir  glo- 
rieux auquel  elle  se  croit  prédesiinée  et  que  la  puissance  et  les 
ambitions  de  la  France  menaçaient  seules?  Depuis  cette  époque  déjà 
lointaine,  l'Italie  a  constitué  son  armée  et  sa  flotte  de  guerre  ;  se 
sent-elle  rassurée  et  dans  le  présent  et  dans  Tavenir?  Question  déli- 
cate, mais  qu'il  faut  cependant  aborder  de  front,  sans  crainte  de 
blesser  de  légitimes  susceptibilités.  La  vérité  est  le  premier  besoin 
des  peuples  comme  des  hommes  réellement  supérieurs,  c'est-à-dire 
sachant  ce  qu'ils  veulent  et  voulant  ce  qu'ils  veulent. 

L'Italie  a  voulu  une  armée  et  une  flotte  de  guerre;  elle  les  a  vou- 
lues, elle  les  veut,  contre  la  France. 

Marin,  nous  n'avons  nulle  compétence  à  juger  l'armée  italienne, 
mais  nous  pouvons  avoir,  nous  devons  avoir  une  opinion  sur  la 
flotte  italienne.  Nul  plus  que  nous  n'admire  les  prodigieux  eflbrts 
qui,  sous  l'ardente  impulsion  des  amiraux  qui  se  sont  succédé  au 
ministère  de  la  marine,  ont  créé  cette  flotte  de  toutes  pièces.  Nous 

(i)  Rmnu  mUiiaif  de  Véirangêr^  3  JanW«r  1883,  p.  82. 


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ITALIE   ET  LEVANT.  &33 

savons  quelle  est  l'habileté  des  iogénieurs,  la  science  profession- 
nelle des  officiers,  la  valeur  des  équipages.  Mais,  en  l'état  actuel 
des  choses  de  la  mer,  et  tant  que  des  modifications  profondes  ne  se 
seront  pas  accomplies,  déplaçant  la  supériorité  numérique  des  uni- 
tés de  combat,  toutes,  à  peu  près,  de  valeur  égale  pour  l'attaque 
et  pour  la  défense,  si  nous  nous  plaçons  dans  l'hypothèse  essen- 
tiellement italienne  d'une  guerre  entre  la  France  et  l'Italie,  cette 
vérité  que  nous  cherchons  nous  apparaît  tout  entière  dans  les 
pages  courageuses  que  nous  transcrivons  sans  commentaires.  Elles 
sont,  en  effet,  signées  d'un  des  plus  braves  officiers  de  la  flotte  ita- 
lienne, M.  Bonamico. 

«  Renonçant  à  la  possibilité  de  soustraire  toutes  nos  cités  mari- 
times au  bombardement  par  la  construction  de  défenses  maritimes, 
nous  n'avons  plus  d'autre  facteur  défensif  que  Tescadre,  ou  les  flot- 
tilles locales,  qui  devront  dans  ce  cas  affronter  tactiquement  la  flotte 
ennemie  ;  mais,  tandis  que  contre  l'offensive  externe  et  contre  la  plus 
menaçante  des  attaques  côtières,  il  était  possible,  même  dans  les 
conditions  présentes,  de  lutter  avec  quelque  espoir  de  succès,  ici . 
nous  ne  pouvons  avoir  aucune  confiance.  Il  ne  nous  reste  ainsi 
d'autre  solution  que  de  sacrifier  les  villes,  ou  de  payer,  heureux  si 
cela  suffity  leur  rançon,  puisque  s'attaquer  à  la  flotte  ennemie^  ce 
serait  condamner  la  nôtre  sans  autre  espoir  que  de  sauver  Vhonr 
neur  des  armes.  Ce  sacrifice  ne  sauverait  pas  les  villes  et  laisserait 
le  pays  en  butte  à  des  menaces  qui,  en  peu  de  temps,  consomme- 
raient sa  ruine. 

((  Laisser  sans  défense,  découvertes,  pour  ainsi  dire  abandonnées, 
tant  de  richesses  et  de  sources  de  vie,  sans  même  tenter  de  les  dis- 
puter à  l'ennemi,  c'est  un  fait  si  nouveau  dans  l'histoire  militaire 
de  toutes  les  nations,  et  si  humiliant,  que  l'esprit  se  refuse  à  l'accep- 
ter; et  il  faudra  une  grande  force  de  caractère,  une  prudence 
virile,  un  sentiment  profond  de  ce  qu'on  peut  et  de  ce  qu'on  doit, 
pour  résister  à  la  tentation  fébrile  de  marcher  à  la  rencontre  de  la 
flotte  ennemie  et  d'engager  la  première  et  suprême  bataille.  Per- 
sonne jusqu'ici  n'a  dit  au  pays  que  nous  devions  sauver  la  flotte  et 
sacrifier  les  villes,  et  pourtant  il  faut  que  le  pays  se  persuade  de 
cette  dure  nécessité  et  qu*il  s'habitue  à  l'idée  de  savoir  la  flotte  inac^ 
tive  et  concentrée  à  la  Maddalena  y  pendant  qu'on  rançonnera^ 
bombardera^  incendiera,  pour  ne  pas  dire  pis  y  les  plus  florissantes 
cités.  Si  exagérée  que  puisse  paraître  cette  pensée,  quelle  que  soit  la 
répugnance,  je  dirai  plus,  quelle  que  soit  l'épouvante  qu'éveille 
cette  résignation  qui  sera  qualifiée  de  lâcheté,  j'ai  dû  après  avoir 
longtemps  lutté  contre  moi-même,  courber  la  tête  devant  cette 
triste  réalité.  » 

TOMB  ux.  —  1883.  28 


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loi  BETUE  DIS  DEUX  MONDES. 

Et  le  courageux  etpalriotique  ëcrimin  condut  amsl  cette  étnde^ 
où  te  Udent  le  dispute  au  patnotisme  : 

<c  Les  condîtioiBspeéseDtestde'  la  défense  nationale  nous  condam- 
nent à  éviter  à  Umt  pris  l'action  tactique,  à  ménager  la^  flotte^  à 
laiflBer  dos<  cités  déconv^tes  et  sans  défense.  Mais  nousy  arrivés^  à 
cette  déselaate  conchiafon,  nous  devons,  en  attendant:  des  temps^ 
mmllei^rs^  nous  denrander  quelles  fiwces  naval»  sont  nécessaires 
peur  empôeber  le  bombaràement  ;  au^urd'hut,  cette  question  n'ad^ 
met.  pas  de  solution)  courte,  et  pantant  des  même»  bases,  on  pour^ 
rait  anivier  aux  condusions  les  pluff  Ofçosàes.  Pour  étudier  un 
problème  aussi  complexe  et  aussi  confus  que  celui  qui  se  pose 
dans  une  bataille  contre  des  forces  supérieures,,  il  faut  frire  pro- 
vision d'eoseignemens  historiques  et<  se  persuader  que  le  seen^ 
de  la  victoire  du  faible  contre  ie  fort  est  i^esque  tout  entier  dans 
\m  supériorité  morale  et  organique  du  premier  sur  le  second; 
Sa  attendant  que  l'expérience  nous  fournisse  la  donnée  tactique 
et  technique  que  nous  lui  demandons,  en  attendant  que  le  déve^ 
.loppement  de  la  richesse  économique  nous  offre  la  possibilité  de 
donner  à  la  flotte  V augmentation  qui  la  mettra  en  mesure  de 
satisfaire  à  la  défense  du  paySy  préparons  la  fonction  morale  et 
organique,  car  c'est  d'elle  plus  que  d'aucune  autre  que  dépendra 
le  succès  de  nos  armes  sur  mer,  si  par  désespoir  ou  par  erreur, 
noujs.  sommes  forcés  de  tenter  la*  fortune  contre  un  ennemi  plus 
fort*.  » 

Ces  conseils  vont  plus  loin  que  ceux  à  qui  les  adresse  le  vaillant 
officier  qui  a  eu  le  rare  courage  de  dire  la  vérité  à  son  pays  au 
moment  où  ses  espérances  patriotiques  étaient  le  plua  ^utltéee..  La 
France  peut  en  prendre  la  part  qui  lui  revient;  puisse^t-elle  ne  pat 
s'endormir  une  fois  de  plus  dans  une  trompeuse  sécurité  et  mar^^ 
cher,,  elle  aussi,  dans,  la  voie  droite  et  féconde  de  ces  progrès  con^ 
stara ,  qui ,  seuls ,  peuvent  lui  garder  la<  supériorité  inoontestéè^ 
mais  éphémère^  m,  elle  n'aoise^  de  sa  flotte  de  guerre  sur  celle 
d'une  nation  qu'elle  voudrait  pour  amie,  mais  qui,  obéissant  penl>- 
être  à  de  secrets  instincts,  semble  condamnée  à*  rejeter  toutes  see 
avances  (1).  Cette  supériorité  d'ailleurs  est  fonction  d'autres  élé- 
mens  q^6  la  bravoure  et  la  valeur  pnofessionnelle  de  se»  marins,  le 
nombre  et  la  puissance  de  ses  flottes  de  combat,  -^  l'écrivain  dont 
nous  avons  cité  les  éloquentes  et  courageuses  paroles,  en  ^pelle 
au  temps,  au  développement  de  la  richesse  économique  de  son  pays; 
•^  le  temps  est  galant  homme,  et  le  génie,  — ^le  génie  itaUen  sm> 

(1)  MMHar  à  c»  Mjet  let^ooQliudon»  de  l'étada  44)à  citée  :  Matm  mpêrium  oM*> 
nfndiim. 


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ITÂllB  ET  LEVANT.  flSt 

tout,  est  fait  de  patience.  Qui  sait,  A  dans  quelques  atin^,  à  défktlt 
de  la  fer<^qui  lui  manque  à  Thettre  présente,  ee  ^ieluîtien,  btt 
d'habileté  dif^tonmlique  Mtffiitque  de  patience,  u'aum  pas  téâ>- 
ibé,  et!  panie  du  tmins,  en  profltaiït  surtout  des  iautes  de  ses 
adversaires,  ce  programme  des  conqifètes  au  dehofs,  pacifique*  OU 
guerrières,  que  seules  peu^être  uotre  tauité  nationale,  notre  incu- 
rable ignorance  de  r*tra»geir  nous  fotlt  regarder  comme  chimè^ 
tiques? 

H!. 

•Les  événemens  accomplis  depuis  1871  ont  sanctionné  le  nouvel 
équilibre  européen,  ou  mieux  l'état  de  choses  politique  que  les  Vic- 
toires des  armées  allemandes  et  la  volonté  de  M.  de  Bismarck  ont 
imposé  au  monde.  En  ce  qui  touche  Tïtalie  et  la  France,  leur  force 
expansive  a  été  arrêtée  net  vers  le  nord.  Gomme  devant  ces  rochers 
qui  voient  se  briser  à  leurs  pieds  les  flots  de  TOcéan,  soulevés  aux 
vents  des  tempêtes,  devant  l'impassible  fermeté  du  chancelier  de 
5ttp,  l'une  a  dû  renoncer  aux  rêves  de  Vltredenta  dans  le  Tyrol  et 
le  Triestin ,  l'autre  à  ces  chères  espérances  qui  se  résument  dans 
un  seul  mot  :  u  ta  revanche.  »  ^^  Refoulées  vers  le  sud,  toutes  deux 
ne  peuvent  avoir  pour  champ  d'activité  extérieure,  en  Europe  du 
moins,  que  ce  vaste  bassin  de  la  Méditerranée  dont  Rome  avait  fait 
le  centre  du  monde  antique,  dont  Napoléon  1*  avait  rêvé  de  faire 
un  lac  français.  L'Italie  se  porte  l'héritiëre  de  Rome.  La  France  n'a 
Jamais  renoncé  au  rêve  de  celui  qui,  un  moment,  éleva  si  haut  la 
gloire  et  la  puissance  de  son  nom  ;  elle  en  a  au  contraire  poursuivi 
la  réalisation  avec  une  persévérance  qui  est  l'honneur  de  tous  les 
gouvernemens  si  divers  qui  l'ont  régie.  Qui  niera  que  celte  riva- 
lité, que  la  raison  des  choses  a  créée  entre  les  deux  peuples,  pèse 
d'un  grand  poids  sur  les  esprits  des  hommes  d'état  italiens?  — 
Leurs  craintes  secrètes  ou  avouées,  leur  défiance  jalouse  de  la 
France,  n'ont  peut^-êire  pas  d'autre  cause  ;  en  tout  cas,  c'est  la  cause 
toujours  agissante  depuis  la  reconstitution  de  l'unité  italienne.  Le 
malheur  est  que  cette  rivalité  s'impose  fatalement. 

Pour  les  peuples  modernes,  être  condamné  à  s'agiter  à  Tinté- 
rieur,  sans  expansion  au  dehors,  c'est  être  condamné  à  la  mort  lente 
peut-être,  mais  certaine.  Évoquant  les  souvenirs  du  passé,  et  devant 
les  sombres  perspectives  de  l'avenir,  même  avant  1870,  un  écrivain 
prophétique,  —  vox  damans  in  déserta^  —  s'écriait  dans  un  élan 
de  patriotisme  :  «  Puisse-t-il  venir  bientôt,  ce  jour  où  nos  concitoyens, 
à  l'étroit  dans  notre  France  africaine,  déborderont  sur  le  Maroc  et 
sur  la  Tunisie  et  fonderont  enfin  cet  empire  méditerranéen  qui  M 


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A36  RETUE  DES  DEUX  MONDES* 

sera  pas  seulement  une  satisfaction  pour  notre  orgueil,  mais  qui 
sera  certainement,  dans  l'état  futur  du  monde,  la  dernière  ressource 
de  notre  grandeur  (1).  »  Cet  empire  méditerranéen,  salut  de  la 
France,  c'est  aussi  le  seul  que  puisse  rêver  dans  l'avenir  cette  Ita- 
lie, jeune,  ardente,  ambitieuse,  bantée  par  les  plus  glorieux  sou- 
venirs :  pouvait-elle  y  renoncer  et  d'avance  s'avouer  vaincue?  Non, 
certes,  et  elle  a  courageusement  accepté  la  lutte, — une  lutte  qu'elle 
peut,  elle  aussi,  appeler  la  lutte  pour  l'existence,  the  struggle  for 
life.  Quelle  en  sera  l'issue? 

Fille  atnée  de  l'Europe,  la  France  a  un  passé  dont  les  conquêtes 
font  sa  force  matérielle,  dont  sa  gloire  serait  de  ne  pas  démériter, 
dont  sa  sagesse  serait  de  maintenir  toujours  vivantes  les  traditions 
séculaires.  Dernière  venue  des  nations  européennes,  au  milieu 
desquelles  elle  n'était  guère  «  qu'une  expression  géographique,  » 
l'Italie  n'a  ni  passé,  ni  traditions;  ses  richesses  sont  à  créer  ou  à 
faire  revivre  ;  —  son  armée  est  à  peine  constituée;  sa  marine  se  res- 
sent encore  des  tàtonnemens,  suites  inévitables  de  toute  création 
nouvelle.  La  lutte  semble  donc  bien  inégale,  et  si  la  force  seule 
devait  en  décider,'  la  force  matérielle,  les  aveux  patriotiques  que 
nous  avons  enregistrés  ne  laisseraient  aucun  doute.  Mais  la  France 
continue  sur  elle-même,  au  profit  et  pour  l'instruction  des  autres 
peuples,  ces  expériences  de  haute  métaphysique  politique  et  sociale, 
inaugurées  en  1789  et  qui,  faisant  table  rase  du  passé,  boulever- 
sant de  fond  en  comble  et  les  institutions  et  les  mœurs,  permettent 
toutes  les  suppositions,  toutes  les  craintes,  toutes  les  espérances 
sur  ses  destinées  futures.  Ces  expériences  trop  prolongées,  qu'ex- 
prime un  seul  mot,  la  «  révolution,  »  aboutiront-elles  à  une  réno- 
vation ou  à  une  dissolution  de  la  patrie  française  ?  Dieu  le  sait,  et  si 
nous  autres.  Français,  nous  gardons  notre  foi  dans  l'avenir  de  la 
France,  combien  de  ces  peuples  étrangers  qui  nous  surveillent  et 
nous  jalousent,  partagent  encore  cette  foi?  combien,  là  où  nous 
saluons  une  aurore,  voient  seulement  les  lueurs  du  crépuscule 
avant-coureur  de  la  nuiti  Ce  doute  même  d'ailleurs  est  une  fai- 
blesse pour  nous,  une  force  contre  nous  pour  les  peuples  dont  la 
,    croyance  en  eux-mêmes  n'a  ni  ces  doutes,  ni  ces  défaillances.  Telle 
est  cette  jeune  nation  italienne.  Dans  la  lutte  qu'elle  a  acceptée  viri- 
lement, elle  apporte  sa  foi  ardente  dans  l'avenir,  l'union  de  tous  les 
partis  dans  les  mêmes  espérances,  l'habileté  et  la  prudente  sagesse 
de  ses  hommes  d'état,  la  force  supérieure  d'un  gouvernement  fondé 
sur  la  liberté,  mais  où  l'autorité  retrouve  son  action  féconde  exer- 
cée par  le  chef  de  cette  maison  qui  a  fait  la  nation  elle-même  et  qui 

(1)  PréYOft-Paradol,  ia  Prana  nouvelle^  p.  416,  vi*  édition,  1868. 


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ITALIE  ET  LEVANT.  437 

reste  pour  elle  son  guide  dans  l'avenir  comme  elle  le  fut  dans  le 
passé.  L'ensemble  de  ces  forces  morales  ne  pèsera-t41  pas  dans  la 
lutte  d'un  aussi  grand  poids  que  cette  force  matérielle  qui  manque 
aujourd'hui  à  Tltalie,  mais  qu'elle  compte  bien  se  donner  un  jour? 
Ses  hommes  d'état  le  croient  et  l'espèrent.  Gonfians  dans  Tavenir, 
ils  en  préparent  les  voies  secrètement, — lentement,  mais  sûrement, 
—  faisant  servir  au  succès  toutes  les  forces  qui  peuvent  y  con- 
courir; comptant  sur  eux-mêmes,  et  plus  encore  peut-être  sur  les 
fautes  de  leurs  adversaires. 

Ainsi  que  rétablit  le  rapporteur  du  comité  do  défense  de  1873, 
si  l'Italie  a  ses  frontières  géographiques  tracées  de  la  manière  la 
plus  nette  par  les  Alpes  et  par  la  mer,  au  point  de  vue  politique 
«  sa  frontière  continentale  reste  cependant  ouverte  dans  quelques 
parties  du  territoire.  »  A  lire  entre  les  lignes,  on  voit  facilement 
quelles  sont  ces  parties  qui  restent  ouvertes  (tous  les  manuels  de 
géographie  les  indiquent  d'ailleurs),  et  comme  la  volonté  de  M.  de 
Bismarck  n'est  une  barrière  aux  rêves  de  YIrredenta  que  du  côté 
de  Trieste  et  du  Tyrol,  la  Savoie  et  surtout  le  comté  de  Nice,  qui  est 
la  clef  de  la  route  stratégique  de  la  Corniche  et  du  chemin  de  fer  de 
Marseille-Vintimiglia,  restent  ouverts  aux  rêves,  sinon  à  l'action  de 
ceux,  quels  qu'ils  soient,  qui  trouvent  que  l'unité  de  l'Italie  n'est 
pas  faite  et  répètent  avec  leur  grand  ancêtre  :  Nil  actum  reputans 
quum  aliquid  agendum  superesset.  Signaler  ces  rêves  ou  cette  action 
à  la  vigilance  de  nos  hommes  d'état,  de  quelques  noms  qu'ils  s'ap- 
pellent, serait  faire  injure  à  leur  patriotisme;  —  d'ailleurs,  si  ce 
patriotisme  s'était  jamais  endormi,  les  excursions  de  certains  tou- 
ristes, qui  ne  sont  pas  des  inconnus  en  France,  doivent  avoir  suffi  pour 
les  tirer,  et  pour  longtemps,  de  ce  coupable  sommeil.  Mais,  dans  la 
pensée  des  hommes  d'état  italiens  et  même  du  rapporteur  de  1873, 
est-ce  seulement  sur  la  frontière  continentale  de  l'Italie  que  l'Ita- 
lie reste  ouverte  à  l'étranger? 

C'est,  on  le  sait,  sur  mer  que,  de  l'avis  des  stratégistes  de  la 
péninsule,  à  quelque  arme  qu'ils  appartiennent,  se  décidera  le  sort 
d'une  guerre  entre  l'Italie  et  la  France.  Trois  systèmes  de  défense 
ont  été  étudiés  à  fond,  nous  n'exposerons  ici  que  celui  auquel 
les  officiers  de  la  marine  italienne  donnent  généralement  la  préfé- 
rence. Ce  plan  comprend  à  la  fois  un  moyen  de  défense  énergique 
et  la  possibilité  d'un  retour  offensif:  utiliser  la  position  de  la  Sar- 
daigne  située  très  heureusement  et  très  fortement  à  cheval  entre  le 
golfe  de  Gênes  et  le  golfe  du  Lion,  à  portée  de  secours  de  Naples 
et  de  Spezzia,  et  établir  la  flotte  sur  un  point  indiqué  par  la 
nature,  c'est-à  dire  dans  les  bouches  de  Bonifacio,  pour  ainsi  dire 
dans  les  eaux  de  l'ennemi.  Une  escadre  qui  tient  les  bouches  de 


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ASS  RETUE  BBS  DEUX  MONDES. 

Bonffaeio'ii  un  pied  en  Gonse,  et -les  ressources  de  la  S«rdaîgiie 
qu^'élle  'couvre  sont  i  sa  disposkicm.  -fifle^ne  peut  ôtre  Moquée  pm- 
qd^efleft  deux  issues  :' elle  défend  SpeEzia,  oeuvre  iîéiies,  «urveiUe 
onmenaceToiilon  ét'tonte  la  Provence  ;  elle' offre,  accepte  ou  reâuiB 
le  combat  quand  elle  veut  et  où'élle'veut,'ponrvu  toutefois  qu^elie 
aitdu  tifaarbon'pour «He,  'et  des  lorpilles  pour ouvriroo  fermera 
son  gré  les  passes  et* tes  canaux  par  où  ses  nombreux  éclumurs 
peuvent  entrer  tt  sortir,  c(HnfN*omett8nten  cas  de  poursuite  toeax 
de  l'ennemi  (1). 

Ce  plan  de  gueire  offensive  et  défensive  est  celui  qoi  a  reçu 
Fadbésion  presque  mnaninae  des  ><irfBciers  italiens;  à  ce  litre,  «eus 
raeeeptons  comme  le  meilleur  de  tous.  Mais  qui  ne  voit  que  -'ses 
mentes  et  son  eiOcaeité  grandiraient  singulièrement  si  la  GorsOy^iia 
lieu  d'être  terre  française,  était 'terre  italienne?  avoir  un  pied  «& 
Corse  par  la  Sardaigne  est  certainement  un  grand  avantage;  y  poser 
les  deux  pieds  vaudrait  infiniment  mteux.  Les  bouches  de  Bonifodo 
ont  deux  issues,'mais  commetous  les  détroits,  eUes  ont  deux  rives 
opposées;  Tune  d'elles  est  italienne,  c'est  excellent;  que  serait-ce 
si  toutes  les  deux  l'étaient  aussi?  Mais  la  Corse  est  française  ;  c'est 
donraiî^,  en  vérité,  mais  qu'y  faire? 

-Les  enftins  veulent  avoir  sur-^le-champ  ce  qu'ils  désirent,  ^  d'Isa- 
Stînct  ils  tendent  les  deux  mains  Ters  l'objet  de  leur  désir,  croyant 
que  cela  sufSt  pour  qu'on  le  leur  donne.  Les  hommes  faits  sont 
moins  naïfs.  Ils  ont  appris  qu'on  ne  demande  pas,  c'est  une  des 
fègles  de  la  politesse.  Les  hommes  d'état,  les  véritables  diplomates 
raflment  encore  sur  ces  règles;  quelque -vif  que  soit  leur  désir, 'ils 
le  cachent  sous  un  voile  d'indifférence  absolue,  et  quant  à  parier, 
ils  li 'oseraient  :  n  le  silence  est  à! or.  i>  (Pourtant  leur  devohr  ost 
d*agir  pour  donner  à  leur  patrie  telle  province,  telle  ville,  telle  He, 
grande  ou  petite,  nécessaire  à  sa  sécurité,  ou  même  à  sa  grandeur. 
Us  agissent,  et  aucun  scrupule  ne  les  arrête.  Jésuites  ou  non,  ils 
pensent  avec  eux  que  la  fin  justifie  les  moyens.  D'ailleurs,  grâce  à 
leur  superbe  indifférence,  pour  connaître  leur  désir,  il  faut  le  devi- 
ner, et,  grâce  au  secretgardé,  ils  peuvent  toujours  répondre  :  Non, 
à  ceux  qui  ont  deviné  ce  secret.  C'est  ainsi  que  répondraient  cer- 
tainemetit  les  hommes  d'état  italiens  si  on  leur  disait  que,  la  Corse 
étant  utile,  sinon  nécessaire  à  h  sécurité  et  même  à  la  grandeur  de 
l'Italie,  ils  en  convoitent  l'annexion  :  ils  crieraient  même  à  la  calom- 
nie si  on  ajoutait  qu'ils  la  préparent.  Il  n'est  donc  que  sage  de 
n'entretenir  personne  de  pareilles  suppositions,  eux,  moins  que 

(1)  Pemichôttl,  Géographie  militaire,  et  tons  les  mamiels  de  géographie  àutorlséf 
teu  tes  teolei  italîeiaiei. 


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IXiUE  ET  LETANT.  kSê 

personne^  Mibôs  peat-è<a^  eatril  permis  de  &re  que  les  hemaieB 
d'état  de  la  France  feraiect  sagement  d'agir  comme  ai  «es  suppa^ 
sitions  étaient  fondées,  non  pas  seulement  dans  le  monde  idéal  de  la 
logique  pure,  mais  dans  le  monde  réel  des  bits  a/véréa,  tangiUaa» 
certains. 

Un  de  nos  compt^iotes  qui  vit  en  Italie,  où  il  est  né,  et  très^  au 
courant  des  choses  italiennes^  nous  écrivait  entre  autres  choses,  à 
la  date  du  3  juin  :  a  Tous  les  journaux  italiens  ont  reproduit  une 
feuille  de  Bastia,  où  il  est  déclaré  que  l'avenir  de  la  Corse  est  un 
mystëreje  vousen  ai  déjà  parlé.  ••  »  Il  est  probable  que  les  jouroaui 
frwçais  n'ont  pas  perdu  leur  temps,  comme  les  journaux  italiens, 
à  reproduire  l'article  de  la  feuille  de  Bastia.  Peut*étre  n'est-ce  pas 
qu'ils  se  désintéressent  de  la  question,  c'est  plut5t  que^  la  politique 
intime  absorbe  tout  leur  temps^  la  politique  du  parti  qu'ils  repré* 
sentent.  Mais  du  moins  faut-il  croire  que  nos  ministres,  qui  ne  font, 
eux,  que,  de  la  politique  frtmçaise,  savent  de  quelles  ptév^nances 
sont  l'objet,  dans  les  universités  italiennes,  les  étudians  que  la  Corse 
leur  envoie  en  trop  grand  nombre  depuis  quelques  années;  avec 
quelles  facilités  on  leur  accorde  les  diplômes  nécessaires  à  l'exer- 
cice de  certaines  professions,  qui,  dans  leur  pays,  leur  assureitt 
une  influence  marquée  sur  l'esprit  public.  Que  ces  symptômes  et 
d'autres  encore  de  certaines  tendance»  n'ëfiraient;  point  nos  minis** 
très  et  qu'ils  comptent  fermement  sur  l'inalt^able^ attachement  des 
Corses  à  la  patrie  française,  rien  n'est  plus  juste.  Mais  un  honoma 
de  grande  expérience  qui  aviùt  beaucoup  vu.  et  qui  parlait  rare^ 
ment  a  dit  un  jour  :  «  Tout  arrive.  »  C'est  le  fond  de  la  prévoyance 
humaine  et  le  tout  de  l'habileté  des  hommes>  d^état  :  croire-  tout 
possible,  être  prêt  à  tout.  —  C'est  parce  que  les  ministres  d'au^ielA 
des  Alpes,  à  quelque  école,  à  quelque  parti  qu'ils  appartiennaiti 
sont  convaincus  de  celte  vérité^  qu'ils  n'hésitent  devant  rien- de,  ce 
qui  peut  assurer  l'avenir  de  leur  pays,  cet  avenir,  que  nous  croyons^ 
nous,  un  rêve  chimérique.  Puisque  tout  arrive,  en  efiet,  pourquoi 
désespérer  de  cet  événen^nt  soi-disant  impossible  :  rannexioa'  db 
la  Corse  à  Fltalie?  Pourquoi,  k  plus  forte  raison,  désespérer  de  ce 
qui  n'a  jamais  été^  déclaré  impossible,  la  substitution)  dans  le  bassin 
méditerranéen,  et  notamment  dans  lé  Levant,  de  l'influeiioe  italienne 
à; l'influence  dix  fois  séculaire  de  la  France? 

Qui  sait  d'ailleurs  si  déjà  ils  n'ont  pas  de  trop  bonnes  raisons  db 
croire  et  d'espérer? 

IV'. 

Quand  on  quitte  la  Grèce,  après  quelque  temps  passé  à.  kAibam^ 
au  Plrée,  dans  les  lies  derArchipel,  quela  gi^rrede*  l'indépendance 


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&&0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

a  affranchies,  l'impression  qu'emporte  de  son  rapide  séjour  le  voya- 
geur le  moins  sympathique  au  jeune  royaume  est  certainement  que 
la  Grèce  est  en  voie  de  «  redevenir;  »  que  gouvernés  et  gouver- 
nans  préparent  lentement  mais  sûrement  cet  avenir,  rêve  patrio- 
tique de  tous  les  Hellènes,  et  que  cet  avenir  leur  appartient.  Néan- 
moins, pour  bien  comprendre  Timportance  des  progrès  accomplis, 
pour  mesurer  surtout  les  efforts  dont  ces  progrès  sont  le  prix  mé- 
rité, peut-être  faut-il  avant  que  le  temps  ait  affaibli  la  vivacité  des 
impressions  reçues,  visiter  les  lies  encore  courbées  sous  la  domina- 
tion turque ,  Chio,  Lesbos,  Rhodes,  la  Crète,  et  mieux  encore  ces 
ports  de  rÂsie-Mineure  et  de  la  Syrie,  qui  depuis  le  moyen  âge 
portent  le  nom  caractéristique  d'Échelles  du  Levant.  Partout  dans 
ces  lies,  dans  ces  ports,  on  est  frappé  de  l'abandon,  de  la  solitude 
qui  en  font  des  villes  mortes  déjà,  ou  tout  au  moins  des  villes  vouées 
à  une  mort  certaine,  comme  sous  les  étreintes  d'un  fléau  implacable. 
Leur  aspect  est,  à  quelques  différences  près, insignifiantes  d'ailleurs, 
toujours  le  même,  uniforme,  identique  dans  ses  traits  généraux. 
Signe  visible  de  la  servitude  politique,  de  l'infériorité  religieuse 
de  la  population  native,  le  pavillon  rouge  au  croissant  étoile  flotte 
sur  quelque  bastion  resté  debout  et  dominant  des  remparts  que  le 
temps  a  éventrés,  que  l'incurie  musulmane  laisse  s'écrouler  pierre 
à  pierre  ;  des  minarets  à  la  flèche  aiguë  s'élèvent  vers  le  ciel,  au- 
dessus  des  maisons  jetées  conune  au  hasard  le  long  du  rivage  et 
aux  flancs  de  collines  prochaines  ;  leurs  façades  sans  ouvertures, 
blanchies  à  la  chaux,  rappellent  ces  sépulcres  dont  parle  l'évangile; 
la  ville  elle-même  avec  ses  longues  files  de  cyprès,  l'arbre  aimé  des 
Turcs,  ressemble  souvent  à  un  vaste  cimetière  ;  autour  d'elle  s'é- 
tendent des  plaines  aux  maigres  cultures,  où,  de  lom  en  loin,  comme 
pour  attester  la  fertilité  du  sol,  apparaissent  quelques  champs  de 
vignes,  quelques  bouquets  de  mûriers,  de  figuiers  et  de  grenadiers 
sauvages.  Des  collines  arides  et  dénudées  relient  les  plaioes  aux 
montagnes  qui  ferment  l'horizon,  semblables  à  d'immenses  barrières 
de  marbre  et  de  granit.  L'œil  y  cherche  vainement  une  hutte,  un 
sentier,  un  signe  de  l'activité,  de  la  présence  de  l'homme;  bien  plus, 
pas  un  arbre  ne  tache  de  son  feuillage  ces  roches  abruptes,  pas  un 
oiseau  n'anime  de  son  vol  ces  âpres  solitudes,  la  vie  y  semble  im- 
possible. Devant  ces  mornes  paysages,  dont  un  soleil  rayonnant, 
dont  un  ciel  d'un  éclat  incomparable  font  encore  ressortir  la  tris- 
tesse, les  vers  du  poète  reviennent  incessamment  à  l'esprit  :  a  Les 
Turcs  ont  passé  là,  tout  est  ruine  et  deuil.  »  Dans  leur  sombre  réa- 
lisme, ces  quelques  mots  résument  l'histoire  de  ces  longs  siècles 
de  dure  oppression,  d'aveugle  fatalisme,  qui  ont  créé  ces  déserts 
dans  ces  pays  jadis  si  riches  et  si  peuplés. 
Pourtant,  parmi  ces  cités  mortes  dont  les  noms  défigurés  rap- 


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ITAUE  ET  LEVANT.  Ail 

pellent  les  grands  noms  historiques  de  Gésarée,  de  Ptolômaïs,  de 
Sidon,  de  Tyr,  deux  villes,  Smyme  et  Beyrouth,  apparaissent 
vivantes  et  d'une  vie  singulièrement  énergique.  Cette  vie  même, 
qui  atteste  la  réalité  de  ces  grandeurs  évanouies  et  qui  permet  d'y 
croire,  est  un  signe  des  temps,  plus  expressif,  parlant  plus  haut 
encore  que  les  ruines  de  leurs  anciennes  rivales.  Ces  ruines  ne 
racontent  que  le  passé;  cette  vie  puissante  et  toute  nouvelle  dit 
tout  haut  l'avenir  réservé  à  ces  provinces  désolées,  à  leurs  popula- 
tions si  longtemps  en  deuil.  Comme  ces  saints  des  légendes  sacrées 
qui,  victorieux  de  la  mort  et  planant  un  moment  sur  leur  tombe 
entr' ouverte,  annonçaient  Téternelle  résurrection,  ces  deux  villes, 
secouant  le  poids  de  leurs  propres  ruines,  crient  aux  races  vain- 
cues et  opprimées  l'heure  de  leur  résurrection  prochaine  à  l'indé- 
pendance nationale  et  à  la  liberté.  L'Europe  et  l'Asie  semblent,  en 
effet,  s'y  chercher  pour  un  dernier  combat,  pour  un  combat  déci- 
sif où  la  victoire  est  écrite  d'avance  en  caractères  qu'un  simple 
regard  permet  de  comprendre,  que  la  vue  traduit  à  l'esprit.  Voyez 
plutôt  :  nous  sommes  à  Beyrouth;  la  rade  étincelle  au  soleil,  avec 
ses  flots  d'azur  à  peine  ridés  par  la  brise  de  terre  ou  mollement  sou- 
levés par  la  houle  du  large.  Â  chaque  instant,  de  grands  paque- 
bots, —  cités  flottantes,  —  la  traversent  pour  s'y  arrêter  quelques 
heures.  Venus  de  tous  les  ports  de  l'Europe,  dont  ils  attestent  la 
supériorité  commerciale,  ils  passent  rapides,  inclinant  au  passage 
leur  pavillon  national  devant  les  escadres  de  guerre,  vivante  expres- 
sion de  la  puissance  militaire  de  l'Occident.  Sphinx  mystérieux, 
cachant  le  secret  de  l'avenir  sous  leurs  murailles  d'acier,  prêts  au 
premier  ordre  à  le  révéler  par  la  bouche  de  leurs  canons  mons- 
trueux, les  lourds  cuu*assés  de  France  et  d'Angleterre  semblent 
dormir  à  l'ancre;  auprès  d'eux  glissent  silencieusement  les  humbles 
calques  turques,  dont  les  formes,  dont  la  voilure  rappellent  les 
galères  phéniciennes.  Le  temps  a  passé  sur  elles  sans  les  changer; 
est-ce  un  symbole  de  l'impuissance,  de  l'insouciance,  de  l'esprit  de 
routine  des  maîtres  du  pays?  Peut-être.  En  tout  cas,  elles  les  crient 
moins  haut  que  les  navires  de  combat  empruntés  à  l'Europe,  dont 
ils  ne  savent  ni  entretenir  ni  utiliser  la  formidable  puissance,  arme 
inutile  laissée  à  leurs  propres  mains  et  qui  ne  vaut  quelque  chose 
que  par  les  marins  empruntés,  eux  aussi,  à  l'Europe.  Mais  le  rivage, 
mais  la  ville  nouvelle,  mais  la  ville  ancienne  des  musulmans  ont 
aussi  leur  langage;  écoutons-les. 

Sur  les  falaises  taillées  à  pic,  çà  et  là,  dentelées  de  criques  à 
peine  accessibles  aux  légers  canots  du  pays,  se  dressaient  naguère 
de  puissans  bastions,  des  remparts  crénelés,  enserrant  la  ville 
d'une  ceinture  menaçante.  Ces  bastions  s'écroulent  sous  les  plis  du 


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AA2  BETUE  DES  DEUX  HONDCS. 

drapeau  turc  qui  Jes  couvre  eseore  de  son  ombre,  ces  remparts 
sont  déjà  écroulés,  et  partout,  à  leur  plai:e,  l'activité  des  mar* 
cbands  européens  élève  dee  magasùn,  des  comptoirs,  des  théft* 
très.  De  leurs  dômes  massifs,  de  kurs  minarets  élancés,  les  mos- 
^ées,  où  se  hâtent  eucope  les  creyans,  dominaient  naguère  les 
maisons  basses  et  pressées  des  quartiers  populeux  et  leur  impri- 
maient ce  cachet  essentiel  des  villes  orientales,  dont  la  vie  même 
est  leur  foi  religieuse.  D6mes,  minarets  disparaissent  peu  à  peu 
derrière  les  hautes  maisons  européennes  en  construction;  bientôt 
on  les  cherchera  du  regard  sans  les  trouver.  Autour  de  ces  /mos- 
quées s'étendent  encore,  dans  un  inextricable  dédale,  ees  bazars, 
centres  actifs  autrefois  de  l'activité  de  toutes  ces  races  qui  peu- 
plent la  ville  sans  s'y  conf(mdre;  dans  leurs  échoppes  sordides 
s'étalaient  les  créations  étranges  et  souvent  merveilleuses  de  l'in- 
dustrie et  du  luxe  de  l'Orient  :  la  Perse  y  envoyait  ses  tapis,  Brousse 
;5es  soies  aux  bro'leries  de  fées,  Bamas  ees  armes  étincelantes,  ie 
Liban  ses  plateaux  et  ses  vases  ciselés;  ces  bazars  sont  vides  et 
presque  déserts.  Paris  et  Londres  les  emplissent  seuls  de  leurs  pro« 
duits  vulgaires  et  &  bon  marché.  Montons  plus  haut  :  les  villas  des 
riches  marchands  ^ropéena,  avec  leurs  jardins  ombreux,  leurs 
terrasses  pleines  de  fleurs,  se  groupent  autour  du  consulat  de  leur 
nation,  dont  l'enceinte,  asile  inviolable,  est  signalée  au  loin  par  le 
dpapeau  national  de  la  puissance  européenne  dont  il  défend  plus 
que  les  droits,  les  privilèges.  Plus  haut  encore,  les  églises  de  toutes 
lêfs  communions  chrétiennes,  les  clochers  de  leurs  chapelles,  les 
arceaux  de  leurs  monastères  et  de  leurs  couvens  proclament  la 
liberté  religieuse,  conquise  peut-être  par  cette  charité  plus  qu'hu- 
maine qui  a  créé  ces  hospices,  ces  ouvroirs,  ces  orphelinats,  annexes 
obligées  de  ces  couvens  et  de  ces  monastères.  Plus  haut,  plus  haut 
encore,  dominant  la  ville,  la  rade,  la  plaine,  le  pays  tout  entier, 
l'école  catholique  de  Notre-Dtane-de-Génézaretb,  le  collège  catbiH 
lique  des  jésuites,  profilent  dans  Taziff  du  ciel  les  lignes  nettes  et 
tranchées  de  leurs  grandes  façades,  des  deux  ailes  en  retour  et  du 
clocher  mas^i  qui  les  complètent.  Constructions  récentes,  sans  pré- 
tentions architecturales.  Imposantes  seulement  par  kur  masse  et 
l'étendue  des  terrains  qu'elles  occupât,  on  les  sent  foites  pow 
résister  aux  assauts  du  temps,  pour  défier  les  tempêtes  plus  redou* 
taMes  des  passions  humaines,  pour  durer,  en  un  mot  ;  pensée  et 
espérances  profondes  qui  valent  que  ceux-là  s'y  associent,  libres 
pénseors  ou  croyans  convaincus,  qui  ne  veulent  pas  désespérer  de 
nos  sociétés  troublées.  Pour  ceux  d'entre  eux^  en  eflet,  qui  ont 
visité  l'église  et  les  cellules  des  pires,  les  salles  d'étude,  les  cabi^ 
nets  de  physique  et  de  chimie,  les  labcratoires» — que  leur  esvievail 


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ptusk  d'une  de  nos  faKTultôsda  Fraoca,. — où.se  prassent  plus  dâcûq 
ceatSf  élëvies  de.  toutes  nationalités^  ce  coUëge,  dont  le.  patciotisim 
fiwiçaia  autant  que  TégUse  catholique  peut  ravandiquer  UiOcéationi 
ne  symbolisent-ils  pas  les  deux  plus  grandes  forces  de  ce  monde  : 
U  religion  et  la.  science  pure;  la  religion,  dans  son  expression  snpé- 
lieure^.le  catholicisme  tel  que  l'ont  fait  dans  une  lente  élabocation 
det  diiHieuf  siècles  les.  plus^  grands  génies,  de  rhumanitô;;  la  seienœ 
pure^,  telle  que  Tont  fiJte  les<  oonquètaa  de  Teq^nt. moderne,  enseir 
gnée  par  des  hommes  à  la  foi.  ardente  qpi.  L'acceptant  sans,  restdo- 
tim  ni  crainte,  parce  qu!ils  voient  en  elle  une  des  iîices  de  cette 
#rité  absolue  qu'iU;  croîent  posséder  tout,  entière,  et  q)ii,,  par 
suite,  ne  peut  être  que  la  servante,  l'aujûUairia.  de  leur,  foi  eller 
même  (1)  7 

Tels  sont  les  signes  qu*en  face  de  Beyrouth  ou  de  Smyme,.  les 
choses  visibles  présentent  à  l'esprit,  et  que  l'esprit  ne  peut  inter^ 
prêter  que  comme  le  dernier  acte  de  la  lutte  ininterrompue  depuis 
mille  ans  de  l'Asie  musulmane  contm  l'Europe  chrétienne.  La  der^ 
mer  mot  de  cette  lutte,  ce  s^a  encore  celui  de  l'empereur  Julien, 
frappé  à  mort  au  milieu  de  scnql  triomphe:  a  Galiléen,  ta  as>vainculji 
Hais  ici  la  victoire  du  Galiléai  n'est  pas  seulement  celle  de  la  foi 
chrétienne,  de  la  civilisation  européenne  sur  l'Islam  et  la  barbarie 
asiatique;  pour  nous  elle  est  plus  encore:  elle  est  d!abord  la 
saaotion  incontestable,  éclatante,  de&  traditions,. dea  idées  politi- 
ques que  la  France  ancienne  poursuivait  en  Orient,  puis  pour  la 
France  nouvelle,  la  France  républicaine,,  qui,,  malgré  tout  et  quoi 
qu'on  dise,,  est  solidaire  de  cette  France  d'autrefois,  dont  elle  pro- 
cède directement;  peut-être  est-il  permis  d!y  voir  ua  gagç  de  son 
relèvement  dans  Tavenir. 

Des  deux  thèses  qui  se  dégagent  des  réflexions  précédentes,  la 
première  est  dès  longtemps  victorieusement  établie.  Sans  insister 
sur  les  argumens  historiques  qui  font  son  évidence,, il  .convient  peut- 
être  de  les  résumer  succinctement,  tels  qu'ils  ont  été  exposés  dans 
une  étude  récente  de  la  Fortnigktly  Reviem  (2).  Les  susceptibilités 
jalouses  qui  semblent  l'accompagnement  cÀAigé  du  patriotisme 
anglais,  toutes  les  fois  qu'il  s'agit  de  l'action  extérieure  de  la 
France,  donnent  à  cette  étude  une  autorité  particulière.  D'ailleurs, 
par  une  déduction  logique,  ne  doit-on  pas  poser  en  principe  que 
notre  patriotisme  peut  se  réjouir  de  tout  ce  qui  éveille  ces  suscpp- 

(l)'A  C6  collège  Ti«nt  d*6tr»  annexée  une  f«caUé  de  médecine  dont  lès  diplômes  éqni- 
Taleot  omciellêmmt  à  ceax  déllrrés  par  les  facultés  de  France.  Son  imprimerie,  admi- 
rablement outillée,  est  sans  rivale  pour  Timpression  des  csrtetères  arabes.  La  Bible 
torlie  de  ses  pressa»  eit  ui  chef-d'œuTre  qu*enrie  llmprlmerle  naUoaalei 

(S)  Prmuk  Diplomacp  ii»  SyriA;  «  thê  P9rài»ghHy  Reviêux,  aîril  18&2. 


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ààà  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

libilités,  et  notre  politique  coloniale  8*ai&rmer  d'autant  plus  qu'elle 
provoque  l'irritation  de  ces  journaux  qui,  si  plaisamment  parfois, 
se  constituent  nos  conseillers  et  les  arbitres  de  la  sagesse  de  cette 
politique? 

Tout  d'abord  l'écrivain  anglais  s'étonne,  et  non  sans  raison,  de  la 
persévérance  de  nos  eûorts  dans  le  Levant  et  surtout  en  Syrie. 
Depuis  les  temps  fabuleux  où  Charlemagne  envoyait  jusqu'à  Bagdad 
une  ambassade  spéciale  au  calife  Haroun-al-Raschid  pour  recomman- 
der à  sa  sollicitude  paternelle  les  chrétiens  du  Liban  et  des  saints 
lieux,  jusqu'à  nos  jours,  tous  les  gouvernemens  qui  se  sont  succédé 
en  France,  n'ont  jamais  cessé  de  prétendre  à  une  influence  pré- 
pondérante sur  les  destinées  de  la  Syrie.  Dans  des  chartes  solen- 
nelles dont  il  rappelle  les  dates,  —  saint  Louis,  François  P% 
Henri  lY,  Louis  XIV,  et  jusqu'à  Louis  XV,  —  déclarent  que  les 
Maroniles,  les  chrétiens  du  Liban ,  font  partie  intégrante  de  la 
nation  française,  n  La  convention  elle-même,  au  moment  où,  en 
France,  elle  envoyait  nobles  et  prêtres  à  l'échafaud,  ordouDait  à  ses 
agens  de  couvrir  les  nobles  et  les  prêtres  de  la  nation  maronite  de 
la  protection  dont  ils  avaient  joui  jusqu'alors,  et  Bonaparte,  pen- 
dant qu'il  assiégeait  SaintJean-d'Acre,  envoya  son  secrétaire  saluer 
les  Maronites  «  comme  citoyens  français  depuis  un  temps  immémo- 
rial. »  Après  Bonaparte,  la  politique  française,  dans  ces  pays,  reste 
invariablement  la  même.  Les  événemens  qui  se  rapportent  à  cette 
période  récente  sont  connus  de  tous  ;  il  est  inutile  de  les  rappeler 
en  détail.  «  Sous  Louis-Philippe,  sous  Napoléon  III,  cette  politique, 
dans  ses  phases  diverses,  n'a  été  que  le  développement  logique  et 
consistent  (un  mot  anglais  de  haute  valeur)  de  celle  que  leurs  pré- 
décesseurs leur  avaient  léguée.  Son  but  essentiel  était  celui  qu'ils 
avaient  poursuivi  :  donner  un  point  d'appui  inébranlable  à  l'in- 
fluence française  en  fortifiant  la  situation  de  leurs  protégés  maro- 
nites et  en  s' efforçant  de  leur  conquérir  la  suprématie  incontestée 
dans  la  montagne.  »  Après  les  événemens  de  1860,  ce  but  eût  été 
atteint  sans  l'habile  intervention  de  l'Angleterre,  alors  représentée, 
comme  naguère  en  Egypte,  par  lord  Dufferin.  Mais  la  persévérance 
française  ne  s'est  pas  lassée  ;  plus  que  jamais,  elle  est  prépondé- 
rante dans  le  Liban.  Encore  si  c'était  tout;  hélas I  l'écrivain  anglais 
constate  avec  tristesse  l'adhésion  récente  à  notre  politique  des 
Ansariyehs  et  des  Métualis,  deux  tribus  de  sectes  musulmanes 
dissidentes  que  les  intrigues  de  notre  consul- général  ont  séduites, 
et,  comme  de  juste,  non-seulement  il  se  plaint  de  pareilles  intri- 
gues, mais  il  les  signale  à  qui  de  droit  :  caveani  comules. 

Que  telle  ait  été  depuis  dix  siècles  la  politique  de  notre  pays, 
toujours  active,  toujours  vigilante,  et,  par  une  bonne  fortune  trop 


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ITALIE  £T  LEVANT.  àib 

Tare  dans  les  annales  de  notre  diplomatie,  toujours  ardente  à  pour- 
suivre le  même  but,  c'est  ce  qui  ressort  de  l'exposé  que  nous  venons 
de  faire  à  la  suite  d'un  guide  sûr.  Ce  qui  importe  maintenant,  c'est 
de  savoir  quelle  doit  être  cette  politique  dans  l'avenir,  et  si  les 
avantages  que  l'on  est  en  droit  d'attendre  de  ses  succès  sont  bien 
ceux  que  nous  avons  dits. 

Ces  avantages  sont  de  deux  sortes  :  les  uns  d'ordre  accidentel 
contingent,  les  autres  d'ordre  général,  permanent  pour  ainsi  dire. 
Un  exemple  précisera  ce  que  nous  appelons  les  avantages  d'ordre 
contingent. 

«  Les  ressources  militaires  et  financières  de  la  France  s'étaient 
graduellement  relevées  des  suites  désastreuses  de  la  guerre  alle- 
mande, et  avec  la  conscience  du  retour  de  ses  forces,  elle  retrouvait 
en  quelque  sorte  son  vieil  esprit  d'agitation  et  d'agrandissement 
au  dehors.  Au  congrès  de  Berlin,  avec  la  pénétration  et  la  clair- 
voyance qui  distinguent  ses  combinaisons  politiques,  M.  de  Bis- 
marck devina  le  réveil  de  cet  esprit  et  lui  prépara  un  champ  d'acti- 
vité où  rien  ne  pouvait  compromettre  les  relations  entre  les  deux 
pays.  Le  chancelier  allemand  indiqua  les  rivages  méridionaux  de  la 
Méditerranée  comme  ce  champ  d'activité;  ses  ouvertures  insidieuses 
furent  comprises,  et  dès  que  la  France  fut  libre  à  Tintérieur,  l'expé- 
dition tunisienne  ne  fut  plus  qu'une  question  de  temps  et  d'oppor- 
tunité. Parmi  les  contingences  contre  lesquelles  il  fallait  se  garder 
le  jour  où  on  entrerait  en  action  était  celle  d'une  active  résistance 
de  la  part  du  sultan,  qui  pouvait  bien  ne  pas  être  disposé  à  aban- 
donner ses  droits  de  souveraineté  sur  la  régence,  par  déférence 
aux  argumens  subtils  du  quai  d'Orsay.  Cette  résistance,  quoique  peu 
probable,  il  était  nécessaire  d'être  prêt  à  la  combattre,  et  il  semble 
naturel  que  cette  considération  ait  décidé  le  gouvernement  français 
à  donner  une  nouvelle  attention  à  la  Syrie,  comme  moyen  de  coa- 
tre-miner  les  volontés  de  la  Porte,  au  cas  où  elle  serait  tentée  de 
recourir  à  des  argumens  autres  que  des  protestations  diplomati- 
ques. Le  ministre  turc  qui  plaidait  auprès  de  M.  Goschen,  comme 
circonstances  atténuantes  du  mauvais  gouvernement  turc,  qu'il  y 
avait  dix-neuf  Irlandes  dans  l'empire  ottoman,  aurait  pu  ajouter 
qu'une  demi-douzaine  d'entre  elles  peuvent  se  trouver  dans  la 
Syrie  seule.  Outre  les  populations  chrétiennes  de  différentes  sectes 
dont  il  est  inutile  de  dire  qu'aucune  affection  n'est  possible  entre 
elles  et  la  Porte,  il  y  a  trois  tribus  guerrières,  les  Druses,  les  Ansa- 
rieyhs  et  les  Métualis,  dont  la  dissidence  avec  l'orthodoxie  musul- 
mane ne  fait  que  fortifier  la  haine  contre  la  domination  turque, 
tandis  que,  même  parmi  les  plus  fervens  Sunnites  de  Damas,  la 
quatrième  ville  sainte  de  l'islam,  on  peut  trouver  les  symptêmes 


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M4  REYU^  D^  PEUX  MOm]|ES. 

d'uU/déga<^t  croi8«imt,  pour  k  domioation  d'une  r^tce  étria)g^ei  et 
li,  siupiréo)Atie  d'uft  alifo  4traog<er«  Une  babUe  manipulaiiou  de  093 
différeos  ék^moDs  dM  révolte  donnerait  à  une.  puissance  hostUeile^ 
nioyepsk  d'aUwner  en  Syrie  une  conflagration  que  toutes,  lea  rear 
^nvç^  de  ren^)ire  ottoman  n^  seraient  peut-être  pas  capablea 
d'éteindre  (1).  » 

Noua  avona.  déjà  dit  que  MétuaUs  et  An^ariyeba  ont.  été.  aieq^is 
à  j3iotre.  politique.. 

i.côté  des  avantages  d'ordre,  contingent  dont. noua  Tenons  de  fairei 
ressortir  la  réalité,  cherchons  maintenant  ceux  d'ordre  permaMAt. 
q^^dàSc  à. présent»  ia)poaent  le  niaintien  de  notre  influence  acquise 
comme  un  patâotiqu^  devoir,  loi  encore  un  ej^emple  sufllra. 

Plu3  qqoLJ^inais.  depuis  r^itahli^sement  d^  notre  protectorat  en 
Tunisie»  la.  prépondérance  de  notre,  action  politique  et  coauneroiald 
dana  le  bassin  ocicidentaJi  de  la  Méditerranée  senible  assurèe^De^. 
gçandea  fântea,  rqubli  de  nos  intérêts  les  plua  èvidens,  pourraimt 
aeuls  la.Qou^romettre  (2).  Dans.  U  plupart  dea  paya  du  baae^ 
Qi;ieAtal  de  c^ttei  mer,  en  Qrè^ce»  en.AsÂerMineuce,  en  Syrie,  notre, 
inidwti:ie,  et. notice  commerça  luttent  encore  sans, trop  d'infèriorité# 
Sn  Egypte,  leur  déclin  trop  marqué  a  été  la  auite  immédiate  de  la 
ruine  de  notre  influence  politique.  I^  logique  ne  perd  jamaia  sea^ 
drjoitsi;  tous  les  élémens  d^  la  grandeur  d'une  nation  sont  ac^ 
daire/^ 

d^te  leçon  cherchée  comme  i  plaisir^  pourraition  dirorsera-tnelle.' 
pecdue  ?  N'en  ressorl-il  paa  en  pleine  clarté  que  le  maintien^  qui»  lo: 
développement  de  notie  influenoe,  à.  quelque  titre  qu'elle  ait  été 
acquise,  sont  la.  protection  assurée  die  nos  intérêts  politiques  et 
commerciaux?  Us  nous  seraient  donc  commandéscomme  une  mesure 
de  déCense  nationale,  même  alors  que  rien  dans  l'avenir  ne  mena** 
cerait  ces  intérêts«.Or  il  n'en  va  pas  ainsi  :  le  percement  du  tunnel 
du  Saint-Gothard  est  un  fait  déj^  accompli»  qni  constitue  pour 
l'A^iiOiiwr.  cpnunerdal  de  Marseille  uu;  péril  diflicile  èk  conjiurert 
L'acb^vement  des  chemina  de  fer  de  l'Europe  centrale  va  déplacer 
d^nWi^t  Taxe  du  tranait  européen,  et  faire. du  Pirée  et  de  Yolo  (3)  lea. 
d^ux.plus  granda  porta  de  la»  Méditerranée^  Toua  deux  se  préparent  à, 

(1)  Fr$nch  IHplomacy  in  Syria^ 

(9  Gprnm^  par  exemple  de  réaliser  le  r^ve  le  pVu  ard^t  dee  Ilalieosy  en  acceptant! 
la  proposition  formulée  par  im  membre  de  la  Défeose  nationale  (15  septembre  1870)  et 
renouyelèe  plus  tard  aux  applaadissemens  de  certains  baucs  de  rassemblée  nutio* 
nale  :  Rendre  la  Corse  à  l'Italie. 

(3)  Le  port  du  Pirée  a  été  creusé  profondément  et  anasi  agrandi  de  pins  diL  donUo 
da-  son  anfueone  étendue.  Les  six  grands  cuirassés  et  lee  deux  aviioa  do  Tescadire  0i4 
p», y;  prendre  place  sans  gêner  le  mouvement  maritime  et  commercial. 


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IIA£I£  m:  LE?ANX«  lUff 

leurs  destinées  nouvelles,  que  hâteront  d'autres  faits  éocmomiques 
d'un  ordre  moins  général,  comme  le  percement  vigoureusement 
mené  de  l'isthme  de  Corinthe  (l)»'Qttel  est  le  sort  réservée  Majy 
seUle?  La  ruine  peut-être;  en  tout  cas  de  quek  rudes  coups  ne  soat 
pas  menacés  notre  commerce  maritime  partout  en  décadâncei  motve 
industrie  nationale  déjà  si  cruellement  éprouvée?  Aussi,  sass  eotoer 
dans  des  considérations  de  politique  transoendaoûite  sur  le  démem- 
brement prochain  de  l'empire  ottoman^,^  sur  les  Tévoluticms  qui  en 
seront  les  suites  inévitables,  en  présence  de  ce  double  péril  et  nous 
souvenant  des  leçoiBS^  que  TÉgypte  no^us  a  domiées,  le  maintien^  te 
développement  de  notre  influence  politique,  —  qui  restent  le  plus 
puissant,  sinon  le  seul  moyen  de  conjurer  ces  périls,  s'imposent 
À  nos  hommes  d'état  comme  k  plus  impérieux  de  leur  devoir,  -^ 
un  devoir  devant  lequel  doivent  s'elTacer  ces  misérables  qaettàoua 
d'intérêt  qui  nous  divisent  et  jusqu'aux  exigences  de  cette  logique 
absolue  m.  chère  aux  meneurs  de  nos  assemblées.  Nous  l'avons  vu, 
les  gouvememens  si  divers  qui  se  sont  snccédé  cm  France^  monap- 
cbie,  empire,  république  et  jusqu'à  la  convention  nationale,  ont  tous 
compris  ce  devoir  de  la  même  manière  ;  tous  l'ont  rempili  sans  défail- 
lances. La  France  de  nos  jours,  la  France  républicahie,  ne  peut  y 
Ml\w.  Il  faut  qu'elle  maintienne  partout  cette  politique  qui  fit  sa 
force  dans  le  passé,  qu'elle  défende  le  légitime  et  gloriein  héri- 
tage que  dix  siècles  d'effcnls  lui  ont  Mgué  eon^  tou»  cen^ifai  veu- 
lent l'en  dépcHiiUer  à  leur  profita 


V. 

A  croire  ce  qui  se  dit,  ce  qui  s'écint,  à  en  juger  même  par  cer- 
tains faits  récens  que  l'iEurope,  insouciante  ou  complice^  a  consar 
créa,  —  nous  voulons  parler  de  l'occupation  de  Chypre  par  les 
Anglais,  de  celle  de  l'Egypte,  aussi  réelle,  quoique  moins  haute- 
ment avouée,  —  il  semble  qu'au  premier  rang  des  adversaires  de 
nos  revendications  légitimes  dans  le  Levant,  il  faille  placer  l'Angle- 
terre, notre  constante  rivale^  Sans  méconnaître  la  portée  de  l'oppo- 
sition qu'elle  y  a  faite  déjà,  de  celle  pla3  vive  qu'elle  nous  ferait  à 

(i)  Voir,  à  ce  sujet,  la  brocbare  intitulée  :  Notes  sur  le  ptreement  de  Visthtne  de 
Corwthe,  Décembre  1882.  Atbènei;  Perris  frères.  Le  momreoMBt  commercial  d« 
port  de  Marseille  avec  la  Grèce,  la  Turquie  d'Europe  et  Smyme,  la  Mer^Noire,  eM 
éfalué  à  949,954  tonnes,  cbiffre  que  le  mouvement  des  autres  ports  français  porte  à 
1  million.  Le  mouvement  de  tous  les  ports  italiens  s*élèveà  1,769,278  francs.*Ces  chif- 
fres donnent  à  réfléchir.  —  Voir  également  sur  la  situation  commerciale  la  note  de 
notre  coniol  général,  (Moniteur  officiel  du  commerce,  19  juin  1883.) 


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&i8  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rheure  voulue,  nous  croyoas  que  Ton  s'exagère  beaucoup  la  puis- 
sance actuelle  de  l'Angleterre,  qu'on  s'incline  trop  facilement  devant 
sa  volonté  hautaine,  parce  qu'on  ne  se  rend  pas  un  compte  exact 
de  la  disproportion  qui  existe  aujourd'hui  entre  ses  prétentions  et 
la  force  réelle  dont  elle  dispose  pour  les  appuyer.  Jamais  compa- 
raison ne  fut  plus  vraie  que  celle  du  a  colosse  aux  pieds  d'argile,  » 
appliquée  à  cet  immense  empire  sur  lequel,  plus  encore  que  sur 
celui  de  Charles-Quint,  le  soleil  ne  se  couche  jamais.  Vingt  croi- 
seurs à  vitesse  supérieure,  jetés  sur  les  routes  commerciales  du 
monde  et  commandés  par  des  marins  résolus  à  une  guerre  sans 
m^rci^  —  la  véritable  guerre,  —  suffiraient  pourtant  à  le  frapper 
au  cœur.  Le  monopole  commercial,  qui  est  la  vie  même  de  l'Angle- 
terre, serait  anéanti  en  quelques  mois^  pas  une  de  ces  colonies 
puissantes,  pour  qui  elle  n'a  jamais  fait  une  guerre  coloniale,  ne 
l'aiderait  d'un  homme  ou  d'une  guinée  dans  une  guerre  purement 
anglaise,  où  leurs  intérêts  matériels,  si  distincts  des  siens,  seraient 
eux^nêmes  en  péril.  Le  Dominion  du  Canada  comme  les  libres  états 
de  l'Australie,  l'Afrique  australe  comme  la  Nouvelle-Zélande,  pro- 
clameraient bien  vite  leur  séparation  et  leur  autonomie  nationale.  Ses 
hommes  d'état  le  savent,  ses  marins  le  savent  mieux  encore.  Les  uns 
ont  plus  d'une  fois,  depuis  le  congrès  de  Genève,  courbé  la  superbe 
hautaine  de  leur  pays  devant  le  souvenir  des  exploits  des  corsaires 
confédérés  et  les  perspectives  nouvelles  que  leurs  courses  victo- 
rieuses ont  ouvertes  sur  les  conditions  et  les  résultats  des  futures 
guerres  maritimes.  La  question  de  XAlubama^  dont  le  nom  seul 
résume  la  ruine  du  commerce  des  états  du  Nord,  rival  justement 
redouté  alors  du  commerce  anglais,  a  été  résolue,  non  par  la  justice, 
—  quand  l'Angleterre  s'est-elle  souciée  de  la  justice? — mais  par  la 
crainte  salutaire  qu'elle  commence  à  ressentir  devant  les  transforma- 
tions incessantes  des  marines  militaires,  devant  les  conditions  nou- 
velles des  guerres  maritimes  où,  de  jour  en  jour,  le  facteur  essentiel, 
non  de  la  victoire  en  bataille  rangée^ais  du  succès  final  de  la  lutte, 
s'affirme  dans  la  vitesse,  — l'ubiquité  qu'elle  assure,  —  plus  encore 
que  dans  la  puissance  des  canons,  l'épaisseur  des  cuirasses.  Ses 
marins  le  savent,  et,  sans  se  lasser,  ils  répètent  le  cri  d'alarme  : 
Our  great  péril  if  war  overtakes  us  in  the  présent  state  of  our 
navy  (1).  Ce  cri  d'alarme,  l'Angleterre  l'a  entendu,  et  elle  en  com- 
prend les  sombres  menaces.  Qu'importe?  elle  peut  doubler  le  nom- 
bre de  ses  cuirassés  de  combat,  celui  de  ses  croiseurs  à  grande 
vitesse,  elle  sait  qu'ils  seront  impuissans,  quand  même,  à  sauver  sa 

(1)  Cest  le  titre  d*ane  noaveUe  et  récente  brochure  du  vice -amiral  William 
Symonds. 


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ITALIE  ET  LEVAKT.  hh9 

marine  de  commerce,  —  et  la  guerre  ne  la  surprendra  pas.  —  Elle 
reculera  devant  la  guerre  toutes  les  fois  que  cette  marine  sera  l'en- 
jeu à  risquer  sur  le  tapis  sanglant  des  batailles.  Aussi,  comme  toutes 
les  nations  maritimes  d'ailleurs,  comme  la  Russie  naguère,  achetant 
à  l'étranger  sa  flotte  «  de  croiseurs  nationaux,  »  comme  les  États-Unis 
de  l'Amérique  du  Nord,  qui  n'ont  pas  même  un  cuirassé  à  mettre  en 
ligne,  la  France  peut  parler  haut  à  l'ancienne  reine  des  océans  toutes 
les  fois  qu'elle  parlera  au  nom  delà  justice  et  du  droit.  Malgré  Gibral- 
tar et  Malte,  malgré  Chypre  et  l'apte,  ce  n'est  pas  l'Angleterre 
qu'elle  trouverait  en  travers  de  sa  route  aux  heures  des  revendications 
légitimes,  et  si  elle  ne  peut,  pas  plus  qu'elle  ne  le  pouvait  en  1870, 
compter  sur  sa  bienveillance  ou  même  sur  la  communauté  d'inté- 
rêts, ce  n'est  pas  elle  dont,  aujourd'hui,  en  l'état  présent  des  choses 
de  la  mer,  elle  doit  redouter  Thostilité  plus  ou  moins  active.  D'ail- 
leurs cette  influence  toute  pacifique  que  la  France  doit  et  veut 
maintenir  dans  le  Levant,  et  surtout  en  Syrie,  n'est  pas  une  œuvre 
que  la  force  des  armes  ait  créée,  que  la  force  des  armes  puisse 
détruire.  Faite  de  glorieux  souvenirs,  de  traditions  fidèlement  gar- 
dées, elle  repose  sur  la  force  bien  supérieure  d'une  idée,  —  et 
quelle  idée  ?  —  L'idée  religieuse,  l'idée  chrétienne,  Tidée  catho- 
tique.  Contre  elle  l'Angleterre  protestante  ne  peut  rien  ;  —  le  péril 
est  ailleurs  pour  la  France.  —  Ici  encore,  et  comme  nous  le  disions 
au  début  de  cette  étude,  l'Italie,  avec  ses  souvenirs  de  gran- 
deur passée,  ses  rêves  de  grandeur  future,  de  primato  méditer- 
ranéen, est  fatalement  le  plus  irréconciliable  et  peut-être  le  plus 
redoutable  des  adversaires  que  nous  pouvons  avoir  un  jour  à  cooh 
battre. 

L'histoire  du  passé  enseigne  l'avenir.  Voici  une  page  d'histoire 
récente  :  «  Par  tous  les  côtés  à  la  fois,  l'influence  française  en  Orient 
était  alors  exposée  aux  machinations  et  aux  entreprises  hostiles  des 
gouvernemens  européens.  ••  Le  gouvernement  italien  ne  perdit  pas 
un  instant,  après  nos  défaites  sur  le  Rhin,  pour  démasquer  ses 
ambitions  de  ce  côté  et  tenter  de  se  substituer  à  nous  dans  tous  les 
pays  du  Levant.  Il  alla  jusqu'à  essayer,  dans  ce  but,  de  se  mettre  en 
relations  avec  la  propagande  romaine  et  lui  fit  les  promesses  les 
plus  séduisantes  pour  ramener  à  comprendre  que  l'Italie  devait 
recueillir  F  héritage  de  la  France  vaincue,  pour  la  protection  des 
intérêts  latins  en  Orient.  Ces  démarches  faites  au  lendemain  de 
l'entrée  des  Italiens  à  Rome  n'aboutirent  pas(l).  »  Faites  aujourd'hui 
que  treize  ans  écoulés  ont  consacré  Rome  capitale  de  l'Italie,  ces 
démarches  auraient-elles  quelques  chances  d'aboutir?  Ce  n'est  pas  à 

(i)  DipUmuUie  du  gouvêmemefU  de  la  Défense  nationale,  Valfrey,  u,  145. 


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A50  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  à  répondre  à  cette  question.  Néanmoins,  si,  comme l'afOrme  la 
Gazette  de  Francfort^  «  on  a  le  sentiment  en  France  que  le  cban- 
celier  est  en  train  de  faire  la  paix  ayec  le  Vatican,  et  qu'il  n'est  pais 
impossible  que  l'inQuence  de  la  çapeuté  ^ur  la  politique  allemande 
devienne  un  facteur  avec  lequel'  derra  compter  xai  homme  d^état 
perspicace,  attendu  qu'il  ne  serait  pas  avantageux  pour  la  France 
d'avoir  pour  ennemi  le  pape  ami  et  allié  de  rAllemagne,  t — peut- 
être  devrait-on  parmi  nous  comprendre  qu'il  serait  tout  aussi  peu 
avantageux,  pour  notre  ^payis,  d'avoir  pour  ennemi  le  «pape  ami  et 
allié  de  l'Italie.  Moins  que  personne  nous  avons  autorité  pour  juger 
la  politique  intérieure  de  notre  pays,  mais  il  nous  est  permis  de 
penser  que  le  fanatisme  antireligieux  est  aussi  odieux  que  le  fsma- 
tisme  religieux,  qu'au  point  de  vue  philosophique  ils  se  valent,  et 
que  tous  deux  sont  la  négation  de  la  dignité  de  l'esprit  humain  et 
(k  la  liberté,  et  enfin,  qu'au  point  de  vue  pratique  de  notre  action 
eitérieure,  il  a  exercé  dans  le  passé  une  influence  déplorable,  tout 
^  moins  dans  les  pays  de  l'Orient.  Autant  que  ce  que  nous  avons 
pu  voir  de  nos  yeux,  l'histoire  même  nous  a  confirmé  dans  cette 
opinion. 

Un  de  nos  historiens  modernes,  dont  nul  ne  met  en  suspicion 
Timpartialité,  a  écrit  la  page  suivante  :  a  Les  victoires  prodigieuses 
de  Bonaparte,  son  gouvernement  juste,  éclairé,  sévère,  excitaient 
l'admiration  et  le  respect  des  habitans;  mais  il  y  avait  un  obstacle 
insurmontable  à  leur  soumission,  la  religion.  En  Egypte,  comme 
dans  tous  les  pays  où  les  républicains  avaient  porté  le  drapeau  tri- 
colore, l'athéisme  des  vainqueurs  excitait  la  répugnance  et  l'inimitié 
des  vaincus,  et  lorsqu'un  manifeste  de  la  Porte  excita  les  habitans 
à  la  guerre  «  contre  les  impies  qui  regardent  le  Coran,  la  Bible  et 
rÉvanglle  comme  des  fables,  »  une  insurrection  terrible  éclata  au 
Caire,  qui  ne  fut  apaisée  qu'après  une  bataille  acharnée  (1).  »  Sans  nul 
doute  on  peut  répondre  que,  sauf  le  fanatisme  religieux  des  Orien- 
taux, qui  reste  le  même,  à  tous  égards,  les  choses  ont  bien  changé 
depuis  1798.  Il  ne  n'agit  plus  pour  nous  de  les  soumettre  à  notre 
domination  et  de  conquérir  l'Orient;  nos  prétentions  sont  plus  sages 
et  phis  modestes,  elles  se  bornent  au  maintien  de  l'influence  poli- 
tique que  nous  avons  conquise  dans  ces  pays  et  qui  seule  peut 
assurer  la  protection,  disons  mieux,  conjurer  la  ruine  de  notre  com- 
merce et  de  notre  industrie.  Mais  serait-ce  se  montrer  trop  sévère 
de  dh^  que,  pour  le  triomphe  de  ces  prétentions  si  modérées,  et 
pour  nous  garder  les  sympathies  des  Orientaux,  nous  ne  pouvons 
compter  aujourd'hui  sur  le  double  prestige  des  victoires  de  nos 
généraux  et  du  génie  de  nos  hommes  d'État? 

(1)  Tlvéopldle  LiTaUèe,  B\$toir$  de$  Français,  U  ir,  p.  8W. 


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Certmneine&iftuou&mimfèstedtila.Popie  i^'est  àcraindre^  dénim^» 
çant  notre  aihéiâmck  et  Qous^  vQUABtii  la  baine  des' croy sois,  Feliabs 
et  Ârab€»  da  rÉgytptet  Aosariyeh»^  et  Métualis  àû>  Liban,  Sunnitos 
de  DaDGuiâ;  makisi  le  système  de  lutte?  religieuse»  de  Culiurkampf 
où  nous  sommes  entrés  juste  au  moment  où  M,  de  Bismarck 
^eoihk^  oe  plu»,  répugner  k  ^ler  à.Canosaat  Sr^accentuaitencer^v  si, 
ce  qui  n'est  pas  impossible  aujourd'hui»  œ  quoi  les. Italiens  regar^ 
dimt  (M>mme  assuré  deimw,  la  FrAoee  avait  pour  eufieHii  lepipe^ 
aim  etalUè  de  l'Italie;  k  défaut  de  eo  maoifestey  les  mille  wîx  de 
la  presse  européeape  diraient  aux  chtètiens  comme  aux^mueulinaas 
d'figyptet  de  Syrie,  de  l'Asie^Mineurei  que  la  France  est  toujours: la 
nation  atbée  où  le  Coran,  la  Bible  et:  r^yaiigile  sont  tournés  en 
ridicule^,  où  Uxdigion,.  toute  roUgion^  est  persécutée,  et  qui  sait  si 
ce  n'eoBi  serait  pas  fait  de  notre  in&uesica  dans  ces  pays?  qui  sait  si 
ce  n'est  pas  vers  l'Autridie  oathoUqua^  vers4' Italie  oathoHque>  amie 
et  alliée  du  chef  d^  la  obrétienté,  que  se  tournerttieoti  ces  popula^ 
tioQSt  chrétiennes  derOrient,  dévouées  à  la  France  parce  qu'elles 
voient  toujours  enj  elle^  —  même  dans  la  France  républicaine  de 
DOS  jours,  -^  cette  ûUe  alnâe  de  l'église,  cette  France  catholique 
que  dix  siècles  leur  o^t  ajppvi»  à  admirer  et  à  aimer?  Leur  foi 
eu  elle  a»  résisté,  k  toutes  les  éclipses  de  notre  gloire  et  de  notre 
graiwleur*  résisterait-elle)  k  cette  suprême  épreuve  [(l)?  Gela  vaut 

(1)  Les  yen  suivans,  igtiproTisés  pour  ainii  dir»  à  roocation  de  U  TitUe  imprémo 
de  l'amiral  commandant  Tescadre,  à  Smyroe,  noas  paraissent  résumer  d'une  façoo 
touchante  ces  sentimens  envers  la  France  ;  pent-dtre  trouvent-ils  ici  une  place  natu- 
relie;  Thumiiitè  des  pieuses  flites  de  Sioa  nous  pardonnera  de  leur  donner  la  publi- 
cité de  la  Bévue,  N'est-ce  pas  montrer  que  leur  cœur  bat  plus  ardent  que  jamais 
pour  cette  patrie  dont  elles  se  sont  volontairement  exilées  7 

Nos  jours  coulent  heurenz  à  Vombre  de  la  France, 
Qui  jeta  sur  nos  bords  ses  fleurs  et  ses  lauriers  ; 
Et  souvent  les  échos  qui  bercent  notre  enfance 
Saluent  avec  transport  ses  marins,  ses  guerriers. 

Répands  donc  tes  bienfaits,  ô  belle  protectrice. 
Fais  sur  les  océans  flotter  ton  pavillon  ; 
Ofl're  de  tes  revers  le  fécond  sacrifice, 
Qui  ne  saurait  ternir  la  gloire  de  ton  nom. 

Les  siècles  ont  redit  sur  la  terre  et  sur  Tonde 
Ce  nom  que  porta  haut  ton  antique  pavois. 
Ton  beau  sceptre  longtemps  a  primé  sur  le  mondej 
Mais  tes  bienfaits  encor  surpassent  tes  exploits. 

La  tempête  peut  bien  ballotter  ton  navire. 
Les  fils  des  vieux  Gaulois  coxmaissent  le  danger. 
France  !  espère  toujours,  force  le  monde  à  dire  : 
Dieu  Ta  faite  immorteUe,  il  ni%  U  protégev. 


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A  62  R£TU£  DES  DEUX  MONDES. 

que  nos  gouvernans  y  réfléchissent.  Puissent-ils  comprendre  ces 
signes  des  temps,  dont  s'effraient  avec  tant  de  raisons  ceux 
qui,  voyageant  loin  de  France,  voient  son  isolement  au  milieu  de 
toutes  les  nations  qui  la  jalousent  et  attendent  leur  heure  en  ^ y 
préparant? 

Dans  une  étude  que  les  lecteurs  de  la  Bévue  n'ont  pas  oubliée 
et  dont  ]a  méditation  s'impose  à  tous  ceux  que  préoccupe  l'avenir 
de  notre  pays,  un  écrivain  autorisé  exposait  ici  même  les  dii&cul- 
tés  que  des  intérêts  complexes  opposent  au  maintien  nécessaire  de 
notre  politique  traditionnelle  dans  le  Levant,  de  cette  politique  qu'il 
résume  en  deux  mots  2  le  protectorat  catholique  (1)  ;  il  a  fait  plus  : 
avec  une  sûreté  de  vue  qui  n'a  d'égale  que  l'indépendance  philoso- 
phique de  sa  pensée,  il  a  indiqué  leç  mesures  qui  peuvent  résoudre 
ces  difficultés  en  conciliant,  sans  les  sacrifier  les  uns  aux  autres, 
ces  intérêts  en  apparence  antagonistes.  Cette  étude  a  été  notre  guide 
le  plus  sûr  pendant  notre  rapide  excursion  dans  le  Levant  ;  par- 
tout nous  avons  constaté  l'impression  profonde  que  tous,  amis  et 
ennemis  en  ont  ressentie  :  espérance  et  consolation  pour  les  uns, 
—  dépit  mal  déguisé  pour  les  autres.  Dès  lors,  et  pour  conclure  les 
longues  considérations  où  nous  sommes  entré  nous-même,  il  nous 
sera  permis  d'exprimer  un  vœu  en  harmonie  d'ailleurs  avec  les  sen- 
timens  qui  nous  les  ont  dictées  :  celui  de  voir  tous  ceux  qui ,  à 
un  titre  quelconque,  pèsent  sur  les  destinées  de  notre  patrie,  unir 
leurs  efforts  pour  réaliser  les  mesures  que  cette  étude  magistrale 
signale  à  leur  patriotisme. 


(1)  Voyes  dans  la  Revue  da  15  septembre  1882,  la  République  et  le$  intérêts  fran- 
çai$  en  OrteiU,  par  M.  Gabriel  Cbarmes. 


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REVUE    DRAMATIQUE 


Odèon  :  le  M  Armand^  comédie  en  3  actes,  de  If.  Victor  Jannet.  —  VExU  dVvidê^ 
,    comédie  en  1  acte,  en  fers,  de  M.  Honoré  Bonhomme. 

Après  le  succès  du  Pire  de  Martial^  tout  en  félicitant  M.  Albert  Del- 
pit  sur  l'audacieuse  façoa  de  ce  drame,  je  lui  confiai  que  j'en  rêvais 
un  autre  qui  surprendrait  le  public  et  surtout  les  auteurs  par  la  nou- 
veauté de  rinvention  :  «  Quel  en  est  le  sujet?  fit  mon  ami  avec  com- 
plaisance. —  Un  jeune  homme,  qui  se  croyait  bâtard,  découvre  qu'il 
est  fils/légitime  :  il  est  désolé.  » 

M.  Albert  Delpit  m'a  gardé  le  secret,  et  ce  n'est  pas  M.  Victor  Jannet 
qui  m'aura  coupé  Therbe  sous  le  pied.  Dans  sa  comédie  le  Bel  Armand^ 
représentée  à  l'Odéon  pour  la  réouverture  de  ce  théâtre,  on  voit  un  jeune 
homme  qui  se  croyait  légitime  et  se  trouve  adultérin;  d'ailleurs,  à  côté 
de  ce  jeune  homme,  on  en  voit  un  autre,  né  du  même  père  après  de 
justes  noces;  les  deux  frères,  qui  ne  se  savent  pas  frères,  sont  rivaux 
en  amour;  ils  se  provoquent  et,  pour  les  empêcher  de  se  battre,  il  faut 
que  leur  père  s'humilie  en  leur  révélant  son  secret.  Si  j'ajoute  que 
l'adultérin  est  ingénieur,  inventeur,  laborieux  et  vertueux,  tandis  que 
le  fils  légitime  n*est  qu'un  aimable  vaurien  ;  si  j'achève,  en  constatant 
que  l'ingénieur,  quand  il  connaît  sa  naissance,  écarte  avec  horreur  son 
vrai  père  pour  serrer  dans  ses  bras  son  père'  par  alliance,  j'entends  le 
mari  de  sa  mère,  —  on  admettra  volontiers  que  te  Bel  Armand  n'a  cho- 
qué personne  par  Toriginalité  de  sa  donnée.  Mais,  si  je  déclare  que  Cet 
ouvrage,  à  peine  annoncé  par  les  courriers  de  théâtre,  signé  d'un 
inconnu,  représenté  à  l'Odéon,  a  été  fort  applaudi  et  que  c'est  justice, 
on  sera  stupéfait. 

C'est  que  ces  situations,  qui  ne  sont  pas  neuves,  et  qui  pourtant 
demeurent  baroques,  M.  Jannet  les  a  renouvelées  et  justifiées  par  Tin- 


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hbh  HSTUE  D^  DEUX  MONI^* 

géniense  étude  des  caractères.  Bien  des  fois  au  théâtre,  avant  le  Bel 
Armand,  on  avait  vu  le  jeune  premier,  sur  le  point  d'épouser  l'ingénue, 
découvrir  avec  terreur  qu'il  n'avait  pas  de  beau-père  à  lui  donner  : 
Brid'oison  n'assure  pas  qu'on  soit  toujours  la  bru  de  quelqu'un.  Bien 
des  fois  on  avait  vu  le  bâtard,  un  ange,  et  le  fils  légitime,  un  diable, 
près  de  mfaroher  am  conbal  dont  GtdmèAa  serait  le  prix;  on  avaittw 
le  père  ou.  la  raèrrcoupiHer  se  prosterner  à  l'entrée  du  champ  cloii 
pour  en  défendre  l'accès  aux  deux  frères;  si  c'était  la  mère,  le  bâtard 
la  relevait  et  s'agenouillait  devant  elle;  si  c'était  le  père,  il  le  repous- 
sait rudement  et  lui  criait:  a  Vous  avez  déshonoré  ma  mère!  »  Ces 
aventures,  à  la  scène,  n'étonnaient  plus  personne;  d'autre  part,  on  ne 
pouvait  s'empêcher  de  réfléchir  qu'il  est,  dans  la  vie,  plus  d'accommo- 
demens  que  sur  les  planches,  et  que,  s'il  existe  bon  nombre  de  jeunes 
gens  qui  sont  frères  selon  la  chronique  scandaleuse,  selon  les  vraisem- 
blances, selon  la  conscience  d'une  femme  et  la  fatuité  d'un  homme, 
sans  l'être  le  moins  du  monde  selon  la  loi  et  le  nom,  la  rivalité  amou- 
reuse entre  frères  de  cette  sorte  et  la  menace  d'un  conflit  sont  des 
accidens  assex  rares.  Chez  M^  Jannet  ce  ne  aontipas  des  accidens,  mais 
des  effets  de  caractères  étudiés  avec  suite,  présentés  d'une  manière 
agréable  dans  une  comédie  qui  garde  le  ton  de  la  comédie*  Ainsi,  l'œuvre 
est  à  la  fois  humaine  et  presque  nouvelle;  même  elle  offre  cette  rareté» 
que  les  caractères  du  fils  légitime  et  du  père,  étant  observés  et  peints 
avec  le  plus  de  délicatesse  et  de  soio»  prennent  le  plus  de  valeur 
dans  l'ouvrage.  Ces  personnages,  sacrifiés  d'ordinaire  par  la  partialité 
sentimentale  de  l'auteur  et  du  public,  se  trouvent  ici,  sans  injustice* 
au  premier  plan.  Avec  ces  mérites,  M.  Jannet  peut  se  vanter  d'être  ori- 
ginal; et  comme  l'auteur  de  la  Fiammina,  fort  heureusement  pour  le 
nouveau -venu,  n'est  pas  l'auteur  du  Bâtard,  ni  des  Fourchamhault,  ni 
des  ifères  ennemies,  ni  du  Père  de  Martial,,  ni  du  Fils  naturel,  ni  du 
Père,  il  ne  se  lèvera  personne  pour  rabaisser  cette  victoire  et  prétendre 
que  ce  coup  d'essai  n'est  qu'un  coup  d'élève« 

Le  premier  acte  de  cette  comédie,  ou  l'exposition  se  fait  nettement, 
est  un  tableau  d'intérieur.  On  se  pourrait  croire  chez  le  Philosophe 
sans  le  savoir,  en  1883;  maia  ce  serait  un  philosophe  épicurien  qu'Ar- 
mand Evrard,  dit  autrefois  le  bel  Armand.  Après  une  jeunesse  fadie 
de  joli  garçon,  il  a  trouvé  la  vraie  bonne  fortune,  celle  qui  sert  de 
dot  à  une  excellente  femme.  Il  est  marié  maintenant  depuis  vingt- 
cinq,  ans;  il  vit  à  Paris^  propriétaire  d'une  grande  usine  en  province; 
il  a  tout  ce  luxe  qui  fait  le  a  confort  »  et  l'honneur  de  la  vie  bour- 
geoise; il  a,  comme  il  convient,  à  son  état,  un  fils  qui  ne  fait  rien  que 
des  dettes,  il  a  même  une  nièce  élevée  chez  loi.  Tou3  ces  gens  d*ail- 
leurs  sont  de  bonnes  gens  :  le  père  est  un  moraliste  aimable,  qui  paie 
les  fredaines  de  son  fils  en  se  rappelant  les  siennes;  le  fils  est  un 
étourdi»  mais  point  vicieux;  la  mère  élève  la  petite  nièce  comme  sa 


L- 


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RBYUE   DRAMATIQUE.  A56 

fillei^et  1*00  detf ne  qae  cette  ingénue  est  destinée  à  son  gentil  garne^ 
ment  de  cousin.  Tous  oes  gens  sont  heureux,  sans  que  leur  boobetnr 
soit  tenu  par  une  discipline  austère  :  le  chef  de  Ja  maison  n^est^l  pas 
le  bel  Annand  ? 

Il  est  justement  un  matin,  le  bel  Armand,  à  guetter  la  rentrée 'dis 
8on  ûls,  pour  lui  faire  un  petit  sermon  et  rire  avec  lui  ensuite,  lors- 
4u*un  domestique  apporte  une  carte;  le  bel  Armand  fronce  le  ^soirr: 
cûi  u  îLaroche  I  que  me  yeut-âl  ?  Enfin  I  cela  devait  arriver  un  jour  ou 
l'autre,  depuis  yingt-cinq  ansi  »  Et  l'on  voit  entrer  Tami  Laroche;  ce 
n'est  pas  un  ancien  beau,  celui-là,  mais  un  ancien  laid  bien  conservé; 
il  a  tout  l'air  d'un  Sganarelle  honoraire,  imais  honnête  homme,  rude,  et 
sérieux.  Ce  n'est  pas  un  veuf  comique,  comme  celui  de  Cèlimare  le  Bien- 
Aimé;  .pourtant  il  aurait  de  quoi  l'être  :  avec  son  gilet  jaunie  et  sa 
redingote  de  coupe  au  tique  iraient  bien  de  certains  gants  verdâtres, 
décousus  au  pouce,  que  Valentin,  dans  11  ne  faut  jurer  de  rien,  rappelle 
à  son  oncle  Van  Buck  et  déclare  ne  pasTouloîr  ganter.  Ces  gants  ver- 
dâtres,  Laroche  va>t-il  les  jeter  à  la  figure  fleurie  du  bel  Armand,  ou 
va-t-il  les  mettre  en  poche  pour  lui  donner  la  main  ? 

Le  sourcil  du  bel  Armand  exprime  un  doute  là-dessus  ;  mais  ce  doute 
ne  dure  qu'un  instant  :  Larodue  tend  les  deux  mains  et  ne  jette  aucun 
gant.«  Allons  I  il  rie  sait  rien,  »  murmure  l'autre  avec  un  sourire  :  — il 
se  sourit  à  lui-même,  il  sourit  à  la  femme  dont  il  évoque  l'image,  il 
80iifit.au  mari.  A  peine  si  une  tristesse  décente  obscurcit  l'agrément  de 
ces  souvenirs,  lorsque  Armand  apprend  par  Laroche  que  cette  femme 
est  morte  :  M***  Laroche,  une  bonne  petite  provinciale,  qui  aimait  bien 
son  mari  et  n'aima  naieux  on  autre  homme  que  pendant  *de  coulas 
instane,  figurait  comme  l'une  des  mt^  e  tre  eur  le  catalogue  d'Armand  ; 
la  nomelie  de  «a  imort  n'est  qu'un  épisode  dans  le  récit  de  leur  vie 
depuis  vingt-cinq  ans,  que  les  deux  amis  échangent  en  quelques 
phrases.  L'unest  veuf,  l'autre  est  marié  ;  mais  le  veuf,  comme  Tautire, 
a  un  Ifite,  et  ce  fils  est  né  jadis  peu  de  mois  après  la  disparition 
d'Armand;  nous  saurons  tout  à  l'heure,  par  un  confident,  qu'Armand 
avait  prévu  cette  naissanceet  n'avait  quitté  M^  Laroche  que  par  discré- 
tion. 11  apprend  donc  l'etiisteàce  de  ce  garçon  ffvec  l'émotion  modérée 
d'un  galant  homme,  qui  se  trouve  aprôs  vh»gt-oinq  ans  certain  d'une 
paternité  qu'il  soupçonnait  san«  jamais  s'éttre soucié  delà  conststter,  qui 
n'a  pas  ent^du  déranger  le  ménage  des  autres  plu»  qu'il  ne  conveimit 
à  ses  plaisirs  et  n'entend  pas  déranger  le  sien.  11  est  flatté  de  cette 
assurance  qu'il  a  fait  un  enfant  de  plus  qu'il  ne  comptait,  et  ammsé  de 
celte  idée  qu'il  est  seul  à  le  savoir.  D'ailleurs  il  peut  remercier  Laroche 
de  l'éducation  donnée  à  son  fils  :  Laroche  en  a  fait  «  d'abord  un  gars, 
puis  un  homme.  »  IM'a  élevé  sainement  àla  campagne,  puis  l'apoudsé 
vers  FÉcole  centrale,  d'où  il  est  sorti  récemment  le  premier.  *^  Avec* 


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i56  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

VOUS  remarqué  que,  dans  une  classe  de  trente  élèves,  il  y  en  a  dix  don 
chacun,  pour  sa  famille  et  pour  un  petit  cercle,  est  u  toujours  le  pre- 
mier? »  De  même,  à  confronter  les  auteurs  contemporains,  on  trouve- 
rait qu'il  sort  de  l'Ecole  polytechnique  et  de  l'Ecole  centrale  au  moins 
dix  premiers  par  an. 

ï  Le  jeune  André  Laroche  est  de  ces  privilégiés.  Par  surcroît,  comme 
plusieurs  autres  héros  de  la  comédie  moderne,  il  a  écrit  un  livre  dont 
on  ne  dit  pas  le  titre,  mais  qui  se  trouve  justement  sur  le  bureau 
d'Armand  ;  il  est  permis  de  prévoir  qu'au  second  acte  on  obtiendra 
pour  lui  ((  une  audience  du  ministre,  »  et  s'il  n'est  pas  décoré  au  troi- 
sième, ce  sera  par  une  singularité  de  l'auteur.  D'ailjeurs,  il  se  distingue 
assez,  comme  il  est,  de  son  frère  selon  le  sang,  Fabrice  Evrard.  C'est 
ce'  qu'il  est  donné  à  Laroche  d'apercevoir,  quand  le  bel  Armand  lui 
présente  son  fils  :  pas  méchant,  à  coup  sûr,  mais  si  léger I  Comment 
ne  le  serait-il  pas  avec  la  morale  mousseuse  que  son  père  lui  verse? 
Fabrice  fait  confidence  à  son  père  de  ses  folies  ;  son  père  le  sermonne  à 
sa  manière;  et  comme  Laroche  s'étonne  de  la  conûdence  autant  que  du 
sermon,  Fabrice  lui  rappelle  que  son  père  est  un  camarade,  qui  naguère 
a  fait  des  siennes.  «  Mes  complimensl  s'écrie  Laroche,  ton  fils  est  par- 
faitement bien  mal  élevé.  —  Amène-moi  le  tien,  n'riposte  Armand. 
Laroche  ne  se  fait  pas  prier.  Pendant  qu'il  va  quérir  l'ingénieur,  le  bel 
Armand  conçoit  un  projet  qui  satisfait  sa  conscience  et  même  son 
amour-propre,  sans  troubler  ses  intérêts  ni  les  convenances  :  il  veut 
offrir  à  André  la  direction  de  son  usine.  André  paraît,  il  accepte  ;  on 
le  présente  à  la  famille;  les  deux  jeunes  gens  se  tendent  la  main  : 
<c  Vous  elfes  ingénieur,  monsieur?  —  Oui,  monsieur.  —  Moi,  pas,  » 
répond  Fabrice  modestement.  Il  n'est  pas  fâché  de  voir  un  ami  de  son 
&ge  introduit  dans  la  maison;  la  petite  cousine  Jeanne  ne  regarde  pas, 
non  plus,  (i'un  mauvais  œil,  le  nouveau-venu;  la  mère,  qui  approuve 
tout  ce  que  fait  son  mari,  est  enchantée;  les  deux  pères  ne  se  sont 
jamais  sentis  si  compères  :  <c  Madame  est  servie;  »  on  dînera  de  bon 
appétit,  ce  soir,  chez  le  bel  Armand. 

Dans  l'intervalle  du  premier  acte  au  second,  cinq  ans  se  sont  écou- 
lés. Fabrice  n'a  pas  changé  sa  manière  de  vivre  :  il  commence  pour- 
tant à  s'en  fatiguer.  Le  voici  qui  rentre  tout  pâle  d'une  nuit  passée  au 
cercle,  à  jouer  et  à  perdre;  il  implore  l'assistance  de  sa  mère  et  de  sa 
cousine  pour  obtenir  de  son  père  des  subsides.  Ni  la  mère  ni  la  cou- 
sine ne  sont  surprises  de  l'aventure  :  on  ne  peut  demander  à  Fabrice' 
les  vertus  d'André I  Car,  depuis  cinq  ans,  André  travaille;  il  ^  fait  de 
l'usine  de' M.  Evrard  l'une  des  premières  de  France;  de  temps  en 
temps,  il  vient  reprendre  haleine  à  Paris;  il  est  toujours  le  bienvenu. 
«  Il  y  a  longtemps  qu'on  n'avait  parlé  de  luil  »  s'écrie  avec  mau- 
vaise humeur  Fabrice  quand  sa  mère  et  sa  cousine  le  nomment. 


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REVUE  DRAMATIQUE.  i57 

André  n'est-il  pas  un  reproche  vivant  pour  Fabrice  ?  Ce  n'est  pas 
qu'on  fasse  au  jeune  oisif  des  remontrances  :  désormais  on  le  tient 
pour  incurablement  léger,  désespérément  inutile.  Voici  son  père,  à 
qui  les  deux  femmes  l'abandonnent.  Armand  a  jugé  la  situation  de 
ce  coup  d'oeil  sûr,  mais  indifférent,  que  donne  l'habitude  :  «  Com- 
bien te  faut-il  7  —  Cent  cinquante  louis.  —  Je  vais  te  les  chercher.  » 
Il  va  les  chercher,  en  effet,  et  les  i^emet  au  jeune  homme  sans  souf- 
fler mot.  «  Eh  bien  1  murmure  Fabrice,  tu  ne  me  dis  rien  ?  —  C'est 
mon  petit  sermon  qui  te  manque?  —  Ma  foi!  j'aimais  mieux  ta  colère  : 
c'était  encore  une  façon  de  gagner  mon  argent.  »  Il  faut  renoncer  à 
cette  façon,  et  de  même  à  toute  autre  :  vainement  Fabrice  parle  à 
son  père  de  travailler;  à  quoi  serait-il  bon?  Vainement  il  parle  de 
s  marier,  d'épouser  sa  cousine  :  joli  parti  pour  la  pauvre  fille  I  Et  à 
mesure  que  l'indufgence  du  père  devient  plus  dédaigneuse  et  son  parti- 
pris  sur  son  fils  plus  évident,  on  voit  monter  l'impatience  du  jeune 
homme,  qui  s'irrite  d'être  ainsi  condamné  :  pas  plus  que  l'argent»  qui 
paie  ses  folies,  ses  bonnes  résolutions  ne  lui  sont  comptées;  à  peine 
si  l'on  écoute  ses  paroles  ;  on  ne  veut  rien  attendre  de  lui  ni  presque 
rien  entendre.  Sans  doute  on  garde  son  attention  pour  André  sur  qui, 
l'on  a  reporté  toute  l'estime  de  la  famille,  toutes  ses  espérances, 
tout  son  orgueil  :  parmi  tant  de  services,  André  n'a-t-il  pas  essayé 
d'occuper  Fabrice  à  l'usine  ?  Au  bout  de  huit  jours,  il  a  dû  le  ren- 
voyer; ce  jour-là,  personne  dans  la  maison  n'en  a  voulu  à  Fabrice, 
pas  plus  qu'aujourd'hui  :  ce  n'est  pas  sa  faute  s'il  ne  peut  être  le 
second,  ni  le  dernier  même,  où  Aqdré  est  le  premier. 

Oui  certes,  le  premier;  il  le  mérite.  Pendant  que  Fabrice  va  payer 
sa  dette,  voici  qu'il  arrive,  l'ingénieur  modèle,  inventeur  d'un  nou- 
veau combustible  qui  se  moque  du  charbon  et  de  la  houille.  Cette 
invention  sera  sa  dot;  il  vient  avec  son  père  demander  à  M.  et  à 
M"**  Evrard  la  main  de  M*^  Jeanne,  qu'il  aime  ardemment  et  qui 
l'aime;  la  main  de  M"*  Jeanne  lui  est  accordée.  Où  logera-ton  le  nou- 
veau ménage?  Dans  l'appartement  de  Fabrice,  parbleu l  Fabrice  mon- 
tera un  étage  de  plus.  Cependant  il  rentre  et  tombe  au  milieu  de  ces 
accordailles.  Il  reste  seul  avec  André.  Alors  il  éprouve  le  besoin  de 
dire  son  fait  à  l'intrus  qui  l'a  délogé  peu  à  peu  de  l'affection  des 
siens,  de  leur  estime  et  de  ses  projets  amoureux  comme  de  sa  chambre; 
il  l'accuse  d'être  plus  habile  qu'on  ne  croit  et  d'avoir  médité  le  :  a  Cest 
à  vous  d'en  sortir  »  de  son  patron  Tartufe;  il  s'emporte  jusqu'à  lever 
sur  lui  sa  badine.  André,  qui  s'est  d'abord  contenu,  glacé  de  surprise 
et  gêné  pour  répliquer  par  les  égards  qu'il  4oit  au  fils  d'un  bienfai- 
teur, André  s'emporte  aussi  :  même  sorti  le  premier  de  l'École  cen- 
trale et  inventeur  d'un  nouveau  combustible,  un  saint  n'y  tiendrait 
pasi  André  saisit  la  badine  de  Fabrice,  la  lui  brise  entre  les  mains  et 


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i58  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

lui  en  jette  les  morceaux  a«  visage::  «  Nous  nous  battrons  1  ~  Ahl  par 
Dieu,  ouil  » 

Qu'ils  ne  se  battront  pas,  le  puUic  le  sait.  Il  sait  aussi  que  ce  n?e8t 
pas  M*»  Evraid  qui  décidera  Fabrice  à  s»  jeter  dans  les  br«  d'Andrël 
il  a  la  satisfaction  de  voir  le  père  succéder  à  la  mère  dans  la  chambra 
de  son  fils  et  d'entendre  sa  confession.  La  chose  est  mômep  lus  solen- 
nelle que  ne  l'exigeaient  le  caractère  du  péaitent  et  du  confesseur  :  le 
bel  Armand  se  frappe  la  poitrine  pour  avouer  le  péché  qui  rend  ce 
duel  imposable;  au  lieu  de  le  narrer  comme  un  accident  de  sa  vie 
galante,  qui  n'est  pas  fait  pour  acandaiiaer  un  tel  fils,  il  le  déclare 
comme  un  crime  qui  ferait  reculer  Fabrice  d^épouvante.  Le  jeune 
homme,  d'ailleurs«  se  pique  d'égaler  son  père*  en  pieux  sentimena  : 
«  iè  te  demande  pardon,  &'éorie*t>il,  d'avoir  entendu  ce  que  tu  viens 
de  me  dire,  et  je  te  supplie  de  roublier«  n  On  n'est  pas  meilleur  fiis 
de  Noé.  Cependant  le  patriarche  Armand  s'est  confessé  à  voix  haute  : 
André  se  tenait  derrière  la  porte,  et  voilà  qu'il  sait  touu.  11  entre,  lei 
yeux  pleins  de  larmes,  un  sombre  désespoir  sur  la  face^  U  ne  veut 
plu»  tuer  Fsd)rioe,  mais  il  ne  veut  plus  épouser  Jeanne;  il  refuse  de 
devoir  son  bonheur  au  séducteur  de  sa  mère  et  brûle  d'entraîner  loin 
de  cette  maison  l'honnête  homme  qui  l'a  élevée  11  faut  que  cet  hon- 
nête homme  paraisse,  s'inquiète,  s'étonne  de*  l^embairas  où  il  trouve 
Armand  et  les  deux  jeunes  gens;  il  faut  qu!Andrè,  à  prés^t,  craigne 
de  lui  faire  deviner  lu  fatal  secret  pour  qu'il  ae  résigne  à  devenir  Pheu* 
reux  mari  de  Jeanne.Jl  le  sera  donc  enfin,  et,  comme  il  ne  pourrait 
supporter  de  vivre  soua  le  mftme  toit  que  le  bel  Armand,  il  emmènera 
sa  femme  chez  son  pare  sebn  le.oœur,.  chez  Laroche.  Ainsi,  outre 
cet  ingénieur  tombé  dans  sa  famille,  Laroche  a  encore  cette  aubaine 
d'une  niôce  que  son  frère' n^a  pas  eu  la  peine  de  faire:  (^est  la  revanche 
du  veuf  et  le  châtiment  du  joli  garçon.  Le  bel,  Armani  voit  d'un  ooil 
désolé  le  meilleur  de  ses  enfans  et  sa  nièoe,  presque  sa  fille,  franchir 
le  seuil  de  Isa  porte.  «  Les  fils  vengent  les  pères,  »  lui  murmure  à 
l'oreille  son  confident  ;  (c  et  les  consolent,  »  ajoute  tout  bas  Fabrice; 
sur  cette  parole,  qui  laTamène  du  ton  héroïque  à  Phumain,  s'achève- 
doucement  la  comédie. 

OniVoit,.eneffbt,  que  ceéte.  comédie,  malgréla  violence  de  la  situa* 
tioni  capitale,  est.  humaine^. modérée,  traitable^  — comme  on  voit  que 
cette  comédie,  malgré  la.  banalité  de^  cette  situation,  est  originale  et 
nouvelle.  C'est  dans  le  second  aole  que  |glt  la  nouveauté  comme 
Vhumanité  de  Pouvrage,  et  c'est  là qne setrouve cette  steuationoapi- 
taie.  :  U  rencontre  dcA  deux  frères.  Gelte  rencontre  n'est  pas  arbi«- 
tmire^  comme  le  choc  de  denz  pantîaa  dressés,  l'un:  coottei  l'autre 
h  l'improvisto  par  un  décret  de  Fauteur.  Elle,  est  préparée  par  ime 
suite  de  faits,,  qui  ne  sont  que.  les  signes  d'une,  suite,  de  sentimens. 


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R£Y0E  DRAMATIQUE.  I|fl9 

Depuis 'le  oommenc^meiit  de  Faete,  on  e  vu  ve  modifier,  psrrtiQ  wtiih 
nael  progrès,  tes  caractères  da  père  et  do  Bts  légitime,  posés  dans  le 
débat  de  la  pièce  :  il  Taut  la  peine  de  marciuer'ee  qoe  Kun'etl'autre  a 
de  neuf. 

Armand  Evrard,  comme  M.  Ponichanlbeutt,comme'M.  Doversy'(dan8 
h  Bâtard  delburoude),  est  te  père  dedeux  flls.*  rimné'bors  mafiege, 
l'autre  dans  le  mariage.  Ai-je  besoin  d'avertir  que  je  li'établis  pas  de 
parallèle  entre  les  eeuvres  et  que  je  préfère  au  Bel  Armand  les  Tonr^ 
chajmbauU,  pour  l'ampleur  du  développement'dramatique,  h  fermeté 
cornélienne  du 'STflx^/ et  fo  maîtrise  qtii  éclate  au  moins  dans  le  per- 
sonnage de  Bernard?  rypréfèreiriôme  le  Aitarrf,—quoique»le  roman- 
tisme'de  ce  drame  soit  un  peu  grossier,  —  f  y  préffere  le  Bâtard  pour  la 
verve  de  passion  et  Pextraordinaire  énergie  qu'on  y  sent  frémir:  c'est* 
FUs  naturel,  refait  par  un  troisième  Dumas,  qui  ressemblerait  plus  que 
le  second  à  l'auteur  i'Antmy.  Man  je  ne  fais  ici  que  noter  des  diffé- 
rences entre  dos  personnages  dont  l'emploi  scénique  est  le  même. 
Fourcbambault, 'Dmersy,  Armand  Evrard  sont  tous  les  trois  d'anciens 
séducteurs;  mais  pour  les  deux  premiers,  qui  nous  le  ditîL'autem',  et 
nous  le  croyons  sur  parole  :  ce«  deux  bourgeois,  à  l'heure  qu'on  nous 
dénonce  leur  paternité  clandestine,  sont  justement  aussi  paternes  tjue 
d'autres,  aussi  tranquilles  et  rassis;  l'un  plus  débonnaire  et  l'autre 
plus  dur,  mais  sans  aucun  trait  qui  les  distinguo  ni  i'un  ni  l'autre  de 
la  multitude  des  bourgeois  qui  n'ont  aucun  bâtard  sur  la  conscience  ; 
leur  paternité  n'est  qu'un  accident.  Au  contraire,  cbez  le  bel  Armand, 
le  vieil 'homme,  ou  plutôt  le  jeune  subsiste  sous  l'embonpoint  du  père 
de  famille' et  du 'notable  :  il  est  rangé,  le  bel  Armand,  il  est  bon  époux 
et  même  bon  oocle,  il  aime  sa  maison,  sa  femme  et  sa  nièce;  mais  un 
eonsQisseur  en  mauvais  sujets  devinerait  vite  ses  vieux  péchés  à  sa 
parole  légère,  à  sa 'fatuité  souriante,  à  sa  philosophie  commode,  et  le 
bel  Armand  ne  les  désavouerait  pas. 

Il  n'a,  d'ailleurs,  rien  de  trop  lourd  sur  la  conscience  :  il  n^  pas 
séduit  une  jeune  fille,  comme  Fourchambault  et  Duversy,  mais  une 
femaoe  mariée,  en  province,  dont  il  n'a  pas  troublé  la  vie  ;  la  morale 
du  monde,  qui  est  la  sienne,  ne  lui  reproche  rien.  Fourchambault 
avait  abandonné  sa  maîtresse  après  hri  avoir  promis  le  mariage;  Duversy 
avait  n  lancé  n  la  sienne  et  ne  s^en  était  plus  inquiété  :  «  Quand 'On 
lance  une  femme,  dit  un  personnage  de  M.  Gondinet,  on  ne  va  pas 
voir  où  elle  tombe  l  »  Le  bel  Armand  n'a  rien  fait,  après  ce  fi W  que 
prendre  discrètement» congé  de  la  mère;  il  a  salué  1er*  Laroche,  qui  a 
continsé  de  partager  le  bonheur  ininterrompu  de  son  mari.  Aussi  voyez 
la  récompense  1  II  sait  qu'André  est  son  Gh  avant  que  pereonne  le 
sœhe,  et  dès  le  commeneement  de  la  pièce,  tandis  que  Duversy,  pour 
a^randre  qu^Armaod  est  le  sien,  attend  jusqu'à  la  fin  du  troisième 
aote^  et  que  Fourchambault,  même  après  la  tmie  baissée,  ignore  qt^n 


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h60  BETUE  DBS  DEUX  MONDES. 

pourrait  s'enorgueillir  de  Bernard;  par  ce  privilège,  le  bel  Armand 
devient  un  meilleur  personnage  de  comédie  que  Duversy  etFourcham- 
bault.  Ceux-ci,  en  effet,  ne  connaissant  pas  leur  paternité,  nous  ne 
pouvons  voir  comment  elle  modifierait  leurs  sentimens  et  leurs  carac- 
tères :  au  contraire,  le  bel  Armand  recueille  dans  sa  maison  André 
Laroche,  il  le  met  à  côté  de  son  fils  légitime,  et  bientôt  de  ce  rappro- 
chement résulte  un  changement  singulier  dans  ce  cœur  de  père  : 
l'amour  paternel  se  transporte  du  fils  légitime  au  bâtard. 

Qu'est-ce  que  ce  fils  légitime?  Il  n'est  pas  mauvais  tout  d'une  pièce 
et  par  cette  simple  raison  qu'il  est  légitime,  comme  on  pouvait  le 
craindre  dans  un  temps  où  Part  dramatique  mène  si  rudement  les 
représailles  des  bâtards  contre  la  société  :  il  est  bien  le  fils  du  bel 
Armand  (le  sérieux  André  doit  tenir  de  sa  mère);  d'ailleurs,  il  a  été 
élevé  par  son  père,  et  cette  éducation  a  porté  ses  fruits.  Il  rappelle 
LéopoldFourchambault;  il  est  plus  tendre  et  plus  léger;  il  est  resté  plus 
enfant,  étant  le  fils  d'une  mère  meilleure,  d'un  père  moins  faible,  d'une 
famille  plus  unie  :  Fabrice  ne  formerait  pas  comme  Léopold  un  plan 
de  séduction  contre  une  jeune  fille  recueillie  sous  le  toit  paternel. 
Lorsqu'André  parait  dans  la  maison,  Fabrice  le  reçoit  d'abord  sans 
méfiance  ni  jalousie.  Cette  colère  amassée  peu  à  peu  qui  l'égarera  tout 
à  l'heure  et  le  précipitera  contre  son  frère,  c'est  la  colère  de. ses  bons 
sentimens  plutôt  que  de  ses  mauvais;  elle  est  injuste,  et  pourtant  c'est 
la  colère  des  louables  résolutions  repoussées,  de  la  tendresse  filiale  et 
de  l'amour  déçus  et  supplantés,  plutôt  que  du  dénigrement  et  de  l'en- 
vie. Si  Fabrice  était  mauvais,  il  ne  souffrirait  pas  de  voir  son  père 
l'abandonner  à  sa  paresse  et  l'y  rejeter;  il  ne  souffrirait  pas  de  voir  l'af- 
fection des  siens  se  retirer  de  lui;  peu  lui  importerait  qu'un  autre 
occupât  sa  place  dans  leur  esprit  et  dans  leur  cœur,  pourvu  qu'U  ne  la 
prit  dans  leur  héritage.  Mais  le  fils  du  bel  Armand  est  oisif,  étourdi, 
tel  que  Ta  fait  et  formé  son  père,  pas  plus  que  son  père,  il  n'est  mau- 
vais ni  méchant.  Cette  dépossession  de  son  patrimoine  moral,  qui  lui 
devient  plus  cher  à  mesure  que  la  conquête  d'un  autre  lui  en  rappelle 
le  prix,  cette  élimination  de  la  famille  le  touche  au  bon  endroit,  et  c'est 
une  cause  honorable  qui  le  fait  agir  injustement;  c'est  un  ferment 
généreux  qui  fait  lever  peu  à  peu  sa  colère  ;  c'est  un  réveil  de  vertu  qui 
le  pousse  violemment  au  bord  du  crime  :  par  là  le  personnage  est 
original  et  dramatique. 

Je'  ne  jurerais  pas  que  celui  de  l'ingénieur  adultérin  soit  aussi 
neuf.  Il  est  de  règle,  dans  le  théâtre  moderne,  que  les  fils  de  l'amour 
soient  parfaits  ;  c'est  à  ce  point  qu'un  homme  marié,  s'il  fréquente 
le  spectacle,  doit  résoudre  de  ne  jamais  faire  ses  enfans  lui-même; 
les  fils  légitimes  sont  toujours  de  qualité  douteuëe,  comme  la  pâtis- 
serie faite  à  la  maison;  mais  regardez -moi  ces  bâtards:  quelle 
pâte!  Au  moins  dirons-nous,  pour  ne  scandaliser  personne,  qu'un 


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:-1 


.  EETUE  DRAICATIQUE.  A6l 

homme  prudent^  s'il  oonnatt  ses  auteurs,  doit  se  pourvoir  ayant  le 
mariage  d'un  petit  enfant  naturel,  qui,  plus  tard,  grandi,  barbu, 
décoré,  le  sauvera  de  Pobscurité,  ou  môme  à  l'occasion  de  la  banque- 
route :  voyez  M.  Stemay,  voyez  M.  Fourchambault  I  Avant  de  rédiger 
un  contrat,  le  notaire  de  la  jeune  fille  demanderait  au  fiancé:  «  Appor- 
tez-vous un  bâtard?  —  Oui,  c'est  bieni  écrivons,  d  Mais  si  le  fiancé 
avouait  qu'il  n'a  pas  pris  cette  précaution  :  «  Allez  la  prendre,  lui 
dirait-on,  et  ne  revenez  qu'ensuite!  »  Le  seul  Touroude,  à  ma  connais- 
sauce,  a  eu  ce  courage  de  faire  voir  que,  s'il  est  criminel  de  semer 
des  enfans  dont  on  ne  sera  pas  le  père,  ce  n'est  pas  seulement  parce 
qu'on  les  sème  où  l'on  n'a  pas  le  droit  de  semer,  mais  aussi  parce  qu'ils 
y  pousseront  peut-être  mal  :  son  bâtard,  élevé  dans  un  monde  vicieux, 
n'est  que  tout  juste  honnête  homme,  et  c'est  le  châtiment  du  père  de 
le  trouver  un  jour  armé  de  toutes  ses  rancunes  i^outlaw,  sans  rete- 
nue ni  scrupules,  contre  le  fils  légitime .  Pour  être  moins  flatteur,  cet 
exemple  n'est  peut-être  pas  moins  avantageux  aux  bâtards  :  il  en  aura 
peut-être  empêché  quelqu'un  de  nattre;  il  est  d'une  meilleure  morale 
préventive.  Mais  contre  cette  exceptioi,  que  d'exemples  encourageans  I 
Jacques  Vignot,  Bernard,  le  capitaine  Daniel,  les  héros  du  Fils  naturel^ 
des  Fourchambault,  du  Fik  de  Coraiie,  sont  des  demi-dieux,  et  leurs 
pères,  loin  de  se  repentir,  peuvent  se  croire  des  dieux. 

D'autre  part,  André  Laroche  n'est  pas  seulement  adultérin,  mais 
ingénieur.  Que  d'ingénieurs  déjà  dans  le  théâtre  contemporain  I  L'in- 
génieur a  remplacé  sur  les  planches  l'officier,  môme  l'officier  de  marinej 
C'est  à  croire  que,  si  les  premiers  de  l'Ecole  polytechnique  sortent 
(c  dans  le  civil,  »  comme  on  dit,  et  non  «  dans  le  militaire,  »  les  tout  pre- 
miers sortent  a  dans  le  dramatique,  n  L'Ecole  polytechnique  et  l'École 
centrale  fournissent  de  premiers  et  de  jeunes  premiers  M.  Dumas, 
M.  Augier,  M.  Sardou  aussi  bien  que  M.  Legouvé;  rappelons-nous, 
après  le  Fils  naturel^  la  Femme  de  Claude  et  FÉtranghre,  rappelons-nous 
un  Beau  Mariage  et  la  Contagion,  —  les  Ganaches,  —  Par  droit  de  con-^ 
quitel  Saint-Gyr,  Saumur  môme  et  le  Borda  sont  délaissés,  au  môme 
rang  que  l'Ecole  normale  et  l'Ecole  de  pharmacie  ;  et  c'est  justice  I  Où 
trouver  un  héros  de  théâtre  plus  accompli  que  l'ingénieur:  son  métier, 
—  puisque  les  amoureux  ne  peuvent  maintenant  rester  sans  profes- 
sion, —  est  distingué,  propre,  avec  je  ne  sais  quoi  d'abstrait  à  la  fois 
et  de  pratique,  qui  charme  et  rassure  imagination  du  spectateur;  son 
caractère  est  d'être  laborieux,  patriote,  courageux,  ardent  et  chaste, 
grave  et  passionné.  Adultérin  et  ingénieur,  c'est  trop  pour  un  seul 
homme  :  ce  n'est  pas  de  jeu  d'être  l'un  et  l'autre  contre  un  fils  légitime 
qui  ne  fait  rien  ;  André  Laroche  est  comblé  I  Cependant  il  faut  consi- 
dérer que  les  dons  qui  abondent  en  ce  jeune  homme  ne  sont  pas  atta^ 
chés  à  sa  qualité  d'adultérin.  Cette  qualité  n'existe,  en  somme,  ni  pour 


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A02  BETUs  BBS  nuK  imniBs. 

lui  ni  pour  les  autres,  sinoo  pour  le  bel  AriMUid,  puisque 'te  Ml  AroMUd 
est  «eul  à  la  Gonnaltie,  eoeore  uu  bout  de  Tiogt^îoq  «ne*  Aodrt  Laredie 
est  affligé  li'un  p^e  régulier,  tout  comme  s'il  était  ^ûle  Intime;  il  a 
éeiiapfé  «ans  miracle  aaidaugers  où  soceombele  MurddeToiuroude, 
où  tiîompbent  par  la  f  t✠ paradoxale  dea  atteaiB  4acque«  Vignot, 
Bernard*  et  le  capitaine /Daniel.  Même,  son  père  selon 'b  loi  l'a  élevé 
beaucoup  mieux  que  n'aurait  fait  son  pêne  aelen île  sang,  mieux  que  ne 
font  ia.p)upart  des  ipéres^  selon  fa  loi  et  ie^sang-Bufin 'noue  admettrons 
foloniiere  ique  l'étuche'des  macbémutiqum  et  Tusage  d'une  ^profession 
exacte  aient  pu  renforaer  'la  discipline  d'un  >e«prtt  et  d^un  caractère 
ainsi  formés:  André  Laroobe  n'est  donc  adultérin  ni  ingénieur  que  dans 
un  degré  supportable  pour  les  gens  qui  préfèrent  les  personnages 
neufsaux  personnages  de  ocHivention. 

<}uoi  de  menreilleux  si  des  personnages  humains  s'ordonnent  et  se 
œmbinent  humainement?  M.  Victor  Jannet  n'a  pas  besoin  de  traîner 
par  foite  les  deux  frères  sur  la  scène,  ni  de  les  faire  sortir  chacun 
d^me  Irappepar  un  sortilège  de  mécanique  théâtrale,  pour  les  heurter 
Tun  contre  Tautre;  il  les  établit  tranquillement,  sous  le  regarddu  père, 
dans  ta  même  maison,  où  leur  rencontre  ne  sera  ni  forcée  ni  fortuite. 
Cette  rencontre  est  la  crise  nécessaire  où  plusieurs  séries  de  causes 
immatérielles  aboutissent  ;  c'est  là  que  vont  se  résoudre  tous  les  élé- 
mens  psychologiques  du  drame;  c'est  le  point  culminant  de  l'ouvrage; 
on  y  volt  conspirer  et  s'élever  par  une  sorte  d'enflur^  et  de  progrès 
eoutinuels,  depuis  le  commencement  du  second  acte,  les -trois  princi- 
paux caractères;  même  les  personnages  accessoires  y  contribuent  par 
l'évolution  logique  de  leurs  ^ntiniens.  Ainsi  cette  situation  violente 
n'est  que  rachôvement  naturel  d'une  comédie,  et,  pour  y  parvenir, 
on  euit  la  (pente  modérée  d'une  étude  morale.  Ainsi  l'ouvrage  se  déve- 
loppe avec  aisance,  comme  une  plante  sortie  d'un  bon  grain  pousse 
droite  :  par  la  grâce  de  son  mérite  essentiel ,  la  pièce  se  trouve  à  la 
fois  une  bonne  pièce  et  bien  faite. 

C'est  du  moins  ce  qu'il  semble  après  coup,  et  l'on  n'imagine  pas 
que  l'auteur  eût  pu  faire  autrement.  Est-il  besoin  de  dire  que  la  con- 
dttite  de  ce  second  acte  révèle  pourtant  lun  habile  homme?  Le  pre- 
mier, d'ailleurs,  est  net  et  sobre;  le  troisième,  quoique  d'une  ftcture 
un  peu  laborieuse  et  lourde,  ne  gâte  pas  le  reste.  La  langue  de 
M.  Jannet,  sans  valoir  celle  du  maître  Augier,  est  honnête  et  saine; 
son  dialogue  est  facile,  vif  et  ne  manque  pas  d'agrômens;  il  sera  êfi- 
rituel  avec  plus  de  goût  lorsqu'il  sera  purgé  de  quelques  làux  brillans, 
de  quelques  répliques  trop  annoncées  par  un  mot  mis  exprès,  comme 
une  rime  par  une  cheville.  On  a  déclaré  que  le  Bel  Armand  était  le 
premier  ouvrage  de  M.  Jannet;  c'était  le  premier  au-dessus  de  l'entre- 
sol, car  JK.  Jannet  avait  déjà  donné  un  petit  acte  au  Gymnase;  mais 


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REYIJE  DRAMATIQUE.  AôS 

l'auteur  ira  plus  haut.  Il  n'a  pas  trente  ans;  il  ne  figurait  pas,  il  y  a 
dix  jours*  sur  la  liste  des  écrivains  autorisés  à  se  faire  applaudir;  il  y 
est  :  qu'il  y  reste  1 

(Test  une  bonne  nouvelle  que  celle  d'un  succès  remporté  par  un 
inconnu;  n'en  est-ce  pas  une  autre  que  celle  d'une  comédie  bien 
jouée  à  rodéon?  L'une  et  l'autre  a  le  charme  de  la  surprise.  On  admet 
que  la  tragédie  et  le  drame  bourgeois  en  vers,  dans  cette  lointaine 
province  de  l'art  dramatique,  soient  déclamés  honnêtement;  on  a  peine 
à  croire  qu'il  s'y  forme  encore  et  qu'il  s'y  conserve  des  comédiens. 
Nous  ne  jpécuserons  pas  cependant  le  témoignage  de  nos  yeux  et  de 
nos  oreilles  :  M.  Victor  Jannet  ne  pouvait  souhaiier  de  meilleurs  inter- 
prètes. Auprès  de  M.  Porel,  qui  rend  à  merveille  toutes  les  nuance» 
de  son  personnage,  le  bel  Armand,  il  faut  citer  d'abord  M.  Amaury, 
qui  représente  Fabrice.  Je  goûte  médiocrement»  à  l'ordinaire,  sa  voix 
de  petite  flûte,  à  la  fois  aiguë  et  voilée;  je  goûte  médiocrement,  ses 
grimaces  de  jeune  premier  comique.  Pourtant  je  n'aperçois  personne, 
pas  même  à  la  Comédie- Française,  qui  eût  joué  avec  plus  d'art  sa 
partie  dans  le  duo  pathétique  des  deux  frères,  à  la  fia  du  second  acte: 
il  y  a  là  toute  une  gamme  montante  de  sentimens,  interrompue  plu- 
sieurs fois  et  toujours  reprise  avec  plus  de  brio,  que  M.  Amaury  exé- 
cute avec  une  chaleur,  un  mouvement,  une  connaissance  du  rythme 
dramatique  que  je  ne  saurais  trop  louer.  M.  Raphaël  Duflos,  revenu 
de  la  Galtè  à  TOdéon,  ne  pouvait  guère  montrer  dans  la  redingote 
d'André  Laroche  la  science  de  composition  qu'il  a  prouvée  sous  le 
pourpoint  d'Henri  III;  il  n'a  fait  apprécier  qu»^  sa  bonne  tenue,  son  air 
m&le  et  sa  voix  grave.  D'aucuns  l'ont  trouvé  guindé;  mais  son  per-* 
sonnage  est*il  souple?  Ce  qu'il  a  naturellement  de  ce  personnage,  c'est 
qu'il  paralt,«n  effet,  «  un  gars  et  un  homme  »  plutôt  qu'un  comédien; 
ce  n'est  pas  un  mal,  môme  au  théâtre,  pourvu  qu'on  sache  son  métier, 
qu'on  ait  le  ton  juste  et  le  geste  réglé.  Nous  attendons  M.  Duflos  à  de 
meilleurs  rôles  :  il  trouvera  sans  doute,  cet  hiver,  dans  le  Severino 
Torelli,  de  M.  Coppée,  et  dans  Henriette  Maréchal,  que  M.  de  La  Rounat 
a  l'heureuse  idée  de  reprendre,  l'emploi  de  son  talent. 

Avec  le  Bel  Armand,  l'OJéon,  pour  cette  fête  de  sa  réouverture,  nous 
a  donné  l'Exil  d'Ovide,  un  acte  en  vers  de  M.  Honoré  Bonhomme.  La 
tentation  est  trop  forte  de  juger  cet  opuscule  en  deux  mots  :  honorable 
et  bonhomme.  L'auteur  mérite  le  respect  par  l'innocence  de  ses  verj 
autant  que  par  son  âge.  L'Ovide  qu'il  fait  parler  est  le  véritable,  et 
le  titre  de  la  pièce  en  dit  le  sujet.  L'intrigue,  plus  solide  peut-être 
qu'il  n'est  nécessaire  en  ce  genre,  se  noue  péniblement,  et  la  qualité 
du  style  est  celle  d'une  traduction  élégante.  M.  Bonhomme  a  supposé 
qu'au  moment  où  les  sages  conseils  de  Mécène  détournaient  le  poète 
de  Julie  et  le  ramenaient  à  Corinne,  on  méchant  sophiste  grec,Méthyl- 


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ÂÔ&  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

las,  eDvieax  de  la  gloire  d'Ovide  et  de  ses  amours,  eDtreprenait  de  lui 
ravir'sa  maîtresse;  qu'il  courtisait,  par  erreur,  une  affranchie  et  recevait 
d'elle  en  gage  de  tendresse  une  bague  donnée  par  Corinne;  qu'Ovide, 
en  voyant  cette  bague  au  doigt  de  Méthyllas,  se  croyait  trahi  et  courait 
se  consoler  chez  Julie;  qu'avertie  de  son  infidélité,  Corinne  la  dénon- 
çait à  Auguste,  et  que  bientôt,  lorsqu'elle  en  connaissait  Texcuse,  elle 
n'avait  plus  qu'à  s'exiler  avec  son  amant...  Voilà,  pour  soutenir  un  si 
petit  ouvrage,  une  bien  grosse  charpente  et  bien  compliquée.  Les 
vers  qui  l'enjolivent,  quoique  beaucoup  soient  ingénieux  et  même 
agréables,  ne  surprennent  pas  l'oreille  par  la  nouveauté  de  leur  tour  : 
ce  proverbe  en  toge,  qui  dure  trois  quarts  d'heure,  fatigue  un  peu 
l'attention  ;  il  est  pourtant  joué  fort  décemment.  M.  Barrai,  qui  débu- 
tait dans  le  rôle  de  Méthyllas,  est  un  comédien  minutieux  ;  il  serait 
d'un  comique  moins  monotone  s'il  parlait  quelquefois  au  lieu  de  bêler. 
M.  Albert  Lambert  est  un  excellent  Ovide  de  tragédie  et  M"*  Malvau 
une  Corinne  qui  sait  dire;  mais  pourquoi  cette  jeune  première,  un 
peu  sèche,  imite-t-elle  par  momens  la  cantilène  de  M"*  Sarah  Ber- 
nhardt?  M'^  Elise  Petit  me  paraît  une  soubrette  romaine  qui  sent 
coquettement  son  Paris.  M.  Rebel  fait  un  Mécène  convenable.  Les 
moindres  rôles  dans  la  petite  pièce  comme  dans  la  grande,  —  où 
M,  Cornaglîa,  M»«  Régis  et  M"«  Real  méritent  d'être  cités,—  sont  tenus 
avec  conscience. 

C'est  le  respect  de  l'art  et  du  public,  ou  plutôt  le  respect  d'eux- 
mêmes,  —  car  ils  semblent  s'exercer  pour  eux-mêmes  et  pour  leur 
profit,  —  qui  me  touche  singulièrement  chez  ces  acteurs  de  l'Odéon.  Ils 
jouent  VExil  (rOvide,dM  commencement  du  spectacle,  devant  deux  cents 
personnes;  ils  jouent  avec  le  même  sérieux  et  le  mêjne  soin  que  devant 
une  salle  de  gala.  J^inviterai  quelques-uns  de  leurs  heureux  confrères 
de  la  Comédie-Française  à  méditer  cet  exemple.  Ceux-ci  volontiers  se 
prennent  pour  des  pontifes,  mais  volontiers  ils  se  permettent  de  dépê- 
cher leur  messe;  et,  tel  soir,  pendant  la  dernière  scène  de  l'Avare,  tel 
autre  soir,  pendant  la  dernière  scène  de  Tartufe,  f  en  ai  vu  plusieurs, 
malgré  le  pathétique  de  l'action,  se  divertir  comme  des  enfans  de  chœur 
derrière  le  prêtre.  Ce  relâchement  diminue  la  diétance  entre  les  deux 
théâtres;  mais  les  comédiens  de  là-bas  se  chargeraient  de  la  diminuer 
d'une  meilleure  façon.  Il  ne  sera  pas  surprenant  qu'à  force  de  travail 
l'Odéon  parvienne  à  justifier  son  titre  de  second  Théâtre-Français  et 
sa  prétention  d'être  autre  chose  qu'un  cénotaphe  perdu  dans  la  ban- 
lieue du  Vaudeville  et  du  Gymnase. 


Louis  GAin>ERAX. 


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•K^ 


CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


f14  saptembre. 

Tous  les  drames  ont  leur  épilo^e  gui  résume  la  moralité  de  l'action. 
L'épilogue  du  drame  de  Probsdorf,  de  la  mort  de  M.  le  comte  de  Gham- 
bord,  c'est  tout  ce  qui  vient  de  se  passer  autour  de  ce  tombeau  pour 
jamais  fermé,  et  ces  incidens,  certes  fort  imprévus,  prouvent  une  fois 
de  plus  que  déddément  en  ce  monde  rien  ne  peut  se  faire  simplement. 
Il  faut  que  les  petits  arrangemens  ou  que  les  petits  calculs  des  survi- 
vans  compliquent  tout,  jusqu'aux  affaires  d'un  mourant,  jusqu'aux  funé- 
railles d'un  mort. 

Voilà  un  prince  qui  a  passé  sa  vie  dans  l'exil,  victime  d'une  catastrophe 
publique  qui,  autrefois,  a  brisé  la  couronne  sur  le  front  de  son  aïeul  et 
emporté  sa  race.  Pendant  plus  d'un  demi-siècle,  au  milieu  des  révolu- 
tions de  toute  sorte  qui  ont  remué  l'Europe  et  bouleversé  périodique- 
ment la  France,  il  est  resté  dans  sa  dignité  de  banni  le  représentant 
'  respecté  d'un  principe,  d'uoe  vieille  tradition  monarchique.  Il  n'a  pas  eu 
le  règne,  il  a  gardé  l'honneur  de  sa  royauté  exilée,  il  a  vu  passer  autour 
de  lui  ces  évènemens  qui  ne  lui  ont  pas  rendu  un  trône,  mais  qui  n'ont 
jamais  ni  lassé  sa  constance,  ni  troublé  sa  loyauté,  ni  altéré  ses  senti- 
mens  français.  Les  scissions  de  dynastie  ou  de  famille  que  les  révolu- 
tions avaient  créées,  il  a  mis  ses  soins,  une  sorte  de  point  d'honneur 
à  les  effacer,  à  les  oublier,  et  à  les  faire  oublier.  Aussitôt  que  les  cir- 
constances l'ont  voulu,  il  s'est  prêté  généreusement  à  une  réconcilia- 
tion de  famille  généreusement  offerte.  Les  petits-fils  des  aieux  divisés 
se  sont  sentis  rapprochés  dans  des  malheurs  communs,  et  la  maison 
de  France,  suivant  l'expression  consacrée,  s'est  trouvée  reconstituée 
dans  son  unité  avec  son  chef,  avec  ses  héritiers  incontestés.  Tout  cela 
s'est  fait  ooblemeût,  cordialement,  sans  arrière-pensée,  et  au  premier 

s.  —  1883.  30 


s^ 


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y 


Aeo  istek  fin  skoi  wmse^ 

brait  du  mal  inattenda  qui  venait  de  frapper  M.  le  comte  de  Ghambord|| 
M.  le  comte  de  Paris  s'est  rendu,  comme  il  le  devait,  à  Frohsdorf,  au 
chevet  du  prince  si  cruellement  atteint  Cette  réconciliation  de  famille, 
elle  s'est  manifestée  sous  une  forme  aussi  émouvante  que  grave  jusque 
dans  ces  dernières  et  suprêmes  circonstances,  autour  du  lit  d'un  mou- 
rant Ldjoiir  oA  M*  te  cotâte  ée  ChadiKord,  VàitiéU  pat  \%  ib^li  §*étei- 
gnait  déûniiivement,  où  donc  était  la  difficulté?  La  conduite  semblait 
toute  tracée.  C'était  évidemment  le  rôle  et  le  droit  de  celui  qui  recueil- 
lait le  titre  de  M.  le  comte  de  Chambord,  qui  devenait  à  son  tour  le 
chef  de  la  maison  de  France,  de  mener  le  deuil  du  prince.  C'était  tout 
simple,  parfaitement  légitime  ;  mais  c'est  ici  que  tout  s'est  compliqué 
de  susceptibilités  ou  de  prétentions  visiblement  peu  bienveillantes 
pour  les  princes  d'Orléans.  M*»*  la  comtesse  de  ChambOTd  n'a-t-elle 
écouté  que  sa  propre  inspiration?  A-t-elle  cédé  à  d'autres  iofluences 
qui  l'entoureot?  Toujours  est-il  qu'elle  a  exprimé  une  volonté  formelle 
devant  laquelle  il  n'y  avait  qu'à  s'incliner,  que  rien  n'a  pu  fléchir.  On 
a  eu  la  pensée  de  faire  à  M.  le  comte  de  Paris  une  place  qui  n'éiait  pas 
la  sienne  en  réservant  à  d'autres  princes  la  mission  de  conduire  le 
deuil  de  M.  le  comte  de  Cbambord.  M.  le  comte  de  Paris  ne  pouvait  dés 
lors  que  s'abstenir  de  paraître  aux  funérailles  publiques,  de  se  rendre 
à  Gontz,où  M.  le  comte  de  Chambord  repose  désormais  dans  l'élernelle 
paix,  auprès  du  vieux  roi  Charles  X;  il  ne  pouvait  accepter  le  rôle  qu'on 
lui  faisait,  de  sorte  qu*on  a  eu  à  Gorits  le  spectacle  peu  prévu  des 
obsèques  du  chef  de  la  maison  de  Fraoce  conduites  par  des  princes 
qui  ne  sont  même  pas  français.  Ce  n'étaient  pas  là  sans  doute  ce 
qu'attendaient  les  royalistes  de  France  qui  se  sout  rendus  à  Gorits,  et 
qui  paraissent  avoir  été  un  peu  déçus  par  ces  funérailles  ainsi  réglées. 
On  a  eu  un  peu  de  confusion  là  où  tout  aurait  pu  se  passer  simple- 
ment,  selon  toutes  les  convenances.  En  définitive,  il  n'en  est  ni  plus 
ni  moins,  la  situation  reste  la  môme.  Évidemment^  M.  le  comte  de 
Paris  n'a  fait  que  ce  qu'il  devait  depuis  le  commencement  de  la  mala* 
die  de  M.  le  comte  de  Cbambord  jusqu'à  l'heure  où  le  prince  s'est 
éteint.  Il  a  témoigné  aussi  toute  sa  déférence  à  M"«  la  comtesse  de 
Chambord.  Dans  la  cérémonie  funèbre  qui  a  été  célébrée  à  Frohsdorf 
et  qui  avait  un  caractère  plus  pariiculièrement  privé,  il  n*a  élevé  aucune 
difficulté,  il  a  accepté  tout  ce  qu'on  a  voulu.  Le  jour  où  les  funérailles 
prenaient  un  caraaère  public  à  Gorits,  il  ne  pouvait  faire  que  ce  qu'il 
a  fait.  Il  ne  pouvait  accepter  que  la  place  qui  lui  était  due;  dès  qu'on 
lui  refusait  oette  place,  il  n'avait  plus  qu'à  se  reiirer  sans  inaistsr.  1) 
s'est  abstenu,  et,  à  parler  franchement,  ces  ineUlens,  nés  peul-ôtre  de 
préoccupations  assez  malencontreuses*  peuvent  être  plus  favorables  qu« 
nuisibles  à  la  position  que  la  mort  de  M<  le  eo«ite  4e  Chambord  lui  t 
ci^éée.  Qa  s  w  p«a  cédé,  4us  oes  rèflwieQ»  4'éti«Mll«  AMiémrei  i 


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des  raflseotioaeoB  mal  éteints,  à  de  vieilles  défianees,  à  dea  préven*- 
tiena  à  peioe  déguiséea,  peut-être  ^  d'autrea  calcula  bien  peu  aérieui; 
ou  a  forôéi  c'est  bieu  certain^  M.  le  comte  de  Paria  à  s'abateuir^  et,  toi^t 
bien  peaë^  le  seul  résultat  de  cea  diificuUés  dool  on  a  compliqué  un 
deuil  respecté  est  peut-être  de  laisser  son  vrai  caractère  k  la  aituatieu 
nauvelle  du  prince.  Par  ce  seul  fait,  M.  le  comte  de  PariSf  aans  avoir 
rien  provoqué^  se  trouve  plua  libre»  plus  dégagé  de  toute  aolidsrité 
avec  des  influences  surannées»  et^  en  devenant  l'bérjUer  régulier 
d'une  Vieille  tradition^  il  reste  plus  que  iamais  le  représentant  d'une 
monarchie  eonaiitutionnelle  conforme  aux  inatinets»  aux  iuléréts  libA«> 
raux  de  la  société  moderne.  Il  y  avait  un  doute^  Il  n'existe  plua  aujou^ 
d'hnii  Tout  eat  net  dans  eès  oonditiens  nouvelles  rendues  plus  appa* 
rentes  et  plus  senaibleâ  par  ce  qui  vient  de  se  passer  à  Goritz^  CPeat  ce 
qu'on  peut  ai^peler  la  moralité  de  Pépiloguet  et  M.  le  comte  de  Paris 
n'a  point  à  s'en  plaindre»  puisqu'il  aort  de  cette  déiieate  épreuve  avec 
sa  dignité  et  sa  libertés 

Assttfémeiit,  eela  ne  veut  pas  dire  que  la  situation  du  prince  soit 
devenue  plus  aisée  sous  bien  d'autres  rapportas  elle  reatei  au  son* 
tratroi  siagullèrement  difficile  de  toute  faqon  au  milieu  dea  partis  intég- 
rasses à  l'sggraver  et  à  la  compliquer  enau-e  par  leura  commentalrea» 
par  leurs  excitationa.  M;  le  comte  de  Chambord  vivait  loin  de  la  France 
et  pour  ainsi  dire  ^n  dehora  de  là  réalité;  M.  le  comte  de  Paris  vit  en 
France^  représentant  par  son  nom^  par  sa  position  un  ordre  politique 
qui  n'est  paa  l'ordre  reconnu  par  la  eonstituiion  et  soumia^  par  le  fait; 
aux  eonéitions  de  légalité  communes  à  tous  les  FranQaia.  Que  fera* 
t*il?  Gomment  eonciliéra«*t^il  les  earaetères  divers  qui  se  renoo&frent 
en  lui  ?  S'il  se  taitf  s'il  se  renferme  dana  une  réaerve^  qui;  jusqu'kri»  lui 
a  été  facile^  sa  t*éserve»  aon  silence  seront  perfidement  interprétée;  il 
aera^  il  eat  déjà  ext)oaé  aux  déûaucea  de  cea  étranges  rof  alistes  ^ni 
suspectent  en  lui  le  prince  libéral,  et  aux  violences  dea  nipttblicainé 
qui  verront  une  eonspiratlon  dana  Ses  actioOa  lea  plua  aimplea^  dana 
ses  relations^  dana  aon  attitude  de  taciturne.  8'il  parie^  s'il  veut  èxpli»" 
quer  sa  position  devant  le  pays,  le  gouvernement  ne  eaebe  pas  qu'il 
est  disposé  à  le  traiter  en  prétendant»  qu'il  tient  tout  prdt  un  déerol 
de  bànniaaemèot.  de  sont  là  des  dittcnltés  inhérentes  K  une  situation 
exceptionnelle;  M.  le  comte  de  Paris  n'en  est  point  sans  douté  à  a'éfl 
préoccuper,  il  les  connaît.  Ce  qu'il  y  a  de  certain»*  c'eat  que^  âani  tout 
les  oas<  qu'il  se  taiae  ou  qu'il  parle^  il  n'eat  pas  de  ceux  qui  excitent 
lea  disaensions  dads  le  payai  qui  révent  lea  eonpa  d'étal  on  fiomeo** 
tant  lea  guertta  civiles.  Par  aon  éducation  libéraje<  par  aatf  idées^  par 
ses  traditioDS  de  famille,  il  est  accoutumé  à  respecter  les  loii^  la 
volonté  nationale,  il  n'eat  aérement  pas  retenu  d'Autriche  avee  TintOn- 
tion  d'engager  une  campagne  agitatrice  pour  reatauror  te  monuMiie. 


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A68  RBV0B  DES  DECX  MONDEE. 

Les  répablicains  répètent  chaque  jour  qu'il  n'y  a  rien  de  semblable  à 
((^aindre,  que  ces  incidens  de  Frohsdorf  et  de  Goritz  ont  trouvé  l'opi- 
nion indifférente,  que  la  république  est  plus  que  jamais  enracinée  dans 
le  pays.  Soit;  mais  alors  à  quel  propos  iiivoquerait-oales  raisons  d'état, 
et  tirerait-on  si  complaisamment  du  fourreau  toutes  les  armes  discré- 
tionnaires pour  la  défense  d'une  république  qui  n'est  pas  en  péril, 
contre  un  prince  qui  n'offense  pas  les  lois,  qui  se  borne  à  rester  ce 
qu'il  est  devant  le  pays  comme  devant  l'Europe? 

De  cette  éventualité  de  monarchie  qui  vient  de  reparaître  dans  un 
deuil,  il  en  sera  ce  que  les  événemens  décideront,  ce  que  l'avenir  vou- 
dra, et  ce  n'est  pas  dans  tous  les  cas  un  décret  de  bannissement  qui 
empocherait  ce  que  les  circonstances  auraient  préparé,  ce  que  d'irré- 
parables fautes  pourraient  seules  rendre  possible  aujourd'hui.  Ce  qu'il 
y  aurait  de  mieux  pour  le  moment,  si  l'on  veut  donner  à  la  république 
la  vie  et  la  durée  qu'on  lui  promet,  serait  de  chercher  une  sauvegarde 
non  dans  des  menaces  qui  n'ont  jamais  rien  garanti^  mais  dans  une 
prudente  et  intelligente  administration  des  affaires  de  la  France.  Ce 
qu'il  y  aurait  de  plus  sûr,  ce  serait  de  bien  gouverner,  de  s'occuper 
utilement  du  pays,  de  lui  assurer  le  repos  intérieur  par  l'équité,  la  paix 
extérieure  par  la  vigilance,  au  lieu  de  se  complaire  sans  cesse  dans  ces 
déclamations  qui  sont  le  fonds  invariable  de  l'éloquence  officielle.  Ce 
ne  sont  pas,  en  effet,  les  discours  qui  manquent  aujourd'hui,  par  cette 
saison  d'automne,  où  les  membres  du  gouvernement  profitent  des 
vacances  pour  aller  figurer  daùs  les  banquets  de  province,  dans  les 
comices  ou  aux  inaugurations  de  statues,  aemant  sur  leur  passage  des 
harangues  de  tous  les  genres.  M.  le  ministre  des  travaux  publics  se 
promène  en  homme  heureux  de  ses  succès,  dans  les  Pyrénées  et  dans 
la  Gironde,  pariant  de  chemins  de  fer,  de  ports  et  de  canaux.  M.  le 
ministre  de  l'agriculture  fait  dans  les  Vosges  des  discours  aimables  et 
instructifs  sur  les  intérêts  agricoles  dont  il  a  la  protection  :  il'  est  dans 
son  rôle.  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  à  défaut  de  M.  le  président  du 
conseil  qui  est  au  repos,  représente,  quanta  lui,  dans  le  concert  officiel 
du  moment  la  grosse  fanfare  politique,  l'éloquence  nuageuse  et  pré- 
tentieuse. M.  Waldeck-Rousseau  est  sans  doute  un  homme  de  mérite; 
il  ne  s'aperçoit  pas  seulement  qu'il  a  toujours  l'air  de  promulguer 
Pëvangile  du  «  gouvernement  fort,  »  qu'il  a  inventé  après  M.  Gambetta. 
Il  a  fait,  lui  aussi,  son  voyage;  il  est  allé  l'autre  jour  inaugurer  la 
statue  de  Lafayette  au  Puy,  et  il  n'a  pas  laissé  échapper  Toccasion  de 
prononcer  un  de  ces  discours  qui  sont  un  mélange  de  suffisance, 
d'histoire  équivoque ,  de  politique  ambitieuse,  et  d'emphase  un  peu 
banale. 

Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  M.  Waldeck-Roosseau  parle  dans 
ses  disooars  de  gala  de  la  révolutioo  firançaise,  qu'il  prétend  continuer 


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BBYUB.   —  CHBONIQUB.  âM 

et  dont  il  commente  Thistoire  avec  sa  liberté  d'un  esprit  qui  ne  doute 
de  rien.  L'autre  jour,  au  Puy,  autour  de  la  statue  d'un  homme  dont  la 
vie  aurait  pu,  en  effet,  lui  fournir  quelques  lumières,  il  a  repris  le  pro* 
bième;  il  s'est  demandé  comment  cette  révolution  si  puissante»  si  pro- 
digieuse, avait  pu  être  un  jour  si  brusquement  et  si  tristement  inter- 
rompue, comment  il  avait  pu  arriver  qu'après  dix  ans  d'improvisations 
de  génie,  il  suffit  d'un  demi- bataillon  envahissant  une  assemblée  de 
législateurs  pour  en  finir  avec  la  république,  pour  rejeter  la  France  dans 
la  monarchie,  dans  une  série  de  monarchies.  Oui,  comment  cela  s'est-il 
^ait?  C'est  que  le  peuple  n'avait  pas  encore  alors  l'éducation  politique 
qu'il  a  reçue  depuis,  qu'il  a  aujourd'hui  par  les  soinâ  de  l'opportu- 
nisme I  C'est  l'explication  de  M.  Waldeck-Rousseau.  M.  le  ministre  de 
l'iniérieur  aurait  pu  se  faire  une  autre  réponse  plus  précise,  histori- 
quement plus  juste  ;  il  aurait  pu  se  dire  que  si  un  jour  les  grenadiers 
de  brumaire  avaient  sufli  pour  changer  les  destinées  publiques,  c'est 
que, pendant  dix  ans,  les  «  grands  hommes»  dont  il  invoque  l'exemple 
avaient  commis  de  telles  violences,  de  tels  attentats  contre  la  vie,  les 
intérêts  et  la  conscience  des  hommes,  que  la  France  épuisée,  excédée 
par  la  terreur,  n'aspirait  plus  qu'à  la  délivrance  et  au  repos,  fût-ce 
sous  un  maître.  C'est  l'effet  ordinaire  de  la  politique  jacobine  sous  sa 
forme  violente  ;  toute  la  question  est  de  savoir  si,  pratiquée  avec  plus 
d*art,  atténuée  par  ce  qu'on  appelle  la  «  méthode,  »  elle  ne  peut  pas 
avoir  plus  lentement,  mais  aussi  sûrement  les  mêmes  effets.  M.  le 
ministre  de  l'intérieur  a  fait,  en  passant,  une  autre  découverte  pré- 
cieuse pour  l'histoire.  Il  a  conhtaté  que  la  France  avait  prodigieusement 
reculé  sous  la  restauration  et  qu'à  cette  époque,  a  le  libéralisme  sem- 
blait être  le  monopole  de  quelques  oificiers  de  Tempire  en  demi-solde.» 
C'est  ce  qu'on  appelle  juger  le  passé  à  la  façon  opportuniste.  M.  le 
midstre  de  l'intérieur  pourrait,  à  la  rigueur,  faire  avec  profit  quelques 
études  nouvelles;  il  découvrirait  que  les  vraies  idées  libérales  fran- 
çaises ont  une  autre  origine  et  une  autre  histoire.  Ces  idées  ont  assez 
vécu,  elles  ont  produit  absez  d'œuvres  bienfaisantes,  même  sous  ces 
régimes  constiiutiouneis  que  M.  Waldeck-Rousseau  traite  si  dédai- 
gneusement, pour  avoir  une  tradition,  une  force,  une  armée  parmi 
les  hommes  éclairés  de  France,  et  elles  ont  cela  de  caractéristique 
justement  qu'elles  sont  aussi  opposées  à  la  politique  jacobine  qu'à  la 
politique  impériale. 

Après  cela,  M.  le  ministre  de  l'intérieur,  qui  est  un  si  fidèle  histo- 
rien, peut,  s'il  le  veut,  se  donner  la  satisfaction  de  représenter  son 
P'irii  comme  ayant  redressé  et  fixé  les  destinées  de  la  France;  il  peut 
exalter  l'opportunisme  pour  tout  ce  qu'il  a  fait  depuis  dix  ans,  pour  les 
réformes  qu^il  a  réalisées,  pour  la  politique  rationnelle,  inéthodique  et 
progressive  qu'il  a  inaugurée,  pour  le  caractère  indestructible  qu'il  a 


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A70  R£YtJË  B£d  DEUX  MÔNdËâ. 

imprimé  à  la  répnbUqtie;  U  peut  ausâi  voir,  dans  des  éleetioûd  plti»  ou 
moiûB  favorables,  led  signes  d*une  adhésion  croissante  da  pays  au  sys- 
tème de  gouvernement  dont  il  se  plalt  à  vanter  les  mérites.  Soit  I  II 
croit  servir  ainsi  la  république  ;  il  ne  s^aperçoit  pas  qu'il  ne  représente 
que  les  passions,  les  préjugés,  les  intérêts,  les  illusions  et  les  infatua- 
tions  d'un  parti.  Ce  quMl  désigne  sous  le  nOm  de  u  gouvernement  fort  » 
n'est  que  le  gouvernement  d'un  parti,  de  môme  que  les  œuvres  qu'il 
énumëre  ne  sont  que  des  œuvres  de  parti. 

On  peut  dire  ce  qu'on  veut  dans  les  discours  officiels,  et  tout  repré- 
senter BOUS  des  couleurs  complaisantes.  Tfaduise^  les  déclamations 
dans  la  réalité,  il  reste  ce  qu*on  voit  tous  les  jours  :  les  actes  ministé*^ 
riels  qui  se  succèdent,  les  petits  calculs  d'une  domination  exclusive  et 
jalouse.  Est-ce  que  ce  n'est  pas  le  plus  despotique  esprit  de  parti  (|ui 
a  inspiré,  imposé  cette  prétendue  réforme  Judiciaire  dont  la  chan-^ 
cellerie  vient  de  commencer  l'exécution?  11  s'agit  bien  d'exécution  en 
effet!  M.  le  garde  des  sceaux,  pour  son  coup  d'essai,  a  exécuté  des 
chefs  de  cours  d'appel ,  des  premiers  présldens,  et  s'il  n'y  en  a  pas 
quelques-uns  de  plus  exécutés,  c'est  que  ceux  qui  ont  été  épargnés 
touchent  à  la  limite  d'âge.  Ce  n^est  que  le  commencement  de  cette 
vaste  manipulation  de  la  magistrature  française,  et,  M.  le  garde  des 
sceaux  ne  le  voulût-il  pas,  il  serait  entraîné  forcément  à  des  iniquités 
par  la  dangereuse  logique  de  cet  arbitraire  qui  ne  lui  a  été  confié  que 
pour  satisfaire  des  ressentimens  et  des  convoitises.  Est-ce  que  M.  le 
ministre  de  la  guerre  ne  gouverne  pas  l'armée,  n'interprète  pas  les 
règlemens  en  serviteur  d'un  parti?  On  vient  de  le  voir  dernièrement 
encore.  Un  général  du  cadre  de  réserve  a  écrit  une  lettre  critiquant 
asses  vertement  une  circulaire  ministérielle  relative  à  la  tenue  des 
officiers.  Le  général,  par  sa  position  de  demi-retraite,  se  croyait  peut- 
être  un  peu  plus  libre  d'exprimer  une  opinion  sur  le  respect  de  l'uni- 
forme; il  se  mettait  néanmoins  en  dehors  des  règlemens  et  il  a  été 
puoi  sévèrement.  A  côté,  un  autre  général  a  écrit  un  livre  ob,  en 
prenant  la  liberté  de  tout  juger,  il  a  eu  Part  de  célébrer  les  vertus 
républicaines  :  celui-là  jouit  de  toutes  les  faveurs!  Des  deux  côtés, 
cependant,  Tiofraction  est  la  même.  Et  H.  le  ministre  de  la  guerre 
lui-même,  comme  s'il  n'avait  pas  assez  de  sa  lourde  et  laborieuse 
administration,  ne  trouve-t-il  pas  le  temps  de  faire  des  discours  tout 
politiques,  de  dire  son  mot  sur  l'inauguration  de  la  statue  de  Lafayette? 
Notes  qu'il  n'a  pas  même  paru  au  Puy,  qu'il  n'était  obligé  à  rien,  et 
qu'il  a  pourtant  tenu  à  faire  débiter  par  procuration  une  élucubration 
^ès  républicaine  peut-être,  mais  à  coup  sûr  fort  médiocre.  Croit- on 
que  la  république  serait  moins  en  sûreté  si  M.  le  ministre  de  la  guerre 
s'occupait  exclusivement  des  s^ffaires  de  l'armée  au  lieu  de  faire  des 
discours  politiques  ou  de  se  servir  avec  partialité  des  règlemens  mili* 


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tairesi  et  si  on  n'avait  pas  confié  à  M.  le  garde  des  sceant  les  dange- 
reux moyens  de  satisfaire  les  rancunes  et  les  cupidités  de  parti  aux 
dépens  de  la  magistrature  française  7 

Pense-t-on  surtout  que  la  république  ne  serait  pas  dans  des  con- 
ditions meiHeures  si  elle  avait  un  gouvernement  alTranf^hi  de  ces 
influences  de  parti  pour  s'occuper  avec  suite,  avec  autorité  des  intérêts 
nationaux  de  la  France?  La  plupart  des  difficultés  extérieures  qui  exis- 
tent aujourd'hui  n^ont  pris  une  certaine  extension  ou  une  certaine  gra- 
vité que  parce  qu^on  ne  les  a  pas  prévues,  ou  parce  qu*on  n'a  pas  su 
prendre  à  propos  les  mesures  nécessaires  pour  les  limiter,  pour  en 
atténuer  le  caractère  et  les  conséquences.  C'est  ainsi  que,  dans  ces 
affaires  du  Tonkin,  on  a  commencé  par  n'avoir  qu*une  idée  peu  précise, 
très  incomplète  de  l'entreprise  dans  laquelle  on  s'engageait  ;  on  a  con- 
tinué par  des  tergiversations,  par  des  instructions  évasivps  ou  contra- 
dictoires, par  renvoi  de  forces  insuffisantes,  et  on  s*est  trouvé  bientôt 
en  face  de  dangers  évidens  :  dangers  de  mésaventures  militaires  dans 
ces  régions  lointaines,  dangers  de  complications  au  moins  pénibles  en 
Europe.  Il  y  a  eu  un  moment  où  la  situation  créée  à  la  France  a  été 
aussi  confuse  qu'épineuse.  Cette  situation  a  semblé,  il  est  vrai,  se  sim- 
plifier, il  Y  a  quelques  semaines,  par  le  traité  que  nos  agens  sont  allés 
signer  à  la  cour  de  Hué  avec  le  nouvel  empereur  de  l'Annam  et  qui» 
en  apparence  du  moinst  diminuait  le  nombre  des  eqpemis  que  nous 
pouvions  avoir  à  combattre;  mais  d'abord  il  y  aurait  h  savoir  quelle 
est  l'efficacité  réelle  de  ce  traité,  comment  il  sera  exécuté,  et  de  plus, 
pendant  que  la  question  se  simplifiait  du  côté  de  Hué,  si  tant  est 
qu'elle  soit  simplifiée,  elle  a  paru  se  compliquer  et  s'aggraver  du  côté 
de  la  Chine.  U«  Chinois  auraient,  dit^on,  envoyé  des  forces  militaires 
à  la  frontière  du  Tonkin.  et  se  livreraient  à  d'assez  sérieux  préparatifs 
de  guerre.  Que  oes  préparatifs  aient  été  exagérés  par  les  Anglais,  dont 
la  mauvaise  humeur  ne  se  déguise  guère,  c'est  possible;  il  est  certain 
pourtant  que  la  Chine  n'est  pas  disposée  à  reconnaître  notre  traité 
avec  l'Annam  et  qu'il  y  aura  toujours  à  débattre  avec  eHe  cette  affaire 
du  Tbnkin.  Sera^oe  par  la  guerreT  c'est  une  extrémité  à  laquelle  on  ne 
se  résoudra  sans  doute  qu'après  avoir  épuisé  tous  les  autres  moyens. 
En  finira«t-K>n  pacifiquement  dés  aujourd'hui?  Il  y  aurait,  d'après  toutes 
les  apparences,  des  négociations  nouvelles  renonées  entre  l'envoyé 
du  Céleste^Empire  et  notre  ministre  des  affaires  étrangères;  mais  ces 
négociations  prissent*^lles  un  caractère  décisif,  tout  ne  serait  certes 
pas  terminé,  et  la  paix  fOt^lle  maintenue  avec  la  Chine»  le  Tonkin 
nous  réserverait  peut-être  encore  bien  4ee  surpritee»  bien  des  diSl- 
Qoltés  à  surmonter, 

'"  Cet  tflkJres  de  FextréiM  Orient  restent  plus  que  jamais,  à  n'en  pas 
douter,  lajpréoccupation  de  la  France,  d'autant  plus  qu'on  n'a  démêlé 


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A72  BEVDE  PES  DEUX  MONDES* 

jusqu'ici  ni  les  vrais  desseins  du  gouvernement,  ni  les  proportions  de 
ces  entreprises  lointaines,  ni  ce  qui  peut  en  résulter  dans  l'ensemble 
de  nos  rapports.  A  la  rigueur,  une  campagne  dans  le  Tonkiu  ou  même 
contre  les  Chinois  ne  serait  rien,  il  n'y  aurait  pas  de  quoi  émouvoir 
une  puissance  sérieuse  ;  ce  qui  est  grave,  c'est  l'inconnu,  c'est  surtout 
ce  qui  peut  survenir  et  enchaîner  la  politique  française  dans  des  condi- 
tions générales  qui  ne  sont  rien  moins  que  claires  et  assurées,  dans  un 
état  de  l'Europe,  plein  d'incertitudes  et  peut-être  de  dangers.  0(i  aurait 
beau,  en  effet,  avoir  une  provision  d'optimisme,  les  choses  ne  restent 
pas  moins  ce  qu'elles  sont.  Tandis  que  la  France  s'engage  au  loin  sans 
savoir  où  elle  ira,  quelles  charges  elle  s'impose,  l'Europe  est  une  fois 
de  plus  dans  une  de  ces  phases  où  elle  a  l'air  de  douter  de  sa  propre 
sécurité,  où  toutes  les  politiques  semblent  occupées  à  prendre  leurs 
mesures  et  leurs  précautions  contre  fimprévu.  On  s'est  remis  depuis 
quelques  semaines  à  interroger  l'horizon,  comme  si  Ton  s'attendait  à 
voir  les  nua^çe^  devenir  des  orages.  A  quoi  tient  cet  état  assez  maladif 
de  Topinion  7  Ce  n'est  point  sans  doute  pour  une  polémique  acrimo- 
nieuse et  violente  ouverte  contre  la  France,  ce  n'est  pas  uniquement 
pour  un  article  d'un  joumdl  de  Berlin  accoutumé  aux  querelles  d'Alle- 
mand que  des  inquiétudes  ont  pu  sérieusement  se  réveiller.  Ces  jac* 
tances  de  plume  auraient  été  sans  valeur,  si  elles  n'avaient  coïncidé 
avec  d'autres  incidens,  avec  une  certaine  agitation  de  diplomatie, 
avec  des  entrevues  de  souverains,  des  rencontres  de  chanceliers,  des 
voyages  princiers;  et  tous  ces  faits  réunis  ne  prennent  eux-mêmes, 
une  si  frappante  importance  pour  l'opinion  que  parce  qu'ils  sont  évi- 
demment les  signes  d*uoe  situation  sans  fixité  et  sans  garanties,  où 
l'on  sent  que  tout  est  possible. 

C'est  depuis  longtemps  le  privilège  de  M.  de  Bismarck  de  se  jouer 
dans  cette  situation,  dont  il  est  le  principal  auteur,  de  tenir  dans  ses 
mains  les  fils  de  Timbroglio  européen  et  de  ne  pouvoir  faire  un  moU'> 
vement,  un  geste  sans  provoquer  tons  les  commentaires  ou  tous  les 
soupçons.  Toutes  les  fois  qu'il  sort  de  sa  solitude,  on  est  porté  à  sup- 
poser que  ce  n'est  pa^  pour  rien.  Il  en  est  ainsi  aujourd'hui.  L'empe- 
reur Guillaume  et  l'empereur  François-Joseph  se  rencontraient,  il  y  a 
quelques  semaines,  à  Ischl.  Maintenant  le  chancelier  d'Allemagne,  se 
rendant  à  Gastein  pour  se  soigner,  s'est  arrêté  quelques  jours  à  Salz- 
bourg,  où  il  a  longuement  et  mystérieusement  conféré  avec  le  chef  de 
la  chancellerie  autrichienne,  le  comte  Kalnbky.  Gomme  pour  donner 
plus  d'importance  à  ce  passage  du  chancelier  à  Salzbourg,  le  ministre 
de  la  guerre  de  Berlin,  le  lieutenant  impérial  dans  T Alsace-Lorraine, 
le  feld-maréchal  de  Manteuffel,  ont  été  convoqués.  Aussitôt  toutes  les 
curiosités  ont  été  en  éveil,  toutes  les  imaginations  se  sont  mises  en 
campagne;  cherchant  le  secret  de  ces  entrevues,  de  ces  conférences, 


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EEYDE.    —   CHRONIQUE.  A79 

qui  ne  manquent  pas  évidemment  de  portée  dans  Tétat  présent  de 
l'Europe.  Les  uns  ont  supposé  que  M.  de  Bi:^marck,  en  se  faisant  pré- 
céder par  l'article  retentissant  du  journal  de  Berlin,  avait  agi  avec 
calcul,  qu'il  portait  à  Salzbourg  une  certaine  préoccupation  des  affaires 
de  la  France,  des  résistances  que  rMlemagoe  rencontre  dans  l'Alsace^ 
Lorraine,  et  qu'il  avait  voulu  s'entendre  soit  avec  le  comte  Kalnoky, 
soit  avec  le  maréchal  de  Manteuffel  sur  tout  ce  qui  pourrait  arriver; 
les  autres  ont  prétendu  quil  s'agissait  de  l'Orient,  de  l'éventualité 
d'un  conflit  avec  la  Russie,  des  rapports  difficiles  qui  existent  déjà 
depuis  quelque  temps  eutre  les  trois  empires,  et  qui  se  traduisent  en 
manifestations  de  défiance,  en  armemens,  en  accumulations  de  forces 
militaires  sur  les  frontières.  Il  est  assez  présumable,  en  effet,  qu'on 
s'est  occupé  à  Salzbourg  de  toutes  ces  questions  et  de  bien  d'autres 
encore  qui  pèsent  sur  la  politique  de  l'Europe.  On  a  dû  essayer  de 
tout  prévoir,  échanger  des  vues,  c'est  infiniment  probable,  et  ce  qui 
semble,  dans  tous  les  cas,  indiqué  par  la  nature  des  choses,  par  une 
foule  de  circousiauces,  c'est  que  cette  entrevue  des  deux  chanceliers, 
suivant  de  si  près  l'entrevue  den  deux  empereurs,  doit  avoir  eu  pour 
premier  objet,  pour  objet  précis,  le  renouvellement  ou  l'affermisse- 
ment de  l'alliance  austro-allemaâde.  Il  est  possible  aussi  que  M.  de 
Bismarck,  après  avoir  admis  déjà  l'Italie  dans  la  combinaison  qui  réu- 
nit les  deux  empires  du  centre,  ne  dédaigne  pas  d'y  introduire,  comme 
auxiiiaireH  ou  comme  figurans,  d'autres  états,  grands  ou  petits,  dont 
il  croirait  pouvoir  se  servir.  Cest  le  sens  apparent,  vraisemblable,  de 
tout  ce  mouvement  de  princes  visitant  aujourd'hui  l'Àllemague,  Vienne 
et  Berlin,  tournant  autour  des  deux  empereurs.  Cest  la  tactique  évi- 
dente du  terrible  chancelier,  autrefois  si  loquace,  devenu  depuis 
quelque  temps  si  taciturne,  de  réunir  le  plus  d'alliés  possible,  de 
créer  au  centre  du  continent  une  force  compacte,  en  s' étudiant  à 
isoler  ceux  qu'il  considère  comme  des  adversaires  éventuels,  à  rejeter 
la  Russie  au  nord,  la  France  au  midi,  de  façon  à  rester  maître  de  la 
situation  de  l'Europe. 

La  tactique  n'est  sûroment  ni  sans  habileté  ni  sans  grandeur,  et 
M.  de  Bismarck  est  bien  homme  à  poursuivre  avec  ténacité  des  des- 
seins qu*ii  peut  juger  utiles  à  la  sécurité  de  l'empire.  Est-ce  à  dire 
que  cette  alliance  affermie  ou  renouvelée  avec  l'Autriche,  com- 
plétée par  d'autres  accessions  dans  diverses  parties  de  l'Europe, 
soit  le  préliminaire  de  cornplications  immédiates  ou  prochaines? 
Led  causes  de  conflits  grands  ou  petits,  ces  allumettes  dont  parlait 
autrefois  lord  Palmerston,  ne  manquent  certes  pas  aujourd'hui  sur  le 
continent  européen,  et  le  soupçonneux  chancelier  de  Berlin  lient  visi- 
blement à  se  mettre  en  garde  ;  mais,  avec  toutes  ses  hauteurs  et  ses 
impatiences  de  prèpotent,  il  hésiterait  vraisemblablement  lui-même  à 


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hlh  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

iQm&r  nu  mgnal  de  goenre,  à  essayer  de  changer  en  iimtrumeotd'agrefk 
«ion  et  de  perturbation  des  combioaisons  de  diplomatie  qui  n'ont  eu 
jusqp'icî.  on  l'a  assez  déclaré,  qu'un  caractère  dëfensif  et  pacifique. 
M,  de  Bismarck  peut,  de  temps  è  autre,  déchaîner  les  brutalitt^  de  ses 
journaux  contre  la  France»  il  peut  avoir  des  soupçons  du  côté  de  la 
Russie  ;  il  y  a  encore  loin  de  tout  cela  à  l'aotion.  Tous  les  étau  d'ai|<* 
leqrs  n'ont  pas  les  mouvemens  si  libres,  et  l' Autriche  elle^^méme,  bien 
qu'encbatnée  par  sa  politique  orientale  h  l'Allemagne,  est  la  première 
intéressée  à  ne  rien  précipiter,  à  ne  pas*  s'engager  à  la  légâr»r  Elle  a 
asses  d'embarras  intérieurs  dans  toutes  les  incohérences  et  les  riva^ 
Utés  de  r«ces  qui  viennent  d'éclater  encore  une  fpis  par  les  troubles 
de  la  Qroatif . 

La  Croatie,  on  le  sait,  relève  de  h  couronne  de  Hongrie;  mais  elle 
est  une  vassale  toujours  insoumise,  semi-^indépendante,  aspirant  à 
reprendre  un  rôle  national,  et  à  former  h  son  tour  un  royaume  rele«* 
yant  uniquement  de  l'empire.  Us  derniers  troubles  ont  ooromencé 
par  des  écbauffourées  qqt  ont  éclaté,  k  Agram,  par  des  insultes  aux 
écussons  hongrois,  qui  ont  été  arrachés  presque  partout.  Le  cabinet  de 
Pesth,  d*accord  avec  le  ministère  commun  de  Tempire,  a  voulu  oéces^ 
sairement  rétablir  les  écussons  arrachés;  mais  aussitôt  l'agitation  a 
grandi»  s'est  étendue  à  toute  la  Croatie  et  est  devenue  une  sorte  d'in- 
surrection séparatiste  nationale  contre  la  domination  magyare.  Le  ban 
de  Croatie,  le  eomte  Pejaosevieh,  n'a  plus  voulu  exécuter  les  ordres 
venus  de  Pestb  et  a  donné  sa  démission.  Il  a  fallu  nommer  un  commis* 
saire  impérial  avec  des  pouvoirs  eitraordinaires  pour  rétablir  l'ordre* 
Le  ministère  de  Hongrie  se  trouve  dans  l'alternai iye  de  subir  une 
humiliation  en  acceptant  les  conditions  des  Croates  ou  d'employer  la 
force,  d'exercer  des  répressions  sanglantes  contre  des  populations  qui 
attestent  d'ailleurs  leur  fidélité  à  Tempereur.  La  situation  est  d'autant 
plus  critique  pour  le  gouvernement  hongrois  que,  dans  le  royaume 
même,  dans  quelques  oomitats,  le  mouvement  antisémltique  a  pris 
depuis  quelques  semaines  un  caractère  de  violence  eitraordinaire.  Ce 
ne  sont  plus  des  manifestations  accidentelles,  ce  sent  de  vraies  guerres 
de  paysans  contre  la  race  Israélite,  des  assauts  organisés  contre  les 
juifs,  contre  leurs  familles  et  leurs  maisons.  On  a  été  réduit  à  envoyer 
des  troupes  contre  ces  séditions  populaires;  et  sur  plusieurs  points  la 
répression  a  été  sanglante.  L'agitation  antisémitique  de  Hongrie  se 
mêle  à  l'agitation  nationale  de  Croatie  pour  créer  à  l'Autriche  une 
situation  telle  que  le  cabinet  de  Vienne  est  probablement  peu  dési# 
reux  de  voir  surgir  par  surcroît  des  complicationa  extérieures,  tott«< 
jours  redoutables. 

L'Espagne,  à  son  tour,  sort  à  peine  d'une  crise  intérieure  qui,  pour 
n'avoir  duré  que  quelques  jours,  n'a  pas  moins  une  certaine  sig^- 


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BETUE.  —  CHRONIQUE.  475 

c^^n  et  povrr^t  pa39er  pour  uoç  préface  assey  peu  brillmte  du  ?oy9gô 
que  le  roi  Alphonse  XII  a  cru  devoir  entrepreodre  eo  Allemagne.  Ceat 
la  premiôre  (oit»  en  effet,  que  Teaprit  de  aédition  a  reparu  dana  Târ- 
mée,  que  dea  régimena  se  aont  insurgea  depuis  la  restauration,  et  la 
situation  a  paru  un  moment  assez  grave  pour  qu'on  ait  cru  devoir 
mettre  certaines  contrées  en  état  de  siège,  décréter  la  suppression  des 
garanties  constitutionnelles»  L'échauffourée  a  été  promptement  vain- 
cue aana  doute  par  les  mesures  énergiques  qui  ont  été  prises.  Le  roi 
s^est  empressé  de  parcourir  quelques  provinces,  il  s'est  mêlé  aux  popu- 
lations, à  l'armée,  et  tout  a  paru  terminé.  Les  évéùemens  du  mois 
dernier  ont  eu  cependant  un  premier  résultât.  A  peine  le  danger 
aemblalt^il  passé,  qu'il  s'est  élevé  dans  le  gouvernement  une  sorte  de 
conflit  entre  les  partisans  d'une  politique  de  forte  vigilance  et  ceux 
qui  désiraient  en  finir  au  plus  tôt  avec  les  souvenirs  importuns  des 
derniers  inddena  insurrectionnels.  D'un  côté  étaient  le  ministre  de  la 
guerre  et  ses  amis,  dans  l'autre  camp  se  trouvaient  le  président  du 
conseil,  M.  Sagaata,  et  les  libéraux  du  cabinet.  Ce  sont  cea  derniers  qui 
ont  gardé  l'avantage,  puisque  Tétat  de  siège  a  été  levé  et  que  les  garan- 
ties constitutionnelles,  un  instant  suspendues,  ont  été  rétablies.  La  lutte 
d'influences  qui  existe  dans  I9  ministère  n'est  au  surplus  que  suspen- 
due. 

La  crise  subsiste,  elle  n'est  pas  dénouée,  elle  a  été  ajournée  d'un 
commun  accord  jusqu'après  le  voyage  du  roi  en  Allemagne;  mais  c'est 
là  justement  la  question  :  pourquoi  ce  voyage  dans  les  circonstances 
présentes?  Il  semble  vraiment  assez  peu  plausible,  soit  en  raison  de  la 
situation  iotèrieure  de  TEspagne,  soit  parce  qu'il  pouvait  prendre  une 
signification  peu  obligeante  pour  la  France  dans  les  conditions  de  la 
politique  générale.  Le  roi  Alphonse,  il  est  vrai,  a  tenu  à  dissiper  tous 
les  doutes  avant  son  départ.  Il  a  saisi  Toccasion  d'une  inauguration  de 
chemin  de  fer  pour  attester  publiquement  ses  cordiales  sympathies 
envers  la  France,  pour  dire  tout  haut  le  prix  qu'il  attache  h  r^mitié 
durable  des  deux  nations.  Il  doit,  dit-on,  s'arrêter  à  Paris  à  son  retour» 
Il  est  certain  qu'on  ne  voit  guère  ce  que  l'£spaçne  irait  chercher  en 
Allamagne,  quel  rôle  elle  pourrait  prendre  dans  des  combinaisons  ou 
elle  n'a  que  faire.  Par  tous  ses  intérêts  elle  est  liée  à  la  France,  et 
toute  politique  qui  méconnaîtrait  les  intérêts  traditionnels  qui  unis- 
sent les  deux  pays  ne  ser«it  qu^une  fantaisie  périlleuse. 


eu.  DE  MAZADK. 


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A76  BBYUB  DKS  DEUX  MONDES. 

Le  Tréior  de  lafarnUUf  par  M.  J.-P.  Hoazé.  —  Les  Aniti/kiux  ulties,  par  M.  R.  Boa- 
lart.  ^  Les  Plantes  médicinales  et  usuelles,  par  M.  H.  Rodin.  —  Dictionnaire  vété' 
rinaire,  par  11.  L.  Félizet  —  Code  de  la  législalion  forestière,  par  M.  A.  Paton.  -^ 
VArt  de  planter,  par  M.  de  Manteuffei;  6  vol.  in-18,  illustrés  de  gravures;  Roth- 
schild. 

Biea  des  gens  qui  se  plaignent  avec  amertume  et  colère  lorsqu'ils  se 
trouvent  aux  prises  avec  ces  accidens  désagréables,  ces  ennuis  et  ces 
embarras  que  nous  appelons  les  petites  misères  de  la  vie  domestique, 
ne  se  doutent  guère  combien  il  eût  été,  souvent,  facile  d'y  échapper; 
mais  on  apprend  toujours  trop  tard  ce  qu'il  eût  fallu  faire  pour  cela, 
et  Pexpérience  s'acquiert  lentement  et  chèrement.  Il  y  a  une  dispro- 
portion parfois  risible  entre  le  temps,  l'argent,  le  bien-être,  qu'il  faut 
sacriiier  pour  réparer  telle  faute  que  l'insouciance  ou  Pignorance  vous 
a  fait  commettre,  et  ce  qu  il  en  eût  coûté  pour  l'éviter.  Cest  que  les 
uns  n'aiment  pas  à  questionner  et  les  autres  s'adressent  à  de  plus 
ignorans  qu'eux,  mais  donneurs  de  conseils  intrépides;  les  uns  comme 
les  autres  gagneraient  à  se  rappeler  qu'un  bon  livre  est  un  conseiller 
que  l'on  garde  sous  la  main  et  dont  les  réponses  sont,  de  plus,  sincères 
et  désintéressées.  Le  tout,  c'est  de  s'habituer  à  le  consulter  :  lui,  ne 
refuse  pas  de  parler,  et  ses  services  n'ont  pas  de  tarif.  Ouvrez,  par 
exemple,  cette  petite  encyclopédie  portative  des  connnaissances  prati- 
ques qui  s'intitule  le  Trésor  de  la  famille:  elle  a  réponse  à  toutes  les 
questions;  elle  a  prévu  tous  les  problèmes  qui  touchent  a  l'habitation^ 
l'ameublement,  l'alimentation,  l'habillement,  la  toilette,  l'hygiène,  la 
médecine  et  la  pharmacie  domestiques,  l'éducation  des  enfans,  les 
usages  de  la  société,  les  lois  de  l'économie  domestique;  »  elle  n'oublie 
même  pas  qu'en  France,  «  nul  n'est  censé  ignorer  la  loi.  »  Moins 
uuiversels  et  compréhensifs  que  ce  vade  mecum,  voici  une  série  de 
petits  traités  à  l'usage  des  gens  du  monde,  où  se  trouvent  réunies  les 
notions  les  plus  essentielles  sur  les  animaux  et  les  plantes,  la  manière 
de  les  utiliser,  les  moyens  de  les  multiplier  et  de  les  conserver,  eu 
dépit  de  l'inclémence  des  saisons,  et  contre  les  désastreuses  inspira- 
tions de  l'empirisme.  On  y  trouvera  des  préceptes  rationnels  dont 
l'expérience  a  démontré  l'efficacité;  on  y  apprendra  les  soins  que 
réclament  les  plantes  d'appartement  comme  les  arbres  de  la  forêt,  les 
animaux  qui  ne  sont  pour  nous  que  des  compagnons  ûdèles,  comme 
ceux  qui  constituent  la  fortune  du  campagnard.  Ces  petits  volumes, 
de  format  commode  et  d'apparence  élégante,  dont  nous  avons  énuméré 
les  titres,  professent  tous  l'ambition  d'être  des  conseillers  utiles  et  de 
facile  accès.  Manuels  d'éducation  et  d'hygiène  appliquée  à  nos  servi- 
teurs des  règnes  inférieurs,  ou  guides  à  travers  les  dédales  de  la 
législation,  ils  sont  destinés  à  nous  fournir  des  règles  de  conduite  et 
à  prévenir  des  regrets  tardifs. 


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RByUE.   —  GHBONIQUB.  477 

LE  V0T7VEMENT  FINANCIER  DE  LA  QUINZAINE. 


Le  marché  financier  de  Paris  est  resté  soumis  pendant  la  première 
quinzaine  de  septembre,  plus  complètement  encore  peut-être  qu'on 
ne  l'avait  vu  jusqu'ici,  à  des  influences  et  à  des  préoccupations  d'ordre 
purement  politique.  Les  articles  de  la  Gazette  de  V Allemagne  du  Nord  et 
la  polémique  qui  en  est  sortie,  à  laquelle  ont  pris  part  les  plus  impor- 
tans  organes  de  la  presse  européenne,  les  nouvelles  transmises  de 
Hong-Kong  aux  feuilles  britanniques  et  américaines,  la  réouverture 
officielle  des  négociations  entre  notre  ministre  des  affaires  étrangères 
et  l'ambassadeur  de  Chine,  le  voyage  du  roi  d'Espagne  en  Allemagne, 
les  troubles  agraires  en  Croatie,  les  événemens  assez  mystérieux  qui 
se  passent  ou  se  préparent  en  Bulgarie,  tels  sept  les  faits  qui  déter- 
minent à  notre  Bourse  les  mouvemens  incertains,  saccadés  qu'enre- 
gistre la  cote  de  nos  fonds  publics. 

Des  variations  qui  se  produisent  dans  la  situation  des  deux  grandes 
banques  d'Angleterre  et  de  France  et  dans  l'état  général  du  marché 
monétaire,  de  l'abondance  plus  ou  moins  grande  de  l'argent,  des  pro- 
babilités d'un  relèvement  ou  d'un  abaissement  à  bref  délai  du  taux  de 
loyer  des  capitaux,  de  l'importance  que  le  déficit  des  récoltes  en  Europe 
pourra  donner  aux  exportations  métalliques  cet  hiver,  de  la  diminution 
constante  du  rendement  des  impôts,  de  tous  ces  phénomènes  écono- 
miques ou  financiers  qui  constituaient  autrefois  le  principal  objet  des 
préioccupations  du  spéculateur,  il  n'est  plus  question  aujourd'hui;  nul 
ne  s'en  inquiète;  il  s'agit  bien  de  savoir  dans  quelle  proportion  l'or 
doit  quitter  les  caisses  de  la  Banque,  alors  qu'on  se  voit  réduit  à  cher- 
cher une  réponse  à  cette  question  :  Le  marquis  Tseng,  ambassadeur 
de  Chine,  a-t-il  repassé  le  détroit  pour  installer  sa  famille  à  Folke-* 
stone,  ou  faut-il  croire  qu'il  est  décidé  à  ne  revenir  que  lorsque  le 
cabinet  français  aura  souscrit  à  son  ultimatum  ?  ^ 

L'activité  des  transactions  à  la  Bourse  de  Paris  est  chaque  quinzaine 
en  décroissance.  On  s'étonne,  lorsque  survient  une  liquidation,  que 
l'importance  des  engagemens  ait  pu  se  réduire  encore  depuis  la  liqui- 
dation précédente,  tant  elle  avait  alors  paru  déjà  réduite.  Il  n'y  a 
plus,  à  vrai  dire,  de  spéculation.  La  haute  banque  se  renferme  dans 
une  abstention  complète;  il  ne  reste  plus  à  la  Bourse  que  les  joueurs 
des  catégories  inférieures,  qui  opèrent  au  jour  le  jour,  sans  vues  arrê* 
tées,  tantôt  à  la  hausse,  tantôt  à  la  baisse,  au  gré  des  événemens,  et 
qui  modifient  à  tout  instant  leurs  positions,  selon  la  teneur  des  dépê- 
ches qui  leur  parviennent  entre  midi  et  demi  et  trois  heures.  Sur  le 


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l78  RETUB  DBS  0ECX  MONDBS. 

marché  libre,  les  transactions  paraissent  encore  quelque  peu  animées» 
par  suite  du  jeu  inoeasaot  des  primes  pour  It  leadentin^  qui  donne 
lieu  à  un  grand  nombre  de  transactions,  mais  qui  suppose  les  engage- 
mens  presque  aussitôt  liquidés  que  contractés.  Au  comptant,  môme 
incertitude  de  l'épargne,  môme  va-et-vient  des  cours  entre  des  limites 
étroitement  fijLées  par  l'impatience  égale  que  montrent  acheteurs  et 
ydodeurs  à  réaliser  leurs  pertes  ou  leurs  bénéfices  aussitôt  qu'un  écart 
de  quelques  centimes  se  trouve  atteint 

Qu'il  existe  un  parti  de  baissiers,  tenaut  eo  échec  ce  qui  reste  de 
l'ancienne  spéculation  à  la  hausse,  ce  n'est  guère  deuteux;  mais  ces 
baissiers  né  sont  ni  aussi  puissaos  ni  aussi  nombreux  qu'on  le  croit 
gënéralementt  On  ne  saurait  s'expliquer  autrement  la  fermeté  réelle 
des  rentes  françaises  et  de  quelques-unes  des  plus  importantes  valeurs 
de  la  cotOi  qu'on  ne  voit  point  baisser»  en  dépit  des  mauvaises  disposi*- 
iions  dominantes,  et  des  progrès  constaos  que  fait  le  découragement 
parmi  le^  porteurs  de  titres. 

Ce  qui  reod  iee  baisiiers  relativement  prudens  et  empêche  le  déçois 
vert  de  prendre  des  proportions  inquiétantes  pour  la  tenue  du  marobéi 
c'est  l'extrême  facilité  avec  laquelle  les  acheteurs  se  font  reporter  à 
chaque  liquidation  nouvelle.  La  défiance  générale  maintient  beaucoup  de 
capitaux  disponibles,  et  les  offres  de  concours  sont  tellement  empres* 
sées  que  l'argent  qui  trouve  encore  k  s'employer  en  reports  n'obtient 
plus  qu'une  rémunération  dérisoire*  Gooore  faut-il  reconnaître  que 
cette  situation  ne  modifie  pas  les  dispositions  des  capitalistes^  et  que 
ceuxrâ  aiment  mieux  se  coutenter  d'un  revenu  minime«  ou  môme  gar- 
der leurs  capitaux  inoccupés  que  de  les  employer  en  achats  de  valeurs* 
De  plus,  les  vendeurs  à  découvert  étant  en  nomnre»  et  rien  ne  les  soW 
licitant  à  des  rachats»  c'est  par  eux  qu'est  fournie  la  principale  contre^ 
partie  aux  acheteurs  désireux  de  conserver  leurs  positions. 

11  y  a  quinze  jours,  on  à  compensa  le  3  pour  100  à  90  frano»  et  le 
h  1/2  h  108.50.  Dès  le  lendemain  de  la  liquidation,  ces  cour9  étaient 
attaqués  et  peu  à  peu  le  mouvement  rétrograde  s'est  développé  jusqu'à 
ce  que  le  premier  fonds  eût  atteint  79.50  et  le  secoud  108  francs,  A  ce 
moment,  la  guerre  avec  la  Chine  paraissait  imminente;  toutes  les  heu- 
reuses conséquences  du  succès  obtenu  devant  Hué  et  du  traité  qui  en 
avait  été  le  fruit  paraissaient  perdues.  Les  troupes  chinoises  passaieol 
la  fronMèret  II  fallait  envoyer  des  renforts  et  l'on  parlait  de  la  convo^ 
cation  des  chambres. 

Le  marquis  Tseng  est  venu  alors  de  Londres  à  Paris  pour  entamer  de 
nouvelles  négociations  avec  M.  Ghallemel^Laoour;  oe  fait  a  valu  à  née 
rentes  une  reprise  de  50  centime»»  Lee  cours  de  compensation  se  sont 
trouvés  regagnés,  Mais  serait«il  raisonnable  d'eseompte?  une  heureuse 
issue  des  pourparlers  engagés?  Le  gouvernement  de  Pékin  eatei^a4^il 
raison  et  ne  nous  forcera-t-il  pas,  par  d'inacceptables  prétentions,  à 


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V 


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aller  josqn'au  bout  de  l'entreprise  commeocée?  Ces  divers  poiol 
terrogatioo  ait  arrêté  le  4  1/2  à  108.  40  ;  la  DOUYelle  de  rmcenc^ 
plusieurs  maisons  européennes  à  Canton  a  déterminé  in  noiK 
recul.  Malgré  rintervenlion  oScieuse  du  gouvernement  anglais,  qui  y 
les  plus  louables  efforts  pour  prévenir  une  rupture  complèle  entre\ 
France  et  la  Chine,  on  ne  peut  prévoir  comment  se  résoudra  cette  quesv 
tion  jrendue  si  oompleie  par  les  babitudes  de  tergiversation  et  de  dupli^^V 


tion  jrendue  si  oompleie  par  les  babitudes  de  tergiversation  et  de  duplh 
cité^^'^K^iplomatie  orientale.  On  comprend  donc  rbésitation  de  la 
baf  4  se  prêter  aux  tentatives  qui  pourraient  être  faites  en 

y'  **derepriset 

W     4b 


-♦dereprisot 

mouvement  de  ee  genres  aceompa^ 
pérations  financiéred  qui  ont  pour 
.  y       4blie.  Or  les  {^moteurs  dv  creuse* 

i    ^^^9  /       ,réaol«deoontracterdans les  premiers 

^.^)î>^  /         Aprunt  d'une  importance  oonsidérable- 

y^  (/^  '  ses  sur  le  capital  social  et  avec  les  fonds 

TH^  *  /         nisaion  de  250^000  obligation*!  la  eeinpa-< 

f^it  /         >ie  a  acbeté  le  chemin  de  fer  du  Panama  et 

y<9  /  et  tous  les  travaux  préparatoires  en  vue  de 

^  /  at  proprement  dit  du  canal.  Cest  ^opération 

/  agit  maintenant  d'aborder^  et^  pour  ne  pas  se 

t«.  4.  iources,  la  compagnie  croit  avoir  besoin  de  près 

d^  /  va  dono  émettre  600^009  oUigatioas»  r&pperuot 

15;  i  imboursables  à  500  francs,  et  elle  dffHraj  dit^dat 

ces-  .  /  c  au  prix  de  291  francs;  L/émisaîon  n'est  pils  encore 
officia  ^  joneée»  et  il  se  pourrait  faire  qu'elle  fût  ajournée^  di 
les  évéu  prenaient  mauvaise  tournure  du  oAté  de  la  Chibe.  M.  de 

l^esseps  »  4mai8  trouvé  l'épargne  francise  sourde  k  ses  appels; 
Mais,  si  rOk  M  que  puisse  être  la  foi  des  souscripteurs  du  futur  em« 
prunti  le  »  ^ment  ne  parait  pas  propice  pour  opérer  un  aussi  fort  pré- 
lèvement sur  les  capitaux  sans  emploi. 

Il  a  été  question  d*ua  autre  grande  Opération  financière^  rémission 
des  actions  de  la  société  en  voie  de  formation  pour  l'eiplolution  de  lé 
régie  coiotéressée  des  tabacs  en  Turquie.  La  Banque  Ottomane  S'occupe 
en  effet  de  la  constitution  de  celte  société;  à  laquelle  prendront  part 
d'importao^  établissemens  de  crédit  d'Angleterre,  db  France;  d'Aile* 
magne  et  d'Autriche.  Mais  cette  affaire  né  donnera  pas  Heu  à  une  sou<f> 
scription  publique  d'actions.  Les  titres  seront  sousoHts  difHMsteoiéni 
par  les  diverses  maisons  qui  s'occupent,  avec  la  Banque  Oitomàne>  de 
la  formation  de  la  société;  il  en  sera  vendu  ensuite  ultérieurement  un 
certain  nombre  sur  le  marché,  mais  seulement  quand  les  circonstances 
politiques  et  flnaMiereB  paraltTbnt  favorables,  ce  qui  n'est  pas  le  cas 
actuellement. 
Le  marché  des  valeurs  est  tout  k  fait  abandonné.  Quelques  acbata 


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478  REVtJE   Dte  DEUX  MONDES. 

marché  Hevé  pendant  deux  ou  trois  jours  l'action  de  Suez  à  2,^25,  mais 
par  8uHf.Q  a  été  ramené  depuis  à  2,400.  La  Compagnie  vien^de  faire  con- 
lieu  à  y^  qu'elle  adoptait  dés  maintenant  quelques-unes  des  mesures  que 
mens  projet  de  convention  entre  M.  Gladstone  et  M.  de  Lesseps  avait  sti- 
ioce^l^es  en  vue  de  donner  satisfaction  aux  réclamations  du  commerce 
^^%nglais.  Il  en  résultera  une  légère  diminution  des  recettes  ;  mais  il  est 
^  important  pour  la  compagnie  de  désarmer  peu  à  peu  cette  opposition 
des  armateurs  anglais  qui  avait  pris,  il  y  a  quelques  semaines,  im 
caradère  si  aigu  et  si  menaçant. 

Les  actions  de  nos  grandes  compagnies  de  chemins  de  fer  se  main- 
tiennent avec  une  grande  fermeté.  Ces  titres  sont  bien  classés  et  n'ont 
rien  perdu  de  leur  faveur  auprès  de  l'épargne.  Aussi  les  baissiers  per- 
draient-ils leur  peine  à  les  vouloir  attaqaer.  Mais  ce  n'est  pas  une  rai- 
son, d'autre  part,  pour  tenter  de  leur  imprimer  une  impulsion  de  hausse 
sous  le  prétexte  que  le  vote  des  conventions  leur  a  ouvert  de  nouvelles 
perspectives  de  prospérité.  Ce  vote  a  consolidé  la  situation  des  com- 
pagnies, mais  en  même  temps  il  a  rendu  improbable  pour  longtemps 
toute  augmentation  des  dividendes.  Les  actions  sont  donc  à  leur  prix, 
et  la  spéculation  commettrait  une  imprudence  en  voulant,  comme  on 
Ta  annoncé  par  exemple  pour  l'Orléans,  les  relever  brusquement 
au-dessus  du  niveau  actuel. 

Les  institutions  de  crédit  sont  à  peu  près  toutes  réduites  à  l'inac- 
iton.  Le  Crédit  foncier,  il  est  vrai,  développe  ses  opérations  de  prêts; 
mais  la  Société  générale,  lé  Crédit  lyonnais,  la  Banque  d'escompte,  etc., 
bornant  forcément  leur  activité  à  ce  qu'on  appelle  les  affaires  courantes, 
voient  se  tarir  chaque  jour  la  source  de  leurs  revenus  :  il  faut  prévoir, 
pour  1883,  des  dividendes  inférieurs  aux  répartitions  de  1882.  Cette 
éventualité  écarte  les  acheteurs,  et  la  plupan  des  titres  des  banques 
ne  sont  plus  cotés  que  nominalement.  Oe  là  l'immobilité  des  cours, 
Ic^s  transactions  effectives  (quand  il  s'en  produit)  ne  faisant  que  pro- 
voquer une  nouvelle  baisse. 

Les  fonds  étrangers  ont  été  fermes  depuis  la  dernière  liquidation. 
Peut-être  même  une  certaine  amélioration  aurait-elle  pu  avoir  lieu  sur 
ce  groupe  de  titres  si  le  Stock-Exchange  n'avait  eu  à  subir  une  vio- 
leote  secousse  par  suite  d'un  effondrement  de  30  pour  100  sur  les  Che- 
mins mexicains.  La  liquidation  de  quinzaine  à  Londres,  qui  s'effec- 
tue en  ce  inoment,  a  été  rendue  un  peu  laborieuse  par  cet  incident, 
di>Dt  notre  marche  des  valeurs  internationales  reçoit  indirectement  le 
contre-coup. 


U  direekm^gèrant  :  G.  Boloi. 


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MADAME  DE  GIVRÉ 


PRBMIÈRâ   PARTIE. 


I. 


Au  fond  d'un  vallon  boisé  des  Ârdennes,  entre  un  humble  village, 
que  l'on  dirait  compris  dans  ses  dépendances,  et  d'importantes  ver- 
reries en  pleine  activité,  qui  ont  l'air  d'être  placées  sous  son  patro- 
nage, s'élève  le  château  de  BourviUe.  Cest  une  construction  toute 
jeune,  svelte,  élégante,  harmonieuse  et  sobre,  qui  a  remplacé,  il  y 
a  vingt  ans  à  peine,  un  vieux  nid  féodal  d'ardiitecture  rébar- 
bative et  d'aspect  délabré.  Ni  clochetons  ni  tourelles,  ni  mâchicoulis 
ni  poivrières  :  trois  corps  de  logis  juxtaposés,  dont  deux  assez  étroits 
formant  les  ailes,  le  tout  de  style  à  peu  près  Louis  XIII,  avec  une 
large  terrasse  sablée  du  côté  du  parc,  et  un  haut  perron  du  côté  de 
la  cour.  Telle  est  la  demeure  patrimoniale  du  dernier  des  Terdllac. 
-^  Ces  Tercillac  sont  une  très  ancienne  et  très  noble  famille  du 
Rouergue,  établie  depuis  deux  cents  ans  dans  les  Ârdennes,  par 
suite  d'alliances  et  d'héritages. 

Le  marquis  de  Yercillac,  viveur  repenti  et  marié,  était  venu,  un 
beau  jour,  se  fixer  dans  sa  terre  de  Bourville,  pour  y  goûter,  en 

TCWE  UX.  —  l**  OCTOBRE  1883.  31 


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un  BEVBE  DES  DEUX  MONDES. 

compagnie  de  sa  femme,  belle  et  douce  victime  qui  aimait  son  mar- 
tyre, une  paix  réparatrice.  Hais  la  calme  activité  de  la  vie  champêtre 
n'avait  pas  tardé  à  lasser  ce  citadin  très  imparfaitement  guéri  des  agi- 
tations d'une  existence  trop  parisienne,  et  le  châtelain  de  Bourville, 
après  s'être  agréableme|it  occupé,  durant  quelques  années,  à  démo- 
lir son  vieux  donjon  et  à  édifier,  sur  la  place  même,  un  moderne 
castel,  en  était  arrivé  vite  à  se  demander  s'il  n'avait  pas  fait  fausse 
route  en  prenant  le  chemin  de  Damas.  Néanmoins,  tenace  en  ses  bons 
propos,  s'entêtant  à  sa  conversion,  H.  de  Yercillac,  plutôt  que  de 
lâcher  pied  et  de  rétrograder  vers  Paris,  résolut  bravement  de  se  faire 
industriel,' — pour  tuer  le  temps.  En  conséquence,  il  fonda  les  Ver^ 
reries  de  Bourville^  lesquelles,  n'ayant  aucune  raison  d'être,  eurent 
toutes  les  peines  du  monde  à  subsister  sans  dommage  pour  leur  fon- 
dateur. Cependant,  grâce  au  concours  d'habiles  ingénieurs,  l'en- 
treprise finit  par  couvrir  ses  frais. 

M.  de  Yercillac  avait  réussi  de  la  sorte  à  dérouter  son  ennui, 
et,  par  la  suite,  il  n'échoua  qu'à  moitié  dans  le  double  et  généreux 
projet  qu'il  avait  formé  d'être  utile  et  de  se  faire  aimer  :  il  occupait 
trois  cents  ouvriers  et  n'était  point  haï.  Depuis  vingt  ans,  il  vivait 
là,  entre  sa  femme  et  sa  fille,  travaillant  un  peu,  chassant  beaucoup, 
allant  à  Paris  de  loin  en  loin,  rarement  ;  ayant  d'ailleurs,  dans  le 
voisinage,  d'assez  nombreuses  relations  de  famille,  ainsi  que  quel- 
ques autres  de  moins  patriarcale  origine. 

Sous  le  soleil  de  juin,  le  château  se  montre  tout  souriant  parmi 
les  arbres;  ses  toits  d'ardoise  d'un  bleu  violet  jaillissent  en  miroi- 
tant de  la  combe  de  verdure  qui  lui  fait  un  berceau,  et  ses  briques 
d'un  rouge  vif,  encadrées  dans  ki  pierre,  se  détachent  gaiement  de 
l'épaisse  futaie  à  laquelle  seiid)le  adossée  s(hi  architecture  légère^ 
Devant,  derrière,  à  droite,  Ji  gauche,  un  peu  partout,  des  corbeilles 
de  fleurs  et  dee  massifis  de  plantes,  épws,  comme  seaiés  au  hasard» 
sans  rien  de  cette  ordonnance  ourreete,  de  cette  agaçante  symétrie 
qui  est  la  parure  de  nos  squares,  et  &it  la  gloire  de  nos  jardina 
publics.  Les  trois  portes-fenêtres  d'un  grand  salon  Louis  XVI  don- 
nant sur  la  terrasse,  que  relient  au  parc  deux  rampes  en  pente  doocet 
soot  toutes  grandes  ouvertes.  Près  de  l'une  de  ces  portes,  la  Maa>- 
quise  de  Yercillac  est  assise,  brodant  au  métier.  Son  regard,  de 
temps  à  autre,  se  promène  sur  le  paysage  intime  et  tranquille  qui 
s'étend  devant  ses  yeux.  Ea  face,  une  large  pelouse,  sur  laquelle 
les  puissantes  ratures  des  vieux  arbres  qni  Tratoureot  projetteal 
leur  ombre  fraîche;  à  droite,  au  loin  dans  la  campagne  et  vues 
selon  l'axe  d'une  liffge  percée,  les  cheminées  en  forme  de  pyra- 
mides tronquées  de  b  verrerie,  et  les  lueurs  rougeâtres,  un  peu 
pâlies  dans  la  grande  lumière  du  plein  jour,  qui  s'échappent  des 


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onvreaax  démasqués,  «comme  d'amant  de  gueules  inocn^fiéea  ift 
béantes  ;  à  gauche  enfin,  la  toiture  en  tuiles  baiioiées  des  oommuM» 
ee  montrant  discrètement  parmi  ta  veréure,  et  la  cour  proprette 
des  écuries,  avec  son  d6me  de  vitrages,  ses  anneaux  de  onivre 
reluisans  et  son  horloge  qui  va  marquer  trois  henes,  le  tout  i^p»* 
raissant  dans  une  éclairde  du  feuillage.  Ati-nlessous  de  Tborlogé 
des  écuries,  on  aperçoit  mi  cocher  en  test»  rayée  qui  dételle,  wett 
l'aide  d'un  palefrenier,  deux  beam  mecldembMrgeoiB  dont  le  poil 
paratt  à  peine  humide,  malgré  l'aceablame  ehaletir  d'une  radieuse 
après-midi  d'été. 

Sur  le  parquet  à  losanges  et  à  rosaces,  un  pas  dThoimne  a  retenti» 
Le  marquis  vient  d'entrer,  et  la  mu^ise  i/est  retournée*  Tous  deux 
sont  jeunes  encore,  jeunes  d^alhxre  et  d'aspect,  en  dépit  de  quel-^ 
ques  rides  superficielles,  à  peine  dessinées,  et  de  quelques  floeraa 
gris,  comme  par  hasard  arrêtés  sur  leurs  tè^  et  retentis  dans  leurs 
chevelures.  Le  marquis,  grand  et  de  fière  prestance,  a  des  tnits 
nobles,  dont  l'expression  un  peu  allière  se  trouve  beuremeamit 
mitigée  par  la  bienveillance  du  regard;  sa  moustache,  d'mi  blond 
qui  s'aigente,  est  lustrée,  frisée,  relevée  comme  une  moustache  de 
vin^  ans.  La  marquise,  sous  d'épais  bandeaux  ch&tains,  qui,  par 
places,  se  décdorent,  montre  un  beau  Tisage  souriant  et  tranquille 
de  femme  mûre  qui  sait  vieillir. 

—  Eh  bien  I  mon  ami,  vous  venez  d'installer  Pienre? 

—  Oui,  D'ailleurs,  ma  chère,  la  tâche  était  facile  :  vous  aviezpassé 
par  là,  j'ai  reconnu  votre  main.  Sa  chambre  était  toute  prête  à  le 
recevoir,  cette  chambre  qu'il  a  toujours  occupée  pendant  ses  vacan- 
ces, au  temps  déjà  lointain  où  il  était  souvent  notre  bête.  Le  brave 
garçon  était  tout  ému  en  me  parlant  de  ses  souvenirs  d'enfanœ  et 
de  ce  qu'il  appelle  nos  bienfaits.  Oh  I  celui-là  n'est  pas  un  ingrat. 

—  C'est  vrai,  et  même  il  va  plus  loin  dans  la  reconnaissance  que 
nous  n'avons  été  dans  le  bienfait,  car,  si  nous  nous  sommes  chargés 
de  son  éducation  et  si,  aux  jours  de  vacances,  notre  maison  a  mw 
placé  pour  lui  celle  que  la  mort  avait  fermée,  c'était,  après  tout, 
une  dette  que  nous  payions,  rien  de  phts.  Son  père,  ce  vieux  servie 
teur,  qui  était  bien  le  meilleur  et  le  plus  fidèle  de  vos  gardes,  tué 
sur  vos  terres  par  un  braconnier,  ne  le  laissait-il  pas  orphelin  7.. 
Et  puis,  si  nous  l'avons  aidé,  il  s'est  bien  aidé  hii-méme,  il  en  faut 
convenir.  Il  ne  nous  doit  ni  son  intelligence,  ni  son  ardeur  au  tra- 
vail, ni  son  taot,  ni  ses  sentimens  élevés.  Quant  à  nous,  hii  ayant 
pris  son  père,  j'imagine  que  nous  lui  devrons  toujours  quelque 
cbose. 

—  D'accord;  et  c'est  grand  dommage  que  ces  idées  toutes  sim* 
pies  de  solidarité  et  de  patronage  soient  aujourd'hui  si  complète- 


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A8i  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ment  démonétisées.  Toujours  est*il  que  Pierre  nous  sait  gré  de  ce 
»  que  nous  avons  fait  pour  lui,  comme  si  rien  ne  lui  eût  été  dû... 
Par  exemple,  je  n'ai  jamais  compris,  vous  le  savez,  pourquoi^ 
aimant  nos  verreries  et  nos  bois  comme  il  les  aimait,  il  a  préféré, 
au  sortir  de  TÉcole,  s'expatrier,  aller  chercher  fortune  aux  Ètats- 
Dnis,  puis  au  Japon,  au  diable  enfin,  plutôt  que  d'accepter  ici  la 
direction  de  la  manufacture.  Ses  prétextes  ne  valaient  rien.  Quel- 
que fantaisie  voyageuse,  je  l'ai  toujours  dit. 

—  Ou  quelque  amourette,  je  l'ai  toujours  cru...  Quelque  amour 
même,  —  ajouta  la  marquise  après  une  courte  pause  ;  —  s'il  est 
vrai  que  l'intensité  de  vos  sentimens,  messieurs,  se  mesure  au 
chemin  que  vous  parcourez  pour  en  fuir  l'objet;  car,  d'ici  à  Phila- 
delphie, terme  du  premier  voyage  de  Pierre,  il  y  a  bien  une  pas- 
sion, j'imagine. 

—  Bah  I  voilà  les  femmes  I  A  vous  entendre,  toute  locomotion 
vient  de  vous,  et,  quand  un  homme  voyage,  c'est  pour  vous  fuir,  à 
moins  que  ce  ne  soit  pour  courir  après  vous. 

—  Quoi  que  vous  en  ayez,  cet  exil  volontaire  est  resté  parfaite- 
ment inexpliqué,  vous  le  disiez  vous-même  à  l'instant,  et  ce  n'était 
pas  la  première  fois  que  je  vous  l'entendais  dire. 

—  Et  vous,  ma  chère,  vous  dites  cela  d'un  ton  à  faire  entendre 
que  l'explication  n'est  pas  loin. 

M™*  de  Vercillac  leva  les  yeux  vers  son  mari,  puis,  repoussant  son 
métier  : 

—  SoitI  dit-elle,  Pierre  aimait  Alice. 
*—  Notre  fille?  quelle  idée  1 

—  }'en  suis  sûre,  répliqua  la  marquise.  Aussi  bien,  ajouta-t-elle, 
je  me  proposais  d'aborder  avec  vous  ce  point  délicat  avant  que  vous 
ayez  pu  faire,  ainsi  que  vous  en  avez,  ce  matin  encore,  manifesté 
l'intention,  de  nouvelles  et  décisives  instances  auprès  de  Pierre 
pour  le  garder  ici.  Et,  si  je  ne  vous  ai  jamais  conununiqué  mes 
réflexions  sur  ce  chapitre,  c'est  que  le  départ  et  l'éloignement  pro- 
longé du  cher  garçon  leur  ôtaient  tout  intérêt. 

M.  de  Vercillac  haussa  les  épaules. 

—  Ma  bonne  amie,  dit-il,  c'est  une  nouvelle  chimère  que  vous 
vous  êtes  créée  là  pour  occuper  vos  loisirs.  La  vie  de  la  campagne 
est  malsaine  aux  imaginations  trop  actives. 

—  Raillez,  mon  cher  Guy,  tout  à  votre  aise;  raillez,  mais  écoutez. 
Je  ne  crois  pas  m'être  méprise  ;  et,  d'ailleurs,  je  ne  vois,  à  vrai  dire, 
rien  de  bien  étrange  à  la  chose.  Pierre  n'a-t-il  pas  souvent  vécu 
ici?  Ne  prenions-nous  pas  plaisir  à  l'y  attirer  et  à  l'y  retenir  pour 
tromper  son  isolement?.. 

-—  Folie  1  folie!  interrompit  le  marquis. — Vous  oubliez,  ma  chère, 


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MADAME  DE  6IVBÉ.  485 

qu'il  7  a  cinq  ans,  lorsque  Pierre  a  quitté  la  France  et  nous  a  dit 
adieu,  Alice  avait  à  peine  quinze  ans. 

—  Je  ne  l'oublie  pas.  Mais,  dites-moi,  doutez-vous  qu'un  jeune 
homme  de  vingt-trois  ans  se  puisse  éprendre  d'une  fillette  de 
quinze,  qu'il  a  d'abord  bercée,  puis  promenée,  puis  sermonnée? 

M.  Yercillac  eut  encore  un  haussement  d'épaules,  qu'il  accom- 
pagna,  cette  fois,  d'un  geste  d'impatience. 

—  Pierre  est  un  homme  de  sens,  dit-il  d'un  ton  bref. 

—  Évidemment!  riposta  la  marquise,  puisqu'il  est  parti. 

—  Ce  départ  ne  prouve  rien. 

—  Il  prouve  tout. 

—  Allons,  soiti  fit  le  marquis.  —  Mais...  Alice? 

—  }e  ne  sais,  répondit  la  marquise.  —  D'ailleurs,  à  quinze  ans, 
on  n'aime  pas  :  on  préfère...  Par  exemple,  je  ne  serais  pas  surprise 
qu'à  cette  époque-là  elle  préférât  Pierre  à  Raymond. 

—  A  cette  époque-là,  peut-être...  Et  encore,  c'est  impossible! 

—  Pourquoi  ?  Vous  n'en  êtes  plus  à  croire,  je  suppose,  que  l'on 
porte  nécessairement  sur  soi  l'empreinte  de  sa  roture  ou  le  reflet 
de  son  blason.  La  distinction  n'est  rien  autre  chose  qu'une  aptitude 
naturelle  que  développe  et  féconde  l'éducation.  Or,  Pierre,  né  dis- 
tingué, a  été  élevé  à  votre  école,  de  sorte  que,  sans  être  du  monde, 
il  est  plus  homme  du  monde  que  la  plupart  de  ceux  qui  en  sont. 

—  Il  est  des  accidens,  dit  le  marquis,  dont  l'instinct  préserve  le 
cœur  d'une  fille  de  race.  Alice  éprise  du  fils  d'Antoine  Lefort,  mon 
ancien  garde  I 

—  Je  serais  moins  calme  si  je  croyais  que  cela  fût;  mais  je  dis 
que  cela  aurait  pu  être. 

—  Allons  donc!...  En  tout  cas,  Alice  fait  aujourd'hui  bon  accueil 
à  son  cousin,  et  j'en  suis  aise.  Il  y  a  là  des  convenances  de  nom, 
de  situation,  que  nous  trouverions  difficilement  ailleurs.  Raymond 
est  de  la  famille,  il  est  suffisamment  beau,  plus  que  suffisamment 
riche,  sa  terre  est  voisine  de  la  nôtre... 

—  Ouï,  interrompit  la  marquise,  tout  est  parfait.  Mais  cette  Clara 
Frémont,  l'actrice  que  chacun  sait  être  la  maîtresse  de  Raymond, 
qu'en  faites-vous?  Vous  n'allez  pas,  j'imagine,  donner  votre  fille  à. 
l'amant  de  cette  demoiselle. 

—  A  l'amant  en  pied,  non,  certes!  Mais  à  l'amant  honoraire,  pour- 
quoi pas?  Or,  les  choses  sont  en  bonne  voie  de  liquidation,  je  m'en 
suis  assuré.  D'ailleurs,  s'il  fallait  attendre,  nous  attendrions.  Ray- 
mond est  encore  très  jeune  ;  il  n'a  que  vingt-sept  ans  ;  et,  pour  ce 
qui  est  d'Alice,  il  n'y  a  pas  longtemps  qu'elle  l'était  encore  trop, 
car  je  ne  suis  pas  d'avis  qu'il  faille  marier  les  filles  à  la  première 
robe  longue. 


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AM  BEVUB  BBS  MUX  MONDES. 

—  Aimable  philosophie  I  s'écria  la  marquise.  —  Nous  attendrons 
que  M^  Clara  Frémont  ait  assez  dejson  galant  pour  en  faire  le  man 
de  notre  fille  l 

—  Ehl  ma  chère,  vous  faudrait-il  pour  gendre  un  jeune  homma 
au  ccBur  pur,  ayant  le  drdt  de  se  faire  enterrer  en  blanc  et  de  se 
vêtir  dans  le  même  goût,  un  bêta  qui  viendrait  offrir  à  votre  fille 
les  prémices  de  sa  tendresse  et  la  Heur  de  son  âme? 

—  Pardon  1  autre  chose  est  d'avoir  aimé  une  ou  deux  femmes 
avant  la  sienne,  puisqu'il  parait  que  c'est  indispensable  pour  se 
faire  la  main ,  autre  chose  d'avoir,  conune  Raymond,  fatigué  son 
cœur  et  le  reste  à  courir  les  boudoirs  hospitaliers* 

—  Bah  I  le  gaillard  a  encore  bon  pied,  bon  œil  :  voilà  pour  la 
santé;  quant  au  cœur,  il  a  plus  d'un  printemps  et  peut  fleurir  plus 
d'iuie  fois.  A  cet  âge-là,  après  les  moissons,  tout  repousse,.,  sauf 
l'honneur.  Or,  ici,  il  est  intact. 

—  C'est  égal  I  dit  la  marquise  avec  un  soupir,  j'aimerais  mieux 
la  première  floraison.*.  En  tout  cas,  si  vraiment  un  homme  ne  peut 
arriver  au  mariage  sans  avoir  laissé  de  sa  laine  le  long  des  che- 
mifis  qui  y  conduisent,  il  me  semble  qu'il  peut  du  moins  y  arriver 
sans  souillure  :  tondu,  mais  non  salL  Et  ce  peutdl  être  le  cas,  quand 
on  a  mené  la  vie  qu'a  menée  Raymond  jusqu'à  présent,  allant  de 
celle-ci  à  oelle-là  et  de  celle-là  à  quelque  autre,  une  vifô  d'abeille, 
en  un  mot,.,  moins  le  travaU?  Et,  tenez,  je  parlais  de  son  cœur  tout 
à  l'heure,  j'avais  tort;  ce  que  je  serais  surtout  tentée  de  lui  repro- 
cher, c'est  de  ne  l'avoir  pas  emporté  avec  lui  dans  cette  existence 
do  touriste  à  travers  tous  lés  mondes.  Quiconque  met  ainsi  son 
cœur  hors  de  jeu  dans  les  entreprises  de  jeunesse  me  fait  l'effet  d'un 
débauché  bien  plutôt  que  d'un  amateur  d'école  buissonnière. 

—  Laissez  donc,  ma  chère  I  Et  puis,  voyons,  vous  êtes  injuste  : 
la  liaison  dont  il  s'agit  est  d^'à  ancienne. 

—  U  est  vrai,  répondit  la  marquise,  qu'il  s'attarde  là  plus  qu'il 
û'a  coutume.  Le  prestige,  sans  doute,  qu'exercent  les  femmes  de 
théâtre  sur  les  hommes  qui  ne  font  rien  ;  quelque  chose  comme  la 
vanité  d'un  amant  pauvre  qui  a  une  maîtresse  riche  :  sentiment 
tout  juste  avouable. 

—  Vous  êtes  sévère,  et,  décidément,  moins  que  jamais  vous 
TOUS  montrez  complice  du  dessein  que  j'ai  formé  de  marier  Alice 
à  Raymond.  U  faut  pourtant  que  nous  nous  entendions,  dès  à  pré- 
sent, sur  ce  point,  car  je  pressens  une  solution  prochaine,  et,  pour 
tout  dire,  je  suis  disposé  à  précipiter  le  dénoûment  en  interrogeant 
Alice  un  de  ces  jours. 

—  Ah  I  fit  simplement  madame  de  Yercillac, 

—  Çà  !  je  vous  en  prie,  dites-moi  tout  net  votre  sentiment,  reprit 


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itAiuMB  DE  ennii»  187 

le  marquis.  Il  est  temps  que  je  le  comiaisse  de  façon  plus  complète, 
car  Je  ne  yoadrais,  pour  rien  au  monde,  ni  devenir  par  mon  ent^ 
tement  Tinconsdent  artisan  du  malheur  d'Alice,  ni  m^e  yous  cau- 
ser le  moindre  cbagrin,  ce  cbagrin  dût-il  dtre  sans  aucun  fondement. 
«—  J'aime  beaucoup  Raymond ,  répondit  M^  de  Yercillac  après 
un  silence,  et  vous  savez  que,  de  moitié  dans  vos  bienveillantes 
intentions  à  son  égard,  j'ai  toujours  vu  en  lui,  bien  plutôt  qu'un 
simple  neveu  à  la  mode  de  Bretagne,  un  fils...  à  la  mode  des  braves 
gens.  Lorsque,  à  la  mort  de  votre  cousin  Givré,  qui  était  un  père, 
hélas  !  très  insuffisant,  vous  m'avez  parlé  de  nous  constituer  d'office 
les  parens  de  l'enfant  qu'il  laissait,  ce  n'est  pas  comme  une  charge 
importune  que  j'ai  accepté  la  tftche  de  cette  éducation  tout  entière 
à  refaire,  c'est  comme  d'un  devoir  béni  que  j'en  ai  joyeusement 
assumé  le  fardeau.  Que  nous  ayons  complètement  échoué  dans 
notre  difficile  mission,  je  ne  le  pense  pas,  et  je  suis  heureuse  de  le 
dire;  mais  les  germes  étaient  mauvais,  les  influences  premières 
avaient  été  détestables,  trop  d'argent  se  trouva  mis  au  service  de 
beaucoup  d'inconduite  native...  Enfin,  j'estime  que  Raymond,  en 
dépit  de  mes  efibrts  et  des  vôtres,  est,  plus  que  de  raison»  resté 
le  fils  de  son  père  et  le  tributaire  de  son  monde,  de  notre  monde. 

—  Bon  !  comme  si  notre  monde  avait  le  monopole  des  jeunes 
gens  qui  s'amusent  et  des  maris  qui  s'oublient  I 

—  Ohl  sur  ce  point,  la  concurrence  est  libre,  et  tous  les  hommes 
en  usent,  je  ne  Tignore  pas.  Vous  conviendrez  pourtant  que»  dans 
notre  milieu,  le  téte-à-téte  conjugal  est  moins  apprécié  que  par- 
tout ailleurs.  Les  hommes  y  sont,  sinon  tout  à  fait  oisifs,  c'est 
passé  de  mode,  du  moins  tout  juste  assez  occupés  pour  faire  croire 
qu'ils  le  sont,  et,  une  fois  mariés,  ils  retournent,  la  plupart  du 
temps,  avec  empressement  à  leurs  petites  habitudes  de  garçon,  qui 
me  semblent  de  fort  gros  vices.  Bref,  je  ne  crois  pas  qu'il  faille 
beaucoup  compter  pour  le  bo];iheur  d'une  femme  teBe  qu'Alice  sur 
un  homme  tel  que  Raymond.  Passe  pour  les  amours,  mais  non  pour 
les  plaisirs  de  jeunesse! 

—  Tous  me  p^mettrez,  ma  chère,  de  ne  partager  en  rien  votre 
manière  de  voir  à  cet  égard.  Je  crois,  moi,  qu'une  femme  n'a  pas 
grand'chose  à  craindre  du  souvenir  de  quelques  faux  pas  faits  sur 
la  grande  route  en  joyeuse  compagnie,  mab  qu'elle  doit  se  défier 
singulièrement,  en  revanche,  des  rêveries  perfides  qui  reportent  son 
mari  au  temps  des  promenades  sentimentales  que  l'on  fiûsait  à 
deux,  la  main  dans  la  main,  à  travers  les  sentiers  perdus  et  les 
bosquets  fleuris,  avec  force  haltes  sous  les  ombrages,  le  tout  éclairé 
par  le  soleil  de  la  vingtième  année  et  parfumé  au  fruit  défendu. 
Soyez-en  persuadée,  c'est  plus  dangereux  que  l'écho  d'un  festin, 


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/l88  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

voire  d'une^'^petite  orgie.  Fautant  que,  quand  nous  aimons  pour 
la  première  ou  pour  les  prenoières  fois,  nous  sommes  jeunes, 
naïfs,  enthousiastes.  Nous  accommodant,  à  la  rigueur,  d'une  qua- 
dragénaire pour  Dulcinée  et  prenant,  au  besoin,  une  petite  demoi- 
selle pour  une  grande  dame,  nous  n'avons  pas  encore  cet  esprit 
d'analyse^que  nous  apporterons  plus  tard  à  notre  foyer,  au  grand 
détriment  de  notre  bonheur  conjugal...  et  du  vôtre.  De  là  bien  des 
illusions  qui  nous  font  paraître  la  vie  belle  et  notre  maltresse  aussi, 
quoiqu'elles  ne  le  soient  ni  l'une  ni  l'autre  la  plupart  du  temps.  De 
sorte  que,  plus  tard,  quand  nous  jetons  un  regard  en  arrière  et 
que  nous  évoquons  de  gracieux  fantômes,  auxquels  l'éloignement  et 
les  dé&illances  de  notre  mémoire  prêtent  quelquefois  des  attraits 
un  peu  bien  chimériques,  nous  faisons  ce  que  font  ces  vieillards, 
qui  ne  se  montrent  si  grands  contempteurs  du  présent  et  si  épris 
du  passé  que  pour  se  souvenir  trop  des  fleurs  qu'ils  ont  cueillies 
jadis,  et  pas  assez  des  chardons  auxquels  ils  se  sont  piqué  les 
doigts. 

M°^  de  Yercillac  se  leva,  laissant  paraître  un  peu  de  contrainte, 
comme  si  l'entretien  lui  fût  devenu  pénible.  Mais  elle  reprit  bientôt: 

—  Quoi  qu'il  en  soit,  je  persiste  dans  mon  dire  et  me  refuse  à 
admettre  la  perfidie  et  l'enivrement  de  vos  souvenirs  poétiques  du 
jeune  âge.  Les  roses  de  vos  amours  printanières  ont  tant  de  plis 
pour  vous  blesser  qu'elles  vous  laissent  au  cœur,  quoi  que  vous 
prétendiez,  plus  de  meurtrissures  que  d'enchantemens;  tandis  que 
le  plaisir,  c'est  la  vie  simple,  facile,  exempte  d'embarras  et  de  sou- 
cis, sur^une  agréable  litière  de  fange.  II  n'y  a  que  la  première  tache 
qui  coûte,  et  la  boue  devient  douce  à  qui  ne  s'aperçoit  plus  qu'elle 
salit.  Et  la  preuve,  c'est  que,  presque  tous,  vous  tenez  pour  le  plai- 
sir contre  l'amour. 

—  Bon  I  vous  forcez  le  trait,  ou,  pour  mieux  dire,  vous  badi- 
geonnez de  noir  du  haut  en  bas  le  sexe  auquel  vous  devrez,  bon  gré 
mal  gré,  le  mari  de  votre  fille. 

—  Je  lui  dois  déjà  le  mien,  dit  la  marquise  avec  un  sourire; 
fasse  le  ciel  que  la  reconnaissance  à  la  fin  ne  m'écrase I..  Sérieuse- 
ment, je  redoute  plus  les  habitudes  que  les  erreurs,  et  les  vices  que 
les  écarts.  Et  puis,  voyons,  Alice  n'est-elle  pas  très  intelligente? 
N'est-elle  pas  aussi  fort  instruite?  Vous  avez  voulu  qu'il  en  fut  ainsi, 
et  vous  avez  eu  raison,  une  instruction  complète  constituant  pour 
les  jeunes  filles  un  luxe  de  très  bon  goût,  dangereux  seulement 
pour  celles  qui  sont  pauvres.  N'est-elle  pas,  en  outre,  assez  sérieuse 
au  fond,  et  d'esprit  plutôt  réfléchi,  quoique  d'humeur  railleuse?  Eh 
bieni  une  femme  qui  comprend  et  qui  sait  est  encline  à  juger;  or, 
juger  on  mari  comme  Raymond,  c'est  le  condanmer.  Vous  n'espé- 


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MADAME  DE  *6ITBÉ.  A89 

rez  pas  qu'elle  mette  jamais  sa  joie  à  se  montrer  sur  quelque  drag 
de  prince  ou  de  financier,  à  lire  la  description  de  ses  toilettes  et  le 
menu  de  ses  dîners  dans  les  journaux?  Que  fera-t-elle  alors?  Elle 
jugera,  occupation  néfaste,  quand  c'est  un  mari  qu'on  juge.,.  Au 
surplus,  si  vraiment  Alice  est  disposée  à  seconder  vos  vues,  vous 
ne  trouverez,  de  mon  côté,  qu'une  résistance  discrète,  Raymond 
étant  bien  réellement  à  mes  yeux  l'égal  de  ses  pairs,  ni  plus  ni 
moins..,  malgré  l'apparente  supériorité  qu'il  doit  à  certain  genre 
d'esprit,  actuellement  aussi  haut  prisé  dans  le  monde  que  dans  la 
rue,  et  qui  lui  permet  de  placer  avec  opportunité  dans  la  conver- 
sation quelques-unes  de  ces  calembredaines  sceptiques  dont  sont 
faites,  depuis  bon  nombre  d'années,  les  réputations  d'hommes  spi- 
rituels. 

—  Enfin,  ma  chère,  que  voudriez-vous  que  fût  Raymond?  Que 
voulez-vous  que  soit  le  mari  de  votre  fille?  Dernièrement,  vous  avez 
donné  à  entendre  à  notre  voisin,  le  baron  Levallet,  qui  avait  mis  le 
siège  devant  Alice,  qu'il  perdait  son  temps.  Soit  I  vous  avez  bien 
fait.  Mais,  pour  Dieul  si  vous  ne  voulez  pas  davantage  de  Ray- 
mond, dites-moi  quel  honmie  il  vous  faut  pour  gendre;  donnez-moi 
son  signalement  idéal  :  je  l'arrêterai  si  je  le  rencontre. 

A  ce  moment,  deux  voix  jeunes  se  firent  entendre  au  dehors,  et 
deux  ombres  sveltes  se  profilèrent  sur  le  sable  de  la  terrasse,  dans 
l'encadrement  de  la  large  fenêtre  ouverte. 

—  Eh  bien!  mon  cher  Pierre,  dit  M"*  de  Vercillac,  aussitôt  que 
le  jeune  honmie,  en  compagnie  d'Alice,  eut  franchi  le  seuil  du 
salon,  commencez-vous  à  reprendre  langue  parmi  nous? 

—  Il  me  semble  que  je  n'ai  pas  quitté  les  Ardennes,  tant  le  pays 
qui  a  servi  de  cadre  à  mon  enfance  m'est  resté  familier.  Ces  bois, 
ces  verreries,  ce  château,  je  les  ai  partout  emportés  avec  moi. 

Et  Pierre  Lefort,  debout  au  milieu  de  la  pièce,  avait  eu  un  r^ard, 
et  surtout  une  intonation  de  voix,  dont  l'involontaire  mélancolie 
avait  trahi  les  tristesses  anciennes  du  départ,  bien  plutôt  qu'exprimé 
les  joies  récentes  du  retour. 

—  Pourquoi  donc  avoir  fui  tout  cela?  dit  le  marquis. 

—  L'ambition  !..  fit  le  jeune  homme  en  souriant.  —  Et  quelque 
chose  de  plus  noble  aussi  peut-être,  ajouta-t-il  :  le  désir  de  recon- 
naître par  un  succès  rapide  ce  que  l'on  a  fait  ici  pour  moi.  D'ail- 
leurs, je  suis  en  passe  de  réussir.  On  m'oifre  un  traitement  royal 
pour  fonder  et  diriger,  au  Japon,  une  très  grande  industrie. 

De  stature  ordinaire,  maigre,  brun,  avec  des  traits  accentués, 
Pierre  Lefort  n'avait  guère  de  remarquable,  au  premier  aspect, 
qu'une  surprenante  élégance,  où  n'entrait  assurément  que  pour  fort 
peu  de  chose  l'observation  approximative  des  décrets  de  la  mode,  et 


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à 


A90  RETUB  DES  DBDX  XOBn>ES. 

dont  le  secret  semblait  résida  tout  entier  dans  la  parfaite  aisance 
des  gestes  et  de  la  t^ne;  mais  il  suffisait  d'un  bref  examen  pour 
trouver  en  lai  autre  chose  à  admirer.^  L'expression  de  sa  physiono- 
mole  était»  en  effet,  bizarre  et  captivante.  Les  yeux  étaient  ardena, 
jprofonds»  pleins  de  lumière  et  fburmillans  de  rêves,  la  bouche^ 
tourmentée»  fiévreuse»  presque  sardonique,  et,  du  front  large  et 
pur  il  se  répandait  sur  tout  le  visage  une  apaisante  sérénité  où 
s'harmonisaient  les  contrastes,  où  s'éteignaiefit  les  discordanoee  : 
c'était  presque  la  beauté»  c'était  plus  que  la  beauté. 

—  Et  vous  allez  repartir?  demanda  Alice. 

•-—  Sans  doute,  répondit  Pierre.  —  N'ai-je  pas  ma  fortune  à 
ftire? 

—  C'est  vrai,  dit  la  jeune  fille  en  distribuant  machinalement  de 
meurtrières  chiquenaudes  aux  fuchsias  d'une  jardinière  placée 
devant  la  cheminée. 

Alice  de  Yercillac»  blonde  d'un  blond  lavé»  avec  des  yeux  vert  de 
mer»  des  traits  de  marbre  et  un  teint  pâle»  était  douée  d'une  beauté 
saisissante,  quoique  d'aspect  tout  à  fait  froid  :  elle  subjuguait  plus 
qu'elle  ne  charsiait»  mais  son  empire  était  sûr,  et  peut-être  fallait-ii 
attribuer  surtout  à  la  conscience  qu'elle  avait  de  l'in&illibilité  de 
son  pouvoir  la  royale  assurance  de  sa  démarche  et  de  son  main^ 
tien. 

—  Et  quand  vous  serez  riche,  en£&nt,  que  ferez-vous?  dit  le  mar- 


-^  Le  plus  de  choses  utiles  que  je  pourrai,  répondit  Pierre  très 
tdmplement.  Ce  sera  ma  manière  de  m'acquitter  envers  vous.  Quand 
on  doit  aux  riches,  c'est  aux  pauvres  qu'il  faut  payer».,  avec  le 
oonsentement  de  ses  créanciers. 

—  Toujours  les  grands  pa*ojets  et  les  beaux  rêves  I  fît  avec  xèsx 
maternel  sourire  H°^'  de  Y^cillac,  qui  avait  repris  sa  broderie.  Mais 
Vtius  parlez  sans  cesse  de  votre  reconnaissance,  mon  cher  enfant* 
Serait-ce  que  le  fardeau  vom  pèse? 

«^  Non;  j'espère  avoir  longtemps  encore  les  épaules  assez  solides 
dt  le  cœur  assez  fier  pour  porter  gaiment  ce  fardeau -là. 

Piwre,  en  disant  cek»  avait  eu  comme  un  élan  contenu  du  geste 
et  de  la  voix,  qui,  pour  un  instant,  l'avait  montré  plus  ému,  plus 
vibrant  qu'il  ne  lui  plaisait  de  le  paraître  k  l'ordiniâre.  H.  de  Ter* 
dUac  vint  à  lui,  et,  lui  prenant  le  bras  : 

—  A  la  bonne  heure  1  ditril.  Mais  cette  résolution  de  retourner 
lM)as  est-elle  à  ce  point  irrévocable  que  rien  ne  vous  en  puisse 
faire  démordre?  Que  diable I  sans  être  Japonais,  on  peut  vous  faire 
des  propositions  sortaUes. 

Bt  le  marquis,  tout  en  pariant,  appuyait  doucement  sur  le  braa 


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MADàMB  DB  &VfKÈ.  AM 

de  Pierre  et  y  insensiblement,  pdnssait  vers  h  terrasse  sra  nUerlo* 
ctrteur  distrait.  Arrivé  dans  l'embrasure  d*une  des  poFtes-fenétret, 
M.  de  YerciQae  s^arrôta,  et,  après  s^ètre  assuré  d*an  coup  d'œil  qpie 
ni  ht  marquise  ni  Alice  ne  paraissaient  jalouses  de  surprendre  k 
mystère  de  sa  conversation  avec  le  jeune  homme,  il  reprit  t 

—  M.  Chfttel,  notre  ingémeur,  nous  quittera  cet  automne,,  et 
rien  encOTe  n'est  décidé  quant  à  s(m  successeur.  Les  secrets  de  l'in- 
dustrie verrière  vous  sont  familiers  et  vos  prédilections  lui  sont 
acquises.  Pourquoi  n'accepteriez-^vous  pas,  maintenant  que  vous 
avez  assez  couru  le  monde  pour  vous  bronzer  le  cœur  et  la  peau, 
ce  que  je  vous  offris  jadis?  Vous  m'en  verriez  tout  à  fait  aise.». 
D'autant  plus  que,  un  jour  ou  l'autre,  Alice  prendra  son  vol,  et  que 
la  maison  sera  bien  vide  après  son  départ.  Nous  serions  heureux, 
ta  marquise  et  moi,  de  vous  revoir  ici,  mon  cher  Pierre,  où  votre 
place  est  restée  marquée. 

—  Mais,.,  fit  Pierre,  visiblement  troublé,  â  M"®  Alice  se  mûrie, 
bien  loin  d'avoir  à  redouter  la  solitude,  n^aurez-vous  pas  un  gendre 
et...  des  petits-enfans  pour  peupler  votre  foyer? 

—  Ils  n'habiteront  pas  Bourville,  dit  le  marquis,  —  Il  est  vrai, 
a]outa-t-il  avec  quelque  empressement,  que,  selon  toute  appa- 
rence, je  n'aurai  pas  à  les  aller  ehercher  bien  loin...  A  propos, 
votre  camarade  d'enfance,  Raymond  de  Givré,  vient  dtner  ce  soir; 
jlmagine  que  vous  serez  bien  aise  de  le  revoir;  toujours  le  mème.^ 
Au  surplus,  très  charmant  garçon  que  nous  aimons  beaucoup... 
Sur  ce,  mon  cher  enfant,  je  vous  confie  aux  bons  soins  de  M°^  de 
Tercillac  et  d'Alice.  Yeuittez,  d'ailleurs,  vous  souvenir  toujours  que 
cette  maison  est  un  peu  vôtre,  puisque  aujourd'hui  les  enfans  ont 
des  droits...  Nous  reprendrons  plus  tard  notre  conversation;  je  ne 
vous  tiens  pas  quitte,  vous  pouvez  le  croire.  Mais  j'ai  promis  ma 
visite  à  l'éoole  des  sœurs  pour  cette  après-midi,  et  il  &ut  que  je 
m'exécute.  A  tout  à  l'heure! 

M.  de  Yercillac,  avant  de  quitter  le  salon,  s'aeeouda  un  instant 
au  dossier  du  fauteuil  de  sa  femme  : 

—  Eh  bien  !  ma  chère,  dit-il  à  voix  basse,  je  commence  à  er«re 
que  vous  n'aviez  pas  tout  à  fait  tort.  Mds  j'ai  lancé  une  parole  qui 
équivaut  à  un  coup  de  bistouri;  si  le  mal  existe  réellement,  je 
viens  d'opérer  le  malade;  il  n'y  a  plus  qu'à  laissa  saigner  la  frfaie. 

Pendant  ce  temps,  Alice  causait  avec  Pierre. 

—  Vous  trouverez  ici  bien  des  changemei»,^  disait-dUe.  £o  cinq 
ans,  il  se  passe  tant  de  choses  I 

—  Oui,  et  c'est  tout  simple^  répondit  Pierre  d'une  voix  un  peu 
triste,  qui  n'était  guère  d'accord  avec  le  sourire  qu'il  avait^  bon  gré 
mal  gré,  fixé  sur  son  visage.  Pourtant  on  a  coutume  de  s'étonoer 


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A92  REVUE  DES   DEUX   MONDES, 

sottement  que  les  lieux  et  les  êtres  que  Ton  a  quittés  aient  pu 
changer  en  votre  absence.  On  a  emporté  dans  son  esprit  et  dans 
son  cœur  une  image  qui  était  fidèle  et  que  le  temps  a  fini  par 
rendre  fausse  :  c'est  la  grande  déception  de  ceux  qui  reviennent. 
Mais  qu'importe?  L'image  ne  les  a-t-elle  pas  consolés  absens,  et  ne 
peut-elle  les  charmer  encore,  s'ils  la  préfèrent  à  la  réalité  7 

—  Je  vous  ferai  observer,  répliqua  la  jeune  fille,  que  si,  confor- 
mément à  un  louable  usage,  vous  ne  prenez  le  soin  immédiat  d'ex- 
cepter les  personnes  présentes,  votre  phrase  sera  tout  juste  accep- 
table, car  elle  peut  donner  à  entendre  que  l'image  que  vous  avez 
emportée  de  M"®  Alice  âd  Yercillac  est  infiniment  supérieure  à  ce 
qu'est  devenu  l'original  lui-même. 

—  Oh  I  pour  ce  qui  est  de  vous ,  mademoiselle  Alice ,  si  vous 
avez  un  peu  changé  physiquement,  moralement  vous  êtes  toujours 
la  même  :  une  terrible  moqueuse  à  froid. 

—  Moqueuse,  en  général,.,  peut-être,  dit  Alice.  Et,  si  j'étais  plus 
gaie,  la  chose  serait  facilement  explicable,  à  en  croire  mon  père, 
qui  prétend  que  les  femmes  ne  s'amusent  jamais  qu'aux  dépens 
d'autrui;  telle  que  je  suis,  j'éprouverais  quelque  embarras  à  rendre 
raison  de  mes  tendances  railleuses...  Mais,  au  fait,  me  suis-je 
jamais  moquée  de  vous?  J'en  doute,  car  j'ai  gardé  de  votre  per- 
sonne un  souvenir  presque  imposant.  Vous  m'apparaissez,  dans  le 
lointain  de  mon  enfance,  comme  un  mystérieux  personnage,  parti- 
cipant du  mentor  et  du  camarade  :  doux  et  grave  pour  me  conte- 
nir, fort  pour  me  protéger,  joyeux  parfois,  mais  seulement  pour 
me  complaire...  Je  ne  me  rappelle  jamais  sans  plaisir  les  longues 
courses  que  nous  faisions  ensemble  dans  la  campagne,  moi  che- 
vauchant mon  microscopique  poney,  que  vous  aviez,  en  riant,  bap- 
tisé d'un  nom  qui  devait  lui  rester  :  Colosse^  vous  cheminant  pédes- 
trement  auprès  de  ce  singulier  petit  animal,  têtu  comme  un  Corse 
qu'il  était,  dédaigneux  des  voies  frayées,  voulant  toujours  passer 
au  travers  des  haies  et  des  buissons,  faisant  le  gros  dos  quand  on 
le  contrariait,  et  détachant  des  ruades  qui  eussent  été  d'irrésistibles 
argumens  en  faveur  de  ses  caprices,  si  votre  main  prudente  n'avait 
été  là,  tout  près  de  sa  grosse  mauvaise  tête  ébouriffée,  pour  y  rame- 
ner à  temps  de  plus  sages  desseins.  Vous  souvenez-vous  ? 

—  Oui ,  je  me  souviens,  fit  Pierre  sur  un  ton  trop  grave. 

Sans  doute,  il  s'aperçut  que  sa  voix  l'avait  presque  trahi,  car  il 
se  hâta  de  reprendre  d'un  air  enjoué  : 

—  Savez -vous  que  c'est  une  chose  très  merveilleuse  que  je  n'aie 
jamais  servi  de  cible  à  votre  ironie? 

—  Il  faut  croire,  dit  Alice,  que  cette  pensée  d'avoir  pour  cha- 
peron, moi  petite  fille,  un  grand  garçon  qui  pouvait  figurer  on 


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•     MADAME  DE  GIVRÉ.  A93 

cavalier    servant,    flattait  énormément   mon   imagination   d'en- 
fant. 

—  C'est,  en  effet»  répliqua  Pierre,  la  seole  explication  possible 
de  votre  mansuétude  à  mon  endroit. 

—  C'est  du  moins  la  plus  probable»  dit  la  jeune  fille  avec  un 
sourire  où  elle  sut  mettre  plus  de  bonne  humeur  que  d'équivoque. 
—  Ah!  mais,  au  fait,  reprit-elle  sans  hâte  et  sans  apparent  désir  de 
fiedre  dévier  brusquement  l'entretien,  il  convient  que  nous  ne  vous 
prenions  pas  en  traîtres  ;  nous  avons  du  monde  ce  soir  :  Raymond 
d'abord,  notre  camarade  d'autrefois,  puis  ma  tante  de  Yercillac, 
que  vous  connaissez,  et  enfin  M°^®  de  Bivemont,  que  l'on  connaît 
toujours,  au  moins  par  ouï-dire,  car  ses  mariages  et  ses  veuvages 
multipliés  lui  ont  fait  une  espèce  de  célébrité. 

—  Alors,  je  vous  demanderai  la  permission... 

—  Faites,  faites.  D'ailleurs,  vous  devez  être  fatigué...  Descendez 
vers  six  heures  et  demie,  n'est-ce  pas?  Nous  avons  Thabitude  de 
faire  le  tour  de  la  pelouse  avant  le  dîner;  ça  n'est  pas  très  récréa- 
tif, mais  mon  père  est  convaincu  qu'il  n'y  a  rien  qui  soit  plus  hygié- 
nique, et  vous  lui  ferez  plaisir  en  adoptant  d'emblée  cette  partie 

'  essentielle  de  son  régime  actuel. 

Pendant  que  le  jeune  homme  traversait  le  salon,  rendu  désert 
par  la  retraite  de  M"**  de  Yercillac,  Alice  le  suivait  des  yeux.  Certes, 
il  eût  été  difficile  de  traduire  ce  regard  étrange,  plus  froid  encore 
que  superbe.  Le  ton  même  qu'avait  pris  la  jeune  fille  pour  évoquer 
des  souvenirs  d'enfance  qui  eussent  pu  facilement  devenir  matière 
à  épanchemens  n'avait  rien  eu  de  révélateur,  et  le  court  soupir  qui 
s'échappa  de  ses  lèvres,  quand  Pierre  Lefort  eut  refermé  la  porte, 
n'était  guère  plus  explicite.  Ce  n'était  pas  là  une  plainte  étouffée, 
un  discret  sanglot  de  l'âme  :  c'était  comme  un  signe  d'impuissance, 
provoqué  par  une  perfide  énigme,  ou  encore  comme  une  marque 
de  regret  en  présence  d'une  petite  joie  déçue.  —  On  ne  lisait  point 
couramment  dans  le  cœur  de  cette  vierge  hautaine. 

IL 

Deux  heures  plus  tard,  au  moment  où  Pierre,  ayant  revêtu  l'ha- 
bit noir  de  rigueur,  descendait  de  sa  chambre,  le  dog-cart  de  Ray- 
mond de  Givré  et  la  Victoria  de  la  vicomtesse  de  Rivemont  entraient 
dans  la  cour  du  château.  La  vicomtesse  amenait  avec  elle  W^  Her- 
minie  de  Yercillac,  sœur  du  marquis,  laquelle  habitait,  non  loin  de 
Bourville,  une  sorte  de  petite  ferme,  transformée  en  cottage,  qui 
faisait  partie  de  son  lot  dans  l'héritage  paternel. 

—  Yons  connaissez  ma  sœur,  dit  le  marquis  à  Pierre  en  rencon- 
trant le  jeune  honune  au  pied  de  l'escalier,  au  moment  où  lui- 


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â»A  RETUJK  DU  WXJX  MONDES. 

Bkème  allait  au*deyant  de  ses  hôtes.  —  Un  peu  dévote,  comiae 
toutes  les  vieilles  filles  qui  ne  sont  pas  pétroleui^es  :  il  faut  hiea 
bke  quelque  chose  de  ses  aspirations.  Mais^  au  demeurant»  la  meil- 
leure personne  du  monde,  une  âme  qui  entrera  au  ciel  coouBei 
chez  eUe.  Quant  à  la  vicomtesse  de  Rivemont... 

«-^  Une  âme  du  purgatoire  celle-là,  interrompit  la  marquise  qui 
venait  de  quitter  le  salon  et  traversait  aussi  le  vestibule,  se  diri- 
geant vers  le  perron. 

-.—  Bah  I  fit  le  marquis,  le  purgatoire  est  le  rendez-vous  des  jolies 
femmes...  Âhl  tenez,  Pierre,  voUâ  fiaymond.  U  est  pressé  de  voua 
serrer  la  main. 

En  effet,  le  comte  de  Givré,  fort  élégant  jeune  homme  blond,. 
d*un  visage  agréable  et  d'une  tournure  qui  ne  péchait  que  par  excès, 
de  correction,  gravissait  le  perron  avec  un  réel  empressement. 
Après  avoir  cordialement  donné  l'accolade  à  son  ami  d'enfance»  et 
s'être  acquitté  de  ses  devoirs  de  politesse  envers  son  oncle  et  sa 
tai^,  il  entraîna  Pierre  dans  la  salle  de  billard,  qui  donnait  sur  le 
vestibule  et  dont  la  porte  était  ouverte. 

*—  Âh  I  çà,  dit-41,  regardon&-nous,  embrassons-nous  et  tutoyons- 
nous,  mon  vieux  Pierre  I 

Puis,  après  avoir  inspecté  son  asû  avec  une  curiosité  tout  affec- 
tueuse: 

—  Eh  bien  I  vrai,  tu  n'es  pas  changé.  J'avais  peur  que  tes  quatre 
ans  de  Japon  n'eussent  fut  de  toi  un  bonhomme  à  coller  sur  un 
paravent. 

—  Et  toi?  toujours  le  même? 

—  Moi?  Oui. 

—  Alors,  toujours  mauvais  sujet? 

—  Pas  de  prétentions  à  la  vertu,  voilà  tout. 

—  Peut-être  même  des  prétentions  contraires,  hein? 

—  Non...  Et,  tiens,  pour  reprendre  notre  bonne  camaraderie 
d'autrefois  au  point  où  l'a  laissée  ton  départ,  je  vais  te  faire  une 
confidence. 

—  A  ton  service.. •  Mais,  dis-moi,  ne  serait-il  pas  convenable  que 
nous  allassions  rejoindre  ces  dames? 

—  Bah  I  tu  as  bien  le  temps  de  présenter  tes  devoirs  à  ma  véné- 
rée tante  Herminie  et  de  te  faire  présenter  à  M""""  de  Rivemont;.. 
celle-là,  tu  aurais  même  le  temps  de  faire  sa  conquête  avant  le 
dîner.  Quant  à  moi,,  j'ai  été  les  saluer  en  descendant  de  voiture  : 
je  ne  leur  dois  plus  rien  jusqu'à  nouvel  ordre.  Je  te  disais  donc, 
ou  plutôt  j'allais  donc  te  dire  que  je  suis  pincé. 

—  Pincé? 

—  Oui.  J'aime. 
Pierre  pâlit  un  pea« 


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-M  ih  i  fi^  troublé^  une  femme».. 

—  Non,  deux,  répliqua  Raymond  sans  rien  voir. 

—  Gomment  I  deux?  demanda  Pierre,  66  TomotUat  de  son  émo- 
tk)B. 

*•--  Oui;  Clara  d'abord,  la  blonde  Clara,  l'adrioe  adulée  que  «faa» 
cun  connaît  et  dont  je  suis,  depuis  deux  ans  bientftt,  raoumt  ^mié 
et  satisfait.  Et  puis...  Âliœ,  ma  cousine. 

-—  Ta  cousine  I  dit  Pierre,  qui  avait  eu  le  temps  de  reprendre 
pleine  possesâon  de  lui-môme.  Ehl  mais,  voilà  des  amours  régu* 
litres,  classiques  mèmel  0  don  Juans  poussifs,  pourquoi  vous 
lanœr  avec  tant  d'ardeur  dans  la  carrière  des  amours  accidentées, 
si  vous  devez  finir  comme  les  collégiens  commencent  7 

—^  Tu  te  moques,  dit  Baymood.  Soit  1  Mais  je  n'en  suis  pas  moins 
à  plaindre. 

Il  dit  cela  d'un  ton  convaincu,  avec  une  évidente  ingénuité. 

D'ailleurs,  il  pariait  là  en  tooCe  iranchise  et  tout  abandon,  sans 
pose  ni  affectation  d'aucune  sorte,  comme  un  homme  qui  s'exonère, 
pour  une  heure,  du  fardeau  de  son  personnage,  de  ce  personnage 
ou  frivole  ou  austère,  dont  chacun  de  nous  s'affuble  tôt  ou  tard,  et 
im  caractère  duquel  nous  essayons  de  conformer  nos  actes  quel* 
quefoia,  notre  attitude  et  notre  langage  toujours. 

—  Eli  oui  1  repritr-il,  je  suis  à  plaindre.  D'un  côté,  la  vertu  et 
peut-être  le  bonheur  ;  de  l'autre,  le  talent,  le  plaisûr,  et  cet  énergique 
piment  que  portât  en  elles  les  jdes  interlopes.  Que  faire?  Hésiter; 
c'est  ce  que  je  fais. 

—  Pourtant,  il  faut  choisir!  dit  Pierre  avec  une  ironie  contrainte* 
Tu  ne  peux  décemment  épouser  l'une  et  garder  l'autre  :  tu  serais 
eoups^e.  Tu  ne  peux  pas  non  plus  rester  indéfiniment  entre  les 
deux  :  tu  serais  ridicule. 

«—  Si  tu  savais  quelle  femme  est  Clara  1 
---  Ajoute  donc  :  Et  quelle  femme  est  ma  cousine  I 
<—  Non,  homme  vertueux...  Tu  es  toujours  vertueux? 
— -  Le  plus  possible. 

-^  A  la  bonne  heure  I  Dans  ces  termes-là,  ça  n'est  pas  gênant» 
Je  disais  donc  :  Non,  homme  vertueux,  tu  ne  peux  pas  savoir  quel 
charme,  quelle  ivresse  on  éprouve  à  posséder  une  artiste  d'un  vrai 
talent.  Tu  ne  Tignores  pas,  j'ai  toujours  eu  un  faible  pour  les  femmes 
de  théâtre  ;  seulement,  je  cherchais  ma  voie.^  J'ai  commencé  par  le 
corps  de  ballet;  c'est  vieux,  rococo,  passé  de  nK>de,  encore  agréable 
cependant,  parce  que,  dans  ce  corps-là,  il  y  a  du  choix,  s'il  n'y  a 
pas  beaucoup  d'avancement...  Mais  on  se  lasse  vite  de  ces  femmes 
qui  n'ont  du  talent  que  jusqu'à  mi-corps.  Alors  on  s'élève  jusqu'aux 
cantatrices  ;  ce  que  j'ai  ftit.  Le  diflScile,  c'est  de  ttouver  une  cant»- 


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&9Ô  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

trice  sérieuse;  il  n'y  en  a  pas  pour  tout  le  monde.  J'en  trouvai  une 
cependant..  • 

—  Célèbre?  demanda  Pierre. 

—  Célèbre,  répondit  Raymond,  à  l'étranger,  par  ses  succès  en 
France,  et,  en  France,  par  ses  succès  à  l'étranger.  Ohl  ce  fut  une 
passion  chaste  :  elle  était  maigre.  Le  côté  plastique  laissait  à  dési- 
rer; mais  elle  était  fiancée  au  grand  art  qui,  du  reste,  ne  l'épousa 
jamais  que  comme  moi,  de  la  main  gaudie,  avec  cette  diCTérence 
qu'il  l'avait  plongée  dans  la  misère  d'où  je  la  tirai.  Un  beau  jour,  je 
me  lassai  de  sa  gymnastique  vocale  ;  elle  émaillait  sa  conversation 
de  roulades,  et,  conmie  je  ne  chante  pas,  la  partie  n'était  pas  égale. 
J'étais  en  train  de  regretter  la  danse,  un  art  muet,  celui-là,  et  qui 
ne  s'exerce  guère  à  domicile,  lorsque  je  rencontrai  Clara,  Clara  la 
comédienne  illustre,  acclamée,  l'artiste  trois  fois  femme,  par  la 
beauté,  par  la  grâce,  par  le  succès.  Cette  passion  m'a  transformé,  et 
je  crois  vraiment  que,  n'étaient  certains  soupçons  importuns... 

—  Alors,  la  fidélité  de  Clara?.,  fit  Pierre. 

—  C'est  le  secret  des  dieux,  répondit  Raymond,  à  moins  que  ce  ne 
soit  celui  de  Polichinelle...  En  tout  cas,  ce  n'est  pas  le  mien.  Dans  le 
mariage,  vois-tu,  on  cherche  la  vérité  :  c'est  un  devoir;  ailleurs, 
on  la  fuit  :  c'est  une  preuve  de  goût.  Et  puis,  est-il  rien  de  plus 
béte  que  d'acheter  à  prix  d'or  une  révélation  désagréable?  D'autant 
plus  qu'avec  les  domestiques,  auxiliaires  obligés  des  amans  comme 
des  maris  trompés,  il  faut  se  méfier  ;  quand  on  ne  connaît  pas 
bien  le  tarif  de  ces  gens-là  et  qu'on  est  trop  généreux,  ils  vous  en 
disent  plus  qu'il  n'y  en  a,  histoire  de  vous  en  donner  pour  votre 
argent.  Non,  sur  ma  parole  1  je  ne  sais  rien  ;  mais  je  commence  à 
me  trouver  ridicule  de  ne  rien  savoir,  et,  comme  je  ne  veux  rien 
demander,  ça  aurait  pu  durer  longtemps,  si,  en  voyant  Alice  tout  cet 
été,  je  ne  m'étais  senti  féru  de  l'idée  de  me  marier.  Je  me  fais  vieux. 

—  C'est-à-dire  que  tu  passes  à  l'état  de  vieux  diable  en  quête 
d'ermitage? 

—  Précisément  I  Mais  c'est  dur  de  dire  adieu  à  sa  jeunesse,  quand 
on  l'a  peuplée  de  souvenirs  aimables.  Et  les  femmes  comme  Clara, 
vois-tu,  j'ai  peur  que  ça  ne  s'oublie  pas.  Voilà  trois  mois  que  je 
travaille  à  la  rupture...  Si  encore  j'étais  sûr  qu'elle  me  trompât  1 

—  Malheureux  1  tu  en  doutes  ? 

—  Eh  bien  I  oui  I  C'est  un  sphinx,  cette  fenmie. 

—  Rah  1  comme  les  autres.  On  devine  le  mot,  et  elles  vous  man- 
gent tout  de  même.  Elles  n'ont  du  sphinx  que  l'appétit. 

—  C'est  égal  1  reprit  Raymond,  une  vraie  femme  l 

—  Règle  générale,  riposta  Pierre,  un  homme  qui  parle  avec 
attendrissement  de  sa  m<dtresse  va  la  quitter. 


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MADAME  DE  GIYRÉ.  &97 

—  Tu  continues  de  te  moquer,  dit  Raymond.  Il  est  pourtant  assez 
rare  que  Ton  s'attarde  à  pleurer  une  femme  avant  d'en  prendre  une 
autre,  pour  que  ce  soin  touchant  mérite  à  ceux  qui  l'ont  la  commi- 
sération de  philosophes  tels  que  toi.  Il  est  vrai  que  rien,  dans  Ces 
ménages  pour  rire,  ne  vous  doit  sembler  respectable,  à  vous  autres 
puritains. 

—  Ohl  les  ménages  pour  rire,  répondit  Pierre,  me  plaisent  encore 
plus  que  les  ménages  pour  pleurer.  Quant  à  mon  prétendu  purita- 
nisme, détrompe-toi  :  je  n'ai  pas  plus  de  préjugés  sur  ce  point  que 
sur  les  autres,  et  je  crois  fermement  qu'il  y  a  des  femmes  char- 
mantes dans  tous  les  genres  ;  le  tout  est  de  ne  demander  à  chacune 
que  ce  qu'elle  peut  donner,  et  de  ne  pas  exiger  de  sa  maîtresse  des 
vertus  de  matrone. 

—  Tu  es  un  sage.  Eh  bien  1  voyons,  faut-il  hâter  le  cours  des 
choses?..  Ahl  çà,  depuis  une  demi-heure,  je  parle,  et  je  ne  parle 
que  de  moi  et  de  mes  petites  affaires  :  en  vérité,  c'est  un  procédé 
de  goujat.  Donc,  pardon  I  Mais  aussi  l'heure  est  grave,  comme  on 
dit  dans  les  manifestes,  et  il  est  temps  que  je  prenne  un  parti.  Voilà 
des  mois  que  je  viens  ici  en  candidat  bien  plutôt  qu'en  cousin,  et 
ça  doit  se  voir. 

—  J'imagine ,  dit  Pierre  froidement,  que  tu  n'as  pas  attendu 
mon  retour  pour  te  décider  en  pareille  occurrence. 

—  Ah  I  fit  Raymond  en  riant,  voilà  que  tu  recules  devant  la  res- 
ponsabilité 1 

—  La  responsabilité,  répliqua  Pierre,  est  peu  de  chose  en  cette 
matière,  où,  depuis  Rabelais,  la  formule  du  bon  conseil  n'est  plus  à 
trouver. 

—  Peste  I  tu  n'es  pas  encourageant.  Moi  qui  comptais  sur  toi,  le 
seul  homme  moral  de  mon  âge  que  je  connaisse  et  que  j'aime,  pour 
me  donner  l'impulsion  définitive  dans  la  bonne  voie  I 

—  La  bonne  voie,  dit  Pierre  avec  une  brusquerie  dont  il  ne  sut 
se  défendre,  ce  n'est  pas  celle  od  Ton  doit  rencontrer  la  plus 
lourde  tâche  ;  c'est  celle  où  l'on  ne  doit  trouver  que  des  devoirs  à 
sa  taille. 

Et,  comme  Raymond  le  regardait,  surpris  plus  que  blessé  : 

—  Oui,  reprit-il  moins  sèchement,  puisque  tu  m'interroges, 
puisque  tu  fais  mine  de  me  consulter,  je  te  le  dis  tout  firanc  :  donner 
sa  vie  à  une  femme,  ou  du  moins  la  lui  promettre  en  prenant  la 
sienne,  ce  n'est  pas  chose  insignifiante,  quoique  ce  soit  chose  banale. . . 
Et  maintenant ,  mon  cher  Raymond ,  —  ajouta-t-il  avec  un  sou- 
rire très  affectueux,  —  épouse  ta  cousine,  si  tu  l'aimes  et  si  elle 
t'aime  ;  nul  plus  que  moi  ne  sera  heureux  de  votre  bonheur  à  tous 
deux. 

TOMB  LIX,  —  1883.  32 


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â68  RBTUB  DES  DBUX  MOlUnSS. 

Il  achevait  à  peine  que  les  dalles  du  vestibule  résonnèreot  sous 
un  talon  de  femme,  et  que  la  porte  de  la  salle  de  billard,  qui  avait 
été  poussée,  se  rouvrit  toute  grande  sous  la  main  d'Alice. 

-^  Eh  bien  I  Messieurs?..  Bonjour,  Raymcnid. 

Elle  tendit  ses  doigts  au  jeune  homme,  en  lui  adressant  de  la  tète 
un  geste  amical,  mais  qui  était  aussi  bien  d'une  impératrice  admel^ 
tant  au  baisemain  un  de  ses  courtisans  familiers  que  d'une  jeune 
fille  fusant  accueil  à  son  cousin. 

—  Mon  père  vous  cherche,  monsieur  Pierre,  pourvousi^'ésenter  à 
M»*  de  RivemonL 

—  Moi  seul  suis  coupable,  dît  Raymond.  J'avais  une  foule  de  choses 
à  dire  à  Pierre,  et,  obligé  d'aller  passer  quelques  jours  à  Paris... 

—  Obligé  I  fit  Alice  raillant.  Et  c'est  d'une  vente  de  chevaux  qu'il 
s'agit  I  Tu  es  parlait.  Vois-tu,  vous  tous,  vous  avez  des  mots  qui 
désarment,  et  votre  grande  supériorité  sur  les  gens  peu  sérieux 
d'autrefois,  c'est  que  vos  enfantillages  sont  solennels. 

—  BabI  répliqua  Raymond ,  enfantillages  solennels,  solennitéa 
enfantines ,  avec  ces  quatre  mots-là  on  peut  écrire  l'histoire  de 
l'humanité. 

Les  jeunes  gens  gagnèrent  le  parc.  Au  bout  de  la  pdouse,  ils 
rejoignirent  M.  et  M"^  de  Yercillac  et  leurs  hôtes,  qui  accomplis- 
saient avec  religion  la  promenade  réglementaire. 

La  vicomtesse  de  Rivemont  causait  avec  le  marquis ,  lorsque 
celui-ci,  interrompant  la  conversation,  lui  présenta  Pierre  : 

—  Chère  madame,  je  vous  présente  M.  Pierre  Lefort,  dont  vous 
avez  souvent  entendu  parler  ici. 

M™*  de  Rivemont,  grande  femme  encore  très  belle  et  peut-être 
trop  élégante,  ou  du  moins  d'une  élégance  plus  jeune  qu'elle,  prit 
son  lorgnon,  mais  attendit  pour  s'en  servir  que  le  jeune  homme 
eût  fini  de  la  saluer. 

—  En  effet,  dit-elle, — aprèsavoir,  d'un  regard  expert,  quoique  suf- 
fisamment discret,  pris  la  mesure  de  celui  qu'on  lui  présentait;  -—  et 
toujours  en  des  termes  fort  élogieux  :  Le  noarquis,  QK)nsieur,  prétend 
bien  quelquefois  que  vous  avez  des  idées  trop  avancées,  mais  il 
ajoute  volontiers  que,  pour  un  peu,  vous  feriez  aiaker  vos  idées; 
c'est  un  beau  mérite. 

Puis,  vint  le  tour  de  M^  de  Yercillac,  qui,  elle,  était  une  ancienne 
connaissance  : 

—  Monsieur  Lefort,  dit-elle,  je  sois  aise  de  vous  revoh:.  Vous  êtes  de 
ces  mécréans  aimables  que  Ton  ne  perd  jamais  l'espoir  de  ramener 
dans  le  bon  chemin.  Vos  voyages  vous  ont-ils  amendé? 

—  Bon  1  dit  Alice,  voilà  ma  tante  qui  reprend  son  oeuvre  au  point 
où  elle  l'avait  laissée  I 

C'était  un  type  curieux  de  vieille  fiUe  dévote  que  M^  Harminie 


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de  Yercillac.  Laide,  mais  d'une  laideur  spirituelle  et  qu'eUennèiu^ 
excellait  à  railler;  sèche,  mais  d'un  abord  aimable  ;  démise  austère, 
mais  de  physionomie  enjouée,  elle  représentait  une  des  variétés  les 
plus  rares  et  les  moins  antipathiques  d'une  assez  vilaine  espèce. 

-—  Oui,  reprit-elle,  j*ai  cru  remarquer  des  dispositions  chef 
M.  Lefort. 

—  Des  dispositions  à  quoi?  demanda  Raymond. 

—  Au  bien,  ou  plutôt  au  mieux.  Car  c'est  un  croyant  que 
M.  Lefort;  seulement,  il  croit  de  travers.  Vous,  Raymond,  vous  ne 
croyez  à  rien,  et,  si  tout  va  si  mal  de  nos  jours,  c'est  que  vous  et 
vos  pareils,  vous  n'avez  aucune  af^piration  qui  vous  entraîne  hors 
de  vous-mêmes. 

—  Bah  I  ma  tante,  dit  Raymond,  ça  viendra. 

Puis,  profitant  de  ce  qu'Alice  s'était  éloignée,  il  ajouta  : 

—  Voyez  Larnac,  encore  un  neveu  à  vous,  et  un  mauvais  sujet 
de  la  vieille  roche,  celui-là  I  Eh  bien  I  marié  depuis  quatre  aas,  il 
en  est  à  son  troisième  enfant.  En  voilà  des  aspirations  I 

—  Quelle  horreur  I 

—  Bon!  vous  plaindrez-vous  à  présent  qu'il  ait  trouvé  la  mariée 
trop  belle? 

Et,  enchanté  de  sa  petite  incongruité,  qui  était  de  celles  à  la  force 
comique  desquelles  M^®  Herminie  de  Yercillac  se  montrait  tout  par* 
ticuliërement  réfractaire,  Raymond  s'alla  mettre  en  tiers  dans  la 
conversation  que  M"^  de  Rivemont  venait  d'engager  avec  Pierre 
Lefort.  Quant  à  M"®  Herminie,  elle  se  retira  un  peu  en  arrière,  très 
sincèrement  choquée  de  cette  gauloiserie  de  son  neveu,  où  il  était 
question  d'enfans.  Car,  par  suite  d'une  bizarrerie  de  caractère  ou 
d'une  anomalie  cérébrale  assurément  digne  d'être  notée,  la  vieille 
fille  passait  assez  facilement  condamnation  sur  l'amour,  mais  non 
pas  sur  ses  fruits,  et,  si  elle  admettait,  à  la  rigueur,  qu'on  parlât 
devant  elle  des  maîtresses  d'un  honune  ou  des  amans  d'une  femme, 
s'oubliant  môme  parfois  jusqu'à  narrer  quelque  croustillante  anec- 
dote empruntée  à  la  chronique  scandaleuse  d'antao,  toutes  les 
pudeurs  intimes  de  son  ôtre  entraient  en  insurrection  dès  qu'on 
évoquait  en  sa  présence  le  spectre  de  la  fécondité,  fût-ce  celui  de 
la  fécondité  légitime. 

—  Alors,  monsieur,  disait  la  vicomtesse  à  Pierre,  vous  aussi, 
vous  rôvez  de  retourner  la  pyramide  sociale,  espérant  qu'elle  tien- 
dra tout  aussi  bien  à  l'envers?  Je  suis  vraiment  charmée  de  rencour 
trer  enfin  un  honnête  homme  qui  croie  à  ces  prodiges  d'équilibre, 
sans  cesser  d'être  intelligent,  tolérant  et  bien  élevé,  car  ou  dit  que 
vous  êtes  tout  cela. 

—  On  me  gâte. 

—  Mais  qu'est-ce  que  vous  y  gagneres?  Vous  n'êtes  ni  avocat,  ni 


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500  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

journaliste,  ni  galérien  :  vous  pouvez  monter  sans  retourner  l'échelle, 

—  Mon  Dieu,  madame,  dit  Pierre  en  souriant,  si  je  rêvais  de 
retourner  la  pyramide  ou  l'échelle,  comme  vous  dites,  ce  ne  serait 
ni  pour  placer  au  faite  les  hommes  de  ma  sorte,  qui  sont  mieux  à  la 
base,  ni  pour  en  faire  descendre  les  femmes  comme  vous,  qui  sont 
assurées  d'y  briller  toujours  par  droit  de  charme  et  de  conquête. 

—  Allons  I  M.  de  Yercillac  a  raison  :  vous  êtes  un  homme  dange- 
reux. 

Puis,  ayant  appelé  le  marquis  et  ayant  pris  son  bras,  la  vicom- 
tesse lui  dit  en  baissant  le  ton  : 

—  Savez-vous  que  c'est  un  serpent  que  vous  avez  réchauffé  là 
dans  votre  sein  ?  Il  a  dés  idées  de  l'autre  monde  et  des  allures  qu'on 
ne  rencontre  plus  guère  dans  celui-ci.  Il  vous  doit  les  allures  ;  pre- 
nez garde  d'attraper  les  idées  :  on  dit  que  ça  se  gagne. 

—  Ce  serait  à  craindre,  répondit  M.  de  Yercillac,  s'il  y  en  avait 
beaucoup  comme  lui;  mais  il  est  seul  de  son  espèce,  et  les  autres... 

—  Tant  mieux  pour  les  principes!  interrompit  la  vicomtesse,  mais 
tant  pis...  pour  le  reste  I 

Et  l'élégante  personne  favorisa  Pierre,  à  la  dérobée,  d'un  nouvel 
examen. 

—  Vous  êtes  sûr  qu'il  est  unique?  reprit- elle. 

—  Parfaitement  sûr,  répondit  le  marquis.  Imaginez-vous  qu'il 
souhaite  notre  conversion  à  tous  bien  plutôt  que  notre  mort.  C'est 
un  enfant  perdu,  vous  dis-je,  qui  se  bat  tout  seul  pour  des  chi- 
mères. Âhl  sans  cela!..  Si  nous  avions  sur  les  bras  une  armée 
d'hommes  comme  lui,  tout  serait  fini  pour  nous  depuis  longtemps. 

—  Eh  bien  1  mais,  fit  la  vicomtesse  en  riant,  pour  vous  person- 
nellement, mon  pauvre  marquis,  tout  est  fini  ou  bien  près  de  finir, 
ce  me  semble  :  vous  n'êtes  plus  député  et  vous  êtes  à  peine  conseil- 
ler général. 

—  Il  vous  appartient  de  me  faire  oublier  tout  cela,.,  dit  le  mar- 
quis en  se  rapprochant  de  son  interlocutrice  avec  une  désinvolture 
de  l'autre  siècle  et  un  coup  d'œil  de  tous  les  temps.  —  Voyons, 
dit-il  encore,  vous  qui  aimez  les  bonnes  œuvres... 

—  Ohl  comme  dame  patronnesse  seulement,  se  hâta  de  dire  la 
vicomtesse  ;  je  recueille  les  dons,  mais  je  ne  distribue  rien  moi- 
même. 

—  Si,  si,  répliqua  M.  de  Yercillac  avec  une  intention  marquée. 
Vous  êtes  meilleure  que  vous  ne  le  voulez  paraître,  je  le  sais.  Biais 
\  0U8  donnez  en  grande  dame,  sans  rien  dire. 

—  Il  y  a  tant  de  pauvres  honteux  I  murmura  la  vicomtesse,  qui 
eut  un  merveilleux  sourire,  où  toutes  les  hardiesses  se  montraient 
alliées  à  toutes  les  grâces. 

A  ce  moment,  M*^  de  Yercillac  se  rapprocha,  et,  de  sa  voix 


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MADAME  DE  GIYRÉ.  501 

douce,  OÙ  peut-être  oq  eût,  avec  un  peu  d'attention,  réussi  à 
démêler  comme  un  soupçon  d'impatience,  elle  dit  à  M°^  de  Rive- 
mont  : 

—  Quand  vous  aurez  assez  du  marquis ,  je  me  recoxnmande  à 
vous,  ma  chère.  Quelques  dispositions  domestiques  à  prendre. 

—  Faites,  faites,  chère  amie  ;  on  ne  se  lasse  pas  du  marquis,  mais 
on  peut  l'attendre. 

Et  la  vicomtesse  se  mit  à  causer  avec  Givré,  lequel  n'eut  rien  de 
plus  pressé  que  de  se  montrer  taquin,  selon  sa  coutume,  ce  qui 
obligea  tout  naturellement  W^^  de  Rivemont  à  attaquer  pour  se 
défendre. 

—  Dites-moi,  monsieur  de  Givré,  fit-elle,  est-il  vrai  que  M^  Clara 
Frémont  soit  une  femme  bien  élevée? 

—  Je  ne  sais  pas,  madame ,  mais ,  puisque  vous  parlez  d'elle, 
cela  doit  être. 

—  Allons  I  pas  mal  cela.  Mais  ne  pourriez- vous  me  dire ,  sans 
esprit  ni  méchanceté,  de  quoi  sont  faites,  dans  la  vie  privée,  si  tant 
est  qu'elle  en  ait  une,  les  séductions  de  M"*  Frémont?  Je  sais 
qu'elle  a  de  la  grâce,  une  grâce,  à  la  vérité,  un  peu...  comment 
dirai-je?..  un  peu  canaille,.,  enfin  une  vraie  grâce  d'état.  Hais  se 
peut-U  que  ce  soit  assez  pour  enchaîner  et  affoler  les  hommes?  On 
prétend  que  le  semblant  de  beauté  qu'elle  montre  à  la  scène  s'éteint 
avec  la  rampe...  Voyons,  soyez  aimable;  je  suis  très  curieuse, 
et  je  ne  veux  pas  perdre  l'occasion  de  vous  faire  causer,  vous  et 
M.  Lefort.  M.  Lefort  est  très  avancé  :  il  m'éclairera;  vous,  vous  êtes 
très  lancé  :  vous  m'amuserez.  Le  demi-monde  de  la  politique  et  le 
demi-monde  tout  court. 

—  Deux  demies  valent  un  entier,  riposta  Raymond. 

—  Décidément ,  dit  la  vicomtesse ,  vous  êtes  en  verve.  Tant 
mieux  !..  On  dit  qu'elle  se  conduit  presque  bien,  Clara  Frémont, 
sauf  avec  vous. 

—  Cela  vaut  mieux  que  de  se  conduire  presque  mal  avec  plu- 
sieurs. 

—  Ohl  cependant...  Presque  mal  vaut  mieux  que  presque  bien. 

—  Non;  car  lorsqu'une  femme  se  conduit  presque  bien,  elle 
s'achemine  à  la  vertu,  tandis  que,  lorsqu'elle  se  conduit  presque 
mal,  elle  lui  tourne  le  dos. 

*-  Je  ne  vous  savais  pas  si  profond  moraliste.  Votre  professeur  7 

—  Us  sont  plusieurs. 

—  Tousfeounes? 

—  Bien  entendu. 

—  Vous  êtes  à  croquer,.,  de  fatuité.  Et  vous,  monsieur  Lefort, 
êtes-vous  pour  les  fenmies  qui  se  relèvent  ou  pour  celles  qui  dégrin- 
golent? 


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sas  RBYUS  DBS  DSUX  MONDES. 

KeR6,  qui,  depuis  ua  instant,  était  tont  près  de  M"^de  Rivemont, 
corporeBement,  mais  restait  fiDrt  loin  d'elle  en  esprit,  chercka  ses 
mots  pour  répondre,  comme  fait  un  distrait  qu'on  réveille  : 

.««.Mon  Dienl  madame,  finit-îl  par  dire,  je  vous  avouerai  que 
j'aime  assea  l'équilibre  en  tonte  chose,  et  que  la  femme  de  mes 
préfiârences  est  celle  qui  n'a  pas  plus  besoin  de  se  relever  que  de 
se  retenir. 

-->  Le  parfait  aplomb  alors,  dit  1»  vicomtesse.  Dn  bel  idéal,  dont 
vous  avez  tort  de  ne  pas  vouloir  pour  notre  pauvre  société,  vous 
qpi  souhaites,  paratt-il,  de  voir  tout  sens  dessus  dessous. 

—  On  exagère  mes  souhaits,  dit  Pierre  en  souriant. 

—  Vous  voulez  seulement  écorner  la  marmite  sans  lia  renverser? 

—  Croyez-vous,  dit  Raymond,  qu'il  va  vous  livrw  les  secrets  de 
la  cui^ne  qu'on  nous  prépare? 

Le  tour  de  la  grande  pelouse  ayant  été  scrupuleusement  para- 
chevé pour  le  bien  de  la  santé  du  marquis,  on  regagna  la  terrasse, 
et  l'on  ne  tarda  guère  à  se  mettre  à  table.  M.  et  M°^  de  Vercillac, 
fidèles  aux  saines  traditions  du  grand  art  de  recevoir,  fouettaient 
sans  cesse  la  conversation  d'un  mot  habile  et  provocant,  de  sorte 
que  Pierre,  quelque  envie  qu'y  en  eût  sans  doute,  ne  put  suivre 
la  pente  de  sa  triste  rêverie.  Le  maître  et  la  mattresse  de  la  maison 
étaient  d'ailleurs  merveilleusement  secondés  par  W^  Herminie,  qui 
bavardait  avec  infiniment  d'entrain,  de  sens  et  d'esprit,  semblable 
à  ces  aliénés  dont  la  raison,  chancelante  sur  un  point,  se  montre 
partout  ailleurs  hardie,  ferme,  avenante.  La  vicomtesse  de  Rive- 
mont,  elle,  était  de  ces  coquettes  de  bonne  compagnie,  exemptes 
d'impudeur  presque  autant  que  de  réserve ,  qui  seraient  les  plus 
précieuses  alliées  d'une  mattresse  de  maison,  si  trop  souvent  leur 
présence  ne  faisait  échec  à  la  paix  conjugale  de  leurs  hôtes.  Quant 
à  Raymond  de  Givré,  il  causa  surtout  avec  Alice,  et,  n'ayant  pas  le 
souci  d'être  spirituel  selon  la  formule,  il  le  fut  tout  de  bon.  Mais, 
lorsqu'on  passa  sur  la  terrasse,  l'aniniation  des  causeries  tomba; 
le  soir  venait,  limpide,  chargé  pourtant  de  cette  inexprimable  mé- 
lancolie propre  aux  crépuscules  champêtres,  qu'aucune  lueur  fac- 
tice ne  déguise,  que  n'égaie  aucun  bruit  homain  ;  et  les  voix  bais- 
sèrent, et  l'on  ne  parla  plus  guère  que  par  devoir,  distraitement, 
de  loin  en  loin.  Bientôt  la  nuit  se  fit  complète,  mais  sous  un  ciel 
radieux,  étincelant,  et  Pierre,  assis  sur  la  balustrade  de  la  terrasse, 
s'oublia  à  contempler  les  astres.  Alice,  à  demi  renversée  dans  un 
large  fauteuil  à  bascule,  en  faisait  autant.  Ni  l'un  ni  l'autre,  d'ailleurs 
n'étaient  occupés  à  chercher  au  firmament  des  étoiles  qui  symbo- 
lisassent leurs  destinées  ou  leurs  amours  :  ce  passe-temps  romsr 
nesqueet  niais  leur  était  inconnu;  ils  cédaient  amplement  l'un  et 
l'autre  au  charme  mystérieux  de  la  sérénité  des  nuits,  qui  entraîne 


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iiAOAiiB  M  aingt  ^08 

fers  l'infini  des  cienx,  dans  l'universel  rayonnement,  tant  de  rares 
de  nos  âmes. 

De  longs  frissons  humides,  qui  semblaient  yenir  des  profondeurs 
da  parc,  s'étant  abattus  sur  les  hôtes  du  château,  on  rentra.  ÂUce 
se  leva  la  dernière,  développimt  avec  lenteur  sa  taille  longue  et 
souple;  elle  était  évidemment  chagrine  d'avoir  à  quitter  la  place.  Le 
premier  regard  qu'elle  rendit  à  la  terre  se  posa  sur  Pierre,  regard 
tranquille,  mais  moins  froid,  moins  dédaigneux  que  ceux  qu'elle 
avait  accoutumé  de  promener  autour  d'elle:  il  s'y  voyait  une  lueur 
douce  et  caressante,  peut-être  un  simple  reflet  d'étoiles^  Le  jeune 
homme  et  la  jeune  fille  arrivèrent  ensemble  à  la  porte  du  salon,  et 
Alice  s'arrêta  sur  le  seuil  pour  parler  à  Pierre  des  splendeur^  sidé- 
rales qu'ils  avaient  contemplées  tous  deux  en  même  temps,  sans 
s'être  doonô  le  mot  ;  puis,  elle  évoqua  le  souvenir  des  quelques 
leçons  d'astronomie  que  le  jeune  ingénieur,  fnûs  émoulu  de  l'école, 
lui  avait  données,  cinq  ou  six  ans  auparavant ,  et  elle  lui  parla  encore 
de  la  verrerie,  dont  la  masse  noire,  percée  de  trous  rouges,  sembUh 
bles  aux  yeux  de  feu  d'un  énorme  Argus  immobile,  se  dessinait  au 
loin  dans  le  cadre  de  la  sombre  baie  formée  par  une  longue  et  large 
allée  de  gigantesques  platanes.  On  eût  dit  qu'elle  voulait,  même 
au  prix  d'un  effort  de  conversation  qui  ne  lui  était  pas  habituel, 
prolonger  son  séjour  sur  la  terrasse.  Mais  un  visiteur  venait  d'être 
iotroduit  dans  le  salon,  et  la  jeune  fille  y  rentra,  suivie  de  Pierre. 

—  Mon  cher  Levallet,  M.  Pierre  Lefort,  qui  a  quitté  BourvlUe 
peu  de  temps  avant  votre  arrivée  dans  nos  parages,.  •  Pierre,  le  baron 
t^vallet,  uu  aimable  voisin. 

Après  cette  présentation  du  marquis,  Pierre  allait  tout  naturelle^ 
ment  s'incliner,  lorsqu'il  crut  remarquer  que  le  baron  ne  s'apprft- 
tait  nullement  à  en  faire  autant,  et  paraissait  disposé  à  borner  ses 
frais  de  politesse  à  un  très  léger  signe  de  têie.  Ce  que  voyant»  le 
jisune  homme  se  contenta,  lui  aussi,  d'une  ébauche  de  salut. 

Le  baron  Levallet  était  un  homme  très  élégant,  mais  d^>oami 
de  toute  distinction  vraie,  sans  qu'il  fût  bien  aisé  d'assigner  à  sa 
vulgarité  une  cause  précise.  U  n'avait  pas  cette  carrure  plébéienne 
qu'ont  certains  enrichis,  et  que  la  coupe  d'habits  la  plus  idéale  est 
impuissante  à  déguiser;  il  n'avait  pas  non  plus  le  parler  incorrect 
OU  trivial  des  honunes  ignorans  ou  mal  élevés  ;  encore  bien  moins 
avâitril  cette  rondeur  de  manières  qui  épaissit  l'allure,  tout  en  déce- 
lant l'aménité  du  caractère.  Non,  en  vérité,  il  n'avait  rien  de  tout 
œla.  C'était  un  homme  assex  grand,  assez  bien  fait,  très  soigné 
dans  sa  mise,  presque  recherché  dans  son  langage,  raisonnablement 
^indé  dans  son  maintien  :  il  lui  manquait  simplement  certaine 
élévation  d'instincts,  faute  de  laquelle  il  ne  saurait  Appartenir  à 
pWKmne,  si  haut  que  l'ait  placé  sa  naissance  ou  que  l'ait  fait 


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50&  REYDE  DES  DEUX  MONDES. 

monter  sa  fortune,  —  à  personne,  si  ce  n'est  à  une  femme,  —  de 
paraître  au-dessus  du  commun  des  mortels. 

Pierre  et  le  baron  restaient  face  à  face,  dûment  présentés  l'un  à 
l'autre  et  s'étant  salués  du  haut  de  la  tête.  Malgré  la  froideur  de  ces 
prémisses,  les  deux  hommes  ne  pouvaient  décemment  se  soustnûre 
à  l'obligation  d'un  court  entretien. 

—  Monsieur,  dit  le  baron  avec  une  condescendance  marquée, 
beaucoup  trop  marquée,  j'ai  souvent  entendu  dire  à  M.  de  Vercillac 
qu'il  regrettait  infiniment  de  ne  pas  vous  avoir  auprès  de  lui  pour 
diriger  ses  verreries. 

Cette  fois,  Pierre  s'inclina  presque,  ce  qui  le  dispensa  de  ré- 
pondre. 

—  Nous  le  regrettions  avec  plus  de  désintéressement  que  vous 
ne  nous  en  prêtez,  baron,  dit  le  marquis  en  posant  sa  main  sur 
l'épaule  du  jeune  homme. 

—  Quel  être,  hein  I  fit  Raymond  en  se  penchant  vers  sa  cou- 
sine. 

—  Oui,  toujours  le  point  de  vue  élevé  !  C'est  plus  fort  que  lui. 

—  Et  dire  qu'il  n'a  tenu  qu'à  toi  de  devenir  M™  Levallet  I 
Alice  eut  un  sourire  plein  d'un  indicible  mépris.  Puis  : 

—  Tiens  1  une  idée  :  je  vais  lui  faire  payer  la  tasse  de  thé  que, 
tout  à  l'heure,  il  me  faudra  lui  offrir. 

Et,  se  tournant  vers  le  baron  : 

—  Monsieur  Levallet,  c'est  dimanche  qu'a  lieu  la  fête  de  notre 
orphelinat  de  Bourville.  Vous  y  verra-t-on?  II  y  a  juste  un  an  que 
nous  l'avons  inauguré...  sans  vous.  Un  deuil  de  famille  vous  tenait 
éloigné  de  toutes  les  réunions  et  de  toutes  les  fêtes,  quelle  qu'en 
filt  la  nature.. 

—  Je  ne  serai  pas  ici  dimanche,  mademoiselle,  s'empressa  de  dire 
Levallet,  mais  vous  ne  trouverez  pas  mauvais  que  je  me  fasse  repré- 
senter à  cette  fête  par  un  don  auquel  vous  assignerez  la  forme  qu'il 
vous  plaira. 

II  tira  de  son  portefeuille  un  billet  de  banque  et  le  remit  à  Alice. 

—  Merci  pour  nos  petites  filles  I  dit-elle  en  s'efforçant  de  trouver 
un  sourire  aimable. 

—  Cinq  cents  francs  !  dit  Raymond  en  regardant  le  billet  par-des- 
sus l'épaule  de  sa  cousine,  pendant  que  Levallet,  visiblement  satis- 
fait d'avoir  trouvé  une  réplique  en  situation,  se  mettait  à  causer 
avec  le  marquis.  —  Qu'est-ce  qu'il  a  ?  One  attaque  de  générosité 
foudroyante  ?..  Ehl  eh!  j'y  songe;  il  n'a  peut-être  pas  tout  à  fait 
abandonné  ses  plans;  il  ne  désespère  peut-être  pas  de  te  séduire. 

—  Eh  bien  I  s'il  en  est  ainsi,  répondit  Alice,  il  n'y  met  vraiment 
pas  de  fierté,  car  je  ne  lui  ai  pas  ménagé  les  rebuffades,  et,  avant 
mâme  qu'on  lui  eftt  donné  à  entendre  qu'il  perdait  ses  soins, 


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MADAME  DE  GIVBi.  505 

j'avais  pris  à  tâche  âeTencourager  à  la  retraite.  Mais,  pourquoi,  s'il 
veut  m'éblouir  par  sa  munificence,  n'a-t4I  pas  commencé  plus  tôt? 
L'année  dernière,  il  aurait  pu  m'envoyer  cinq  cents  francs,  au  lieu 
de  se  retrancher  derrière  un  deuil  inexpugnable  et  d'y  rester  à  l'abri 
des  lettres  de  quête. 

—  Bah!  il  ne  faut  pas  lui  en  vouloir.  Il  était  tellement  en  deuil 
que,  sans  doute,  il  avait  mis  un  crêpe  à  son  porte-monnaie.  Ayec 
ça,  pas  moyen  de  l'ouvrir. 

—  Enfin,  je  ne  m'attendais  guère  de  sa  part  à  une  pareille 
ofirande. 

—  C'est  pourtant  le  tarif:  vingt-cinq  louis  quand  il  y  a  du  monde, 
vingt  francs  dans  l'intimité,  et  dix  centimes  à  l'église. 

Alice  se  mit  en  devoir  de  servir  le  thé,  que  Ton  venait  d'ap- 
porter. 

—  Quel  honune  est-ce,  ce  baron  Levallet?  demanda  Pierre  à 
Raymond.' 

—  Un  cuistre  dont  la  destinée  parait  être  de  rôder  toujours  autour 
de  ma  gamelle.  Il  a  longtemps  courtisé  Clara  avant  et  depuis  mon 
entrée  en  faveur;  plus  tard,  Ù  s'est  rabattu  sur  Alice,  et  cela  juste 
au  moment  où  je  traçais  ici  ma  première  parallèle.  C'est  vrai- 
ment l'smimal  domestique  de  tous  les  foyers  que  je  fréquente  :  je 
ne  puis  entrer  nulle  part  sans  risquer  de  lui  marcher  sur  la  patte. 
Aussi,  je  crois  qu'il  m'aime  avec  modération.  Très  riche,  d'ailleurs. 
Son  père,  grand  financier  qui  savait  mêler  agréablement  la  poli- 
tique aux  affaires,  lui  a  laissé,  avec  beaucoup  de  millions,  une 
manière  de  tortil  qui  était  venue  récompenser  sur  le  tard  nombre  de 
services  exceptionnels  et  quantité  de  glorieuses  campagnes,  ••  ser- 
vices d'argent  et  campagnes  électorales,  bien  entendu.  Au  demeu- 
rant, et|  comme  je  viens  de  te  le  dire,  un  cuistre,  mais  un  cuistre 
qui  est  notre  voisin,  dont  les  terres  confinent  à  ceÛes  de  mon  oncle 
Yercillac,  et  qui  a  deux  ou  trois  garennes  enclavées  dans  mes  bois» 
toutes  choses  qui  l'autorisent  à  nous  infliger  souvent  sa  pré- 
sence et  nous  contraignent  de  subir  sa  sottise  avec  résignation. 

—  Et  cette  vicomtesse  de  Rivemont?  dit  Pierre. 

—  Octavie  de  Moncoutant,  veuve  du  baron  de  Yiarmes,  puis  du 
comte  de  Cancé,  et  enfin  du  vieux  vicomte  de  Rivemont;  trente- 
cinq  ans  pour  les  étrangers,  trente-sept  pour  les  intimes,  et  trente- 
neuf  pour  le  maire  de  sa  commune.  Songe  à  se  remarier  encore. 
Elle  avait  jeté  pour  cela  son  dévolu  sur  le  vieux  Grebs,  le  banquier 
Israélite,  trente  ou  quarante  fois  millionnaire,  lequel,  bien  que  par- 
venu à  un  état  très  avancé,  ne  paraissait  pas  insensible  aux  charmes 
étemels  ou  du  moins  attardés  de  cette  veuve  intermittente.  Elle 
comptait  sur  l'affaissement  intellectuel  du  bonhomme  pour  le  con- 
vertir,  car  elle  est  trop  bonne  catholique  pour  se  contenter  d'un 


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500  BEYUB  DBS  mSOX  MONDES. 

mariage  à  la  synagogue;  et  gagn^  une  âme  ^  ciel,  en  même 
temps  qu'une  trentaine  de  millions  pour  soi-même,  c'est  une  œtnre 
à  tenter  plus  d'une  chrétienne.  Mdheureusement,  Grebs  a  mieux 
aimé  mourir  infidèle  que  d'aroir  à  compter  sur  la  fidélité  de  k 
vicomtesse,  et  toutes  ces  ombres  de  millions  se  sont  évaûouieSi 
comme  on  yoît  en  un  vain  songe  se  dissiper  des  spectres. 

—  Hais  elle  est  riche?  dit  Pierre. 

—  Oui,  ce  brave  M.  de  Bivemont  lui  a  laissé  tout  ce  qu^il  pou-^ 
tfât  lui  laisser  au  détriment  d'un  enfant  d'un  premier  lit,  et,  comme 
ses  deux  prédécesseurs  s'étaient  montrés  également  très  largm 
pour  ce  conjmnt  toujours  survivant,  le  magot  doit  être  rond.  Ce 
n'est  plus  la  chasse  aux  maris,  c'est  la  cueillette  des  douaires.  Btais 
c'est  encore  sa  dernière  affaire  qui  a  été  la  meilleure  :  un  douaire 
d'un  million,  après  trois  années  de  mariage. 

—  Trois  années  heureuses?  demanda  Pierre. 

—  Heureuses?  fit  Givré.  Certainement...  pour  elle.  Quant  à  lui, 
il  n'a  jamais  été  très  sûr  de  son  bonheur;  on  prétend  môme  que 
c'est  l'incertitude  qui  Ta  tué. 

—  Bt  pieuse  avec  cela,  d'après  ce  que  tu  disais  tout  à  l'heurer 
•—  Ohl  la  piété,  tu  sais,  c'est  le  pavillon  neutre  que  déploient 
toutes  les  femmes  pour  couvrir  leur  marchandise  de  contrebande. 
D'ailleurs,  ces  femmes  à  plusieurs  maris,  vois-tu... 

—  Le  fait  est,.,  dit  Pierre. 

*—  Oui,  reprit  sentencieusement  Raymond,  l'abus  des  maris  res* 
semble  fort  à  Tusage  des  amans.  Sans  compter,  ajouta-t-il ,  que 
les  uns  n'empêchent  pas  les  autres,  surtout  pendant  les  entr'aetes. 
Et,  tiens,  le  marquis... 

—  Hé  bien?  demanda  Pierre. 

—  Eb.  bien  I  nK>n  bon,  le  marquis,  c'est  un  intermède. 

Pierre  ne  sourit  môme  pas,  tandis  que  Raymond  riait  avec  la  sia- 
cérité  tranquille  d'un  homme  qui  vient  d'avoir  la  bonne  fortune 
de  se  trouver  nez  à  nez  avec  une  situation  drôle.  Le  jeune  comte 
de  Givré  allait,  sans  doute,  s'étendre  avec  quelque  complaisance 
sur  les  écarts  de  conduite  de  son  oncle  et  futur  beau-père,  quand 
Alice  survint,  offrant  à  chacun  une  tasse  de  thé.  Pierre,  de  plus  en 
plus  distrait  et  absorbé,  s'assit  sur  un  canapé,  en  face  de  sa  tasse, 
pendant  que,  de  l'autre  côté  de  la  table,  qui  était  très  vaste,  Âliœ 
et  Raymond  se  mettaient  à  causer. 

Le  jeune  taciturne  ne  parut  guère  soucieux  tout  d'abord  de  con- 
naître le  sujet  de  la  conversation  qui  venait  de  s'engager  si  près  de 
Im.  C'est  que  la  voix  de  Raymond  était  d'abord  venue  seule  ftBp- 
per  son  oreille.  Mais  bientôt  celle  d'Alice  se  mit  de  la  partie,  et,  dès 
lors,  le  rêveur  ne  rôva  plus  :  il  écouta. 

«—  Une  vente  de  chevaux  et  une  pranière  représentation  I  cKsait 


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MADAME  DE  QifVL  607 

Alice  avec  sa  froide  et  pénétrante  irooie,  cela  méaîie,  en  e£Eet,  qu'im 
se  dérange.  La  vente  de  chevaux  surtomt,  parce  qne  I^b  pr^ 
nûères  représentations,  ••  depuis  le  temps  qne  tn  y  assistes,  toutes 
les  pièces  nouvelles  doivent  te  paraître  centenaires,  babitué  qm  tu 
es  à  les  regarder  en  tournant  te  dos  à  la  scène  pour  conteoqpler  i 
Tiise  le  public  inamovible  de  ces  solennités.  Quel  charme  y  peux-4a 
trouver  encore? 

—  Gompte&-tu  pour  rien  rineffi^)te  jouissance  d'inq[)ecter  des 
visa^  connus,  et  n'est-ce  pas  la  mokié  du  bonheur  d'an  homme 
un  peu  bien  situé  que  de  pouvoir  arrêter  sa  lorgnette  isur  des  phy* 
sionomies  qui,  môme  à  l'œil  nu,  sont  pour  lui  sans  my,stère7 

—  J'en  aimerais  mieux  de  neuves,  dit  Alice  en  daignant  sourire, 
car  elles  doivent  s'user  depuis  le  teiaps  que  vous  y  promenez  vos 
lorgnettes. 

—  C'est  vrai;  mais  que  veux-tu,  ma  chère?  tout  ce  monde-là 
vieillit  ensemble  et  ne  voit  point  ses  rides,  ce  qui  ne  Fempôche  pas 
d'en  avoir. 

—  Mais  tu  les  vois,  toi,  les  rides  et  les  tares,  reprit  AKce,  qui 
parut  s'animer.  Que  de  fois  t'ai-je  entendu  plaisanter  drôlonent  le 
caractère  officiel  et  obligatoire  que  revotent  les  plaisirs  mondaiDS 
et  autres  pour  les  initiés!  Que  de  fois  m'as-tu  fait  la  caricature 
atrocement  ressemblante  de  ces  petits  bonshommes  plus  ou  moins 
court- vêtus,  à  l'air  affairé,  aux  allures  de  courtier  pressé,  qui 
paraissent  s'acquitter  de  la  vie  comme  d'une  tâche,  quoiqu'ils 
n'aient  rien  à  faire,  oubliant  que  la  suprême  élégance  a  tonjomrs  eu 
pour  expression  parfaite  une  indifférence,  une  lassitude  affectée,  et 
que  les  rois  de  la  mtxie  ont  été  de  tout  temps  des  rois  fainéans,  en 
apparence  comme  en  réalité.  Que  de  fois  tu  me  les  as  dépdoits, 
naarchant  toujours  d'un  pas  rapide  et  saccadé,  se  rendant  en  h&te 
quelque  part  où  rien  ne  les  appelle,  la  mine  convaincue,  presque 
grave,  les  bras  arrondis  en  anses  de  cruche,  tenant  leur  cainne  à 
l'envers  !.. 

—  Une  trouvaille,  cette  mode-là!  interrompit  Raymond  en  riant 
franchement. 

—  Si  bien,  Teptit  Alice,  que  l'on  se  demanderait  volontiers  si 
c'est  pour  leur  plaisir  ou  pour  celui  des  passans  qu'ils  font  ce  qu'on 
leur  voit  faire. 

—  Oui,  dit  Raymond,  ça,  c'est  la  l)lague,  une  vertu  négative 
que  nous  avons  tous  et  qui  ne  nous  est  pas  inutile,  puisqu'elle 
nous  empêche  de  nous  prendre  au  sérieux  les  uns  les  autres,  mm 
qui  n'a  jamais  corrigé  personne.  On  raille  agréablement  ses  congé* 
nères,  on  les  accommode  en  grotesques;  et,  là-dessus,  aa  fait 
comme  eux,  parce  que,  vois-tu  bien,  en  cela  coaune  en  politique,  il 
y  a  des  choses  qu'il  £uit  savoir  faire  pour  ne  pas  se  dédassertpour 


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508  &ETUE  DES  DEUX  MONDES. 

éviter  d'avoir  à  former  nn  groupe  à  soi  tout  seul  ;  en  cela,  comme 
en  politique,  il  faut  savoir  être  bête  quand  c'est  la  consigne. 

—  Alors  c'est  amusant? 

—  De  bonne  foi,  pourquoi  serait-ce  ennuyeux  ?  Ne  faisons-nous 
pas  notre  occupation  constante  de  ce  qui  est  pour  le  commun  des 
mortels  le  plaisir  rêvé,  le  prix  même  du  travail,  la  couronne  à 
gagner,  la  timbale  à  décrocher?  Bête,  je  ne  dis  pas  le  contraire, 
mais  distrayant  tout  de  même.  Offre  un  peu  à  un  bureaucrate 
quelconque  ou  à  telle  autre  variété  d'homme  utile  que  tu  voudras 
de  troquer  son  genre  de  vie  contre  le  mien,  tu  verras  s'il  hésite 
un  instant. 

—  Enfin,  toi  qui  as  de  l'esprit,  que  vas-tu  faire  dans  cette  galère 
du  ridicule  ?  Et  puis,  tu  as  beau  dire,  vous  êtes  hommes  de  loisir, 
bien  plus  que  de  plaisir. 

—  Soit  I  dit  Raymond.  Hais,  ajouta-t-il  en  souriant,  il  est  peu 
généreux  à  toi  de  me  reprocher  des  loisirs  que  seul  m'a  faits  le  souci 
de  ma  dignité.  As-tu  donc  oublié  que  naguère  encore  j'étais  diplo- 
mate, et  est-ce  ma  faute  si  le  gouvernement  ?.. 

—  Oui,  je  sais,  tu  as  été  attaché  quelque  part,.,  attaché  par  un 
fil,  comme  un  hanneton. 

—  Je  suis  en  disponibilité  comme  tant  d'autres,  et  c'est  bien  plus 
avantageux  que  le  service  actif,  parce  que,  quand  on  est  à  la  porte,  il 
est  probable  qu'on  rentrera,  tandis  que,  quand  on  est  dans  la  place, 
il  est  certain  qu'on  en  sortira...  Du  reste,  reprit  le  jeune  homme 
en  baissant  la  voix  et  après  quelques  secondes,  non  d'hésitation, 
mais  de  recueillement,  je  ne  demanderais  pas  mieux  que  de  chan- 
ger de  vie.  Seulement,  il  me  faudrait  un  prétexte.  Ah  I  si  tu  con- 
naissais une  jeune  personne  assez  courageuse  pour  affronter  sans 
pâlir  la  perspective  du  tête-à-tête  conjugal  avec  un  homme  aussi 
abominablement  mauvais  sujet  que  j'ai  la  réputation  de  l'être... 

—  Oh  1  interrompit  Alice  avec  un  peu  de  confusion,  vite  disparue, 
je  sais,  je  sais,  je  connais  la  thèse  ;  tu  es  moins  noir  que  tu  n'en  as 
Tair,  et  tu  n'attends  que  le  mariage  pour  blanchir  tout  à  fait... 

—  Non,  tiens!  dit  Raymond  en  se  rapprochant,  laisse-moi  me 
confesser.  On  ne  peut  que  gagner  à  se  confesser,  quand  on  a  l'âme 
belle. 

—  Ah  I  mais  non,  pas  de  confession  ! 

—  Rassure-toi.  Je  gazerai.  Eh  bien  1  donc,  il  y  a  six  mois,  je  ne 
valais  peut-être  pas  grand' chose,  et  il  est  assez  probable  que,  si 
quelque  mère  de  famille  chargée  de  filles  avait  fait  prendre  des 
renseignemens  sur  mon  compte,  —puisqu'on  va  aux  renseignemens 
pour  un  gendre  comme  pour  un  domestique,  bien  que  cela  produise 
à  peu  près  les  mêmes  résultats  dans  un  cas  que  dans  l'autre,  —  il  est 
probable,  dis-je,  qu'une  mère  de  famille  en  tournée  eût  appris  que 


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MADAME  DE  GITBÉ.  509 

je  n'étais  pas  précisément  un  de  ces  jeunes  gens...  qui  sont  la 
tranquillité  des  parens.  Mais  j'ai  bien  changé. 

—  Bah  1  fit  Alice. 

—  Oui,  je  sais,  cela  ne  se  voit  guère.  Mais  qu'y  a-t-il  là  d'éton- 
nant, puisque  c'est  intérieur  et  profond,  profond?.. 

Sa  voix  baissa  encore  en  prenant  une  inflexion  caressante.  Pierre 
s'était  levé  un  instant  auparavant  et  avait  quitté  la  place  sans  trouble 
visible,  froissant  seulement  un  peu  le  journal  illustré  qu'il  avait  eu 
l'air  de  feuilleter.  Mais  il  n'avait  pas  tardé  à  [être  remplacé  sur  le 
canapé  par  un  autre  écouteur,  qui,  moins  discret,  paraissait,  lui, 
résolu  d'attendre  derrière  le  complaisant  journal  dont,  à  son  tour,  il 
s'était  emparé,  que  l'entretien  prît  fin.  C'était  d'ailleurs,  cette  fois, 
un  espionnage  plein  de  bienveillance  que  Raymond  subissait  à  son 
insu  :  celui  du  marquis  de  Yercillac  en  personne. 

—  Il  y  a  de  longs  mois,  reprit  le  jeune  homme  d'un  ton  ému  et 
enjoué  tout  à  la  fois  qui  avait  vraiment  du  charme,  que  mes  idées, 
détournées  de  leurs  cours  habituel,  s'acheminent  vers  le  mariage, 
m'entratnant  avec  elles.  La  grâce,  doucement,  d'un  mouvement  à 
peine  sensible,  a  peu  à  peu  descendu  dans  mon  âme  :  quelqu'un, 
sans  le  savoir  peut-être,  travaillait  constamment  à  ma  conversion. 
Ce  quelqu'un-là  opérait  par  sa  présence,  autant  que  par  ses  ironi- 
ques et  mordantes  mercuriales...  Ce  quelqu'un-là,  c'est  toi...  Comme 
ces  dévotes  qui  suivent  avec  ferveur  les  homélies  du  prédicateur 
de  leur  choix,  je  venais  ici  le  plus  souvent  possible  boire  tes  paroles 
et  avaler  ta  morale.  Était-ce  la  morale,  était-ce  le  prédicateur  qui 
me  charmait?  Comme  les  dévotes,  je  ne  veux  pas  le  savoir,  mais 
l'effet  était  délicieux.  Eh  bieni  tu  as  assez  prêché  :  je  suis  converti. 

—  Dis  donc,  dis  donc,  interrompit  le  marquis,  bon  apôtre  qui 
prends  une  jeune  fille  pour  directeur,  ne  te  gêne  pas!..  Allez,  bon 
pénitent,  votre  cousine  pensera  à  vous  et  priera  pour  le  salut  de 
votre  âme,  mais  je  me  réserve  de  vous  donner  l'absolution  finale... 
Et  vous,  fillette,  n'entreprenez  jamais  la  conversion  d'un  pécheur  : 
c'est  une  tâche  ingrate. 

—  Les  plus  grands  pécheurs,  dit  Raymond  avec  onction,  font  les 
plus  grands  saints;  témoin  sainte  Madeleine  et  saint  Augustin. 

—  Oui-da  1  fit  le  marquis.  Et,  sans  doute,  si  ces  mères  de  famille 
dont  tu  parlais  tout  à  l'heure  avec  tant  d'éloquence  pouvaient  main- 
tenant voir  ta  vie  se  dérouler  sous  leurs  yeux,  calme  et  limpide 
comme  un  ruisseau  des  champs,  elles  seraient  attendries  et  vien- 
draient en  foule  t'ofirir  leurs  filles.  N'est-il  pas  vrai? 

—  Parfaitement  I  répondit  Raymond.  Je  serais*  forcé  de  refuser 
du  monde.  Mais,  voilà  I  les  mères  de  famille  ne  me  fréquentent  pas 
assez. 


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MO  RETUB  DBS  DEUX  UOIfOIBS. 

Sot  cette  assertion  quelque  peu  osée,  Givré  prit  congé  de  sa  cou- 
sine avec  un  sourire  confiant,  et  il  dit  à  son  oncle  : 

—  Je  pars  demain,  à  midi.  Je  serai  de  retour  dans  trois  ou  quatre 
jours. 

Puis,  tout  bas  : 

•^  Pourrai-je  vous  voir  deimin  matin,  vers  huit  heures? 

—  IS  tu  le  désires,  mon  ami. 

—  Alors,  h  demain  m^tin  ! 

JResté  seul  auprès  de  sa  fille,  H.  de  Yercillac  lui  dit  : 

—  Tu  sais,  mignonne,  que  je  ne  pense  pas  de  Raymond  tout  le 
mal  que  j'en  (Us.  Et  toi,  voyons,  est-ce  que  tu  crois  vraiment  qu'il 
est  si  noir  que  cela? 

—  Euhl  fit  Alice  avec  une  moue  plus  bienveillante  que  dédai* 
gneuse.  11  y  a  bien  à  dire. 

—  Bon  I  dit  le  marquis.  Nous  en  recauserons. 
M"^  de  Rivemont  venait  à  lui  juste  à  ce  moment. 

-^  n  est  onze  heures,  dit^lle,  faites  donc  demander  ma  voiture, 
je  vous  en  prie. 

Elle  retint  M.  de  Yercillac  comme  3  s'apprêtait  à  obéir. 

—  Nous  en  recauserons  !  fit  la  befle  vicomtesse  avec  malice.  Je 
viens  de  vous  entendre  dire  cela  à  Tinstant.  Qui  mariez- vous  donc? 
Cor,  TOUS  savez,  c'est  la  phrase;  quand  vous  entendez  dire  :  «  Noms 
en  recauserons,  »  c'est  qu'on  va  marier  quelqu'un. 

—  Et  quand  cela  iserait?  dit  le  marquis. 

—  Cette  pauvre  Alice,  hein?  reprit  M"*  de  Rivemont.  Et  avec 
votre  sacripant  de  neveu,  je  gage?  Ciomme  dans  le  bon  vieux  théâtre 
de  nos  pères,  où  tous  les  neveux  sont  nécessairement  des  sacri- 
pasis  et  sont  non  nK)ins  nécessairement  épris  de  leurs  cousines  res- 
pectives. Au  surplus,  cela  se  fait  beaucoup  aussi  dans  le  monde, 
ces  mariage&-là,  je  vous  l'accorde,  mais  cela  réussit  rarement.  Bt 
ce  n'est  pas  au  seul  point  de  vue  de  la...  comment  diraî-je  ?  au  point 
de  vue  des  intérêts  de  la  race  que  de  pareifles  unions  soient  à 
redouter.  Voyez-vous,  le  cousin,  mon  cher,  c'est  souvent  le  pr^ 
mier  rêve  d'une  imagination  féminine,  mais  ce  n'est  presque  jamais 
le  dernier.  Or,  s'il  n'est  pas  absolument  indispensable  que  le  mari 
ouvre  la  marche,  il  est  assez  convenable  que  ce  soit  lui  qui  la 
ferme. 

—  Hum!  fit  M.  de  Yercillac,  vous  pariez  raide. 

—  Gomme  la  justice!  dit  en  riant  la  vicomtesse. 

Octavie  de  Moncoutant,  ex-baronne  de  Yiarmes,  ex^comlesse  de 
Ganoé,  vicomtesse  douairière  de  Rivemont,  avait  parfiiîs,  dans  lin- 
Imité,  de  ces  boutades  d'un  goAt  douteux,  qui  étiûent  comme  une 
revanche  de  sa  nature  sur  la  tyrannie  des  lois  mondaines.  Pourtant 


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mm»'  "   —M*»— ^"w^"^^^^     I  ■   ^1    w      mi.'m'.^   '  .1^  ■   »|  ui  I      ii^^"^^">^w     ■         I  ^mmmi^mm^mmmmumi^/^^^^^^mM  i  m..*juM.w  -v 


M&BAMS  DB  Gmi.  Bit 

^  n'avait  que  fort  pan  de  rea9embl«ic6  ayec  ces  grandes  dames 
mal  embouchées  qu'a  produites  le  second  empire  ^  qu'a  aitoplées 
la  littérature  contemporaine,  grandes  dames  de  convention,  coutu- 
mières  des  libres  propos  et  des  locutions  suspectes,  auiquelles  il 
ne  manque  guère,  pour  être  des  pastiches  agréables  de  levrs  devim- 
d&res  du  siècle  dernier,  qu'un  ingrédient  :  la  grâce.  Ce  n'était  pas 
sevkment  une  femme  d'une  grande  élégance  et  d'mi  esprit  très  fin 
que  la  vicomtesse;  c'était  aussi  une  personne  d'irréprochable  appa^ 
rence  et  dont  la  réserve  de  langage  ne  laissait,  en  général,  rien  à 
désirer,  non  plus  que  la  dignité  de  tenue  ;  mais,  sous  ces  dehors 
aéduisans  et  corrects,  il  y  avait  une  âme  vulgaire  et  une  intelli- 
gence dépravée,  qui  p^çaient,  de  temps  à  autre,  à  l'abri  des  regards 
indiscrets,  leur  fallaciense  et  brillante  enveloppe,  montrant  par  la 
déchirure  quelqu'une  de  leurs  difformités  :  en  somme,  un  Le^allet 
femelle,  mais  ayant  en  plus  l'acuité  d'esprit  et  en  moins  la  lourdeur 
d'aspect. 

—  Sérieusement,  reprit-elle,  mariez  bien  Alice.  C'est  une  petite 
fiUe  qui  a  l'étoffe  d'une  femme  pour  de  bon.  Et  vous  n'ignorez  pas 
ce  que  c'est  qu'une  femme  pour  de  bon.  Vous  l'avez  élevée  dans 
des  idées  larges;  elle  a  chanté  des  romances  sws  se  croire  obligée 
de  sub^toer  tan^our  à  amour  pour  respecter  la  décence  en  même 
temps  que  la  rime;  elle  a  hi  des  livres  qu'aucune  estampille 
^iscopale  n'avait  consacrés  :  fort  bien  I  elle  est  année  pour  la 
lutte;  mais  gare  au  mari  qui  ne  sera  pas  un  archange  I 

—  Soyez  tranquille  I  dit  le  marquis  avec  une  certanoe  froideur. 
Et  il  sonna  pour  demander  la  voiture  de  la  vicomtesse.  Son  visage 

s'était  rembruni.  Tout  œ  continuant  de  causer  avec  M*"*  de  Riv^ 
mont,  il  arrêta  son  regard  sur  Pierre,  lequel,  au  prix  d'un  grand 
eiort  sur  Im-méme,  était  enfin  rentré  en  possession  des  facultés 
brillantes  qui  rendaient  sa  conversation  tout  à  fait  digne  de  l'atten- 
tion qu'y  daignaient  prêter  M""*  de  Vercillac,  M"*  HOTminie,  Alice  et 
le  baron  Lev^et  lui-même.  Qu'y  avait-il  dans  ce  regard  de  père  7 
De  l'inquiétude,  à  coup  sûr  ;  du  regret,  peut-être. 


III. 

Le  Irad^nam,  qui  était  vm  dimanche,  Raymond  de  Ghnré  vmt  à 
Bûorville  dans  la  matinée»  de  très  bonne  heure.  II  eut  un  asses 
loi^  «tttretien«  tête-à-tête,  avec  le  marquis;  puis,  en  compagnie  de 
eelui-d,  il  alla  firappw  i  la  porte  de  M***  de  Y^^illac.  Ce  seocmd 
colloque  matinal  dura  moins  longtemps  que  le  premier,  et,  lorsque 
le  jeune  homme  remonta  à  cheval  et  reprit  au  galop  le  diemm  de 
Qàiré^  sans  avoir  vu  sa  cousine,  il  était  aisé  de  deviner  à  son  air 


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512  BEYCB  DES  DEUX  MONDES. 

qu'il  n'avait  aucun  sujet  de  se  chagriner  :  quand  on  porte  en  croupe 
un  chagrin,  Tallure  du  cavalier,  sinon  celle  du  cheval,  s'en  trouve 
toujours  alourdie. 

Une  demi-heure  plus  tard,  tous  les  hôtes  du  château  étaient 
réunis  dans  la  tribune  de  la  petite  église  de  Bourville,  une  vieille  et 
charmante  église  de  village,  restaurée  de  fond  en  comble,  grâce  à 
la  munificence  du  marquis,  mais  dont  la  direction  intelligente  impri- 
mée aux  travaux  de  restauration  avait  su  respecter  le  cachet  d'an- 
tique simplicité,  qui,  mieux  que  toutes  les  recherches  d'architec- 
ture et  d'ornementation,  seyait  à  l'humilité  de  son  rôle.  M.  de 
Vercillac  n'avait  mis  à  sa  libéralité  qu'une  condition,  à  savoir  que 
jamais  on  n'introduirait  dans  l'église  ces  images  bariolées  au  cœur 
saignant  et  perforé,  ces  statues  polychromes  dont  les  tons  criards 
insultent  à  la  vue  et  au  bon  goût,  non  moins  qu'aux  croyances 
élevées,  bref  tout  ce  matériel  idolâtrique  d'un  si  grand  usage  dans 
les  campagnes,  et  môme  dans  bon  nombre  de  villes.  Le  curé,  en 
paysan  madré  qu'il  était,  avait  eu  l'air  de  regretter  beaucoup  qu'une 
prohibition  si  générale  et  si  sévère  vint  écarter  tant  d'accessoires, 
utiles,  à  l'entendre,  et  d'un  grand  secours  contre  la  paresse  d'esprit 
de  ses  ouailles;  et  il  était  parvenu,  de  la  sorte,  à  se  faire  donner 
successivement  un  très  beau  chemin  de  croix  pour  remplacer  les 
images  proscrites,  une  fort  jolie  statue  de  la  Vierge,  en  marbre 
blanc,  pour  faire  oublier  deux  vilains  saints,  taillés  à  coups  de  serpe 
en  plein  bois  et  outrageusement  peinturlurés;  enfin,  un  orgue 
excellent,  pour  occuper  ses  paroissiens  pendant  la  messe  et  empê- 
cher qu'ils  ne  regrettassent  certain  Eofant  Jésus  de  cire,  recevant 
la  visite  de  rois  mages  en  carton-pâte  et  papier  doré  d'un  grand 
efiet. 

L'orgue  chantait  en  tremblotant  sous  les  doigts  mcertains  d'une 
vieille  dame  du  voisinage,  qui  avait  sollicité  l'honneur  d'être  élevée 
à  la  dignité  d'organiste,  et  qui  abusait  des  voix  célestes.  Dans  l'étroite 
nef,  plus  d'à  moitié  remplie  (car  la  plupart  des  habitans  du  village 
tenaient  à  assister  â  la  messe  du  château,  où  Ton  faisait  de  la  musique 
et  où  l'on  distribuait  de  gros  morceaux  de  brioche,  en  guise  de  pain 
bénit),  chacun  se  mouchait  de  son  mieux  pour  passer  le  temps,  à 
l'exception  de  quelques  femmes  pieusement  accroupies,  dont  une 
ou  deux  peut-être  pensaient  à  Dieu,  tandis  que  les  autres,  dans  un 
demi-sommeil  abruti,  égrenaient,  en  même  temps  que  les  Pater  et 
Ave  de  leurs  chapelets,  d'inintelligibles  paroles  tombant  sur  les 
dalles  avec  les  roupies  de  leurs  nez.  Dans  la  tribune,  tout  le  monde, 
hormis  Pierre,  priait,  et  la  tenue  des  châtelains  faisait,  avec  celle 
des  villageois,  un  édifiant  contraste,  qui  valait,  à  lui  seul,  tout  un 
cours  d'histoire  contemporaine,  —  la  foi  et  la  prière  résidant  tou- 
jours parmi  ceux  qu'a  courbés  la  soufirance  ou  que  menace  un 


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MADAME   DE  GIVRÉ.  51S 

danger.  —  Jadis,  au  moyen  âge,  le  Très-Haut,  mal  assuré  de  la 
fidélité  des  barons  et  des  comtes,  que  lui  disputaient  leur  orgueil 
de  race  et  leur  trop  ferme  confiance  en  leurs  immunités,  se 
devait  contenter  d'une  clientèle  de  manans  et  de  serfs,  innom- 
brable, il  est  vrai,  comme  l'était,  à  cette  époque,  la  classe  des 
pauvres  et  des  soufirans.  Les  seigneurs  d'alors  priaient  volontiers 
comme  La  Hire,  —  quand  ils  priaient,  —  traitant  Dieu  sur  le  pied 
d'une  égalité  parfaile,  bu  transgressaient  avec  quiétude  les  lois 
évangéliques,  se  disant,  comme  certain  Glermont-Tonnerre,  qu'il 
ne  se  trouverait  personne  au  ciel  pour  oser  les  condamner.  Plus 
tard,  la  noblesse  devint  sceptique  en  apprenant  à  lire  :  c'est  l'efiet 
ordinaire  de  la  science,  quand  on  commence  à  en  épeler  les  secrets. 
Le  peuple  seul  restait  croyant  :  il  continuait  de  souffrir  et  n'avait 
rien  appris.  Aujourd'hui,  nobles  et  nobliaux,  bourgeois  de  race  et 
nouveaux  enrichis,  tous  ceux  que  menace  l'orage,  à  l'exception  de 
quelques  Gribouilles  qui  se  jettent  à  l'eau,  leurs  sacs  d'écus  au 
cou»  tous  les  aristocrates  d'à  présent  se  sont  remis  à  prier,  sinon 
à  croire,  par  peur  et  par  esprit  de  contradiction  ou  plutôt  d'anta- 
gonisme, tandis  *  e  le  peuple,  qui  sou&e  un  peu  moins  et  sait  un 
peu  plus,  devieui  athée  jusque  dans  les  campagnes.  —  Ainsi  son- 
geait Pierre,  qui,  lui  aussi,  tout  vrai  savant  qu'il  était,  avait  perdu 
la  foi  saos  perdre  le  goût  des  croyances. 

Aux  heures  de  l'adolescence,  il  avait  eu  comme  des  velléités  de 
dévotion.  Quel  homme  doué  d'un  cœur  aimant  et  d'un  esprit  élevé 
n'en  pourrait  dire  autant?  Le  plafond  bleu,  semé  d'étoiles  d'or,  des 
chapelles  de  collège  abrite  bien  des  méditations  d'enfant  qui  sont 
de  sublimes  prières.  Pourquoi  donc,  à  cette  heure,  sous  la  voûte 
gracieuse  de  cette  petite  église,  où  il  avait  bégayé  d'enfantines  orai- 
sons, ne  retrouvait-il  pas  même  un  lambeau  de  Pater  pour  le  jeter 
vers  Dieu?..  Pourtant,  ceux  qui  avaient  recueilli,  choyé,  charmé 
son  enfance  étaient  là,  priant,  et  il  les  vénérait,  et  il  les  aimait  ; 
mais  il  ne  les  avait  accompagnés  que  par  une  déférence  de  bon 
goût,  pour  ne  point  froisser  leurs  sentimens  ni  heurter  leurs  idées,  — 
étant  d'ailleurs  de  ces  libres  penseurs  intelligens  qui  ne  cf oient  pas 
immoler  l'indépendance  de  leur  jugement  parce  qu'ils  franchissent 
le  seuil  d'un  temple,  considérant,  en  outre,  la  religion  dans  laquelle 
il  était  né  comme  une  ancienne  patrie,  qui  aurait  toujours  droit  à 
son  respect,  au  défaut  de  son  amour  et  de  son  dévoûment. 

Ses  regards  allaient  du  marquis  à  la  marquise  et  de  la  marquise 
à  Alice,  s'arrètant  tout  naturellement  de  préférence  sur  cette  der- 
nière. Elle  priait  avec  plus  d'abandon,  plus  de  laisser-aller  que  de 
coutume,  comme  absorbée  dans  un  acte  de  foi  ou  d'oblation  de  caté- 
chumène. Certes,  elle  avait  toujours  été  pieuse;  Pierre  se  souvenait 

Ton  ux.  —  1883.  33 


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bi  REYOR.  Jm  Mia  MORDES. 

de  i'avoû:  vue' tonta  petite  arrêter  son  poney  devant  l'élise  et  ve&ir 
s'agenouiller  à.  rentrée,  tout  près  da  porche,  pendant  que  lui  res^ 
tait  au  dehors,,  tenant  par  la  bride  la  turbulente  petite  b£t&;  et,  en 
sortant,  eUe  n'aubUait  jamais  de  tendra  à  son  écu]^,  dégantée  et 
tout  humide  encore  d'une  conscîendeuae  immersioB  dans  les  pro^ 
fondeurs^  du.  bénitier»  sa  maia  mignonne»  déjji  eoquette,  prenease^  de 
cœurs.  Mais,  autrefois,  la  gravité  mutine  de  l'enfant,  et,  plus  tard» 
la  fiëre  tournure  de  la  jeune  fUle na luipermettaiest  guère  de  s'ag9* 
nouiller  autrement  qu'en  souveraine  ;  même  inclinée  sur  son  pcie<* 
Dieu,  mêoie  à,  deux  genoux  sur  Lee  daUes„  oula  devinait  léguante^ 
Et,  de  fait,  sur  qui  n'avaît-elle  pas  régné,  mak  toujonjf&  avec  tant 
de  naturel  et  d'aisance,  que  personne,  autour  d'elle,  n'eût  jamais 
songé  à  contester  ses  droits,  ni  même  ^  examiner  ses  titrea?  Ses 
grands  yeux  verts  de  néréide,  sans  caresse  et  san^  flamme,  avaient 
un  étrange,  pouvoir  de  fascination  et  d'attirauce  avec  leurs  profoa-* 
deurs  d'abîme,  leur  néaot  limpide  et  leurs  reflets  indifférens  de 
HHroirs  fluides..  AhL  ces  yeux,  ces  yeux  muets,  qui  avaient  la  con<* 
leur  et  la  transparence  d'une  mer  calme  qju'un  beau  soleil  éclaire, 
que  cachaient-ils  par-delà.  las«conches  visibles  de  leur^eoidea  endoi^ 
mies?  Qu'y  avaivil  au  fond  de  ces  océans,, trop  profonds  pour  ne  riea 
celer,,  trop  purs  pour  renfermer  des  barreurs  ou  des  monstres?  Que 
de  fois  il  les  avait  revus  en  songe,  ces  yeux  terribles  et  bienfaisans^ 
piles  étoiles  de  ses  nuits,  8an&  cesse  au-dessus  de  son  horizon,  sous 
quelque  ciel  qu'il  eût  dormi  I  Ne  lui  avaitnil  pas  semUé  souvent^ 
dans  la  confusion  magique  et  consolante  de  ses  souvenirs,  que,  de 
temps  à  autre,,  ces  grands,  yeux  froids  et  immobiles  se  voilaient 
d'une  sorte  de  bienveillance  attendrie,,  lorsqu'ils  rencontjnaient  se& 
regards  à  lui,  toujours,  mendians,  toujours  amoureux?  Et,  paveila 
à  ce  ^'il  les  avait  connus  aux  jpurs  de  l'enfance,  tels  ^'ils  leB 
avait  évoqués  en  ses  rêveries  lointaines^  au  Nouveau-Monde  et  ^ 
Orient,  il  venait  de  les  retrouver,  ees  yeux  verdâtrea,  transparena 
et  muets.  Et,  la  veille  au  soir,  il  lui  avait  paru,  ainsi  qu'au  temps 
des  songes,  qu'un  peu  de  sjfmpathie  et  de  tendresse  s'échappa 
de  leurs  glauques  prunelles,  glissant  entre  les  cils  soyeux  et  drus,. 
Qonune  un  furtif  rayon,  pour  lui  réchauffer  l'âme. 

On  en  était  à  l'élévation.  Le  marquis  s'agenouilla,  trahissant 
ainsi  son  ftge,que  déguisait  sa  verdeur  ;  car  ce  n'est  guère  que  sous 
Teffort  des  amiées  que  les  hommes  élégans  tombent  à  gjsnoux,  méma 
lorsque  la  foi  les  incline  vers  la  prière..  M.  de  VerciUac,  que,,  durant 
da  longues  années,  l'esprit  de  parti  seul  avait  conduit,  k  Tég^se,, 
commençait  à  y  aller  avec  plaisir,  trouvant  quelque  charme  à  s'ocr 
cuper  de  Dieu  et  des  intérêts  de  son  âme  pendant  une.  heure  tou& 
les  dimanches  :  cela  ]b  reposait  et  lui  faisait  du  bien,  sans  lui  eoûter 
d'ailleurs  le  sacrifice  d'un  seul  penchant  ni  d*une  seule  habitude. 


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MADAME  D£  GIFRÀ.  &lt 

Quant  à  la  .marquise,  il  suffisait  de  la  FOgarder  prier  pour  étce  looii» 
FAÎncu  de  la  ierveur  de  sa  foi,  et  du  be^in  «qu'elle  <avaii;  de  la 
prière. 

X^nd  Àlicet  après  le  deraier  coup  de  clocheitte,  releva  la  tôte^et 
écarta  ses  mains,  qu'elle  avait  rapprochées  l'une  de -l'autre  pour  y 
appuyer  son  front,  il  parut  à  Fiacre  ^'uttelanrae  iicilUritÀ  l'angle 
du  grand  œil  vert  qu'il  voyait  de  profil;  nu^sia  jeuae  fiJUe  a)2:ant 
FE^uis  |uiesque  immédiateweBX  «a  pose  4e  JladeleifiA  am  ^îed  de  la 
croix,  il  resta  dans  l'incârtikidey  ,ae  deittaDdaat  seialeiMnt  >d'oà 
Vouait  cette  recrudescence  de  piété,  cet  accès  d'humble  dévotion, 

Au  ^sortir  de  l'office,  et^près  <quele  mar^tttis  et  k  maiqmseBU]:ent 
obligeamment  causé  avec  quelques  habitans  du  village,  on  reprit  à 
pied  la  route  du  «château,  dont  la  grille  était  à  cinq  cents  mètres  à 
peine  du  porche  de  l'église. 

—  Il  y  avait,  Jbten  comptés,  dit  M"*  de  V^pcillac,  tois  «uvriers  à 
la  messe. 

—  Un  pour  cent,  ce  n'est  pas  énorane,  dit  le  marquis,  je  te 
reconnais;  mak qu'y puis-je?^.  Ahll^ieire,  à  propos,  demain  matiii, 
nous  visiterons  ensemble  la  verrerie  ;  je  compte  même  sur  celle 
visite  pour  ^ous  conquérir. 

Pierre  setucit,  tet  l'on  parla  d'antre  chose*  Mais  bientôt  Alice,  laii* 
sant  son  père  et  sa  mère  prendre  les  devaais,  s'approcha  du  jeoive 
bMiiDe. 

-^  Pourquoi,  lui  dit-elle  d'un  ton  presse  impàrieiHC,  n'trveshveiit 
pas  accepté  jadis^  et  refusez-vous  encore  aujourd'hui,  ce  que  wihu 
offre  mon  père  ? 

—  Mais,.,  fit  Pierre  surpris,  M.  de  Vercillac  ne«iBanqueca  jamais 
d'ingénieurs  pour  diriger  ses  verreries,  et,  pour  moi,  l'w'enir  «at 
làrbas. 

—  L'avaair,  soit!  dit  Alice  durement.  Mais...  le  passé 7 

—  Le  passé  ?••  En  vérité,  mademoiselle,  je  ne  vous  comprendsipas. 

—  Je  veux  dire,  reprit  la  jeune  fille,  en  se  troublant  xm  peu  et 
en  changeant  de  ton,  que,  d'ordinaire,  on  est  plus  fidèle  aux  seu- 
venirs  d'enfance  et... 

sue  hésita. 

—  Moins  ingrat,  n'est-ce  pas?  demanda  Pierre  avec  amertume. 

—  Je  làe  l'ai  pas  dit,  répU^a  simplement  la  jeune  We« 

—  Non,  vous  me  l'avez  laissé  dire. 

Le  jeune  homme  resta  silencieux  pendant  quelques  secondes, 
s'^cartant  d' AUce  et  foucrageant  avec  6a  canne  la  haie  poadrense  dm 
chemûu 

—  Voulez-vous,  mademoiaelle,  dil^il  faieittôt  ma  se  rapprochant 
m'accorder  une  courte  audience  en  plein  air?  Voici  ia  grille  et, 


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516  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

derrière  la  grille,  de  grands  arbres  à  l'ombre  desquels,  tout  enfant, 
vous  avez  joué  sous  ma  garde.  Daignez  choisir  parmi  ces  arbres 
quelque  chêne  touffu  qui  vous  paraisse  digne  de  remplacer  le  chêne 
de  saint  Louis,  et  consentez  à  m' entendre.  Vous  m'avez  accusé  : 
vous  me  jugerez. 
M"*  de  Yercillac  se  retourna  vers  sa  fille. 

—  Montes- tu,  Alice?  dit-elle. 

—  Tout  à  l'heure,  ma  mère,  répondit  la  jeune  fille  après  avoir 
hésité.  Je  vais  faire  un  tour  dans  le  parc. 

Accompagnée  de  Pierre,  elle  se  dirigea  vers  l'allée  des  platanes. 

—  C'est  ici  que  je  jugerai,  dit-elle  en  s'arrêtant  après  quelques 
pas. 

Sa  voix  maintenant  était  enjouée;  le  timbre  en  semblait  plus  doux, 
\i[\xs  jeune,  plus  caressant.  Nulle  trace,  d'ailleurs,  de  gêne  ni  de 
contrainte  ;  les  grands  yeux  clairs  regardaient  droit  ;  la  tête  altière 
s'élait  un  peu  penchée  de  côté  par  un  mouvement  de  coquetterie, 
grâce  auquel  le  cou,  légèrement  infléchi  vers  l'épaule,  montrait  sa 
rondeur  blanche  sous  les  mèches  pâles  et  duveteuses  qui  frisson- 
naient autour. 

Pierre  chercha  d'abord  le  regard  d'Alice,  qu'il  eut  vite  trouvé, 
car  ce  regard  n'avait  pas  envie  de  fuir;  puis  il  croisa  les  bras,  et,  d'une 
voix  moins  ferme  que  son  maintien  : 

— Si  vous  n'aviez  provoqué  de  ma  part  aucune  confidence,  lui  dit-il, 
je  fusse  assurément  reparti  pour  le  pays  où  j'ai  résolu  de  vivre,  sans 
vous  avoir  rien  dit.  Un  mot  cruel  vous  est  échappé,  qui  me  donne 
le  droit  devons  faire  entendre  un  aveu...  délicat,  lequel  renferme 
toute  ma  justification.. .  Vous  êtes  la  fille  de  ceux  à  qui  je  dois  plus 
que  la  vie  du  corps  :  la  vie  de  l'esprit.  Vos  parens,  qui  m'ont 
recueilli  et  d'abord  élevé  près  d'eux,  m'ont  ensuite  fait  donner  ce 
qui,  de  nos  jours,  est  l'unique  clé  de  toutes  les  carrières  et  de 
toutes  les  jouissances  élevées  :  une  instruction  complète.  De  plus, 
vous  avez  grandi  sous  mes  yeux,  un  peu  sous  ma  protection.  Il  y 
a  donc  entre  nous  un  double  lien  d'une  nature  spéciale,  un  double 
[ien  que  peut-être  vous  ne  sentez  pas,  mais  dont  je  sens,  moi, 
le  poids  en  même  temps  que  la  douceur  :  vous  m'êtes  double- 
nmui  sacrée...  Je  vous  dis  cela  pour  vous  rassurer,  s'il  est  besoin 
ijue  je  recoure  à  des  précautions  oratoires  pour  vous  parler  de  mon 
atTection...  Mais  vous  savez  bien  qu'aucune  de  mes  paroles,  si  trou- 
blées ou  si  ardentes  qu'un  moment  d'oubli  les  fasse,  ne  portera 
sérieusement  atteinte  à  mon  respect  pour  vous...  Donc,  je  vous  ai 
MIS  naître  et  grandir.  La  bienveillance  que  l'on  m'a  toujours  témoi- 
gnée ici  m'autorisait  à  vous  traiter  un  peu  comme  une  sœur  cadette. 
Je  veillais  sur  vos  jeux,  et  c'est  moi  qui  répondis  à  vos  premières 


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MADAME  DE  GITRE.  5t7 

questions,  qui  satisfis  vos  premiëres  curiosités  d'enfant.  C'est  dire 
que  j'entr'ouvris  votre  âme,  dont  le  frais  et  subtil  parfum  a  embaumé 
mes  années  de  jeunesse,  avant  d*empoisonner  ma  vie...  Tous  les 
amours  sont  proches  parens,  toutes  les  tendresses  humaines  se 
touchent,  confinent  les  unes  aux  autres,  et  ne  se  distinguent 
entre  elles  que  par  des  diiférences  souvent  plus  convenues  que 
réelles.  Or  il  se  produisit  bientôt  un  phénomène  qui  n'est  pas  aussi 
rare  qu'on  le  pourrait  croire,  mais  de  la  réalité  duquel  je  n'avais 
alors  nul  soupçon  et  dont,  par  suite,  je  ne  me  défiais  pas  :  cette 
affection  de  grand  frère,  que  je  vous  avais  vouée  dès  l'origine,  se 
transforma  peu  à  peu  en  un  sentiment  plus  complexe  et  plus  tyran- 
nique...  Bref,  vous  étiez  encore  une  enfant  que  déjà  je  vous  aimais. 
Oh  I  je  ne  m'excuserai  point,  je  ne  vous  demanderai  pas  pardon  de 
la  liberté  grande  :  on  ne  s'excuse  pas  d'être  malade,  d'avoir  souf- 
fert et  de  souffrir...  Vous  grandissiez,  vous  étiez  une  jeune  fille, 
vous  alliez  être  une  femme...  Je  m'éloignai... 

Il  s'arrêta,  comme  essoufDè,  cherchant  ses  mots;  puis,  brusque- 
ment, il  ajouta,  pour  en  finir  en  deux  paroles  : 

—  Voilà  pourquoi  je  suis  parti,  voilà  pourquoi  je  vais  repartir. 

—  Je  comprends  maintenant,  dit  Alice,  qui  avait  repris  l'air 
sérieux  qui  lui  était  habituel,  et  dont  la  voix  aussi  était  redevenue 
grave. 

Et  elle  se  tut  un  instant,  comme  si  elle  se  fût  recueillie  avant 
d'aborder  un  point  difficile. 

—  Mais,  reprii-elle  en  détournant  cette  fois  son  regard,  le 
temps,  l'absence,  les  circonstances  ont  dû  modifier  et  transformer 
encore  ces  sentimens  si...  ondoyans  dont  vous  parlez. 

—  C'est  vrai,  répondit  Pierre,  et  je  ne  vous  dirai  pas,  ainsi  que 
n'aurait  garde  d'y  manquer  tout  amoureux  bien  appris,  que  les 
sentimens  que  vous  m'avez  inspirés  jaais  eussent  conservé  jusqu'à 
ces  derniers  temps  l'intensité  douloureuse  qui  m'a  contraint  de 
vous  fuir.  Tout  cela  s'était  apaisé,  engourdi,  presque  endormi  dans 
mon  cœur  ;  c'était  comme  le  mélancolique  souvenir  d'amours  autre- 
fois vécues,  mais  depuis  longtemps  mortes,  tuées  par  le  temps, 
tuées  par  l'absence  ou  par  le  sort.  Mais,  hier,  je  vous  ai  revue,  et, 
en  même  temps  que  je  vous  revoyais,  j'apprenais  sans  ménagement 
aucun,  tout  d'un  coup,  que  vous  allez  probablement  vous  marier... 
La  chose  était  prévue  par  moi  depuis  des  années,  n'est-ce  pas? 
Eh  bien  I  pourtant,  il  n'en  a  pas  fallu  davantage  pour  faire  renaître, 
plus  vivaces  qu'autrefois,  l'amour  et  la  souffrance  qui  jadis  m'ont 
chassé  d'ici...  Il  fallait  vous  dire  ces  choses,  n'est-il  pas  vrai?  pour 
que  vous  ne  me  crussiez  pas  un  ingrat...  Voilà  qui  est  fait. 

Il  avait  débité  cela  d'un  trait,  sans  gestes,  la  parole  brève,  mais 
assuréOi  de  plus  en  plus  maître  de  loi.  Alice,  an  contraire,  se  tron- 


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518  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

Mail  à  mesure  que  le  jeune  homme  se  montrait  plus  ferme»  plus 
bardi,  phis  franc. 
Enfin,  elle  lui  tendit  U  main. 

—  Merd  de  rotre  courage  et  de  votre  franchise  I  dit-elle.  le  ne 
comprenais  pas  votre  condoile,  je  De  l'eusse  jamais  comprise  sans 
cette  explication,  et  je  souffrais,  j'aurais  vraiment  souffert  de  ne  k 
point  comprendre...  C'était  pour  md  une  peine,  un  souci  oaati- 
miel  de  ne  pas  connattre  le  secret  motif  de  votre  élaignesneut 
prolongé...  Oui,  je  vais  me  nuw'ier,  je  vais  épouser  Baymoiid,  que 
j'aime  très  sincèrement,  non  pour  Fesprit,  l'élégance  et  toutes  les 
qualitâs  brillantes  qu'on  lui  ooimatt,  mais  pour  l'excellent  cœur 
que  je  devine  en  Im,  et,  si  je  vous  ai  demandé  tout  à  l'heure,  avec 
un  peu  de  cette  brusquerie  qui  m'était  autrefois  plus  qu'à  présent 
familière,  pourcpioi  vous  refusiez  de  rester  à  Bourville,  c'est  que  je 
sais  le  très  sincère  désir  que  nourrit  mon  père  de  vous  avoir  auprès 
de  lui,  et  que  je  ne  pouvais  guère  ne  pas  m'étonner,  me  scanda- 
liser même  un  peu  de  TOtre  résistance.  Après  mon  départ,  le  châ- 
teau, on  me  le  dit  souvent,  sera  bien  vide.  Givré  n'est  pas  loin, 
mais  Raymond  aime  trop  Paris  pour  être  souvent  à  Givré.  J'aurais 
été  heureuse  que  le  vide  que  je  laisserai  fût  comblé  par  vous. 

Pierre  regarda  la  jeune  fille.  Les  traits  d'Alice  étaient  empreints 
d'une  douceur  qu'il  ne  leur  connaissait  pas;  sa  voix  était  mélanco- 
lique; il  y  avait  dans  toute  sa  persoilkne  une  sorte  d'alanguissement 
qui  prêtait  infiDiment  de  charme  et  de  crédit  à  ses  paroles,  qui  fai- 
sait toute-puissante  sa  prière  à  peine  déguisée. 

—  Eh  bien!  dit-il,  si  M.  de  Vercillac  revient  à  la  charge,  je  céde- 
rai, je  vous  le  promets...  Mariée,  —  ajouta-t-il  avec  mi  trkte  sou- 
rire, —  vous  serez  moiUe  pour  moi,  et,  dès  lors,  recommencera  sans 
doute  la  somnolente  poésie  du  souvenir,  le  charme  doleni  des 
chagrins  apaisés...  Allons!  «vous  arez  raison;  ma  place  est  icit 
puisqu'on  m'y  réclame  :  j'y  resterai...  Ou  plutôt  j'y  reviendrai,  car 
vous  n'exigez  pas... 

—  Je  n'exige  rien,  interrompit  Alice,  et  n'ai  rien  à  exiger.  Je 
vtms  serai  reconnaissante  de  tout  ce  que  vous  ferez  pour  èlie 
agréable  à  mon  père,  voilà  tout...  Non,  ce  n'est  pas  tout,  car  moi- 
mrème  je  serai  bien  heureuse  de  vous  revoir  ici  de  temps  à  autre..» 
Allons!  encore  une  poignée  de  main;  de  tout  ce  que  vous  venez 
de  me  dire,  je  n'ai  retenu  qu'une  chose  :  que  vous  êtes  mon  pks 
vîeîl  ami  ;  encore  le  savais-je  bien. 

Et,  légère,  elle  s'enfuit. 

Hekkt  Babussok^ 
{ta  dnxiàme  ffartie  9u  prochain  n*,) 


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1 


L\ 


DÉMOCRATIE  AUTOKITAIRE 

AUX    ÉTATS-UNIS 


II'. 

LA    VIE    POLITIQUE    D*ANDRÉ    JACKSON. 


L  P&rion,  Life  of  Andrew  Jackiotu  Boston,  1876.  ^  II.  Americcm  SkUesmm  :  John 
Quincy  AdamSf  by  Joha  T.  Morse  Boston,  1882.  —  III.  Andrew  Jackson  as  a 
public  man,  by  W.  G.  Sumaer.  Boston,  1883.  —  IV.  D'  Von  Holst,  Verfassungs- 
geschichte  der  Vereinigten  Staaten  von  America  seit  der  Administration  Jacksons. 
Berlin,  1878. 

I. 

Les  quelques  mois  qui  suifirent  ia  déliyraDce  de  la  Nouvelle- 
OrléaDS  furent  remplis  pour  Jackson  par  de  continuelles  ovations. 
Les  dames  de  la  Louisiane  lui  avaient  offert  avant  son  départ  une 
épingle  en  diamans  et  avaient  fait  hommage  à  SP"  X^^ckson  d'tme 
magnifique  parure  de  topazes;  à  l'arrivée  du  général  à  Nashville^le 
gouverneur  du  Tennessee  lui  remit  solennelLafflent  une  épôe  d'hoa- 
neur.  Âpres  un  court  intervalle  de  repoa  à  THermitage,  Jacksen  se 
rendit  à  Washington,  où  Tattendait  une  réception  triomphale.  Le 
vieux  Jefferson,  alors  ftgé  de  quatre-vingts  ans,  quitta  sa  retraite  de 

(1)  Voyex  la  Revue  da  15  jaln. 


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520  BEYDE  DES  DEUX   IfONDES. 

Monticello  pour  présider  à  on  grand  banquet  qui  lui  fut  offert  et 
lui  porta  un  toast  en  ces  termes  :  «  Honneur  à  celui  qui  a  comblé 
la  mesure  de  la  gloire  de  son  pays  I  » 

Jackson  profita  de  son  séjour  à  Washington  pour  entrer  en  rela- 
tions avec  tous  les  personnages  marquans  du  parti  républicain  ;  il 
se  lia  particulièrement  avec  le  secrétaire  de  la  guerre  Monroe,  dont 
il  avait  eu  à  se  louer  pendant  la  campagne  de  la  Louisiane.  Monroe 
succéda  Tannée  suivante  à  Madison  comme  président  des  États- 
Unis.  C'était  le  quatrième  président  que  donnait  à  la  république  amé- 
ricaine l'état  de  Virginie.  Tour  à  tour  officier  pendant  la  guerre  de 
Tindépendance,  ministre  plénipotentiaire  près  des  cours  de  Paris, 
de  Madrid  et  de  Londres,  secrétaire  d'état,  puis  secrétaire  de  la 
guerre  pendant  les  dernières  luttes  avec  l'Angleterre,  Monroe  avait 
été  constamment  et  activement  mêlé  aux  aJQfaires  publiques.  Il  y 
avait  montré  dans  des  circonstances  difficiles  un  patriotisme  sin- 
cère, une  grande  modération  d'esprit,  une  certaine  timidité  qui 
le  faisait  hésiter  moins  devant  les  responsabilités  à  porter  que 
devant  les  résolutions  à  prendre,  un  jugement  lent,  mais  sûr  (1), 
qu'égarait  parfois  une  excessive  préoccupation  de  l'opinion  pu- 
blique, dont  il  suivait  les  fluctuations  avec  la  docilité  particulière 
aux  politiques  de  l'école  de  Jefferson.  Au  moment  où  il  arrivait 
au  pouvoir,  les  luttes  ardentes  des  partis  avaient  cessé  ;  le  fédé- 
ralisme n'était  plus  qu'un  glorieux  souvenir;  les  questions  de 
principes  avaient  fait  place  aux  rivalités  de  personnes;  et  le  parti 
républicain,  dont  la  prédominance  était  désormais  incontestée,  sem- 
blait disposé  à  tempérer  dans  la  pratique  du  gouvernement  la 
rigueur  de  quelques-unes  de  ses  anciennes  doctrines.  C'éuit  en 
somme  une  politique  de  conciliation  qu'allait  faire  prévaloir  l'admi- 
nistration prudente  et  sans  éclat  du  président  Monroe.  En  adressant 
au  nouvel  élu  ses  félicitations,  Jackson  jugea  l'occasion  favorable 
pour  donner  à  cette  politique  une  adhésion  publique.  Sa  lettre,  qui 
porte  la  date  du  12  novembre  1816  et  dont  on  attribua  la  rédaction 
à  son  ami  le  major  Lewis,  chez  lequel  il  se  trouvait  alors  (2),  a  le 

(1)  JeffenoD  avait  coutame  de  dire  de  lui  :  f  U  est  lent,  mais  si  on  lai  laisse  le 
temps,  son  Jagemeot  est  infaillible.  »  (Tucker,  Hisljry  of  th$  Umted  States,  t.  m, 
p.  406.) 

(f)  Jackson,  ainsi  qne  noas  Tarons  dit,  n*avait  reçu  qo'une  instruction  fort  incom- 
plète et  aurait  été  hors  d*état  de  rédiger  lui-même  un  document  politique  de  quelque 
importance  :  mais  il  sut,  dans  toutes  les  circonsUnces  de  sa  ?ie,  trouver  de  fidèles  et 
habiles  interprètes  de  ses  pensées,  et  ses  proclamations,  meseages  et  écriu  de  toute 
nature  présentent  un  caractère  d'originalité  et  d*unitè  qui  atteste  U  part  pertonneUe 
qu'il  prit  à  leur  composition.  On  raconte  que,  le  lendemain  de  la  publication  de  son 
message  présidentiel  du  7  décembre  1889,  qui  eut  nn  très  grand  succès,  il  demanda 
à  ui  de  ses  familiers,  le  général  Ajrmstrong,  ce  qu'on  en  disait  dans  le  public:  «  On 


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LA  DÉMOCRATIB   AUTORITAIRE   AUX  ETATS-UNIS.  521 

caractère  d'un  véritable  programme  de  gouveroemeat  et  présente 
un  étrange  contraste  avec  la  politique  exclusive  et  violente  qu'il 
devait  inaugurer  quelques  années  plus  lard. 

((  Tout  dépend,  écrivait  41  au  nouveau  président,  du  choix  de  votre 
ministère.  En  choisissant  sans  acception  de  parti  des  hommes  cour 
nus  par  leur  probité,  leurs  vertus,  leur  capacité  et  leur  fermeté, 
vous  tendrez  à  déraciner,  si  vous  n'y  réussissez  entièrement,  ces 
sentimens  qui,  dans  d'autres  occasions,  ont  apporté  tant  d'obstacles 
à  la  marche  du  gouvernement,  et  vous  aurez  peut-être  la  satisfac- 
tion et  l'honneur  d'unir  un  peuple  jusqu'ici  politiquement  divis 
Le  premier  magistrat  d'une  grande  et  puissante  nation  ne  devrait 
jamais  se  laisser  influencer  par  l'esprit  de  parti.  Sa  conduite  devrait 
être  libérale  et  désintéressée  ;  il  devrait  toujours  se  souvenir  qu'il 
représente  la  totalité  et  non  une  fraction  de  la  nation.  C'est  ainsi 
que  vous  élèverez  le  caractère  national  et  que  vous  acquerrez  pour 
vous-même  une  impérissable  renommée.  Ce  sont  les  sentimens  d'un 
ami;  ce  sont,  si  je  sais  lire  dans  mon  âme,  les  vœux  d*un  véritable 
patriote.  » 

Monroe  obéit  à  ces  sages  et  patriotiques  inspirations  lorsqu'il 
réunit  pour  former  son  cabinet  des  hommes  d'origine  diverse  et 
que  les  événemens  devaient  placer  dans  des  camps  opposés,  il  prit 
pour  secrétaire  de  la  trésorerie  W.  H.  Crawford,  légiste  distingué 
de  la  Géorgie,  qui  avait  été  son  compétiteur  à  la  présidence  ;  il  confia 
les  fonctions  de  secrétaire  de  la  guerre  à  un  jeune  et  ardent  orateur 
en  qui  allaient  bientôt  se  personnifier  les  passions  et  les  audacieuses 
revendications  du  Sud,  John  Galhoun;  en  même  temps  il  appe- 
lait comme  secrétaire  d'état  à  la  direction  des  relations  extérieures  le 
négociateur  du  traité  de  Gand,  John  Quincy  Âdams,  fils  du  succes- 
seur immédiat  de  Washington,  et  l'un  des  plus  dignes  représentant 
de  cette  forte  race  des  puritains  de  la  Nouvelle -Angleterre  qui  a 
donné  à  la  nation  américaine,  au  dire  de  M.  Gladstone,  son  type  le 
plus  accompli  et  le  plus  viril. 

Les  débuts  de  la  présidence  de  Monroe  furent  troublés  par  l'agi- 
tation qui  régnait  parmi  les  Indiens  Séminoles  de  la  Floride,  aux- 
quels s'étaient  joints  un  certain  nombre  d'esclaves  fugitifs  de  la 
Géorgie  et  les  débris  de  la  tribu  des  Creeks,  que  Jackson  avait  reje- 
tés au-delà  de  la  frontière.  Des  circonstances  particulières  avaient 
contribué  à  développer  ce^tte  agitation  et  lui  donnaient  une  certaine 
gravité.  La  domination  espagnole,  à  laquelle  venaient  de  se  soustraire 

dit,  répondît  celai-ci,  que  c'est  un  morceau  de  premier  ordre,  mais  personne  ne  tous 
en  croit  Tauteur.  —  Soit,  répliqua  le  président,  maia  est-ce  que  Je  n*ai  pas  eo  toat 
autant  de  mérite  à  mettre  la  main  sur  un  homme  capable  de  récrire?  »  {AtkuUic 
Heview^  avril  1S80.} 


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522  REVUE  OBB  DEUX  MONDES. 

les  colonies  de  rAmérique  du  Sud ,  était  singulièrement  afiGùblie 
dans  la  Moride.  Il  semblait  que  ce  vaste  territoire  fût  déjà  une  proie 
offerte  à  toutes  les  convoitises;  des  flibustiers  y  étaient  débanjoés 
en  Arborant  le  drapeau  des  nouvelles  républiques  hispano^méri- 
caines;  des  spéculateurs  des  États-Unis  y  accouraient  en  foule  pour 
recu^ittir  les  premiers  les  bénéfices  d'une  annexion  en  vue  4e 
laquelle  des  négociations  allaient  s*ouvrir  ;  enfin  des  commerçans 
anglais,  indifférons  aux  destinées  futures  du  pays,  se  préoccupaient 
uniquement  de  se  créer  des  relations  directes  avec  les  Indivis  et  de 
conquérir  dans  les  tribus  une  influerïce  propre  à  assurer  le  succès 
de  leurs  entreprises.  A  la  faveur  de  cet  état  d'anarchie,  les  Séminoles 
avaient  à  plusieurs  reprises  tenté  des  incursions  sur  le  territoire 
de  la  Géorgie  et  y  avaient  ccmimis  des  déprédations  auxquelles  le 
général  Gaines,  chargé  de  la  défense  de  la  frontière,  avait  répondu 
en  livrant  aux  flammes  un  de  leurs  villages.  Les  Indiens,  usante  leur 
tour  de  représailles,  arrêtèrent  un  bateau  qui  se  rendait  au  fort 
Scolt  et  massacrèrent  l'équipage  et  les  passagers.  Le  gouvernemeiB^ 
résolut  de  mettre  un  terme  à  ces  agressions  et  appela  Jackson  au 
commandement  des  troupes  de  la  frontièreu 

<Ge  dernier  accepta  d'autant  plus  volontiers  cette  missioD  qu'il 
espérait  y  trower  l'occasion  de  réaliser  un  de  ses  projets  favoris* 
Quelques  années  auparavant,  il  avait  reçu  à  l'Hermitage  la  viaile 
d'un  aventurier  politique  qui  avait  joué  un  moment  un  rôle  cottsi- 
dérable,  mais  dont  k  carrière  s'achevait  au  milieu  de  la  déconsidé- 
ration publique  et  sur  lequel  pesait  une  accusation  de  haute  trahisoo. 
ksfoù  Bnrr,  qui  avait  été  vico^président  des  Etats-Unis,  qui  avait 
disputé  la  présidence  à  Jeiferson,  mais  qui  avait  dû  renoncer  à  la 
vie  publique  à  la  suite  du  duel  dans  lequel  il  avait  tué  Hamiltoo^ 
av«iit  rêvé  le  renversement  de  la  domination  espagnole  dans  l'Amé- 
rique du  ttord,  la  o^nqnèie  du  Mexique  et  la  création  à  son  profit 
d^un  nouvel  empire  «uquel,  di  l'on  en  croit  ses  adversaires,  il  aurait 
espéré  rattacher  quelques  états  démembrés  de  l'Union  (!)• 

Ces  vastes  desseins  formèrent  le  sujet  habituel  des  entretiens  de 
raennitage.  Jackson  n'était  pas  homme  à  repousser  cette  politique 
de  flibustiers,  que  devait  si  audacieusement  pratiquer  le  parti  dont  il 
fut  le  chef  et  à  laquelle  il  devait  s'associer  lui-môme  en  préparant  la 
scandaleuBe  ^annexton  du  Texas.  A  partir  de  cette  époque,  l'idée  de 
ht  'enquête  de  k  Floride  paratt  s'éÉre  emparée  de  son  esprit.  Nous 

(i)  PonrsuiTi  en  1807  (PaDDée  môme  de  sa  visite  à  THermitage)  à  raison  de  Bes  pro* 
JeiB  de  dAmembrement  de  rOnion,  Aaron  Biirr  fat  acqolUé,  faute  4e  prenfee  aaffi- 
«antea.  Mnii  l'opinion  générale  se  prononça  si  énergiquemant  contitt  hâ  qa*ii  dat 
<r«1ti>erl*Aménqiie  pendant  plodenn  aoDéea  pou*  éohapper  à  k  réprobntien  dont  il 
élut  robjçt, 


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LA  DÉMOCRÂXU  AOTOBITAIIIfi  AUX  ÉTAT^ONIS.  62S 

twms  vu,  dès  1813,  dans  une  lettre  au  secrétaire  de  la  guerre^ 
rédamer  Thoimeiur  de  «  planter  Taigle  américaine  sur  les  remparts  de 
Pensacola  et  du  fort  Saint-Augustin.  »  L'expédition  qu'il  était  chargé 
de  conduire  contre  les  Indiens  Séminolea  lui  oiMt  on  (prétexte  qu'il 
jugea  excellent  pour  reprendre  cet  ancien  projet,,  et  il  s'empressa 
d'écrire  au  président  que  a  si  la  possession  de  la  Floride  était  jugée 
désirable  pour  les  Étati»-Unis,il  se  chargeait  de  Tassurer  en  soixante 
jours.  » 

Sans  attendre  une  réponse  officielle  à  ces  étrangee  ouvertures^  il 
envahit  la  Floride  à  la  tête  d'un  corps  de  milice  et  de  volontaires 
formé  dws  les  états  les  plus  voisins,  s'empara  de  Saint-Marks,  sous 
prétexte  que  les  officiers  espagnols  avai^dt  encouragé  l'hostilité  des 
Indiens,  chargea  un  de  ses  lieutenans  de  prendre  possession  du  fort 
Saint-Augustin,  marcha  lui-même  sur  Pensacola,  chassa  le  gouv^- 
neur  du  fort  Barancas,  où  il  s'était  réfugié,  fit  capituler  les  troupes 
espagnoles  et  les  remplaça  par  uae  garnison  américaine» 

Ce  n'était  pas  assez  d'avoir  ainsi,  sans  déclaration  de  guerre  et 
sans  motif  avouable,  envahi  le  territoire  d'une  nation  amie  et  de 
l'avoir  traité  en  pays  conquis;  dans  cette  rapide  et  brutale  inciir- 
sion,  Jackson  avait  trouvé  deux  sujets  anglais,  nommés  Arbuthnot 
et  Armbrister,  au  milieu  des  Indiens  avec  lesquels  ils  étaient  en  reUu 
lions  de  commerce.  Il  les  considéra,  au  mépris  du  droit  des  gens, 
comme  des  prisonniers  de  guerre,  et,  malgré  leurs  protestations,  il 
les  traduisit  devant  une  cour  martiale.  Arbuthnot  était  ua  vieillacd 
de  soixante-dix  ans  :  il  résulta  des  débats  qu'il  avait  témoigné  aux 
Indiens  une  vive  sympathie,  qu'il  les  avait  assistés  de  se»  conseils 
et  engagés  à  faire  valoir  les  droits  que  leur  reconnaissaient  sur  cer- 
tains territoires  les  stipulations  du  traité  de  Gand,  qu'enfin  il  les 
avait  avertis  de  la  marche  de  l'armée  de  Jackson  et  qu'il  avait  ainsi 
facilité  leur  retraite.  Aucune  autre  charge  ne  put  être  établie  contre 
lui.  Il  n'en  fut  pas  moins  déclaré  coupable  d'avoir  excité  les  Cteeks 
à  faire  la  guerre  aux  Étals-Unis,  et  coiMlamné  à  mort.  Quant  k  Arm^ 
brister,  ancien  lieutenant  de  la  naarine  britamiiqu6t.  eontre  lequel 
était  dkigée  la  même  accusation,  son  crime  avait  conaiaté  à  résister 
avec  une  poignée  d'Indiens  à  l'invasion  en  pfeiiie  paix  d'une  pro- 
vince espagnole  par  une  armée  américaine.  La  cour  martii^  le  cwi- 
damna  pour  ce  foil,  comme  son  malheureux  compatriote,  à  la  peine 
capitale  :  toutefois,  sur  la  demande  d'un  des*  juges,,  l'affiaire  fut  sour 
mise  à  une  délibération  noByelle^  et  la.  sentence  primilij^  pronaneét 
con^e  Armbrister  fut  commuée  en  une  condamnatioD  à  cinquante 
coups  de  fouet  et  à  douée  mois  de  travaux  bnée  aarec  bouiet  et 
chaîne.  Jackson  considéra  cette  atténuation  de  peine  comme  uu 
acte  d'impardonnable  faiblesse  et  ne  craignit  pas  d'annuler,  de  »a 


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62&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

propre  autorité,  la  seconde  sentence  de  la  cour.  Il  fit  en  consé- 
quence pendre  Arbuthnot  et  fusiller  Ârmbrister  dans  la  matinée  du 
lendemain. 

La  nouvelle  de  cette  double  exécution  causa  en  Angleterre  une 
émotion  profonde.  La  presse  se  fit  Técho  de  l'indignation  publique  : 
la  question  fut  portée  devant  le  parlement,  et  l'on  peut  se  demander 
quelles  auraient  été  les  conséquences  de  ce  débat  si  lord  Gastlereagh, 
évoquant,  comme  le  fit  plus  tard  lord  Palmerston  dans  des  circon- 
stances bien  difTérentes,  le  classique  souvenir  du  Civis  romanus 
surriy  avait  revendiqué  comme  lui  avec  une  hautaine  éloquence  les 
inviolables  privilèges  des  citoyens  britanniques  répandus  sur  tous 
les  poiuts  de  l'univers.  Mais  le  cabinet  anglais  ne  jugea  pas  oppor- 
tun de  se  livrer  à  une  manifestation  de  ce  genre  au  lendemain  du 
rétablissement  lû  longtemps  désiré  de  la  paix  générale,  et,  préoc- 
cupé des  périls  d'une  nouvelle  rupture  avec  les  États-Unis,  il 
parvint,  non  sans  effort,  à  calmer  les  esprits  et  à  étouffer  l'inci- 
dent. 

L'injustifiable  agression  de  Jackson  n'avait  pas  moins  sérieuse- 
ment compromis  les  relations  des  États-Unis  avec  l'Espagne.  Le 
ministre  espagnol,  don  Luis  de  Onis,  protesta  en  termes  énergiques 
et  déclara  qu'il  ne  reprendrait  les  négociations  ouvertes  pour  la  ces- 
sion de  la  Floride  que  lorsque  son  gouvernement  aurait  obtenu  satis- 
faction. L'embarras  était  grand  à  Washington.  Le  cabinet  était  divisé 
sur  la  conduite  à  tenir.  Le  président  estimait  que  Jackson  avait 
outre-passé  ses  instructions,  et  Calhoun  demandait  qu'il  fût  formel- 
lement désavoué.  Mais  cette  opinion  fut  combattue  par  le  secrétaire 
d'état,  John  Quincy  Adams  (1). 

Il  soutint  que  la  violation  des  instructions  reçues  était  plus  appa- 
rente que  réelle  et  que  la  conduite  de  Jackson  pouvait  se  justifier 
tant  par  les  nécessités  impérieuses  de  la  situation  que  par  l'attitude 
ouvertement  hostile  du  gouverneur  de  la  Floride.  Il  reconnaissait  que 
la  question  était  d'autant  plus  délicate  qu'elle  n'intéressait  pas  seu- 
lement les  relations  internationales,  mais  qu'elle  touchait  à  un  grave 
problème  constitutionnel,  en  ce  qu'elle  impliquait  le  droit  pour  le 
pouvoir  exécutif  d'autoriser  les  hostilités  sans  déclaration  de  guerre 
par  le  congrès.  Quant  à  lui,  il  n'hésitait  pas  à  reconnaître  ce  droit 
lorsque  les  hostilités  avaient  un  caractère  purement  défensif  :  or, 
c'était  dans  ces  conditions  que  Jackson  avait  pu  être  autorisé  à  pas- 
ser la  frontière  espagnole  en  poursuivant  les  Indiens.  Tout  le  reste, 
même  la  prise  du  fort  Barancas,  se  rattachait  à  cette  première  et 
inévitable  violation  du  territoire,  et  il  convenait  pour  apprécier  sai- 

(1)  Voir  Iftmotrf  ofJ.  Q.  Adams^  hy  Josiah  Quincy. 


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Là   DÉMOCRATIE  AUTORITAIRE   AUX  ETATS-UNIS.  525 

nement  ces  divers  incidens  détenir  uniquement  compte  du  but  pour- 
suivi, qui  n'était  pas  de  faire  la  guerre  à  l'Espagne,  mais  de  conti- 
nuer la  guerre  commencée  contre  les  Indiens  :  a  Jackson,  ajoutait 
Âdams,  a  pour  lui  une  fraction  considérable  de  l'opinion  publique  ; 
s'il  venait  à  être  désavoué ,  ses  amis  ne  manqueraient  pas  de  dire 
qu'après  avoir  profité  de  ses  services,  on  Ta  sacrifié  aux  ennemis  de 
son  pays,  et  son  sort  serait  comparé  à  celui  de  sir  Walter  Raleigh.  » 

L'opinion  d'Adams  prévalut.  Le  cabinet  fut  d'avis  :  1**  que  la  conr 
duite  de  Jackson  devait  être  approuvée;  2''  que  la  prise  des  forts 
espagnols  devait  être  considérée  comme  son  fait  personnel,  que  cette 
prise  de  possession  avait  été  légitime  et  nécessaire,  mais  que  le  gou- 
vernement ne  l'avait  pas  autorisée  et  n'avait  pu  constitutionnelle- 
ment  l'autoriser  ;  3**  que  la  ville  de  Pensacola  serait  rendue  aux 
Espagnols  ;  à?  que  le  fort  Saint-Marks  serait  également  rendu  lorsque 
les  Espagnols  y  auraient  envoyé  des  forces  suffisantes  pour  l'occu- 
per et  pour  protéger  la  frontière. 

A  dams  développa  avec  une  remarquable  habileté  dans  une  dépêche 
au  ministre  d'Espagne  les  argumens  dont  il  s'était  servi  pour  con- 
vaincre ses  collègues.  Quelle  que  fût  au  fond  la  valeur  de  sa  thèse, 
ce  document  diplomatique  eut  un^  grand  succès  dans  le  public  amé- 
ricain. JefTetson  adressa  à  Adams  de  chaleureuses  félicitations,  et 
demanda  que  sa  dépêche  fût  traduite  dans  toutes  les  langues  et 
envoyée  à  toutes  les  cours  de  TEurope. 

Le  président  expliqua,  de  son  côté,  à  Jackson,  dans  une  longue  et 
affectueuse  lettre,  le  caractère  de  la  décision  prise  et  s'efforça  de  lui 
faire  accepter  la  remise  de  Pensacola  et  du  fort  Saint-Marks  aux 
Espagnols.  Le  général  répondit  avec  une  mauvaise  humeur  mar- 
quée que  les  instructions  qu'il  avait  reçues  ne  spécifiaient  nulle- 
ment les  moyens  qu'il  devait  employer  pour  réduire  les  Séminoles, 
et  qu'il  n'avait  pu  conséquemment  outre-passer  des  instructions 
aussi  vagues. 

Ces  graves  questions  de  politique  étrangère  et  de  droit  constitu- 
tionnel devaient  être  soumises  aux  délibérations  du  congrès.  Il  en 
fut  saisi  dès  sa  réunion,  et  le  grand  débat  qui  s'ouvrit,  le  27  jan- 
vier 1819,  à  la  chambre  des  représentans  est  resté  l'un  des  plus 
brillans  épisodes  de  l'histoire  parlementaire'  des  États-Unis.  Le 
comité  des  affaires  militaires  demanda  qu'un  blâme  fût  adressé 
au  général  Jackson  à  raison  de  l'exécution  des  deux  marchands 
anglais.  Un  représentant  de  la  Géorgie,  nommé  Cobb,,  proposa  trois 
résolutions  additionnelles  blâmant  la  prise  de  Pensacola  et  tendant 
à  prévenir  le  retour  de  pareils  faits.  Henry  Clay,  alors  speaker  de 
la  chambre  et  l'un  de  ses  orateurs  les  plus  écoutés,  prit  le  pre- 
mier la  parole  pour  appuyer  ces  résolutions.  11  s'éleva  avec  une 


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r 


5Sd  KBTHfi  DB»  DEUX  MONDES. 

grmdeéDei^  contre  Fesécxrtien' arbitraire  d^Arbatbnot  et(  d'AnB^- 
briffter.  l\  àemmàm  si  Ton  pouvait  leur  imputer  d^avtre' crime  gué 
iTaBVoir  entretenu  des  relalsons  commerciales  avec  les  lodiens,  et 
d^avoir  cherché  à  s&  coneilier  l^rs  bonnes  grâces  en  les  éclairant 
mv  lesdroits^qne  iMr' conféraient  les  stipulations  du  traité  de  Gand. 
IhsBent^ts'  d'aiiteurs  été^  conpd>tns  des  ftiits  qu'on  leur  avait  impu- 
tés>  ii  souftint  que  leur  condamnation  n'en  eût  pas  moins  été  injus- 
tifiable r  car,  dkns'  un  pays  libre  comme  les  Éuts-Unis,  nul  ne  pou- 
vait étise  mis  à  mort  sans  avoir  été  condamné  en  vertu  d'une  loi 
femelle  et  par  un  trSninal  compétent.  Élargissant  enfin  le  cercle  de 
la  disci»96ions  il  rappela  dans  une  péroraison  éloquente  le  sort  des 
peuples  qui,  en  totérant  les  excès  des  chefs  militaires,  avaient  com*^ 
promis  leurs  Kbertés  : 

(('•••  Transportons-nous,  dit-il,  au  temps  où  la  Grèce  et  Rmne 
étaient  dasts  tout  l'êdat  de  leur  prospérité  :  supposons  que,  mêlés 
à  la  foule,  nous  eussions  demandé  à  un  Grec  s'il  ne  craignait  pas 
qu'utt  chef  miKtadre  afrdacieux  et  couvert  de  gloire,  un  Philippe  ou 
un  Alexand^ff,  vint  un  jour  à  renverser  les  libertés  de  ce  pays. 
Ce  Grec  confknt  et  indigné  nous  eût  répondu  :  Non  I  non  I  nous 
n'avons  rien  kr  craindre  de  nos  héros  :  nos  libertés  seront  éter- 
nelles. Un  citoyen  romain  auquel  on  eût  demandé  s'il  ne  craignait 
pas  que  le  conquérant  de  la  Gaule  vint  fonder  un  trdne  sur  les 
ruines  de  la  liberté  publique  eût  énergiquement  repoussé  un  pareil 
soupçon.  Cependant  la  Grèce  a  succombé,  César  a  franchi  le  Rubi- 
oon,  et  le  iH'as'  patriotique  de  Brutus  lui-même  n'a  pu  sauver  les 
libertés  êe  sot»  pays... 

a  Je  suis  Ibin  de  prétendre  que  le  général  Jackson  forme  des 
dtesseins  hostiles  à  nos  libertés.  Je  crois  ses  intentions  pures  et 
patriotiques.  Je  remercie  Dieu  qu*il  n'ait  pas  la  volonté  de  détruire 
tes  libertés  de  la  répubOque  ;  mais  je  remercie  Dieu  plus  encore 
qu'il  n'en  ait  pas  le  pouvoir  quand  bien  même  il  en  aurait  Ik 
volonté..  • 

a  Gardeff-votts,  dans  cette  première  période  de  notre  république, 
qui  compte  à  peine  quarante  années  d'existence,  de  dooner  un  encou- 
ragement ftital  à  l'insubordination  militaire.  Souvenez-vous  que  la 
Gtëce  a  eu  son  Alexabdre,  Rome  son  César,  l'Angleterre  son  Crom^ 
weM,  la  France  son  BonaparDe,  ^  que^  si*  nous  voirions  éviter  l'écueil 
auquel  eHes  se  sont  brisées,  il  faut  que  nous  évitions  leurs  fautes. 

tt  Inespéré  que  la  chambre  examinera  m&rement  les  circonstances 
graves  (fams  l€»que!Ies  nous  sommes.  On  peut  dédaigner  toute  oppo^ 
flkivB,  on  peut  mâme  voter  au  général  de  publiques  actions  de 
grftces  ;  on  peut  le  porter  en  triomphe  jusque  dans  cette  cb««brow 
Mais*  si  on  le  Eût,  cesera»  à  mon  humble  avis,  le  triomphe  du  pri»- 


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LA  DÉMOCRATE   ^^OTOârTAÏRC   àUlL  l^âTS-DNIS.  d^7 

oip6<â^9i:â>oràkMitim,  de  4riow{)fhe  de  remtorité  imtitatii^^arfftth^ 
torité  civile;  ce  sera  un  triomphe  remporté  9W  %  toiHftittnkifD  de 
œ  fwjps,  «t  je  pme  «demment  4e  ^1  ^qtie  <3e  fie  fin^it  pas  dmg  ses 
^ets^et  dans  «es  ^conséqneDoes  exirdmes  im  irioMpte  reMpertë 
sut  kB  4tt)eit6s  «imbliqmB.  n 

L'orateat  qui  répewdk  le  "2  t\ivt4er  â  Gtay ,  ^tedex^er,  se  fit, 
(kms  «Il  discoiOT  qui  prodmsSt  twa  grand  eflEét,  l'avecat  n  V^o^ 
logiste  passienaé  ée  Hatkson.  II  rappela  rtffvasicm  reptrusnéfe,  le 
territoire  agmattî,  les  aiwes  américaines  t^ûvertes  ^e  gloire.  It 
demanda  ei,  après  de  tels  services,  les  repréeentans  de  ta  nation 
i(*»a!raieiit  à  tfStiv  au  vainqueur  d'autre  rëcoiffpense  qu'«n  voite  de 
omsutB. 

iLa  chambre,  auprès  vingt^sept  jours  de  iliscussion,  padsa  au  ircrte 
9wr  les  pésolutioiiB  suivantes  : 

l*"  Le  comité  blftme^il  Tesécution  d'AriimtiUMit  et  d'Ârmbrister? 

S^  Y  a-t-il  Heu  de  faire  tme  loi  pour  interdire  Texécution  des  pri* 
somriers  par  un  général? 

S""  La  ^se  de  Pensacoia  et  du  fort  Barancas  «sln^Ue  contraire  à  la 
constitution? 

4*  ï  a-tril  iieu  de  faire  une  loi  pour  interdkio  l'invasion  d'un  ter^ 
ritoire  Ranger  saas  l'autorisation  préalable  du  congrès,  excepté  pour 
la  poursuite  mimédiate  d'un  ennemi  vaincu? 

Sur  toutes  ces  questions,  la  majorité  se  prononça  pour  la  nèga^ 
tive. 

Le  sénat,  qui -avait  de  son  côté  renvoyé  l'examen  de  l'affaire  à  un 
€omitÀ»  semblait  moins  disposé  que  la  chand)re  des  représeiïtans  à 
accorder  à  Jackson  un  bill  d'indemnité.  Le  ^k  février,  le  sénateur 
Lacock  présenta  le  rapport  du  comité,  dont  la  majorité  proposait  un 
blàaie.  Jackson  envoya  pour  sa  défense  un  long  mémoire;  Timpres^ 
skm  des  documens  fut  ordonnée,  mais  on  traîna  en  longueur  e1^ 
par  un  acccnrd  tacite,  on  laissa  la  question  sans  solution. 

Pendant  ces  débats,  Jwckson  n'avait  pas  quitté  Washington.  II  se 
naontiait  exaspéré  des  attaques  dont  il  était  l'objet  :  la  violence «t  la 
gimsièreté  de  son  langage  dépassaient  toute  mesure,  et  il  ne  parlait 
de  rien  moins  que  de  couper  les  oreilles  des  membres  du  comité  du 
sénat  qui  avaient  osé  se  prononcer  contre  lui.  Il  prenait  soin  daîK 
leurs  de  provoquer  de  toutes  parts  de  bruyantes  démonstrations 
populaires,  et,  suivant  la  coutume  des  courtisans  de  la  multitude, 
il  opposait  comi^isamment  aux  délibérations  régulières  des  assem- 
blées les  manifestations  plus  ou  moins  éclairées  et  plus  ou  moins 
spratanées  de  Topinfon.  Il  se  rendit  ainsi  successivement  à  Phila- 
delphie et  à  New- York  pour  assister  à  des  fêtes  organisées  en  son 
honaew.  Des  salves  d'artillerie  annoncèrent  son  «rrivée  d«xs  id 


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528  BEYUE  DES  DEUX  MONDES. 

seconde  de  ces  deux  villes»  et  le  maire  lui  présenta  dans  une  boite 
d'or  le  diplôme  de  citoyen  de  New-York. 

Il  était  à  Baltimore  lorsqu'on  apprit  le  dépôt  du  rapport  de  Lacock 
au  sénat.  Le  jour  où  la  nouvelle  en  fut  reçue,  il  assistait  à  un  grand 
banquet;  un  toast  lui  fut  porté  dans  les  termes  suivans  :  «  Au  géné- 
ral Jackson,  qui,  comme  le  guerrier  carthaginois,  a  franchi,  malgré 
la  défense  qu'il  avait  reçue,  la  frontière  de  l'ennemi  pour  aller  se 
mesurer  avec  lui,  et  qui,  comme  Annibal,  vainqueur  sur  le  champ 
de  bataille,  a  été  comme  lui  attaqué  dans  le  sénat.  » 

a  Ce  que  j'ai  fait,  répondit  le  général,  je  l'ai  fait  pour  mon  pays. 
Comme  ma  première  pensée  a  toujours  été  de  travailler  à  notre 
prospérité  et  à  notre  bonheur,  rien  ne  m'est  plus  doux  que  de 
recevoir  l'approbation  de  mes  concitoyens.  C'est  la  plus  noble  récom- 
pense pour  un  soldat.  On  ne  s'est  pas  borné  à  attaquer  mes  actes 
publics,  on  a  également  attaqué  ma  réputation  privée.  On  m'a 
accusé  d'avoir  obéi  à  de  viles  préoccupations  d'intérêt  personnel 
en  occupant  la  Floride.  Je  rougis  de  répondre  à  de  telles  accusa- 
tions. Elles  sont  aussi  abjectes  qu'absurdes  et  n'ont  pu  naître  que 
dans  des  esprits  étrangers  à  toutes  les  vertus  humaines.  Je  ne  crains 
pas  que  mon  pays  me  refuse  justice.  Et  maintenant  je  vous  propose 
un  toast  aux  12  et  13  septembre  181&,  aux  jours  où  des  hommes 
libres  ont  vaincu  les  vainqueurs  de  l'Europe  et,  sous  la  noble  ban- 
nière semée  d'étoiles,  ont  sauvé  Baltimore  des  horreurs  de  l'incen- 
die. » 

Les  négociations  pour  la  cession  de  la  Floride  avaient  sur  ces 
entrefaites  repris  leurs  cours.  L'Espagne  en  consentit  l'abandon 
moyennant  une  indemnité  de  5  millions  de  dollars,  qui  devait  être 
employée  à  désintéresser  les  citoyens  des  États-Unis  auxquels  la 
marine  espagnole  avait  causé  un  préjudice  par  des  prises  indûment 
opérées  pendant  la  guerre.  Le  traité  signé  dès  1810  par  J.  Quincy 
Adams  et  don  Luis  de  Onis  ne  fut  ratiGé  à  Madrid  que  dans  les 
derniers  mois  de  l'année  suivante.  Au  mois  de  février  1821 ,  la 
Floride  fut  organisée  en  territoire,  et  Jackson  en  fut  nommé  gou- 
verneur. Il  était  investi  de  pouvoirs  extraordmaires  assez  mal  défi- 
nis y  mais  il  se  considérait  comme  autorisé  par  ses  instructions  à 
exercer  la  plus  grande  partie  des  attributions  qui  avaient  précé- 
demment appartenu  au  capitaine-général  de  Cuba  et  au  gouver- 
neur de  la  Floride. 

Il  partit  pour  Pensacola,  accompagné  de  sa  femme,  dont  une 
curieuse  correspondance,  publiée  par  M.  Parton,  nous  a  conservé 
les  impressions.  La  jeune  femme  enjouée  et  sémillante  qui  avait 
jadis  éveillé  par  la  liberté  de  ses  allures  l'inquiète  jalousie  de  son 
premier  mari  était  devenue  une  austère  matrone  puritaine,  dont  la 


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LU   DEMOCRATIE   AUTOBITAIRE   AUX  ÉTATS-ONLS.  629 

conscience  scrapuleuse  et  l'esprit  étroit  eureiit  peine  à  s'accoutumer 
au  spectacle  de  cette  société  espagnole  si  différente  par  ses  mœurs, 
par  ses  élégances  et  par  les  pompes  mômes  de  son  culte,  de  celle 
dans  laquelle  elle  avait  jusqu'alors  vécu. 

La  Nouvelle-Orléans  lui  était  apparue  comme  «  la  nouvelle  Baby- 
lone  »  avec  son  idolâtrie,  sa  richesse  et  sa  perversité.  Quant  à  la 
Floride,  elle  la  tint  pour  «  un  pays  païen  »  au  sein  duquel  elle  se 
complaisait  à  rappeler  les  souvenirs  de  la  captivité  du  peuple  saint 
et  où  elle  se  plaignait  amèrement  de  ne  plus  entendre  «  ni  la  parole 
de  l'évangile  ni  les  chants  de  Sion.  » 

De  son  côté,  le  nouveau  gouverneur,  que  ces  sortes  de  mécomptes 
auraient  laissé  fort  indifférent,  paraît  avoir  éprouvé  à  son  arrivée 
une  déconvenue  d'un  autre  ordre  que  nous  révèlent  assez  naïve- 
ment les  lettres  de  sa  femme,  a  On  n'a  jamais  vu,  écrit-elle  à  son 
frère,  un  homme  plus  désappointé  que  le  général.  II  n'a  pas  eu  une 
place  à  donner  à  ses  amis,  et  c'était  pourtant  là,  j'en  suis  persuadée, 
ce  qui  l'avait,  par-dessus  tout,  décidé  à  venir  ici.  »  Une  bande  de 
spéculateurs  avides  et  de  solliciteurs  faméliques  s'était,  en  effet, 
attachée  à  ses  pas ,  espérant  bien  vivre  sur  le  nouveau  territoire 
comme  sur  un  pays  conquis,  et  il  se  montra  fort  contrarié  de 
ne  pouvoir  satisfaire  l'âpreté  de  ces  appétits  et  de  ne  pouvohr 
entretenir  aux  dépens  du  public  ces  dévoûmens  intéressés.  II  ne 
tarda  pas  d'ailleurs  à  se  trouver  en  face  de  préoccupations  plus 
graves,  et  une  nouvelle  aventure  qui  eut  un  grand  retentisse- 
ment vint  mettre  une  fois  de  plus  en  lumière  l'emportement  de  son 
caractère,  ses  allures  autocratiques  et  son  mépris  systématique  du 
droit. 

Le  dernier  gouverneur  espagnol  de  la  Floride,  le  colonel  Callava, 
officier  distingué  et  du  caractère  le  plus  honorable,  était  resté  à  Pen- 
sacola  après  avoir  remis  ses  pouvoirs  à  Jackson.  Il  y  remplissait 
l'office  de  commissaire  du  gouvernement  espagnol,  chargé  de  su»- 
veiller  l'embarquement  du  matériel  d'artillerie,  et  de  prendre  en  vue 
des  intérêts  de  ses  nationaux  quelques  dernières  dispositions.  Il  se 
trouvait  à  ce  titre  en  relations  avec  un  jeune  légiste  pensylvanien, 
nommé  Henry  Brackenridge,  que  Jackson  venait  de  nommer  alcade 
de  la  Floride,  et  qui  avait  mission  de  recevoir  des  mains  des  auto- 
rités espagnoles  des  documens  relatifs  à  des  questions  de  propriété 
privée.  Brackenridge  eut  un  jour  la  visite  d'une  quarteronne  qui 
se  plaignait  d'avoir  été  dépouillée  de  la  succession  d'un  certain 
Nicolas  Vidal,  mort  en  1807,  et  qui  prétendait  que  les  papiers  éta- 
blissant ses  droits  à  cette  succession  allaient  être  emportés  par^un 
officier  espagnol  nommé  Dominique  Sousa,  attaché  à  la  personne 
du  colonel  Callava«  Jackson,  auquel  l'alcade  fit  part  de  cette  récla- 
Tom  ux.  —  1883.  34 


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590  REVUE  DliS  DEUX   HORDES. 

fwâmi,  kii  donna  l'ordre  de  se  transporter  immédiatement  clmz 
Demmique  Sottsa  et  d'exiger  de  lai  fa  remise  des  papiers.  L^oïBcier 
^ant  répondu  qu'il  les  avait  confiés,  ainsi  qu'un  certain  nombre 
d'autres,  au  colonel  Gallava,  sans  foidre  duquel  il  ne  |rotrrart  les 
litrer,  Jackson  le  fit  immédiatement  arrêter  et  envoya  un  détadie- 
ment  de  'fa'oupes  au  domicile  du  colonel  pour  réclamer  les  pièces 
dont  il  était  déteifleur.  <]lana:va  demanda  que  cette  réclamation  lui 
ffit  adressée  par  écrit,  se  déclarant  prêt  à  remettre  les  papiers  dont 
il  s*dgis8ait  s'ils  étaient  de  ceux  dont  le  traité  prescrivait  la  remise 
aux  autorités  américaines  et,  se  réservant,  dans  le  cas  contraire,  de 
faire  connaître  les  motifs  de  son  refus. 

Cette  réponse,  dont  il  était  difficile  de  contester  la  correction, 
exaspéra  Jackson  ;  il  fit  arrêter  le  colonel  dans  son  lit,  à  dix  heures 
du  Boir,  et  le  fit  amener  devant  lui.  Il  lui  déclara  qu'il  refusait  de 
lui  reconnaStre  un  caractère  public,  et  le  somma  de  nouveau  d'ob^ 
tempérer  immédiatement  à  sa  réclamation.  Cette  sommation  fut 
suivie  d'une  scène  d'une  indescriptible  violence.  Jackson,  l'écume 
à  la  èouche,  frappant  violemment  sur  la  table,  s'emporta  en  invec- 
tives, accabla  de  grossières  injures  le  commissaire  espagnol,  qui 
se  bornait  à  répéta:  qu'il  ne  pourrait  répondre  à  la  réclamation 
tant  qu'il  ignorerait  la  nature  des  papiers  réclamés,  mais  qui  se 
déclarait  prêt  à  y  satisfaire,  s'il  le  pouvait  sans  manquer  à  ses 
devoirs.  Jackson  mit  enfin  un  terme  à  la  discussion  en  produisant 
un  ordre  d'incarcération  préparé  d'avance,  et  en  faisant  conduire 
le  Lionel  à  la  prison  publique,  pendant  qu'on  procédait  à  la  saisie 
cks  papiers  au  domicile  de  ce  dernier  et  hors  sa  présence.  Avatift 
de  se  rendre  à  la  prison,  Callava  déclara  qu'il  protestait  publique- 
Oient  devant  le  gouvernement  des  États^Dnis  contre  la  violation  du 
droit  commise  en  sa  personne. 

Le  lendemain  matin,  quatre  Espagnols  de  la  pîhis  haute  con- 
dilion  vinrent  trouver  le  juge  des  Etats-Unis  potrr  la  Floride  occi- 
dentale, Élie  Fromentin,  et  lui  demandèrent  d' ordonner  la  mise  en 
liberté  de  Callava.  Le  juge  l'ordonna,  moyennant  une  caution  de 
i0,006  dollars  pour  la  remise  des  papiers  dont  il  ignorait  la  saisie. 
Loroque  le  gardien  de  la  prison  remit  à  Jackson  le  î»n7  ù'habeas 
corpus,  ce  dernier  se  livra  à  un  nouveau  débordement  d'injures 
dus  lesquelles  il  confondait  le  prisonnier  et  le  juge  qui  l'avait  fait 
élargir,  il  fit  immédiatement  remettre  à  ce  dernier  une  note  ainsi 
conçue  *: 

•«cÉUe  Fromentin  devra  comparaître  devant  moi  et  faire  connaître 
pourquoi  il  a  tenté  de  mettre  obstacle  à  Texercice  de  mon  autorité 
comme  gouverneur  de  !a  Floride,  investi  des  pouvr^irs  tta  capitaine- 
général  et  intendant  de  l'Ile  de  Ctiba  sur  la  dite  province  et  du  gou- 
verneur de  cette  province,  ayant  en  vertu  de  mes  pouvoirs  )«Kli- 


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LA  DEMOCRAXm  iiKrORIXAJR&  AUX  iXATS-UNIS.  BSl 

oiaires  comma  jage  suprême  et  comme  cbuioeli^  faîA  incarcéreF 
certains  individus.  » 

Le  juge  se  rendit  au  palais  du  gouverneur,  qui  excipa  de  nou- 
veau des  pouvoirs  illimités  dont  il  se  prétendait  investi. 

—  Oseriez-vous,  dit-il  à  Fromentin,  adresser  un  wril  Shaheas 
corpus^ dLVi  cap&aine^général  de  Cuba? 

-^  Non,  réponde  le  jug»;  avec  beaucoup  de  présence  d'esprit  et 
d&  sang-froid  :  maisr  je  Tadresseraisi  au  président  des  États-Unis  sli 
se  trcHivatU  soue  ma  j«ridictioi. 

Sur  ces  entrefaites,  les  papiers  dont  la  saisie  avait  donné  lieu  à 
ces  déplorablest  incidens  avaient  été  exafoûnès^,  et  Ton  avait  coostafté 
que  la  succession  si  bruyamment  revendiquée  se  composait  uniqae- 
ment  d'un  pœsii  €le  i&7  dollars. 

Gallava,.rei)dui  à  la  liberté,  quitta  h  Flocid&et  partit  pour  Wa^xing^^ 
ton  a&s  de  déposer  sa.  protestation  contre  le  traitement  dont  il  avait 
été  victime.  Jackson,  de  son  côté,  rendit  compte  des  faits  au  seeré^ 
taire  dfétad.  La  violence  de*  son  langage;  trahissait  l'irritation  pro- 
fonde que  lui  avait  causée  cette  nouvelle  résistance  de  l'autorité 
JAxdiciaire.  Suivaat  sa  coutume,  il  s'efforçait  d*attrii)uer  cette  résis- 
tance à  des  motifs  peu  honorable»  :  il  accusait  le  juge  de  s'être 
ému  de  l'arrestation  d'un  personnage  considérable  tel  cpie  l'ancien 
gouverneur,,  après  être  resté  indiifôrent  à  celle  du  modeste  officier 
Dominique  Sousa.  «  Il  faudrait  en  conclure,  disait-41,  que  le»  lois 
des  États-Unis  ne  soit  faites  que  pour  frapper  les  humbles  et  les 
pauvres,  mais  que  lorsqu'elles  atteignent  la  rfehesse  et  la  pui»*- 
sance,  elles  ne  sont  plus  qu'une  lettre  morte  ou  du  moins  qu'on 
ne  doit  piu»  lea  appliquer  qu'avec  une  sorte  de  délicatesse  et  de 
respect.  » 

Cette  fois  encore  le  gouvernement  soutint  Jackson,  mais  les  embar"- 
raâ  sans»  cesse  renaîssans  que  causaient  ses  emportemens  et  son  dédain 
pour  la  légalité  commençaient  à  préoccuper  le  cabinet,  et  J.  Q.  Adans 
avouait  qu'il  tremblait  à  l'arrivée  de  chiujue  courri^  de  la  Floride, 
tant  il  redoutait  d'apprendre  quelque  neuvelle  incartade  dm.  terrible 
gouverneur. 

La  popularité  cte  Jackson  était  d'ailleurs  bien  loin^  d'en  souffrir. 
L'opinion  des  masses  restait  mdiiTérente  à  ces  aiAentats  répétés 
contre  la  liberté  individuelle,  lediroit  des  gens  et  l' indépendance  du 
pouvoir  JHdieiaise,  et  les  récits  que  répandaient  dani^  le  pablîc  les 
amis  de  Jacksom  affectaient  de  le  vq)résenter  comme  l'intpépîde' 
défenseur  des  petits  centre  les  riches  et  les  grands.  U  est.  maliieu* 
renflement  j^oaaisé  d'éviter  dans  les  foules  les  ihstincts  de  haine 
et  d'envie  qui  fecmentent  dans  les  bas4onds  de  k  nature  humœne 
91e  d'y  entretenir  le  culte  élevé  et  désintéressé  du  droit.  C'est  un 
art  vu%aîre  et  grossier  qu'ont  pratiqué  dans  tous  les  temps  les 


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b32  RJSTOB  DES  DEUX  MONDES. 

courtisans  du  peuple  maigrey  et  qui  leur  a  plus  d'une  fois  ouvert  le 
chemin  de  la  fortune  et  du  pouvoir. 

II. 

Malgré  l'appui  du  gouvernement  et  la  faveur  de  l'opinion  popu- 
laire, la  situation  de  Jackson  était  devenue  intolérable  dans  la  Floride  ; 
il  le  comprit  lui-même  et  revint  à  la  fin  de  1821  s'établir  à  l'Her- 
mitage.  11  y  reprit  ses  anciennes  habitudes,  développa  son  exploi- 
tation,  fit  élever  des  constructions  nouvelles  et  affecta  de  répéter 
qu'il  entendait  y  finir  ses  jours  dans  le  calme  et  dans  la  retraite.  Il 
n'en  suivait  pas  moins  avec  un  extrême  intérêt  la  marche  des  affaires 
publiques,  il  lisait  attentivement  les  journaux,  entretenait  une  cor- 
respondance active  avec  ses  amis  politiques,  et  recevait  fréquem- 
ment ceux  d'entre  eux  dont  le  dévoûment  lui  était  particulièrement 
acquis. 

Le  second  terme  de  la  présidence  de  Monroe  allait  bientôt  expi- 
rer, et  les  élections  présidentielles  qui  devaient  avoir  lieu  en  182& 
commençaient  à  préoccuper  les  esprits.  Les  conditions  dans  les- 
quelles allait  s'engager  la  lutte  étaient  nouvelles.  Avec  le  qua- 
trième des  présidens  virginiens  disparaissaient  de  la  scène  poli- 
tique les  hommes  qui  avaient  attaché  leur  nom  à  la  conquête  de  l'in- 
dépendance et  à  la  fondation  de  la  république  :  et  c'était  dans  la 
génération  qui  leur  avait  succédé  que  la  nation  américaine  était 
appelée  pour  la  première  fois  à  choisir  son  premier  magistrat.  Dans 
la  période  de  près  d'un  demi-siècle  qui  venait  de  s'écouler,  les  idées 
avaient  changé  comme  les  hommes.  Le  parti  fédéraliste  avait  joué 
un  rôle  prépondérant  dans  l'établissement  et  dans  la  mise  en  œuvre 
de  la  constitution  des  États-Unis,  k  l'époque  où  l'Amérique,  placée 
sous  le  régime  des  articles  de  confédération^  se  débattait  contre  l'anar- 
chie, lorsque  ses  meilleurs  citoyens  se  demandaient  avec  Washing- 
ton si  les  provinces  arrachées  à  la  domination  britannique  a  forme- 
raient une  grande  république  ou  tomberaient  à  l'état  de  fragmens 
insignifians  et  éparpillés  d'empire,  »  Alexandre  Hamiltonet  ses  amis 
avaient  trouvé  dans  la  clairvoyance  de  leur  patriotisme  la  solution 
de  ce  redoutable  problème,  et  avaient  fait  prévaloir  l'idée  d'un  pouvoir 
central  assez  Tort  pour  assurer  contre  les  prétentions  particularistes 
des  états  l'existence  et  l'unité  de  la  nation.  Hais,  suivant  la  loi 
commune,  le  grand  parti  qu'ils  avaient  créé  n'avait  pas  survécu  à 
l'œuvre  qu'il  avait  eu  la  gloire  d'accomplir.  Peu  populaire  à  l'époque 
même  de  ses  plus  éclatans  services,  suspect  de  tendances  aristo- 
cratiques et  de  sympathies  pour  TAngleterre,  le  parti  fédéraliste 
n'avait  pas  tardé  à  s'affaiblir  et  ses  divisions  intérieures  l'avaient 
peu  à  peu  discrédité.  Sous  la  direction  de  nouveaux  chefs  infidèles 


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LA   DÉMOGRATIB  ADTOfilTAIRE   AUX  ÉTATS-UNIS.  538 

aux  patriotiques  traditions  d'Hamiiton,  il  s'était  identifié  avec  les 
intérêts  et  les  exigences  des  états  du  Nord-Est,  avait  combattu  l'an- 
nexion de  la  Louisiane,  refusé  son  concours  à  la  guerre  contre  l'An- 
gleterre et  blessé  profondément  le  sentiment  national.  Mais  tandis 
qu'il  disparaissait  dans  l'impuissance  et  l'oubli,  ses  adversaires  se 
voyaient  contraints  d'adopter  au  moins  en  partie  les  principes  qui 
avaient  fait  sa  force  et  sa  raison  d'être,  et  c'était  dans  ce  sens  que 
Jefferson,  dont  l'élection  avait  consacré  le  triomphe  du  parti  répu- 
blicain, se  plaisait  à  répéter  :  «  Nous  sommes  tous  fédéralistes,  nous 
sommes  tous  républicains.  » 

Cette  victoire,  désormais  incontestée,  du  parti  républicain  ne 
tarda  pas  d'ailleurs  à  faire  apparaître  dans  ses  rangs  des  tendances 
opposées.  A  la  suite  de  la  guerre  avec  l'Angleterre,  les  meilleurs 
esprits  se  montrèrent  frappés  des  périls  qui,  vingt-cinq  ans  aupara- 
vant, avaient  alarmé  les  premiers  fédéralistes.  Ils  comprirent  la  néces- 
sité de  fortifier  le  pouvoir  central,  de  lui  créer  des  ressources,  de 
donner  au  développement  de  la  richesse  nationale  une  énergique 
impulsion.  La  première  question  qui  donna  lieu  à  de  vifs  débats 
fut  celle  des  améliorations  intérieures  {national  improvements).  Il 
s'agissait  de  savoir  si  le  gouvernement  fédéral  avait  ou  non  le  droit 
de  faire  exécuter  ou  de  subventionner  de  grands  travaux  d'intérêt 
national,  tels  que  des  routes  et  des  canaux,  ou  si  l'exécution  de  ces 
travaux  devait  être  réservée  aux  états  particuliers.  Jefferson  avaft 
exprimé  sur  ce  point  certains  scrupules  constitutionnels.  Parmi  ses 
disciples ,  les  uns  maintinrent  sa  doctrine  dans  toute  sa  rigueur, 
en  la  poussant  à  ses  plus  extrêmes  conséquences,  et  dénièrent  au 
congrès  tous  les  droits  que  ne  lui  reconnaissait  pas  expressément 
un  texte  constitutionnel  ;  on  les  nomma  strict  constructionists^  ou 
partisans  de  la  stricte  interprétation  de  la  constitution.  En  face 
d'eux  se  forma  une  fraction  nouvelle,  pénétrée  de  la  nécessité  d'in- 
terpréter plus  largement  les  dispositions  constitutionnelles  relatives 
aux  attributions  du  gouvernement  des  États-Unis;  les  hommes  les 
plus  éminens  du  parti  républicain  se  prononcèrent  en  ce  sens  et 
reprirent  la  théorie  autrefois  professée  par  Hamilton  sur  les  pou- 
voirs implicites  {implied  povoers)  du  congrès. 

Pour  faire  face  aux  grandes  entreprises  d'intérêt  général  dont 
les  hommes  politiques  de  cette  école  se  montraient  partisans ,  il 
fallait  créer  des  ressources  au  gouvernement  fédéral.  Ils  y  parvin- 
rent en  faisant  voter  par  le  congrès,  en  1816,  l'établissement  d'un 
tarif  douanier,  et,  l'année  suivante,  pour  relever  le  crédit  national 
ébranlé,  ils  obtinrent  le  renouvellement  du  privilège  de  la  Banque 
nationale  des  États-Dnis,  qu'avait  fait  créer  Hamilton,  vingt-sept  ans 
auparavant,  malgré  l'opposition  de  Jefierson* 

La  discussion  de  ces  grandes  questions  d'ordre  à  la  fois  écono- 


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5B&  tXVm  DE»  DEUX   mNDfi8v 

niiqœ  et  politique  rempKt  la  preEtière  partie'  de  k  présiéMice  de 
Moaroe.  Sais  une  qoesticv  plus  redoutablD,  et  qui  devMt  désur- 
mais  dominer  la  politique  anèricaifie,  ue  tard»  pas  à  surgir  el  tint 
compliquer  tons  les  pr^lèmes  dont  la  solutîoa  divisait  les  esprits: 
c'était  hi  question  de  FezteHsio»  de  Tesclavage  dan»  le»  noweam 
états  de  rénion. 

Henry  Ghj  la  fit  résoudre  eu  18119,  arprèsi  de  tonguee  et  grafraB 
discussions,  par  l'adoptio»  du  eél6bre  eenopponiis  du  Missovi,  qui 
accorda  à  tous  les  états  qui  se  créeraient  au  sud  du  iêP  V  de  latl- 
tude,  le  droit  d'accepter  ou  de  répudier  l'eselaTage.  Mais  ce  grand 
débat  avait  mis  pour  la  première  fois  en  lumière  l'opposition  dln- 
ti^réts  qtri  existait  entre  tes  éHats  du  Nord  et  eettx  du  Sudu  Cette 
opposition  se  manifesta  dès  lors  dàns^  toutes  tes  controverses  coBSti- 
tutionnelles  que  nous  venons  d'indiquer,  et  levr  donna  ce  qu'oft  a 
nommé  dans  la  langue  poHtique  des  États-Unis  xat  capactère  sec^ 
iiomtel.  Sur  la  question  dltr  tarif,  les  états  agricoles  du  Sud  étaient 
en  désaccord  avec  les  états  en  Nord,  dont  le  régirare  protecteur 
favorisait  le  développement  industriel.  La  question  de»  grands  tara- 
Taux  publics  intéressait  égsJement  le  Nord  et  TOuest  à  un  ptu9  haut 
degré  que  le  Sud.  Enfin  la  théorie  qui'  élargissait  les  pouvoirs  du 
congrès  ne  pouvait  manquer  d'alarmer  lies  eschtvagistes,  qui  trou- 
vaient dans  le  principe  de  la  souveraineté  des  états  la  meilleure 
garantie  du  maintien  de  Vinstitution  particulière.  !1  en  résuha  que 
les  strict  constructionists  se  recrutant  principalement  dans  les 
états  du  Sud  et  y  formèrent  le  noyau  du  parti  démocratique,  ta»- 
dis  que  le  parti  républicain  proprement  dit,  qui  prit  quelques  années 
plus  tard  le  nom  de  parti  vchig,  trouva  dans  le  Nord  son*  principal 
poiût  d'appui. 

Cette  formation  de  deux  partis  nouveaux  n'était  pas  encore  accoHi!- 
plie  à  la  fin  de  la  présidence  de  Monroe  ;  mais  la  division  existait 
déjà  à  Fétat  latent,  et  les  ardentes  compétition»  de  personnes  qui 
se  produisirent  à  cette  époque  servirent  à  la  mettre  en  lumière. 

Jusque-là,  le  candidat  de  chaque  parti  à  la  présidence  avait  été 
désigné  par  une  réunion  des  membres  des  deux  chambres  apporte* 
nant  à  ce  parti,  réunion  qlie  l'on  désignait  sous  le  nom  de  cauev». 
C'était,  en  réalité,  aux  chefs  parleuïentaires  que  cet  usage  réser- 
vait la  rédaction  du  programme  et  la  désignation  des  candîdatB* 
Mais,  dans  cette  circonstance,  )e  choix  du  caucns  n'était  pa»  sauB 
difficulté;  car  cinq  candidats,  appartenant  tous  au  parti  républicain, 
étaient  sur  les  rangs. 

Le  secrétaire  de  la  trésorerie,  Grawford,  qui  avait  été  en  $810  le 
compétiteur  de  Honroe ,  se  flattait  de  l'espoir  de  lui  succéder.  U 
était  le  chef  reconnu  du  parti  républicain  dans  Tétat  de  Géorgie;  M 
comptait  db  nombreux  amis  parmi  les  membreeidhieos^  du  congrès, 


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LA   DÉMOCRATIE  AOTORITAtRC   AUL  étMTS-UNIS. 

etie  disconTB  ^'il  «radt  prononcé  tnfavear  du  renoirvelIeaMitchi 
privilège  de  )a  Bavqoe  dos  États^UaiB4Qi«vth  ooncilié  les  sympalMes 
éi  iBonde  des  li&iFes.  Qooiqu'ii  n'eût  Jamais  fak  preave  de  rtalens 
tapérieurs,  en  e'acœrdait  4  'vanter  son  habileté  dans  le  maniemeBt 
des  ifacniBses.  Il  posséchît  à  un  haut  éfgpé  les  qualités  et  les  défirats 
du  politioien:  la  peFs&vëranoe,  la  souplesse,  l'esprit  d'intrigue  ei 
l'ibsenoe  de  scrupules ,  qui  fiiient  dans  la  génémtioa  suivante  Ja 
iurtme  de  plue  d'un  faemme  politique  américaiu^ 

Le  contraste  était  eoDvplet  entre  le  aecrétaire  de  k  trésererie  et 
son  coUëgue  le  aecrétrâe  d'âut  J.  Q.  Adams.  La  candidature  de  ce 
dernier  avait  pour  elle  la  coutume,  constamment  suivie  depnâs 
Jeierson ,  d'appeler  à  la  présidence  le  secrétaire  d'état  en  exer^ 
cioe.  -Elle  se  justifiait  d'ailleurs  par  des  titres  persaonels  incoote»- 
tables.  Sorti  d'une  Tieille  famille  du  MassacArasetts,  fils  du  succes- 
seur de  Washington,  L  Q.  Adams  avait  reUgiensemeAt  «onsepvé 
l'esprit  des  purituoe  de  la  Nowvelle-Angleiterre  eit  les  traditions 
des  fondateurs  de  la  république  amérioaiue.  U  amit  représenté  4e6 
États-Unis  auprès  des  principales  cours  de  l'Europe,  dirigé  avec 
succès  les  relations  extérieures  sous  la  présideiice  tie  If  onrœ  et 
dépdojé,  notamment,  uae  rare  habileté  dns  les  difficiles  négocia» 
tiens  qu'il  avait^u  à^vre  avec  l'fispagae.  On  rendait  faouunage  à 
ht  dignité  de  sa  vie,  à  Télévation  de  son  caraGlère,  à  l'autorifté  de  «a 
parole.  Mais  il  œ  possédait  pas,  et  il  affectait  de  dédaigner  les  dons 
qui  captivent  la  popularité.  Austère  dans  saTie  privée  comme  dans 
sa  'vie  publique,  défiaat  et  soupçonneux,  il  jugeait  les  èvénemens 
et  les  hommes  avec  une  impitoyable  rigueur,  dont  ie  journal  qu'il 
a  tenu  pendant  plus  de  cinquante  années  a  conservé  à  la  postérité 
l'Urrèousable  témoignage  (1).  U  avait  l'horreur  de  la  corruption  ot 
de  l'àitrigue,  et,  en  soumettMit  sa  vie  au  jugement  de  aes  concî- 
toyena^  il  entendait  mériter  leurs  suArages  suas  les  solliciter  ni  les 
séduire. 

Le  plus  jeune  des  candidats  était  le  secrétaire  de  la  guerre  Gal- 
hooB,  alors  âgé  de  quarante-deux  ans.  U  passait  pour  être  l'objet 
des  secrètes  préférences  du  président  Monroe.  i9es  services  pen- 
dant la  guerre  avec  l'Angleterre,  le  paûdottame  et  l'esprit  de  déci- 
sionniout il  avait fiût preuve  dans  des  conjancturesdittoiles  avaient 
rendu  son  nom  populaire  dans  la  marine  et  dans  Famiée.  Le  Sud 
tout  entier  l'acclamait  comme  son  plus  ferme  défenseur  et  le  plus 
hnllant  interprète  de  ses  aspirations,  bien  qu'il  n'eût  pas  mis 
eooone  au  service  dee  passions  eadavagisteB  cette  inflexible  logiquCt 

(I)  'Memoirt  ofJ,  t?.  Adamst  comprising  portitms  of  liit  diary  Yrom  479li  to  48^, 
ed.'by  a  r.  AiMt.  tS  Tot  PhfltM^ie,  1ê7S. 


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686  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ce  fanatisme  sombre,  cette  éloquence  ardente  et  hautaine  qui  don- 
nèrent plus  tard  à  sa  physionomie  un  si  étrange  caractère. 

Gonmie  Calhoun,  Henry  Glay  posait,  pour  la  première  fois,  sa 
candidature  à  la  présidence,  et  comme  lui  il  devait  poursuivre 
toute  sa  vie,  sans  jamais  l'atteindre,  ce  but  de  son  ambition.  Speaker 
de  la  chambre  des  représentans  depuis  1811,  il  eût  sans  doute 
emporté  les  suffrages  si  l'élection  présidentielle  eût  appartenu  au 
congrès.  Il  était  alors  dans  tout  l'éclat  de  sa  renommée,  qui  avait 
grandi  pendant  la  guerre,  et  que  venait  de  consacrer  son  récent 
triomphe  dans  la  question  du  Missouri.  Jamais  peut-être  homme 
politique  ne  connut  ni  ne  goûta  davantage  les  enivremens  de  la 
faveur  populaire  ;  il  possédait  à  un  égal  degré  les  dons  qui  fas- 
cinent les  foules  et  ceux  qui  dominent  les  assemblées.  Lorsqu'il 
se  rendait  dans  le  Kentucky,  qui  avait  été  le  théâtre  de  ses  pre- 
miers succès  et  qui  s'enorgueillissait  de  sa  gloire,  son  voyage  à 
travers  les  états  de  l'Ouest  n'était  qu'une  marche  triomphale; 
lorsqu'il  prenait  la  parole  dans  le  congrès,  il  tenait  son  auditoire 
suspendu  à  ses  lèvres.  Si  l'on  s'en  rapporte  au  témoignage  una- 
nime de  ses  contemporains,  la  lecture  de  ses  discours  ne  peut 
donner  qu'une  idée  imparfaite  de  son  éloquence.  11  avait  toutes 
les  qualités  extérieures  de  l'orateur  :  l'ampleur  et  l'autorité  du 
geste,  la  dignité  du  maintien,  le  charme  inexprimable  d'un  organe 
harmonieux  et  sonore,  une  taille  élevée,  une  physionomie  irrégu- 
lière et  mobile  qu'illuminaient  le  rayonnement  de  la  pensée,  la  grftce 
du  sourire,  et  la  vivacité  du  regard.  Homme  de  plaisir  et  joueur 
comme  Fox,  il  rachetait,  comme  lui,  ses  défauts  par  l'élévation  de 
son  esprit  et  la  générosité  de  sa  nature;  il  avait,  comme  lui,  la 
passion  de  la  liberté  et  l'âme  d'un  patriote.  A  ses  yeux,  l'intérêt 
suprême  devant  lequel  devaient  s'eifacer  tous  les  autres  était  le 
maintien  et  Tafiermissement  de  l'Union  :  sa  fidélité  à  cette  grande 
cause  a  été  l'honneur  et  a  fait  l'unité  de  sa  vie  publique. 

Les  chances  de  ces  divers  candidats  à  la  présidence  semblaient 
se  balancer,  lorsqu'on  vit  soudain  apparaître  une  nouvelle  et  reten- 
tissante candidature.  On  a  raconté  que,  dans  un  meeting  tenu  dans 
l'ouest  de  la  Pensylvanie  à*  l'occasion  de  l'élection  présidentielle 
de  182&,  un  ouvrier  s'était  levé  en  agitant  son  chapeau  et  en  criant: 
«  Hurrah  pour  Jackson  I  »  L'assemblée  se  serait,  d'une  voix  una- 
nime, associée  à  cette  acclamation,  que  l'écho  populaire  aurait  bien- 
têt  répétée  des  AUeghanys  à  l'Atlantique.  Cette  légende  n'a  rien  de 
commun  avec  l'histoire.  De  sa  retraite  de  l'Hermitage,  où  il  avait 
paru  vouloir  s'ensevelir,  Jackson  épiait  l'occasion  d'une  éclatante 
rentrée  sur  la  scène  politique.  Dès  le  20  juillet  1822,  ses  amis 
avaient  provoqué  une  résolution  par  laquelle  la  législature  du  Ten- 


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Lk   DÈMOCRATIB   AOTOBITAIBJS  AUX  ETATS-UNIS.  5S7 

nessee  prenait  l'initiative  de  sa  candidature.  Les  électeurs  de  l'état 
ratifièrent  en  quelque  sorte  cette  manifestation  en  envoyant  Jack- 
Boni  au  mois  de  décembre  de  Tannée  suivante,  reprendre  son  siège 
au  sénat  des  États-Unis. 

Le  prestige  du  libérateur  de  la  Nouvelle-Orléans  était  resté  con- 
sidérable. vL  II  est,  dans  une  grande  partie  du  Sud  et  de  l'Ouest, 
écrivait  Webster,  le  candidat  du  peuple,  n  Mais  il  éveillait  la  défiance 
des  hommes  initiés  au  maniement  des  afiaires  publiques  et  sou- 
cieux du  maintien  des  grandes  traditions  libérales  de  la  république 
américaine  (1),  et  il  était  peu  vraisemblable  qu'il  fût  proposé  aux 
sufirages  des  électeurs  présidentiels  par  les  leaders  du  congrès 
réunis  en  caucus.  Il  s'en  rendit  compte  et  résolut  de  se  débarrasser 
de  ce  mécanisme  incommode  ;  une  énergique  campagne  commen- 
cée par  ses  familiers,  dans  les  journaux  de  Nasbville,  fut  bientôt 
dirigée  dans  tous  les  états  de  l'Union  contre  le  système  du  caucus. 
Personne,  peut-être,  n'a  mieux  compris  que  Jackson  et  n'a  plus 
habilement  exploité  les  instincts  inférieurs  de  la  démocratie.  Il  con- 
naissait à  merveille  ce  sentiment  qui  porte  les  masses  populaires  à 
subir  l'impulsion  ou  la  dictature  d'un  seul  homjne,  mais  à  se  révol- 
ter contre  la  direction  d'une  élite.  Ce  fut  à  ce  sentiment  qu'il  fit 
appel.  Il  lui  fut  aisé  d'exciter  les  jalousies  de  la  foule  contre  l'inter- 
vention de  ces  chefs  parlementaires  qui  invoquaient,  pour  se  faire 
les  conseillers  du  peuple,  l'autorité  de  leurs  lumières  et  de  leurs 
services.  Il  souleva  l'opinion  contre  cette  coutume,  qu'avaient  res- 
pectée les  meilleurs  et  les  plus  illustres  citoyens,  et,  suivant  la  pit- 
toresque expression  de  M.  Parton,  «  le  roi  Caucus  fut  détrôné.  » 

Tandis  que  le  caucusy  désormais  impuissant  et  impopulaire,  ten- 
tait un  dernier  et  malheureux  effort  en  appuyant  la  candidature  de 
Crawford  (2),  qu'une  violente  attaque  de  paralysie  venait  de  priver 
du  mouvement  et  de  l'usage  de  la  parole,  une  grande  convention 
démocratique,  réunie  le  A  mars  182A  à  Harrisburg,  dans  l'état  de 
Pensylvanie,  inaugurait  un  nouveau  mécanisme  électoral  d'une 
incomparable  puissance,  et  proposait  la  candidature  de  Jackson. 
Calhoun,  qui  s'était  habilement  effacé  devant  son  rival,  était  dési- 
gné par  la  convention  comme  candidat  k  la  vice-présidence. 

L'élection  présidentielle  ne  donna  pas  de  résultat  :  Jackson  obtint 
99  sufirages;  J.  Q.  Adams,  8&;  Crawford,  M  ;  Clay,  37.  Calhoun  fut 
élu  vice-président  par  182  voix. 

Aux  termes  de  la  constitution  des  États-Unis,  lorsque  aucun  des 

(1)  Jefferton  ne  diMimoIait  pas  riniiaiétade  qoe  loi  caïuait  cette  candidature,  et 
déclarait  qae  nnl  n'était  moins  propre  à  remplir  les  fonctions  de  président.  (Voir 
Webster,  Correspondance^  1. 1,  p.  371.) 

(2)  Sor  S16  membres  démocrates  da  congrès,  66  seulement  prirent  part  à  la  réa- 
nion  :  64  votèrent  pour  Crawford. 


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5S8  B£y¥B   DE»  DEUX  MONDES. 

camdidftts  à  la  préaidence:  n'a  réuni  la  majorité  absolue,  la  cbamhi» 
de^  représentaDS ,  Y0tan4  non  plus  par  téte^  mais  par  état»^  est 
appelée  à  choisir  entre  les  troie  ea^ididats  qui  ont  obtenu  le  plus 
de  voix.  Pour  la  première  fois,  ce  droit  allait  être  exercé  par  la 
cbambre. 

Les  partisans  de  Jackson  affectaient  de  répéter  que  la  volonté  du 
peuple  s'était  clairement  manifestée,  et,  qu'à  moins  de  s'insurge 
contre  cette  volonté  souveraine,  la  cbambre  ne  pouvait  que  procU^ 
mer  le  candidat  qui  avait  réuni  le  plus  grand  nombre  de  suffrages* 
Cette  prétention,  bruyamment  soutenue,,  blessait  les  légitimes  sua- 
cepiibilités  de  l'assemblée,  dtmt  on  cherchait  à  contester  ou  àUni^ 
ter  le  droit.  Dans  l'esprit  comme  dans  la  lettre  de  la  constitution, 
la  liberté  de  son  choix  était  absolue.  Des  trois  candidats  sur  lesquels 
ce  choh  devait  porter,  il  en  était  un  que  son  état  de  santé,  qui 
s'aggravait  chaque  jour,  mettait  en  quelque  sorte  en  dehors  de  la 
lutte  :  les  chances  des  deux  autres  étaient  presque  égales,  et  Qay , 
qui  pouvait  faire  reporter  sur  l'un  ou  sur  l'autre  les  voix  de  ses 
atuiïi,  devenait  en  réalité  l'arbitre  de  l'élection.  Ses  préférences  ne 
pouvaient  être  douteuses,  et,  dès  le  mois  de  décembre,  il  les  avait 
fait  connaître.  Quoiqu'il  eût  p^sonnellement  peu  de  sympathie  pour 
le  secrétaire  d'état,  dont  il  avait  souvent  combattu  la  politique  exiè- 
riearo,  il  redoutait  par -dessus  tout  l'avèuement  du  chef  militaire 
ambitieui  et  insoumis  dont  il  avait  éloquemment  dénoncé  les  allures 
dictatoriales.  Il  pressa  ses  amis  de  porter  leurs  sufirages  sur  Adams. 

Le  9  lévrier  1S25,  Daniel  Webster  et  John  Randolph,  chargea  du 
dépouillement  du  scrutin,  proclamèrent  le  résultat  suivant  :  a  Poiur 
John  Quincy  Adams  du  Massachusetts,  13  voix;  pour  André  Jack- 
son du  Tennessee,  7  voix;  pour  William  H,  Crawford  de  la  Géorgie» 
A  vûix.  y>  En  conséquence,  le  speaker  déclara  que  M.  Adams:  était 
élu  président  des  États-Unis. 

Le  nouveau  président  accudllit  la  nouvelle  de  ce  vote  avec,  ploa 
d  inquiéLude  que  de  joie  et  avec  le  sentiment  profond  des  difficultés 
de  la  tâche  qu'il  allait  entreprendre.  On  trouve  l'expression  de  ce  seo^ 
liEiient  dâDS  le  journal  qui  recevait  la  conûdence  de  ses  plus  intimes 
peusées  :  «  Cette  année,  écrivait-il  à  la  daoe  du  31  décembre  1825v 
a  été  la  plus  importante  de  celles  qui  ont  passé  sur  ma  tôte,  puis- 
qu'eliti  a  vu  mon  élévation  à  Tftge  de  cinquante-huit  ans  à  la^pre^ 
mièrc  magistrature  de  mon  pays,  c'est-à-dire  lui  but  suprême  de  k 
plus  louable,  ou  du  moins  de  la  moins  blâmable  des  ambitions  de  ce 
mondo  ;  cependant  cette  dignité  ne  m'a  pas  été  conférée  dans  des 
coûditioas  propres  à  inspirer  de  l'orgueil  ou  à  satisfaire  une  légi- 
time ambition,  car  je  ne  Fai  pas  tenue  des  sufirages  incontestés  de 
la  majorité  de  la  nation,  et  j'ai  été  élu,  ayant  contre  moi  environ 
les  deux  tiers  de  la  nation.  » 


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LA   DÉMOGRATlfi  AUXOBITAIEE  AUX  £XATS-UNIS.  Ul0 

<)uftQt  auK  seiltiBOttifi  da  Jackson,  ils  ne  se  teaduieirant  pas  scu-^ 
lement  par  .oes  Mplesions  4b  «colèiie  (fax  M  fuient  habituaUes.  U 
avait  castre  €Iay,  «qu'il  regardait  oosome  l'auteor  de  sa  dtf»faitft, 
use  iiaîQB  profonde  qui  ^evak  xlarer  aatant  «que  sa  vie,  Boor 
8fllis{ak*e  -sa  ranoune,  ious  les  imoyeas  lui  semblèrent  bons^  et  il 
épuisa  ooatre  soa  eonemi  toutes  ies  isessiuirceB  de  Tin^ctive  et 
ée  la  calomnie.  <}i*eLfues  jows  avant  le  vote  «de  la  chaoïbre,  on£t 
eûrculer  un  article  aneoycae  ^n  Xbivae  de  lettre  publié  par  un  jour- 
nal lie  Philadelphie  :  on  y  cacotttait  que  des  aaiis  4e  Clay  avaient 
laissé  entendre  qu'il  agirait  «  à  la  laaûière  du  Suisse  qui  vend  4ses 
senrices  au  pks  aUcant;  j>  (px*îis  avaient  suoeessivement  offert  .son 
apipui  à  lackson  et  à  Adams  en  échai^  de  ia  promesse  4e  la  aecré- 
taiierîe  d'état^  ^  que  cette 'OiSre,  repoussée  par  Jackson  avec  indi- 
gnation, avait  été  acceptée  saus  scrupule  par  son  compétiteur,  (ki 
ne  tarda  pas  à  savoir  que  l'auteur  vxai  inu  apparent  de  cette  lettre 
était  un  certain  Kremer,  représentant  de  la  Pensyivanie,  personnage 
grossier,  ridicule  et  iUettré,  connu  <G0KDind  une  des  créatures  de 
JacksoD.  Uay  releva  énergiquement  l'outrage,  traita  publiquement 
l'^Mteur  de  lâcbe  icalomniateur^  «t  le  seouna  de  venir  justifier  ses 
assertions  devant  un  comité  de  la  cbambre.  Kremer  se  déroba  et 
laissa  à  tous  la  HM>nviction  qu'il  était  hors  d'état  d'appuyer  même 
d'un  (Semblant  de  preuve  les  accusations  mensoDjgères  dont  il  s'était 
iiit  l'iMigane. 

Il  s'en  fallait  bien  tsutefnis  que  les  calomniateurs  fussent  réduita 
au  atlesice.  Lorsque  le  nouveau  président  lit  appd  au  loyal  coa- 
GCittrs  de  'Clay  et  Lai  ol£rit  d'entrer  dans^aon  cabinet,  Clay  ne  orut 
pas  .^'il  lui  £ùt  permis  de  décliner  -cette  proposition,  et  il  accepta 
sans  bésiler  ce  poste  de  secrétaire  d'état  dont  on  l'aocusaît  d'avoir 
£ftit  le  prix  d'un  honteux  raM*ché«  Ce  fut  Toccasian  d'un  nouveau 
débordement  d'injures.  Jackson  prit  soin  d'en  donner  le  signai,  et 
annonça  dans  les  termes  suivans  à  son  ami,  le  major  Lewis,  la 
ncMÛnation  du  nouveau  secrétaire  d'état  :  «  Le  Judas  de  TOueat  a 
canelu  son  awrcbè  et  va  recevoir  les  trente  pièces  d'argent.  U 
finira  comoie  l'autre.  »  Ce  fut  le  thème  de  la  polémique  quati- 
dieune,  et,  dès  cette  époque ,  le  cri  de  :  Marché  et  corruplionJ 
dewnt  pour  les  asais  de  Jackson  le  mot  d'ordre  de  la  prochaine 
camfuigne  électorals. 

La  calomnie  se  r«^produisait  «ous  toutes  les  fcunies  et  passait  par 
taules  les  bouches,  lia  jour,  c'était  un  violent  et  etsœntrique  ora- 
teur de  la  Virginie,  John  Bandolpb,  qui,  dans  un  diaeoucs  ptibUc, 
dénonçait  «  l'alliance  du  pudtain  et  du  couiseur  de  tripots.  »  On 
antre  jour,  c'était  Jacksim  luinaoème  qui  .invoquait  le  témdgnage 
d'an  ami,  «membre  respectable  du  caugrès,  »  qpii,  diaaitHil,  aaait 
pamonneUemettt  x^oanu  toutes  les  ckconfltancec  du  saapcbéu  Sa 


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ff 


5&0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vain,  les  démentis  se  succédaient;  en  vain,  Randolph,  provoqué  en 
duel  par  Clay,  lui  tendait  la  main  après  le  combat  comme  pour 
désavouer  le  langage  injurieux  qu'il  avait  tenu  à  son  égard;  en 
vain,  le  membre  du  congrès  désigné  par  Jackson,  M.  Buchanan, 
qui  fut  depuis  président  des  États-Unis,  était  contraint,  malgré 
son  amitié  pour  lui,  de  reconnaître  l'inexactitude  de  ses  alléga- 
tions; en  vain,  Adams  lui-même  protestait  dans  le  plus  fier  et  le 
plus  énergique  langage  a  devant  ses  concitoyens  à  la  face  du  ciel 
et  du  pays  ;  »  l'œuvre  de  la  calomnie  ne  s'accomplissait  pas  moins, 
le  venin  s'infiltrait  dans  l'esprit  public,  et  les  odieux  mensonges 
auxquels  aucun  homme  honnête  et  sensé  n'ajoutait  foi,  et  dont 
Jackson  connaissait  mieux  que  personne  l'origine  et  la  valeur, 
prenaient  aux  yeux  de  la  foule  l'autorité  de  témoignages  incon- 
testés. 

Ce  n'est  pas  le  lieu  d'entreprendre  le  récit  détaillé  de  la  présidence 
de  John  Quincy  Adams.  Le  nouveau  président  pratiqua  résolument 
la  politique  du  parti  républicain  national,  qu'on  désigna  quelques 
années  plus  tard  sous  le  nom  de  parti  whig.  Une  énergique  impul- 
sion fut  donnée  aux  travaux  d'intérêt  national.  Uae  grande  route 
fut  ouverte  pour  relier  les  monts  Alleghanys  à  l'Ohio  et  pour  être 
continuée  jusqu'au  Mississipi  ;  les  états  particuliers  suivirent 
l'exemple  donné  par  le  gouvernement  fédéral;  l'Hudson  fut  réuni 
aux  grands  lacs  par  le  canal  Érié,  et  la  première  voie  ferrée  fut 
construite  dans  le  Massachusetts.  En  même  temps  que  l'exécution 
de  ces  grandes  entreprises  favorisait  le^léveloppement  de  la  richesse 
publique,  le  gouvernemeiit  cherchait  dans  l'élévation  des  droits 
protecteurs  un  moyen  d'accélérer  l'amortissement  de  la  dette  et 
d'accroître  les  ressources  du  budget  fédéral.  En  faisant  substituer 
le  tarif  de  1828  aux  tarifs  antérieurs,  Henry  Glay  inaugurait  ce 
qu'il  nommait  fièrement  le  système  américain^  indépendamment 
de  l'intérêt  fiscal  que  lui  ofirait  l'application  des  nouveaux  droits,  il 
se  flattait  de  hâter  le  développement  de  l'industrie  nationale,  d'atti- 
rer dans  les  manufactures  des  États-Unis  les  meilleurs  ouvriers  de 
r Europe  et  de  subvenir  sans  le  concours  du  vieux  monde  à  toutes 
les  exigences  de  la  consommation  amériraine. 

Quelque  jugement  que  l'on  porte  sur  cette  politique,  on  est  forcé 
de  reconnaître  qu'à  aucune  époque  de  leur  histoire,  les  États-Unis 
ne  possédèrent  une  administration  plus  éclairée  et  plus  honnête  ; 
aucune  n'apporta  plus  de  sagesse  et  de  prudence  dans  la  gestion  de 
la  fortune  publique,  aucune  ne  céda  moins,  dans  la  distribution 
des  emplois,  aux  inspirations  de  l'esprit  de  parti.  Les  réceptions 
de  la  Maison-Blanche,  dont  M"  Adams  faisait  les  honneurs  avec  une 
grâce  sévère,  avaient  pris  un  caractère  nouveau;  les  représentans 
des  puissances  étrangères  en  étaient  les  hôtes  assidus  et  témoi- 


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Lk  DÉMOCRATIE   AUTORITAIRE   AUX   ÉTATS-UNIS.  5A1 

gnaient  au  président  une  très  vive  sympathie.  La  vie  de  ce  dernier 
était  simple  et  laborieuse;  dès  quatre  heures  du  matin,  il  prélu- 
dait par  la  lecture  de  la  Bible  aux  travaux  de  la  journée,  et  ces  tra- 
vaux, à  peine  interrompus  par  une  promenade  à  cheval  ou  en  été 
par  un  bain  dans  le  Potomac,  se  prolongeaient  souvent  jusqu'à  une 
heure  avancée  de  la  nuit.  Ses  mœurs  austères,  son  attitude  froide 
et  réservée  n'attiraient  pas  la  popularité,  mais  commandaient  le 
respect.  Sa  connaissance  approfondie  des  affaires  publiques  et  son 
expérience  diplomatique  lui  donnaient  dans  les  discussions  du  cabi- 
net une  autorité  qu'ont  rarement  possédée  ses  successeurs.  Il  fut, 
pour  bien  longtemps  du  moins,  suivant  la  reiparque  d'un  savant 
et  judicieux  historien  (1),  le  dernier  homme  d'état  auquel  le 
suffrage  de  ses  concitoyens  ait  ouvert  les  portes  de  la  Maison- 
Blanche. 

L'effort  de  tant  de  patriotisme  et  de  lumières  vint  malheureuse- 
ment se  briser  contre  une  opposition  systématique  et  obstinée.  Dès 
le  début  de  sa  présidence,  Adams  avAit  rencontré  le  mauvais  vou- 
loir d'une  minorité  compacte  ;  bientôt  il  se  trouva,  pour  la  première 
fois,  depuis  la  fondation  de  la  république,  en  face  d'une  majorité 
hostile  dans  les  deux  chambres.  Son  administration  fut,  dès  lors, 
presque  constamment  paralysée,  et  il  fut  aisé  de  prévoir  que  la 
nouvelle  élection  présidentielle  consacrerait  le  triomphe  de  ses  adver- 
saires. 

Jackson  avait  tout  mis  en  œuvre  pour  préparer  ce  résultat.  Le 
caucuSy  que  nul  n'avait  tenté  de  ressusciter,  avait  fait  place  à  une 
savante  et  formidable  organisation  de  parti  imitée  de  celle  qu'avait 
créée  dans  l'état  de  New-York  le  plus  habile  et  le  plus  séduisant 
des  politiciens,  Martin  van  Buren.  Ce  dernier  s'était  fait  l'aide-de- 
camp  de  Jackson  dans  la  campagne  qui  venait  de  s'ouvrir;  sous  son 
impulsion  et  sous  celle  du  fidèle  ami  de  Jackson,  le  major  Lewis, 
passé  mattre  dans  la  stratégie  électorale,  des  comités  s'étaient 
formés  de  toutes  parts  ;  des  souscriptions  avaient  été  ouvertes  dans 
tous  les  états  de  l'Union;  une  légien  de  journaux,  parmi  lesquels 
figurait  au  premier  rang  le  Télégraphe  rédigé  à  Washington  par  le 
général  Duff  Green,  ouvrait  contre  l'ennemi  le  feu  roulant  d'une 
ardente  et  impitoyable  polémique.  Le  parti  démocratique  avait  son 
armée  et  son  budget.  Il  ne  négligeait  rien  de  ce  qui  pouvait  frapper 
l'imagination  populaire.  Invité  par  la  législature  de  la  Louisiane  à 
venir  célébrer,  le  8  janvier  1828,  l'anniversaire  de  la  victoire  de  la 
Nouvelle-Orléans,  Jackson  s'y  rendit  en  triomphateur.  Le  bateau 
qui  le  portait  descendit  le  Mississipi  depuis  Natchez,  au  milieu  des 


(i)  D'  Ton  Holflt,  VirfauungigncMchte  dêr  Vereinigten  Staaten  von  America, 
BerUn,  1878. 


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5A2  «EVUE   DES    DHUX   MC^NDCB, 

aoûbmaliAiiB  de  la  foule  qoi  ^courrait  4es  deux  mes  du  fleuvB, 
esoevté  ipar  auie  flcrltitte  de  diK-dmit  bateawKdi  vapeur «âont  iks-BaihKe 
d'tBPtîliarie  étaient  répétées  pnrr  tOHS  des  vaisseaux  de  la  rade  et  «du 
porL  Debout  à  Tarinère  éunmre,  etrht  tète  découverte,  le  géaénl 
saluait  tb  .foule  «qui  attendait  sm  «débarqoeineiA,  «comme  ^u  bmivb- 
rain  qmqpreiid  puEsessiDii  de  «es  états*  11  fit  «son  «ntrée  à  ht  }<q«- 
i!«Ue^rléacs  au  mifieii  d-un  iiinneiiseceptège  fennë  ée  ses  anciens 
csnpagBoos  d^aimes,  tandis  que  les  dames  de  4a  ¥itle  Tecevaient  «t 
aocfnnpagMdent  M"  iaclssan.  Les  fêtes  tdmmées  en  son  hennear 
àmbi\eïft  saes  interrirption  peadant  quatre  jours,  «et  ppovoquèrentieB 
nmnifeattttiDns  (saniç  loesse  mvocrvelées  d'uu  )iides<^i|Aible  'estkou- 
siasme. 

Pkis  on  app8H)diait  <de  TëlectioD,  plus  -la  lutte  |>reDait  un  caractère 
d*âpreté  et  de  violence  grossière  jusqu'alors  inconnu.  Depuis  que 
la  désignation  des  candidate  alla  présidence  avait  oessé^d* âtrejaban- 
d«nnée  à  des  Sommes  poiîtiqiiieB  «occmtitiDés  à  t}a  discussion  des 
gnainds  intérêts  publics,  les  masses  populaires  étaient  elles-mêmes 
descendues  dans  l'arène  avec  leurs  passions  ardentes  et  ieurs  entrai- 
neiftens  aveugles,  «t  c'était  à  des  politiciens  d'ordre  infèriecur,  War- 
wioks  de  .carrefour  «ou  de  cabai'et,  qu'elles  demandaient  de  k^an* 
dicter  leooom  de  leur  premier  magistrat.  II  failait  bien  leur  -perier 
leur  langue  et  flatter  leurs  mstitrcts.  Les  x:alomfnies  dirigées  ooirtre 
Àdams  et  Clay  furent  bruyamment  et  cyniquement  colportées  :  elles 
appelèrent  des  représailles.  Jackson  fut  à  son  teur  vidlemment  atta- 
cp&é  dans  «a  yàe  publique  et  dans  sa  vie  domestique  ;  on  ne  se  bonia 
pas  là  lui  reprocher  son  mépris  systématique  du  droit,  'ses  arresta- 
tions illégales  et  les  exécutions  militaires  qu'il  avait  ordonnées;  ^n 
ne  se  oontentâ  pas  d'afpposer  d'immenses  afScb«s  sur  lesqu^les 
étaient  représentés  des  cercueils  avec  les  noms  de  ses  «victimes.  Les 
attaques  de  ses  eimenris  n'épargnèrent  ni  la  mémoire  de  sa  mèra 
niThonneur  de  sa  femme,  tandis  que  ses  partisans,  dépassant  tomte 
mesure  ^ns  l'outrage,  accusaient  effrontément  l'austère  Adams 
d'avoir  trafiqué  de  Ja  beauté  et  de  la  vertu  d'une  jeune  Américame 
pour  !se  (conoilier  la  faveur  du  czar  pendanlt  sa  mission  à  Saint- 
Béiersbourg  (1)  I 

Le  résultat  de  l'élection  ne  surprit  personne.  Sur  2A1  suffirages, 
Jackson  enréositl  78,  tandis^e  8S  aeulement'se  partaient  sur  le  nom 
An  président  sortant.  Calhoun  fut  irééhi  vice-président  par  i71  V9ia. 

J.  Q.  Adaons  ressenih  douloureueemem  l'ingrictitudede  ses^conoî- 
toyens;  et  au  moment  de  quitter  le  pouvoir ^'il  avait  «i  dignemeift 
et  si  sagement  exercéfil  traça  daBB'eon  joumà  ces  lignes  empreintes 
d'une  mélancolie  profonde  : 

(1)  /.  Q.  AdatM,  by  John  Mono,  p.  210. 


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LA   DÉMOGRATIEL  AUTORITAIRE   AUX  ETATS-UNIS.   ,  bki^ 

tt  Dan&  troia  iours,  jjs.  serai  cendu  à  la  vie  privée  et  condattffié 
dan3  ma.  vieillesse  à  ona  via  de  retraite,,  mus  non  certes  de  ri^^^ 
le  succombe  sous  une  coalitioa  de  partie  et  d'bomoMft  pelkiquea 
attachés,  à  détruire,  ma:  réputation  et  à  diffamer  mou  caractère,  tdk 
que  je  ne  crois  pas  qu'il  s'en  soitproduk  depuis  que  rUnioa  exîat«^ 
La  postérité  dtaa  peine  k  croire^  quoique  ce  soil  la  vérité,  que  cette 
coalition  qjul  s'est  formée  contra  moi  et  qui  est  aujourd'hui  dans 
l'enivrement  du  triomphe,  n'a  eu  autre  chose  à  me  reprocher  que 
d'avoir  consacré  ma,  vie  et  toutes  les  facultés  de  mon  âme  au  seiy 
vice  de  l'Union,,  et  du  progrès  physique,  moral  et  intellectuel  dli 
mon  pays*.  » 

Il  avait  alora  soixajite^eux  ans  :  il  sortait  de  la  vie  publique  sans 
espoir  d'y  rentrer,  avec  une  fortune  modeste  qu'avait  amoindrie 
son  passage  au.  peuvoir,.  et  plus  inquiet  encore  de  la  marche  des 
événemens  publics  qja'afOigé  de  se&  propres  mécomptes.  L'heuve 
de  la  retraite  n'était  cependant  pas  venue  pour  lui  :  deux  années 
après  sa  sortie  de  la  Maoson-Blaoche,  les  électeurs  du  Massachusetta 
l'envoyèrent  siégier  à  la  chambre  des  représentans.  L'ancien  prési-» 
dent  ne  s'eu  trouva  pas  diminué,,  et  pendant  dijc^hult  années  qui 
furent  la  période  la  plus  glorieuse  de  sa  vie,  il  défendit  avec  «n 
iAtréj^ide  courage  contre  le;  parti  esclavagiste  la  cause  de  l'Dniontet 
les  vrais  principes  de  la.  constitution  américaine..  La  mart  surprit  à 
son  banc  comme  sur  un  champ  de  bataille  ce  vaillant  défenseur  de 
la  liberté  humaine  et  de  l'honneur  national,  et  1&  fière  devise  qu'on 
grava  sur  sa  tombe  :  Alteri  sœculo^  semble  le  suprême  appel  da 
vieux  lutteur  tvahi  par  la  fortune,  à  la  justice;  de  la  postérité  et  aux 
pronaesses.  de  la  via  future:. 

L'écUtant  triomphe  de  Jackson  fut  bientôt  troublé  par  un  pro- 
fond chagrin  domostiqjue»  Sa  femme  mourut  à  FErmits^  la 
22  décembre  1828,.  au  moment  où.  eUe  s'apprêtait  it  l'accampasBer 
à  Washington^  Cette  feouxxe,  simple  d'esprit  et  d'allures,  sans;  éAftr 
Galion,  d'ua  extérieur  négligé  et  d'une  apparence  vulgaire,  suppléait 
à  tout  ce  qui  lui  manquait  par  la  bonté^  de  son  cœur  et  inspirait 
autour  d'elle  l'affection  et  le  respect  (1).  Son  mari  lui  avait  conor- 
tamment  témoigné  uae  confiance  sans  bornes  et  un  tendre  attaehe- 
m^nt  :  il  ressentit  toute  sa  vie  la  douleur  de  sa  perte;  Mais,  par  un 
tsait  caractéristique  de  cetta  étrange  nature,  la  vivacité  môme  de  aa 
douleur  ne.  fit.  que  raviver  l'ardeur  de  ses  ressentimens  et  de  ses 

(1)  Elle  s'effrayait  non  sans  raison  da  changement  qne  sa  situation  noayelle  aUiii 
apporter  dans  ses  habitudes.  «  Je  suis  bien  aise  pour  le  général,  avait-elle  dit  en 
apprenant  son  élection,  mais  non  pour  moi.  »  On  Tensevelit  dans  la  robe  de  satin 
blanc  qu'elle  venait  de  se  faire  faire  pour  présider  aux  réceptions  de  la  Maison-Blanche 
{Reminisetnoêi  of  Wmidntton.  Atlantic  Monthly,  ayril  tSSO.} 


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bhh  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

rancunes.  Le  souvenir  des  attaques  qui,  pendant  la  lutte  électorale, 
n'avaient  pas  épargné  la  compagne  de  sa  vie,  obsédait  son  esprit,  et 
il  lui  semblait  honorer  et  venger  sa  mémoire  en  poursuivant  d'une 
haine  impitoyable  les  hommes  politiques  auxquels  il  persistait  à 
faire  remonter  la  responsabilité  de  ces  attaques. 

Ce  fut  dans  ces  dispositions  d'esprit  qu'il  se  rendit  à  Washington. 
Dés  son  arrivée,  la  foule  se  pressa  à  l'hôtel  nationa^  où  il  était  des- 
cendu pendant  que  le  vide  se  faisait  à  la  Maison-Blanche.  Rompant 
avec  un  usage  de  courtoisie  constamment  suivi,  Jackson  s'abstint 
de  rendre  visite  à  son  prédécesseur.  Âdams,  justement  blessé, 
refusa  d'assister  à  la  cérémonie  d'inauguration,  et  se  retira  la  veille 
chez  un  ami  qui  habitait  un  faubourg  de  Washington. 

L'inauguration  eut  lieu,  le  A  mars  1829,  par  une  splendide  jour- 
née de  printemps,  au  milieu  d'une  prodigieuse  affluence.  Le  Capitole 
était  comme  battu  par  les  flots  d'un  océan  humain  que  dominaient 
la  haute  taille  et  la  tête  grisonnante  du  nouveau  président.  «  Je  n'ai 
jamais  vu  pareille  foule,  écrivait  Webster  ;  il  y  a  des  gens  qui  sont 
venus  d'une  distance  de  500  milles  pour  voir  le  général  Jackson  et 
ils  paraissent  convaincus  que  le  pays  vient  d'échapper  à  quelque 
effroyable  danger.  »  La  cérémonie  affecta  un  caractère  militaire 
inaccoutumé  :  une  troupe  de  vétérans  de  la  révolution  escortait  le 
héros  de  la  Nouvelle-Orléans  comme  une  sorte  de  garde  d'honneur  : 
la  musique  militaire  et  les  salves  d'artillerie  se  mêlaient  aux 
bruyantes  acclamations  de  la  multitude.  La  foule  suivit  le  prési- 
dent jusqu'à  la  Maison-Blanche  et  s'y  précipita  avec  lui.  Chacun 
voulait  contempler  ses  traits  et  lui  serrer  la  main.  Emporté  par  le 
torrent  populaire,  Jackson  se  trouva  jeté  contre  un  mur  et  y  eut 
été  littéralement  étouffé  si  quelques  amis  ne  l'eussent  protégé  contre 
ces  manifestations  d'un  enthousiasme  indiscret  en  lui  faisant  un 
rempart  de  leurs  corps.  Ces  courtisans  d'une  nouvelle  espèce  lais- 
sèrent sur  les  meubles  de  soie  de  la  demeure  présidentielle  les 
empreintes  de  leurs  bottes  crottées,  mirent  en  pièces  la  porcelaine 
et  les  cristaux,  et  vidèrent  à  la  santé  du  président  des  tonneaux  de 
punch  qu'on  apporta  dans  le  vestibule. 

Jamais  la  Maison-Blanche  n'avait  été  le  théâtre  de  semblables 
scènes.  C'était  la  prise  de  possession  du  pouvoir  par  les  nouvelles 
couches  sociales  qui  fêtaient  leur  avènement  :  c'était,  suivant  l'ex- 
pression d'un  des  plus  nobles  esprits  et  d'un  des  meilleurs  patriotes 
de  ce  temps,  le  juge  Story,  «  l'intronisation  de  la  populace,  le 
triomphe  du  roi  Mob  I  n 


ALBERT  Gigot. 


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LA 


POLITIQUE    ACTUELLE 


ET   LA    SUDATION    DE   L'EUROPE 


Les  erreurs  et  les  fautes  qui  portent  sur  la  politique  extérieure 
d'un  pays  ont  cela  de  particulier  que,  si  elles  sont  les  plus  graves 
de  toutes,  elles  sont  cependant  celles  dont  les  effets  sont  les  moins 
prochains.  Qu'un  gouvernement,  par  imprévoyance  ou  par  légèreté, 
compromette  les  finances;  que,  cédant  à  l'esprit  de  parti,  il  trouble 
la  nation  en  frappant  toute  une  classe  de  citoyens  dans  sa  conscience 
et  dans  sa  liberté;  que,  sous  le  coup  de  certaines  menaces,  il  brise 
de  ses  propres  mains  les  ressorts  de  l'état,  mette  le  désordre  dans 
l'administration,  et  détruise  le  principe  d'autorité:  bientôt  les  résul- 
tats d'une  conduite  aussi  imprudente  éclatent  à  tous  les  yeux,  et 
l'anarchie  qui  dévore  le  budget,  qui  répand  un  vague  malaise  dans 
les  rangs  de  la  société,  qui  fait  succéder  au  sentiment  général  de  la 
sécurité  et  de  l'espérance  je  ne  sais  quel  dégoût  du  présent,  je  ne 
sais  quelle  crainte  de  l'avenir,  avertit  le  pouvoir  du  danger  dont  il  est 
menacé.  Mais,  pour  la  politique  extérieure,  les  choses  ne  voâl  point 
avec  cette  rapidité  ;  plus  la  maladie  est  profonde  et  tend  à  devenir 
mortelle,  plus  les  symptômes  en  sont  lents  à  frapper  les  regards 
d'une  foule  distraite  et  d'hommes  d'état  aveuglés. 

La  France  a  traversé  durant  ce  siècle  des  crises  intérieures  aussi 
nombreuses  qu'en  apparence  meurtrières.  Après  chacune  de  ces 
épreuves,  elle  s'est  relevée  avec  une  étonnante  rapidité;  le  travail, 

TOMs  ux.  —  1883.  35 


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MB  HlfVUK  *DKS  ^nClTX  'MCfRUfS» 

l'épargne,  la  sagesse  l'ont  sauvée  bien  vite  de  ses  plus  grandes  folies. 
Une  lui  a  jamais  fallu  beaucoup  d'années  pour  se  remettre  d'une 
révolution.  Les  esprits  les  plus  conservateurs,  les  plus  ennemis  des 
violences,  sont  bien  obligéis  de  reconnaître  que  notre  pays  a  fait 
d'immenses  progrès  au  milieu  de  > troubles  qui  auraient  anéanti  un 
peuple  moins  solidement  constitué  pour  l'existence.  Je  ne  veux 
point  dire  assurément  que  ces  troubles  aient  favorisé  sa  croissance; 
ils  l'ont,  au  contraire,  singulièrement  retardée,  et  l'on  ne  peut  pen- 
ser sams  douleur  ià  oe  que  serait  laTrancSBéi  elfe  siètait  dèviloppAe 
dans  hsralme  et  dans  ta' liberté.  Mais  enfm,  malgré  tout,  elle  nHi 
pas  déchu  au  dedans  ;  elle  a  même  grandi  d'une  marche  constante, 
bien  que  saccadée. 

La  cause  de< cette puissaflae  de  réaction  qui,  à  l'intérieur,  redresse 
presque  immédiatement  notre  pays  après  chacune  de  ses  chutes, 
réside  dans  cette  promptitude  avec  laquelle  se  manifestent  les  dan- 
gers d'une  mauvaise  politique.  En  présence  d'un  péril  évident,  pres- 
sant, immédiat,  on  cherche  .sans  .retard  à  le  conjurer,  et  l'on  y 
arrive  :  la  nation,  qui  se  sent  atteinte,  se  met  au  régime,  et,  comme 
son  tempérament  est  admirable,  la  guérison  n'est  jamais  lente.  Mais, 
dans  la  politique  extérieure,  il  semble  que  rien  ne  fasse  prévoir 
les  catastrophes;  en  sorte  qu'on  ne  prend  aucune  mesure  pour 
les  éviter  et  qu'on  ne  cherche  à  les  prévenir  que  lorsqu'elles  ont 
âéuiaté.^U' n'est  iplus  temps.  Le  icoup  lest  porté  :  la  France. a  perdu 
cttntôt  ses  colonies,  ttamât  sa  situation  > en  Europe,  tantôt  «marne 
^queiques-unes  deises  provinces;  elle* est  diminuée  dans ^afiichasse, 
.dans'son  prestige» et  dans  sa iforce.;  ipourrréparer  de  tels  malheur^, 
'il'faut  unconaours  de  cireonstanees>lNen^nureA8t  dont,  hélaslinoufi 
^D'avons  Jamais  su>  profiter.'  Aussi  notreipays,iquiia*JBi  vigoureusemeitt 
résisté  à  ses  révolutions,  suecombe-t^l^leutement  aux  imprudeacss 
ettaux  fautes  de  sa;politiqueiextéri6UEe..6*il>a  grandi iL'Kiutérisur,jU 
u^  c^ssé  de  décrotcre,  defs'afiaisser  au. dehors. 

Gette  décadence  ne  date^pasidUiier.:  à.pairtcevtaines  pôriodes<âe 
gloire  •  non  >  moins  «  courtes,  ^non  imoins  tstéi  ites  <  qu^'éblouissantes,  lOn 
(peut  dire  que  la  iFranGedécline>graduelleiDent  depuis  deuxaiècles. 
'L'effon< qu'elle  a  fait,«dansle8  dernières  aiiDèes<d&r  Ancien 'RégiiM, 
'pour  eonquérir  en  même  temps  la.prédviininaiineJ8n)Ëurope<«t<sur 
•les  mers,  ^lois^que  tout-avrait  dû  la  déoider.à«e:cool«nter.sur.le 
continent  de  la^itvatien'depuissaue^ide' premier  ordre,  9ansla)pcp- 
missionde  laquelley^suivantile-motule  Frédéric,  nul  sei pouvait* tirer 
un  coup  de  canon,  «'finalement  abouti  à  ladestouciien  deiSon 
empire  «6lonial.  Personne 'fie^s'en^est  é«m;  on  se  «oovient  •  des 
plaisanteries  de  Wohaire  «ur  -les  «quelques  «rpens  deioeîiçexhi 
'Canada.  »  'En  ceci  comaie'en*beaucoup  d'autres  choses,  riuunertel 
écrivain  était  le  fidèle  interprète  des  sentimens.âeitous,.etx'e8t  de 


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Là  PMITIQTm'  kOrVEVUB.  89^ 

nos  jAurs  seulement^ qu'&n  a'c<mim«Bcé^à'ooiDpreiiAe*I%t6odln'db* 
là  pcrteqne  la*  palîtiqne  extérieure  chixvni^'siètïte  nom  avattrioA^ 
géé.  D'ailleurs  l'eDÎTrement  déstriômpUes  dè'la>révohitiott  el»dê 
empire -a  en  bientôt  fait  OMWîèr  à^  nMre*  jfKfs»  un  mttMi«ur'qii*4llr 
ne*  devaient  pas  (Hssimulep  longtemps.  DaiWanoe^  qui  s'était 'armée 
pour reponsser  llhfvasiôn,  envaWssaifàsoBf'toer^l'Burope,  dtat^e4to 
semblait  derenir- maîtresse.  Que  lui  impontaieiit'IéS'merBioù'l^m- 
gleterre  prenait  panont^sa  place!  Bllene- voyait  pas»  ce  qmse<  pas*- 
sait  si*  loin  d'elle  ;  suivantun  mot'adfeMra*rtè*dè^M.  TMers,  el{^>éfait 
tout  entière  occupée  à  «  regardèr')y'Sur-le'  contiweHt;  (f  eê  certes^lé 
spectacle  en  valait  là  peînej  »  La  nioUiè  dû'  réVe*  dènft's'»éttt?*  bercé 
le  xvin*  siècle  élaitréWîiéei  et  avec  quel' éelértl'L'Wgéfmonieenro^ 
pétenne,  si  ardemment  désirée^,  si  chèrenïent  payé^e;  était  enrmforH 
déè  SUT"  les  plus  grandes  victoires^  dent  Ifemonée^eût^reteniL  RsiP 
malbeur,  cette  œuvre  fragile  allait*  bientôt' s'écrouler  dans  dès* 
désastres  non  nmins  grande  que  lès  victoires  qui  les  avaient  pré^ 
cédés.  Et  la- France,  au  lendemain  de  Wïrterlooi  subitement  tom^ 
bée  de  ses  illusions  démesurées-,  s'aperçut  qu'après  le  gigantesque 
eflbrt  qu'elle' venait  de  tenter;  eltë*avait»  feifun  pas  dè-plos  dans  là' 
VCttèdfe  la  ruine  et  de  la*  décadence  à  réxtérièur; 

Ea*  restau  ratim  et  lé  gouvernement  de- juillet  ont 'perte' le  poidé» 
des  fautes  héroïques  de  la  révolution'  et  dfe  l'empire.  Efnprisonnéy 
par  la  saiutealliance,  ils  se  sont  vus  condamnés  à  une  politique 
timide,  hésitante,  efTarouchée  du  moindre  obstacle.  11  est  juste 
d'ajouter  que,  dans  une  situation  fort  critique,  ils  ont  tiré  de  leur 
prudHîce  même  d^neontesiables^  avantages;  Sans  parler<}è  lài.  oon- 
quête  de-rAlgérie,  la  seule  œuvre  utile  et  dbrable  que  la  FVance^ea^ 
oe  siècle  ait  exécutée  au*  dehors,  ils  ont  légué  au  second'  empire^ 
une  armée réorgawiséeret^de»  tratlîUons  de  sagesse  diplomatique  qui' 
avaient'  lentement*  ruiné  là*  sainte^alliànoe- et  n^en^  laissaient* plùs^ 
subsister  quelé  fantômes  On  sait»  ce^que-Iè  second'  empire  a  fait' 
dé'oe  legs  et  ce  qu'il'  a*  légué  à'  son4our  à-  ses  successeurs;  JWtis; 
îPftiul  bien  le  dire  :  si  détcstaHe  qu'ait' été*  sa  politique  exté- 
rieure, l^opinien  publifpie  n'a  commencé*  H  s'en*  étaotivotr  qti'àu* 
ootip  defoudre  dé  Sadbwa,  et  elle  n'en*a  compris-toute  la  gravité* 
qu'après  la  catastrophe  de  Sedan.  A  partPexpédUion  dli  Mexique,* 
aiventure  trop  insensée  pour  qu'on  n'en  discernât  pas  immédiate»* 
ment  lèe  périls,  quelle  est' celte  dès  entrepriàes  ertérieures  de  Teoa^ 
pire  qui  ait  été  combattue,  je  ne  dis  pas  par*  la  majorité  du  pays^ 
mais  même  par  ce  petit  groupe  libéral  dont  l'opposition  au  dedans 
était  si  éclairée  et  si  active?  De  principe  au*  nom'  duquel'  elfès' 
étadent  faites-,  le  fameux  principe  des^  nationalités^  il  a  fallu  lès 
désastres  de  là  dernière  guerre  pour  que  tout  lè  monde,  en  Ffance, 
en  entrevlMès' fttalès  conséquences;  Gè  que-lée  libéraux  repro»- 


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5A8  EEYUB  DES  DEUX  MONDES. 

chaient  à  Tempire,  ce  n*était  pas  de  lui  trop  sacrifier;  c'était,  au 
contraire,  de  ne  pas  lui  sacrifier  assez;  plus  d'un,  au  lendemain  de 
Sadowa,  regrettait  tout  haut  que  nous  n'eussions  pas  prêté  ouver- 
tement notre  concomrs  à  M.  de  Bismarck  pour  créer  au  centre 
de  l'Europe  le  vaste  empire  militaire  qui  devait  écraser  d*un  tel 
poids  nos  frontières  diminuées.  Tant  il  est  vrai  que  les  erreurs  sur 
la  politique  extérieure  peuvent  se  prolonger  longtemps  et  ne  se 
dissiper  qu'à  la  lueur  sinistre  des  catastrophes  I 

Encore  n'est-il  pas  bien  sûr  qu'elles  s'y  dissipent.  Les  mêmes 
hommes  qui  reprochaient  au  gouvernement  de  juillt^t  sa  timidité, 
qui  prêchaient  à  l'empire  le  culte  des  grandes  unités,  professent 
aujourd'hui  des  doctrines  d'où  l'on  peut  conclure  qu'ils  n'ont  rien 
appris,  rien  oublié,  et  sans  doute  rien  vu.  Pour  qui  cherche  sans 
préjugés  à  se  rendre  compte  du  cours  de  l'histoire,  il  est  clair  cepen- 
dant que  les  trois  grandes  périodes  de  notre  action  au  dehors,  depuis 
deux  siècles,  ont  fait  descendre  peu  à  peu  la  France  du  rang  privi- 
légié qu'elle  occupait  dans  le  monde.  La  dernière  de  toutes,  celle  qui 
s'est  déroulée  sous  le  second  empire,  l'a  laissée  couverte  de  bles- 
sures tellement  vives,  tellement  profondes  que  peut-être  ne  se  fer- 
meront-elles jamais.  Sommes-nous  du  moins  sûrs  qu'elles  ne  s'ag- 
graveront pas  et  ne  marchons-nous  pas  vers  un  nouvel  afiaiblisse- 
ment?  C'est  ce  que  je  voudrais  examiner  ici, 

I. 

Si  je  me  proposais  de  tracer  un  tableau  général  de  l'état  où 
la  politique  suivie  depuis  quelques  années  a  mis  la  France,  je 
devrais  à  coup  sûr  accumuler  de  bien  sombres  couleurs.  Le  parti 
républicain,  qui  avait  conquis  le  pouvoir  par  sa  sagesse,  ne  s'en  est 
plus  souvenu  dès  qu'il  l'a  possédé.  Une  révolution  subite  s'est  faite 
en  lui.  Déchirant  le  programme  modéré  que  M.  Thiers  avait  tracé 
de  sa  main  mourante  durant  la  période  du  16  mai,  et  derrière  lequel 
les  radicaux  eux-mêmes  s'étaient  abrités  pour  la  lutte,  il  a  porté 
une  main  téméraire  sur  tous  les  rouages  de  l'état,  bouleversé  les 
finances,  compromis  la  richesse  nationale,  détruit  la  paix  publique 
par  la  persécution  des  consciences  et  le  mépris  du  droit  de  ses 
adversaires.  En  même  temps,  il  a  fait  de  l'instabilité  ministérielle 
et  de  l'action  directe  de  la  chambre  des  députés  sur  Tadministra- 
tîon,  c'est-à-dire  de  la  d«»struction  de  l'idée  même  de  gouverne- 
ment, la  règle  constante  de  sa  conduite.  Cette  sorte  d'anarchie  des 
pouvoirs  publics,  inaugurée  sous  la  législature  précédente,  a  con- 
tinué sous  la  législature  actuelle  avec  des  progr^  eifrayans.  S'il  ne 
s'agissait  que  du  trouble  jeté  dans  les  esprits,  de  l'afTaiblissement 
graduel  du  crédit  public,  de  la  disparition  de  la  confiance  générale, 


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LA  POUTIQDE  ACTUELLE.  5^9 

de  ravilissement  de  Tautorité,  du  retard  apporté,  —  non  pas  à  de 
grandes  réformes  qui  sont  chimériques,  —  mais  à  de  modestes 
réformes  qui  seraient  urgentes  et  qui  sont  négligées,  du  délabrement 
administratif,  de  l'accroissement  des  dépenses,  de  l'énervement  du 
contrôle  et  de  la  diminution  des  recettes  ;  s'il  ne  s'agissait,  dis>je, 
que  de  ces  tristes  résultats,  dont  il  est  pourtant  impossible  de  faire 
sans  amertume  la  longue  énumération,  on  arriverait  à  en  prendre 
son  parti  avec  une  douleur  résignée  et  contenue.  Les  ressources  de 
notre  pays  sont  si  grandes,  la  foi  républicaine  est  si  vive  dans  les 
populations,  l'opinion,  malgré  ses  entralnemens,  est  si  profondé- 
ment conservatrice,  que  toutes  ces-misères  ne  menacent  jusqu'ici 
d'aucun  danger  prochain  ni  la  république  ni  la  France. 

Mais  les  conséquences  du  désarroi  politique  qui  va  s'accroissant 
sont  bien  plus  graves  encore.  Presque  insensibles  au  dedans,  elles 
ont  déjà  produit  au  dehors  de  terribles  effets.  Il  est  étrange  qu'on 
se  préoccupe  aussi  peu  qu'on  le  fait  parmi  nous  de  la  situation  que 
nous  créent  les  événemens  qui  se  sont  déroulés  en  Europe  depuis 
quelques  mois.  Nous  nous  sommes  endormis  cet  hiver  sur  la  perte  de 
l'Egypte,  à  laquelle  nous  n'avons  pas  donné  beaucoup  plus  d'atten- 
tion que  n'en  accordait  Voltaire  à  la  perte  du  Canada.  La  ruine  d'une 
des  œuvres  les  plus  belles,  les  plus  fécondes  de  notre  politique 
méditerranéenne  nous  a  laissés  très  indifférens,  et  personne  ne  s'est 
préoccupé  outre  mesure  de  l'impression  que  cette  indifférence,  ce 
scepticisme,  cet  aveu  éclatant  d'impuissance  allaient  produire  autour 
de  nous.  L'Egypte  était  tombée  de  nos  mains  qui,  depuis  près  d'un 
siècle,  n'avaient  cessé  de  la  pétrir  à  l'image  de  notre  propre  pays  : 
que  nous  importait  I  Oh  !  nous  sommes  loin  des  gloires  des  Pyra- 
mides, et  nous  nous  soucions  fort  peu  d*étre  regardés  avec  enthou- 
siasme par  quarante  siècles  d'histoire  !  Ce  sont  là  des  plaisirs  monar- 
chiques dont  notre  austérité  républicaine  se  prive  aisément.  Que  le 
souvenir  de  l'admirable  campagne  de  Bonaparte  soit  effacé  par  la 
bataille  héroï  -  comique  de  Tel-el-Kébir,  qui  n'a  pas  duré  vingt 
minutes  et  où  personne  n'a  péri,  nous  n'en  avons  curel  Nous  ne 
professons  pas  un  moindre  mépris  pour  la  civilisation  européenne 
introduite  par  nous  sur  les  bords  du  Nil,  pour  nos  lois,  nos  mœurs, 
notre  langue  que  nous  y  avons  implanté.es  en  des  temps  plu3  fiers. 
Peu  nous  importe  même  de  laisser  périr  une  colonie  de  dix-huit  mille 
Français  faisant  avec  Marseille  un  commerce  de  plusieurs  millions, 
alors  que  nous  dépensons  de  si  grosses  sommes  et  que  nous  tentons 
de  si  périlleuses  expéditions  afin  d'établir  quelques  comptoirs  au 
Tonkin  et  au  Congo.  Enfin,  si  le  canal  de  Suez,  que  l'Angleterre 
cherche  si  brutalement  à  nous  arracher,  nous  échappe  un  jour,  si 
cette  clé  du  commerce  asiatique  nous  est  enlevée,  si  cette  route 
de  la  Cochinchine  et  de  Madagascar  est  gardée  par  des  soldats 


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wglaîa,  toujpurs  DHittnes  de  ToiuiTir  et  de  kv  fenner,  whis  midb» 
assez!  de  yJûlcfêopbie  d^in»  Uâne,  de  néd^iiatioBf  dans"  le  iUJSBr^ 
A*éidroi«es9edans  L'eaprii  surtout  pouf  sapportereBcore^catte  attemte 
capkaJâ:  à  nos  intéiêtSy  oe  eoup  mortei  à.  notre;  h<Hin6aF«  Pcadault 
q/oie  tss  Aogjais.  s'établissaient,  en^  Egypte,  mu  rempordons^iiM» 
]^a&  des  succès  dignes*  de  neus  faire  dr  chigner  emx  dttsi  Fym^ 
BiÂks  ou  dft  leli-el-Kiéhûr?  Nousi  cajU9tttion&>  des>  mitristères^  iHiuii 
càassiûos  deS)  officiensi  de  V armées  noiss  cfilesriou9>  leurs^  traitwmc» 
à»  desi  desservans^  nous,  expuli^oiis  des  auiitôiiiers  ds»  hépitaRUt  ; 
ceirtes  cela  suffif^ai^i  à  noSi  an[ii)itiDns  présentes!:  U  y  avait  Eu  de 
({iioft  nous  Gonsoier  des^  TictoMre»  plus  sabstantielles,  masst  à  coup 
sûrbicQ  moins- glorieuses»  de  dos  aueiieas  allis& 

IL  est  à.  souhaiter  que  nous  ne  aoyoast  p«s  cnnellement  révdHés 
uni  jpup  dii  sommeil  oik  nous  oat  pfoogôs  les  affiûres- égypticiiiiesv 
soimiieil<  sii  profond  qn'il  n*a:  pas  laissé  arrixrer  jusqu'à  nous  Fédui» 
du  contre -coiip  qu'elles  omr  produit  en  Europe-.  H  ne  fitodoait 
peuirtant  pas  beaucoup  d'attestioit  pour  ^apepcevoîp,  à  des  signes 
îi:ré&7agabJèSy  qiua  la  politique  d'u^dicatio»  et  de  Taiblesse  dont 
nous*  avons  fait,  preuve  dans  une  drcansUkntte*  aussi*  grave'  a.  dq&i 
porté!  sest  firuitis..  La  déaeiïtion  de  la  France  en  Egypte  a-  eu  pour 
poemîer  résultai  de  rompre  l'union  intime  qui  existait  entre  eUe  et 
l'^glet  erre,,  depuis  le  traité  de  Berlin;,  aui  grand  profit  de  nos  inté^ 
réis  paituculiers  en  ûment  et  de  la  paix  générale  en  Buvope.  A  pea» 
KalJience  qjjiy  durani  ces  deraières>  années^  avait  servi  de  piuot  à 
noire  paliu^ue,  et  velevé  notre  prcstïge  au  dehers^  a-4-eUe  éfiS 
dissoute,,  que  le  bruit  s'est,  répandu  de  la  formadoni  dfune  alteiee 
bien^différentev  d/uoe  triple  alliance  à^  lai  tête  de  kquellese^  trouvait 
l'AUemagnov  que  l'ibutricfae  acceptait  avec  résignation,^  dont  T Italie) 
se  gloiùfiait  de  faire  pantiey  et  dont  personne  ne  nous  caeb»tt>  lei^ 
intentions,  médiocrement  bieniveillaDliesàr  notre:  égard.  Noos  perdions; 
une  alliée,,  d'autres  en  tnouvaient  plusieurs  contre  nous.  U  fallait  tff 
aitendrev  ©n  ne  respecte  qu«.-  ce  qui  est  fort  et  digne.  Dès  que  bu 
France  proclamait  que  l'armée  d!Arabi.  pouvait  être  un  danger  pour 
eUe;  dè.H  qu'elle  rompait  avec  ses  plus  nobles»  traditions  par  un^seo» 
timeni;  d'ineocplical^le  pu»llanimité  ;  dès  qu'en  abandonnant  KÉgypte, 
elle  monurait  qu'elle  avait  venoneé  à-toute  politique  exténietire,  eu 
du  moins  à  toute. politique  extérieure  avinés,  prévoyante' et  logiqve,- 
il  était  naturel  que  ceux,  quii  ont  intéréti  à  L'afliibHr  tnaivassent  le 
memenUprepiee^paur  obliger  ceuxquirisquateoit  un  jour  ou  l'autcef 
de  se  nappnoeher  d'elle  à.  Fabandonner  cemplètemenu  (C^est  ainsi 
que  la^  tri{Je  alliance,,  qui:  avait  tenté  plusieurs  fSois*  de  se  foimep; 
mais  qui  u'y  avait  jamais»  réuaai  ju6(|ae-là^  a  pvis  cnrpsi  et  s^esl 
affinmée  après  notre  rupture  avec  L^Aaigieterre*  et  natce  éranows»'' 
ment  en  Egypte.  Au  moment  où  nous  venions  de  donner une^macque 


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*échtaiite  é'âamrtief  ron  nous  m,  aoousés  omnorteneot  ée  nèrer  tu» 
gMJUliqoe  d'action  et  de  prcmicatiaiL.  Qaoi  de  plus  eiinple?  iquoiiiB 
;pIi£S  cdirifome  À  la  Safole,*éteTDeltement  vraie,  'do  Loup^T AgneaUj 
-etvn^praFVPrbe^  éterDellement, germanique^  «  duilapin  qui^aoom* 
2DBBcè7  >n  iFioris  par  viotre  union  avec  )!' Angleterre  et  notpe  q-ésola- 
don  'de  défendre  nos  droits,  nous  m'étions  nin  danger  ,poor  personne  ; 
iaiblee  jpar  notre  isolement,  par  notve  résignation  à  supporter  'saos 
d^ouger  ^s  coups  de  la  &ctune,  nous  efiratyons  rtoi^  'nos  <iFoisinH, 
scniB ;  les  oblige' ms  à  s'unir  pour  nocfs  résister  eniias  de 'besoin  I 

Néanmoins  Je  rôle  «du  Joup  de  la  iable  demande,  en  politique, 

-quelque  prétexite  plus  sèiieux  (qu^mn  peu  d*eau  )troitbIée  au  bord 

«d'iuQ  ruisseau.  Ge  prétraite,  qui  manquait  ii  la  triple  !alli0Kce,Tpov 

oolover  ses  projets  d'une  apparence  légitime,  nous  le  lui  avons 

iamiédiatement  fourni.  Elle  éprouvait  quc^lque  difficulté  àifaire<com- 

prendre  au  monde  qu'il  fût  indi^^pensable  de  prendre  xles  -pvé- 

oaurtiom  contre  un  gouvernement  Assez  dépourvu  de  cwirage  pour 

craindre,  lloHsqu'âl  ^'agissait  de  défenchre  ses  >p!us  chers  intérêtï^ 

«d'envoy«r  KjuelquTO  soldats  il  l'assaut  ides  redoutes  vides  de  Ttol- 

«elnKébir.  tLes  plus  hardis  Tesse utaiient  quelque  >honte  à  tterrter 

Dentvffprise.  Mais,  comme  ^  nous  nous  étions  aperçus  de  leur 

•embarras,  mous  noiss  somones  empressés  de  déclarer  que  le  gou- 

vemiement  de  la  républirfue,  ce  gouvernement   débonnaire  qui 

'prenait  àrabi  pour  un  épouvaurtail,  était  en  péril;  qu'il  était  souiv 

•dement  attoqné  par  des  intrigues  prétoriennes  ;  que  des  coDSpira- 

^iiras  fomentées   dans  l'armée  irisquaient  de  le  renverser;   qpïîà 

muins  de  créer  ides  catégories  'de  suspects,  îl  n'était  plus  «sfir  du 

lendemain.  Au$ïsitôt  nos  adversaives  ee  sont  emparés  de  ce  qu'ils 

tmt -voulu  regarder  jcomnre  un  aveu.  La  république  est'pacifiqwe, 

iont->il6  dit,«mais<]a*monarGhiene  Ie)6erait'pa3.iUnis6ons-nous  donc^n 

^voeidu  maintien  de  laTépiïbliqueien  Fmnœ.  »La  précatition  eet  deye- 

nue  nécessaire,  puisque  les  Français  euix^mémes  sentent  le  besoin 

de  s'armer  d'^itbltraire  et  de  (faire  fléchir  les  lois  pour  Teponssor 

lee^attaquesides  monarchistes.  «Et  si 'dérisoire  que  fût  ce  langage,  on* 

^aurait  <toFt  ide  croire  qu'il  fût  «bsolument  ^dépourvu  'de  vérité.  On 

'me  permf^tra.de  dire  quelle  surprise  j'tii  éprouvée,  il  y  a  quelques 

«XDSB,  en  -pBssarîtJà  Vienne,  de  irouvf^r  répandu  dans  tous  les  mondes 

politiques  là  convtoiion  que  la  république  avait  été. à  deux  doigts  de 

sa^eiieà  larmort  delft.  tOansibetta  €it  quelle  n'afvsit  idû  «son  !S«hlt 

qu'A  la  clairvoyante  énergie  de  M.  Floqnet.  ^Depuis  les  nmris^res^et 

^les  (horonaies  d'état  do^parti  gouvenvemental  jusqu'aupx  joumdlistes 

•def'opposiirân  allemande,'tous  me  répétaient':  «  ll^est  inronnesfable 

que  4a  Tèpublique  a  killi  pérâr  en  janvier  dernier;  îl  y  a  eu  un 

moment ti'èB  critiqne;qui  (peut'répondre  de  l'-avenir 7  »  *Woità  com- 

iMnt  nos  intrigues  parlementaires,  grossies,  travesties,  incompcifles, 


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652  BEYOE  DES  DEUX  MONDES. 

compromettent,  en  franchissant  la  frontière,  non-seulement  les  inté- 
rêts, mais  t'honneur  de  notre  pays.  On  se  donne  à  Paris  le  plaisir 
de  monter  au  Capitole  dans  l'espoir  de  passer  directement  de  là  au 
ministère,  et  Ton  ne  s'apprçoit  pas  qu'au  dehors  il  y  a  des  gouver- 
nemens  qai,  ne  voulant  et  ne  pouvant  s'allier  qu'à  des  nations  sûres 
du  lendemain,  s'éloignent  aussitôt  d'un  pays  où,  de  son  propre 
aveu,  le  pouvoir  est  sans  cesse  à  la  merci  d'un  complot  !  Et  l'on  ne 
fait  pas  attention  qu'après  avoir  fait  étalage  de  la  faiblesse  de  sa 
politique  extérieure,  faire  étala^^e  de  l'instabilité  de  ses  institutions 
intérieures,  est  le  comble  de  l'imprudence  et  de  la  folie!  Et  Ton 
ne  se  rend  pas  compte  enfin  qu'infliger  à  la  république,  dans  l'in- 
térêt d'une  intrigue  parlementaire  et  d'une  compétition  de  porte- 
feuilles, la  honte  de  la  protection  de  l'étranger  est  lui  porter  le 
coup  le  plus  terrible  que  jamais  elle  ait  reçue,  que  jamais  elle 
puisse  recevoir  I 

Qu'on  ne  m'accuse  pas  d'exagération.  Les  Français  qui  ne  sortent 
jamais  de  France  portent  d'un  cœur  lé^^er  la  responsabilité  de  nos 
fautes  politiques,  parce  qu'ils  n'ont  pas  la  sensation  directe  du  mal 
qu'elles  font  à  notre  pays.  Or  les  Français,  comme  on  sait,  voyagent 
peu;  ils  sont  très  sédentaires;  et,  chose  triste  à  dire!  ils  le  devien- 
nent d'autant  plus  qu'ils  touchent  de  plus  près  aux  affaires  publi- 
ques. Une  fois  qu'un  homme  s'est  consacré  à  la  vie  parlementaire, 
c'est  fini  :  son  horizon  est  circonscrit  aux  couloirs  des  chambres  et 
aux  étroites  limites  des  collèges  électoraux.  Tout  ce  qui  ne  retentît 
pas  dans  ces  petits  milieux  ne  lui  est  de  rien.  Tout  ce  qui  dépasse 
les  frontières  rétrécîes  de  son  intelligence  et  de  son  activité  le  laisse 
froid.  Les  grands  événemens  du  monde  ne  l'intéressent  que  par  Tècho 
fort  affaibli  et  fort  dénaturé  qui  en  arrive  parfois  dans  ces  cercles 
fermés.  Heureux  encore  s'il  se  donne  la  peine  de  les  écouter  !  C'est 
de  là  que  provient  notre  grande  infériorité  politique  par  rapport  à  des 
peuples  à  tous  autres  égards  moins  bien  doués  que  nous,  les  Anglais 
par  exemple,  qui  n'ont  ni  la  promptitude  de  notre  esprit,  ni  notre 
,  génie  administratif,  ni  notre  souplesse  de  caractère,  ni  notre  habileté 
à  nous  accommoder  de  toutes  les  situations.  La  plupart  de  nos  hommes 
d'état  se  sont  formés  à  Paris  ou  dans  leurs  provinces,  et  n'en  sont 
jamais  sortis.  Avant  de  prendre  part  aux  affaires  publiques,  presque 
tous  les  Anglais,  au  contraire,  parcourent  le  globe,  où  ils  trouvent  à 
chaque  pas  le  témoignage  éclatant  de  la  noblesse  de  leur  race  et  de 
la  grandeur  de  leur  nation.  Ils  en  reviennent  fiers  de  l'Angleterre, 
résolus  à  la  maintenir  coûte  que  coûte  au  niveau  où  l'ont  élevée  leurs 
ancêtres,  instruits  de  ses  droits,  de  ses  intérêts,  des  moyens  à 
prendre  ou  à  conserver  pour  les  garantir.  Si  les  Français  suivaient 
cet  exemple,  eux  aussi  rentreraient  de  leurs  longues  courses  émer- 
veillés de  la  puissance  d'extension  de  la  France,  éblouis  de  la  place 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  553    . 

qu'elle  a  occupée  dans  l'univers.  Peut-être  alors,  le  jour  où  ils  pren- 
draient en  main  la  direction  de  ses  destinées,  se  souviendraient- ils 
qu'elle  a  une  telle  puissance  de  rayonnement  que  pas  un  de  ses 
actes  ne  passe  inaperçu,  que  pas  un  de  ses  mouvemens  n'est  sans 
contrecoup  au-delà  de  son  territoire,  que  pas  une  de  ses  révolutions 
n'est  indifférente  au  monde  qui  l'entoure  et  qu'elle  a  imprégné  de 
son  génie.  Peut-être,  dans  les  luttes  mesquines  de  chaque  jour, 
sentiraient-ils  combien  il  est  imprudent ,  combien  ii  est  contraire 
au  patriotisme  de  détruire  une  à  une  les  grandes  forces  qui  ont 
fait  la  France  et  qui  peuvent  la  maintenir*,  pour  satisfaire  des  pas- 
sions ,  des  espérances  ou  des  rancunes  qui  ne  sauraient  avoir  de 
lendemain.  Mais,  hélas  I  cette  coutume  ne  semble  pas  sur  le  point 
d'être  adoptée  chez  nous.  Très  rares  sont  ceux  dont  la  curiosité 
inquiète  va  chercher  à  l'étranger,  à  côté  des  traces  du  passé  de 
notre  pays,  les  signes  précurseurs  de  son  avenir  ;  et  si  cela  est  regret- 
table, pour  les  raisons  que  je  viens  de  dire,  on  doit  convenir  tou- 
tefois que  la  majorité  des  Français  qui  s* obstine  à  s'enfermer  dans 
nos  frontières  s'épargne,  depuis  quelques  années,  grâce  à  cet  iso- 
lement du  monde,  des  émotions  bien  douloureuses  et  de  bien  sombres 
appréhensions. 

Il  semble,  en  effet,  que  l'éloignement  dans  l'espace  produise  le 
même  effet  que  l'éloignement  dans  le  temps,  et  qu'il  laisse  appa- 
raître les  conséquences  das  fautes  avant  qu'elles  se  soient  produites 
ou  du  moins  avant  qu'elles  aient  reçu  tout  leur  développement.  Ceux 
d'entre  nous  qui  passent  une  partie  de  leur  vie  à  l'étranger,  ceux-là 
surtout  qui  s'y  établissent  définitivement,  ont  quelque  peine  à  s'ex- 
pliquer la  quiétude  persistante  où  l'on  se  complaît  en  France  et 
l'absurde  rhétorique  par  laquelle  on  célèbre,  dans  tous  les  discours 
officiels,  le  relèvement  du  pays.  Pour  eux,  hélas I  ce  relèvement  est 
une  illusion  incapable  de  résister  à  l'expérience  qu'ils  font  chaque 
jour  de  la  ruine  de  notre  influence.  Au  lendemain  de  nos  désastres, 
ils  rencontraient  chez  les  nations  au  milieu  desquelles  les  hasards  de 
la  fortune  les  avaient  jetés  un  sentiment  de  surprise  où  ils  pouvaient 
puiser  quelque  consolation.  On  s'étonnait  que  la  France  fût  tombée 
si  vite  ;  on  hésitait  à  croire  qu'elle  ne  se  redresserait  pas.  Plus  tard, 
une  lueur  d'espérance  est  entrée  dans  les  âmes.  A  la  suite  du  con- 
grès de  Berlin,  la  France  a  semblé  s'essayer  de  nouveau  à  l'action 
extérieure;  sans  menacer  personne,  sans  commettre  aucune  impru- 
dence, elle  a  recommencé  à  faire  sentir  son  autorité  un  instant 
oubliée.  Par  un  coup  d'babile  politique,  elle  avait  imposé  son 
alliance  à  l'Angleterre  et  s'était  établie  à  ses  côtés  en  Egypte.  Peu 
après,  elle  entrait  seule  en  Tunisie  et  se  montrait  résolue  à  y  res- 
ter. Était-ce  un  réveil?  Beaucoup  l'ont  cru,  et  parmi  les  nations  qui 
s'étaient  éloignées  de  nous  au  lendemain  de  nos  désastres,  on  en  a  va 


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I 

f  ^ 


^ 


BS4  BSVULBl 

phtrieniiB,.  8iaon>  sei  rapparoeber  oaveptenwnt^  aa  Benifi  nftiiat  tteoH 
goerunesympadue  quiannaît  pu  devosbr  kftpoôlttde-d'umanntièpikM) 
salidev  Par  malheur,  o»  jauratdftsa^sae  ^  de  feirnieté  nfont  point 
duré;  Eipioîtée  pafiî  ks  paBskna  de  parti,  la.  poliiiiqiiot  exlériaocat 
est  dererrae  ehei  nouiuœ  arme.i^niiD6U£e^.anipoîsaBaôe  da  caloaè-> 
nies  infimes,  qui*  m'a  ser\â  qu'ai  augmenter  encore  nos  dÎTisiona  inlé^- 
rieur^su  Roo»  «mm  rsnoneé  i  l'Egypte  et  seule*  fin  de  renverser  o» 
d'empêcher  de  naître'  dmi  «dlinela;  Dès»  lors,  notre  prestî^e^  u» 
instant  rétabli,  »*e8t  éclipsé  tout  ài  fiiit^  Pussoona  n'si  plus;  eu  ht 
moindi'e  veUéité  de  s'unir  ài  ua  pays  s^Bti'  démora%è  pour  sacrir> 
fier  lai  Méditerranée  à;  des  miaérablea  querelles  iaiesd«eeb  L'exenaflfr 
à^  VAngJeterre^  qui,  après  moiB  consenAi  pendant  plucÔHira  asDécs  k 
noua  faire  en  Egypte  des  coneesekui&éiiDraies^s&yiecyaâbabaflEidoDiiiie 
par  nous,  à  Theuse  an  périU.  sans,  attire  ni(Mif  de»  ruf>tuoe  que* 
Wb  kaines  personneHes.  de^  quelques  ajoahilieux  se  dii^pulaait  le  pei^ 
voir,  a  dégoûté  tous  cejui.  qui  auraient  sougè  à-  l'iiuiiBn., 

A  quoi  bon  d^ailleurs^I  Estrce  q^'iL  eai  posiûlble  de  s'^allier  area: 
un  peuple  cpii,  chaque  jour,  change  de  miui^^tëre,  et  où  chaquâi 
piifiistère,  loin  de  se  croire  lié  par  lies  engagement  de  ses  pré*' 
(léiesseurs,  n'a  rien  de  plus  pressé  que  de  les  déchirer?  EstrCO: 
qu'il  est  possible  de  faire  fond  sur  un  gouvenieiiieui.  doot  les 
ticulairert  vairient  sans  cesse  e4  dooit  la.  poiiAk|ue  n'atfie  pas  bmmiSi 
d'iuBtahUité?  Cbacuaa'eat.doncniis  àagir  conuiâesii  U  France  n'exisr 
ith  pas.  U^ngleteore  a  ceaunencé.  A  peine  iiisiyiee  en  Egypte,  elle 
a  dénoncé  le&  conventions  qu'elle  y  avait  Caites  avec  nous  ;  aoos 
avons  protesté;  elle  nous  a  laissés  dire.  Elle  savait  Ton  bien  que  ce 
qu'an  de  no»  ministres  ]à.'acceptait  pas^  ui)  autre,,  qui  ne  laideraiti 
guère  à  venir,  le  subirait  ea  silence,  ne  lùtrce  que  pour  se  dia^ 
tinguer  de  celui  qui  Tavait  prêché..  £lle  a  assisté  l4*t»i  Jeirient  aasL 
réclainatione  de  M.  Duclerc  et  a  souri  de  ses  nieoaces.  M..  Duclejrt 
parlait  du  lendemain.  Singulière  prétention  chez  un  ministre  frsA- 
ÇM.S  !  Le  If^ndemain  ne  devait  pas  être  les  représailles  de  la  France,, 
iitaift^lai  chiite  de  BL  Duclarc*.  L'Angleterre  ne  l'ignorait  pas,,  et  elle' 
attendait!  Les.  Égyptiens  ne  l'ignoraient  pas  dav^nt^^;  ca^  leSi 
flaciuatÂons  de  notre  politique  intérieure  ne  nous  enlèvent  pas  aeur 
lement  IWliance  des  grande»  nations,  elles  nous  font  perdre  aus^la. 
confiance  de^^  petits  peiiples  q)ui  jadis  avaient  l'hahitude  de  s!appu^ 
sur  nous.  Lorsqu'on  disait  aux  miniâtres  égyptien»  :  <  Ne  vous)ttlat. 
pas  dans  les.  bras  des  Anglais  ;  essayez  de  fé^ister,  n  ila  répundaient 
sud&ii64  :  «  El  qui  nous  soutiendra?  La  France?  Mais  elle  noua  a. 
d^jà  abaiidimnës..  On  rejette,  U  est  vrai,,  toute  la  faute  sur  llwde^ 
Freycinet  et  l'on  noua  affirme  que.  son  successeur  est  d'une  autre 
trempe  que  lui.  U  y  parait»  en  effet»  à  la  résoluiion  de  aoa  Ito^ 
gage«  Hais  aem4p-il  ministre  dana  ua  moiaZ  £L  s'il  ae  Teal  plw,. 


I 


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.Lk  POliTlQfOI  âCVUBUS.  tM 

if^  AUDa^il  ipiB  auÉBDt  de  djffépeoDce  «entre  )€«i  Buoceiseur  ^  lui 
ip'al  f  en  A  eueDice  Jui  et  M.  xIb  FnTometi?  i>  fiaieeniieinent  «np6« 
jkitehle,  'qoe  rfèvéoement  n'mque  4rep  giHftiAé.  A  «rbeuremème  o% 
ieB  viflooiAtinoB  >avfic  t'àngtafeerre  JSiArmdUi  dus  la  période  >mgiie, 
au  il  nrait  £aUn  îIobéb  noire  luiôoii  -pour  faàre  Tecuder  «ixlne  andeii 
gUié^mœ  icriBe»mmi9tôBtBHemédIsté  à  fîark  surniD^manlfesrteiritM* 
cale.  PeDdasit  QBMeia»  ^h^clianiivea^ouUiôi'âgypte,  la  M^dilerrasée, 
la  qpoliiîque  oobaÎHle,  l'avenir  de  inotre  oommerce  pour  déjouer  îles 
ffldouU  lia  jprinoe  Mapolèen  et*oailwer  les  «xgMBses  pépifblioaÎBe8<de 
M*  SlwyÊeAi  fcndaDt  ce  «lois,  t' Angleterre  a  pris  l'Egypte  et  «e 
isnuS'Ia  i»[>dna4)hifi, 

de.népète  qu'il iant «voir Tv>de 'près, iqu' il  faut tnpoirsenti  directe» 
meiitiriinpfeasioD'que de pareitles^iéfaiUaQoesprodui.sent  au  dehors, 
qa'û  faut  en iivoir  nmgi  eiitfaeede  l'étranger poorsavoir,  pourcom- 
pflrendne  b  nal  qu'iellestOMt  fait  ànetre  pays.  On  ne  crok  ^qs  à  4a 
Arance  «a  lEurope  ot  en  Onkrat.  On  o'y  croit  pl:us,  d'aboj^  qparee 
qu'elle  fs'eat  proolamée  inoapsble  de  combattre  Arabi  et  qu'une  fai- 
Messe  aussi  extraardioaiœ  ^a  eiTrayé'ses  filus  chauds  ipartisaBs/OB 
ai'yx^rek  çlus  ensuite,  paroe  que  \m  ivanatîe»9,  les  •inoertitudes,  lee 
aanbnesauts  de  sa  pnlriique  persuadent  it  tout  ie  monde  qu'elle  egt 
iaeapable  de  oréfleiion  eC  de  suite  «dans  4a  conduite.  S'imagmer  «que 
les  coups  qu'elle  «vient  de  -porter  ou  qu'elle  va  porter  à  Madagascar 
H  en  Toiikin  sufisent  jo«  suffiront  à  restaurer  son  prestige,  serait 
«ue  grande  erreur;  ils  ajoutent  au  eoiitraire  -à  pa  reuomiB^e  de 
puissance  légère,  inconsidérée,  livrée  i  tous  les  caprices.  Est-^il  pos- 
sible de  s'expliquer  que 'la  mènae  chambre,  que  ks^n^iueshomiiieB 
aient  .refttsé  d  aller  en  Egypte  et  se  lancent  à  corps  perda  à  Mada- 
gascar et  au  Tonkin  7  'Quelle  preuve  plus  éclatante  de  -versatilitë? 
Quelle  démonstration  plus  claire  de  Timpossibilité  où  est  notre  pays 
^  mesurer  >la  portée  de  ses  entreprises  à  l'importance  ée  ses  înté* 
réis?  Et  puis,  on  doute  de  notre  constance  à  soutenir  l<>s  résolutions 
stibites  que  nous  venons  Ae  «prendre.  On  se  méfie  même  de  notre 
courage  milivaire.  La  plus  grande  honte  que  j'ai  éprouvée  ide  ma 
irie,  c'est ide  voir  des  lÉgyptiens  sortis  de  notre  Éco'e  de  Saint-^Cyr 
ou  de  notre  École  polytechnique  me  demander  sérieusement,  sin- 
cèrement, sans  intention  d'ironie,  avec  un  réel  chagrin,  au  contraire, 
au  souvenir  du  passée  «  Est^l  bien  vrai  que  la  Fmnce  ait  eu  pe«r 
d'Ara^û?  que  sou  armée  ne  soit  plus  capable  de  combattre  inéme 
des  fellahs?  «  Bt  ce  langage  n'est  *pas  le  seul  dont  ftiie  eu  à  souffnr, 
éont  souffrent  tous  le«  Françanqui  vivent  au  dt4iors.  Presque  dhaquf 
jour,  ils  onteudent  refléter  :  u  M  n'y  a  pltis  de  Frairce!  'On  nedok 
phts  .compter  sur  c^'stte  nanion,  jadis  la  première  do  toutes,  d  ^^1- 
ques  étrangers,  anîcués  de  bons  «entimens,  vous  font  encore  plus 
4e  mal  |>ir  ia  coaapaasioB  qu'ils  se  croient  céligés  de  vous  moiHner  : 


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556  B£VU£   DES   DEUX  MONDES. 

«  C'est  bien  dommage  1  s'écrient-ils  :  la  France  était  un  si  noble 
pays  I  ))  D'autres  naturellement  ont  plus  d'arrogance  et  moins  de 
pitié.  Leurs  paroles  blessantes  sont  comme  des  glaives  empoison- 
nés qu'en  toute  occasion  ils  vous  enfoncent  au  cœur.  Le  langage 
des  Français  fixés  à  l'étranger  n'est  pas  moins  triste.  On  songe  à 
favoriser  l'émigration  chez  nous;  les  radicaux  professent  la  théorie 
que  c'est  par  des  colonies  volontaires,  fondées  sans  intervention  de 
l'état,  sans  appui  militaire  ou  financier,  que  notre  influence  doit 
s'étendre  au  dehors,  que  notre  commerce  et  notre  industrie  doivent 
faire  la  conquête  du  monde.  Ils  disent  ces  choses  dans  leurs  jour- 
naux, ils  le  répètent  à  la  tribune.  Âh  I  que  ne  se  sont-ils  trouvés 
en  Egypte  depuis  deux  ans!  Un  jour,  une  émeute  fanatique  a 
massacré  un  grand  nombre  de  nos  nationaux  dans  les  rues  d'Alexan- 
drie et  les  a  menacés  tous,  non-seulement  dans  leur  fortune,  mais 
dans  leur  vie,  et  cela  en  face  d'une  flotte  française  qui  n'a  pas  bougé  I 
Efirayés,  humiliés,  anxieux  de  l'avenir,  ib  se  sont  tournés  vers 
la  France,  attendant  avec  une  impatience  fébrile  le  courrier  qui 
devait  leur  apporter  la  nouvelle  d'un  secours  prochain  ;  ils  se  sont 
jetés  avec  impatience  sur  les  lettres  et  sur  les  journaux.  Savez-vous 
ce  qu'ils  y  ont  appris?  Que  le  conseil  municipal  de  Paris  songeait 
à  mettre  M.  Gamescasse  en  accusation,  et  qu'il  demandait  un  maire  I 
Cette  diminution  de  la  France  au  dehors,  ce  sentiment,  répandu 
à  la  fois  chez  les  étrangers  et  chez  les  Français  vivant  à  l'extérieur, 
qu'elle  est  entrée  dans  une  voie  d'irrémédiable  décadence,  sont  d'au- 
tant plus  malheureux  que  la  situation  européenne  est  loin  d'être  ras- 
surante. La  rupture  de  notre  amitié  avec  l'Angleterre,  la  formation 
de  la  triple  alliance  constituent  des  faits  graves,  des  événemens  dan- 
gereux auxquels  on  aurait  grand  tort  de  prêter  peu  d'attention.  Je 
ne  prétends  pas  que  ce  nouveau  groupement  des  puissances  soit 
un  péril  immédiat  ou  peut-être  même  prochain.  C'est  un  point  sur 
lequel  l'aflirmation  serait  à  coup  sûr  fort  téméraire  :  j'ajouterai  néan- 
moins que  la  négation  le  serait  encore  davantage.  L'état  actuel  de 
l'Europe  est  tel  que  le  moindre  incident  risque  d'y  amener  une  crise, 
et  que  cette  crise,  si  elle  se  produisait,  nous  atteindrait  toujours 
d'une  manière  directe  ou  indirecte.  L'horizon  est  chargé  d'iunocnbra- 
bles  points  noirs  d'où  peuvent  sortir  les  plus  gros  orages.  Plus  que 
jamais  aujourd'hui,  l'observateur  perspicace,  les  yeux  fixés  avec 
quelque  attention  sur  le  ciel  politique,  hésiterait  à  dire  que  les 
idées  de  l'abbé  de  Saint-Pierre  sont  à  la  veille  de  se  réaliser.  L'as- 
pect de  l'Europe  et  du  monde  est  loin  d'éveiller  dans  les  âmes  les 
rêves  pacifiques  dont  chacun  de  nous  aimerait  tant  à  se  bercer. 
L'œuvre  du  congrès  de  Berlin  est  partout  ébranlée.  Nos  rapports 
avec  l'Angleterre,  un  instant  intimes,  n'ont  jamais  été  plus  tendus; 
la  triple  alliance,  avec  ses  allures  mystérieuses,  suscite  des  appré 


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LA  POUTIQUE  ACTUELLE.  557 

hensions  bien  légitimes;  les  réunions  d'hommes  d'état  et  les  entre- 
vues de  souverains  qui  se  multiplient  semblent  le  prélnde  des  plus 
graves  événemens  ;  Tantagonisme  entre  la  Russie  et  l'Autriche  en 
Orient  fait  des  progrès  effrayans  ;  les  petits  royaumes  et  les  petites 
principautés  des  Balkans  se  remuent;  enfin,  la  décomposition  de  la 
Turquie  peut  amener  d'un  moment  à  l'autre  le  signal  de  l'explosioa 
générale. 

Je  ne  veux  point  revenir  ici  sur  les  épisodes  qui  viennent  d'agi- 
ter si  profondément  l'Europe  et  de  soulever  partout  de  si  vives 
inquiétudes.  Il  est  impossible  de  ne  pas  dire  cependant  qu'ils  ont 
révélé  à  tons  les  yeux  une  situation  dont  le  dénoûment  fatal  sera 
une  guerre  plus  ou  moins  prochaine.  Poussée  par  une  main  impé- 
rieuse vers  rOrient  où  désormais  tout  l'enfonce  de  plus  en  plus, 
l'Autriche  a  tenté  de  lier  intimement  à  sa  politique  la  Roumanie 
et  la  Serbie.  On  a  vu  les  jeunes  rois  du  Danube  aller  saluer  à 
"Vienne  leur  futur  suzerain.  Il  semblait  que  le  rêve  d'un  ministre 
hongrois  qui  déclarait  naguère  que  la  couronne  de  Habsbourg  était 
un  composé  de  la  couronne  de  Rome  et  de  celle  de  Byzance  fut  déjà 
réalisé.  Par  malheur,  au  moment  où  les  Autrichiens  cédaient  à  cette 
immense  illusion,  une  insurrection  sanglante  éclatait  en  Croatie  et 
sur  les  Confm^  militaires;  le  prince  de  Bulgarie,  soupçonné  de  fai- 
blesse envers  l'Autriche,  était  obligé  de  rendre  à  ses  sujets  les  pou- 
voirs absolus  qu'il  leur  avait  arrachés,  et  des  élections  radicales 
prouvaient  au  roi  de  Serbie  que  son  peuple  ne  le  suivait  pas  dans  sa 
conversion  à  la  politique  austro-allemande.  C'était  la  riposte  de  la 
Russie  aux  prétentions  autrichiennes.  Voilà  donc  la  lutte  nettement 
engagée,  et  avec  quelles  armes?  Les  révoltes,  les  soulëvemens  socia- 
listes, les  menaces  de  révolutions  dynastiques.  Les  deux  adversaires 
se  mesurent  de  Tœil,  et  le  moment  se  rapproche  où  ils  ne  pourront 
plus  éviter  le  conflit  déclaré.  Le  jour  où  il  éclatera,  quelle  sera  l'alti- 
tude de  la  France?  S'il  lui  arrive  de  se  souvenir  de  son  glorieux  passé 
et  du  rôle  qu'elle  a  joué  jadis  dans  la  politique  européenne,  l'Italie 
sera  là  pour  la  ramener  au  sentiment  de  la  réalité  présente.  11  y  a 
quelques  tnois,  le  felduiaréchal  de  Molike,  appelé  par  sa  santé,  au 
moment  des  fortes  chaleurs,  sur  la  frontière  des  Alpes  maritimes,  y 
a  soigné  sa  verte  vieillesse  par  d'immenses  excursions,  de  longues 
courses  de  jour,  de  longs  travaux  de  nuit,  des  études  topographi- 
ques et  des  levers  de  plans.  A  Tltalie,  qui  sait  si  l'Espagne  ne  se 
joindra  pas  au  besoin?  Elle  vient  de  faire  un  traité  de  commerce 
avec  r Allemagne,  qui  a  été  ;atifié  par  le  parlement  de  Berlin  au 
milieu  de  fanfares  guerrières  et  de  bruits  belliqueux  dont  les  plus 
pacifiques  doivent  être  encore  assourdis.  Et  je  ne  parle  ici  que  du 
continent;  je  laisse  à  dessein  de  côté  les  questions  coloniales;  je  ne 
cherche  pas  si  nos  entreprises  dans  cette  direction  ont  été  eoga- 


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6i8  RBTDE  iBES  OfiOX  iMONDBS. 

.gées4iVi0CkbQa»coup^d!ba]>Utté,  .ni  .si  «les  colère  vîoIeQtdS.qu-'jeUes 
<H»traoilleM6es>«uuiur  4le/aâU8a!*'âui{aient.paS(pu  être  évitées.  Ouoi 
I|u*iliarrive9  cccu'est pasusur  le8^mers:que ikmis seroo; Jamais  sôrieu^ 
sèment iiaaiettaeés;rd des  tempêtes  y  iiaisiheQt, ellesne seraieot gravds 
que  >  le  (jour  au  elles  viendraient  battre  les  côtes  de  rEucQpetets'y 
oha^geroen^ouragan.  Mai^^aans.^ortir  du  contiaeat,  est^e  que  l'ave- 
Dir  permet  à  la  France  de  s'aiTaisser  sur  elle-même,  et  d'oublier 
que  cbaque.Jour  les  «.désde^fer  du-destm  »  peuvent  .encore  se 
{HnonoBcer  .contée  Kelle  7 

cil. 

rMantd1aUer)pIii8iloiQ,jeinersaura>6. éviter  une  question  que  je 
flie^auJs  ^d&jà  poâée  ici  même  lyanaée  dernière  (1),  mais. qui  h'b 
point  fOBCore' été  . définitivement  .résolde  par  les  faitô.  Fautai  faire 
remonter (autprincîpe  même «demotregouv^rnem^nt  la  re^ponsabi^ 
Mié  de ia  .décadence^extérieure  de  la. France,  ou  doit-on  la  laisser 
tout  entière  auxi  hommes  par  lesquels  nous  «sommes  gouvernés  depuis 
qnelquesiannèesîiEn  d'autres 4enne6,.estrce  la  république  quirest 
eoupable^ou  sotKrce  les  républicains?  Sur  ce  point,  comme  4sur 
bÎÉ'n  dfautres,  l'esprit  de  parti  n  hésite  pas.  On  enteiid  sans  cesse 
répéier.par  les-orateursimcMiarchistt^  et,par  la  presse  monarchique 
que,*6i  4a  Franceiétait  enmonarchie,  aucun  des  malheurs  que  nous 
avons  subis  ne  serait  arrivé  :  nous  n'aurions  pas  perdu  TÉgypteet 
l'amitié' de  l'Angleterre;  latrjple  alliance  ne  se  serait  pas  formée; 
nous- aurions' des  alliés  et.nos  adversaires  n'en  auraient  pas.  Nous 
sommes  isolés  en  Europe,  non  pas  tant  à  cause  de.nos  fautes  çpjJA 
cause  du  déplorable  gouvernement  auquel  mms  sommes  condam- 
nés. Si  cette  allégation  était  fondée,. je  n'hériterais  pas  à  dire, 
quant  à  moi,  qu'il  faut  renoncer. à  la  république,  car  il  n'y  a  pas 
de  ferme  locmstitutionnelle  qu'on  doive  préférer  à  la  .grandeur  ide 
son  pays.tMais  ce  qui  me  suggère  quelques  doutes  sur  leur  par- 
faite exactitude,  c!e8t>ce  que  je  rappelais  en  commençant  .des 
catastrophes  que  la  monarchie  et  l'empire  ont  attirées  sur  la  France. 
Vous. dites < qu'il  suffit  d'être  en  monarchie  pour  avoir  une  bonne 
politique  extérieure  :  ^alors,  comment  se  faitil  que  la  monarcbie.des 
Bourbons,  la  plus  «anotenme,  la  ))lus  glorieuse  des  monarchies  de 
l'Europe,  ait  laissé  échapper  de  se&  mains,  au  xvui«  siècle,  l'admi- 
rable lempire  colonial  qui  ouvrait  devant  nous  de   si  magnif^iues 
eepéranees?  Comment  se  fait-il  que  le  premier  empire,  la  plus  nou- 
velle, a9aaîs.Ja  pksi éclatante  des  monarchies,  ait  conduit  la  France 

Xi)  Voir  Pétnde  «tir  la  népubUqMe  et  les  IntérHs  français  «n  On'fiK  dans  !»*«*» 
<hii|6iMptanbr«illS2. 


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LA'  muriQivAOTnEiui.  fiSm 

auxnmtéôtie48t&??G<mn«i6i)t«se  ftiuil  qae^le^seeond empire;  leqml^ 
toiitidé«e8tiibiê>  qp'iK  fût,  D^eD<  était  pas  moins  imeinooarcbie,  ait^ 
tjpwiyé»  le'  mo^eir  dfe»  renchérir»  sur  lea*  traitée  de^l8«?^  d  enserren 
nt)treTpay»  dans^  une*œintuivKl'étBt8iBi1ilBÎre6<qiir  ctmiprifnent'  toùa' 
swmainreraews',  de  le  pousser*  au»  déiaetpcs  dan»  lesquels*  il' a- 
ftiHi'sfabltoeren'1870?l?hi8<oiro«détoontr©'que,inoDarehiô'OUTépii* 
Mique^  tout  gouvemeiDenl<oapabte'de>»e'lai«f«r  emraltter  à^  des  f&i*- 
Wè9«ie8«ooiipttbte9'OU'à>dë8'»vemuresûo8Qnsôe8>  aboutit  k  dbs  cata>-- 
strophe»!  Il  serait'tropoommodfejen  vérité,  de  mettre  8ur*le<x)mpt9 
d'une  cottstitution  le8  malheur9produits* parla  conduite  des  hommes; 
C'est  trop  d'îndu'gence  envers  les  répurblicains  qui  om  agjçravè  les* 
iûfomunes  de^la  Fi-aoce  et' augmenté  ses  perte»  :  oe  son v bien  eux* 
qui'sont»  les  auteurs  du  mnl':  en  accuser- là  république  est  aussi* 
injuste  que  siMT>n  attribuait  à  là  monarobie  toutes  les  chutes  et 
toutes  lès  hontes  dUcrègne*d6>LoT2i»XV. 

ir  reste  n^nmoios  à  sarvoir  si  oe^qtii  n'ôst  pas  vrai  d'une  ma— 
mèfpe  absolue  ne' le  serait' point' d'une' manière  relative;  si  la  répiK 
blîque,  parsa  natorc,  ne  rendrait  poi<it  le»  foutes  des  homme»  plus^ 
faciles  à?  commettre  et  plus  difficiles  à  réparer  lorsqu'elles  sont  com- 
mises. CHte- opinion  a' pour  elle  l'autorité  d'un  politique  qui  tient, 
aujourd'hui  trop*  de*  place- dan»  lëmondt)»  pour*  que  ses  jugemeos' 
soient  rejelés  sans  examen.  On  se  rappelle  sans  doute  en  quels  termes 
M*,  de*  Wsmarck  parlait  delà  république  dansées  fameuses  d^pè  hes 
àW.  d'Arnim,  dont  la<  publication  a  été  un  actedesi  pariaite  imper- 
tinence envers  notre  gouveruement  et  envers  nous.  W^pondanf  à 
un  ambassadeur  qui'r croyait  bien  faireen  favorisant  le  rétablisse»-^- 
ment  d^  Ik  ntonarchie  dans  notre  pays,  il  lui  expliquait  avec  la  bru* 
tallté*  de  franchiî^e  que  Ton  saif  combien-  il  désapprouvait  sa  con^ 
dhite.  A'son  avis,  le  maintien  de  la  république  en  France élacrt  la  plus 
sûre-garantie  de  notre  a[fti^rlîssement  perpétuel,  tous  nos  ennev 
misdevaient  désirer  ardemment,  qu'elle  ne  fût  point  détruite.  Tant 
que  n»)us  serions  en  république^  il^affirmait  que  nous  resterions  iso- 
lés, que  nous  n'aurions  point  d'alliés,  que  nous  nous  anéantirions 
nous-mêmes dfins  des  querelles  intestines,  que  nous  laisseri»)ns  périr 
tous  nos  intérêts  extérieurs,  etque,  sans  avoir  besoin  de  nous  com-^ 
battre,  on  pourrait* nous  con^«dè^er  comme  vaincus.  Les  évéuemeu»^ 
n^bnt  point  jostifiétfàbord  ce»  sinistres  prévisions  ;  mais  il  faut  coo* 
venir  qu'aujourd'tvui'ils  semblenti,  dans  une  certaine  mesure,  leup' 
dbnner  raison.  Je  montterai  tout  àrrheurequ'il-  n'enestrien,  et  que 
si  la  république  a  réalisé' les' espérances  de*  M»  de  Bismarck,  c'est* 
qir'eHe  a  eu  le  malbeurds'  tonibsr  entre  le»  mains>  de  poliiiquecH 
ignorans  et  versatiles,  comme  il  aurait  pu  papTaitement  s'en  rett^ 
contrer  sous*  une 'monarchie»  Mais  il' est  essentiel,  quelque  tristesse 
qu^mr  républicain  puisse  éprouver  àh  le  fiûre^  d&  biea  marquer' 


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560  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

quelle  est  la  manière  de  voir  de  M.  de  Bismarck  sar  la  république. 
C'est  le  seul  moyeu,  eu  effet,  d'expliquer  le  programme  au  nom 
duquel  s'est  fait  la  triple  alliance  et  le  but,  apparent  du  moins, 
qu'elle  s'est  proposé.  Pensant  ce  qu'il  pense  de  la  république,  étant 
convaincu,  comme  il  l'est,  qu'elle  tombe  infailliblement  dans  l'anar- 
chie et  de  l'anarchie  dans  l'impuissance,  on  s'explique  sans  peine 
que  M.  de  Bismarck  se  fasse  un  devoir  non-seulement  de  la  respec- 
ter chez  nous,  mais  de  l'y  étayer.  Cest  à  cet  effet  que,  d'après  tous 
les  journaux  de  Berlin  et  tous  les  personnages  officiels  et  officieux 
des  trois  nations  unies,  la  triple  alliance  a  été  formée.  Partout  en 
Allemagne,  en  Autriche,  en  Italie,  le  mot  d'ordre  consiste  à  la  défi- 
nir ainsi  :  c'est  une  triple  alliance  pour  le  maintien  de  la  république, 
laquelle  est  un  gouvernement  pacifique,  parce  qu'elle  est  un  gou- 
vernement énervé  et  énervant,  et  elle  est  destinée  à  prévenir  le  retour 
en  France  d'une  monarchie,  laquelle  serait  un  gouvernement  belli- 
queux, parce  qu'elle  ne  pourrait  se  soutenir  au  dedans  qu'en  se 
lançant  dans  des  aventures  extérieures.  De  là  vient  que  la  triple 
alliance  s'est  manifestée  au  grand  jour  au  moment  où  la  mort  de 
M.  Ganibetta  et  la  crise  parlementaire  qui  l'a  suivie  ont  fait  craindre 
pour  le  salut  de  la  république.  Elle  est  venue  immédiatement  au 
secours  de  nos  institutions  menacées.  A  la  première  occasion,  elle 
recommencerait. 

Encore  une  fois,  il  faut  méditer  ce  thème,  dont  on  a  eu  tort  de 
sourire  chez  nous,  attendu  que  les  triples  alliés,  sous  l'impulsion  de 
leur  chef,  en  ont  fait  une  sorte  de  Credo  politique  que  l'opinion 
publique  a  très  généralement  admis  à  l'étranger.  Seulement,  il  ne 
suffit  pas  de  le  méditer,  il  faut  encore  le  comprendre.  La  république, 
ainsi  que  la  monarchie,  d'ailleurs,  n'est  pas  une  chose  simple,  inva- 
riable, absolue.  Il  y  a  plusieurs  sortes  de  monarchies,  depuis  la 
tyrannie  pure  jusqu'à  la  monarchie  ultra-parlementaire  ;  il  y  a  de 
même  plusieurs  républiques.  Est-ce  à  toutes  les  républiques  que 
M.  de  Bismarck  offre  généreusement  l'appui  de  la  triple  alliance? 
A  coup  sûr  non.  Si  la  république  modérée,  sage,  prévoyante  à  l'in- 
térieur, habile,  ferme  et  prudente  à  l'extérieur,  pouvait  durer  en 
France,  il  serait  le  premier  à  s'en  méfier.  Mais  il  la  croit  impos- 
sible. Il  est  persuadé  qu'elle  se  résout  fatalement  en  cette  répu- 
blique anarchique  et  folle,  qu'il  y  a  plaisir  à  laisser  vivre  ou  même 
à  faire  vivre,  puisqu'elle  ne  nuit  qu'à  elle-même.  C'est  pour  cela 
qu'il  nous  montre  des  sentimens  si  républicains.  Il  est  curieux 
d'observer  que,  lorsqu'il  exposait  à  M.d'Arnim  ses  idées  sur  la  répu- 
blique, le  premier  essai  de  gouvernement  républicain  conservateur 
venait  d'échouer  en  France.  M.  Thiers  était  tombé  du  pouvoir,  ren- 
versé sans  doute  par  une  coalition  monarchique,  mais  par  une 
coalition  monarchique  qui  n'avait  été  possible  qu'à  cause  de  l'élec- 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  561 

tion  Barodet,  c'est-à-dire  de  la  rupture  des  radicaux  avec  rhomme 
dont  l'autorité  seule  en  ce  moment  pouvait  sauver  les  institutions 
républicaines.  Plus  tard,  après  l'échec  des  entreprises  monarchi- 
ques, quand  les  républicains,  arrivés  au  pouvoir  à  force  de  sagesse, 
n'avaient  point  encore  oublié  qu'ils  devaient  le  garder  par  le  moyen 
avec  lequel  ils  l'avaient  acquis,  les  encouragemens  de  TAllemagne 
sont  devenus  plus  tiëdes.  On  n'en  entendait  même  plus  parler.  Mais 
on  a  inauguré  la  politique  violente,  on  a  bouleversé  le  pays;  les  mo- 
dérés se  sont  mis  à  la  remorque  des  radicaux,  ils  se  sont  résignés 
au  dedans  à  toutes  leurs  fantaisies;  au  dehors,  pour  leur  plaire,  ils 
ont  renoncé  à  défendre  nos  intérêts  et  notre  honneur;  les  mitiisières 
sont  tombés  les  uns  sur  les  autres  dans  des  crises  incessantes  k  la 
,  suite  desquelles  il  y  avait  toujours  quelque  ruine  à  déplorer,  à  l'in- 
térieur et  à  l'extérieur.  Aussitôt  M.  de  Bismarck  est  réapparu,  et 
cette  fois,  afin  de  montrer  toute  sa  satisfaction,  il  est  réapparu  avec 
sa  triple  alliance.  Décidément  c'était  bien  la  république  de  ses*  rêves  : 
il  n'y  avait  plus  qu'à  songer  à  la  conserver.  Probablement  il  se  mon- 
trerait encore  plus  dévoué  à  nos  institutions  si  les  radicaux  arrivaient 
directement  aux  aOaires  et  gouvernaient  eux-mêmes  au  lieu  de  se 
borner  à  imposer  aux  modérés  leurs  principes  de  gouvernement. 
Le  jour  où  M.  Clemenceau  serait  ministre,  il  aurait  le  concours  de 
la  triple  alliance.  On  n'ignore  pas  qu'il  aurait  de  plus  l'Angleterre, 
laquelle  s'est  éprise  de  lui  depuis  qu'il  a  décidé  la  chambre  à  repous- 
ser toute  action  en  Egypte.  On  cherche  le  moyen  de  nous  procurer 
des  alliés  :  en  voilà  un  I 

Je  ne  pense  pourtant  pas  qu'il  soit  du  goût  de  personne,  sans 
en  excepter  les  radicaux.  Ils  ont  toujours  déclaré  qu'ils  dédai- 
gnaient l'alliance  des  gouvememens,  qu'ils  ne  poursuivaient  que 
celle  des  peuples;  ils  ont  toujours  proclamé  que  la  république 
pouvait  se  passer  des  cabinets  de  l'Europe,  pourvu  qu'elle  eût  avec 
elle  les  nations.  Et  si  fausse  que  soit  leur  théorie  à  cet  égard,  elle 
contient  pourtant  une  part  de  vérité.  Il  est  incontestable  que  la 
république,  même  très  modérée,  ne  saurait  manquer  d'inspirer 
quelque  répugnance  aux  monarchies;  en  revanche,  lorsqu'elle  est 
modérée,  son  existence  contribue  aux  progrès  du  libéralisme  dans 
le  monde  entier.  La  France  a  toujours  eu  le  don  de  travailler 
pour  les  autres  aussi  bien  que  pour  elle-même  ;  jamais  ce  qui  s'est 
passé  chez  elle  n'a  été  étranger  à  ce  qui  se  passait  autour  d'elle. 
On  peut  dire  sans  exagération  que  la  liberté  a  suivi  en  Europe  les 
mêmes  destinées  que  sur  notre  territoire;  quand  elle  triomphait 
parmi  nous,  elle  triomphait  partout  ;  quand  l'anarchie  amenait  en 
France  une  réaction  »  cette  réaction  se  produisait  également  au 
dehors. 

lOin  ux.  —  1883.  36 


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598^  REWff'DGSf  BEOX  MONDES*. 

DatTs^ce^cPeroTèfres  années,  cette  loi  constaîittB  de  notre  Histoire, 
ne'  s'èsf  point  démentie.  H'  est^  permis  db  croire  que  Ih  fonda- 
tion^ en  Pl^nce'd''une  répnbliqne  qui  a  Ôlé  longtemps  sage  et  hea- 
reuse',-  qur  a  augmenté  d^abord  la  prospêrhéf  publique  et  accru» 
lar  ricitesse  nationale;  n'a  pas  ét&  sans  influence  sur  nos  voisins 
le»  plus-  immédiatsr.  tes  progrès  dli  parti  libéral  en  Angleterre 
ont  coïncidé*  d'une  manière  trop  directe  avec  le  succès  des  répu- 
UidÂnv  êa  France  pour  qu^bn  pnisse  attribuer  au  hasard' seul' une 
pareille  concordance.  Eorsque  ce  parti»  est  arrivé  au  pouvoir  avec  le 
contingent  â^  radicaux'  dbnt  l'actibn  sur  sa  politique  a  été  tout  de 
suiie  si  grande;  l'exemple  de  notre  pays  séduisait  beaucoup  d'es- 
prits de  l'autre  côté  db  là  Manche.  On  sait  que  les  radicaux  anglais 
neressemWentguèreaux  noires;  et  que  leur  programme  lepllis  avancé 
ne  ve  pas-  au-delà  des  Té^^alité  de  droits  établie  depuis  longtemps 
cbez*nou9.  \Vs  combattent  lés  avantages  politiques  atiachés  à  la  pro- 
priété; ils  demandent'  Ik  destruction  des  privilèges  et  là  réforme, 
du  sullVage^  il^  ne  vont  pas  plu&  loin.  Leurs  idées  sur  Ik  politique 
extérieure  se  rapprochent  dé  celles  que  nous  proflessons.  Bii  renver- 
sant lé  roiiiistère  BèaconsfielB,  qui  se  préparait  à  s'allier  avec  l'AlIe- 
magne^et  TAlitriche  pour  étraser  la  Russie  dans  les  Balkans,  ils 
ont  êlbignéf  de  plusieurs  années  la  crise  qui  semble  sur  le  point 
d^èclater  aujbnrd  hui.  Dédaignant  Tégoïsme  étroit  dfes  tradîiiony 
natibnalès  de  TAnglfeterre,  ils  s'opposent  aux  projets  dé  conquête 
indéfinis,  si* en  faveur  auprès  de  la  classe  dirigeante  anglaise.  C'est 
en  France  qu'ils  puisaieut  des  argumens  pour  défendre  leur  cause. 
Ils  soutenaient  qu'un  grand'  état  pouvait  vivre  avec  une  égalité 
politique  abs^o'ue,  sans  tomber  pour  cela  dans  Tanarchie,  sans 
laisser  dépêiir  aucun  de  ses  intérêts,  puisque  la  France,  où.  cette^ 
égalité  existait,  était  câline  et  plus  prospère  qu^.  jamais.  H  est  à' 
craindre  que  cette  comparaison  ne  commence  à  leur  manquer.. 
Déjà,  elle  fait  défaut  aux  progressistes  allëniauds,  qui,  eux,  aussîi 
aiTfnaieni  à  s'appuyer  sur  notre  exemple.  On  vent  d«  réaction  soulïïe 
en  ce*  moment  sur  l'Allemagne,  et  M.  de  Bismarck,  en  le  déchaî- 
nant, a  euisoin,  pour  justifier  sa  condtiiie  auprès  du  parlbmeutj.db* 
montrer  ce  que  lia  bberté  avait  fait  de  nous.. 

Oti  n%  peut-être  pas  oublié  le  discours  dans  lequel,  exposant 
sa  thféorie  sur  le  pouvoir  impérial,  qui  doit,  d'après  lui,  dominer, 
et  au  besoin  étouffôr  lé  pouvoir  parlementaire  en  Allemagne,  il  affir- 
mait que  tous  nos  malheurs  venaient  de  Tabandbn  dé  là  vieille 
monanchie.  Pour  combattre  non-seulement  les  progressistes,  mais 
encore^  ses*  anciens  amis,  les  nationaux-libéraux,  dont  il  s'est  hau- 
tementséparô>  il  ne  trouvait  rien  d'e  mieux  que  de  faire  un  tableau 
lamentable  de  notre  situation  intérieure  et  extérieure,  puis  de  dire 
&  ses  compatriotes  :  a  Youdriez-vous  être  ainsi?  »  Un  pareiF langage 


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^'eût.pasiéié  ]po8sibIe;À;yépoqu&  où  da  répubUqne*  était  Testée  libé- 
rale eUfnmsenratrite,  dû  die  n'avait  oppriméipeFsmiiiejauidedttiiBrQt 
fperduiaucuQ  aiunlagefiau'jdciioiB.  N^esuilpas  lpts(6X|ue  (edâvekj^ 
■poœeat 'du  iradieaUame  en iFraace  ait ^poar  conséquence  d'iffaiblir 
.%ms  testpartis  libéraux  ^en  Europe?  ilant  que i ces  partis  sofft'foîts, 
4aDt  queldSii^veniemens  doiveutcompleriaveo  ecix,4Htnt  QpùfHk  ont 
-^aarla  po(litit}ue  une  inHuence  déâstreyla  pan  est  assurée.  'Maia.lMr 
iécKpseou  lair^dtsparktOQ .défient' un Jdanger  très'sépieux.'xar'eUe 
iaisse-au  .'peuYoir  absolu f  des  eouTerainsUe^soin  de  décideriidella 
paliiiqpi»  extérieure.  Or,  o'«stce>t}m  «rriveiient  eeimomeot.  QitoiiiB 
MBetBiéprenne  pas^sur^naipensée,  je^neudiscpas  &  «oup^9Ûr>t]«e  uee 
'fa«i4es  persomieUeaaieBt  provqcpié  la^réactiom  qu'on  voit  se  dessiner 
.partout en  £uro^,ïsauftfo  Angleterre ;jeidis  seulement  qi^ettesiofit 
^&mmné  la  rorcetdexreuxiqui  auraient ipUi lui  résister. t Quoi  qu^il m 
*6oit,  d'aiUeuPS,  tle  lait ^st  tterlain  :  à  jlfheure  «actuelle,  à  tBerlin,ià 
(Vienne,  à.Saitit-RétepSbourgyletltbéraliflme  est  vaincu,  le  parleiuen- 
tiarisme  ahaiseè.;  kipolUique  extérieure:  ne -se  fait  pas  devant  ^k» 
.cbaailifes,  ^1  e;se^ fait dana les: cours  ;)feisant  les -souverains  ou' leirFS 
jniaihtres'qui  la  dirigent;  les  représcnla^s  des. divers  pajss  eeraJeût 
jflftptHssans  k  opposer  aux  réactions  prias»  en  hauts  lieux  le  moÎBfdre 
obstacle  efficace. 

•  Qu'importa,  encore  une  fois,  •s'écrieront  les  radiieaux,  si -nous 
avons  < les  ^peuples  pour  nous?  Ohl  Jesjpeupl^s,  il  ne  faut  point 
assurément  en  faire  fi.  Il  fut  un^monieotten^Ëurope  où*le  feu  mou- 
vait à  la<fuis  en  Italie, len  Hongrie,. en -AI  lemagfie,  enRofogoe,  ét*cN!i 
l'on  pouvait  dire,  comme  M.  de  Bismarck  :  a  Larévolut^ron  est  une 
force  dont  on  doit  savoir  «e  >servir.  w^ll  y  avant  aloi'sdegi'^rtdes 
Batîons.àiémanciper,desrndtioos  capables  de  porter  l^s  arm«s  eHes- 
mèmes  pour  leur'émAncipation.  Qu'on  fit  rentrer  4ans  les  calculs 
d'une  politique  l'exploeion  .probable  de  leur  enthousiasme  patrio- 
lk[ue,  rienrn'éiait  plus  habile,  plus  judicieux.  C'était  une  «nue' ter- 
rible :  si  difficile  àvmanier  qu'>eUeifùt,:on  compr^nrl  qu'oneongeâtà 
8?€n  servir./Mais,  aujourd'hui,  les  xhoses  ont.bimi  chaivgé.  Il  n^ya 
plus-de  peuplti  à  émanciper ,ià  moins  qù'onne  veuille  sh  bercer  e»core 
de-  l'illusion  de  ressusciter  la  Pologne,  ou  qu'on  u»»^  compte  pom*  des 
peuples  les  peuplades  des  Balkans,  lesqueUessoulfriront  bien  qu*on 
se  batte  pour  leur  oause,;maisne'SS  bàitront  jamais  elles-mêmes. 
Si  lesipeuplest^e  soulevaient,  ce  serait  donc  uniquementafin  deTeai- 
verser  leurs  g(mver<iernens,reiHreprise  à*laqu«lle  nous  ne  saTirions 
preiidrei  part  sans  lap'us  inqualifiablei  des  folies.  On  sait  d'ailleurs 
par  qu^ls  .procédés  les/révOiUiionnaires  travaillent  deîn«)s  joursjàila 
réalisa(ftonideleurs<espéraaaes.  Glest  tout  bonaevuentà  Tassassioat 
qu'il6-«ot  recours. "^eraii^iltpossibleqae  nousifi^^sion&^Hiance  'avec 
eux?  Si  ia  Fraaœ,  devenue  non  .plus  ^seulement  radicale,  mais 


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b6&  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

anarcbiquei  se  laissait  entrataer  par  je  ne  sais  qael  vertige,  et  se 
mettait  au  service  de  la  démagogie  universelle^  à  quel  terrible  châ- 
timent ne  s'exposerait-elie  pas  1  Qu'on  se  rappelle  ce  qui  est  arrivé 
à  la  république  de  18&8  :  elle  a  favorisé  l'expansion  de  la  révolu- 
tion dans  toute  l'Europe;  mais  aussi,  quand  elle  est  tombée  sous 
un  coup  d'état,  une  réaction  formidable  a  commencé  partout.  (1  y  a 
eu  une  sorte  de  coalition  brutale  de  toutes  les  monarchies  contre 
le  danger  commun.  Or,  il  faut  y  prendre  garde  :  cette  coalition,  k 
l'heure  actuelle,  est  déjà  formée.  Cette  fois,  si  nous  faisions  de  la 
propagande  révolutionnaire  en  Europe,  qui  sait?  le  coup  d'éi at  vien- 
drait peut-être  du  dehors.  La  république  que  favorise  la  triple  alliance 
est  une  république  inoffensive,  ou  plutôt  offensive  pour  la  France 
seulement ,  et  dont  le  rôle  se  borne  à  briser  chez  nous  tous  les 
grands  ressorts  nationaux;  mais  le  jour  où  de  cette  république  sor- 
tirait une  république  violente,  une  république  menaçante  pour 
l'Europe,  notre  sécurité  serait  compromise.  Il  y  a  un  mot  qui  m'a 
beaucoup  ému,  j'en  conviens,  et  que  j'ai  entendu  répéter  à  satiété 
en  Autriche  :  u  La  triple  alliance  pour  le  maintien  de  la  république  en 
France,  disait-on,  est  le  pendant  de  la  triple  alliance  du  xviri*  siècle 
pour  le  maintien  des  libertés  en  Pologne.  »  C'est  un  avertissement 
terrible  que  nous  serions  insensés  de  dédaigner. 

Ce  n'est  pas  que  je  croie,  pour  mon  compte,  à  la  justesse  des 
vues  de  M.  de  Bismarck  sur  la  république.  Attribuer  nos  malheurs 
à  une  forme  de  gouvernement  est  une  singulière  illusion.  Le  mal 
dont  nous  souffrons  n'est  pas  là;  il  est  dans  le  développement  trop 
brusque  que  la  démocratie  a  pris  en  France.  Elle  est  arrivée  sans 
transition,  sans  éducation  surtout,  à  s'emparer  de  tous  les  pouvoirs; 
il  est  assez  naturel  qu'il  lui  faille  quelque  temps  pour  apprendre 
Tart  si  difficile  de  faire  usage  de  la  puissance  absolue.  Mais,  à  l'heure 
actuelle,  une  monarchie  quelconque  serait  impuissante  à  restreindre 
la  démocratie  et,  par  conséquent,  elle  se  trouverait  bientôt  soumise 
aux  mêmes  fluctuations  que  la  république.  Si  TAugleterre,  dont  la 
dynastie  est  incontestée  et  qui  a  vécu  jusqu'ici  de  privilèges  aris- 
tocratiques, se  sent  entraînée  d'une  manière  tellement  irrésistihle  par 
le  courant  démocratique  qu'elle  marche  ouvertement  vers  le  suf- 
frage universel,  comment  veut-on  qu'ime  dynastie  qui  s'iin|'li»He- 
rait  avec  tant  de  peine  en  France,  battue  par  les  flots  révolution- 
naires, dédaignée  par  l'opinion,  rejetée  par  la  plus  grande  partie  du 
pays,  pût  remonter  au-delà  de  1848  et  détruire  tout  ce  (lui  s'est 
fait  depuis?  Nul  ne  sait  ce  qui  adviendra  de  l'Allemagne  elle-même 
lorsque  la  main  de  fer  de  M.  de  Bismarck  ne  sera  plus  la  pour 
étouffer  le  parlementarisme  et  le  libéralisme  sous  le  poids  de  l'au- 
torité impériale.  Chez  elle  aussi,  la  démocratie  débordera  peui-éire 
plus  tôt  qu'on  ne  croit.  Au  milieu  de  nos  infortunes,  nous  pouvons 


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.    U  POLITIQUE   ACTUELLE.  565 

nous  dire  comme  consolation  que  nous  traversons  les  premiers 
une  épreuve  que  tout  le  monde  traversera  après  nous.  C'est  une 
raison  d'espérer  que  nous  en  sortirons  aussi  les  premiers.  A  quoi 
bon  dès  lors  tenter  des  réactions  impossibles? 

La  république  a  peut-être  chez  nous  tous  les  défauts  que  lui  prête 
M.  de  Bismarck;  elle  a  cependant  une  qualité,  une  seule,  si  Ton  veut, 
mais  c'est  la  plus  importante  de  toutes,  celle  qui  manquait  à  la  jument 
de  Roland,  si  bien  pourvue  d'ailleurs:  elle  vit!  Depuis  treize  années, 
elle  dure  ;  elle  dure  à  travers  des  crises  qui  auraient  dû  cent  fois 
l'emporter,  elle  a  résisté  aux  entreprises  les  mieux  ourdies  de  ses 
adversaires;  elle  n'a  pas  péri,  chose  bien  plus  remarquable,  à  la  suite 
des  fautes  si  nombreuses  et  si  éclatantes  de  ses  amis.  Treize  années 
d'existence  constituent  une  force  diplomatique  considérable,  qu'il 
serait  absurde  de  perdre.  On  ne  forme,  en  effet,  d'alliances  présen- 
tant un  caractère  sérieux  qu'avec  des  gouvernemens  qui  peuvent 
répondre  de  Tavenir,  ou  qui  du  moins  sont  jugés  pouvoir  en  répondre, 
parce  que  le  passé  semble  le  leur  permettre.  Lorsqu'un  gouver- 
nement vient  de  naître  ou  de  renaître,  il  n'a  aucun  gage  à  offrir  à 
ceux  dont  il  voudrait  faire  ses  alliés;  on  hésite  à  se  lier  avec  lui 
parce  qu'il  est  possible  qu'il  disparaisse  au  lendemain  de  cet  enga- 
gement. «  Durant  les  quatre-vingt-quatorze  ans  qui  se  sont  écoulés 
de  1789  à  ce  jour,  a  dit  M.  J.-J.  Weiss,  il  y  a  eu  en  moyenne  en 
France  une  révolutio»  brusque  et  totale  tous  les  sept  ans.  Sept 
années  de  durée  probable,  c'est  maigre  pour  allécher  le  voisin  et 
fixer  son  amitié.  Mais  est-ce  que  le  rétablissement  d'un  roi  ou  d'un 
empereur  corrigerait  cette  situation  du  soir  au  matin?  U  l'aggrave- 
rait, au  contraire,  aux  yeux  du  spectateur  européen.  Supposez  qu'il 
y  eût  eu  chez  nous  avant-hier  une  restauration  monarchique;  à 
quoi  eût-elle  servi  d'abord  en  ce  qui  concerne  la  politique  exté- 
rieure et  ses  combinaisons?  Elle  eût  servi  à  faire  dire  dans  toutes 
les  chancelleries  :  «  Voilà  encore  la  France  qui  change  de  direc- 
tion! »  Elle  eût  servi  à  montrer  encore  la  moyenne  d'existence  de 
nos  gouvernemens  diminuée  d'un  semestre  ou  deux;  à  nous  faire 
perdre  le  bénéfice  de  durée  qui  nous  est  en  ce  moment  acquis  par 
le  fait  du  régime  dont  nous  jouissons.  » 

Ce  bénéfice,  aucune  monarchie  ne  le  posséderait,  en  effet,  durant 
bien  des  années.  11  ne  faut  pas  oublier  non  plus  qu'étant  données 
les  dispositions  de  l'Allemagne  envers  la  république,  tenter  une  res- 
tauration monarchique  serait  s'exposer  à  des  complications  exté- 
rieures peut-être  fort  graves.  Sans  doute  il  est  répugnant  de  tenir 
compte  dans  nos  résolutions  intérieures  des  idées  de  M.  de  Bismarck  ; 
mais  il  y  a  un  moyen  très  simple  et  tout  à  fait  sans  danger  de  trom- 
per ses  idées  ;  il  suffit  de  donner  à  la  république  le  caractère  de 
modération,  de  sagesse  et  de  fermeté  qu'il  est  convaincu  qu'elle  ne 


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iêê  HWmE  iBES  DEUX  IdOONDES.  . 

saurait  .avoir.  iLe  jour  où  moub  pnendFonB  œcparti,  de  xenl^aisim- 
iiablQ,Ja  trjpleraUiaiiee  <«iei:a  âiogulifèrement  menacée,  ^  peut-^tiB 
trou  verons-nouft  des  lamisiparmiioeux  qu'elle  lUnLtTaujojtird'huiirontre 
nous.  Toutefois,  il  est 'bien  dair  qu'ayaut  «à  -tnaiter,  comme  je  il'œ 
fi9;pliqii^,j)on.avec«d68,peuples,  «non  .avec  des  panis  <libôraux,imais 
avecdes  gnuv.eineniens<monarchtqiieQ,iou.pluuôt  mèine<av«c-  des^soii- 
iverainP,tniattres.ab8oIus  de  la  poliiique  extérieure  de  leur  pays,  nous 
ne^VAincEODS  lesibésitations  qu  ils.oilt  àse^rapprocheride  nousquifiBi 
xenonçantit  ce  qui  nous  adonne,  suittou  ta. leurs  yeux  et  aux  yeuxifle 
leurs  cooseillers  iKc^pparence  riévaUiuomjaire,  .c^'est-à^re  à  Jaiguerre 
seligiense. que. nous  avonsrentifeprise  avec  tant  d'impcudjânoe  et  |]ue 
nous  poursuivons  avec  tant  de  lëmérité. 

r.On  peut.discuter  la  question  ;de  savoir. si  le jCii/rurfraw/?/'  français 
au.Daoment  où  il  a  ététinauguré,  éiait  d' une,gi:ande.habiletè.  Clétait 
à  l'heure  même  où  lefCultunkampf  igermaLnu^e  aboutissait  à  on 
échec  é.viden1;,  où  .M.  de  Bismarclc,,  impui.ssant  à  écuaser  laiforoe 
catholique,  commençaiti  chercher  le  moyen  de. s'en  servir;  c'était 
également  à  Theure  où  le  dévelc^ppemeut  de  .notre  laciionisur  la 
Méditerranée  allait  soulever  contre  nous  les  suficepiibilaé'8  de  l'Ita- 
lie, .Choisir  .une .occasion  paceille^pourirompre  ouvertement,  bruta- 
lement, avec,  l'allié. catureltque  les  circonstances  nous- offraient  en 
Allemagne  at  en  «Italie,  avec  le/cuhe  qui  avait  été  le  drapaau  de  h 
protestation  de  -l'Alsace -JLorraine  contre  la  conquête,  .qui  yestait 
lljirDQe.de  guerre  de  tous  les  .particularismes  allemand^,. qui  créait 
entrer rAlleniagne  du  Sud  et  l'Alleniagne  du  Nord  la *seule  barrière 
naturelle  réellement  diflicile.à  fraicliir,  enfm  avec  le  poaUCe.dont  la 
présence  .à  Rome  constituait  la  plus  grande  on  pluiôt  la «eule. résis- 
tance .au  triomphe  définitif  .des  ambitions  ilalieimes, —  agir  ainsi, 
pourquoi?  ipour  .veqger  quelques  injures -électorale^,  .pour  exercer 
des  Tepréaai Iles  contre  quelques  évéquts  et  quetl  ^ues. curés «mala- 
druitemex)t  compromis  da/is  nos  luttes,  c  était  as^uiément  ^sacrifier 
Ias .intérêts  .généraux  .du  ,pays  aux  .sentimens  ;les  plus  étroits  et. les 
plus  inavouables. 

.Mais. la  colère  ne  raisonne  pas;  elle  a  entraîné  les  cbambreQ^iIes 
minisières,  l'administration ,  et,  depuis  sept  ans,  il  semhle  «que  ia 
principale  ;préoccupation  de  notre  pays  soit  .d'écra»er  le  .clei^é, 
qu'on  la  «diljà  si  fortement  pressuré.  Que  les  révoluiionnaTres  de 
province,. i}ue îles  membres  .du  conseil  municipal  de.Paris^,  lesqudls 
ne^oientlPoint.au^delà^  les  .uns  des  frontières  <1e  leur,  arrondisse- 
ment, lies  Autres  des  fortifications 'Ot  de  la  banlieue,  continuent 
avecle calme  d'une  bonne  conscience  cette  sutie  et  coupable  cam- 
pagne, :on  .se  l'explique  sans  peine;  mais  ce  qui  est  .inexpUcabliç, 
et  surtout  Jnexcui^able,  c'est  que. le  gouvernement,  dont  .le  devoir 
est  de  jeter  quelquefois  les  ^eux.sur  l!£uropei  ne  se  décide  j^int 


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wfin  àr  yt  inéttre"  un  terme*.  Lorsqu'il^  ItiisM*  classer  les'  sumfiîfners 
deei  bôjntatiK.,.  iHisquIii  prive  luiMoAtae  ctes  cuvisf  âe^  leurs*  traita 
mec0v  paffoe.qu'ikiODt  maoïfesté»  peu  d^tehnirationpourde^HTres 
piost ou: inaiiis  déDsBiaUes,  il  ne  s^àperçorP  dbn^'pasd^  nhïpre9- 
sican  qiier  ce» mesuees  produisent^  au  d^hOTs?"  C'est  un  grand*  mali- 
httiu;  SB:  L oa  veui",  naais  l'Burope-est  encorertrèfs* religieuse;  elle  Pëstù 
néoief  èk  tel  puint^  que,  taadisi  que  nous  nouB^  obstineir^  au*  (FuUur^ 
bampfy  parDout'  il>  cesse,  partout  il<  dispai^att*.  On*  discuta  Beaucoup 
eniAUemttgne' la  question  de  savoir  si  M>.  de  Bismarck  est  a^lé  (m 
n'est  pa/&aUé'à.Gano30a;  lofait  est  que;  s^ii' n'est  pas  encore  dana 
lef  fa/iwuâc  ohàieau  où/  L'èmpeneur  Henri'  pa^sa  dé*  si  tristes  heures 
dtaûttoiteteft.deiDepentiry  ii  esC  dU*  moins  bien*  près^  des  remparts. 
Aujourd'hui  la»  pai»  est'  rétablie  entre* l'Allemagne  et  l'église  catHo^ 
lîque;.  ItiS  luis  de*  mai  s'en*ioont  en-  morceaux;  une  partie  en  est 
âÊtiumevl!a»itnen'ei^t. pas  appliquée;  Au  même  moment,  laR^issiê 
a^«6t  rapprochée  dui  saint-siège  afin  d'obtenir  son  appui' en  Polbgtie;^ 
Be*  oe^  côié^lÀ  aussii,  Ih  paix  est  rétablie*.  Bu'  Autriche,  il  n'ëtaxi 
ppeinf  nécessaire»  de*  rétablir  1»  paix,  puiî^que  le-  cathoUcisnm*  et 
Kétat  y*  ont'  toujours^  vécu  en  bonne*  intelligence;  néanmoins  l'a 
poliiique  dwcomte  TaafTe;  Téchecdes^Allemand^  libéraux,  le  triomphe 
dfts  Tchèques^  ont  amené  un  redoublement  dlintimité  entre  Léon- ïltf 
e^  Fiançfo^+^Jbseph'.  Enfm,  Kltalie  elle-même  sembla  vouloir  ttenter 
un  accord  avec  le  saint -siège.  Depuis  quelques*  mois-,  on*  parlé 
sans  cesse  d^î  négociations  entre  le  Vatican  et  le  Quirinal.  Sans 
doute,  ces  négociations  ne  sauraient  réussir  d'une  manière  com- 
plète; longtemps  encore  le  pape  et  le  roi  d'Italie  ne  pourront 
pas  se  donner  la  main.  Mais  si  la  réconciliation  est  une  chimère, 
l'adûuoissHiuent  des  rappoitst  est  une  réatiiét  Les  catholiques  ont 
recommencé  ài  prendre*  part*  aui?  élections;  à  Rome  même,  dé 
g^naadea  familles  dévouées  à>  la*  cause  pontiHcale^sont  rentrées  dans 
la»  vift  publique;  on  a  remanqué*  jusque  dàins  Ife*  choix  de  certains 
pnàhH&MOintne  uni  vague' désir*  de  la*  part»  dh'  pape- d'être  agrêablei 
^on  auigouvernement  iiatien,  au  moinsrà'la  fâmille  royale.  Avec 
umpouii'e  lelqvaLéonXUft,  ce  qui  était^  invraisemblable  du  t^mps 
dâiBio)  IXi  ns'  l'est  plnsi  Pt^enon»  garde  que  lli*  triple  alliance  ne 
EOçoivA!  la  sanationi  de-  cette>  grande  force'  morale  die  règKse  catho»* 
liqufi^.  quiî  peutt  paratiro'  bien*  fragile  auxr  inventeurs  de  l'article  7 
ek aux*  héros*  de  l'oxfiulstoni  dës>  oongrégadoirs,  mais^  qui  a  vaincu 
jadis^ Napoléon,  et  qui  vient  de'ftiire  reculer  IP.  db  Bismarck!* 

Uàûsi)  fort  putsible  que  la  lettre 'réeeno  te  de  Léon-SIIl  à'It.  ffrévyaît 
ôtéiàflairoistune  dernière  tentative td^'conoiliatien  avec  Ik  France  et 
uii»amrtiBH6meot.SiênDU8)re)etoiisiriine*et  si  nous^méprisons  Tàutre; 
aotroisitiiatioB  ea  Europe  deiâendha  des-  pitacp  critiques.  EhtourSr 
dîôtata^quLtiafBEfieutitDiis  une  période* de réactiôir  politique  etreli'- 


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568  REVUE  DES  DEUX   MONDES. 

gieuse,  nous  devons  nous  attendre  à  voir  se  former  sur  nos  fron- 
tières une  sorte  de  cordon  sanitaire.  On  ne  cherchera  pas,  en  effet, 
à  nous  convertir  aux  idées  dominantes;  au  contraire,  on  nous  a 
prévenus  qu'on  ne  nous  permettrait  pas  de  nous  y  rallier;  qu'on 
nous  oblJK^rait  à  rester  ce  que  nous  sommes,  sans  espoir  de  chan- 
gement. 11  est  difficile  de  nous  donner  une  preuve  plus  éclatante 
de  dédain.  Jadis,  lorsqu'il  l'emportait  chez  nous,  on  craignait  le 
rayonnement  du  radicalisme;  aujourd'hui  on  est  persuadé  que  c'est 
un  mal  tout  local,  qui  nous  détruira  à  petit  feu  sans  se  communi- 
quer à  nos  voisins.  S'il  dégénérait  en  révolution,  on  aviserait. 
Jus(jue-là  on  est  bien  aise  de  le  voir  grandir.  On  se  borne  à  se  pré- 
munir contre  tout  danger  de  contagion  par  une  ligue  protectrice. 
Assurément  la  ligue  n'est  pas  encore  indestructible;  mais,  pour 
peu  que  nous  persévérions  dans  les  fautes  qui  l'ont  fait  nattre,  nous 
la  fortifierons  chaque  jour  davantage.  Ce  sera  l'isolement  complet, 
peut-être  définitif.  Nous  comprenons  qu'on  s'en  console  lorsqu'on 
professe,  comme  tel  de  nos  hommes  d'état,  l'opinion  que,  plus  nous 
sommes  deiestés  au  dehors,  plus  nous  sommes  forts.  Mais  si  Ton 
est  d'un  avis  différent,  si  l'on  croit  qu'il  n'est  pas  meilleur  pour 
une  na  ion  que  pour  un  homme  d'être  seul,  si,  en  un  mot,  on  a  le 
sentiment  des-  causes  qui  amènent  la  ruine  des  peuples,  et  si  on 
veut  les  prévenir,  il  est  temps  d'aviser.  Dans  peu  d'années  peut-être, 
il  serait  trop  tard. 


111. 


Pour  bien  comprendre  la  situation  présente  de  la  France  en 
Europe,  il  convient  d'examiner  de  plus  près  que  je  ne  l'ai  fait  jus- 
qu'ici les  deux  causes  qui  l'ont  produite  :  je  veux  dire  la  rupture 
de  notre  accord  avec  l'Angleterre  et  la  formation  de  la  triple  alliance. 
L'erreur  ciipitale,  l'erreur  impardonnable  du  parti  républicain, 
depuis  (^u'il  est  arrivé  aux  affaires,  l'erreur  qui  a  compromis  toute 
sa  (oliiique  et  qui  l'a  livrée  aux  aventures,  est  la  rupture  de  l'ac- 
cord avec  l'Angleterre.  On  ne  m'accusera  pas  de  tenir  ce  lan- 
gajçe  a  ^rès  coup.  L'année  dernière,  lorsqu'il  était  encore  temps  de 
sauver  1  aliance  anglaise,  j'écrivais  ici  même  :  «  Si  cette  alliance 
éuit  deiruite,  désormais  isolés  en  Europe,  condamnés  à  ne  pas 
essayer  de  sortir  de  cet  isolement  sous  peine  de  réveiller  tous  les 
soupçons  que  nos  coquetteries  envers  la  Russie  avaient  soulevés 
auirerois,  ou  sous  peine  de  nous  mettre  à  la  remorque  de  nos  vain- 
queurs, nous  serions  à  la  merci  d'un  incident  sur  le  continent,  et, 
non  moins  malheureux  sur  la  Méditerranée,  nous  n'aurions  aucim 
appui  pour  poursuivre  en  Orient  et  en  Afrique  les  essais  d'expan- 


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LA  POLITIQUE   ACTUELLE.  669 

sion  gui  devaient  être  la  compensation  de  nos  désaf^tres  (i).  » 
J'avais  oublié  l'Asie  et  le  Tonkin;  à  cela  près,  j'étais,  hélas I  irop 
bon  prophète.  Nous  sommes  placés  aujourd'hui,  comnie  je  l'annon- 
çais, dans  l'alternative,  ou  de  demeurer  isolés,  ou  de  nous  mettre  à 
la  remorque  de  nos  vainqueurs.  Si  nous  prenions  ce  dernier  parti, 
si  nous  allions  nous  abriter  sous  les  ailes  de  la  triple  alliance,  assu- 
rément ce  serait  une  garantie  très  sérieuse  pour  le  maintien  de  la 
paix;  mais  cette  conduite  ne  conviendrait  peut-être  pas  ei)core  à 
beaucoup  d'entre  nous.  On  aurait  pourtant  dû  prévoir  (|ue,  par  la 
politique  suivie  l'année  dernière  dans  la  question  égyptienne,  on 
allait  être  acculé  à  cette  extrémité.  Je  n'exposerai  pas  ici  ce  qu'é- 
tait pour  nous  l'Egypte  dans  l'histoire  et  dans  le  présent,  personne 
ne  l'ignore;  ce  serait  donc  me  donner  une  peine  inutile.  Avoir  perdu 
l'Egypte  est  pour  notre  pays  un  malheur  immense.  Mais  je  ne  sais 
si  les  conséquences  que  ce  malheur  a  entraînées  ou  risque  d'en- 
traîner ne  sont  pas  plus  graves  encore.  Or  les  raisons  pour  lesquelles 
nous  avons  fait  le  sacrifice  de  nos  plus  chers  intérêts  sont  si  tristes, 
je  dirai  si  misérables,  qu'on  a  quelque  peine  à  les  avouer.  Lors- 
qu'on relit  avec  attention  les  débats  parlementaires  et  les  documens 
diplomatiques  qui  ont  précédé  notre  défection  en  Egypte,  on  s'aper- 
çoit que,  là  encore,  la  politique  intérieure,  avec  ses  mesquines 
préoccupations,  a  fait  dévier  la  politique  extérieure  de  la  voie  où  il 
fallait  la  maintenir  à  tout  prix.  Les  hommes  qui  étaient  alors  au 
pouvoir  y  étaient  arrivés  en  sauveurs,  sous  prétexte  d'écarter  de 
notre  pays  des  dangers  de  guerre  qui  n'existaient  pas,  et  ils  s'y 
maintenaient  en  exploitant  de  leur  mieux  la  pusillanimité  natio- 
nale. Aussi,  dès  qu'il  s'est  agi   d'envoyer  quelques  troupes  en 
Egypte,  ils  ont  déclaré  que  c'était  une  entreprise  très  téméraire, 
non-seulement  à  cause  des  résistances  certaines  de  l'année  formi- 
dable que  commandait  Arabi ,  lequel  pouvait  être  regardé  comme 
un  second  Juarez,  mais  encore  à  cause  des  complications  qui  mena- 
çaient de  se  produire  sur  nos  frontières  si  nous  intervenions  sur  le 
Nil.  Il  résulte  de  toutes  les  pièces  publiées  depuis  que  rien,  abso- 
lument rien,  ne  leur  avait  donné  le  droit  de  parler  de  la  sorte. 
Nous  avions  reçu,  au  contraire,  soit  de  Berlin,  soit  de  Gonstanti- 
nople,  la  promesse  formelle,  officielle  et  officieuse,  que  la  France 
aurait  les  mains  libres.  Tous  nos  ambassadeurs  avaient  été  chargés 
de  nous  en  transmettre  Tassurance.  Les  moyens  dont  on  s'e'^t  servi 
pour  énerver  le  courage  de  la  chambre  des  députés  étaient  donc  de 
ceux  qu'on  ne  saurait  trop  sévèrement  qualifier.  Us  reposaient  sur 
une  insigne  fausseté.  Ils  ont  d'ailleurs  pleinement  réussi.  La  chambre, 

(1)  La  RéjmbUque  et  les  Intérêts  français  en  Orient.  (Voir  la  Revue  du  15  septembre 
1882.) 


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&70  R£7m  M»  DNOL  iMOMDBB. 

ignorante  et  timide^  a. Bédé  à  là  {peur  qn'^n  avait  (tout  lut  pourJid 
inspirer.;  onais  aQammfii9.au  iond^du  xœuro  elle  avait^k  BentimdQtrdeisa 
détaillanGe,'elle  js'^n  fiat^vapgôe  en  Fenver^anJt^'SJor  hi  qumntnnégf^ 
tienne mêinev  le  ministère  qui  l'avait  provoquée;  iau&ecapji^de,  oar 
oe.miiûsière  venait  enfin  de.se  décider  rà,propo8eT^s  deminmôaiiDâB, 
insuffisanles  jBans  doute^  duos  préférableB  à.lUnaotion  abKolu«u 

Quoi  qu'il  en  jgoit,  Ja  «faute  a  été  conRomméet^ttsqu'AU  bout.  Man 
avons  Jaissé  les  Anglais  aUer  sôolsA  Tel-eltKébir  conquérir  TiÉg^te 
en  ^QgX  minutes,Haîs,conune  il  létait  naturel,  8'étâdkt'trou*vé8  aenlB 
à  Ja  ^pekne,  ils^ent  pinétendu  ien&uite  être  seuls  à  l'iiannettr,  etJorfiqiM^ 
au  leudemain  de  leur  vlctoipe,  nous  leur  avons  «ncore  parié  de 
xMklpe  ^iUiance,  âk  nous  jontd*épondu  :  a  Cette  AUtancem'texiste  phuu 
U  n'y  -a  que  reux  gui  acceptent  les  idiarges  «d'iaoe  ^alliance  (qui  oaft 
le  dpoit  d'eu  revejadiqueo*  les  pr.0fitfi.  »  Qa  ne  .pouvait  s'y  tromperai 
c'était  .une  rupture.  Mais*  ici  il  >ooA\dedi^t  de  ^expliquer  tnès  Béate- 
ment, beaucoup  de  personnes  contestent  qu'il  ait  pu  ^y  avoir  imp- 
tune  antre  l'ÂDgleterre  et  Jious,  par  la  rai^^on  qu'il  n'y  .a  JamcdB 
BU  d'alLianoe.  Et^  en  eOet,  si  l'on  admet  qu'il  u'ex»ste'd!alliances>qae 
celles  qui  sont  écrites  .soir  le  papier,  qui  .font  l'objet  de  Iraiiés  etid» 
stipulations  en  règle,  il  est  parfaitement  juste  de  refus^er  ce  skomdi 
Raccord  longtenc^ps  maintenu  tentre l'Angleterre  et  nous.  Maiscamr 
meat  ne  voit-on  ^pas  que  c'-est  se  (pa^âr  ide  mors?  En  réalité,  Jrien 
des  alliances  qui  ont  été^criies«iir  lepupier,  qui>ont  iCait  l'objet'de 
Iraités  ^et  de  stipulations  en  règle,  bien  4es  combinaisons  politir 
ques  irès  savamment  définies  dae  sont  Jamais  «omies  des  cartons  AiB 
chaocellenies  p«MU*  passer  «dans  les  faits,  tandis  ^qn^  bien  d'^uDbreR» 
^u'on  n'a>vait  pas  ipris  la  peine  de  rédiger  et  de  parapher,  ont  exeraé 
une  immense  inllaônce  «ur  ikt  marche  du  monde,  parce  qu'elles 
prj^venaient  d'une  i^écesaité  iinpéiieuse,  papoe  qu'eliles  étaient  la 
résultante  ^Ugée,rfatat£^  'de  la  situation  Te.spe('iiA^<e  des  peuples,  de 
la  «cemmunatftéde  leurs  «principuefi,  de  l'harmonie  de  .leurs  iotàrêts. 
iJlh  .biea!  pour  peu  qu'en  y  pegarde  «de  (ppès,  on  ivecoi) naîtra  «qoie 
notr<e  alliance  avec  rÂngleterne  faisait  partie  de  cette  eeoonde  caté- 
gorie :  c'était  une  alliance  naturelle,  obligatoine,  logique,  imposée 
non  par  des  paperasses  fragiles,  mais  .par  des  faits  durables 

.L'iisloipe  de  .la  France  et  de  l' Angleterre,  ju8qu'«en  1815^  in'«t 
pas  Autre  chofte  que  J'iiistoire  d'une  lutte  inoesRante  tsur  ^arne 
et  jsur  ^ner.  Il  isemblait  que  ks  ^ux  nations  me  puBsent  vivre  rune 
À  côié  de  l'iautren  «^'il  «fallût  absolument  q^u'iune  des  deux  bho- 
'Conob&L  J)es  siècles  <de  guerne  n'ent  poumtant  eervi  qu'à  pren?er 
qu'aucune  des 'dôia  n'était  assez  forte  pour  exterminer  satrivaie. 
La  démonstration  a  été  longue  à  se  faire,  mais  elle  a  été  écla- 
tante. Aussi,  vers  1815,  la  France  et  l'Angleierj-e  ont-elles  commencé 
à  comprendre  que,  puisqu'elles  étaient  incapables  de  s'étoufifer 


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lï^  PliDITIQiai  iMnUHUK.  S7f 

nuitadleiDeDt,.ce*'qa'e11ëB  ffvoùenft  de  mievK!  à^  faire*  étutcd^ vivre 
€SDbon  accord  et»  enr- parfaite  intelligenoei  Les  progrès  prodigieux  de 
leur  commerce;  deleuiriodiiBtrie>et;de  leucmariaei  ont  singulière* 
menti  faiK)risé  oettet  maniëne=  de*  pensera  Grâce'  aui  développement 
qutont  prin  leurs  aifaires  à  l'une?  et  à  Usatre' suit  tous:  les^  peinte  du 
^eter  ii  n'est/ peutf^tre  pas  un  de  gbs  peinti»  oà;  elleâ^  ne*  se*  tou^ 
dientL  Une  (guerre' entre  eliesideux  no*  seraitidmio'plu&une^  guerre 
locale^  ce-  serait  une^guerre^nuivei^deUev  une  sorte* de  gigantesq^ie 
guerre '  civile-;  ce  serait  le^  feu»  mis'  aut  monde  entier;  ce*  serait 
dmsb  secousses,  dans  toutes  les^  mensi.  snir  tous  Ibs-  continen»^  Pour 
aiyoir  une:  idée*  de  l^ôtesidue  que*  perurnoit  prendre  Taotioni  milt- 
tadre^  et  par'  suite-  de;  rimmeDsité*  des*  désastnesi  qu'elle  emratbe^ 
mit,,  il  suflitf  de  remarquer  quelle*  quantité  énorme*  de  fitiissemens 
sa  sont  déjà,  produits:  entre  rAngl^tenne^et  la  France  depuis^quel- 
ques^^moi^^que  leurs^ relations  se  sont  refroidies;  ce  n'est  pas  seu*- 
lemeai  en  Egypte*,  en  Tunisie,  c'est:  au-  Gongo,  à  Madagascar,  au 
Tonkinv,  dansil'Océan  comme- dans)  la  Méditerranée,  quedes  démê- 
lé» se::  sont  élevée:  entre'  elles;-  suppose»  que* ces  démêlés  dussent 
se<résoudre  par  les  armes,  quelle  estla partie  dui monde  qui< serait 
empais?  On  parle'souvent  de  conflagration^universelle  ;  cette* exprès'- 
SJon,.  peu  juste  dans  là^  plupart  di«s  ca9  oui  on>  remploie-,  serait 
rigpoureusement  exacte,  appliquée  à»  une  gtrerre  entre  la  France^  et 
UAmgleterre.  Et,  grâce  au  progrès  simultané  des- moyens  de  destruc* 
tion  et  àhS'  ricbesses^  nadonait»»,  il  en:  résulterait  pour  tous*  It^s  peu- 
ples* des;  perles  qu'on' n'ose*  mé^ne  pae  calculer.  Voilà  donc  Ik  grande 
raison  qnii  depuis  l'SlJô,  ai  fait  cesser  entre  la*  France  et  l'Angleterre 
toutes  lutte*  arniée*^  Les<  rnCtn-éiB  ont  imposé*  la  paîx  à  la  politique. 
Uaig*  à.  Gôié  des  intérêts  sont  Tenus  les-  sentimens,  lias  idêes^  les 
pvinfiipes.:  lai  France  et^l'Asngletenre  ner  sont  pas>  seulement  les  dtimi 
gnanduS'  naiious-  commefrcialbs,  ce  sont  encore  lest  deui.  grande 
nadtms  Utténales  de  l'Europe.  Uu4nou^i^eau  lien  s-eet  ajouté  au  pre^ 
mica:  pour  resserrer  leur  intimité;  «i  Depuis  cinquante  ou  soixaii^ 
ansv-  osdiaadmirablGFmentiM;  Bnight,  ili  a  régné  entre*  les  deuvtpays 
une  paix  plu»  complète  quIà  aucune  autre  époque  de  notre  histoire*, 
et,,  grâce  au  commerce*  croissante  qui;  s'est  développé*  dans  ces'  vi  ugt 
demièaie^  anuf^es  entre  les  populations-  destd^urpays^  je  puie  ailtr«> 
mar  bardimsnt  qu^il  n'y  a  rien  danSf  notre'  histoire  qui  approche 
des.  sentimens-  de  cordialitô  qpre  nous  avons  entretenue  d^'  l'un'  à 
KautkHî  côtié  du  canal  dans*  cette  dernière' époque.  » 

gès^panoles  de  M»..  Brighti  sonr  la  vérité  même*.  TouteA^îs,  m  les 
progrès db* leur  cooMnence- créent  une-intimité  forcés  entre'  la*  l'raoee 
et  rjEngleterre,  on  ne*  saurait  se  dissimuier  qu'i4fei  ne  puissent  0» 
mtme  temps  faire^  naître*  eirtre  eiies  d'iimombrables  causes  de  oon«- 
Ait»».  L'esprit  commercial  el;  mereanftilis  est,  par  sa  nature*  mèai0» 


if 


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572  BETUB  DES  DEUX  MONDES» 

prodigieusement  envahissant  et  irritable;  il  veut  s'emparer  de  tout, 
et  le  moindre  obstacle  le  met  en  fureur.  La  concurrence  lui  est 
insupportable  ;  il  n'épargne  rien  pour  la  suf^rimer.  De  là  un  danger 
de  luttes  continuelles.  Il  existe  dans  le  monde  assez  de  territoires 
pour  que  chacun  trouve  des  débouchés  à  son  commerce,  pour  que 
chacun  fonde  et  exploite  des  colonies;  mais,  par  malheur,  on  n'ar- 
rive à  ces  territoires  qu'en  passant  par  des  contrées,  qu'en  traver- 
sant des  détroits  et  des  canaux,  qu'en  remontant  des  fleuves  qui 
donnent  accès  aux  possessions  de  toutes  les  puissances  industrielles 
et  colonisatrices.  Or  si  ces  points  décisifs,  si  ces  clés,  si  ces  routes 
de  l'univers  tombent  dans  des  mains  uniques,  il  en  résulte  immé- 
diatement un  danger  général.  Celui  qui  les  possède  est  maître  du 
commerce;  comment,  un  jour  ou  l'autre,  ne  serait- il  point  tenté 
d'arrêter  ses  rivaux  et  de  créer  un  monopole  à  son  profit?  C'e&t 
pour  cela  qu'il  y  a  des  pays  sur  lesquels  l'Europe  n'a  jamais  voulu 
laisser  établir  une  domination  exclusive.  Le  premier  de  tous  jus- 
qu'ici était  la  Turquie,  ou  du  moins  la  partie  de  la  Turquie  qui 
borde  les  détroits.  Quoique  la  France  iût  moins  intéressée  que  l'An- 
gleterre à  en  maintenir  l'indépendance,  elle  a  consenti  à  faire,  pour 
la  défendre,  la  guerre  de  Grimée.  C'a  été  l'apogée  de  l'alliance 
franco-anglaise.  On  moment  on  a  pu  croire  que  les  deux  nations 
allaient  s'unir  afin  de  détourner  la  conquête  militaire  des  contrées 
orientales,  et  d'y  faire  naître  pacifiquement  la  civilisation.  Cette 
communauté  d'efforts,  cette  poursuite  simultanée  du  même  but 
aurait  aOermi  leur  intimité;  qui  sait  même  si  elle  n'aurait  pas  préservé 
l'Europe  des  crises  dont  elle  a  été  bouleversée  depuis?  Par  mal- 
heur, ni  l'empereur  Napoléon  ill  ni  lord  Palmerston  n'avaient  l'esprit 
assez  haut  pour  comprendre  la  grandeur  et  la  fécondité  de  cette 
po]iti(]ue  qui,  bientôt  désertée,  n'a  plus  servi  à  maintenir  intactes 
les  relations  amicales  de  la  France  et  de  l'Angleterre.  Pourtant ,  au 
milieu  du  refroidissement  des  rapports,  la  conclusion  du  célèbre 
traité  de  commerce  inaugurant  la  liberté  commerciale  est  venue 
donner  un  fondement  de  plus  à  une  amitié  vacillante,  mais  trop 
utile  aux  deux  parties  pour  être  abandonnée  complètement. 

Une  occasion  magiiifique  s'est  offerte  à  la  république  d'affermir  à 
son  tour  cette  amitié  d'une  manière  telle  que  rien  plus  tard  ne  l'au- 
rait certainement  brisée.  Ce  que  l'empire  n'avait  pas  pu  faire  dans 
tout  rOrient,  elle  a  pu  le  faire  en  Egypte  ;  elle  a  môme  commencé  à 
le  faire;  puis,  cédant  à  un  vertige  de  pusillanimité  et  de  folie,  elle  y 
a  renoncé  pour  les  tristes  motifs  que  j'exposais  tout  à  l'heure.  Il  faut 
rappeler  comment  les  choses  se  sont  passées.  Au  moment  où  une 
révolution,  éclatant  à  Constantinople ,  préludait  à  la  guerre  qui 
allait  de  nouveau  rouvrir  la  question  d'Oiient,  l'Angleterre,  dirigée 
par  l'illustre  romancier  Disraeli,  accomplit  tout  à  coup  ce  qu'on  a 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  578 

si  spirituellement  et  si  justement  appelé  sa  «  fuite  en  Egypte.  » 
Prête  à  abaodonner  la  Turquie  d'Europe,  elle  tenta  de  s*implanter 
sur  ie  canal  de  Suez  et  au  Caire.  On  sait  avec  quelle  habileté  elle 
acheta  les  actions  du  canal,  tandis  que  sa  diplomatie  s'emparait  du 
khédive  et  le  décidait  à  livrer  presque  toutes  ses  administrations  à 
des  Anglais.  Cette  entreprise  produisit  et  devait  produire  en  France 
une  vive  émotion  ;  il  était  clair  que,  si  elle  réussissait,  l'Angleterre, 
maîtresse  de  TÉ^pte ,  sentirait  grandir  son  ambition  et  ne  pour- 
rait s'empêcher  de  chercher  à  nous  bannir  graduellement  de  toutes 
les  régions  dont  l'Egypte  est  la  clé.  Heureusement  la  crise  orientale 
se  précipita;  la  guerre  se  produisit  plus  vite  qu'on  n'aurait  pu  le 
croire;  les  Russes  arrivèrent  aux  portes  de  Gonstantinople.  C'est 
alors  qu'avec  la  mobilité  de  son  génie,  M.  Disraeli  accomplit  un 
retour  d*Égypte  non  moins  brillant,  mais  peut-être  beaucoup  moins 
habile  que  sa  fuite.  Tout  à  l'œuvre  du  moment,  il  ne  songea  qu'à 
repousser  les  Russes  et  à  s'établir  en  Chypre  pour  les  menacer. 
Sous  le  coup  de  ce  revirement  subit,  la  France  eut  une  admirable 
inspiration;  elle  dit  à  l'Angleterre  :  a  SoitI  prenez  Chypre;  nous 
vous  aiderons  à  le  faire;  nous  travaillerons,  en  outre,  avec  vous  à 
détruire  le  traité  de  San-Stefano;  nous  seconderons  votre  politique 
dans  les  Balkans;  mais  à  une  condition  :  c'est  que  vous  consenti- 
rez à  partager  avec  nous  la  tutelle  de  TÉgypte  et  que  désormais  tous 
les  avantages  que  vous  y  obtiendrez,  vous  nous  en  donnerez  la 
moitié.  »  On  s'étonne  que  l'Angleterre,  ou  plutôt  que  M.  Disraeli 
ait  accepté  ces  propositions.  En  réalité,  elles  étaient  toutes  à  notre 
profit;  car  le  condominium  anglo-français  en  Egypte  ne  nous  fai- 
sait rien  perdre  et  il  empêchait  les  Anglais  de  faire  un  seul  pas 
sans  nous.  C'était  un  frein  qui  les  arrêtait;  c'était  une  garantie 
contre  les  réveils  probables  de  leurs  ambitions.  De  plus,  il  allait  de 
soi  que  l'Angleterre ,  admettant  le  partage  avec  nous  en  Egypte, 
serait  entraînée  à  l'admettre  ailleurs.  Quand  on  se  partage  la  porte 
d'une  maison,  on  est  presque  forcé  à  se  partager  la  maison  elle- 
même.  La  communauté  d'action  en  Egypte  nous  habituait ,  nous 
préparait  à  la  communauté  dans  le  monde  entier.  Le  fait  est  que, 
tant  qu'elle  a  duré ,  il  n'y  a  eu  entre  l'Angleterre  et  nous  aucun 
conflit.  On  évitait  partout  les  froissemens  parce  qu'on  sentait  que 
des  froissemens  sur  un  point  quelconque  du  globe  pourraient 
avoir  un  contre-coup  en  Egypte  et  que  là  une  lutte  eût  été  trop 
grave.  Par  une  fortune  inespérée  d'ailleurs,  le  condominium  anglo- 
français  fonctionnait  sans  la  moindre  difficulté;  il  fonctionnait  si  bien 
qu'il  se  créait  autour  de  lui  des  intérêts  qui  bientôt  l'auraient  rendu 
indestructible.  Quelques  années  de  plus  de  ce  régime,  et  personne 
n'aurait  pu  y  toucher,  à  moins  de  provoquer  une  de  ces  crises  éco- 
nomiques devant  lesquelles  l'Angleterre  recule  toujours. 


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59ftt  RET1IEI  DK)  DBDXC  WKMSmSU 

Aussi  le  cùndominium  aoiglo^-franfuSf  était-il  ju^frinveoiséTén^ 
df^rautre.'  o6(è  de*  la  Maaehfis,.  EëfgoïsatOide»  parri»  élait;scir'  cr^ 
pNiDjt  unaniine.  Tojtis  moanBflâcaaîeol'qiie  !•  condominium  avait  lié> 
lea msînaiài  TÂngieterre'  ea  Égfpte^  et  par'  1! Egypte  sur  les-  mersa 
Ifei^)  diaiitre^  part,,  il  [arésentûtT  tant  désavantages*  matérielfl*  et  '  pdiw. 
tiquoA  qu'il  fallait'  hieB\  s'iy  i^signeri-On  ne:  pouyaitr  en  sortir  saon. 
coBHDfittreun  aotad'^éclatante  œauyadseiôi,  sans  risqmruDe  brouille) 
avQficla*  Fmnoe;:  oq  n'iasaitrpa8;,0oj  craignait'  cette •  perturbado»» 
gtoéraie^  qu!un  coiifiil'^entr&  la  Bmace  et  TA/nglefterre  amènerait* 
ftttaJeixient', .  conome  je«vtenstdè  rexfriiquen  Qe^qne  je*  dis  là*  est* 
r^^aista  vérité.  Oa.  en  conoliira  peut-être  qne*  l^miiié  entre  les^ 
dBiix  paysi  n*ét»t'  pas  bien:  sinoëpej  puisqn^elle  pesait  tant  à  Tun 
d'eux..  Gd!  serait,  aller/ trop  lœnuMaisil  fautireoovoalire  que^  dàns^ 
une  uniantframoa-anglaise  intime,  o'estil'Atiglelerre  qui  fait  les  plus 
gros.  saociQces^.  par  l'exoeUente  raison*  queo'est  elle  qui  a  le  pius^ 
grand  commerce  et  Je  plus«  grand  empire  colonhU^  et  que,  par  ooo^ 
séquenf,  c^eat.ellèquiunsnrtottt  besoin^de  liberté  dans  la^poursuite 
dases  amidiions:  to  nevanche^  et»  c'est  ce 'qui  la  décide  à  farire  oee' 
sacrifices,  c'esfellequi  aurait  lepiusdertsquesà'  courir  dans  tine  rup- 
ture allant  jusqu'à  la  guerrei  L»Franee>  puissanoeooniinentale  avant 
touty  pourrait  voir  lefeugagnertoutes^es<:oloni«'6sans^perdre  sa  place 
eni Europe;,  que*  resteraittiUà;  l'Angleterre* si  IHnoendie  envahissait 
son  ^Dpireoolonial?  Elle  est  vulnérable' sur^toutes^lesniers^  car  il 
n'yen  a<  pas  une*  seule  où*  son  corp^  immense  n^étendeun  de^ses^ 
maoïbres.  Il^^Anglais  étaient  donc  impuissan^^ài  dénoncer  le  con*- 
domininm.  Beaucoup  d'entre' eux*  nepfoobaient  avec  amertume' à^ 
AkDisnelîide  leur  avoir  ^mis  ce  boulëtau'pied,  mais  ils  convenaieiit 
qu'il  n^y.  avait  pa»  moyen  de*  l'en  détacher.  Nous^  nou&  sommes' 
chargée  de  le  faire  poureuxs  et  de>  lès  rassurer •  en  même  temps- 
sur  le&oonséquences^  de  r,opérationi  En  refusant  d'aller  combattre 
Arabiy  nous  avons. dèlîè  lUi>gleterre  de  ses^engagemene^  et  mani*^ 
fe^  une  telle  faibleseequ'elle  n'avait  plus  rien  à  redouter  de  novs. 
EUftoroyaiti  qu'il  faudrait,  dasboulôveraemens  européens^  pour  Ibi 
rendre:  souj  iiHlèpendance':  il  a  suffis  dé  Ihf  rivalité  de  M',  de  Ffey-^ 
cinetiet  de'M..6ambetta4. 

Et  àtpeioe  le  condominium 'éimV^W  détruit,  à^  peine  TAtigletenre^ 
s'était<*elle  rendue  matiresse»  dej  l'Egypte,  que  Taocord  franco»- 
angiais>.  comme' on  devait  s^y  attendre;  disparaissait.  Nous' avions- 
toutifait;.quant  àmous,  pour  indisposer  lesiAinglais.  Au  lieu  dailfer'- 
nurnotra* amitié  avec  eux  par  un  nouveau*  traité  de  oommercei 
nouBt  aviona^.  avant  lai  rupture*  égyptienne,  rompu*  toute  négocia^ 
tifltt  oommercialei.Qaand'ils  sontarri^'au  Qaire,  il  n'y  avait'ptfeff' 
rien  qui.  le»  raltadiât  ai  nomi  Axissi  nous  ont^il^  traités  saa9 
le  moindre  ménagement;  Notre  défaillance' militaire  iMr' avait' ftit 


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IiA.BaLITlQaE  àctuelu.  ^% 

jpecdre.la  crainte  qu'en  d'autres  circonstances  nous  .audons^u  leur 
inspirée,  nu  mâme  x^oqp  l'estime  et  le  cespecUaiiaieut  di^paroi.  ils 
4>Bt  icru  .de  bonne  .foi  guje  la , politique  de  M.  de  .Freycioet  .et  ^de 
M.  Clemenceau  était  celle  de  la  France\entiëFe,u3t  que  j:)0U8  aillions 
.nous  ellacer, partout  devant  ^euX'  coamie  nous.l!avion8  faiten^Égypte* 
.Quelle  n*Jà  donc  pas  été. leur  surprise  lorsque,  par^un  de  ces  retours 
^l'Qpioion  si  communs  chez . noua,  dous-avoqs  annoncé  tout  à  a)iJ\p 
ifue  nous  allions  relever  notre  drapeau  dans  des  cinq  parties  /du 
ciDonde  et  rétablir  notre  empire  colonial  I  k  la  surprise^a  bieuiôt  sue- 
rcédé  la  colèro.  Il  n'était  dcùic^pas  «yrai  que  nous  eussions  renoncéii 
ioute  expansion  extérieures,  queiious,£usâions.réhignésAu.rôle  ma- 
^ste  d'une,  puissance  de  second  ou  detroisième  ordre!  Mai«,  alorQ, 
xomment  se  GerÀnousî.conunent  se  .r/qposer. tranquille,  même  .en 
JÊgyptev  où  .peut-être  tenterons-nousun  jour  de.  reprendre  uotrejsilaa- 
ition?  x^omment  réaliseï;,: sans 4enir  aucun  compte  de  nous,  les  vastes 
ambitions  que  Wcampagne  égyptienne  a  fait  nattre?  L'indignation 
de  l'Angleterre  contre  nos  prétentions  à  la, politique  coloniale  test 
.:si  vive,  elle  édate  avec  tant  d'.acrimonie  ^partout  où  nous  tentons 
jguelque  entreprise,  qu'on  peut  dire. que ^jamaiï^,  depuis  cinquante 
«ans,  les  rapports  entre  les  deux  pays  n!ont  été  aussi  iendua,.les  via- 
Jences  de, polémique  aussi  ardente6,.les^8oulëvemens  d'opinion  aussi 
'Vifs.  Chose  étrange  !  si. nous  avions  fait  ^pr4^lve'd8  force. en  allaat.en 
t^gypte,  l'Angleterre  jie  nous iredouteraitjuis,  parce. que,. comme  en 
Crimée,  ju>s  armes  auraient  été  .mêlées,  aux  siennes  et  que.Ja  con- 
cftaternité  militaire  est  le.  meilleur  {gage  d'union;  .nous  avons,  fait 
ipceuve  d'une  .inquali^able  faiblesse,  ettelle  Dousxraiut,  et. elle  Jious 
jfûT&te  les  plus  redoutables.prQjets  I  Preuve inouvelle  des  dangers  qui 
ipeut  entraîner  rexceasive^prudence.  J3i  quelque  >  chose  est  fait  jpour 
affliger. les  amis  du.progrè^,.les.pactisaiis  de.la  paixiet  de.la  libert4t 
Jes^hommt's  qui. espéraient  que  .la  communautédes  iolérôis  amène- 
^raitentDe  Les  .peuples  une  vëre.de  concorde  et  d'union,  c'est.liétrange 
et.doulourause  caofpagne.à  laquelle  nous. avons- assisté  en  .Angle- 
tetre  contre  le  tunnel ^«ous. la. Mancbe.  Avant  lal^ataiJle  de  Teltot- 
K^ir,  «personne  n'a^it.im^giné  ique.le  «tunnel  pût  jêire  un  dapger 
jpour.la  sécurité  de  nos  >voi&in8,;  iLaifallu.uneillumination.subitedu 
^vainqueur  d'Atabi  ipour  ^amener  ^cette  stupéfiante  découverte.  .Nul 
in'a  mieuX'ezpriméqAie  M.  .£right  L'impression  qu'elle  doit^pro- 
iduire  .aur^tout  .homme  de  bon-^sens.:  ^  iLa  tcréation  d'.un  tunnel, 
^a^t-il  vdit.,  serait  pour  «les  -^voyageurs  un  ^gnand  soulagement,  itlais 
mous  sommes  arrêtée  >par  une  ol^jeetion, —  kipUis^exlraordinaire 
\qai  aitijamusKété  faite^àutte  œuvre  de /progrès,  — x'est  qu'en  ^er- 
.^ant  ceUuniiél  nous  mettirions  sériauftsment  eO)péril  .notreànd^en- 
idamce -oatiioaale.  On  noustdit  queik  Gvande-BreUgne  est  rune  .lie. 
ifienainement, .  la  «GraalerBratagne  est  «me  Ue  ;  )e  ipense  .que  x'est 


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576  RBYUE  DES  DEUX  MONDES. 

une  vérité  reconnue  depuis  des  siècles.  Mais  on  ajoute  que  c'est 
grâce  au  ruban  d*argent  de  20  à  100  milles  de  largeur  qui  sépare  la 
France  de  nos  côtes  méridionales,  que  nous  avons  toujours  joui  des 
bienraits  de  la  paix.  La  vérité  est,  —  et  cette  vérité  est  bien  connue 
de  tous  ceux  qui  n'ont  pas  oublié  l'histoire,  —  que,  sauf  daos  ces 
cinquante  dernières  années,  nous  avons  presque  toujours  été  en 
guerre.  »  Après  avoir  montré  que  la  cessation  de  la  guerre  depuis 
une  cinquantaine  d'années  provient  non  du  ruban  d'argent  qui 
entoure  l'Angleterre,  mais  du  développement  du  commerce  et  des 
voies  de  communication,  M.  Bright  en  concluait  que  le  tunnel 
ne  pourrait  qu'augmenter  les  chances  de  paix.  Abordant  alors  les 
objections  des  adversaires  du  projet,  il  ajoutait  :  «  Voici  deux  asser- 
tions des  adversaires  du  tunnel  que  je  prends  la  liberté  de  contester 
d'une  manière  absolue  :  la  première,  c'est  que  la  nation  française 
et  son  gouvernement  sont  composés  de  brigands  ;  la  seconde,  c'est 
que  la  grande  nation  anglaise,  dont  le  bras  s'étend  sur  tout  le  globe, 
est  composée  d'imbéciles.  » 

Hèlas  !  si  tous  les  Anglais  sont  do  l'avis  de  M.  Bright  sur  ce 
second  point,  ils  ne  le  sont  pas  sur  le  premier.  Le  projet  de  tun- 
nel a  été  rejeté  sous  prétexte  qu'il  mettrait  l'Angleterre  à  la  merci 
d'un  coup  de  brigandage  de  la  France.  Voilà  où  nous  en  sommes 
avec  un  pays  naguère  encore  notre  allié  le  plus  intime  1  Voilà  où 
nous  a  conduits  la  politique  suivie  depuis  deux  ans  1  Et  il  ne  faut 
pas  croire  que  les  Anglais  agissent  en  hypocrites,  qu'ils  ne  res- 
sentent pas  les  paniques  qu'ils  feignent  d'éprouver.  La  grande 
nation  anglaise,  pour  laquelle  nous  professons  la  même  admiration 
que  M.  Bright,  est  cependant,  de  toutes  les  nations,  celle  où  les  folles 
terreurs  se  répandent  avec  le  plus  de  rapidité.  Est-ce  le  sentiment 
que  sa  force  est  artificielle?  que  c'est  une  œuvre  du  génie  humain, 
non  de  la  nature?  Ce  qu'il  y  a  de  sûr,  c'est  qu'elle  craint  sans 
cesse  de  la  voir  périr.  De  là  ces  émotions  extraordinaires,  mais 
non  simulées,  qui  l'agitent  en  présence  des  plus  fragiles  fantômes. 
Une  politique  avisée  devrait  tenir  compte  de  ce  tempérament  bri- 
tannique et  savoir  en  profiter.  Il  est  clair  que  l'Angleterre  trem- 
blerait devant  la  perspective  d'une  rupture  définitive  avec  la  France; 
j'ai  déjà  dit  qu'elle  était  vulnérable  dans  l'univers  entier  ;  mais  il 
convient  d'observer  encore  que  nous  sommes  peut-être  la  seule 
nation  européenne  capable  de  l'attaquer  à  la  fois  dans  toutes  ses 
parties  vulnérables,  parce  que  nous  sommes  la  seule  qui  ait  une 
grande  marine  sur  les  mers,  et  de  grands  établissemens  coloniaux 
à  côté  des  siens.  Tout  le  monde  de  l'autre  côté  de  la  Manche  pense 
donc  au  fond  du  cœur  comme  M.  Bright  :  «  que  l'Anglais,  dont 
une  guerre  entre  la  France  et  l'Angleterre  est  la  préoccupation 
constante,  et  qui  entreprend  de  faire  croire  que  c'est  une  chose 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  577 

désirable,  est  Tennemi  non-seulement  de  la  France,  mais  de  son 
propre  pays  et  de  rhumanitô.  »  En  dehors  peut-être  de  quelques 
militaires,  cet  Anglais  n'existe  pas.  Dès  que  l'Angleterre  s'aperçoit 
que  les  rapports  avec  nous  deviennent  trop  difficiles,  si  elle  nous 
trouve  fermes  et  résolus,  elle  nous  manifeste  la  plus  parfaite  dou- 
ceur. Malgré  l'impardonnable  faute  que  nous  avions  commise  en 
refusant  de  faire  campagne  avec  elle  en  Egypte,  nous  aurions  donc 
pu  cet  hiver  sauver  le  condominium  et  garantir  nos  droits  mena- 
cés. Mais  il  aurait  fallu  que  nos  voisins  nous  vissent  décidés  à  ne 
pas  nous  laisser  évincer  d'un  pays  où  nous  avons  livré,  après  tout, 
d'autres  batailles  que  celle  de  Tel-el-Kébir;  qu'ils  sentissent  un 
accord  complet  sur  ce  point  essentiel  entre  la  nation  et  le  gouver- 
nement; que  nos  négociateurs  fassent  soutenus  par  le  parlement 
et  par  le  pays.  Cent  fois  cet  hiver  les  occasions  favorables  d'agir 
se  sont  présentées.  Les  Anglais  rencontraient  en  Egypte  des  obsta- 
cles administratifs  imprévus;  ils  s'apercevaient  qu'ils  auraient  bien 
de  la  peine  à  les  surmonter  sans  nous.  C'était  le  moment  de  faire 
entendre  nettement  nos  revendications.  Mais  quoi  !  des  intérêts  autre- 
ment sérieux  nous  absorbaient.  La  question  d'Egypte,  je  le  répète, 
s'est  dénouée  au  milieu  de  la  dernière  crise  ministérielle,  qui  a  duré 
près  d'un  mois  dans  les  circonstances  que  l'on  sait.  C'est  à  cette  crise, 
après  la  politique  de  M.  de  Freycinet,  qu'on  doit  attribuer  la  ruine 
de  notre  influence  en  Egypte,  et  la  destruction  peut-être  irrémé- 
diable de  nos  bons  rapports  avec  l'Angleterre. 

IV. 

Il  faut  remonter  beaucoup  plus  haut  pour  découvrir  les  origines 
de  la  triple  alliance.  Ici  nos  erreurs  ne  datent  pas  d'hier;  elles 
datent  presque  du  lendemain  de  la  guerre  de  1870.  Tout  le  monde 
sait  que  si  cette  guerre  a  été  possible,  ou  du  moins  que  si  elle  a  pu 
être  poussée  jusqu'à  l'écrasement  complet  de  notre  pays,  c'est  à  l'al- 
liance de  l'Allemagne  avec  la  Russie  qu'on  doit  attribuer  de  si  tristes 
résultats.  C'est  cette  alliance  qui  nous  a  privés  de  tout  secours  à 
l'heure  du  péril,  ainsi  que  le  constatait  l'empereur  Guillaume,  lors- 
qu'il télégraphiait  au  tsar,  d'abord  sur  le  champ  de  bataille  de 
Sedan,  plus  tard  à  Versailles,  pour  lui  dire  que  c'était  à  lui,  après 
Dieu,  qu'il  devait  ses  victoires;  ainsi  que  le  reconnaissait  avec  une 
si  éloquente  douleur  M.  de  Beust,  lorsque,  tous  ses  efforts  pour 
amener  une  médiation  entre  le  vainqueur  et  le  vaincu  ayant  échoué 
devant  les  résistances  de  Saint-Pétersbourg,  il  s'écriait  :  «  Il  n'y  a 
plus  d'Europe  I  »  Il  n'y  avait  plus  d'Europe,  en  effet.  A  l'ouest  du 
continent  européen,  la  France  était  anéantie  pour  de  longues  années; 

Tom  uz.  —  1883.  37 


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578  JBVmS  BB8  DBHX  MOBVDHB. 

IM  oentiv,  TÂntnche  affaiblie  reatiait  impuissante;  à  Test,  h,  hxaàe 
Tenait  de  perdre  par  aes  oomplaisanece  envers  i'Aileinagne  la 
grande  et  éminente  sitnatioD  que  sa  politique  IradttionDeUe  lui  arait 
assurée  jœque^là  au  milieu  des  jiatione  occidentales.  C'est  ce  qu'a 
mis  admirablement  en  lumière  l'auteur  des  Detix  ChaneelierSy 
M.  J.  Klaozko,  dans  une  brochure  qui  est  le  complément  de  ce  beau 
liifre,  le  Secret  du  ekancelier.  «  De  tous  tempe»  dic^il,  jusqu'à  la 
fatide  association  du  prince  Gortchakof  et  de  M.  de  Bismarck  en  1863, 
le  gouTemement  russe  a  eu  dans  sa  politique  extérieure  pour  prin- 
cipe immuable  d'étendre  son  influence  parmi  les  étals  seeoadaires 
d'ÂlI^nagne  et  de  maintenir  dans  l'ancienne  confédération  germa- 
nique l'équilibre  des  forces  entre  l'Autriche  et  la  Prusse.  Cette 
position  rehaussait  sa  valeur  d'une  manière  incalculable  aux  yeux 
de  l'Europe  occidentale  et  lui  permettait  en  même  temps  de  tita- 
faiUer  avec  d'autant  plus  de  sécurité  i  l'augmentation  de  son  pres- 
tige parmi  les  races  chrétiennes  de  l'Oriœt.  Il  y  eut  une  ^Kique, 
que  connut  encore  le  successeur  du  comte  Nesselrode,  où  le  moindre 
désir  du  Palais  d'hiver  était  plus  respecté  à  Munich,  à  StuttgMt 
et  à  Dresde,  que  le  décret  le  plus  solennel  de  la  diète  de  Francfort; 
où.  une  parole  de  l'empereur  Nicolas  faisait  taire  les  rivalités  et 
même  les  hostilités  déjà  déclarées  de  l'Autriche  et  de  la  Prusse  et 
'  leur  dictait  les  «  ponctuations  »  d'Olmûtz  ;  où  le  Habsbourg  et  le 
HohenEoUern  allaientealuer  à  Varsovie^  dans  l'empweur  Alexandre  H, 
le  gardien  du  droit  et  de  la  paix  en  Germanie.  Hais  un  jour  vint  où 
s'écroula  soudain  ce  système  lentement  et  savamment  élevé  par 
les  mains  de  Catherine,  d'Alexandre  P^  et  de  Nicolas.  L'œuvre  de 
H.  de  Bismarck  fit  perdre  à  l'empereur  Alexandre  II,  en  moins  de 
cinq  ans^  le  travail  de  plusieurs  règnes,  l'héritage  d'une  sagesse 
séculaire,  et  à  la  place  d'une  ligue  d'états  pacifiques»  tous  amis 
id)ligés  de  la  Russie  et  lui  formant  comme  une  suite  continue  de 
remparts,  l'empire  des  tsars  vit  tout  à  coup,  en  1B71,  se  dresser 
devant  lui  une  AlleoMigne  unie,  formidable,  amie  pour  le  moment, 
il  est  vrai,  mais  bien  sûrement  pomt  amie  pour  tous  les  temps  ni  à 
t(Mite  épreuve.  » 

Toutefois,  si  la  situation  de  la  Russie  était  singulièrettient  dimi- 
nuée en  Occident,  elle  était  loin  d'être  anéantie.  «  Il  est  vrai  aussi, 
ajoute  M.'  Klaczko,  qu'à  partir  de  ce  moment  la  Russie  devint  un 
point  de  mire  et  un  point  de  ralliement  pour  l'Europe,  *—  pour  ce 
qui  restait  encore  de  l'Surope  après  les  deux  terribles  catastrophes 
de  Ssdowa  et  de  Sedan,  ^  et  que  ce  prestige,  subitement  acquis, 
pouvait  compenser  à  bien  des  égards,  et  au  point  de  vue  moral 
aurtottt,  les  pertes  immenses  en  poids  matériel  que  la  transforma- 
tion de  l'Allemagne  avait  causées  à  l'empire  des  tsars.  Il  se  pro- 
duisit à  ce  moment  un  phénomène  bien  souvent  id^servé  dsM  l'his- 


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toiPd  :  tor8iia'ii&  Matifefieni«rop  prépondérant  m  ^ut^e,  le^liAé^ 
rdts  lésés  M  meûMte  se  ooiArac^Mit)  dierdie&t  à  %è  wne^H^,  'eft*ëè 
gto^pmx  iiffitiirctiTeiimil  Witmr  de  la  pufaftaantMd  ht  ^tos  gtawfe  M 
lu  plus  «oapaMe  et  dxmtt  M  «oflMpoids  diiltttitiré.  dr,  m  1S71,  U 
Rvfôsie  étail  inaoDteMàbkÉAeat  C6t»e  pciidSfame-'Ut.  Elto  n'àvafl  pM 
^é  vaincue  par  les  isoldaTs  tu  marécM  de  Hôl(kè,  éllo  s'ètétft 
nBcneiilie  depuis  un  qtiartde  siècle,  et  l'on  èStiiMtt  WH  itrssôoraes 
miUlaires,  renauinelées  def^uis  ce  ts«Dp$,  d^aysrtam  plus  gfafid^^s  qu'ëlte 
Q'en  avait  pas  encore  donué  la  mesure  \  cat  nftisi  qfa'cm  TaSift  fitt^ 
ment  observer,  t(  pour  un  état,  k  puissiance  virtuelle  ^ui  se  r€tièrvè 
est  plus  profitable  et  plus  efficace  encore  (jfue  la  puissance  c^ut  se 
déploie.  ))  Aussi,  depuk  1871,  tout  ce  qui  en  Europe  souffrait  du 
craignait,  toumait-ii  ses  regards  vers  la  Russie.  Oubliant  ou  igno^ 
rant  mdoie  (on  ignore  tant  de  choses  cheï  nous!)  le  télégramme 
triomphant  de  YersaiOes,  et  l'appui  prêté  à  la  Prusse  par  le  (^biuel 
de  Saint-Pétersbourg  durant  notre  malheureuse  Jf^ferre,  la  France 
se  mit  à  n'espénsr  que  dans  Tempire  des  tsars  et  à  faire  à  perte  de 
vue  œ  qu'on  a  bien  malicieusement  appelé  la  pûlitique  Dankhef. 
L^empereur  François-Joseph  vint  à  Saint-^Pétersbourg  déposer  une 
couronne  sur  la  tombe  de  Nicoli^,  et  les  archiducs  d'Antriehe  allè- 
rent les  uns  après  les  autres  embrasser  avec  une  eflbsion  sincère 
les  grands-ducs  et  les  généraux  moscotites,  dont  les  avait  séparés 
si  longtemps  un  malentendu  cruel  et  à  jamais  déplorable.  Il  n'est 
pas  jusqu'à  T  Angleterre  qui  ne  cherchât  un  rapprochement  avec  le 
tsar  :  le  différend  au  sujet  de  l'Asie  centrale  fut  lestement  arrangé 
lors  de  la  première  mission  du  comte  Schouvalof  ;  le  duc  d'Edim-» 
bourgépousa  une  fille  des  Romauof  ;  et  bientôt  la  conduite  des  aSkireS 
passa  aux  mains  de  ce  parti  tory  dont  les  sympathies  russes  étaieut 
tt^ditionnelles.  Par  un  retour  saisissant  des  choses  d'ici-bas,  Tetn-* 
p^eur  Alexandre  II  eut,  à  la  suite  de  l'ébranlement  de  1870,  la  môme 
situation  de  grandeur  et  de  prestige  qu'avait  créée  autrefois  à  son 
père  le  bouleversement  général  de  18A8  :  il  apparut  comme  le  paci- 
ficateur du  monde  et  le  grand  justicier  de  l'Europe,  et  ce  n'étaient 
pas  seulement  les  gouvememens  comme  en  18A8,  c'étaient  bien  les 
peuples  qui  saluaient  dans  le  tsar  le  défenseur  du  droit  des  nations. 
Lee  proportions  exagères  données  à  l'alerte  de  1875  et  au  rôle  qu^ 
joua  la  diplomatie  moscovite  prouvèrent  seulement  combien  le 
monde  tenait  à  acclamer  un  sauveur  dans  l'empereur  Alexandre  II  : 
la  légende  ici  vcmlut  devancer  Thisitoire.  )» 

Par  malheur,  la  légende  comptait  sans  le  grand  réaHste  de  Tiif^ 
xln,  qui  n'a  pas  tardé  à  lUre  prévaloir  l'histoire,  et  l'histoire  telle 
qti'il  l'entend,  l'histoire  écrite  «  par  le  fer  et  per  le  sang,  n  sur  les 
utopies  de  l'imagination  populaire.  Je  ne  crois  pes  que,  pafod  les 
OMpa  d"habileté  diplomatique  dont  est  retttpliesa  carrière  poliliquei 


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^80  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

il  y  en  ait  on  d'aussi  opportun,  d'aussi  avisé,  et  d'aussi  heureux 
que  celui  au  moyen  duquel  il  a  détruit  la  situation  de  la  Russie  et 
toutes  les  espérances  qu'elle  avait  fait  concevoir.  Pour  arrêter  le 
recueillement  de  l'empire  des  tsars,  pour  l'empêcher  de  consolider 
son  œuvre  et  de  préparer  sa  mission,  il  a  usé  d'un  procédé  fort 
simple  en  apparence,  mais  d'une  merveilleuse  prévoyance  :  il  a 
rouvert  la  question  d'Orient.  Mais,  s'il  eût  rouvert  cette  question, 
conmie  à  Saint-Pétersbourg  on  comptait  qu'il  le  ferait,  par  recon- 
naissance des  services  rendus  pendant  la  guerre  de  1870,  en  se 
chargeant  d'arrêter  l'Autriche,  afin  de  laisser  une  liberté  entière  à 
la  Russie,  c'eût  été  de  sa  part  une  politique  bien  aveugle;  car 
elle  lui  aurait  aliéné  à  tout  jamais  les  Habsbourg,  qui  seraient 
devenus  des  alliés  forcés  de  la  France,  et  elle  aurait  donné  une 
telle  force  auxRomanof  que  leur  position  en  Europe,  déjà  si  grande, 
s'en  serait  trouvée  très  agrandie.  Le  coup  de  génie  de  M.  de  Bis- 
marck, c'est  d'avoir  fait  rouvrir  la  question  d'Orient  par  TAutriche 
elle-même,  et  cependant  de  manière  à  ce  que  la  Russie  ne  s'aper- 
i.ùt  pas  immédiatement  du  piège  dans  lequel  on  allait  l'entraîner. 
On  a  la  mémoire  si  oublieuse  en  France  que  peut-être  ne  se  sou- 
vient-on plus  de  la  manière  dont  les  derniers  événemens  qui  ont 
bouleversé  l'Orient  ont  éclaté.  L'Allemagne  comprenant,  dès  le  len- 
demain de  sa  victoire,  que  l'alliance  russe,  qui  l'avait  rendue  possible, 
oe  lui  survivrait  guère,  craignant  d'ailleurs  de  laisser  plus  long- 
temps l'Autriche  exposée  aux  tentations  d'un  rapprochement  avec  la 
France,  inventa  cette  ingénieuse  combinaison  de  Talliance  des  trois 
empires  pour  le  maintien  de  la  paix,  dont  le  vrai  but  était  d'amener 
r Autriche  et  la  Russie  à  s'embrasser  si  cordialement  en  Europe 
qu'on  n'aurait  ensuite  aucune  peine  à  les  éloigner  toutes  deux  de 
l'Occident,  où  elles  étaient  dangereuses,  et  à  les  conduire  dans  les 
bras  l'une  de  l'autre  jusqu'en  Orient,  où  elles  se  réveilleraient  enne- 
mies. Il  y  avait  alors  en  Autriche  un  ministre  qui  ne  se  serait  pas  prêté 
à  cette  habile  manœuvre,  celui-là  même  dont  les  lèvres  prophéti- 
ques avaient  prononcé  le  mot  :  a  II  n'y  a  plus  d'Europe  !  »  M.  de 
Beust.  On  provoqua  sa  chute,  et  il  fut  remplacé  par  un  de  ces 
esprits  aventureux,  hardis,  pleins  de  génie,  mais  d'imprudence,  qui 
se  laissent  volontiers  engager  dans  toutes  les  entreprises  auda- 
cieuses, pourvu  qu'elles  leur  offrent  l'attrait  d'un  brillant  succès, 
le  comte  Andrassy.  Le  comte  Andrassy  se  fit  immédiatement  le 
champion  d'une  politique  qui  répondait  au  sentiment  le  plus  intime, 
sinon  de  l'Autriche,  sinon  surtout  de  la  Hongrie,  au  moins  de  ce 
K  parti  militaire  et  de  la  cour,  »  qui  en  Autriche-Hongrie  dirige  sans 
contrôle  les  affaires  extérieures.  Cette  politique,  fort  peu  compliquée 
en  elle-même,  porte  le  nom  non  moins  simple  de  «  politique  des 
Ueues  carrées.  »  Pour  bien  comprendre  cette  expression,  il  ne  faut 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  581 

pas  oublier  par  quels  désastres  et  par  quelles  pertes  de  territoire  a 
commencé  le  règne  de  l'empereur  François-Joseph;  un  grand  nombre 
de  lieues  carrées  ont  été  détachées  alors  des  domaines  du  Habsbourg. 
Eh  bienl  l'ambition  constante,  le  rôve  passionné  du  parti  militaire 
et  de  la  cour  est  que  le  règne  de  l'empereur  François-Joseph  ne 
s'achève  pas  sans  que  ces  domaines  se  soient  accrus  d'autant  de 
lieues  carrées  qu'on  leur  en  a  arraché  au  début.  Peu  importe  d'ail- 
leurs où  se  trouveront  les  lieues  carrées  I  que  les  rochers  sté- 
riles, que  les  montagnes  de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie  rempla- 
cent les  riches  campagnes  de  la  Lombardie,  on  y  est  résigné 
d'avance,  pourvu  qu'au  terme  du  règne,  l'héritage  que  François- 
Joseph  léguera  à  son  successeur  soit  de  même  étendue  matérielle, 
sinon  de  môme  valeur,  que  celui  qu'il  avait  reçu  lui-même  des 
mains  de  son  prédécesseur. 

Il  a  fallu  sans  nul  doute  la  fascination  qu'exerce  sur  le  parti  mili- 
taire et  delà  cour  la  politique  des  lieues  carrées,  pour  que  l'Autriche 
se  laissât  entraîner  à  suivre  une  conduite  dont  le  résultat  immédiat 
était  de  lui  faire  perdre  de  plus  en  plus  son  caractère  de  puissance  ger- 
manique, de  la  saturer  d'élémens  slaves,  de  la  rejeter  irrémédiable- 
ment vers  l'est,  et  dont  le  résultat  moins  prochidn,  mais  fatal,  était 
de  la  mettre  aux  prises  avec  la  Russie  dans  une  série  de  conflits  qui 
ne  pourront  se  dénouer  que  par  la  guerre.  Prise  du  vertige  des 
conquêtes  à  tout  prix,  des  acquisitions  quelconques,  elle  a  donné 
le  signal  de  la  conQagration  de  TOrient.  C'est  à  la  suite  des  voyages 
de  l'empereur  François-Joseph  dans  les  provinces  slaves  de  son 
empire  que  Tinsurrection  d'Herzégovine  et  de  Bosnie  a  commencé, 
et,  pour  bien  marquer  cette  origine  autrichienne  d'un  mouvement 
qui  allait  bouleverser  tout  TOrient,  c'est  le  comte  Andrassy  qui,  le 
premier,  dans  un  mémorandum  fameux,  a  posé  à  la  Turquie  l'ul- 
timatum que  la  Russie  devait  reprendre  à  son  compte  et  porter 
jusqu'à  Constantinople  à  la  pointe  de  son  épée.  Ainsi  M.  de  Bismarck 
faisait  en  quelque  sorte  coup  double.  Sous  le  couvert  de  l'alliance 
des  trois  empires  pour  le  maintien  de  la  paix,  il  éloignait  à  la  fois 
l'Autriche  et  la  Russie  de  l'Allemagne;  il  décidait  l'une  à  oublier  la 
place  qu'elle  avait  tenue  avant  Sadowa  dans  la  Confédération  ger- 
manique, l'autre  le  rôle  qu'elle  avait  joué  en  Occident  ;  il  leur  fu- 
sait abandonner  à  toutes  deux  leur  politique  traditionnelle  dans  le 
monde  germanique  pour  les  réduire,  qui  sait  pour  combien  d'an- 
nées? à  se  disputer  le  monde  slave.  En  même  temps,  il  détruisait 
le  fantôme  de  l'alliance  franco-russe,  un  des  cauchemars  de  l'Alle- 
magne, car  il  était  bien  clair  que  la  Russie  sortirait  trop  affaiblie 
de  la  guerre  d'Orient  pour  pouvoir  nous  offrir  son  concours  poli- 
tique et  militaire,  et  il  écartait  tout  danger  d'alliance  austro-russe, 
puisque  l'Autriche  allait  se  trouver  liée  à  tout  jamais  à  l'empire 


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5gS  RETd  DES  DEDX  HOMSeS. 

aUemaad,  sans  lefuel  seUe  senit  incapabie  de  remfortor 


Je  ne  veux  paB  exaniner  qsalle  a  ^  k  politûpie  française  an 
mUîen  ^de  oes  gnavesûQiiÎQaiCEtttpes  c^i  oui  modifié  «i  piwfondément, 
àiKMkre  désarajiÉftge,  r«éM  de  l'Europe,  il  ine  suffira  «de  dire  qu'elle 
aété  Jiflisfii  imprudente,  aassi  makdrôite,  «ussi  dépoonme  de  pié- 
YOiyAiice  et  de  hom  :  senB  qu'oUe  «devait  l'être  eoftoore  T^imée  deraièfe 
dans  leg  Affaires  ésyptieuies*  Pour  qmconqne  JKWt  le  -sentxmeDt 
des  périls  de  ravenîr,  il  était  msmfeeite  <pie  la  Prance  devait  mettre 
tout  ea  œuvre  afin  d'empôdier,  ou  du  moins  d'ajourner  «ne  guerre 
doAt  les  conséquences  ae  poumÂent  pas  bous  être  moins  pernicieases 
que  céUt  de  la  guerre  austro*prussîenne  de  1606«  L'entreprise 
était  difficile,  mais  le  succès  n'était  point  invraisemblable.  Il  fallait 
montrer  à  la  Russie  la  folie  qu'elle  était  sur  le  point  de  commettre; 
il  fallait  Ja  tsupplier  de  ne  pas  ajouter  de  nouveaux  élémens  de 
tixmhte  à  l'-étal;  si  bouleveiné  de  l'Europe,  mais  d'y  garder  la  situar 
tien  f^nde,  bieafaôsante,  Mcomparaii4e  que  le  destin  venait  de  lui 
donner,  et  que  «on  «ntreprise  en  Orient  lui  ferait  perdre  peut-être 
sans  retour.  U  fallait  ensuite  se  totufiner  vers  l'Autriche,  où  tous  les 
SDUvenôrs  de  Sidowa  n'étaieint  pas  éteints,  et  ^entretenir  les  ran- 
omaes,  les  méfiances  tmtp  naturelles  qui  existaient  encore  entre  elle 
et  l'Allemagne.  Notus  aurions  irouvé  pour  cette  double  tentative  le 
Qfisicoiirs  le  plus  empressé  de  la  part  de  l' Angleterre,  qui  ne  cessait  de 
notts  presser  de  nous  joindre  à  elle,  dans  une  canpagne  de  Crinoée 
difioma^ic(iieu  Dès  «ce  flnoa^e^t,  nous  pouvions  tâmenter  de  la  manière 
la  >pl«8  fioUde  l'allkattoe  anglaise,  'et  peut-être  nous  réserver  pour 
r&¥enir,  suivant  les  cîrconstances,  soit  l'alliaDce  autricMenne,  soit 
l'alliance  russe.  Mais  hélas  I  -d^  la  diplonuitie  française  alhk  à  la 
dérive,  conduite  par  des  mains  les  plus  inexpérimentées.  On  sait  ce 
qui  -est  arrivé  :  la  guerre,  le  traité  de  San-StéfaDO,  le  oongnès  de 
Beriio^ l'occupation  de  Ghjrpre  par  les  Anglais  et  la  modiioation  pro- 
fonde de  réquiiibre  de  l'Europe  1 

La  Aussie  a'a  pas  tardé  à  s'«.peroevoir  de  la  faute  qu^elle  avak 
cfimmiae.  Brkée  des  avantages  iie  sa  victoire,  m  recevant  pour 
prix  de  ta&t  de  isaag  versé,  de  tant  de  sacrifices  aicromplis,  qutt 
de  jnédiocres  profila,  voyant  l'Autriche,  qui  n'avait  pas  tiré  un  aeni 
coup  4e  feu  .ooii^e  les  Turcs,  s'avancer  en  HerBégovine  et  en  Bosnie, 
s'emparer  de  la  «dinsctioa  morale  de  la  Serbie,  descendne  le  longdn 
Danube  et  prendre  la  route  de  Constantinople,  la  kimière  s'est  &ite 
subitement  A  ses  yeux  :  elle  a  raconnu  que  l'unique  résultat  àe  la 
guerre  étiût  de  placer  enti»  Sainte-^phie  et  elle  l'épée  des  Bafaa- 
boung.  £116  avait  renencé  à  son  prestige  em  Occident,  m(mtré 
toute  la  XaiUesse  de  aon  organisation  militaire,  déchaîné  chez  eBe 
la  révélation  «et  le  mUliame^  pourquoi?  Pour  donner  à  TAntriche 


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LA  FOUTIQ«;£  ACTUEUiB.  bSA 

Vouagioa  d'alldr  dans  les  Balkao»  laldi^priUetr  les  dépouilles  da  k 
Torqttie.  En  présence  d'une  Féalitè  auaai  éouloweuse,  il  ne  lui  2^ 
plus  été  possible  de  se  faille  Ulusîoa  stur  sea  imprudeièGe  ;  ottos, 
comme  il  arrive  toujours  ea  pareille  cireoûstanee,  elle  ne  s'en  est 
pas  accusée  elle-môme^  elle  en  a  acciuè  l'aUèée  perfide  qui  l'avait 
atlkée  d^ns  le  piège  et  qui  l'y  avait  eufoncée.  L'allianoe  deatreîs 
empires^  l'intimité  de  l'Allemagne  et  de  la  Russie,  a'oat  pas  cèsisté  à 
eette  preuve  :  la  Russie  sentait  eafin  tout  le  mal  que  le  cbancelier 
de  fer  lui  avait  fiiit^  sous  prétexte  de  lui  montrer  sa  reoeDoaisaaitta. 
•  11  ne:  pe^  y  avok  de  doute, —  écrivait  en  mars  1879  dan»  le  jeiir* 
lal  h  Nord  une  desi  meilleures  plumée  de  la  chaiicdlerie  de  Saint- 
Péteisbourg,  —  il  ne  peut  pies  y  avoir  de  doute  ni.  sur  l'hoalilifé 
gtoéralc  de  l'Burope  à  l'égard  de  la  Ruesie^  ni  sur  le  but  eacbé 
qu'avaient  poursuivi,  dès  le  début  de  la  guerre^  et  ceux  qi>i  ne  sf  y 
étMent  pefi  trop  opposés,  et  eeux  qwi  avaient  Hé  jusqu'à  VmcoU" 
rager,  Quoiqpie  poursuivi  par  des  moyens  différene,  dont  le  decmer 
n'étak  ni  h  plus  amieal  ni  le  plusi  loyaiy  le  but  que  tous  avaient 
en  vue  était  le  méme^  savoir  :  [affaiblissemetU  miliuiire  etfioimmer 
de  la  Russie^  Le  développement  de  ses  richesses^  de  sea  immenses 
ressources  nationales  était  en  trop  boa  train.  La  Russie,  recueillie, 
kisant  épargne  de  forces  vives,  de  capîlaU  et  de  sang,  devenait  trop 
paissante.  Sob  comneree  s^étendant,  son  industi-ie  mèlaâluBgique 
naissante  allait  prendre  un  graind  essoo  ;  son  réseau  et  son  outiHage 
de  ehemias  de  fer,  se  m^ttiplîaQt  rapidementr  peuvaient  éevosir 
menafans^  pour  ses  concurrens,  à  une  époque  sorlout  où  l'estension 
des  relatioi»  commerciale»  et  deâ  débouâiés  constitue  le  principal 
objectif  de  lout^  politique*  II  faUait  Taorëter  daos- cette  voie  do  pro- 
spérité grandissante.  La.  guerre  contre  la  Turquie,  où  sendriaôeat 
la  iirécipiter  ses  géoéreuses  aspirations  pouir  ses  îiktm  oppvuiés 
d'Orient,  était  une  occasion  d'aiitant  plus  propioey  qu'on  était  plus 
sûr  de  tni>uver  unanime»  k$  sentimens  de  lEure^pepour  t empêcher 
de  pro-fUer  de  ses  succès  militaires^  lorsque  le  moment  de  coochire 
la.  paix  serait  venu.  Tel  est  actvellement:  le  sentiment  général  en 
Rnssie,  et  teUe  est  In  marche  que  l'interprétatioa  des  foils  avait 
■^prriniée  au  raisonaenient  pnblic  avant  de  le  convertir  en  tmiùier 
Htm  mkauime.  )> 

Ainsi,  yissuede  la  guerre  turco-rosse  a  détruit  l'intimité  del'ADe- 
magne  et  de  la  Busne.  En  revanche,  son  premier  effet  a  été  de  jeter 
l'Âutricbedans  les  bras  de  T  Allemagne.  Soos  lenthousiasme  pmdint 
par  la  cession  gratuite  de  l'Herzégovùte  et  de  la  Bosnie  à  l'empire 
de»  Habsbowg^  l'ombre  de  Sadowa  s^est  dissipée,  et  IML  de  Bis- 
marck a  yot  entrer  à  Yiemie  au  milieii  des  neclanMttions  popninîros, 
pbânomtee  inouï,  car  on  n'a  peut^étrr  Jamais  vu  un  homme  qui 
vient  de  démdre  la  puissance  tradîtionDeUo  d'une  notion,  dféaraocr 


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58A  BEVUE  DES  DEUX   MONDES. 

dans  une  saDgIante  bataille  son  prestige  politique,  de  miner  à  coups 
de  canon  des  siècles  de  son  histoire,  recevoir  ainsi  les  hommages 
enthousiastes  de  ceux  auxquels  il  a  fait  tant  de  mal.  C'est  que,  si 
H.  de  Bismarck  avait  brisé  la  vieille  couronne  de  l'Autriche,  la 
couronne  qu'un  ministre  hongrois  appelait  romaine,  il  semblait 
avoir  forgé  pour  elle,  de  ses  puissantes  mai  us,  la  couronne  orien- 
tale, la  couronne  que  le  même  ministre  croyait  voir  resplendir  à 
Byzance.  Il  avait  renversé  un  empire  en  Occident,  il  en  élevait  un 
autre  en  Orient  :  pouvait -on  se  plaindre,  puisqu'il  justifiait  ainsi  le 
nom  de  l'Autriche,  et  en  faisait  réellement  VOEster-Reich^  l'empire 
de  TËst?  Cette  grande  illusion  a  duré  plusieurs  années,  pendant 
lesquelles  l'Autriche  n'a  pas  eu  de  ces  retours  d'opinion  conune 
la  Russie  en  avait  éprouvé  après  le  congrès  de  Berlin;  peut-être 
dure-t-elle  encore. 

Pourtant,  à  bien  des  signes,  l'Autriche  aurait  dû  reconnaître 
combien  le  présent  qu'on  lui  avait  fait  était  décevant.  On  connaît 
ce  trait  d'éloquence  par  lequel  M.  de  Bismarck,  appliquant  à  la 
politique  un  mot  du  FreisckutZj  disait  à  ceux  qui  ne  devaient  leur 
Bucfès  qu'à  de  compromettantes  alliances  :  «  Pensiez -vous  donc 
que  cet  aigle  fût  un  don  gratuit?  »  L'empire  de  l'Est  n'était  pas 
non  plus  pour  l'Autriche  un  don  gratuit.  D'abord,  on  ne  le  lui 
donnait  pas;  on  se  bornait,  —  suivant  une  coutume  de  M.  de  Bis- 
marck, qui  aime  assez  à  disposer  du  bien  du  voisin,  —  à  lui  per- 
mettre de  le  prendre,  chose  assez  différente!  L'Autriche  en  a  fait 
tout  de  suite  l'expérience  en  Herzégovine  et  en  Bosnie;  ces  pro- 
vinces, que  le  congrès  de  Berlin  lui  avait  offertes  sans  coup  férir, 
elle  a  dft  les  arracher  à  l'insurrection  les  armes  à  la  main.  C'a  été 
une  campagne  longue  et  cruelle.  Aujourd'hui  le  pays  est  pacifié, 
mats  à  la  manière  orientale,  c'est-à-dire  que  le  feu  y  couve  sous  la 
cendre.  Et  l'annexion  de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie  n'a  pas  seu- 
lement coûté  du  sang,  elle  a  coûté  de  l'argent,  beaucoup  d'argent. 
L'équilibre  financier  de  l'Autriche  en  a  été  atteint  ;  l'équilibre  con- 
stitutionnel l'a  été  davantage  encore.  Du  moment  qu'on  introduisait 
de  nouveaux  Slaves  dans  l'empire,  on  a  bien  été  forcé  de  donner 
k  ceux  qui  y  étaient  déjà  une  part  plus  large  dans  le  gouvernement; 
cette  nécessité  était  inéluctable ,  mais  qui  peut  en  prévoir  les  con- 
séquences? Jusqu'ici  l'Autriche  avait  été  une  puissance  allemande, 
unti  puissance  créée,  organisée,  gouvernée  par  des  Allemands  ;  la 
fortuHe,  rinfiuence,  le  pouvoir,  y  appartenaient  aux  Allemands.  Les 
choses  changent  depuis  quelques  années.  L'Autriche  devient  slave, 
les  Allemands  n'y  jouent  plus  qu'un  rôle  effacé;  on  leur  enlève  un 
pays  qu'ils  ont  fait,  qui  est  leur  œuvre,  qui  semblait  leur  apparte- 
nir* Je  répète  qu'on  ne  peut  faire  autrement;  mais  l'issue  de  cette 
pûliiîque  antihistorique  risque  d'être  fort  grave.  Qui  sait  si  les  Aile- 


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LA  POLITIQUE  ACTUELLE.  585 

mands  d'Autriche,  fatigués,  humiliési  irrités  de  vivre  sous  la  domi- 
nation de  races  qu'ils  avaient  jadis  vaincues,  et  qui  sont  ou  qu'ils 
jugent  inférieures ,  ne  se  tourneront  pas  un  jour  vers  le  grand 
empire  germanique,  dont  l'attraction  a  déjà  réuni  tous  leurs  frères? 
L'obstacle  qui  les  en  séparait  était  d'abord  le  catholicisme,  mais  le 
Culturkampf  est  fini  ;  et  en  second  lieu  l'esprit  libéral ,  mais  le 
libéralisme  courra  plus  de  risques  en  Autriche,  avec  un  gouverne- 
ment slave,  qu'il  n'en  court  en  Allemagne,  où  tant  d'indices  sem- 
blent indiquer  que  le  règoe  prochain  sera  un  règne  libéral.  Or  le 
jour  où  la  maison  de  Habsbourg  perdrait  ce  qui  lui  reste  d'Alle- 
mands, gagnât- elle  tous  les  Slaves  des  Balkans,  ne  serait-ce  pas  la 
fin  de  ses  glorieuses  destinées? 

Mais  les  Slaves  des  Balkans  ne  sont  pas  faciles  à  gagner.  Deux 
routes  s'oiïrent  à  l'Autriche  pour  s'avancer  parmi  eux  :  celle  de 
Salonique  et  celle  de  Gonstantinople.  Il  est  malaisé  de  dire  laquelle 
des  deux  est  la  plus  périlleuse.  On  a  vu  quel  effort,  quel  effort 
démesuré,  comparé  au  profit  immédiat  de  l'entreprise,  a  néces- 
sité l'occupation  de  l'Herzégovine  et  de  la  Bosnie;  on  peut  juger 
par  là  de  celui  qui  serait  indispensable  pour  occuper  la  Macé- 
doine. H  faudrait  peut-être  deux  ou  trois  cent  mille  hommes  rien 
que  pour  contenir  l'Albanie,  et  on  aurait  encore  derrière  soi  la  Bul- 
garie et  la  Roumélie  orientale  prêtes  à  s'insurger,  sans  parler  du 
Monténégro,  suspendu  comme  un  nid  de  pirates  sur  le  chemin  qui 
conduit  à  Salonique.  Quant  à  Gonstantinople,  c'est  la  presqu'île  des 
Balkans  tout  entière  dont  on  devrait  s'emparer  si  l'on  voulait  planter 
la  croix  latine  au  lieu  de  la  croix  grecque,  sur  la  coupole  de  Sainte- 
Sophie,  à  la  place  du  croissant.  Et  que  gagnerait-on  à  le  faire? 
Supposons,  pour  un  instant,  que  le  succès  soit  possible,  supposons 
que  YŒster-Beichy  que  l'empire  de  l'Est  soit  constitué,  quelle 
serait  sa  situation  ?  Absolument  celle  de  la  Turquie  d'aujourd'hui. 
Entre  l'Autriche  et  les  populations  slaves  des  Balkans  il  y  a  une 
barrière  qui  ne  tombera  pas  :  c'est  la  religion  orthodoxe,  et  le  sou- 
venir de  deux  siècles  de  politique  moscovite  suivie  avec  une  habi- 
leté et  une  persistance  admirables.  Toutes  ces  masses  orthodoxes, 
profondément  religieuses,  ont  vécu  deux  siècles  de  la  légende  de  la 
sainte  Russie  ;  dans  toutes  les  crises  de  leur  histoire,  elles  ont  pris 
l'habitude  de  se  tourner  vers  Moscou  ;  là  pour  elles  est  l'idéal,  le 
patriotisme,  la  poésie,  l'avenir.  La  communauté  de  langues,  de  sen- 
timens,  de  croyances  crée  entre  elles  et  les  Busses  un  lien  indis- 
soluble. Rien  ne  serait  moins  propre  à  le  briser  que  l'administra- 
tion méticuleuse  et  étroite  de  l'Autriche.  Les  populations  slaves  des 
Balkans  ont  l'habitude  d'être  gouvernées  sonunairement  et  cava- 
lièrement, à  la  turque  ou  à  la  russe,  par  des  maîtres  ;  et,  pourvu  que 
ces  maîtres  soient  de  même  race  et  de  même  religion  qu'elles,  elles 


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586  REYCS  DEB  DEUX  UO»liES. 

aesepteat  plus  aÎBémeiit  leur  dominatioii  qi>e  ^le  ée  bnreancratdB 
pmliUeax.  Elles  préfèrent  rarbitraire  aux  rigueurs  adnmmsIrBtiveB. 
Jamrâ,  par  consiqueiit,  riiutriohe  ne  les  «saimiln^it.  L'empire  île 
l'Est,  «OBàpesé  de  Polonais»  de  Slaves  catholiques,  ide  Hetigiois,  de 
Sla^KS  oriind(ne&,  d'Alkmaods,  eeniît  uoe  marqnieterie  aans-oûiieiîs- 
tanoe«  Aucune  race  n'avrait  une  oMijorité  et  une  puiasanoe  suffisantes 
po«r  s'imposer  auic  autres  et  les  (^'ger.  Des  émeutes  édatcraieât 
8MB  cesse  (ians  chèque  provinea»  :&DMnaiit  l'interrention  des  pmth 
suces  Yonânes.  Quand  on  parle  de  la  «couronne  de  Byzauce  à  mettffe 
sur  le  front  du  Habsbourg,  on  se  trompe  :  Je  Habsbourg  ne  trou- 
^aérait  pas  à  Gonstantinople  ia  couronne  de  Byeance,  il  y  trouvenut 
seulement  l'aigrette  multicolore  du  sultan. 

Hais  iGonstantinopIe  est  bien  loin  de  Vienne^  midgré  tout  ce  qui 
s'est  fiait  depuis  qiielques  eonôes  pour  l'en  xapprocber^  PersoBM 
n'igMOK»  en  Autriche,  qu'on  ne  pourrait  y  arriva  qu'en  4oniflmt 
la  RuBsie  ;  or  il  est  impossible  d'écraser  la  Russie,  parce  qu'il  ttt 
impossible  de  l'atteindre,  comme  l'a  prouvé  l'exemple  de  Napo- 
léon 1^.  fii  la  guerre  venait  à  éclater  entre  elle  et  l'Autriche,  il  y 
aurait  deux  champs  de  bataille:  la  Pologne  et  la  Calicie  d'une  part, 
de  l'autre  les  Balkaais«  Il  n'est  peut-être  pas  difficile  da«deyinfir  com- 
ment les  opérations  commenceraient.  A  l'heure  actuelle,  le  plus  gros 
des  forces  russes  est  niasse  en  Pologne;  presque  toutes  les  divisions 
de  cairaAerie,  en  particulier,  y  sont  concentrées,  presque  tous  les 
cosacpies  y  eont  réunis.  Le  jour  même  de  l'ouverture  des  hosti- 
lités, ces  hardis  caTiUiers  fondraient  sur  la  Galicie,  dont  ils  ne  sont 
séparés  par  aucune  barrière  naturelle  ou  artifu  ielle,  dévasteraient 
le  pays,  détruiraient  les  routes,  feraient  sauter  les  ponts,  s'em- 
patreraient  des  viUes  et  des  points  stratégiques.  L'Autriche,  dont 
l'srmée  est  dispersée^  ne  pourrait  les  atteindre  immédiatement. 
Alors  il  est  probable  que  l'All^sagoe  ioterviendrait  et  dirait  à  son 
allîée  z  a  Marchez  dans  les  Balkans,  je  me  charge  de  la  Pologne,  » 
et  qu'elle  s'établirait  sur  la  Vistule.  Savoir  si,  plus  tard,  elle  ren- 
drait ce  qu'elle  aurait  pris,  nul  ne  le  peut;  mais,  quand  on  se 
souvieiiàt  du  célèbre  Beaii  possideraesy  on  a,  sur  ce  point,  des 
doutes  assez  sérieux.  Il  faudrait  bien  d'ailleurs  que  l'Allemagne 
gardât  la  Vistule  pour  protéger  les  derrières  de  l'Autriche,  car 
crile^,  fût-elle  absolument  victorieuse  dans  les  Balkans,  serait 
Migéie  d'y  rester  l'arme  au  bras  p(mr  vaincre  les  révoltes  et  rési^ 
ter  aux  complots  continuels,  aux  attaques  incessantes  de  la  Russie. 
A  moins  d'être  refoulée  à  tout  jamais  dans  les  steppes  d'où  elle  est 
sortie,  oette  dernière  ne  pourrait  point,  en  effet,  laisser  l'Autriche 
piendre  sa  place  en  Orient;  elle  puiserait  indéfiniment  dans  l'im- 
laense  réservoir  d'hommes  qu'elle  possède  afin  de  jeter  contre  soo 
ennemi  des  amoèes  ou  des  bandes  toujours  renouvelées.  Ce  serait   . 


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1  vm  siédie  pcai^tra;mie  lottes  à.  bkvV  désespérée,  Mtrep  dèn 
empiins,  <!ki  pluldt  entra  deus  mces  et  deux  retigioiii»^  Il  j  a«rail 
sans  doute  des  ictbnm,  des  paixpniVBoiFes;  mai»  1»  guerre  nr  tlB«- 
densi  pa9 à»  tv^yreodM^  jttsx|«'à  ce^que  1^  des  deœp  adfersarpesFMIt 
GooiplèteiBem  améutk 

TeUieserfuft  d&m ses  eonséqseiiceseztpêmes lerèsulM  prar  TAu- 
trkbe  de  cette-  «  pofiinpie  dies  Ëenes  eaiTée»  »  <fir  s^sstprâienfée 
é'aÉNFrd  ai  elte^  sons  des  apparences  si  brillaiiles.  Mcôsr  H  est  prv- 
bable  ^e  œs*  censéqiveQoes  ne  se  produkraîenr  pas  tnoul  de  smte. 
Lft  bot  de  M.  de  Bismaorck,  es  éGartaoi;  les  empires  des  Hateèoaiip 
et  des  HomaBof  de^  l'Ooddent,  en  créant;  entre  eus  en  Orient  me 
rifatké  croissaiite,  inévitd)le,  n^a  pee  été  sans  douOs  de  les  ponsser 
iwk  sesdieoup^  à  me  guerre  d'extemniiation'.  U  dbi<  préffiro-,  il  pr0^ 
fëre^  les  tenir  f  un  en  face  de  ITautre  aussi  longtemps  qver  possible 
dans  «ne  sitnartion  qui  les  oblige  k  reeoarirsans  eesse  i  ses'bans 
officesi. De  cette  manière,  lesHohenzellem'  assvmeronirdisR»  te'  nioncfe 
fÙÊ^e  )e  rdle  qu'avaient  autrefois  les  Romanof  dans*  le  monde  gcrmà*- 
nique;  ils  j  maintîendrovt  Téquilibre  des  forces  entre  KAuttictieet 
lat  Russie,  oomnve  Varvaieal  fait  autrefois- les  tsars,  auseinr  dU  Bmid, 
àUégard  de  kf  Prusse  et  de  ITAutriche;  Ils  seront  Tainf  bienveifbnt 
(fes  deux  puissances  rivides^  le*  médiateur  toujours  inyoepré  et,  à 
L'occasio»^  «  le  eouirtier  konnéte  u^  recevant  son  courtage,  ttmtôi:  du 
côté  de  lar  Dvina,,  tantôt  du*  côté  de  Flnn  et  de-  la  M^sMbn.  On  ne  sait 
A  celte  seconde  perspective,  qui  risque*  d'enftraver  indéffniment  h 
potitiqu»  des  deux  enpires^  de  leur  enlevea"'  leur  18)erté  &  tout 
jmmnvr  est  préférable  awi^*  perspeeti*vesi  tFagi(jfies  que  je  dérouMs 
tout  à  Theurev  Ce  qufil  f  a  de  certiaim,  c'est  qo^aprâs  avoîv  joui 
longtemps  sans  regrets  et  sans  remords  des  douceurs  de  Talliance 
allemande,  dont  elle  avait  le  monopole  absolu  depuis  le  désenchan- 
tement produit  en  Russie  par  le  traité  de  Berlin,  l'Autriche  a  paru 
tout  à  coup  éprouver  qnelqiie  mquiétude  sur'  Taffenvr,  quelque 
dégoÉT  du  présent,  quelque  désnrd^rncKpendhncei  Feat-éVre»-t-eIl6 
fiiiisur  son  «Dtagenîsnïe  avec  la  Russie*  de  sahitra*es  réflexions; 
peoti^tre  a^4-eIle  entrevu,  duvs  ira  écfefip  (te  prévoyance,  comWen 
it  était  insensé,  de  1»  part  des  Haibsboorg;  de  cédier  au  mirage  db 
Tenq^  de  Byzamce,  c^abandyHmer  pour*  cela  rOdeident  et  de  couv 
m  disputer  à  la  Biasm  He  fraâ  die  sa  politique  traditionnelle^,  qu^on 
ne  pourra  hù  arracher  qu'en<  tui'  aerracfifant  PlsxSstence.  Une  sorte 
^  b«8oia'  mutuel  de  conciliotron?  s^est  profit  k  Tienne  etf  â  Shint- 
Mcevabeorg.  Les  devx'  gouvernemens  ont  essayé  ^  s'eaUendresur 
oertames  qoestioHS»  secondaire»,  9  est  vraei,  mms  qpri'  tduebaient 
intimement  aw  grand  problème  orientsl;  lis  ont  tentéde  se  mettre 
d'aceord  sans  en  appeler  au  courtier  honnête,  et,  chose  remsrquabfe, 
ils>f  ont  réussi*.  C'était  là  un  précédent  dangereux  contré  lequ^  il 


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58S  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

fallait  réagir  à  tout  prix.  Il  est  permis  de  croire  que  la  triple  alliance 
a  été  formée  surtout  à  cet  effet.  L'Autriche  semblait  a?oir  quelque 
velléité  de  se  détacher  de  rAllemagne  :  aussitôt  celle-ci,  suivant 
son  éternelle  tactique,  l'a  prise  entre  deux  feux.  L'entrée  de  l'Italie 
dans  l'alliance  austro-allemande  ne  saurait  avoir  d'autre  significa- 
tion. Rien  ne  pouvait  être  plus  désagréable  pour  l'Autriche  que 
rintroduction  d'une  troisième  personne  aussi  indiscrète  dans  son 
méuage  avec  l'Allemagne,  qui  est  bien  loin  d'être  un  ménage 
modèle.  Si  oublieuse  qu'elle  soit,  l'Autriche  n'a  pas  oublié,  en  effet, 
que  naguère  encore  elle  était  maltresse  de  l'Italie,  et  que  tous  ses 
malheurs  ont  eu  pour  origine  l'émancipation  d*un  pays  qu'elle  avait 
si  énergiquement  dominé.  Jamais  elle  n'a  cherché  à  dissimuler  ses 
sentimens  envers  lui.  La  première  fois  que  l'Italie  s'était  flattée 
d'une  alliance  avec  elle,  à  la  suite  de  la  visite  faite  par  le  roi  Hum- 
bert  à  l'empereur  François-Joseph,  on  se  rappelle  peut-être  de  quel 
ton  dédaigneux,  de  quel  ton  d'anciens  maîtres,  les  ministres  autri- 
chiens avaient  confondu  ses  illusions.  Par  un  juste  retour  des 
choses  d'ici-bas,  l'Italie  a  pris  sa  revanche;  elle  s'impose  aujour- 
d'hui à  ceux  qui  la  traitaient  si  cavalièrement  jadis;  elle  les  oblige 
à  mettre  leur  main  dans  sa  main,  à  jouer  leur  rôle  dans  cette  comé- 
die d'amitié  internationale.  L'Autriche  est  prise  dans  un  étau.  Si 
elle  hésite  à  continuer  sa  marche  vers  l'est,  si  elle  renonce  à  lut- 
ter contre  la  Russie,  ses  deux  amis  l'aiment  tant  qu'ils  la  serreront 
driiis  leurs  bras  jusqu'à  l'étouffer.  Elle  manquait  d'équilibre  du  côté 
de  l'Orient,  et  semblait  parfois  prête  à  retomber  en  Occident,  Désor- 
nmis  l'Italie  la  calera.  Il  faudra  bien  qu'elle  se  résigne  à  demeurer 
à  la  place  nouvelle  que  la  politique  allemande  lui  a  assignée. 

V. 

Je  me  suis  attardé  longtemps  à  exposer  les  origines  et  les  consé- 
quences de  la  triple  alliance,  cette  sorte  d'arme  &  deux  tranchans 
dirigée  à  la  fois  contre  la  France  à  l'ouest,  et  à  l'est  contre  toute 
puissance  qui  chercherait  à  s'émanciper.  Est-il  besoin  de  dire  pour- 
quoi? Je  ne  pense  pas  qu'il  y  ait  en  France  un  seul  homme  de  bon 
sens  qui  n'ait  compris  depuis  longtemps  combien  l'antagonisme  de 
la  Russie  et  de  l'Autriche  en  Orient  était  désastreux  pour  nous.  En 
absorbant  les  forces  des  deux  empires,  en  les  détournant  vers  l'Orient, 
il  affermit  l'hégémonie  de  l'Allemagne  en  Occident;  il  rend  impossible 
toute  combinaison  d'alliances  qui,  dans  l'avenir,  et  certaines  circon- 
stances venant  à  se  produire,  auraient  été  de  nature  à  modifier  plus 
ou  moins  profondément  la  situation  de  l'Europe;  il  nous  condamne  i 
r  isolement  indéfini.  Nous  n'avons  même  pas,  en  effet,  la  ressource 
d  espérer  l'amitié  de  l'Italie,  puisque  cette  puissance  est  devenue 


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LA  POUTIQUE   ACTUELLE.  589 

dans  la  main  de  TÂllemagne  Taiguillon  qui  pousse  rAutriche  en 
avant.  D'ailleurs  l'Italie  est  trop  réaliste  pour  se  souvenir  du  passé  ; 
et  dans  le  présent  et  l'avenir,  elle  ne  voit  en  nous  qu'une  gène» 
peut-être  qu'un  péril.  Nous  avons  à  ses  yeux  le  tort  grave  de  n'être 
pas  morts,  après  l'avoir  mise  au  monde,  de  manière  à  lui  livrer  tout 
de  suite  notre  héritage  sur  la  Méditerranée,  auquel  il  lui  semble 
que  sa  naissance  lui  donnait  des  droits  indéniables,  comme  la  der- 
nière des  filles  des  races  latines,  à  la  tête  desquelles  nous  sommes 
demeurés  trop  longtemps.  En  gardant  notre  bien,  nous  lui  causons, 
paralt-il,  un  vrai  dommage  ;  elle  est  si  persuadée  de  nos  torts 
envers  elle,  qu'elle  s'imagine  que  nous  la  menaçons.  Depuis  plu- 
sieurs années  déjà,  elle  cherchait  en  Allemagne  un  appui  contre 
cette  menace;  mais  jusqu'ici  on  avait  répondu  de  Berlin  à  ses 
avances  avec  une  froideur  légèrement  méprisante.  Tout  a  changé 
quand  l'Autriche  a  eu  de  vagues  instincts  d'indépendance.  L'Italie 
est  devenue  alors  l'élément  utile,  indispensable,  d'une  politique 
qui  devait  se  servir  de  la  France  comme  d'un  épouvantail.  Il  ne 
faut  pas  oublier,  en  effet,  par  quel  moyen,  par  quelle  habileté  on  a 
fait  accepter  à  Vienne  la  triple*alliance,  on  en  a  adouci  l'amertume 
et  déguisé  la  pointe.  C'est  en  la  représentant  comme  une  ligue  de 
préservation  contre  la  France,  qu'on  a  pu  en  insinuer  le  prii^ipe. 
Malgré  tous  les  intérêts  qui  la  rapprochent  de  nous,  l'Autriche,  pays 
monarchique,  féodal,  ultra-catholique,  éprouve  une  vive  répulsion 
pour  la  politique  que  nous  suivons  depuis  quelques  années,  et  cette 
répulsion  la  porte  aisément  à  croire  qu'il  n'y  a  plus  aucun  fond  à 
faufe  sur  nous,  que  nous  allons  rouler  de  plus  en  plus  dans  l'anar- 
chie et  de  l'anarchie  dans  le  néant  diplomatique.  Une  ou  deux  fois, 
il  lui  était  arrivé  de  se  demander  si,  par  hasard,  la  France  serait 
sur  le  point  de  se  relever  et  de  reprendre  son  rôle  extérieur  :  au 
conunencement  de  l'expédition  de  Tunisie  et  des  affaires  d'Egypte, 
elle  nous  regardait  avec  attention,  cherchant  à  saisir  dans  les  tres- 
saillemeas  d'un  peuple  qui  fut  si  grand  le  prélude  d'un  réveil.  On 
sait  par  quelles  défaillances  nous  avons  répondu  aux  questions 
qu'elle  se  posait,  trompé  peut-être  les  espérances  plus  ou  moins 
inconscientes  qu'elle  nourrissait.  Les  bouleversemens  ministériels, 
les  crises  parlementaires  qui  lui  ont  fait  réellement  et  sincèrement 
croire  que  la  république  était  ébranlée  chez  nous,  qu'elle  était  à 
la  merci  d'une  aventure,  ont  achevé  de  la  décourager.  On  l'a  donc 
trouvée  préparée  lorsqu'on  est  venu  lui  affirmer  qu'il  serait  tou- 
jours impossible  de  trouver  chez  nous  un  concours  sérieux,  et  que, 
par  suite,  si  elle  commettait  la  folie  de  s'éloigner  de  l'Allemagne, 
elle  resteriut  à  tout  jamais  sans  alliés.  Gela  fait,  on  lui  a  proposé 
de  s'armer  pour  exploiter  notre  décadence,  puisqu'il  lui  était  défendu 
d'espérer  qu'elle  pourrait  profiter  un  jour  de  notre  relèvement. 


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dfr  &'€n  pr^MQupor  beftttoovp  ea  Fniiee«  Am  inoaiatti  oùl  elLa  a'est 
produtt9i.Qt».&^  rbeiw9  ftt'il  9»U  si  de  inws  «loirtM  conunft  cbIIw 

iflj  soii^iriît  d^nliis.  Pourtant»  —  w  meHitikt  las  ehoies  «a 
B^aus,  e»  DOW  plaçait.  dM^  1»  iseUleure  dm  liypothèsM,  ca  èU- 
gUiUQt  tofiA^tos  p6rôpa<tive&  cb  gMrrck  et  de  diésafltrai,  ~  il  s'agit 
«MC»ra:  de  savoir  sî  la  groiH>emeat  des  piaissaacas  eupopéanmB 
^^Qisicwera^tei  que  ÏAUeœa^ae  u'ait  jamrà  i  oraiodre  da-  imn 
^  BCMAS»  ^aia  à  espérer  d'alliite*  Car,  soa^r  &  nous  unir  à  k 
Bi^ie  s^ule  serait  uoe  idée  insensée.  Qatre  qu'il  u'esft  peîat  fgomé 
^'uae  uaUou  ou  plulAt  qu'un  geuvernement  dont  k  rfToWtinm 
^  le  souci  oonslaat,  aujewd'bui  presque  exclusif,  wulùi  d'vne 
^fmtài  wm  répttbUfiaine  que  k  vAite,  il  est  c^rlain  que  bous>  ne 
Ifwrrions  peaaer  sas^  une  téoaêrité  exceasire  k  braver^aiireG  la  AiMsie 
pcHir  unique  souUWt  nWHaeuIemmt  la  triple  alUaace^  mais  l'An- 
^eAerre^  qfikx  risquerait  de  feûre  alors  oause  commune  avec  cette 
dernitee.  Pour  modifier  k  situation  de  l'Europe ,  pour  rendre^  à 
tono  la.  Uliertè  qui  leur  man^MOupeur  dâtruire  rirrésisUble  impol- 
aîon  qui  Iwcei  les.  peuplefth^rs  de  la  iioie  natiureU»  que  leurs  mt6- 
idts.  et  leurs  traditions  Wuc  ont  tracée;  il  faudrait  tout  d'abord 
mettre  un  terme  i,  k  d^erable  rîvaiitié  de  l'Autriche  et  dci  la 
Btfeeie  eu  Orient,,  sniA  en.  les  décidcmt  à  i^umer  leurs  ^'^'ftray 
mutuellest  soit  en  lea  amenaait  i,  un  cenq^remie  peut-être  moîas 
iiupossible  à  trouver  qu'on  ne  pense^  Le  jour  où  oe  grand  résultat 
aérait  obtenu,  k  makiae  911  ptee  sw  l'Europe  dispacaltrak  sans 
lutte,  sans,  combat,  aana  déchirement  ;  car  Téquilibie  des  foeces, 
4touit  au  profit  d'une  seule  puissance»  sesait  rètaUi,.  et  diacun, 
maltire  de  sa  peUtique,.  pourrait  travaiUer  uniquemeat  au  main- 
tien de  k  paûu  Mai3  hélasd  taot  que  nous  serons  gouvernés  conmie 
wm  le  sommes^  ees  bsiles  espérances  seront  des  cbimères.  Sms 
doute,  k  Russie  et  l'Autriobe  sentent  l'une  et  Tautre  la  faute  (jpjk^eUfls 
emk  commise^  siu^  deute  elks  ont  épsouvô  tour  k  taur  une  soste 
4a  nague  désir  de  s'aSsanchir  à»  k  politique  qu'on  leur  impose; 
mais  ces  aentimenaet  cesdésirs^  quisent  Destée  jusqu'iai  sanaccusps, 
auisaîent  besoin,  pour  de¥enir  efiicaces»  qu'il  y  eût  en  Europe  aulre 
chose  que  l' Allemagne,  Si  l'on  trouiMit  chezi  nous  un  gouvernement 
inspirant  confiiuitceF  uni  gouvernement  dont  on  n'eûKt  pas  à  oedouter 
ka  fajbksses  radjcaks».  un  gouvemenoent  sur  la  durée  dujfueii  on 
pftt  compteiî»  UA  gimvemeiMat.  aiveia  kqueb  ks  ceUtieiiSi  fussent 
aisées,  sûres  et  inintenrompnes»  peut-être:  ce  gouvernement  par- 
viendrait-U  à  (Jissipei  k  nuage  qui  oeuvni  cAtoie  lea  jmui  des  deux 
piMSsancefliiusIy»  ks.  cyiiel^^  éakira  k  Imimm  desquek  dks  eot 
aper&u  rahtaaeoùi  eU^  cowœt.^  Maie  e«a<A  a«ec  d^ 


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LA  POUTIQII&  ACCIKUiB^  6M 

rast  tout  de  FJEarofe,  et  passât  h  peine  qaelquoe  mm  a«  po^ 
voir,^ek  FraBcepeuta^pk  er  à  Je«er  \m  paneil  râlA7.ËBii-6a  afi^dei 
parléinECiiB  aaimés  des  paai^ons  les  plus  meaqttkiea»  <mi  des  pouvoifii 
pukfics  sacrifiant  riadépendanee  et  rhofiQeurnatiDQaïuuiiu  eugM^oi 
des  parlb  avanoéa^que  notre  pays  peut  se  pmpoeer  4e  telles  entv%f 
{HÙses?  Ob  a  soureat  dit  que  c'était  un  grand  mabeur  pour  l'J!Hroj^ 
quand  la  Fianoe  venait  à  lui  manquer^  iaioiti&  t^ette  pareil  «'a  létâ 
plus  waie  qu'aujourd'bul.  L'efiaeement  de  la  France,  --**  j'allais 
écrire  sa  diaparitien,  ^—  prépare  un  avcoûr  auqud  il  est  difiicile  de 
songer  sans  douleur.  Noire  siècle  risque  de  finir  dans  les  plua  soio* 
bées  luttes,  la  pU^Mut  des  peuples  ayai^tmaiy^pié  leurs  destinfk^^  et 
les  autres  n'ayant  demandé  raccoœpliasement  4€S  leurs  qui  la 
force  brutale,  à  la  négation  du  droit  et  de  la  liberté. 

Enfermé  dans  Fègolsine  d'un  patriotisnid  exclusif,  on  pouia-uit^ 
consoler  cq)endant  si  la  France  n'était  paa  du  «onabre  des  natloAS 
qui  auront  le  plus  à  sooficir  de  ces  erueUes  perspectivea.  Um  s'il 
est  ¥rai  que,  lorsque  la  France  disparaît,  il  o'y  a  plus  d'fiurope; 
en  revanche ,  quand  il  n'y  a  plus  d'£urope^  la  France  est  bien 
près  de  n'être  plus.  Notre  graïKieur  est  liée  i  l'équilibre  général. 
C'est  à  la  fois  noire  gloire  et  notre  périL  Une  politique  extérieure 
qui  se  désintéresserait  des  grands  mouvemens  dont  l'Europe  eat 
agitée,  et  qui  ne  ferait  riœ  pour  en  diriger  la  marche  préparerait 
donc  à  notre  pays  de  lamentables  destinées  ;  elle  achèverait  l'oeuvre 
commencée  par  l'empire;  elle  rendrait <notre  ruine  irrémédiable*  J'ai 
dit  en  commençant  qu'on  ne  s'en  apercevrait  peut-^tre  pas  tout  de 
suite;  mais  plus  les  événem^AS  tableraient  à  se  produire,  plus  ils 
seraient  funestes  lorsqu'ils  se  produiraient*  Or  il  n'est  pas  nécessaire 
d'étudié  bien  attentivement  la  politique  suivie  en  ces  dernières 
anaoées  par  nos  différens  ministères  pour  reconnaître  qu'elle  nous 
a  placés  dans  la  sHui^ion  d'un  peuple  sans  ûifluence  au  dehors.  Et 
quand  je  parle  de  la  politique  de  nos  différens  ministères,  je  me  sers 
sans  doute  d'une  expression  impropre,  car  peuUm  appeler  poUlÂque 
une  série  d'abdicationa,  de  faiblesses,  d'efforts  avortés»  auxqwib 
n'ont  jamais  présidé  des  vues  d'ensemble,  des  projets  sérieux  d'ave- 
nir? C'est  le  hasard  qui  a  tout  fait.  Persoiaoïe,  avant  d'agir,  n'a  étu* 
dié  les  grandes  forces  de  l'Europe;  personne n'acherdié  à  se  rendre 
compte  de  l'état  générai  du  monde  et  de  la  conduite  qu'il  devaiit 
nous  imposer.  S'il  se  f6t  r^icontré  quelqu'un  peur  Je  faire,  peut^^ 
être  aurait-on  compris  la  nécessité  de  tenk  compte  des  intérêts 
extérieurs  de  la  France  dans  la  geatian  de  ses  affaires  intérieures;  et 
peutétre  l'espoir  d'attirer  des  alliés  nous  anrait-ildéddésèrespe^^jr 
les  sentimens  qui  dominent  partout  autour  de  nous. 

C'est  pourquoi,  sans  être  pessimiste,  suis  se  donner  des  air^  de 
mauvais  prophète,  on  peut  se  demander,  dès  aujourd'hui,  quelle 


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592  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

sera  notre  situation  dans  Tavenir.  Si,  séparés  de  TAngleterre,  avec 
laquelle  nos  démêlés  risquent  d'augmenter  sans  cesse,  nous  demeu- 
rons toujours  seuls  en  face  d'une  Allemagne  hostile  et  d'une  Italie 
jalouse,  tandis  que  les  empires  de  l'Est  épuiseront  en  Orient,  dans 
des  luttes  sanglantes  et  toutes  au  profit  de  la  barbarie,  des  forces 
qui  auraient  pu  servir  au  triomphe  de  la  civilisation,  que  devien- 
drons-nous? Il  est  trop  tôt  pour  répondre  à  cette  question,  mais  il 
n'est  que  temps  de  la  poser.  Les  parties  qui  se  jouent  dans  la  poli- 
tique extérieure  ne  se  terminent  pas  en  quelques  coups;  souvent, 
bien  souvent,  on  ne  saurait  deviner  les  conséquences  que  les  pre- 
mières fautes,  les  premières  imprudences  exerceront  sur  le  dénota 
ment.  Les  a  dés  de  fer  du  destin  »  tombent  bien  des  fois  sur  le  tapis 
vert  avant  de  prononcer  d'une  manière  définitive  entre  les  nations 
qui  se  disputent  l'enjeu.  Leur  bruit  sourd  et  répété  est  un  avertisse 
ment  lointain,  mais  infaillible,  que  les  hommes  d'état  sans  prévoyance 
ne  savent  malheureusement  pas  écouter.  Mais  ceux  qui  ont  con- 
servé quelque  intelligence,  quelque  patriotisme  et  quelque  dévoû- 
ment  comprennent  que  le  danger  approche,  que  l'heure  est  venue 
de  le  conjurer.  Puisse-t-il  s'en  trouver  parmi  nousl  Ils  auront 
besoin  d'un  certain  courage  pour  secouer  la  torpeur  de  la  nation 
et  l'habituer  à  calculer,  dans  chacun  de  ses  mouvemens,  non-seule- 
ment Teffet  qu'il  produit  à  l'intérieur,  mais  le  contre-coup  qu'il 
exerce  au  dehors.  Je  ne  sais  jusqu'à  quel  point  ce  courage  est  com- 
patible avec  les  mœurs  politiques  actuelles.  Pourtant  il  n'y  a 
pas  d'illusion  à  se  faire  :  c'est  du  salut  de  la  France  et  de  celui  de 
la  république  qu'il  s'agit.  Séparer  ces  deux  choses  serait  inexcu- 
sable, car  les  formes  de  gouvernement  ne  méritent  qu'on  s'y  attache 
qu'autant  qu'elles  favorisent  les  progrès  de  la  nation.  Longtemps 
absorbé  par  les  affaires  intérieures,  le  parti  républicain  n'a  donné 
à  la  politique  étrangère  qu'une  attention  distraite,  indifférente; 
plus  tard,  lorsque  les  circonstances  l'ont  obligé  k  s'en  occuper,  il 
y  a  apporté  une  ignorance,  une  faiblesse,  une  versatilité  qui  ont 
déjà  produit  les  plus  funestes  résultats.  Dissimuler  ses  fautes,  trahir 
la  vérité  pour  éviter  de  froisser  les  amours-propres  ou  de  déran- 
ger des  partis-pris  d'optimisme,  serait  d'un  mauvais  citoyen.  Je 
n'ignore  pas  qu'en  tenant  la  conduite  opposée,  on  s'expose  aux  pires 
calomnies,  mais  qu'importe I  L'essentiel  est  que  chacun,  dans  la 
mesure  de  ses  forces,  travaille  à  éclairer  le  pa)s  sans  se  préoccuper 
de  savoir  s'il  sert  les  passions  du  jour,  ou  s'il  soulève,  au  contraire, 
les  colères  de  ceux  dont  le  patriotisme,  aussi  étroit  que  leur  esprit, 
aussi  débile  que  leur  cœur,  est  toujours  prêt  à  sacrifier  les  inté- 
rêts de  la  France  à  des  fanatismes  grossiers  ou  à  de  vulgaires  ambi- 
tions. 

Gabriel  Charmes. 


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LÀ 


CRITIQUE   LITTÉRAIRE 


SOUS  LE  PREMIER  EMPIRE 


L 

On  a  souvent  répété  que  la  critique  eut  de  beaux  jours  sous  le 
consulat  et  l'empire.  Il  est  au  moins  incontestable  qu'alors  le  public 
s'intéressait  vivement  à  des  questions  auxquelles  nous  sommes  deve- 
nus trop  indifférons.  Après  un  branle-bas  qui  avait  tout  renversé» 
les  esprits  désorientés  ne  demandaient  qu'à  se  laisser  conduire  et  à  se 
sauver  enGn  de  la  licence.  Tandis  qu'un  pouvoir  provisoirement  tuté- 
laire  rendait  à  la  France  l'ordre  et  le  repos,  une  restauration  morale 
était  donc  appelée  par  bien  des  vœux  :  car  la  politique  et  la  littéra- 
ture vont  presque  toujours  de  concert,  surtout  chez  un  peuple  qui 
vient  d'échapper  à  des  épreuves  douloureuses.  L'instinct  de  con- 
servation se  réveille  alors  avec  plus  d'énergie  que  jamais  et  ne  se 
trompe  guère  sur  les  remèdes  qui  conviennent  aux  maladies  du  corps 
social.  On  le  vit  jadis,  sous  Henri  IV  et  sous  Louis  XIV  :  l'avènement 
de  Malherbe  et  de  Boileau  n'avait-il  pas  suivi  le  dévergondage  de 
la  ligue  et  de  la  fronde?  De  même,  l'anarchie  du  directoire  produi- 
sit bientôt,  dans  les  lettres  comme  dans  Tétat,  une  réaction  favo- 
rable^ au  principe  d'autorité  :  tous  les  hommes  de  sens  crurent 
donc  ^qu'ilis  faisaient  œuvre  de  patriotisme,  en  lui  prêtant  main- 
forte. 

Tom  uz.  —  18S3.  38 


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Wa  KEYUE  DES  DEUX  MONDES, 

Ll  était  naturel  que  la  critique  subit  cet  entraînement,  car  elle 
puise  sa  principale  force  dans  l'opinion.  Or,  ce  point  d'appui  ne 
manquait  pas  en  un  temps  où  des  fermens  de  haines  et  de  colères 
sollicitaient  la  plume  à  dire  tout  haut  ce  que  chacun  pensait  tout 
bast  Aussi  les  écrivains  trouvèrent-ils  autour  d'eux  un  stimulant  très 
actif  dans  la  collaboration  secrète  des  lecteurs.  Il  leur  suffit  presque 
d'avoir  l'oreille  fine  et  d'entendre  ce  que  dictait  le  sentiment  uni- 
versel. Pour  attaquer  des  doctrines  qui,  à  tort  ou  à  raison,  parais- 
saient complices  des  calamités  récentes,  il  ne  faBak  point  un  grand 
^ïïon  de  bravoure  :  car,  sous  l'empire,  ce  n'était  plus  qu'une  armée 
en  déroute,  et  ceux  qui  la  poursuivaient  l'épée  dans  les  reins  n'eurent 
besoin  que  de  répondre  au  signal  donné  par  la  conscience  publique. 
^  Leur  voix  ne  fut  que  l'écho  du  cri  populaire.  Après  les  orages,  il  se 

'^  forme  en  effet  des  conrans  si  rapides  qu'ils  deviennent  irrésistibles  : 

il  est  même  dangereux  de  leur  obéir  aveuglément,  car  ils  précipitent 
vers  de  nouveaux  écueils.  Telle  fut  alors  la  faute  de  quelques-uns, 
Pûossés  par  le  vent,  plusieurs  s'emportèrent  à  des  représailles 
dout  la  violence  faillit  compromettre  la  cause  qu'ils  voulaient  servir. 
Ou  frein  leur  eût  donc  été  plus  utile  qu'un  aiguillon. 

Nous  n'entrerons  point  ici  dans  le  détail  des  luttes  acharnées  qui 
précédèrent  le  règne  du  silence.  On  connaît  l'arrêté  du  27  nivôse 
an  vui  :  réduisant  à  treize  le  nombre  des  journaux  tolérés,  il  inter- 
dirait définitivement  la  création  de  toute  autre  feuille  sous  peine 
de  mort  ou  de  déportation.  C'était  supprimer  un  droit  inscrit  dans 
la  constitution  de  Tan  m,  mais  auquel  le  comité  de  salut  public 
n\ait  infligé  déjà  de  sanglans  démentis.  Plus  tard,  en  avril  95,  la 
luiblesse  du  directoire  s'était  aussi  armée  de  décrets  draconieBB 
coQtre  une  presse  qui  l'abreuvait  d'injures.  Mais  il  n'avait  réussi 
qu'à  constater  son  impuissance  par  de  vaines  menaces;  car  il  n'em- 
pêcha point  le  18  brumaire  d'en  finir  avec  l'hypocrisie  d'un  ordre 
légal  qui  ne  cessait  pas  de  trahir  ses  promesses.  L'arintraireengend^ 
le  scepticisme;  et,  après  tant,  de  coups  d'état,  nul  ne  se  révolta 
coptra  la  mesure  qui  frappait  au  cœur  une  liberté  précieuse,  mais 
discréditée  par  ses  abus.  Une  censure  iaqukitoriale  aéra  donc  le 
régime  permanent  de  la  servitude  civile  Inaugurée  par  l'empire.  Or, 
au  début,  la  France  n'eut  pas  l'air  de  s'en  apercevoir.  Outre  que 
ks  souvrairs  de  la  veille  ne  se  prêtaient  point  i  des  regrets,  elle 
était  éblouie  par  des  victoires  retentissantes,  des  coalitions  détruites, 
dea  provinces  conquises,  des  royaumes  improvisés,  des  alliances 
dictatoriales  signées  dans  les  capitales  ennemies,  en  un  mot  par 
Téclai  d'une  suprématie  européenne.  D'ailleurs,  tant  qu'il  fut  heu- 
reux. Napoléon  mêlait  à  son  despotisme  quelques  dédommagemens 
souiôbles  à  la  fierté  nationale  :  d'éminens  honneurs  prodigués  aux 


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LA.  GBIXIQa  sons  U  PBUOBft  BMPIR£*  &0& 

lomtaax  iûteHectnds,.  te  lespêct  de  la  gmâeof  morale  souvaDt 
é&ciBié'  par  sai  pavoki  ,o£cielle,  «  et  »Ui  aoibttioa  comuadietok», 
maîS'  solennallraienb  proclamée^  dcbAûre  mouier  plus  haat  te  giiaie 
(kl  pei^le  qu'il  tenait  aaraivi  (4)..  »  La  puioe  ds*  tonte  opp«ei4iQn 
seoablait  aussi  tenqiàrao  Khameur  d»  HEiatlre  ;  e€^.  sans  reiieneev  à 
des  maximes  qui  éXaàmi  im  rassort  de  gouyerDement,  il  se  lelà- 
cUày  pac  calcul  ^de  leur  eitr6me>  rigveuir.  Faute  de  mieus^  il  laissa 
dtt  tuoius  qaékpÊB  latitude  au  discuaMMe  qmiipoHiEaient  pirofiter  à 
aaipeUtiqw. 

Cest  ainsi  qufil  eocourtgea  d'aboid  un.  isériteUe.  décbakiement 
coBtie  1<  ftge  précédent  et  ses  gcaiids  hommes^.  Tandis*  que*  le  Géme 
êa  chrùtiamnne  éisk  préconisé  par  le  Mtmitemr-^.  et  que  le  ceacor- 
dat  sanctionufùt  la  récendliatiiMi  de  la  France  avee  le  saint^ège» 
réglise  des  philusophes  se  fédoisit  bientôt  ài  un  petîl  groupe  de 
idUes  mis  à  l'index, homûs^bafeuée  ou  parsécutôB*  Ceux  qui,.ai^nt 
89^  avaient  été  le»  plue  fienrens  propagateujss  de  rincréduUté  ren- 
daient alors  Voltaire  et  Jiean^Jaoques  nespensablea  des  crime»  ^'ils 
eussent  aUiorrée,  et  contre  lesquels  protestaieni  d'arance  les  plus 
éloquentes  pagies^de  leurs  oBUnrreswEnrewndie^  ces  renégate  regar- 
dèrent comme  inTÎolable  et  sacré  tout  ce  qjui'ile^  traitaient  nagnère 
d'abus»  de  préjugés,  de  superstition  ridicde.  Le  xti^  siècle  y  gagna 
une  recrue  suUte  d'aAnirateucs,^  car  ces  néophytes  s^'espressè- 
rent  de  relever  les  statues  brisées  de  Fénelon,,  de  Bossuet  et  de 
BlassiUon:  :  ce  fut  ii  qui  rendrait  justice  à  une  société  dont  les 
torts  avaient  été  trop  cruellement  expiéa.  1^  tant  de  conversons 
forent  chez  la  plupart  le  contre-coup- de  la  peur,  ou  Tefiet  d'un 
désabusement  sincàre,  elles<  recouvraient  chez  d'autres  un  retour 
vers  les  idées*  monardùques  et  la  dynastie  prescrite.  Bonaparte  était 
ttop  avisé  pour  s'y  tromper  ;  et,  après  avoir  taré  bénéfice  d'une 
polémique  aotivoltaicienne  qui  venait  en  aide  à  ses  vuee  person- 
nelles, il  y  coupa  court  dès  qu'elle  loi  parut  une  manœuvre  de 
quelques  mécontens,  et  le  masque  d'une  hostilité  clandestine.,  D'ail- 
kur»,  très  expert  dane  l'art  de  séduire,  il  aimait  mieux  acheter  les 
wcims  révolutionnaires  que  se*  les  aliéner  :  la  prudence  lui  coxi- 
seUlait  donc  de  maintenir  sa  nentsalité  entoe  les  creyances  comme 
entre  les  partis^  pour  éU^e  plus  sûr  de  les  dominer..  Aussi  toutes  ces 
querelles  furent-elles  pacifiées,,  à  rheme  propice,,  aott  par  bi  déser- 
tion des*  antagonîstosi,  dont  quelqiresHins  métamorphosés  en  person- 
nages renoncèrent  à  la  lutte,  soit  plutôt  par  un  mot  d'ordre  qui 
commanda  la  réserve  en  des  questions  ardentes. 

Du  reste,  Tindifférence  allait  gagner  de  proche  en  proche  ;  car  la 

(1)  VUIomftîD,  Souvenirt  contêmporam. 


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596  BETUE  UE3  ÏXBX3X  MORIIBS. 

croisade  religieuse  était  moins  l'élan  des  convictions  que  Talaraie 
des  intérêts;  et,  dans  l'autre  camp,  on  se  battait  pour  l'honneur, 
sans  espérance  de  vaincre.  Tandis  que  le  Journal  de  Paris  avec 
Rœderer,  et  le  Publiciste  avec  Suard,  brûlaient  leurs  dernières  car- 
touches, la  Décade,  où  Ginguené  &isait  encore  le  coup  de  feu,  péris- 
sait de  mort  subite  ;  et  le  Mercure  s'affiidissait  de  plus  en  plus,  mal- 
gré le  concours  que  lui  donnèrent,  de  loin  en  loin,  Fiévée,  Michaud, 
Fontanes^  Bonald  et  Chateaubriand  (4).  Dans  ce  désarroi,  le  Jour^ 
nal  des  Débats  resta  donc  presque  seul  maître  du  terrain,  et  finit 
par  devenir  une  puissance  avec  laquelle  il  fallait  compter.  Fondé 
en  1789  par  Baudouin,  imprimeur  de  l'Assemblée  nationale,  il 
n'était  qu'un  simple  répertoire  d'actes  oi&ciels  lorsque,  en  1799, 
les  frères  Bertin  en  acquirent  la  propriéié,  au  prix  de  20,000  francs. 
Or,  en  quelques  semaines,  il  fut  transformé  par  un  miracle  d'intel- 
ligence et  d'habileté.  Auxiliaire  des  efforts  qui  tendaient  à  une  renais- 
sance sociale,  cet  organe  des  classes  éclairées  ne  tarda  point  à  être 
dès  lors  un  centre  de  ralliement  pour  des  talens  qui  trouvèrent  le 
secret  de  sauvegarder  leur  dignité,  tout  en  subissant  les  inévitables 
conséquences  des  faits  accomplis.  On  a  même  dit  qu'il  fut  une  des 
rares  libertés  dô  l'empire  :  c'est  peut-être  forcer  la  note  ;  pourtant, 
n'oublions  pas  qu'un  jour  vint  où  il  y  eut  péril  dans  l'indépendance 
d'une  rédaction  soupçonnée  de  regretter  Tancien  régime. 

Les  jacobins  qui  occupaient  de  hautes  positions  ne  virent  pas 
sans  jalousie  la  direction  des  esprits  passer  en  des  mains  hostiles  : 
aussi  firent- ils  jouer  toutes  leurs  batteries  contre  un  adversaire 
dont  l'influence  croissait  de  jour  en  jour.  «  Ne  voulant  pas  s'avouer 
que  l'opinion  était  contre  eux,  ils  mirent  la  vogue  de  leur  concurrent 
sur  le  compte  du  royalisme  (2)  ;  »  et,  en  1805,  leurs  intrigues  réus- 
sirent à  imposer  un  censeur  au  journal  qu'ils  auraient.fini  par  expro- 
prier, sans  le  crédit  de  Fiévée,  qui  plaida  chaleureusement  sa  cause 
près  de  l'empereur.  Ce  fut  toute  une  afiaire  d'état,  et  la  spoliation 
ne  put  être  évitée  que  par  un  changement  de  direction.  L'avocat  du 
droit,  Fiévée,  ne  sauva  les  intérêts  des  fondateurs  qu'en  consentant 
à  prendre  leur  place.  Cette  crise  fut  signalée  par  un  nouveau  titre 
qui  donnait  aux  Débats  une  couleur  officielle  :  il  s'appela  désormais 
Journal  de  Vempire^  et  Ton  s'habitua  peu  à  peu  à  le  regarder 
comme  un  confident  du  souverain* 

Mais  cette  dangereuse  faveur  ne  fit  que  raviver  des  haines  qui 

(i)  Le  J(mma\  de  Paris^  le  Publiciete  et  la  Décade  étaient  les  orgmnee  du  parti  phi- 
loM>phtqiie.  Le  Mercure  défendait  les  intérèU  conterYateuri.  U  fut  supprimé  aprèa 
l'article  de  Cbateaobriand  sur  Tadte. 

(2)  Note  de  Fiérée  à  rempereor. 


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LA  CRIUQUB  sous  LB  PREIOEB  EMPIRE.  5&7 

guettaient  Toccasion  d'une  revanche.  Elles  furent  actÎTement  ser- 
vies par  Fouché,  le  ministre  de  la  police ,  qui  vengeait  ses  ran- 
cunes personnelles  en  ayant  l'air  de  prendre  sous  son  patronage 
les  idées  philosophiques  et  la  libre  pensée.  En  pleine  Académie, 
M.  Suard  dénonça  les  collaborateurs  de  Fiévée  comme  partisans  des 
Bourbons.  Bientôt  on  l'accusa  de  révéler  à  l'Angleterre  l'état  de  nos 
armemens  maritimes,  pour  avoir  annoncé  que  deux  vaisseaux  de 
ligne  venaient  d'être  lancés  dans  le  port  d'Anvers.  Or,  cette  note  avait 
été  empruntée  textuellement  au  Moniteur.  Sous  ces  vaines  chicanes 
se  cachaient  les  griefs  de  certains  révolutionnaires  devenus  césa- 
riens.  Ils  ne  pardonnaient  pas  à  des  hommes  d'esprit  une  modéra- 
tion qui  condamnait  leur  passé.  Voilà  pourquoi,  toujours  prêts  à 
intenter  des  procès  de  tendances,  ils  eussent  volontiers  fait  revivre 
la  loi  des  suspects  contre  des  écrivains  qu'il  était  plus  facile  de 
bâillonner  que  de  réfuter  (1).  Ces  perfidies  et  ces  calomnies  en 
vinrent  à  leurs  fins  :  «  Je  ne  peux  plus  vous  défendre,  »  dit  un  jour 
renopereur  à  Fiévée  ;  et,  lui  retirant  ses  pouvoirs,  il  les  transmit  à 
M.  Etienne,  qui,  par  ses  opinions  et  ses  amitiés,  appartenait  à  l'école 
du  X vm^  siècle.  C'était  capituler  devant  des  ennemis  qui  seraient  entrés 
dans  la  place  en  conquérans,  si  le  nouveau  titulaire  n'avait  pas,  à  force 
de  tact,  essayé  loyalement  de  concilier  les  traditions  du  journal  avec 
les  exigences  de  sa  dictature.  Mais  son  adresse  ne  put  conjurer  d'im- 
périeux caprices  dont  le  dénoûment  fut,  en  1811,  l'acte  d'un  auto- 
crate confisquant  la  propriété  du  journal  conune  un  butin  de  guerre, 
sans  même  excepter  l'argent  qui  était  en  caisse,  les  papiers  déposés 
en  magasin,  et  les  meubles  du  bureau  de  rédaction. 

Ce  coup  de  foudre  justifie  le  Journal  des  Débats  contre  ceux  qui 
lui  reprocheraient  d'avoir  grandi  à  l'ombre  de  la  pourpre  impériale. 
Sachons-lui  gré  plutôt  de  ne  s'être  pas  alors  résigné  sans  murmure 
à  l'obéissance  passive.  Si  sa  résistance  fut  presque  imperceptible, 
la  faute  en  est  aux  entraves  qui  réduisirent  toute  protestation  à 
des  allusions  indirectes  et  fugitives.  Il  eut  du  moins  le  courage  de 
défendre  plus  d'une  victime,  de  rester  fidèle  à  la  gloire  disgraciée, 
de  louer  constamment  Delille,  dont  le  silence  déplaisait  fort,  d'exal- 
ter Chateaubriand,  de  combattre  des  doctrines  sympathiques  au  des- 
potisme, et  parfois  de  se  taire,  ce  qui  était  l'unique  forme  du  blâme. 
On  ne  lui  refusera  pas  non  plus  d'avoir  consolé  les  honnêtes  gens 
par  la  seule  liberté  qui  fût  possible,  celle  de  la  critique  littéraire. 

Elle  eut  alors  plus  d'à-propos  que  jamais.  Après  un  tel  déluge 
d'erreurs,  le  bon  sens  allait  donc  enfin  retrouver,  à  son  tour,  cet 
air  de  nouveauté,  qui,  en  France,  est  indispensable  au  succèsJ  Dans 

(1)  Cest  ce  que  témoignent  lei  notei  adressées  par  Fiérée  à  l'empereur. 


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516  K1VL  BBB  BWOX  MOSntflb. 

«fcartideda  iffrtfaurr  (i),FoallHM»d^  «  Lon  «l'Are  épiuaitA, 
tMDta»  lesi  metîèreS' sont  neiMiteft;  car,toii4i  c^  qui  éteîk sage-  et  ulSe 
a.él& oantealé ou  afiU.  Cest le  drok, oaphitftt le  devoir èsaimfttti»B 
da^  tout  rafTerflMTi  detoui  ffemeUne  eni  honneur*  »•  Ouî^  tesîdées.juates 
élaieiii  teUeaMntméeaiHiuea  que  le  lap^llde  scKVvenirâieGhGtepw- 
eeit  pour  inventioiu  Farlaat  à  un  publk  qiui  ui'ayaitriw  aji^^râv  ou 
axraîl  teuli  oublié,  le»  écidvaks  puceni  donc  reeofluneneeii  l'àlur 
cationi  de»  inteiygencesy  et  leur  faipe  un.  eaurs  de  prineipea  éléflaeui- 
tainesy  saoe  a'exposev  au  risque-  db  rebuter  l'attentioa  par  des  Ueusa- 
eommunS)  ou  (tes  mérités:  Irep  souvent  redites^.  D»  là  Tient  qufil  y 
evt  une  opportunité  salutabre  dans  ces  Isf  ona  que  neus.  jugeeas 
superflues^  Rien  n'était  usé  pour  des  lecteuira  defniia  longteuaps 
aerrès  d'instruction,  et.  qui  eompreaskiit  k  nécessk^  de  se  VM^tre 
en  quelque  sorte*  à.  Fécole.  ¥eiUb  pourquoi  les  critiques  lea  UHeuz 
acaueilUsfîirefitalerseeaxqui  ressemUaientle  plu^àdaftinatituteuifl. 

Du  reste-,  la*,  politique  leur  cédait  le  pas  v  car  elle*,  se  bonnait  à 
tenir  le-  registre  de»  kis.  et  de&  actes*  oflidels*  :  en  deber&  de  la 
question  ao^aîaev  que  Napoléon  abandonnait  y^ntîer»  aux  jpui^- 
naux,.  pour  simuler  L'entraîn  d'un  mouneoMBt  Bationaly  le  monde 
des*  idées  miitlaotes  était  donc,  lui  aussi,,  fermé  par  un.  cigouieux 
blocus.  Dans  ce  TÎdevla  iittératuce  de?int  ums  ressaurce*.  Soumise 
à  Ta  surreiUanoe  é!wm  police  qui  ne  bii  permettait  aucua  écart, 
eHe  dut  ssois  doute*  se  &iiie  humble  et  discrète  pour  avoir  la.  vie 
sau^e;  mais;»,  à  ce  ptix,  eUe  n'excit&  pas  trop*  le»  omboages.  d'un 
mettre  qui  vk  avec  plaisir  la  curiosité  des  hautes  dassesi  se  porter 
vers  des  questîoiBS  mnocentes,.  et  propres*  à  serw  de  d&rivaûf  aux 
sou^fdrs^  auflL  regcets,  ou  aux  espérances^ 

Dams  cet  asile  se^réfoigifereiiC  la  pdupact  defrplumeepriiyèesid'emi- 
ploik  Parmi  taati  d'interdietioiis,.  force  leur  fut  de  s'ingénier  poor 
découvrir  dus  sujets  de*  cauasrie^v  et  les  plus  habiles,  chaseeursi  ne 
levaient  qu'un  assea  maigre  gibier»  Ufadlait^bien  se  contenter  de&pne- 
miers  livre»  venus,.et^faute  de  mieiK,,dbmi^le  coup  de^^grâce  à  une 
feule  d'auteur»  ridicules  qui^  aujooard'faui,  n^anraîent  besokad^Mi- 
cune  aide*  pour  mofurk'  solitairement,,  dhns* l'ombireu  Eni  ce»  joups*  de 
diôffittge,  c'^Mt  uœ  banDO'  aubaior  que  l'apparition  de  bb  maiodce 
brochure,  et  même  d'une:  simpte  préfiaoe;  Uuialmanachi  obtenait.la 
flvçcettr  dfuiv  compteH^ndu'  aussi  légîtimemenl. qu'un  poème  épique. 
O*soubai«ait  ht  bièuveme  à  un  discoias  de distributioB  prononné 
dan»  une  école  perdue  au  fond  do  U.  Bcetagne  (2).  Dmacad§miden, 

(i)  Mercure,  noyembre  1809.  ArUole  sur  le  dUconn  de  M.  Teisaèdre,  professeur  de 
belles-lettres  an  lycée  Louis-le-Grand. 

(2)  Par  eiemple,  au  discours  de  M.  Maillft-Lacoste,  profesieor  à  l'école  de  M.  Lau- 
rent, à  Brest» 


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LA   GRITIQOE  SOUS  LE  PICMIER  EMPIRE.  &W 

Anger,  célébrait  jusqu'àdesderdire  d'élèves,  entre  autres  vm  UuFésl 
de  cooipositioa  française,  a«  craooors  général  de  1806  (i),  À  ptM 
forte  raison,  les  grosses  caisses  en  «feuilleton  tandtourioàient-eUes 
pour  les  èludrinutioDS  des  firofesseurs.  Maînles  études  forent  ûsq- 
sacrées  par  tel  <m  tel  membre  de  Tkistitut  à  des  émules  du  père 
Rapin  et  de  Vanière,  qm  avaient  par^hrasé  en  hexamèttes  latins, 
l'un,  M.  Alexandre  Veri,  le  Tilimaque  de  Vénelon,  Tanitre,  M.  Dch 
bois,  ( Somme  des  'champs  de  Delille  (2).  Un  secrétaire  pei^>étuel 
ne  croyait  pas  déroger  en  exposant  aux  abonnés  dm  Mercturê  les 
mérites  d'un  lexique,  d'un  Jardin  des  racines  grecques,  d'un  recueil 
de  movoeauK  choisis,  d'nn  rudimeot,  ou  d'an  cahier  d'expressions. 
Use  méthode  de  dièines,  ou  un  traité  de  prosodie  étaient  annoncés 
par  toutes  les  trompettes  de  la  Renommée.  On  salua  M.  Guéreirit 
comme  un  autre  Qumtilien,  pour  avoir  a  élevé  le  vocatif  de  la  cin^ 
quième  place  à  la  seconde,  balaj^  devast  lui  la  règ^  du  qm  retraa- 
ché,  et  fait  justice  de  TaUatif  absolu  (3).  »  Les  Leçom  de  Uuéra* 
ture  el  de  morale  y  par  Noël,  prirent  les  proportions  d'un  monument; 
et  ce  maladroit  compilateur  marcha  de  pair  avec  les  écrivains  plus 
ou  moins  classiques  dont  il  n'était  que  le  porte*voix. 

Mais,  en  ces  jours  de  disette,  ce  fot  surtout  aux  auteurs  anciens 
que  des  aflamés  demandèrent  leur  paia  quotidien.  Dans  le  Mercure 
du  15  novembre  1809,  M.  de  louy  s'écriait  :  «  L'avenir  appellera 
notre  âge  le  siècle  de$  traductions.  »  Elles  pullulèrent,  en  offert,  de 
tous  cdtés,  soit  en  vers,  soit  en  prose;  et^  bonne  ou  mauvaise,  cha- 
cune d'elles  suscitait  uoe  légion  de  panégyristes  ou  de  censeurs,  Ite 
ne  lâchaient  pas  leur  proie  avant  d'avoir  élaboré  quatre  ou  c»q 
longs  articles,  sur  lesquels  s'abattait  une  nuée  d'autres  parasites 
avides  de  pâture.  En  face  de  oes  interaûnables  notices  et  de  toutes 
ces  gloses,  on  croit  assister  à  une  classe.  La  littérature  de  l'empire 
n'était  plus  qu'une  manufacture  de  versions  latines.  Mais  faisons 
trêve  à  l'ironie;  outre  que  les  ouvrages  nouveaux  avaient  une 
médiocre  valeur,  et  qu'il  ne  fèt  pas  toujours  commode  d'en  parla* 
franchement,  lorsque  l'auteur  plaisait  en  hsfut  lieu,  il  y  a  quelque 
diose  de  toudiant  dans  la  candeur  avec  laquelle  chacun  avouait 
Finsuffisance  de  ses  études  et  dans  l'empresseoient  qu'on  mettait  ii 
la  réparer. 

Dn  extrait  de  M.  Thurot,  analysant  une  traduction  de  X Iliade 
par  M,  Aigaan,  débutait  ainsi  :  «  \J Iliade  est  le  chef-d'œuvre  d'Ho- 
mère; et  Homère,  le  plus  andlen  écrivam  que  Ton  connaisse,  est  le 

(1)  Louis  Armet,  élèye  de  M.  Le  Chevalier.  (Mercure,) 

(2)  Ces  articles  sont  d'Auger  et  de  Fauriel. 
(3j  Ce  sout  les  expressions  de  Dussault. 


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6Q0  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

plus  grand  des  poètes  qui  aient  jamais  existé.  »  Ceci  paraîtrait 
maintenant  un  peu  naïf  même  au  moins  cultivé  des  lecteurs  ;  eh 
bieDi  c'était  une  révélation  pour  quelques-uns  de  nos  arriëre- 
grands-pères,  dont  l'adolescence  commença  au  moment  où  un  ourar 
gan  culbutait  toutes  les  institutions  de  la  vieille  France,  sans  que  la 
nouvelle  pût  encore  surgir  de  ces  ruiDos.  Il  y  aurait  donc  ingrati- 
tude à  sourire  de  ces  efforts  honnêtes  pour  rétablir  une  tradition 
interrompue;  car  ce  fut  à  leurs  fils  que  tant  de  parens  songèrent,  en 
applaudissant  aux  travaux  modestes  par  lesquels  l'Université  récente 
préludait  à  son  œuvre  d'avenir.  Yoilà  pourquoi  tout  ce  qui  inté- 
ressait l'école  devint  à  ce  point  populaire  qu'un  contemporain  put 
dire  :  «  On  ne  voit  sortir  des  presses  que  des  livres  d'éduca- 
tion (1).  » 

Le  signal  de  cette  initiative  était  venu  de  Napoléon,  qui  eût  été 
merveilleusement  habile  à  organiser  les  conquêtes  de  la  révolution, 
s*j1  n'avait  pas  eu  peur  de  la  liberté*  Ce  fut  cependant  pour  elle 
qu'il  travailla,  sans  le  vouloir,  en  ouvrant  ces  lycées  d'où  s'élança 
bientôt  la  jeunesse  généreuse  de  1815.  Parmi  les  symptômes  d'une 
émulation  qui  préparait  de  meilleurs  jours,  notons  les  honunages 
rendus  à  Rollin,  dont  les  éditions  se  multiplièrent  à  l'envi.  On  fêta 
surtout  le  Traité  des  études^  «  comme  la  plus  éloquente  censure 
des  méthodes  vainement  essayées  par  dix  années  de  charlatanisme,  » 
Si  des  arrière-pensées  politiques  se  mêlaient  à  ces  sympathies, 
elles  attestèrent  du  moins  un  retour  au  respect  des  maîtres,  dont 
la  gloire  était  deptiis  trop  longtemps  éclipsée  par  un  injurieux 
oubli. 

Des  questions  de  goût,  et  des  controverses  sur  la  prééminence  du 
xTii^  ou  du  xvm*  siècle,  telles  furent  donc  les  seules  distractions 
qui,  succédant  aux  débats  orageux  de  la  tribune,  trompèrent  l'ennui 
de  l'empire  pendant  les  entr'actes  du  drame  militaire.  Encore  ces 
dJvertissemens  de  la  pensée  ne  se  donnaient-ils  pas  librement  car- 
rière ;  car,  lorsque  les  journaux  ressemblaient  à  des  fiefs  distribués 
à  des  vassaux  par  le  ministre  de  la  poUce,  il  n'y  avait  nulle  sécurité 
pour  qui  ne  voulait  pas  se  vendre.  Quand  les  livres  étaient  mis  au 
pilon,  la  liberté  des  juges  littéraires  fut  celle  du  prisonnier  qui  se 
promène  dans  un  préau,  sous  l'œil  d'un  geôlier.  Pourtant,  malgré 
les  contraintes  d'une  situation  subalterne  ou  précaire,  nous  devons 
un  souvenir  aux  principaux  écrivains  qui,  dans  le  Journal  des 
DébatSy  représentent  la  critique  de  Tépoque  impériale. 


(1)  AnnaUi  de  Daitaiilt. 


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LA   CRITIQUE  SOUS  LE  PREBnER  EMPIRE.  601 


IL 

Avant  tout,  il  convient  de  nommer  Geoffroy,  puisqu'il  est  le  doyen 
de  ces  arbitres  dont  la  férule  s'appelait  alors  un  sceptre.  Né  à 
Rennes,  en  17Â3,  élève  des  jésuites,  il  appartenait  à  leur  noviciat 
lorsque  la  dispersion  de  cette  compagnie  le  laissa  dénué  de  toutes 
ressources  ;  âgé  de  vingt  ans,  il  prit  alors  le  petit  collet  et  entra 
au  collège  de  Hontaigu  comme  maître  de  quartier.  Il  quitta  ces 
humbles  fonctions  pour  devenir  précepteur  chez  un  riche  financier, 
M.  Boutin,  dont  il  menait  souvent  les  fils  au  spectacle;  ce  qui  lui 
inspira  le  goût  de  Tart  dramatique  (1).  Mis  en  vue  par  trois  prix 
de  discours  latin,  et  nommé  à  la  chaire  de  rhétorique  du  collège  de 
Navarre,  puis  du  collège  Mazarin,  il  remplaça  bientôt  Fréron  dans 
la  direction  de  f  Année  littéraire^  où,  de  1776  à  1792,  il  continua 
les  fâcheux  exemples  du  polémiste  acerbe  immortalisé  par  cette 
épigramme  de  Voltaire  : 

L'autre  jour,  au  fond  d*im  Ytllon, 
Un  serpent  piqna  Jean  Frèron  : 
Que  pensez-vous  qu'il  arrifaT 
Ce  fat  le  serpent  qui  crera. 

En  même  temps,  il  travaillait  au  Journal  de  Monsieur  et  à  VAmi 
du  roiy  feuilles  monarchistes  qu'emporta  le  tourbillon  du  10  août. 
Pendant  la  terreur,  il  dut  lui-même  dérober  sa  personne  :  caché  au 
fond  d'un  hameau,  à  quelques  lieues  de  Paris,  il  se  fit  alors  maître 
d'école,  et  n'osa  reparaître  qu'au  lendemain  de  brumaire. 

Il  vivait  de  leçons  données  dans  une  pension  obscure,  quand 
M.  Bertin  l'y  découvrit  et  s'avisa  de  lui  confier  le  feuilleton  du 
théâtre,  institution  nouvelle  dont  Geoffroy  fut,  comme  il  s'en  vante, 
«  le  créateur  et  le  père ,  n  car  il  y  conquit  rapidement  une  célé- 
brité prodigieuse  qui  imposa  le  genre  à  l'avenir. 

Il  n'était  certes  pas  facile  d'amuser  et  d'instruire  le  public  trois 
ou  quatre  fois  par  semaine,  d'avoir  de  l'esprit  à  heure  fixe,  et  argent 
comptant,  de  traiter  plaisamment  les  sujets  sérieux,  et  de  mêler 
aux  plus  frivoles  des  réflexions  judicieuses,  de  louer  le  répertoire 
classique  avec  un  accent  personnel,  de  rajeunir  un  fonds  épuisé,  de 

<!)  n  fit  même  une  tragédie  intitulée  Caton,  qu'il  semblait  ayoir  oubliée,  lorsque, 
plus  tard,  ses  ennemis  lui  Jouèrent  le  mauvais  tour  de  citer  comme  tirés  de  sa  pièce 
des  vers  ridicules  qu'ils  avaient  eux-mêmes  fabriqués,  n  n'osa,  pour  les  démentir, 
publier  son  œuvre. 


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603  AEYUE  I>B9   DtfiUX  MONMa» 

purg^  une  scène  déshonorée  par  des  barbares,  de  faire  la  leçon 
aux  spectateurs,  aux  auteurs  et  aux  acteurs,  de  remettre  ainsi 
chacun  à  sa  place,  en  un  mot  de  châtier  les  vices  d'une  décadence, 
et  trop  souvent  d'improviser  quelque  chose  avec  le  néant.  Pour  y 
réussir,  Geoffroy  eut  besoin  de  modifier  ses  habitudes^  car  son 
naturel  visait  à  la  justesse  plus  qu'à  l'agrément.  Solide  j,ULsqu' alors, 
mais  un  peu  lourd,  il  dut  s'assouplir  et  s'alléger,  non  sans  pdne 
(car  l'effort  se  trahit)  \.  cependant,  il  finit  par  animer  d'un  vif  entrain 
des  articles  précis  comme  un  rapport  officiel,  et  belliqueux  comme 
des  bulletins  de  bataille.  Sa  plume  fut  en  effet  une  arme  de  guerre, 
et,  pendant  quatorze  ans,  elle  s'acharna  sans  merci  contre  tout  ce 
qui,  de  près  ou  de  loin,  rappelait  l'esprit  phUosophic^ue  et  rèvolik- 
tionnaire.  La  meilleure  part  de  sa  popularité  vint  donc  de  l'adresse 
qu'il  mit  à  flatter  ou  irriter  les  passions  des  partis» 

Cest  dire  que  la  politique  nuit  à  la  littérature  dans  ces  éphémé- 
rides,  où  se  combinait  les  haines  et  les  préjugés  d'une  double  réacr 
tion.  Âpre  et  mordant,  il  a  le  nerf  et  la  verdeur  d'un  bon  sens  qui 
assène  avec  force  des  vérités  brutales  ;  mais^  lors  même  qu'il  a 
raison,  il  risque  de  se  donner  tort  par  une  outrecuidance  qui  sent  le 
collège.  Ce  qui  domine  en  lui,  c'est  l'humaniste  qui,  tout  plein  de 
ses  auteurs,  s'appuie  sur  leur  autorité  comme  un  théologien  sur 
les  Écritures.  On  ne  peut  lui  contester  mi  savoir  étendu,  mais  qui 
n'eut  rien  de  curieux  ou  de  raffiné.  Étranger  à  toutes  les  finesses 
de  l'atticisme,  il  comprend  les  mâles  beautés  de  Sophocle  ou  de 
Dômosthène  ;  mais  la  grâce  lui  échappe,^  et  il  défigure  Théocrite 
dans  une  traduction  où  il  Taffuble  de  fausses  élégances.  Bien  que 
formé  à  la  meilleure  école,  son  goût  est  celui  qui  s'apprend  et  se 
transmet.  En  face  des  modèles,  il  exprime  seulement  les  aperçus 
rapides  qu'une  première  lecture  suggère  à  un  esprit  bien  iait  et 
suffisamment  orné.  Tout  en  appliquant  aux  chefs-d'œuvres  anciens 
et  modernes  d'heureuses  facultés  d'analyse,  il  manque  de  vues 
supérieures  et  ne  dépasse  jamais  la  limite  des  régions  moyennes 
où  se  tenaient  les  prétendus  connaisseurs  d'autrefois. 

Malgré  l'tnfatuation  d'un  aristarque  trop  prompt  à  décider  et  à 
trancher  sur  un  ton  d'oracle,  avec  un  air  d'infaillibilité  despotique, 
on  ne  lui  refusera  pas  un  jugement  sain,  qui  ne  se  trompe  guère 
toutes  les  fois  que  sa  cTairvoyance  n'est  point  offusquée  par  une 
prévention  ou  un  intérêt.  Il  sait  dire  :  «  Ceci  est  bon,  cela  est  mau- 
vais. »  Or  ce  mérite  a  d'autant  plus  de  prix  qu'aujourd'hui  la  cri- 
tique est  trop  souvent  la  fantaisie  du  pur  caprice  «  sentenciant  les 
procès  au  sort  des  dés,  »  comme  dit  certain  personnage  de  Rabe- 
lais. Lui,  du  moins,,  il  croit  avoir  charge  d'âmes,  et  se  prélasse  dans 
un  sacerdoce.  C'était  pécher  par  un  autre  excès,  mus  qui  eut  san 


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LA  GBITK^IE  sans  XB  Pim«  'BIIPIBE.  091 

à-^^nepos,  à  une  ^oqoe  oà  le  fer  et  le  feu  ëtaânt  néceBsrins  ffoor 
guérir  des  plaies  invéléDées.  fi»s  cet  «ffice,  il  ne  «e  méDagipft  ^n 
et  fit  merveille  contre  le  sophisme  ou  le  paradoxe.  Il  y  allait  de 
tout  cœur,  et,  par  la  gaillardise  d'une  verve  gauloise  qu'eût 
applaudie  Boilean,  il  ressenAle  à  t;es  bourgeois  de  SWière  qui  s'en 
donnaient  à  gorge  chaude.  Ne  disait-il  pas  :  «  C'est  énerver  la  jus- 
tice tfse  -de  •otiepcber  descB'emIocutiQnB  peur-expricDer  èes  défaotB 
qa^^Q  peut  spécifier  ct^ssenlian^  Appliqué  à  4a  pensonne,  il  serait 
une'inîuw,  mws,  appliqué*  Tonvrage,  cfesttetaot  propneT  »  Or  il 
le  Adiesans  le  awiadre  isompule,  et,  b  q^  ^«a  étonne,  il  rèpvad  : 
ciQuelqaes^nes  de  «es  expi>esBiena  paraissent  ignobtes;  je  «réa- 
dmis -ea  trouver  4e  plus  «capables  encore  de  peindre  k  bassesse  de 
œrtaînes  drases  -dont  je  suis  obligé  de  parler.  Mes  phrases  saiwnt 
le  noavement  de  laon  Ame  :  j'écris  comme  je  sais  affeolè,  et  voilà 
poarquoi  on  me  lit.  «  avouons  que  oette  aiéthode  est  «xcellentOt 
mais  que  Tèquilé  du  oetiseur  n'a  pas  «knijonrs  valu  «a  framchise. 

0n  n'est  januos  en^é  dam  le  monde  littéraire  avecmoins  de  révé- 
rence pour  les  grands  noms  de  ta  veille.  Asgé  de  «oixante  ans, 
lorsque  le  xviii*  siècle  se  tensnnaiit,  GeoEvfrj  t'avait  traversé  sans 
ètpe  un  instant  ébloui  par  son  échft.  %!m  griefs  de  Taibbé  s'ajoutaient 
ceux  du  lettré  dont  la  patrie  ^k  le  siècle  «de  Louis  XIV.  Aassi  Vol- 
tatns  toifutril<>dieuKàdoub1e  titrey<XHnme'<(  lepsntiieder^lisephi- 
losQpbiqoe,  n  et  oomme«  un  maire  éa  palais  »  qm  avait  fait  vioieace 
aux  souverains  légidimes  ide  notre  scène,  fl  s'agissaitdonc  de détraii» 
en  lui  le  chef  de  secte,  et  de  détrôner  l'usurpateur  du  laurier  •àrer 
m8tiq«e.  L'oocask»  enoeirrageait  ces  représailles  :  car  ua  assaut 
livré  au  patriarche  de  la  libre  pensée  ne  déplaisait  point  à  l'ennenEH 
(fes  idéologues,  et  le  vainqaewr  d'Iéna  souriait  aux  sarcasmes  lan- 
cés oaatpe  leooartisan  du  graod  Fré<iéric.  Le  dessein  d'écraser,  i,  son 
tour,  T  infâme  y  est  donc  ici  l'âme  d'une  potémiqae  religieuse  sous 
apparenoe  Mttér^ôre. 

doraeille  offrit  préteocte  au  preaner  engagement  de  ce  d«iel  i 
ontraaœ.  On  ne  saurait  tlire  si  Geoiroy  ea  veal  plus  au  philosophe 
qu'au  poète  :  i  déchire  &  plaisir  ce  fameux  Cêtnmentaire,  où  il  ae 
voit  que  «  l'orgueil  d'une  nain  toisant  wn  géant.  »  C'est,  à  ses  yeux, 
«  vn  mets  empoisenné  ;  »  les  boaages  mêmes,  il  s'en  <iléfie  comme 
«  d'une  hypocrisie.  »  Sa  haine  porte  les  coups  ^ht)it  au  cœur  :  pour- 
tant, le  Péqaiskoifieaerait  plus  persuasif  s'il  était  moins  outrageant, 
ivec  Racine,  il  y  a  reprise  d'hostilités,  mais  indirectes  :  car  il  se 
tnmTe  a)on  en  face  de  La  Harpe,  na  de  ceux  qu'il  nomme  dédar- 
gneuseflKnt  «  ies  geas,  les  nègres  de  Voltaire.  »  6aiiB  se  laisser 
désaEBier  par  une  abjvra^n  solennelle,  ^leoffroy  incrimine  ies  ^ 
eirenrs,  les  aitifioea,  la  aaaavaise  foi,  et  les  bévues  d'un  «  fade  ^ 
paoégydste,  »  qu'il  déclare  complioe  d'une  a  conspiration  a  oardie 


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60i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

contre  le  père  de  la  tragédie.  «  Oui,  s'il  a  couronné  Racine  de  fleurs 
académiques,  c'est,  dit-il,  pour  l'immoler  en  sacrifice  sur  les  autels 
de  son  idole, 

Vainqueur  des  deux  rinax  qoi  partagent  la  scène.  » 

Hais  ce  fut  surtout  en  face  de  Voltaire  que  se  déchaînèrent  les 
fureurs  d'une  épée  qui  a  des  perfidies  de  poignard.  Zaïre  elle-même 
ne  l'attendrit  pas:  jugez-en  par  cette  boutade  :  c  Femmes  sensibles, 
puisque  votre  bonheur  est  d'être  trompées,  craignez  de  regarder 
Voltaire  dans  son  cabinet,  préparant  avec  un  sourire  malin  les  filets 
où  il  veut  vous  prendre,  rassemblant  autour  de  lui  toutes  ses  ma- 
chines dramatiques  :  ici  les  Turcs,  là  les  chrétiens  ;  la  croix  et  les 
palmes  d'un  côté,  les  turbans  et  le  croissant  de  l'autre;  tantôt  Jésus, 
tantôt  Mahomet;  Paris  et  la  Seine  à  droite,  Jérusalem  et  le  Jourdain 
à  gauche  ;  mettant  tous  les  sentimens,  toutes  les  passions  en  salmis, 
la  religion,  la  galanterie,  la  nature,  la  jalousie,  la  rage,  pêle-mêle  : 
espèce  de  chaos  tragique  où  l'on  fait  l'amour  et  le  catéchisme,  où 
l'on  baptise,  et  l'on  tue.  11  y  en  a  pour  tous  les  goûts;  peu  de  sens 
et  de  raison,  beaucoup  de  tendresse,  de  fureur  et  de  déclamations* 
En  voyant  tout  l'échafaudage  de  cette  pièce  turco-chrôtienne,  on 
est  vraiment  honteux  d'être  dupe  de  ce  charlatanisme.  »  Ailleurs, 
se  tournant  vers  les  jeunes  gens,  il  s'écrie  :  «  Le  théâtre  de  Vol- 
taire vous  accoutume  à  écrire  d'une  manière  lâche,  vague  et  incor- 
recte, à  nous  donner  pour  des  vers  de  la  prose  rimèe,  enflée  de 
grands  mots,  à  faire  ronfler  dans  un  pompeux  galimatias  des  sen- 
tences obscures,  à  tromper  le  vulgaire,  à  vous  admirer  vous-mêmes, 
à  travailler  en  toute  hâte,  et  à  vous  moquer  du  public.  »  Telle  est  la 
conclusion  des  diatribes  où  Geoffroy  discrédite  des  vérités  incontes- 
tables par  un  dénigrement  forcené. 

Ce  malappris  qui  desservait  «  le  temple  du  Goût,  »  n'osa-t-il 
pas  se  permettre  les  impertinences  que  voici  :  a  Voltaire  jouait  en 
Europe  le  rôle  du  grand  lama.  On  sait  que  ce  dieu  terrestre  envoyait 
aux  monarques  du  Thibet  de  petits  sachets  pleins  de  ses  ordures 
pulvérisées,  et  que  ces  princes  les  vénéraient  comme  des  reliques* 
C'est  ainsi  que  les  philosophes  adoraient  les  grosses  boufibnneries 
du  vieillard  en  goguette.  »  On  s'explique  les  tempêtes  soulevées 
par  ces  plates  facéties.  L'insulteur  devait  s'attendre  à  être  payé 
de  même  monnaie,  lui  qui  ne  se  gênait  pas  plus  avec  les  vivans 
qu'avec  les  morts.  Quelle  morgue  de  cuistre,  lorsqu'il  tance  un  témé- 
raire qui  avait  reproché  des  contresens  au  traducteur  de  Tbéocrite  ! 
«  M.  Chéoier,  dit-il,  imite  ces  gens  du  peuple  qui  prétendent  savoir 
écrire,  sans  même  savoir  lire.  Il  se  flatte  de  connaître  le  grec,  lui 
qui  ignore  le  latin,  dont  il  n'apprit  jamais  un  mot  au  collège  ;  fen 


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lA  CRITIQUE  SOUS  LE  PBEIOER  EBfPIRS.  605 

suis  témoin  I  Pour  avoir  dédaigné  d'être  écolier  dans  ses  classes,  il 
le  sera  toujoul^  dans  le  monde.  »  Mais  ce  ne  sont  là  que  douceurs,  en 
comparaison  des  invectives  déversées  sur  la  tète  de  l'abbé  Morellet, 
qu'il  appelle  publiquement  «  théologien  renégat,  juge  incompétent 
de  l'honneur,  bas  parasite,  perturbateur  des  lois,  charlatan  mépri- 
sable, effronté  menteur,  insigne  faussaire.  »  Il  l'accuse  de  a  vendre 
pour  de  l'argent  des  chimères,  des  erreurs  et  des  sottises,  d'abuser 
les  ministres  pour  attraper  des  pensions,  et  de  se  faire  payer  des 
ouvrages  qu'il  ne  fait  pas.  » 

II  est  vrai  qu'il  était  en  droit  de  légitime  défense  contre  de  mé- 
chantes rumeurs  trop  complaisamment  acceptées.  Elles  eurent 
assez  de  crédit  pour  se  glisser  jusque  dans  Fiatérieur  du  journal 
qu'il  avait  rendu  si  populaire.  Le  15  mars  1812,  on  put  y  lire  une 
lettre  signée  par  un  vieil  amateur  qui,  se  plaignant  de  la  décadence 
du  théâtre,  en  recherchait  les  causes,  et  laissait  planer  des  soup- 
çons sur  les  motifs  de  l'éloge  ou  du  blâme  distribués  aux  auteurs 
ou  aux  artistes.  Sous  ce  masque  Geoffroy  reconnut  son  confrère 
Dussault  ;  et,  prenant  pour  lui  des  allusions  fort  transparentes,  il  se 
crut  obligé  d'y  répondre  par  une  apologie  évasive,  où  il  paraphrasa 
fièrement  ce  mot  de  Louis  XIY  à  un  courtisan  qui  critiquait  Ver- 
sailles :  «  Je  m'étonne  que  Yilliers  ait  choisi  ma  maison  pour  en 
dire  du  mal.  »  Toujours  est-il  qu'il  resta  ferme  à  son  poste  jusqu'en 
ISli;  ce  qui  sui&t  peut-être  à  justifier  sa  mémoire.  Ce  n'est  pas 
d'ailleurs  impunément  qu'on  défie  les  cabales,  les  coteries,  les  par- 
tis, les  passions,  les  vanités,  les  intérêts,  et  qu'on  devient  une 
sorte  de  potentat  aussi  envié  que  redouté.  La  calomnie  est  voisine 
de  toute  dictature.  Or  celle  de  Geoffroy  pesait  à  bien  des  ennemis 
qui  saluèrent  sa  mort  de  cette  épigramme  : 

Nous  venons  de  perdre  Geoffroy. 

—  Il  est  mort?  —  Ce  soir,  on  Tinhame. 
—  De  quel  mal?  —  Je  ne  sais.  —  Je  le  devine,  moi; 
L'impradent,  par  mégarde,  anra  sucé  sa  plume. 


IIL 

Toutes  les  qualités  morales  qui  commandent  le  respect  s'allieront 
à  de  vastes  connaissances  et  au  don  de  l'invention  chez  un  autre 
écrivain,  François  Hoffman,  qu'un  arrêt  de  Geoffroy  avait  condamné 
à  ne  faire  que  des  opéras  (1).  Ce  pronostic  ne  l'empêcha  pas  d'être 

(1)  En  1802,  dans  nne  querelle  où  Hoffman  avait  défendu,  plume  en  maio,  son 
opéra  dUdmn,  Geoffroy  lui  dit  :  «  Gn^ex-moi,  laissez  là  ces  dissertations,  et  ne  faites 
que  des  opéras.  » 


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■V,  •/■■", 


606  joms  BIS  DiQx  ssiniBi. 

le  KBÎeac  xlotté  da  tMis  les  cntiqiMS  dtat  ooat  esquisacms  bt  pky^ 


Mé  i  KaBcy ,  le  11  joittet  1760,  «d'iOM  AtiBiHe  crigmaîre  Ae  HoBgnîet 
fils  idr  an  brasseur,  U  ^evut^far  IalMipklUéd'im*styfep9qaaiit^ 
pekr  festins  légtrside  k  Moselle  pins  npxe  la  |;Dnse  Hqnenr  dmlioa* 
UiNLiprës  de  in'tes  études,  il  s'essaya  (dons  k  ffttéeie  par  des  qM- 
trakii  €t  des  «des  qm  coaronm  l'ioaciénM  de  Sèsnidu.  fin  1^, 
le  kuréot  parlk  peur  Paris  :  le  UiééÉre  l'attirait,  et  bieHtôt,  l'epém  de 
Phèdre  inaugura  brillamment  une  série  «de  4fuantiâe-qu«tre  piècee 
représentées  «te  1786  4  1S06  sur  nés  priooipaAeB  scènes,  daos  les 
genres  les  plus  'dmrs*  Pami  •ces  témoignages  d'oM  imaginattkm 
fiiooiide,  un  epéra-bouiSs,ies  Rendez^veus  bmtrffeoit^  a  seul  surnage 
grfcce  à  la  gatté  d'un  imbroglio  désopilant.  Cette  folie  «de  camaÈvil 
précéda  de  quekpMS  mois  Tentrée  d'Hofiman  au  JomrmA  de  Fem-- 
pire,  où  l'amitié  de  M«  Etienne  l'enrôia,  en  septembre  1807« 

Da  jour  an  lendemai»,  il  loi  fallut  idonc  iwpramer  une  méHa- 
marphosa;  naos  elle  ne  oaûta  point  à  «n  talent  flexible  qai  ne  tarda 
pas  à  fie  distinguer  daim  une  élite.  Il  méritait  d'ailleurs  les  plus 
cordial  sympathies  par  ame  Pépcitation  4'bonnôteté  si  bien  éîMiB 
que  les  acieurs  et  les  directeurs  Ini  soumettaient  la  plupart  da 
leurs  conflita,  oamme  4  vn  arbitre.  H  arait  mémre  llodépendanoa 
ombrageuse  et  intraitable.  Sous  la  oonmrane,  Pé^ion  exigeant  qa'Q 
supprimât  d'une  comédie  un  passage  malsonnant  pour  des  oreiles 
républicaines,  il  répondît  :  «  j'écoulerais  des  conseils,  mais  non  des 
ordres;  je  ferais  plutM  mille  «aurais  vers  qu'une  bassesse,  a  Um 
des  laisoDS  qui  le  déternÉièrent  k  s'eafoir  dans  aa  aoUtude  de 
Passy  fet  la  crainte  das  relations  qui  poufaient  entraver  la  liberté 
de  sa  plume.  Ces  scrupules  finirent  par  dégénérer  en  sairaigeria, 
car  il  fermait  sa  porte  aux  visiteurs  pour  se  mettre  à  l'abri  de  toute 
sollicitation,  et  il  ne  dtoait  jamais  en  Tille,  de  peur  de  rencontrer 
parmi  les  convives  un  de  ses  justiciables*  Lorsque  sa  santé  ne  lui 
permit  plus  de  fournir  le  nombre  d'articles  convenu,  il  refusa  le 
traitement  que  la  caisse  du  journal  voulait  lui  servir  encore.  Après 
la  chute  de  l'empire,  on  lui  demandait  un  jour  pourquoi  il  n'écri- 
vait pas  contre  Napoléon  :  «  C'est,  dit-il,  parce  que  je  ne  l'ai  jamais 
flatté  (i).  »  Aussi  ne  pardonna-t-il  point  à  l'abbé  de  Pradt  d'appeler 
Jupiler-Scapîn  l'homme  dont  il  avait  courtisé  la  toute-puissance 
pour  devenir  archevêque.  A  cette  rude  probité  s'allidt  une  discré- 
tion éprouvée.  M"*  de  Genlis  ayant  riposté  vertement  à  certaines 


(1)  n  n'eu  pM  é%  caox  ^  MretsèraBl  Uur  4  ion  dte  ètinniHes  ittérwtét  à 
aoaMpierra,  à  twiayaHc  6t  mix  Btorbow.  M  at  tena  ^t  W  Difctoke,  MatodfcBi  aa 

Journal  intitulé  U  Menteur, 


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LA   CBITIQUE  SOUS  £E  FRElOtt  IlfPIRE.  007 

épigcaoames  anonyoïes  qu'elle  eut  la  tort  de  lui  attribuer,  il  subit 
cts  reprèsaîlies  sans  soufiler  mot»  ptrce  que  le  oou^pablei  M.  Auger, 
l'avait  mis  dans  sa  confidence.  Bref»  il  vécut  en  Aloeste^  au  fond 
d'une  retraite  honorée»  où  il  ne  caAiaait  guère  avec  les  vivaiia  que 
plume  en  main. 

Aussi  coDScienciemc  que  sincère,  il  ne  parla  jamais  d'uu  livre 
sans  l'avoir  lu  et  annoté  d'un  bcmt  à  l'autre.  Or  les  souvenirs  les 
plus  lointains  s'emmagaeinaîent  dans  une  mémoire  vraiment  ency- 
clopédique. Très  exacte,  et  toujours  assaisonnée  d'esprit,  cette 
instruction  rayonnait  en  tous,  sens;  car  les  sciences  physique*  et 
naturetlea  ne  lui  fuventguère  moins  faimlières  que  l'histoire,  la  poé- 
tique, la  tbéol(^e,  la  philosophie,  et  la  littérature  ancienne  ou 
moderne.  Toutes  k»  fois  qu'il  touche  à  des  questions  tedinkiftes, 
8e&  style  unit  la  précision  k  l'agrément,  par  exemple  dans  cette 
page  où  il  décrit  les  mervëlles  de  la  vapeur  appliquée  à  l'indus- 
trie :  «  Ici,  d'énormes  mairteaux  écrasent  des  barres  de  fer  et  les 
convertissait  en  rubans  flexibles;  là,  des  ciseaux  gigantesques  les 
déeoupent  comme  du  papier;  ailleurs,  elles  s'étendent  sousTiné- 
vitable  cylindre  comme  la  pftte  sous  un  rouleau.  Cette  fbrce,  qui  ne 
m  lasse  jamais,  fait  loumer  d'innomlurables  roues  dont  les  dents 
laissent  échapper  la  laine  et  le  coton  en  longues  traînées  blaoehes 
^i>  saisies  et  tordues  par  un  nouvel  engrenage,  coulent  en  fim- 
tafneê  de  fihy  et  se  perdent  dans  un  tourbillon  de  fuseaux  ;  plus 
sûre  que  sous  la  main  du  tisserand,  la  navette  va,  vient  et  bit 
miracle;  des  milliers  d'aiguilles  se  meuwnt  d'eUes-mémes,  et  sem- 
blent obéir  à  l'adresse  d'une  fiéCr  La  pompe  à  feu,  qui  est  l'âme  de 
ce  grand  corpe>  n'est  guère  plus  bruyante  que  les  rouages  d'une 
mcmtre.  n 

L'^rudît  cachait  un  humoriste  qui  sut  toujours  parer  sa  matière, 
comme  en  témoigne  cette  fantaisie  où,  s'égayant  aux  d^ens  des 
géologues,  il  suppose  ironiqiuement  qu'un  caillefu  «  né  en  Afrique  n 
raoente  l'odyssée  de  ses  évolutions  séculaires,  depuùs  l'époque  où 
ses  élémens  gaieux  flottaient  àaxm  l'espace,  jusqu'au  jour  où  un 
professeur  du  Collège  de  France  le  rencontra  sur  la  route  de 
Sure»es*  Dans  cette  façon  de  mettre  les  idées  en  scène  se  retrou- 
mît  l'aptitude  dramatique.  Cest  ainsi  qu'fioffinao  débuta  par  des 
Leitrés  cbampenaiàes^  où  un  soi-disant  provincial,  nombre  de 
l'acadénûe  de  Ghâlons,  rend  compte  à  un  sîen  cousin  de  tout  ce 
que  Paris  lui  offre  d'intéressant.  Ailleurs,  il  ioljroduîl  des  person- 
nages qu'il  fait  HMmœuvrer  et  dialoguer  avec  naturel.  TeUe  est  la 
scène  qui  représente  l'abbé  de  Pradt  venant  le  sermonner  à  son 
quatrième  étage  :  tous  les  ridicules  de  l'irascible  et  patelin  prélat 
revivent  dans  cette  petite  comédie,  où  nous  lisons  :  «  La  leçon  fot 


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608  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

longue  et  sévère  ;  cependant,  elle  commença  par  une  exposition 
pleine  de  douceur.  Plusieurs  fois,  je  voulus  placer  quelques  mots 
dans  les  courts  intervalles  de  Thomélie;  mais,  d'un  léger  signe  de 
sa  main,  M.  de  Pradt  me  forçait  au  silence,  et  ce  signe  était  encore 
si  paternel  que  je  crus  recevoir  la  bénédiction  (1).  » 

S'il  aiguise  finement  une  malice,  sa  causticité  emporte  la  pièce 
lorsque  la  cause  en  vaut  la  peine.  Une  de  ces  généreuses  colères 
lui  inspira  son  chaleureux  plaidoyer  en  faveur  de  M.  Etienne  et  de 
ses  Leux  Gendres  accusés  de  plagiat.  Quelle  volée  de  bois  vert  il 
administre  aux  complices  d'une  intrigue  où  l'envie  coalisa  «  les 
petits  talens  à  grande  prétention,  les  manœuvres  qui  se  croyaient 
ouvriers,  les  artisans  qui  se  disaient  artistes,  les  faiseurs  de  poé- 
tique ad  libitum  y  les  hurleurs  de  mélodrame,  les  fabricans  de 
pointes,  les  parfumeurs  du  Parnasse,  les  petits-neveux  de  Taba- 
rin,  »  en  un  mot,  toute  la  cohue  des  médiocrités  jalouses.  Animé 
par  l'amitié,  l'avocat  prouva  du  moins  que  son  esprit  valait  son 
cœur.  —  Signalons  encore  l'amusante  campagne  qu'il  mena  contre 
le  docteur  Gall.  Il  courut  sus  à  la  phrénologie  sans  se  laisser  décon- 
certer par  Tengouement  universel; et,  malgré  les  mères  qui  s'obsti- 
naient à  tâter  le  crâne  de  leurs  nourrissons  pour  explorer  leurs 
vertus  ou  leurs  vices,  il  retourna  si  bien  l'opinion  que  les  plus 
chauds  partisans  du  nouveau  système  se  vantèrent  de  n'y  avoir 
jamais  cru.  Lorsque  Spurzheim  essaya  de  ranimer  une  foi  éteinte, 
Hoi&nan  revint  à  la  charge,  et  réduisit  en  poudre  toutes  les  mappe- 
mondes ou  tabatières  craniologiques.  Il  ne  fut  pas  moins  redou- 
table à  Mesmer  et  aux  jongleurs,  dont  le  plus  grand  miracle  était 
de  faire  pleuvoir  les  pièces  d'or  dans  leur  bassin  magnétique. 

Son  bon  sens  se  défiait  de  la  passion  comme  de  l'erreur,  et  ce 
confrère  de  Geoffroy  craignait  trop  d'être  dupe  pour  s'associer  au 
fanatisme  d'une  réaction.  S'il  ne  jure  point  sur  la  parole  de  Vol- 
taire, il  n'est  pas  de  ceux  qui  le  calomnient,  ou  veulent  le  proscrire. 
S'il  déteste  les  violences  de  la  révolution,  sa  raison  dit  sagement  : 
«  Il  ne  s'agit  plus  de  s'apitoyer  sur  des  malheurs  irréparables.  Un 
peuple  nouveau  habite  la  vieille  France;  il  l'a  conquise  :  c'est  folie 
de  vouloir  lui  rendre  conune  par  un  coup  de  baguette  les  idées,  les 
oroyances,  les  institutions  d'autrefois,  et  leur  prestige.  Qui  com- 
mettra cette  faute  doit  nécessairement  périr.  »  Sa  franchise  n'épargne 
pas  non  plus  «  ces  faux  Brutus  qui,  valets  sous  César,  »  attendirent 
les  premiers  craquemens  de  son  trône  pour  se  rappeler  qu'ils 
avaient  été  jacobins.  Il  soufflette  de  son  mépris  <c  ces  libéraux  qui 

(i)  Le  récit  paraîtra  plus  plaisant  ai  l*oii  se  rappelle  qn'HofiEloian  était  bègne,  et  que 
M.  de  Pradt  pariait  ayec  une  extrême  tolubilité. 


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LA  CRITIQUE  SOUS  LE  PREMIEB  EMPIRE.  609 

ont  écrit  sur  les  droits  de  rhommOi  sur  la  monarchie  constitution- 
nelle» sur  les  bienfaits  de  la  terreur  et  du  maximum,  sur  le  bonheur 
de  l'athéisme,  sur  la  nécessité  de  l'Être  suprême ,  sur  le  grand 
empire,  le  grand  empereur,  le  grand  système  continental,  et  qui 
reviennent  aux  droits  des  peuples  depuis  que,  desséché,  l'arbre 
impérial  ne  donne  plus  de  fruits,  n  II  foudroie  de  ses  philippiques 
ces  a  fiers  républicains  qui  ont  porté  la  blouse  et  les  sabots  pour 
flatter  les  sans-culottes,  qui  se  sont  couverts  de  soie  pour  plaire  à 
Bonaparte,  qui  ont  crié  :  Périssent  les  rois!  Vive  l'empereur  et  roil 
qui  ont  encensé,  flagorné  Napoléon,  et  le  couvrent  d'injures  lors- 
qu'il n'alimente  plus  la  fabrique  à  louanges.  » 

Ces  coups  de  lanière  distribués  à  droite  et  à  gauche  démontrent 
l'impartialité  d'un  misanthrope  qui,  désabusé  par  tant  de  mécomptes, 
se  lassa  de  parler  à  des  sourds  et  d'ouvrir  le  livre  de  l'histoire  devant 
des  aveugles.  Après  avoir  crié  casse-cou  aux  hommes  d'état  con- 
vaincus de  leur  infedllibilité,  il  se  réfugia  dans  un  pessimisme  dont 
la  tristesse  clairvoyante  conseillait  la  tolérance  et  la  modération.  Au 
risque  d'ofienser  des  amis,  le  royaliste  ne  leur  ménagea  pas  ses 
doléances;  quand  la  monarchie  de  1815  eut  le  tort  d'allier  sa  for- 
tune à  celle  d'une  société  célèbre  et  aussi  compromettante  que 
compromise,  il  raviva  le  souvenir  des  Provinciales  par  une  polé- 
mique incisive  qui  le  fit  surnommer  le  Pascal  du  feuilleton. 

Il  y  eut  pourtant  des  lacunes  dans  cette  intelligence  alerte.  On 
lui  reprochera  du  moins  une  orthodoxie  trop  rebelle  aux  nouveautés 
et  peu  accessible  au  charme  de  la  haute  poésie.  Ce  défaut  discrédite 
les  jugemens  qu'il  porte  sur  les  Martyrs  de  Chateaubriand.  Outre 
que  sa  raillerie  fut  alors  plus  acerbe  qu'il  ne  convenait,  nous  ne 
lui  pardonnerons  pas  d'avoir  été  insensible  au  désespoir  de  Yelléda. 
Le  secret  d'un  style  modelé  sur  l'antique  échappe  aussi  parfois  au 
spirituel  auteur  des  Rendez-vous  bourgeois  (1)  ;  et  quelques  saillies 
irrévérentes  donnèrent  au  maître  le  droit  de  se  plaindre  a  qu'un 
peintre  en  grotesque  fût  admis  à  prononcer  sur  les  tableaux  du  pein- 
tre d'histoire.  »  Déclarer  que  «  ce  prétendu  poème  est  le  mauvais 
ouvrage  d'un  grand  ulent,  »  n'est-ce  pas,  en  effet,  une  sorte  d'im- 
pertinence? Nous  reconnidtrons  pourtant  que  plus  d'un  trait  fut 
lancé  d'une  main  sûre,  comme  le  prouvèrent  des  retouches  dont 
triomphe  ce  dilemme  d'Hoffman  :  «  Si  le  critique  n'a  dit  que  des 

(1)  Par  exemple,  il  s'étonne  que  le  poète  ait  pu  dire  de  Démodocns  retronvant 
sa  fille  :  «  Cymodocée  se  jette  dans  ses  bras;  et,  pendant  quelqae  temps,  on  n'entendit 
que  des  sanglots  entrecoupés  :  tels  sont  les  cris  dont  retentit  le  nid  des  oiseaux, 
lorsque  la  mère  apporte  la  nourriture  à  ses  petits.  »  C'est  ne  pas  comprendre  Homère 
que  de  blâmer  ces  sortes  de  comparaisons. 

TOMB  ux.  —  1883.  39 


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6M  Bsvm  BIS  Dsax  mombes* 

sottises,  l'anteor  est  bien  faible  de  lui  (â)éir;  si  le  oritique  n'aviit 
pas  tort,  l'auteur  est  bien  ingrat  de  le  traiter^duremait,  tout  en  pro- 
fîtaist  de  ses  conseils.  » 

Un  écrivain  qui  aima  surtout  la  clarté  ne  pouvait  être  bienveil- 
lant pour  les  tâtonnemens  d'une  école  naissante  qui  ne  savait  où 
elle  allait.  Il  comprit  cependant  l'inqui^de  de  l'heure  présente,  et 
les  symptômes  précurseurs  d'une  réforme  appelée  par  l'ennui  des 
redites.  N'avoue4-il  pas  «  qu'il  en  est  du  mauvais  goût  comme  des 
mauvaises  mœurs  :  on  le  blâme ,  mais  on  ne  le  hait  point.  Par 
devoir^  par  pudeur j  par  amour-propre ,  on  vante  les  tragédies 
classiques^  mais  on  y  voudrait  des  tableaux  plus  variés,  des  sur- 
prises plus  inattendues,  des  incidens  plus  saisissans,  et  une  marche 
plus  rapide.  Le  mélodrame  est  détestable,  mais  {7  amuse  par  ses 
extravagances  mêmes.  Bref,  nous  regrettons  qu'une  honnête  femme 
n'ait  pas  tout  le  piquant  d'une  courtisane.  »  Au  lieu  de  combattre 
«  des,  monstres,  »  il  n'aurait  donc  pas  demandé  mieux  que  d'applau- 
dir à  des  chefsnd'œuvre.  Mais  la  médiocrité  de  maint  essai  tenté  par 
la  nouvelle  poétique  justifiait  le  défenseur  de  l'ancienne;  car  il  en 
est  des  révolutions  littéraires  comme  des  autres,  et  leurs  premiers 
acteurs  sont  rarement  faits  pour  les  recommander  aux  sages.  Avant 
la  venue  des  héros,  il  fallut  bien  subir  les  charlatans  qui,  «  montés 
sur  des  tréteaux,  vendaient  de  l'orviétan  aux  badauds  du  Parnasse.  » 
Voilà  pourquoi  le  romantisme  ne  parut  à  un  censeur  trop  chagrin 
qu'un  libertinage  d'esprits  déréglés,  que  l'insurrection  passagère  de 
l'ignorance  et  de  l'impuissance. 

S'il  y  a  de  l'étroitesse  de  vues  dans  le  parti-pris  d'un  adversaire- 
hostile  à  toute  innovation,  cet  entêtement  avait  du  moins  l'excuse 
d'un  patriotisme  qui  crut  défendre  l'intégrité  du  génie  français. 
Aussi  prit-il  sa  plume  de  combat  pour  voler  à  la  frontière  menacée 
par  l'invasion  des  littératures  étrangères.  Lorsque  Benjamin  Constant 
traduisit  Walstein^  et,  dans  une  préface  conciliante,  proposa  un 
traité  de  paix  aux  belligérans,  le  fougueux  champion  de  la  tragédie 
ne  vit  là  qu'un  piège  et  s'écria  :  «  Non,  il  n'y  a  pas  de  transaction 
possible  entre  nous  et  les  barbares.  Descendre  à  une  concession,  i 
une  mésalliance,  ce  serait  perdre  nos  qualités,  sans  nous  approprier 
celles  de  la  Melpomène  anglo-tudesque.  Si  j'allais  dire  aux  Alle- 
mands :  Vous  devez  penser,  agir  et  sentir  comme  des  Français, 
ils  me  prendraient  pour  un  fou.  Eh  bien  !  n'ayons  pas  non  plus  la 
sottise  de  nous  faire  Allemands.  »  C'était  bien  choisir  son  champ 
de  bataille.  U  avait  aussi  quelque  raison  de  s'indigner  contre 
les  a  iconoclastes  qui  brisaient  les  statues  de  nos  plus  grands 
poètes,  »  et  de  comparer  certains  toergumènes  à  a  ces  débauchés 
de  Rome,  qui  désertaient  le  temple  de  Vénus  pudique  pour  soivro 


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LA  CRITIQinS  fiOUS  IB  PRBMIEII  BBCPIRE.  6il 

iies  déesses  Gotytto  et  Yolupie.  »  Même  quand  0  se  trompe,  une 
part  de  vérité  se  mêle  donc  à  ses  sarcasmes  ;  et,  s'ils  ne  nous  per- 
suadent pas,  ils  nous  intéressent  par  l'accent  de  la  c(mviction,  ou 
«ms  font  sourire  par  une  yerve  toute  gauloise. 

Sa  marque  propre  est  une  fermeté  qui  n'exclut  pas  la  souplesse, 
et  une  logique  serrée  qui  se  prête  aux  jeux  de  la  fantaisie.  Sa  dia- 
lectique vigoureuse  et  légère  combinait  le  raisonnement  et  l'ironie. 
Bien  qu'il  soit  malaisé  de  détacher  tel  ou  tel  fragment  d'un  ensemble 
fortement  lié,  citons  pourtant  la  page  magistrale  que  voici  :  «  Voyez 
Napoléon  parvenu  à  l'apogée  de  sa  gloire ,  quitCam  le  palais  de 
Saint-Cloud,  au  mois  de  mai  1812;  suivez-le  en  Allemagne,  où  il 
voyage  précédé  par  la  terreur  de  son  nom,  et  où  il  semble  cou- 
rir à  une  nouvelle  victoire  ;  contemplez-le  au  milieu  de  la  plus  belle 
armée  qui  ait  fait  trembler  les  peuples  ;  assistez  par  la  pensée  à 
cette  terrible  bataille  où  six  cents  bouchée  à  feu  de  chaque  côté  ont 
ébranlé  les  rives  de  la  Mosoewa  et  où  la  perte,  de  part  et  d^autre, 
a  été  de  soixante-dix  mille  hommes  et  de  quarante  généraux;  voyez 
le  vainqueur  arriver  à  cette  cité  lointaine,  où  ses  soldats  doivent 
trouver  le  repos  après  tant  de  fatigues,  et  d'où  il  va  dicter  des  lois 
à  la  Russie  épouvantée...  Hais  quelle  afiireuse  péripétie I  Kenidt, 
Tarmée  triomphante  sort  en  silence  de  la  viHe  où  devait  être  le 
terme  de  ses  travaux  ;  elle  repasse  en  désordre  sur  les  lieux  qu^eHe 
a  transformés  en  déserts;  sa  route  est  tracée  par  les  victimes  qu*dle 
y  abandonne  chaque  jour;  l'hiver  et  la  famine  y  deviennent  les 
auxiliaires  de  ses  ennemis;  accablée  sans  être  vaincue,  elle  lutte 
contre  tous  les  genres  de  mort  qui  conspirent  sa  perte  :  les  tristes 
restes  d'une  armée  si  brillance  repassent  le  ^^iémen,  poursuivis  par 
un  détachement  de  cavalerie  que  leur  faiblesse  a  rendu  redoutable; 
le  chef  de  tant  de  héros,  cet  homme  qu'on  ne  louait  point  assez  en 
le  comparant  aux  Alexandre  et  aux  César,  rentre  furtivement  dans 
Fâris,  où  il  se  cache;  et,  le  lendemain,  on  entend  ces  mots  sinis- 
tres :  «  11  est  ici;  mais  où  sont  ses  soldats?  » 

Quoi  qu'en  dise  Ghateaulmand,  l'écrivain  qui  traçait  ce  tableau 
u^était  pas  seulement  tm/7«2it^re  en  grotesque,  fih  bietti  sa  plume 
^st  tout  aussi  heureuse  lorsque,  annonçant  un  livre  de  gastrono- 
nue,  eHe  débute  ainsi  :  «  Les  houppes  nerveuses,  les  papilles,  les 
suçoirs  qui  tapissent  chez  vous  l'appareil  dégustateur  sont-Us  doués 
de  cette  sagacité  élective  qui  tressaille  au  plus  léger  contact  d'un 
condiment  classique?  Quand  vous  avez  croqué  im  bec-figue  cmtà 
point,  arvez-vous  senti  votre  bouche  s'inonder  d'un  torrent  de 
délices  inconnues  au  vulgaire?  k  la  seule  apparition  d'un  de  ces 
mets  divins  qui  sont  réservés  aux  élus,  a-t-on  vu  briller  dans  vos 
yeux  l'éclair  du  désir,  le  rayonoemeBt  de  l'extaee,  le  charme  pré- 


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^ 

f  61^  RETUB  DES   DEUX   MONDES. 

curseur  d'une  indicible  béatitude?  Quand  la  dinde  truffée  est  tom- 
bée du  ciel  pour  se  poser  au  centre  de  votre  table,  vous  ètes-vous 
écrié  avec  transport  :  Salut!  astre  bénin,  etc.  i>  Dans  ces  accens  on 
reconnaît  un  fin  gourmet  :  aussi  rendent-ils  plus  méritoires  encore 
hs  délicatesses  de  conscience  qui  privèrent  souvent  Hoffman  d'ex- 
ctillens  dîners.  Ce  critique  ingénieux  et  si  dévoué  à  ses  devoirs  était 
un  académicien  désigné;  mais,  efirayé  par  la  perspective  de  trente- 
neuf  visites,  il  ne  put  se  décider  à  tant  de  démarches.  Il  sied  d'au- 
tant plus  de  payer  un  tribut  d'estime  posthume  au  souvenir  trop 
f  effacé  d'un  honnête  homme  qui  fut  original  dans  tous  les  sens. 

I 

•  IV. 

Pour  passer  d'Hoffman  à  Dussault ,  descendons  les  degrés  qui 
vont  au  médiocre.  Né  le  l**  juillet  17ô9,  à  Paris,  fils  d'un  médecin 
i  raîiitaire,  élève  de  Sainte-Barbe,  lauréat  de  concours,  il  était  maître 

d'études  au  collège  du  Plessis  lorsque  la  révolution  le  chassa  de 
ce  poste,  qui  pourtant  ne  devait  pas  être  fort  envié.  L'Orateur 
du  peuple  lui  offrit  alors  un  asile.  Dans  ce  journal  «  inspiré,  dit 
Féletz,  par  les  Furies  plus  que  par  les  Muses,  »  il  fit  parfois  entendre 
la  voix  de  la  justice  et  de  l'humanité,  mais  non  sans  paraître  soli- 
daire des  violences  qu'il  voulait  adoucir  ou  réparer.  Après  le  9  ther- 
midor, il  se  dégagea  de  cette  responsabilité  fâcheuse,  et  quelques 
écrits  politiques  empruntèrent  à  l'à-propos  d'une  question  reli- 
gieuse un  retentissement  qui  eut  ses  échos  jusque  dans  la  province. 
RoBderer  ayant  hautement  affirmé  que  «  le  décadi  mangerait  le 
dimanche,  »  c'est-à-dire  que  l'institution  consacrée  par  l'église 
serait  abolie  par  la  fête  laïque  du  calendrier  républicain,  Dussault 
plaida  la  thèse  contraire  dans  une  lettre  où  il  célébrait  les  vertus 
dti  Madame  Elisabeth.  Ces  préludes  sont  d'un  écolier  brillant  ^i 
vient  de  quitter  les  bancs;  l'amplification  y  domine;  il  y  a  là  plus 
de  mots  que  d'idées.  Malgré  ce  défaut  qui  sera  incurable,  le  débu- 
tant fut  encouragé  par  les  suffrages  publics  de  La  Harpe:  rare 
faveur  que  suivit  pourtant  une  brouille  prochaine.  Mais  abrégeons 
c^*s  préliminaires  ;  car,  après  avoir  collaboré  au  Véridique^  et 
encouru  les  risques  de  la  déportation,  Dussault  ne  devint  une  façon 
de  personnage  qu'à  dater  du  jour  où  il  entra  aux  Débats^  en  janvier 
1800,  pour  ne  les  quitter  qu'en  septembre  1817  (1). 

Nul  ne  fut  alors  plus  ardent  à  exploiter  a  les  saines  doctrines  ;  n 
et  ce  zèle  lui  valut  une  vogue  peu  justifiée  pai*  la  lecture  des 

(1)  n  y  eut  deiu  ads  d^interroption,  de  1803  à  1805. 


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LA   CRITIQUE  SOUS  LE  PREMIER  EBfPIRE.  613 

Annales  où  il  recueillit  ses  fleurs  de  rhétorique.  Ce  n'est  pas  qu*on 
ne  puisse  encore  feuilleter  ces  articles  avec  un  certain  intérêt;  ils 
ne  manquent  ni  de  correction,  ni  d'élégance,  ni  surtout  de  facilité. 
Mais  les  jugemens  n'ont  aucun  relief,  et  n'entrent  jamais  dans  le  vif. 
Ce  rédacteur  de  lieux-communs  a  plus  de  forme  que  de  fonds,  et 
plus  d'acquis  que  d'esprit.  Il  est  de  ces  fades  panégyristes  qui  ne 
caractérisent  les  talens  que  par  des  à-peu-prës,  et,  prodiguant  de 
vagues  êpithètes,  ne  savent  pas  distinguer  nettement  ou  finement 
les  variétés  d'une  espèce  ou  d'un  genre.  Si  ses  admirations  sem- 
blent apprises  par  cœur,  ses  haines  viennent  de  la  tète  et  ont  l'air 
d'obéir  à  une  consigne.  Yoilà  pourquoi  elles  se  tournent  en  décla- 
mations outrageantes  qui  font  penser  à  ce  mot  de  Joubert  :  «  Quelque 
aménité  doit  se  trouver  même  dans  la  critique.  Si  elle  en  manque 
absolument,  elle  n'est  plus  littéraire.  »  Or  Dassault  n'hésite  pas  à 
diffamer  ceux  dont  il  combat  les  doctrines,  par  exemple,  quand  il 
écrit  :  tt  Dn  sophiste  de  l'antiquité  n'était  content  de  ses  disciples 
que  s'il  ne  comprenait  rien  à  leurs  compositions  :  alors,  il  les  jugeait 
parfaites.  OhscurcisseZy  obscurcissez,  s'écriait-il.  Voilà  tout  le  secret 
des  grands  penseurs  du  XV IIP  siècle.  Ils  avaient  l'art  de  tout  obs- 
curcir, pour  tromper  les  sots.  »  Il  ne  voit  qu'une  a  niaiserie  dans  le 
dogme  de  la  perfectibilité;  »  il  n'accorde  pas  même  la  bonne  foi  à 
des  adversaires  qu'il  traite  de  a  saltimbanques,  dignes  de  figurer  à 
la  foire.  »  Toutes  ses  diatribes  sont  la  paraphrase  de  ce  refrain  : 
«  Les  grands  prêtres  de  la  religion  voltairienne  lancent  encore  dans 
le  public  de  gros  volumes,  pour  montrer  qu'il  leur  reste  de  l'encre 
et  du  papier;  mais,  s'ils  continuent  de  prêcher,  c'est  pour  sauver  les 
apparences;  car  ils  ne  croient  plus,  et  la  honte  de  se  démentir  est 
le  seul  lien  qui  les  retienne.  » 

En  revanche,  il  s'épanouit  d'aise  en  face  des  orateurs  chrétiens 
du  xvn*  siècle  ;  mais  c'est  un  enthousiasme  de  commande,  ou  du 
moins  une  exaltation  banale  qui,  ne  discernant  aucune  nuance,  fait 
part  égale  d'éloges  à  Bossuet  et  Fléchier,  à  Pascal  et  Nicole.  S'il 
exprime  des  préférences,  elles  vont  d'ordinaire  aux  opinions  plus 
qu'aux  talens.  Cest  ainsi  qu'il  perd  le  sens  de  la  mesure  au  point 
de  comparer  Rollin  «  à  Lycurgue  et  à  Selon.  ^  Quant  aux  contem- 
porains, il  les  pèse  dans  des  lances  faussées  par  des  préventions 
qu'aggravent  parfois  ses  rivalités  jalouses.  Elles  sont  très  sensibles 
sous  les  louanges  aigre-douces  que  lui  impose  la  renommée  de  La 
Harpe.  N'osant  pas  l'attaquer  de  front,  il  le  taquine  et  le  harcèle 
par  les  piqûres  d'une  ironie  sournoise.  Tout  en  reconnaissant  que 
le  Lycée  est  a  notre  plus  riche  inventaire  de  critique,  >  il  lui 
reproche  de  se  grossir  de  jour  en  jour,  a  comme  ces  fleuves  qui  ne 
dédaignent  pas  même  les  plus  obscurs  ruisseaux.  ••  »  Il  faut  que 


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I 


1, 


61&  UTUB  DES  DEUX  MONDES. 

tout  y  aboutisse  par  uue  pente  naturelle,  «  depuis  Homère  jusqu'à 
M"*de  Chazet  !  »  Aussi  sera-t-il,  par  la  force  des  choses,  «  un  ouvrage 
imparfait  :  c*e$t  un  de  se»  caractères  distinctifs.  Ce  vaste  registrct, 
qui  ne  sera  clos  qu'au  jugement  dernier,  porte  donc  en  soi  un  gemoe 
d'immortalité  absolament  indépendant  de  son  mérite.  »  S*il  accorde 
à  Taristarque  d*ôtre  a  un  grand  épurateur  d*tdé6$,  »  il  ajoute  qu'ii 
«  imprime  aux  plus  vulgaires  une  autorité  supérieure.  »  Et  puis^ 
que  de  redites  dans  ce  cours  intarissable,  qui  a  sert  au  public  le 
même  mets  à  différentes  sauces l  »  Quelle  prolixité  dans  ces  «  leçons 
qui  entrent  par  une  oreille,  et  sortent  par  l'autre!  »  A  quoi  bon 
reprendre  les  choses  ah  ovOy  «  déployer  une  si  grosse  artillerie 
contre  des  portes  ouvertes,  et  faire  jouer  tant  de  batteries  contre 
des  bicoques  vermoulues  qui  tombent  en  ruines?  »  N'est-ce  pas 
abuser  de  notre  patience  que  de  consacrer  un  volume  à  démootrer, 
(c  contre  je  ne  sais  quel  fou,  que  Boileau  n'était  pas  un  scélérat?  » 
Pourquoi  donner  tant  de  place  à  des  auteurs  qui  en  tiennent  si  pen 
dans  la  mémoire  des  hommes  ?  Ce  procédé  ressemble  à  celui  de 
Fhistoire  naturelle,  «  où  le  plus  petit  insecte  a  le  même  droit  à 
l'attention  que  le  lion  et  l'éléphant.  »  L'homme  n'est  pas  plus  épar^ 
gné  que  Técrivain  :  a  Oui,  nous  dit-il,  M.  de  La  Harpe  se  pas- 
sionne souvent  pour  la  raison,  mais  hors  de  toute  raison;  ses 
mouvemens  ont  alors  quelque  chose  qui  ressemble  ^  la  frénésie  ; 
sa  vue  se  trouble,  et, la  chaleur  du  sentiment  éteint  chez  lui  toute 
himiëre.  »  Dussault  est-il  forcé  de  rendre  hommage  à  «  la  justesse 
de  son  goût,  »  il  se  hâte  de  railler  les  défauts  d'un  caractère  «  qui 
ne  connaît  ni  convenance,  ni  règle.  »  Ne  pouvant  nier  la  vertu 
agonistique  du  polémiste,  il  se  rabat  sur  ce  qu'il  y  a  de  ridicule 
dans  ses  colères  d'artiste,  ou  plutôt  dans  «  tes  procédés  d'un  avocal 
dont  les  yeux  étincelans,  les  cris  perçans  et  la  parole  emphatique  » 
n'en  imposent  qu'aux  naïfs.  Aussi  ne  voit-il  en  lui  qu'un  professeur 
de  déclamation,  qui  «  ménage  son  esprit  aux  dépens  de  ses  pou- 
mons. »  Si  ses  leçons  font  salle  comble,  l'honneur  en  revient  au 
débit  de  l'acteur,  à  Tattrait  qu'excite  toujours  la  vue  d'un  homme 
célèbre,  et  à  la  curiosité  des  badauds,  a  qui  croient  participer  à  la 
renommée  de  M.  de  La  Harpe  en  s' approchant  de  sa  personne.  » 
Bien  qu'il  y  ait  du  vrai  dans  ces  méchancetés  qui  jouent  l'innocence, 
elles  nous  laissent  une  impression  peu  sympathique  à  la  personne 
de  l'écrivain.  Son  persiflage  grimace,  et  rappelle  ces  gens  qui,  toutes 
ks  fois  qu'ils  s'avisent  de  rire,  montrent  de  vilaines  dents. 

11  fit  meilleur  accueil  à  Chateaubriand,  parce  qu'il  appartenait  au 
camp  des  conservateurs  ;  mais,  tout  en  désirant  être  gracieux,,  il  ne 
fat  qu'insignifiant.  Lorsque  Atala  parut,  il  n'osa  se  risquer,  et  n'eul 
aucun  courage.  Qu^il  s'agisse  de  la  prasée  religieuse»  ou  de  la  poê- 


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•  LA  CRITIQUE  SOUS   I£  PREMIER  EMPIRE.  «JA 

tique,  réloge  et  ie  Uâme  flotteiU  entre  le  pour  et  le  contre.  Dussault 
Me  reprend  un  peu  d'aplomb  qu'en  face  de  l'abbé  Morellet  et  de 
son  incraipétence.  Alors,  il  se  sentit  d'autant  plus  à  l'aise  qu'il 
af  ait  à  venger  ses  propres  griefis  ;  mais,  sous  de  froides  épigrammes 
n'éclate  pas  la  joie  cordiale  d'un  justicier  qui  venge  le  talent.  Son 
article  sur  le  Génie  du  chriêiianisme  est  également  évasif.  L'homme 
de  parti  voudrait  applaudir  l'apologiste,  mais  sans  pactiser  avec  un 
novateur  :  il  en  résulte  de  la  gêne,  et  comme  l'indécision  d'un 
regard  qui  louche.  Une  main  retire  ce  que  l'autre  donne,  et  les 
réserves  n'ont  pas  plus  de  franchise  que  l'adhésion.  Après  des  com- 
plimens  qui  aiTectent  un  ton  protecteur,  craignant  de  s'avancer  trop» 
il  recule  :  il  est  effarouché  par  les  audaces  «  d'un  style  descriptif 
ou  rêveur  qui  lui  semble  une  véritable  corruption,  »  et  qu'il  a  ren- 
voie aux  bucoliques  ou  à  l'élégie  ;  »  car  la  prose  poétique  lui  parait 
l'expédient  de  ceux  qui  ne  savent  écrire  ni  en  prose,  ni  en  vers; 
mais  il  ne  l'insinue  que  timidement.  £u  réalité,  il  se  montre  aussi 
malveillant  que  le  comportent  les  égards  dus  à  uu  coreligionnaire. 
S'il  n'avait  écouté  que  ses  préjugés,  il  eût  traité  Chateaubriand 
comme  M°^  de  Staël ,  qu'il  place  au-dessous  de  M"^  de  Genlis,  et 
dont  il  dit  :  o  Si  on  voulait  relever  chacune  de  ses  erreurs,  on  ferait 
vingt  volumes  sur  les  trois  qu'elle  consacre  à  la  Littérature  :  c'est 
UiQ  livre  bon  à  mettre  au  pilon.  » 

Dans  ces  impertinences  entrait  l'animosité  du  politique  et  du 
classique,  dont  la  superstition  formulait  un  jour  cet  axiome  :  u  Nous 
ne  devons  plus  inventer  de  nouvelles  figures,  sous  peine  de  déna- 
turer notre  langue,  et  de  blesser  son  génie.  »  11  prêcha  d'exemple; 
et  son  vocabulaire  pittoresque  ne  se  composa  guère  que  de  la 
défroque  mythologique  :  la  balance  de  Thémis,  le  glaive  de  Mars, 
le  bandeau  de  l'Amour,  la  ceinture  de  Vénus,  l'olivier  de  la  paix,  et 
autres  oripeaux  légués  depuis  à  M.  Prudhonmie.  Les  astronomes 
sont  pour  lui  «  des  amans  d'Uranie.  »  Il  dit  que  CoUin  d'Uarleville 
fréquente  «  la  cour  de  Thalie,  »  que  u  les  journalistes  se  nour- 
rissent avec  délices  de  tous  les  venins  de  V Envie]  »  que  «  nous  ne 
voulons  pas  acheter  les  lauriers  au  prix  de  nos  sueurs^  »  que  M.  de 
La  Harpe,  ouvrant  les  cours  du  Lycée,  «  séyne  de  fleurs  le  vesti- 
bule du  temple.  »  Il  compare  la  curiosité  d'un  savant  qui  a  sou- 
lève le  voile  sacré  de  la  nature  »  à  l'indiscrétion  «  d*Acléon  portant 
des  regards  téméraires  sur  des  nudités  mystérieuses.  »  Quand  il  se 
lance  dans  «  le  style  sublime,  »  il  écrit  que  «  la  philosophie  est 
l'étemel  flambeau  du  monde,  mais  que  ses  rayons  lumineux  exci- 
tent dans  les  esprits  malades  des  fermentations  dangereuses,  comme 
l'astre  du  jour  fait  quelquefois  éclore  de  désolantes  contagions.  » 
Ailleurs,  il  minaude,  en  se  souriant  à  lui-même;  on  dirait  une 


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610  RETTJB  DES  DEUX  MONDES. 

vieille  coquette  sous  les  meosonges  du  fard  et  du  vermillon.  Ses 
gaietés  s'émancipent  jusqu'à  de  vulgaires  jeux  de  mots,  par  exemple 
quand  il  travestit  M.  Dupaty  en  M,  du  Pathos.  Dans  ses  bons  jours, 
il  n'eut  jamais  que  l'esprit  qu'il  s'était  fait,  et  ce  serait  même  le 
flatter  que  de  répéter  avec  Joubert  :  «  Dans  son  agréable  ramage, 
on  ne  peut  démêler  aucun  air  déterminé.  »  Que  n'a-t-il  écrit  en 
latin  I  Sa  préface  de  Quintilien  prouve  qu'il  le  maniait  fort  habi- 
lement. 

Nous  ajouterons  que  'ses  meilleures  pages  sont  des  articles  sur 
des  livres  de  collège*  Encore  ne  fut -il,  dans  ce  genre ,  qu'un 
apprenti  à  côté  d'un  jeune  maître,  M.  Boissonade,  qui,  à  la  qua- 
trième page  des  Débats^  signait  alors  de  son  humble  oméga  des 
notices  tout  imbues  des  parfums  de  la  double  antiquité.  Tandis  que 
les  gros  bonnets  du  feuilleton  prenaient  un  ton  de  docteur  pour 
trancher  des  questions  auxquelles  ils  n'entendaient  pas  grand'chose, 
lui,  du  moins,  il  donna  l'exemple  d'un  savoir  précis,  et  d'un  style 
agréable  dans  les  sujets  les  plus  ingrats.  Ses  moindres  bagatelles 
avaient  un  tour  attique;  et,  tout  en  se  réduisant  trop  volontiers  à 
des  problèmes  de  philologie  ou  de  grammaire,  son  érudition,  aussi 
exacte  que  discrète,  s'assaisonnait  de  quelques  grains  de  malice 
contre  les  pédans  ou  les  faux  savans.  Sous  des  aperçus  fins  et 
instructifs  on  pouvait  déjà  pressentir  l'helléniste  friand  auquel  il  suf- 
fira plus  tard  de  commenter  deux  mots  grecs,  pour  captiver,  durant 
«ne  heure,  tout  un  cercle  d'auditeurs  religieusement  attentifs  aux 
petites  découvertes  d'une  érudition  brillante  comme  la  poussière  du 
diamant.  Après  cet  hommage  rendu  à  la  délicatesse  d'un  raffiné  qui 
sut  distiller  le  suc  des  fleurs,  il  faut  bien  cependant  confesser  que 
les  lecteurs  d'aujourd'hui  seraient  fort  surpris,  si  les  journaux  leur 
servaient  les  miettes  dont  se  contentait  l'appétit  de  nos  pères.  Il 
est  certain  que  ces  notules  nous  paraissent  bien  grêles  :  les  con- 
naisseurs sont  devenus  plus  exigeans;  et,  pour  que  l'antiquité 
gardô  son  attrait,  il  sera  désormais  nécessaire  de  la  rattacher  au 
train  des  idées  modernes  par  des  études  larges,  vivantes  et  suscep- 
tibles d'intéresser  l'artiste ,  le  philosophe,  l'historien  ou  le  mora- 
liste, 

V. 

C'est  ce  que  comprit  un  autre  humaniste,  M.  de  Féletz,  formé 
dans  le  commerce  de  la  société  polie  plus  que  dans  l'ombre  des 
écoles.  Né  à  Gumont,  petit  village  de  la  Ciorrèze,  le  3  janvier  1767, 
au  sein  d'une  famille  de  vieille  noblesse,  élève  de  l'Oratoire  et  des- 
tiné à  l'état  ecclésiastique,  il  venait  d'achever  ses  études  de  théo- 


L 


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LA   CRITIQUE   SOUS  LE  PREMIER   EHPIRE.  617 

logie,  et  tenait  une  chaire  à  Sainte-Barbe,  lorsqu'en  1791  la  com- 
mune de  Paris  le  somma  de  prêter  serment  à  la  constitution  civile 
du  clergé.  Au  lieu  d'obéir,  il  se  démit  de  ses  fonctions,  et  se  retira 
en  Pèrigord.  Il  aurait  pu  ne  pas  franchir  le  dernier  degré  du  sacer- 
doce ;  mais  le  gentilhomme  mit  son  point  d*honneur  à  braver  ce 
péril;  et,  ordonné  prêtre  dans  une  chambre  par  un  évéque  pro- 
scrit, il  aima  mieux  se  laisser  emprisonner  que  de  mentir  à  sa  con- 
science. Jeté,  à  Rochefort,  sur  un  ponton  infect  où  la  contagion 
décimait  ses  compagnons  de  captivité  (1) ,  il  passa  dix  mois  dans 
cet  enfer,  sans  consentir  à  une  défaillance  qui  l'aurait  délivré.  Il 
n'en  sortit  que  sous  la  menace  de  la  déportation.  Arrêté  une  seconde 
fois  à  Orléans,  il  allait  partir  pour  Sinnamary,  quand  il  eut  l'adresse 
d'échapper  à  ses  gardiens;  mais  il  ne  respira  qu'au  jour  où  la  sécu- 
rité du  consulat  rendit  un  ami  des  lettres  à  de  studieux  loisirs,  et 
ouvrit  les  salons  à  l'homme  le  plus  fait  pour  s'y  plaire. 

Ce  fut  alors  que  deux  anciens  barbistes,  MH.  Bertin,  le  pressè- 
rent de  s'adjoindre  à  la  rédaction  de  leur  journal.  Il  accepta  cette 
plume  qu'ils  lui  tendaient,  et  il  n'eut  qu'à  rester  un  causeur  aimable, 
pour  se  trouver,  sans  le  savoir,  exceUent  écrivain.  Chrétien  de  con- 
viction et  royaliste  de  cœur,  il  avait  assez  souffert  pour  garder  ran- 
cune à  la  révolution,  et  ne  point  détester  une  dictature;  il  fut  donc 
de  ceux  qui  se  sentirent  renaître  lorsque  la  société  reprit  enfin  son 
équilibre.  Mais,  tout  en  profitant  de  ce  bienfait  et  prêtant  un  con- 
cours actif  au  rétablissement  de  la  paix  publique,  il  ne  donna  jamais 
le  moindre  gage  à  l'empire  et  ne  se  laissa  ni  tenter  par  ses  faveurs, 
ni  intimider  par  ses  violences.  Pendant  dix  années,  fidèle  à  ses 
regrets,  sans  acheter  ce  droit  par  des  flatteries,  il  montra  comment 
la  dignité  du  langage  peut  sauvegarder  l'indépendance  des  idées  et 
des  sentimens.  Soutenue  par  un  caractère,  sa  dextérité  réussit 
même  à  se  jouer  parfois  des  contraintes  légales,  à  tirer  parti  des 
réticences,  et  à  mêler  des  vérités  relativement  courageuses  aux  con- 
troverses tolérées  par  un  pouvoir  de  plus  en  plus  irritable.  Lorsque 
l'empereur  confisqua  le  Journal  des  Débats  pour  l'asservir  à  sa 
poUtique,  M.  de  Féletz  émigra  vers  le  Mercure^  où  il  porta  son  esprit 
de  réserve  et  de  fierté. 

Par  cette  attitude  silencieusement  dissidente,  il  se  distingua  de 
ses  confrères,  et  en  particulier  de  Geoffroy.  En  servant  sous  le  même 
drapeau,  il  n'usait  pas  non  plus  des  mêmes  armes.  Sans  être  moins 
acérées,  les  siennes  furent  assez  courtoises  pour  ne  point  blesser 
les  personnes  en  visant  les  doctrines.  Habitué  à  l'urbanité  de  l'an- 
cien régime,  et  soucieux  avant  tout  d'agréer  &  ses  survivans,  il  sut 

(1)  Sur  sept  cent  eoixante  prêtres,  deux  cent  cinquante  senlement  snnrécorent. 


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618  VErm  bbs  bsdi  mondes« 

condamner  un  livre  sans  8e  croire  Tennemi  de  Taatenr,  et  ne  jamais 
punir  un  galant  homme  du  seul  tort  de  n'être  pas  de  son  aris.Mais 
ces  niénagemens  ne  coûtaient  rien  à  sa  franchise;  car  il  était  expert 
dans  Tescrime  de  l'ironie;  et,  pour  être  dites  à  mî-¥oix,  ses  niaUces 
n*en  furent  pas  moins  comprises  de  teus  ceux  qui  connaissaient 
Tart  de  lire  entre  les  lignes,  ou  d'interpréter  les  sous-entendus.  Ce 
badinage  qui  associait  le  lecteur  à  ses  épigrammes,  et  les  suggé- 
rait au  lieu  de  les  achever,  n'était  chez  M.  de  Féletz  qu^  le  talent 
de  la  conversation  appliqué  pour  la  première  fois  à  la  critique.  SU 
eut  en  effet  une  prétention,  ce  fut  celle  de  ne  point  paraître  un  lit- 
térateur, mais  un  lettré,  qui  écrivait  conme  parlent  les  honnêtes 
gens  dans  un  cercle  choisi.  De  là  ce  naturel  d'un  style  exempt  de  tout 
apprêt.  Eu  s'adressant  au  public,  le  journaliste  est  encore  l'homme 
du  monde  dont  le  fauteuil  ne  devient  jamais  une  chaire.  Sans  doute 
il  s'obst  rve ,  car  on  l'écoute  ;  mais  sa  circonspection  n'empêche 
point  Tabandon  et  l'allure  légère  d'un  esprit  qui  aime  mieux  effleu- 
rer qu'insister.  Même  quand  il  traite  des  questions  austères,  il  les 
égaie  d'un  sourire.  Jusque  dans  un  entretien  sur  des  traductions 
d'auteurâ  grecs  ou  latins  (car  c'étaient  alors  des  livres  à  la  mode),  il 
glisse  des  amorces  pour  les  profanes;  et,  loin  de  s'étaler,  son  savoir 
ge  déro1)e  sous,  un  enjouement  qui  ne  songe  point  à  faire  la  leçon 
aux  ignorans.  Par  de  naïfs  retour  sur  lui-même,  il  échappe  au  ton 
dogmatique  et  donne  &  sesjugemensla  forme  d'une  impression  per- 
sonnelïe  qui  se  sounfiet  à  nous  plutôt  qu'elle  ne  s'impose.  Cette  die- 
(Téti(.>n  n'émoussait  point  la  pointe  d'une  malignité  qui  eut,  à  l'oc- 
casion, ses  vives  saillies.  Cn  jour,  dit-on,  un  personnage  officiel, 
trop  i^aui  de  la  fausse  grandeur  qu'il  devait  à  ses  bassesses,  l'abbé 
de  Pradi,  contestant  aux  rédacteurs  des  Débats  l'exactitude  d'un 
faitf  s  écria  d'un  air  insolent  :  «  Ahl  pour  cela,  messieurs,  il  n'y  a 
que  moi  qui  puisse  en  répondre;  car,  pour  le  savoir,  il  faut  aller 
dans^  la  bonne  compagnie.  —  J'y  vais,  moi,  riposta  M.  de  Féletz  ;  et, 
ce  qui  m'étonne,  c'est  que  je  ne  vous  y  ai  jamais  rencontré.  » 

Oui,  son  originalité  fat  de  raviver  ces  traditions  de  savoir-vivre 
qu'avaient  interrompues  la  révolution  et  l'empire.  Voilà  le  secret  de 
b  faveur  qu'obtint  si  rapidement  un  écrivain  supérieur  à  tant  d'ar»- 
ires  par  la  mesiu*e,  la  tenue  et  la  simplicité.  La  déclamation  ayant 
été,  depuis  dix  ans,  la  langue  des  lettres  et  de  la  politique,  on  prit 
plaisir  au  retour  d'une  qualité  qui  était  la  censure  d'un  défaut 
antipathique  au  génie  de  notre  race.  Ge  langage  sobre  et  tout  uni 
devint  un  modèle  de  goût,  et  même  de  conduite  ;  car  le  faux  va  des 
mots  aui  choses,  et  des  paroles  aux  actes.  Ainsi  donc,  en  opposant 
sa  justesse  à  tant  d'hyperboles  qui  enflaient  encore  la  voix  autour 
de  lui(  U.  de  Pèletz  rendit  service  à  une  génération  qui,  après 


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LA  CRrUQUE  SOUS  U  n&BHlER  fiMPlRE.  6l9 

<des  excès  de  tonte  sorte,  avait  besoin  de  calmer  ses  neiis,  et  de  se 
rafiratchir  le  sang  par  une  diète  sévère. 

Il  ne  lui  ofirit  que  les  alimeus  les  plus  sains.  Montaigne,  La  Fon- 
taine, Boileau,  Racine,  Fénelon,  Bossuet,  Massillon,  La  Bruyëra, 
yoïlk  les  auteurs  que  préfère  un  ahbé  doublement  orthodoxe,  et  qui,, 
à  force  de  vanter  le  xvii*  siècle,  croyait  un  peu  en  être  lui-même* 
Il  en  devisait  comme  un  contemporain  et  semblait  avoir  découvert 
les  chefs-d'œuvre  qu'il  célébrait  avec  le  piquant  de  Tà-ppopos,  comme 
sMls  gardaient  toute  leur  fraîcheur  de  nouveauté  première.  Ces  trans- 
ports répondaient  aux  vœux  de  l'opinion,  heureuse  de  retrouver  des 
génies  calomniés,  et  de  les  rétablir  dans  leur  gloire.  C'était  jastiœ  : 
mais  pourquoi  faut-il  que  tout  le  xviu'  siècle  ait  payé  les  frais  de 
cette  restauration,  sous  laquelle  éclatent  encore  des  haines  succé- 
dant à  d'autres  haines?  Ceux  qui  proscrivirent  alors  les  rois  de  la 
veille,  Diderot,  Voltaire  et  Jean-iacques,  tous  ces  émigrés  qui  les 
chargeaient  de  leurs  anathèmes,  n'auraient-iU  pas  dû  se  rappeler* 
qu'ils  avaient  été  complices  de  la  révolution?  Car  elle  était  toute 
récente  l'époque  où  l'on  parlait  d'ind^endance  dans  les  camps,  de 
démocratie  chez  les  nobles,  de  morale  dans  les  boudoirs,  où  l'on 
frondait  les  puissans  de  Versailles  tout  en  leur  faisant  la  cour,  où 
les  prélats  quittaient  leur  diocèse  pour  briguer  des  ministères,  où 
des  cardinaux  rimaient  des  contes  licencieux,  et  où  tous  les  grands 
seigneurs  fêtaient  la  philosophie,  sauf  à  la  maudire,  quand  elle  des- 
cendit de  leurs  hôtels  dans  la  rue.  En  se  déclarant  contre  les  enne- 
mis de  sa  foi,  M.  de  Féletz  ne  se  reprocha  pas  du  moins  une  pali- 
nodie ;  et,  dans  cette  guerre  de  croyance,  sa  modération  prouva  la 
constance  de  ses  principes  :  car  il  n'avait  pas,  comme  d'autres,  des 
faiblesses  à  se  faire  pardonner. 

Tant  que  l'empire  autorisa  ces  hostilités,  H.  de  Féletz  se  distin- 
gua parmi  les  plus  valeureux;  mais  le  jour  vint  où  Napoléon  étouffa 
d'un  mot  une  réaction  qui  avait  des  visées  monarchiques^  Alors, 
chacun  des  croisés  s'assoupit  de  son  côté  :  AL  de  Bonald,  dans  une 
sinécure  universitaire;  Fontanes,  au  pied  du  trône,  dans  les  dou- 
ceurs du  panégyrique;  M.  de  Féletz,  dans  les  salons  du  faubourg 
Saint-Germain,  où,  câliné  par  des  douairières,  il  s'accoutuma  peu 
à  peu  aux  longues  causeries,  aux  redites,  aux  complimens  «t  aux 
fades  gentillesses.  C'est  de  là  que  sortirent  bien  des  pages  qu'on 
admira  par  habitude,  mais  qu'énervait  une  incurable  anémie.  Nous 
en  e^icepterons  pourtant  Jes  études  qui  avaient  trait  à  l'histoire  des 
mœurs,  et  à  ces  galons  d'autrefois  qu'il  dépeint  au  vrai,  sans  illu- 
sion et  sans  amertume;  car  il  finit  par  se  paciOei:,  comme  tous  ceux 
qui ,  après  des  épreuves  dignement  traversées^  passent  à  l'état 
d'hommes  heureux. 


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620  REVUE  DES  DEUX  MONDES* 

Les  critiques  dont  nous  venons  d'évoquer  les  noms  eurent  tous 
la  bonne  fortune  de  se  voir  soutenus  par  les  sympathies  d'une 
société  qui  les  aidait  à  reconquérir  ses  mœurs.  Ils  n'eurent  qu'à 
seconder  l'impulsion  reçue  :  nous  leur  reprocherons  même  d'avoir 
été  plus  prompts  à  céder  au  mouvement  passionné  de  l'opinion 
qu'habiles  à  le  modérer  et  à  le  diriger.  Mais  peut-être  eurent-ils 
raison  de  courir  au  plus  pressé,  c'est-à-dire  de  couper  court  à  l'ido- 
lâtrie du  xviu*  siècle  qui  eût  égaré  le  nôtre  loin  de  ses  voies  natu- 
relles ;  car  toutes  les  suites  sont  du  temps  perdu  ;  et,  aux  environs 
de  1800,  il  ne  fut  pas  mauvais  d'en  finir  avec  des  engouemens  sté- 
riles. Il  y  eut  donc  quelque  utilité  provisoire  jusque  dans  les  injus- 
tices d'un  parti-pris  trop  exclusif. 

Signalons  aussi  l'à-propos  des  défiances  que  les  lettrés  de  pro- 
fession manifestèrent  alors  contre  l'envahissement  de  l'esprit  positif 
et  mathématique.  Il  y  avait  là  un  péril  si  j'en  crois  un  concert  de 
plaintes  quj  retentissent  à  l'envi  :  «  Qu'est-ce  qu'un  poète  ou  un 
orateur,  s'écrie  Dussault,  près  d'un  algébriste,  d'un  géomètre,  d'un 
physiologiste,  d'un  botaniste?  Qu'est-ce  que  la  plume  et  Técritoire 
près  du  quart  de  cercle,  des  cornues,  des  alambics,  des  loupes, 
des  herbiers  et  des  télescopes?  À  l'Institut,  combien  de  rapports 
de  toute  couleur  sur  la  minéralogie,  la  géologie,  l'alcali  volatil,  le 
fluor  et  les  moufettes  avant  qu'on  en  vienne  à  la  petite  pièce  de 
vers,  véritable  denier  de  la  veuve  !  Il  faut  un  microscope  pour 
apercevoir,  parmi  tant  de  classes  techniques,  celle  des  lettrés, 
petit  peuple  isolé,  sans  alliés,  sans  amis,  menacé  par  dix  nations 
confédérées  prêtes  à  partager  ses  dépouilles.  »  Hoffman ,  de  son 
côté,  ne  tarit  pas  en  doléances  analogues  :  «  Mon  cher  cousin, 
écrit-il  en  1807,  prener  votre  télescope,  et  braquez-le  sur  le  Par- 
nasse :  vous  y  verrez  des  botanistes  qui  cherchent  des  mousses  et 
des  lichens,  des  lithographes  qui  examinent  un  petit  éclat  de  rocher 
pour  découvrir  si  la  montagne  à  double  cime  ne  serait  pas  une  pro- 
duction volcanique,  des  chimistes  qui  décident  que  le  sol  du  sacré 
vallon  n'est  qu'un  résidu  de  corps  marins,  et  des  anatomistes  qui, 
trouvant  des  ossemens  épars,  y  reconnaissent  le  squelette  de  Mar- 
syas  si  méchamment  mis  à  mort  par  Apollon.  La  lyre  d'or  se  fait- 
elle  entendre,  aussitôt  un  physicien  établit  ses  calculs  sur  la  réso- 
nance des  corps  sonores  et  détermine  avec  précision  l'espace  que  le 
son  parcourt  dans  l'intervalle  d'une  seconde...  Le  poète,  confus,  se 
cache  dans  la  foule  des  savans,  et  assiste  à  la  dissection  d'un  crâne, 
en  réfléchissant  sur  la  vanité  de  la  poésie.  »  Ces  railleries  s'attaquaient 
à  un  travers  qui  fut  vraiment  épidémique  dans  un  temps  où  un  inven- 
teur proposa  sérieusement  de  transporter  100,000  hommes  en  Angle- 
terre par  un  système  de  trois  mille  ballons  gigantesques.  Tandis  qu'il 


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LA  CRITIQUE  SOUS  LE  PREMIER  EMPIRE.  621 

équipait  cette  flottille,  un  physicien  prétendait  enseigner  aux  soldats 
de  la  grande  armée  à  marcher  dans  le  fond  de  la  mer,  pour  s'élan- 
cer à  rimproviste  sur  les  «  rivages  d'Albion,  comme  les  crocodiles 
du  Nil  se  jetant  sur  leur  proie.  »  On  avait  vu  tant  de  miracles  qu'on 
ne  doutait  plus  de  l'impossible.  Cette  foi  dans  la  science  devenait 
une  sorte  de  vertige,  et  tournait  toutes  les  tôtes.  Elle  fut  donc  sage 
la  mauvaise  humeur  des  écrivains,  qui,  faisant  contrepoids  à  ces 
tendances,  défendirent  les  droits  de  l'imagination  contre  ce  qu'ils 
appelaient  «  les  abus  de  la  règle  et  du  compas,  »  deux  instrumens 
aimés  du  despotisme  impérial. 

En  dehors  de  ces  titres,  l'état-major  de  la  critique  n'eut  point 
d'initiative.  C'est  que  tous  les  partis,  littéraires,  philosophiques  ou 
politiques,  ne  tardent  pas  à  s'immobiliser  dès  que  le  monde  com- 
mence à  incliner  vers  un  autre  pôle.  Quand  les  maîtres  ont  dis- 
paru, leurs  disciples  essaient  de  réchauiïer  le  culte  en  exagérant  les 
rigueurs  de  la  pratique  :  vaine  tentative  qui  ne  rend  jamais  l'in- 
fluence perdue  !  car  l'esprit  s'eiïace,  en  même  temps  que  grossit 
l'importance  de  la  lettre.  Ce  ne  sont  plus  que  des  dévots  agenouil- 
lés devant  le  dieu  Terme.  C'est  du  moins  l'impression  que  produit 
sur  nous  toute  une  légion  d'auteurs  dont  les  notices,  tantôt  sèches 
et  fastidieuses,  ressemblent  à  un  catalogue  de  faits  et  de  renseigne- 
mens,  tantôt  académiques  et  fleuries,  sont  infidèles,  vagues,  et  s'in- 
terdisent toute  précision  comme  contraire  à  la  noblesse  «  du  beau 
style.  »  N'y  cherchons  point  l'esquisse  des  physionomies  et  des 
caractères,  les  relations  d'un  personnage  avec  ses  contemporains, 
les  vues  historiques,  la  réalité  flagrante.  Nous  y  trouverons  seule- 
ment des  citations  que  n'enchaîne  aucune  trame  :  c'est  le  terre- 
à-terre  de  ces  extraits  qui  suivent  tant  bien  que  mal  le  courant 
d'une  lecture;  ou,  si  l'arbitre  prononce  un  verdict,  il  en  revient 
presque  toujours  aux  autorités  de  collège  et  aux  recettes  de  rhé- 
torique. Il  note,  comme  on  disait  alors,  «  les  taches  et  les  beautés;  » 
il  s'extasie  sur  une  gradation,  une  apostrophe,  une  prosopopée,  un 
effet  d'harmonie,  une  réminiscence  de  Racine  ou  de  Voltaire.  Bref, 
c'est  le  triomphe  du  pédantisme  qui  ergote  sur  des  mots,  discute  le 
choix  d'une  épithëte,  chicane  une  expression  téméraire ,  une  con- 
struction vicieuse,  une  inversion  forcée,  un  néologisme,  une  rime 
faible,  une  simple  consonance.  Ces  éplucheurs  de  syllabes  sont 
tout  à  la  fois  des  régens  par  la  morgue,  et  des  écoliers  par  la  doci- 
lité passive  qui  s'en  tient  aux  formules  battues  et  rebattues.  Enfer- 
més dans  la  forteresse  de  la  routine,  ils  ne  regardent  l'horizon  que 
par  des  meurtrières  d'oCi  ils  tiraillent  sur  les  indépendans* 

Même  quand  ils  font  des  remarques  judicieuses,  leur  style  les 
déconsidèi^;  car,  s'ils  aperçoivent  ime  paille  dans  la  plume  de 


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62S  BETGS  BU  DBUX  M<»n>£S« 

leurs  justiciables,  ils  ne  voient  pas  la  poutre  que  tratne  celle  dont 
ils  fie  servent.  Leur  frugalité  n'est  qu'indigence,  ou  paresse  d'esprits 
casaniers.  Bivarol  disait  :  t  Le  jugement  se  contente  d'approuver 
et  de  condamner;  mais  le  goût  jouit  et  souffre  :  il  est  au  jug^ 
ment  ce  que  l'honneur  est  à  la  probité.  Ses  lois  sont  dèUcates, 
mystérieuses  et  sacrées.  L'honneur  est  tendre,  et  se  blesse  de  peu. 
Tel  est  le  goût;  et,  tandis  que  le  jugement  pèse  son  objet  d'une 
main  froide  et  lente,  il  ne  faut  au  goût  qu'un  coup  d'oeil  pour  déd* 
4er  son  suffrage  ou  sa  répugnance,  je  dirais  presque  son  amour  et 
sa  haine,  son  enthousiasme  ou  son  indignation,  tant  il  est  sensible, 
exquis  et  prompt.  Les  gens  de  goût  sont  donc  les  véritables  juges 
de  la  littérature.  »  £h  bien  !  si  ces  principes  font  loi,  la  plupart  des 
aristarques  de  l'empire  ne  furent  guère  que  des  huissiers  ou  des 
greffiers.  C'est  qu'il  y  a  chez  eux  divorce  entre  le  sentiment  et  la^ 
raison.  Loin  de  laisser  l'œuvre  agir  sur  eux-mêmes,  et  d'oublier  ce 
qu'ils  ont  appris  pour  se  livrer  à  l'émotion  immédiate  et  directe,  ils 
consultent  un  code  et  appliquent  méticuleusement  ses  articles.  De 
là  vient  que  leurs  éloges  glissent  sur  les  surfaces.  Au  lieu  d'être  le 
plaisir  d'une  libre  découverte,  et  d'avoir  l'accent  d'un  premier  mou- 
vement, ces  panégyriques  indistincts  et  anonymes  pourraient  indif- 
féremment s'appliquer  à  tel  ou  tel.  C'est  une  admiration  qui  pro- 
cède moins  d'une  joie  intérieure  que  d'une  habitude  prise  :  on  dirait 
un  hommage  réglé  par  les  rites  d'une  église,  ou  l'étiquette  d'une  cour. 
Accordons,  à  la  vérité,  que  cette  critique  verbale  convenait  à  une 
génération  qui,  ayant  vécu  dans  les  clubs  ou  les  camps,  fut  tout 
aise  de  faire  en  quelque  sorte  ses  classes  sous  la  férule  de  ces  péda- 
gogues. Mais  si  cette  discipline  scolaire  profitait  à  des  lecteurs 
incultes,  elle  ne  put  susciter  ou  guider  les  talens.  Elle  les  aurait 
plutôt  découragés  par  son  perpétuel  veto  et  sa  manie  de  façonner 
tous  les  esprits  sur  le  même  patron.  Bonne  pour  établir  la  police 
dans  un  milieu  anarchique,  elle  ne  sut  point  ouvrir  une  de  ces 
tranchées  qui  mènent  à  la  prise  d'une  place,  ni  livrer  une  de  ces 
batailles  qui  font  avancer  les  idées.  C'est  à  d'autres  que  les  Hoff- 
man  et  les  Geoffroy,  que  les  Dussault  et  les  Féletz,  qu'était  réservé 
cet  honneur  :  à  M°'''  de  Staël  et  à  Chateaubriand. 


Gustave  Herlet. 


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-^  :jT*  r  *   ^"^  "«il  ^ 


LE 


ROI    RAMIRE 


DBUNlèRE    PARTIE. 


XVII. 


Sft  tante  dteparue,  et  tandis  que  notre  monde  s'installait  sur  des 
chaises  autour  d'une  petite  table  en  acajou,  Jacques,  par  un  geste 
affectueux,  passa  son  bras  au  bras  de  l'abbé  Pigeonneau  et  l'attira 
un  peu  à  l'écart. 

—  Écoutez,  lui  dit-il  d'un  ton  saccadé,  indice  d'une  émotion  yio* 
lente,  c'est  le  dernier  ballon  que  je  lance,  et  je  vous  prie,  quand 
tout  à  l'heure  il  va  s'enlever,  de  l'accompagner  de  vos  applaudis- 
aemens,  comme  ne  peuvent  manquer  de  le  faire  vos  amis.  Vous 
devinez,  je  suppose,  qu'à  la  fin  je  dois  avoir  assez  de  toutes  ces 
a  blagues.  »  Le  bouquet^  et  je  clos  la  série.  Surtout  ne  vous  avisez 
pas  de  m'interrompre,  car  l'exaspération  de  mes  nerfe  n'épargne- 
rait personne,  pas  même  votre  W^^  d'Alpujaras,  que  le  diable 
«nporte  pour  le  mal  qu'elle  me  faiti  Vous  aviez  bien  besoin  de 
eoncevotr  l'idée  profonde  de  me  marier  et,  à  vos  momens  perdus, 
d'inoculer  comme  un  poison  cette  idée  à  ma  vieille  tante  de  Gas- 
tilletl  Enfin  ce  plat  de  votre  façon  est  cuit  à  présent,  et  c'est  moi 
fui  8ui&  obligé  de  gober  le  morceau...  Je  l'ai  gobé... 

— Leoiorceau?..  demanda  l'aumônier» 


(f)  Voyex  1»  Revm  da  l*'  et  da  15  Mptembie. 


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Ô2A  KEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  ïl  est  des  morceaux  de  plusieurs  sortes,  et,  toutes  les  fois 
qu'oD  ouvre  la  bouche,  on  n'avale  pas  une  grive,  monsieur  l'abbé. 

—  Quel  morceau  avez-vous  donc  avalé? 

—  El  quel  autre  pouvais-je  engouflfrer,  sinon  celui  que  vous 
m*âvez  tendu  avec  tant  de  persévérance  au  bout  de  votre  ligne? 
Sous  \  os  formes  rondes,  engageantes,  vous  êtes  un  rusé  compère, 
et  je  crains  bien  de  garder  longtemps  votre  hameçon  dans  le 
eœur. 

—  4hl  tant  mieux!  mon  cher  Jacques;  tant  mieux I  répéta 
M.  Pigeonneau,  riant. 

—  Eh  quoil  vous  osez  rire!  lui  dit  1^  jeune  homme,  furibond. 
Vous  venez  de  blesser  mortellement  M"*  d'Alpujaras,  peut-être 
m'avaz-vous  atteint  moi-même  jusqu'à  l'âme,  et  vous  riezl 

—  Jq  ne  suis  pas  en  peine,  articula-t-il,  se  frottant  les  mains  : 
un  bon  mariage' vous  guérira  tous  les  deux. 

—  Alors  vous  vous  figurez,  vous,  monsieur,  qu'^q^rès  avoir  raillé 
sans  merci  le  marquis  Àlvar  d'Alpujaras,  n'avoir  eu  de  respect  ni 
pour  son  âge,  ni  pour  son  caractère  tout  de  droiture  et  d'héroïsme, 
je  suis  digne  d*aspirer  à  la  main  de  sa  fille? 

^~  Parbleu! 

—  £h  bien  I  moi,  je  juge  autrement  la  situation  que  je  me  suis 
faite,  grâce  à  vous.  S'il  vous  avait  plu  de  rester  neutre  entre 
M"'  d'Alt>ujaras  et  moi,  de  ne  pas  sans  cesse  me  rabattre  vers  une 
personne  que  j'aurais  remarquée  sans  vous,  je  me  serais  gardé  de 
pousser  mes  impertinences  à  bout,  et  un  retour  peut-être  eût  été 
possible.  Mais  vous  étiez  agaçant,  et,  pour  vous  fuir,  je  me  suis 
eu  (erré  jusqu'à  la  garde.  Tant  pis  pour  nous  trois! 

—  Et  maintenant? 

—  A  dix  heures,  je  partirai  pour...  Saint-Jean-de-Luz. 

—  Mais  vous  reviendrez  de  Luchon? 

—  Jamais! 

—  Et  quand  les  mille  livres  sterling  des  fusils  Remington  seront 
épuisées? 

—  Je  vous  demanderai  vos  quinze  cents  francs. 

—  Dieu,  comme  vous  l'aimez! 

—  Voulez-vous  vous  taire,  voyons!..  Chut!  ma  tante. 

—  Aht  cette  Cussette,  pas  plus  de  cervelle  qu'une  linotte,  pes- 
tait M'^  de  Castillet,  descendant  les  marches  du  perron.  Savez-vous 
oLi  je  viens  enfin  de  découvrir  le  Romancero^  cet  ouvrage  merveil- 
leux qui  ne  me  quitte  pas?  Dans  le  pétrin,  oui,  dans  le  pétrin. 
Hier»  jt;  vais  montrer  à  cette  sotte  de  Cussette  à  confectionner  le  clo- 
cher de  la  croustade,  j'oublie  mon  livre,  et  elle  me  le  fourre  parmi 
la  farirje  et  les  paillassons  à  pain.  Cette  fille,  elle  m'en  fait  voir  de 
grises  depuis  quarante  ans  qu'elle  est  à  mon  service  I  Je  fabrique 


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LE  BOI  HAMIRE.  626 

des  confitures  délicieuses  avec  les  fraises  de  mes  arbousiers.  Groi- 
riez-vous  que,  l'autre  jour,  recomptant  mes  pots,  —  j'en  ai  pré- 
sentement quatre-yîngt-douze,  —  je  me  suis  aperçue  que  Gussette 
les  avait  recouverts  avec  quatre-vingt-douze  feuilles  de  parchemin, 
arrachées  d'une  liasse  de  mes  papiers  de  famille  I  Yoilà  ce  que  mes 
gens  font  des  hauts  faits,  de  la  gloire  du  roi  Ramirel..  Tiens,  mon 
cher  enfant. 

Elle  tendit  à  Jacques  le  Romancero^  encore  un  peu  blanc  de  son 
séjour  parmi  la  farine  et  les  paillassons  du  pétrin. 

C'était  un  livre  vénérable,  à  tranche  rouge,  recouvert  en  forte 
basane  tigrée.  Les  coins  de  la  reliure,  percés  d'innombrables  petits 
trous,  attestaient  le  travail  acharné  des  insectes  rongeurs,  qui,  & 
certains  endroits,  avaient  mis  le  carton  à  nu.  Jacques,  ayant  passé 
et  repassé  son  mouchoir  sur  l'antique  bouquin,  l'ouvrit.  Le  premier 
feuillet,  imprimé  en  longues  lettres  maigres,  étirées,  portait  le 
titre  suivant  : 

ROMANCERO   GENERAL 

en  que  se  contienen  todos  los  romances^ 

Por  Pedro  de  Flores. 

MADRID. 

i604. 

L'œil  de  Jacques  fureta  au  commencement,  au  milieu,  à  la  fin 
du  Romancero  gênerai. 

—  Ce  n'est  pas  ça  I  ce  n'est  pas  çal  répétait-il. 
Et  il  se  remettait  à  fouiller. 

Sauf  le  respectable  M.  Turlot,  qui,  de  temps  à  autre,  par  une 
façon  unique  de  tousser,  de  remuer  la  jambe,  de  rouler  les  yeux, 
donnait  des  marques  non  équivoques  d'impatience,  —  songez  donc, 
cinq  heures  sonnaient  de  l'autre  côté  de  la  rivière,  au  clocher  des 
Barnabites,  et  le  whist  n'était  pas  encore  commencé!  —  sauf  le 
respectable  M.  Turlot,  chacun  attendait  tranquillement. 

—  Vous  ne  pensez  peut-être  pas,  mademoiselle,  dit  le  forcené 
joueur,  s'adressant  à  M"*  de  Castillet,  que  c'est  jeudi  aujourd'hui? 

—  Jeudi?.,  demanda  la  vieille  fille,  en  train  pour  l'instant  de  se 
répéter  à  elle-même  la  romance  du  jeune  Ramire,  son  ancêtre,  le 
glorieux  successeur  de  don  Sanche  le  Grand  : 

En  Castilla  y  en  Navarr», 
Don  Sancho  Hayor  regnaba... 

—  Vous  savez  bien  que,  le  jeudi,  la  bénédiction  du  saint  sacre- 
ment me  réclame  à  la  cathédrale  un  peu  avant  sept  heures,  et,  si 
nous  devons  faire  notre  partie  de  chaque  jour.. • 

Tom  ux.  —  1993.  iO 


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«20  BEVUE  DBS  D&JX  MONDES. 

U  montrait  d'un  geste  nayrè  les  cartes  que  Mark  venait  de  dépsh 
fier  sur  la  table  à  jeu. 

—  M'y  voici  I  s'écria  Jacques,  fri^pant  sur  le  livre  de  sa  taute  un 
coup  qui  fit  sortir  un  nuage  de  poussière  ^  de  farine  mêlées» 

Il  fit  un  pas  vers  le  protcmotaire.. 

—  Monseigneur,  lui  dit-il,  je  vous  demande,  à  vous  plus  versé 
que  moi  dans  les  pures  lettres  espagnoles,  de  vouloir  bien  nous 
traduire,  non  pas  les  trois  romances  du  roi  Ramire  II,  la  première 
romance  seulement. 

—  Mais,  mon  enfant,  il  n'existe  aucun  lien  de  parenté  entre 
notre  famiUe  et  le  roi  Bamire  U»  se  hâta,  de  protester  M"*  de  Gaa- 
tilkt 

—  Vous  ne  m's^renez  rien,  ma  tante.  Je  sais  comne  vous  que 
Bamire  II  fut  simplement  roi  de  Léon,  tandis  que  notre  aïeul 
Kamire  I^  régna  tout  ensemble  et  sur  la  Gastille  et  sur  TÂragon. 

—  Dans  quel  dessein,  mon  cher  Jacques  ?..  s'informa  M^  Rodri- 
guez,  ne  s' empressant  pas  de  prendre  le  bloc  enfariné,  par  peur  de 
salir  ses  beaux  gants  violets,  qu'il  s'était  repassés  aux  mains,  le 
déjeuner  fini. 

—  Comment!  monseigneur,  c'est  vous  qui  demandez  à  votre 
élève  si  ses  actions  tendent  à  quelque  chose  de  précis,  de  déter- 
miné I  Lui  auriez-vous  appris  par  hasarda  agir  comme  un  insensé, 
qui  ne  sait  ni  ce  qu'il  veut  ni  où  il  va? 

Sans  respect  pour  ses  gants  violets,  pour  le  liséré  violet  de  sa 
soutane,  que  le  Romancero  pouvait  blanchir  en  s'y  appuyant,  le 
théatin,  délicieusement  chatouillé,  saisit  le  livre,  et,  faisant  de 
nombreuses  pauses  pour  trouver  l'expression  française,  ânonnant, 
aoufflant,  suant,  traduisit  en  ces  termes  les  commencemens  de  la 
romance  de  Ramire  II,  roi  de  Léon. 

«  De  grandes  disputes  se  sont  élevées  entre  Navarrais  et  Arago- 
nais,  parce  que  le  roi  manque  et  que  beaucoup  de  gentilshommes 
prétendent  au  trône.  Les  peuples  aiment  la  loyauté; ils  refusent  leur 
consentement  aux  compétiteurs,  car  ils  ne  veulent  pour  régper  sur 
euz  que  celui  qui  sera  reconnu  de  sang  royal.  ••  » 

—  Écoutez  maintenant,  écoutez  I  interrompit  Jacques. 

«  Or»  continua  le  protonotaire,  le  roi  don  Alphonse,  qui  venait 
de  mourir,  laissait  un  frère,  don  Ramire,  qui  était  moine  de  très 
pieuse  et  sainte  vie.  On  le  tira  du  monastère,  encore  que  cela 
ne  lui  plût  aucunement  ;  on  le  conduisit  à  Huesca,  et  on  le  choisit 
pour  roi...  » 

—  Est-ce  crâne,  çat  s'écria  Jacques,  s'emparant  du  Romancero 
gênerai  d'un  tour  de  main  et  le  restituant  à  aa  tante. 

Ce  mot  d'argot,  que  Farchiprétre  de  Saint-Irénèe  et  L'aïunônitf 
des  carmélites  comprenaient  à  peu  près,  mais  dont  ils  ne  s'ex- 


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^ 


LB  BOI  RAMiaB.  627 

pliquaient  guère  l'emploi,  portait  au  comble  rahurissement  de 
M^  Bodriguez,  du  marquis  Alvar,  de  M"®'  de  Gastillet  et  d'Alpu-^ 
jaras,  qui  n'en  démêlaient  pas  du  tout  la  sigaiiication. 

—  Qu'entendez-Yous  par  là,  monsieur  le  comte?  demanda  le  vieux 
soldat  de  Bilbao. 

—  J'entends  par  là,  monsieur  le  marquis,  que  la  conduite  des 
princes,  dans  le  passé,  particulièrement  la  conduite  des  prince» 
espagnols,  fut  digne  de  tous  les  éloges. 

—  Mais  il  me  semble  que  la  conduite  du  roi,  dans  le  présent.*. 

—  Assurément  on  ne  saurait  parler  de  sa  majesté  qu'avec,  une 
admiration  respectueuse.  Malgré  tout,  monsieur  le  marquis,  je  ne 
saurais  confondre  la  misère  de  nos  temps  actuels  avec  la  splendeur 
des  temps  anciens.  Tandis  que  ces  derniers,  à  travers  de  longs  siè- 
cles, sont  visiblement  frappés  à  Tempreinte  de  la  main  de  Dieu,  les 
autres  portent  inscrite  à  leur  face  la  griffe  de  Satan.  Puisque  nous 
sommes  entre  nous,  et  qu'un  jardin,  un  parc,  une  rivière  nous 
séparent  de  la  vaine  agitation  des  hommes,  j'aurai  l'audace  de 
pousser  ce  cri  de  détresse  :  «  Dieu  n'occupe  plus  les  rois!  » 

—  Mon  enfant!  mon  enfant  1  vous  vous  égarez,  dit  M«'  Rodriguez. 
Vous  oubliez  que  le  chef  de  la  maison  de  Bourbon  est  dune  piété 
angélique,  et  que  notre  roi... 

—  Non!  non!  mille  fois  non!  s'écria-t-il  avec  force. 

Et,  renversant  sa  tète  spirituelle  et  fine  par  un  mouvement  qui  ne 
laissa  voir  à  son  entourage  émerveillé  que  les  deux  pointes  frémis- 
santes de  sa  barbe  fourchue  : 

—  Si  ces  princes,  en  effet,  sont  aussi  angéliquement  pieux  qu'on 
le  prétend,  pourquoi,  au  lieu  de  courir  les  hôtelleries  à  travers  le 
monde,  quand  l'injuste  violence  des  peuples  leur  a  arraché  la  cou- 
ronne du  front,  ne  se  sont-ils  pas  réfugiés  dans  les  cloîtres?  Le 
devoir  leur  commandait,  en  attendant  d'être  mis  à  même  de  reçu- 
pérer  leur  royaume,  de  se  jeter  dans  les  bras  de  Dieu,  et  tous  se 
sont  jetés  dans  les  bras...  d'une  femme. 

—  Monsieur  le  comte  I  gronda  ce  vieux  dogue  de  la  monarchie 
qui  avait  nom  Alvar  d'Alpujaras. 

—  Enfin  le  roi  d'Espagne,  le  roi  de  France,  le  roi  des  Deux- 
Siciles,  sont-ils  mariés,  oui  ou  non? 

—  Ils  sont  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  marié!  répondit  l'abbé  PigeoiH 
neau^  qu'on  n'interrogeait  pas. 

—  Ah  !  s'écria  Jacques  avec  désespoir,  ce  n'est  pas  aussi  humai^ 
nemeut,  aussi  charnellement,  qu'on  agissait  aux  époques  primitives 
de  la  monarchie  espagnole,  de  la  monarchie  française,  des  autres 
monarchies.  Lisez  le  Romancero  gênerai^  et,  sans  rappeler  le  roi 
Bamire  II,  moine  à  l'abbaye  de  Saint-Pons-de-Thomières,  en  France, 
dans  le  département  de  l'Hérault,  vous  y  découvrirez  vingt  rois 


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628  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

qui  se  firent  raser  la  tête  comme  lui  ;  lisez  V Histoire  ecclésiastique 
de  Grégoire  de  Tours,  et  vous  verrez  la  foule  de  princes  qui  rem- 
plirent les  monastères  en  ces  temps  privilégiés.  Pour  mon  compte 
personnel,  si  la  nouvelle  expédition  que  nous  préparons,  Dionis 
Ferez  et  moi,  avec  tant  de  soin,  de  persévérance,  —j'oserai  ajouter 
de  courage,  —  vient  à  échouer  comme  tant  d'autres,  je  saurai  ce 
qu'il  me  reste  à  faire. 

—  Et  que  feras- tu,  mon  Jacques?  s'écria  M"*  de  Gastillet, 
alarmée. 

—  Le  roi  de  Gastille  et  d'Aragon,  dépouillé  de  toute  attache 
humaine,  montrera  au  roi  d'Espagne,  au  roi  de  France,  au  roi  des 
Deux-Siciles,  aux  autres  rois  exilés  s'il  en  reste,  la  voie  où  ils 
devaient  marcher,  avant  de  s'engager  dans  les  liens  où  ils  se  trou- 
vent si  pitoyablement  retenus. 

—  Alors,  monsieur  Jacques,  vous  renoncerez  au  monde?.,  bal- 
butia W^  d'AIpujaras,  blanche  à  faire  peur. 

—  J'y  renoncerai,  mademoiselle. 

—  Et  tu  entreras  en  religion?  interrogea  Iff^**  Hombeline. 

—  J'y  entrerai. 

—  Où?  demanda  monseigneur. 

—  Dans  ma  patrie,  à  Yitoria. 

—  Chez  les  théatins? 

—  Oui,  monseigneur,  chez  les  théatins. 

—  Vous  savez,  monseigneur,  intervint  l'abbé  Pigeonneau,  pre- 
nant sa  large  part  dans  la  douleur  muette  d'Isabelle  d'AIpujaras, 
vous  savez  que  tout  ce  qu'il  plaît  à  votre  élève  de  nous  débiter  à 
propos  du  mariage  est  pure  plaisanterie  de  sa  part.  Il  s'amuse. 

—  Monsieur  Pigeonneau  1  hurla  le  roi  Ramire,  le  poing  levé  sur 
l'aumônier  des  carmélites. 

Une  bataille!  cela  regardait  le  marquis  Alvar  d'AIpujaras  y  Huesca 
y  Salvador.  Il  accourut  et  sépara  les  ennemis  avant  qu'ils  pussent 
en  venir  aux  mains. 

XVIII. 

Un  homme  qui  n'était  pas  à  son  aise  dans  cette  bagarre,  c'était 
le  respectable  H.  Turlot.  Ma  foi  !  s'il  eût  prévu  qu'un  tel  spec- 
tacle lui  était  réservé  à  l'hôtel  Gastillet,  il  se  serait  gardé  de  quit- 
ter le  grand  séminaire,  d'où  il  s'était  sauvé  uniquement  pour  ne 
pas  manquer  son  whist.  Son  whist,,  son  whist  aussi  régulier  pour 
lui  que  la  lecture  du  bréviaire,  son  whist  hygiénique,  —  avec  de 
déplorables  dispositions  à  l'obésité,  que  serait-il  devenu  si  son 
whist  ne  l'avait  obligé,  chaque  après-midi,  à  marcher  du  presby- 
tère de  l'archiprêtré  jusqu'à  l'hôtel  Gastillet,  et  de  Thôtel  Gastillet 


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LE  ROI  RAMIR£.  629 

jusqu'au  presbytère  de  Tarchiprétré, — sou  whist,  il  ne  le  jouerait  pas 
aujourd'hui.  Les  cartes,  pourtant,  étaient  là,  sur  le  tapis  vert  de  la 
table,  rangées  en  deux  paquets,  et  les  vieilles  marques  d'écaillé  aussi 
étaient  là,  et  les  fiches  d'ivoire  également,  en  de  minuscules  cor- 
beilles d'osier  peint.  Ahl  s'il  avait  osé  allonger  le  bras!  Parfois, 
dans  un  éblouissement,  il  lui  semblait  qu'il  tournait  le  roi,  que  le 
marquis  d'Alpujaras,  aussi  bon  joueur  que  lui ,  tournait  la  dame, 
et,  associés  dans  la  lutte,  ils  battaient  leurs  adversaires,  ils  avaient 
partie  gagnée. 

«  Si  Jacques  de  La  Ferrade,  qui,  semble-t-il,  n'a  plus  son  bon 
sens,  veut  se  faire  théatin,  qu'il  parte  donc  pour  Vitoria  tout  de 
suite  et  nous  laisse  en  paix  !  »  pensait  l'archiprètre  de  Saint-Irénée, 
excédé  de  lenteurs  qu'à  la  fin  il  n'était  pas  loin  de  considérer  comme 
un  manqiië  d'égards  à  sa  personne,  à  sa  dignité. 

Il  est  certain  que,  pour  l'instant,  on  ne  paraissait  pas  songer  à  la 
partie  habituelle,  se  soucier  du  whist  quotidien.  Tandis  que  le  jeune 
comte,  toujours  verbeux,  gesticulant,  continuait  à  se  chamailler  à 
la  cantonnade  avec  l'abbé  Prosper  Pigeonneau,  H.  d'Alpujaras  et 
sa  fîUe  arpentaient  le  pourtour  du  bassin  d'eau  verdâtre,  sous  les 
saules  pleureurs  un  peu  dépouillés,  et  l'on  entendait  la  voix  du 
marquis  se  fâcher  par  intervalles  sourdement.  Quant  à  M^  Antonio 
Rodriguez  et  à  M^^^de  Castillet,  assis  l'un  près  de  l'autre,  silen- 
cieux, l'air  ravi,  ils  contemplaient  Jacques  de  La  Ferrade,  et,  noyés 
dans  une  sorte  d'extase,  ne  savaient  détacher  leurs  yeux  de  lui. 

—  Oui ,  mademoiselle ,  marmotta  tout  à  coup  le  protonotaire 
apostolique,  notre  enfant,  car  Jacques  m'appartient  aussi  un  peu, 
notre  enfant  a  dit  vrai.  Le  clottre,  où  Dieu  réside,  est  le  plus  sûr 
chemin  du  trône.  N'est-ce  pas  le  Tout-Puissant  lui-même  qui  a  pro- 
noncé ces  paroles  :  «  C'est  par  moi  que  les  rois  régnent?  Per  me 
régnant  reges?n 

—  Évidemment ,  tout  le  monde  a  perdu  la  tête  ici ,  se  disait  le 
respectable  M.  Turlot. 

Et ,  désespérant  tout  à  fait  de  son  whist,  il  allait  tenter  un  effort 
pour  se  mettre  debout  d'abord,  puis  se  retirer,  quand  le  marquis 
Âlvar,  que  sa  fille  venait  de  quitter  en  s'échappant  vers  le  parc, 
surgit  de  toute  sa  taille  à  côté  de  la  table  de  jeu.  Le  gros  archi- 
prêtre,  suant  l'inquiétude,  voulut  prendre  l'apparition  soudaine  de 
H.  d'Alpujaras  pour  un  appel,  et,  roulant  jusqu'à  lui,  s'empara  des 
cartes  avidement.  Quel  tressaillement  éprouva  partout,  à  travers  sa 
graisse,  le  respectable  M.  Turlot! 

—  Eh  bien!  commençons-nous?  demanda-t-il  d'un  ton  dégagé. 
Hais  le  vieux  soldat  de  Zumalacàrreguy,  l'esprit  à  d'autres  idées 

sans  doute,  ne  répondit  pas  à  ces  avances  ;  ne  faisant  nul  cas  de  . 
Tarchiprôtre    il  lui  tourna  le  dos  et  alla  s'asseoir  familièrement 


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•SO  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

6Dtre  M^  Hombeline  et  H^'  Rodrigaez«  Le  malheureux  curé  de  la 
cathédrale  demeura  là  tout  seul,  les  cartes  aux  doigts,  dévorant 
Taifiront;  puis,  il  aUa  droit  à  la  maîtresse  de  la  maison,  et,  avec  on 
salut  écourté  : 

—  Mademoiselle,  gémit-il  douloureusement,  je  vous  prie  d'agréé 
mes  très  humbles  salutations. 

—  Eh  quoi!  monsieur  l'ardiiprètre,  vous  nous  quittez  déjà?  hii 
dit  M^  de  Castillet  au  comble  de  la  surprise. 

—  Certains  devoirs  vont  me  réclamer  bientôt  à  Saint-Irénée... 

—  Il  est  à  peine  dnq  heures,  et  la  bénédiction  n'a  lieu  qu'à 
sept. 

—  Je  regrette,  mademoiselle,.,  inaista-t-il  d'un  ton  pincé. 

—  Hais  alors,  monsieur  l'archiprètre,  si  vous  partez,  laissez-nous 
au  moins  les  cartes,  lui  cria  Jacques,  qui  venait  de  se  rapprocher 
avec  l'abbé  Pigeonneau. 

—  Les  cartes?.. 

Jacques  les  lui  retira  des  mains,  où  elles  étaient  demeurées  col- 
lées. 

—  Tiens!  bredouilla-t-il ,  je  ne  savais  pas,.,  je  ne  m'étais  pas 
aperçu. •• 

—  Combien  de  fois,  aux  tenues  des  livres  saints,  le  juste  pëch&4-il 
par  Jour?  lui  demanda  le  jeune  homme. 

—  Sept  fois,  mon  ami,  répondit  humblement  le  respectable 
M.  Turlot. 

—  Eh  bien  I  tant  que  durera  la  journée,  il  vous  reste  encore 
six  coups... 

Mais  W^  Hombeline,  prenant  en  pitié  la  confusion  de  l'archi- 
prètre, avait  disposé  en  hâte  quatre  sièges  autour  de  la  table  d'aca- 
jou, et,  s' adressant  à  l'abbé  Pigeonneau  : 

—  Monsieur  Pigeonneau,  disait-elle,  il  est  tard,  et  la  partie  presse. 
Veuillez  me  remplacer  un  instant  au  whist.  Je  cours  écrire  un  mot 
à  MM.  Poitrasson,  et  je  reviens. 

Jacques,  qu'on  n'avait  pas  invité  à  s'asseoir  à  la  table  de  jeu, 
eut  peur  qu'on  ne  songeât  à  lui,  et,  s' esquivant,  redescendit  la 
grande  allée  vers  la  rivière.  Aussi  bien  il  éprouvait  une  chaleur 
intolérable  par  tout  le  corps,  et,  quelques  minutes  passées  au  bord 
de  l'Arbouse,  dont  il  entendait  le  bruit,  dont  il  apercevait  les  njiroi- 
ternens  clairs  à  travers  les  souples  branchettes  des  saules,  lui 
seraient  un  rafraîchissement.  Il  s'éloigna  donc,  enlevé  par  l'effroi 
qu'on  pouvait  le  rappeler  et  le  river  au  whist  en  l'honneur  de 
M.  Turlot,  comme  on  l'avait  rivé  au  déjeuner  en  l'honneur  de 
ii^  Rodriguez...  Quel  déjeuner  I  quel  terrible  déjeuner  1 

A  propos  de  cet  interminable  repas,  des  réflexions  affluaient  à  son 
cerveau  : 


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UB  BOI  BAIIIBE.  031 

«  Avait-il  débité  assez  de  sottises!  C'est  égal,  s'ii  eût  derioé 
qa^il  serait  amené  à  faire  ce  fracas  ridicale  à  l'hôtel  Gastillet,  il  ae 
serait  gardé  d'y'  parattre.  Ces  geDS«-Ià ,  d'intelligenoe  trop  lourde, 
trop  endormie,  trop  obtuse,  l'avaient  obligé  à  des  «  charges  »  grofr- 
sîèreB  qu'il  ne  se  pardonnerait  jamais  à  lui-même,  qu'il  ne  lear 
pardonnerait  jamais  à  eux.^  Dans  cette  lotte  inégale  avec  des  parte- 
naires incapables  d'entrer  dans  le  ton  de  son  amusement,  dans 
l'élan  de  son  rire,  par  conséquent,  de  lui  donner  la  réplique  con- 
venable, il  avait  dû  constunment  forcer  la  note,  et  il  se  trouvait  en 
définitive  que,  par  des  folies  lancées  à  Umte  volée,  il  venait  de  se 
fermer  la  maison  de  sa  tante,  le  nid  toujom*s  ouvert  où,  plus  d'une 
fois,  il  lui  avait  été  si  donz  de  s'abriter.  » 

Jacques,  qui  croyait  avoir  marché  beaucoup,  mais  qui,  alourdi 
par  le  poids  de  ses  pensées,  avait  fait  cinquante  pas  à  peine, 
den>eura  fixe.  Le  babil  de  l'Arbouse  devisait  plus  distinct,  et  le 
voisinage  de  l'eau  envoyait  A  travers  l'aHée  des  bouffées  d'une  déli- 
cieuse fraîcheur.  Les  perspectives  avaient  beau  se  déployer  plus 
vastes  et  plus  riantes  de  toutes  parts,  Jacques  ne  prétait  aucune 
attention  au  paysage.  Tournant  le  dos  A  la  rivière,  vers  laquelle  il 
tendait,  il  demeurait  lA  debout,  ses  deux  grands  yeux  ouverts  atta- 
chés A  la  façade,  noirâtre  de  l'hôtel  Gastillet,  dont  de  larges  mor- 
ceaux, les  toitures  tout  entières,  lui  apparaissaient  A  travers  le 
balancement  des  pmpliers.  Par  un  trou  vert,  il  démêla  une  haute 
fenêtre.  L'imposte  légèrement  renflé  de  cette  ouverture  avait  po«: 
c\é  de  voûte  une  grosse  tête  de  lion  toute  vermiculée,  toute  mous- 
sue. Il  reconnut  la  fenêtre  maîtresse  de  la  chambre  bleue,  et,  un 
tremblement  soudain  lui  coupant  les  jambes,  il  s'affaissa  sur  un 
banc. 

a  Ah  !  ma  mèrel  ma  pauvre  sainte  mère  !••  »  murmura-t-iU 

Il  resta  un  long  moment  immobile,  les  yeux  mi-clos,  absorbé 
dans  le  cher  souvenir  du  seul  être  qu'il  eût  réellement  aimé. 

«  Ma  mèrel  balbutia- 1- il  vingt  fois  comme  un  enfant;  ma 
mère!..  » 

Ce  mot  si  doux,  en  lui  remplissant  le  cœur,  dans  la  détresse  où 
il  se  sentait  étreint,  lui  procurait  quelque  apaisement,  et  ses  lèvres 
ne  cessaient  de  le  répéter.  Tout  à  coup  il  releva  son  front  penché  et 
vit,  à  quelque  distance,  la  table  du  whist.  Les  quatre  joueurs 
étaient  groupés  autour  du  tapis,  tête  nue,  raides,  silencieux, 
pétrifiés. 

((  Ce  n'est  pas  ma  mère,  se  dit41,  qui  aurait  supporté  mes  folies 
de  tout  A  l'heure.  Je  me  souviens  de  ses  réprimandes,  dans  mon 
enfance,  quand  it  m^arrivait  d'en  prendre  trop  A  mon  aise  soit 
avec  le  révérend  père  Rodriguez,  soit  avee  M.  Turlot,  soit  avec  te 
bon  M.  Pigeonneau,  soit  même  avec  ma  chère  tante  de  Castillet. 


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632  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pourtant,  aucun  des  ridicules  de  ces  braves  gens  ne  lui  échappait. 
Mais  elle  avait  le  cœur  simple  et  grand,  et  les  petitesses  communes 
à  tous  ne  la  touchaient  en  aucune  façon.  Elle  réfusait  d'y  arrêta 
ses  yeux,  elle  ne  voulait  pas  les  voir.  Que  de  fois  ne  l'ai-je  pas 
entendue  répondre  à  sa  sœur  Hombeline,  lui  ressassant  à  perpé- 
tuité les  hautes  destinées  de  notre  famille  :  u  Tant  mieux,  ma 
chérie,  tant  mieux,  si  le  roi  Ramire  a  laissé  une  couronne  à  mon 
fils  I.,  »  —  Mon  fils  !  mon  fils  !  de  quelle  voix  elle  prononçait  ce  mot 
unique!  Ce  mot  la  remplissait  tout  entière,  comblait  sa  vie  jusqu'au 
bord.  Quand,  me  regardant  et  me  tenant  les  deux  mains  dans  les 
siennes,  elle  avait  dit  :  a  Mon  filsl  »  elle  avait  tout  dit  ici-bas,  il  ne 
lui  restait  plus  rien  à  dire...  Mon  adorable  mère  avait  une  idée  fixe  : 
elle  voulait  faire  de  moi  un  homme.  —  «  Travaille!  travaille  I  me 
répétait-elle  à  tout  propos,  il  faut  que  tu  sois  un  homme  plus  tard.  » 
—  Quelle  lutte  elle  dut  soutenir,  ici,  pour  m'arracher  à  des  maîtres 
pitoyables,  m'envoyer  d'abord  terminer  mes  études  au  lycée  de 
Toulouse,  puis,  dans  cette  même  [ville,  me  faire  faire  mon  droit! 
Je  serais  parti  pour  Paris  le  jour  où  je  partis  pour  Toulouse,  si 
Paris  n'était  pas  si  loin  dé  Lormières.  Ma  mère,  souffrante  déjà, 
avait  peur  qu'une  trop  grande  distance  ne  lui  permit  pas  de  m' ap- 
peler à  temps...  » 

Jacques,  dans  une  sorte  d'égarement  d'esprit,  en  était  arrivé  à 
articuler  les  paroles  où  passaient  ses  plus  amers  souvenirs.  Il  s'in- 
terrompit, et,  ramenant  ses  yeux  de  la  grande  fenêtre  qui  les  rete- 
nait fascinés,  les  laissa  errer  à  l'aventure.  Devant  lui,  l'Arbouse, 
formant  une  anse  environnée  de  hauts  talus  gazonnés,  déployât  la 
nappe  de  ses  eaux  calmes,  où  les  branchages  des  arbres  jetaient 
par  brassées  des  rameaux  d'ombre  tremblans,  minutieusement  dé- 
coupés; à  sa  droite,  le  parc,  dont  les  masses  se  faisaient  un  instant 
plus  claires  sous  les  rayons  obliques  du  soleil,  allongeait  ses  sen- 
tiers minces,  étroits,  tortueux,  embroussaillés,  inextricables  par 
endroits;  à  sa  gauche,  le  jardin,  tout  le  jardin,  avec  ses  allées  bor- 
dées de  buis,  larges,  sablées,  ratissées,  étalait  le  luxe  de  sa  végéta- 
tion, ses  pittoresques  lignes  d'arbousiers  surtout,  l'arbousier,  cet 
arbuste  unique  chargé  tout  ensemble  de  fleurs  blanches  épanouies 
et  de  fruits  mûrs  ou  mûrissans,  rouges,  roses,  ambrés,  tombant  ici 
par  grappes  fines,  suspendus  là  à  des  fils  délicats,  des  fils  d'or 
et  de  soie.  Mais  les  regards  de  Jacques,  d'une  subite  impulsion, 
allèrent  au  bassin  d'eau  verdâtre  autour  duquel,  il  y  avait  dix  minutes 
à  peine,  se  promenaient  le  marquis  Âlvar  et  sa  fille. 

—  Qu'est  donc  devenue  M"*d'Alpujaras?  se  dit-il. 

Sans  qu'il  en  eût  eu  conscience,  il  s'était  remis  debout,  et  s'en 
allait  vers  la  rivière  à  grands  pas. 


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LE  ROI  RAMIRE*  633 


XIX. 


Arrivé  en  face  de  l'Arbouse,  Jacques,  au  lieu  de  poursuivre*  à 
droite,  le  long  du  chemio  de  halage  qui  remonte  la  rivière  jusqu'au 
pont  et  plus  haut  vers  les  monts  Gorbiëres ,  s'arrêta.  Une  douce 
paresse  des  jambes,  du  cœur,  de  la  pensée  le  retenait  là,  fléchis- 
sant, indécis,  délicieusement  accablé.  Pourquoi  d'ailleurs  pousse- 
rait-il plus  avant?  Youlait-il  par  hasard  aller  à  Lormiëres,  chez 
MM.  Poîtrasson  et  fils,  où  Gussette  déjà  devait  être  rendue,  un 
chèque  de  vingt-cinq  mille  francs  à  la  main?  Non!  noni  noni 

Il  se  laissa  couler  sur  la  berge  feutrée  d'une  herbe  épaisse,  où 
éclataient,  sous  un  rayon  de  soleil  couchant  rasant  le  sol,  toute 
espèce  de  fleurettes  épanouies.  Qu'on  était  bien  en  ce  coin  soli- 
taire,  dans  l'ombre  agrandie  des  peupliers  qui  dessinaient  sur  les 
eaux  tranquilles  comme  de  hauts  clochers  hérissés  de  gargouilles 
et  de  créneaux  I  Parfois,  un  rameau,  deux  rameaux,  quantité  de 
rameaux,  en  apparence  détachés  d'un  tronc,  simulaient  à  s'y 
méprendre,  sur  la  surface  de  l'Arbouse  par-ci  par-là  vermillonnée  à 
plaisir,  des  bandes  d'oiseaux  noirs,  d'oiseaux  de  nuit,  cherchant  à 
lourds  battemens  d'ailes  des  refuges  dans  les  ajouremens  clairs  de 
ces  tours  fantastiques,  en  maints  endroits  démantelées. 

Mais  les  regards  de  Jacques,  un  moment  retenus  aux  jeux  de  la 
lumière  et  de  l'ombre,  si  amusans,  si  gais,  si  poétiques  au  déclin 
du  jour,  franchirent  brusquement  la  rivière,  fort  large  aux  environs 
de  l'hôtel  Gastillet,  et  découvrirent  Lormières  étalée  en  éventail  au 
flanc  d'une  colline  rocheuse,  ses  pieds  étroits  noyés  au  fil  de  l'eau, 
sa  grosse  tête  enfouie  dans  les  frondaisons  épaisses  d'une  forêt  de 
châtaigniers.  Les  deux  ponts  qui  mettent  en  conuuunication  la 
haute  et  la  basse  ville,  —  le  quartier  des  Gouvens  et  le  quartier  des 
Papeteries,  pour  parler  comme  là-bas,  —  ouvraient  en  amont  deux 
yeux  allongés,  où  les  reflets  du  courant,  plus  rapide,  plus  coupé 
sous  les  arches,  allumaient  des  éclairs  fulgurans.  Sur  l'une  et  sur 
l'autre  rive,  au  fur  et  à  mesure  que  le  soleil  se  rapprochait  davan- 
tage de  la  crête  incendiée  des  Gorbières,  derrière  laquelle  il  dis- 
paraîtrait bientôt,  une  paix  profonde,  une  paix  auguste  tombait.  La 
journée  de  travail  était  achevée.  Pas  une  roue  ne  tournait,  pas  un 
coup  de  marteau  clouant  une  caisse  ne  résonnait  au  quartier  des 
Papeteries  ;  au  quartier  des  Gouvens,  pas  une  cloche  ne  tintait,  ni  à 
Saint-Irénée,  ni  aux  Barnabites,  ni  à  Saint-Frumence,  ni  aux  Répa- 
ratrices, ni  au  Garmel.  Une  sérénité  divine  s'épandait  partout  dans 
les  derniers  feux  du  jour,  baiser  touchant,  baiser  triomphal  donné 
par  le  ciel  radieux  à  la  terre  épuisée  de  labeurs  et  d'efibrts,  à  la 
pauvre  terre  qui  a  besoin  d'être  caressée,  d'être  consolée,  d'être 


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•Si  RETUE  DBS  DBDX  ilONDES. 

aimée,  pour  retrouver  la  vaillance  de  recommencer  le  lendemain  la 
lutte  des  sueurs  éternelles,  des  sueurs  dont  est  fait  notre  pain,  des- 
quelles dépend  notre. vie. 

Sur  le  pont  le  plus  proche,  longeant  les  lourds  parapets  à  peine 
équarris  en  marbre  rougeâtre  des  Pyrénées,  une  forme  longue  et 
noire  apparut.  C'était  une  femme,  Cassette,  sans  doute,  qui  revenait 
de  la  ville...  Toujours  cet  argent  1  —  Jacques  eut  des  picotemeos 
aux  paupières;  puis  il  éprouva  une  telle  chaleur  sur  toute  la  face  qu'il 
crut  à  une  sorte  d'embrasement  de  son  front,  de  ses  lèvres,  de  ses 
joues.  La  honte  le  brûlait.  N'osant  plus  regarder  devant  lui,  — ses 
yeux,  complices  de  ses  préoccupations  intimes,  avaient  volé  vers 
les  allées  Saint-Macaire,  où  demeuraient  MM.  Poitrasson  et  fiU,  — 
il  se  couvrit  le  visage  des  deux  mains. 

Non,  il  ne  penserait  plus  à  ces  vingt-cinq  mille  francs  1  S' étant 
presque  avili  pour  les  obtenir,  sa  punition  serait  de  ne  les  pas  accep* 
ter  quand  on  les  lui  offrirait,  de  ne  les  vouloir  à  aucun  prix.  Puni- 
tion bien  insignifiante,  du  reste;  car, depuis  un  instant,  depuis  qu'il 
respirait  la  paix,  le  charme,  la  poésie  de  cette  adorable  vallée  de 
Lormières,  il  ne  savait  par  quel  miracle  l'argent  qui,  pour  lui,  avait 
représenté  tant  de  joies  bruyantes,  de  satisfactions  tapageuses,  de 
folles  équipées,  ne  lui  représentait  rien  désormais,  ne  lui  était  de 
rien  absolument.  Allait-il  se  faire  ermite  aux  bords  de  l'Arbouse? 
Ma  foi!..  Mais  vivrait-il  auprès  de  sa  vieille  tante  de  Castillet  y  Cas- 
titla  et  des  amis  dont  elle  marchait  ornée?  Ma  foi!..  Peut-être 
aimait-il  un  brin  M^®  Isabelle  d'Alpujaras,  et  était-ce  à  l'influence 
de  cette  jeune  fille,  laquelle  en  passant  venait  de  le  frôler  de  ses 
ailes  d'ange,  qu'était  due  sa  brusque  transformation  ? 

Jacques,  à  cette  question,  ne  répondit  pas  :  «  Ma  foi  1  »  comme 
aux  autres.  Il  se  contenta  de  délivrer  son  visage  emprisonné  dans 
ses  dix  doigts  et  de  laisser  errer  ses  regards  de  tous  côtés,  libre- 
ment. Les  arches  des  deux  ponts  s'obscurcissaient  ;  cependant  le 
mouvement  de  l'eau  y  était  toujours  très  vif,  et  si,  par  intervalles, 
il  charriait  de  grandes  traînées  d'ombres  pareilles  à  de  gros  rochers, 
à  des  pans  de  mur  crevés  de  lézardes,  par  intervalles  aussi,  il  pro- 
menait lentement,  avec  une  complaisance  majestueuse,  d'énormes 
lambeaux  lumineux  semblables  à  de  longues  pièces  d'étoffes  rele- 
vées de  barrettes  d'or  éblouissantes,  criblées  de  pierreries  versées 
par  tas. 

Une  chose  remarquable,  infiniment  gracieuse,  c'était  que,  au- 
dessus  de  ces  écrins  voyageurs,  s'étirant,  s'élargissant,  se  réduisait 
au  jeu  des  rayons  lancés  par  l'astre  dans  un  suprême  effort,  volti- 
geaient des  hirondelles  par  milliers.  Hirondelles  de  cheminées,  hiron* 
délies  de  fenêtres,  martinets  noirs,  engoulevens,  avec  de  petits  cris» 
plongeaient  leurs  becs  triangulaîres  pamà  las  diamans  entasséSi 


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J 


I£  ROI  RAMIRE.  6S5 

enlevant  qui  une  mouche  bourdonnante,  qui  un  insecte  de  rubis  se 
grisant  de  lumière,  qui  une  demoiselle  verte  décrivant  ses  dernières 
pirouettes  avant  la  nuit.  Spallanzani  a  eu  raison  d'affirmer  qi^'un 
martinet  distingue  une  fourmi  volante  à  cent  vingt  mètres  de  dis- 
tance. L'oiseau,  presque  sans  pattes,  tout  ailes,  s'élançait  avec 
une  violence  sauvage,  coupant  droit  comme  un  trait  aigu  les  tour** 
billons  des  hirondelles  d'une  autre  espèce,  moins  robuste  d'enver- 
gure, et  fondait  sur  sa  proie  d'un  élan  de  rage  inouïe. 

Jacques,  diverti  de  ses  souffrances  intimes  par  ce  spectacle  de  la 
nature,  s'amusait  au-delà  de  ce  qu'on  pourrait  dire  à  cette  lutte  iné- 
gale entre  hirondelles  et  moucherons,  et,  le  cœur  haletant,  en  suivait 
tes  moindres  péripéties.  Les  insectes,  effarés,  de  ci  de  là  se  soule^ 
valent,  formant  une  manière  de  pyramide  flottante,  que  des  battemens 
d'ailes  plus  vîtes  que  le  vent  traversaient,  ruinaient,  dispersaient.  Il 
fallait  voir  le  carnage  parmi  ces  innombrables  légions  d'éphémères, 
nées  de  ce  matin,  voletant  à  peine,  s'essayant  à  la  vie  pour  mourir! 
Une  fois,  d'une  trombe  d'animalcules  épaisse  et  noire  comme  de 
ta  fumée,  rasant  la  rivière  à  fleur  de  peau,  un  joli  petit  papillon 
rose  s'échappa.  Pauvre  joli  papillon  rose!  il  tirait,  tirait  vers  la  rive 
à  perdre  haleine.  Enfin,  il  lui  fut  permis  de  s'abattre  entre  deux 
mauves  sauvages,  et,  frémissant  de  peur,  il  s'enterrait  voluptueu- 
sement dans  une  corolle  grasse  de  pollen,  quand,  saisi  au  corset 
par  le  bec  féroce  d'un  martinet  noir,  il  fut  enlevé  et  avalé  du  même 
coup.  Oh!  ce  martinet  noir,  quelles  ailes  indéfinies,  quelle  queue 
fourchue  démesurée  I  Sur  le  miroir  éclatant  de  l'Arbouse,  son  ombre 
agrandie,  qui  allait  dans  tous  les  sens  avec  une  rapidité  vertigi- 
neuse, donnait  la  mesure  d'un  énorme  oiseau  de  proie. 

—  Misérable  I  misérable  I  lui  cria  Jacques,  le  voyant  revenir  pour 
chercher  quelque  autre  papillon  dans  les  mauves  épanouies  à  ses 
pieds,  sur  les  pentes  du  talus. 

Mais  soudain  le  soleil,  prêt  à  s'abtmer  derrière  les  montagnes, 
éteignit  ses  feux  sur  la  rivière  et  sous  les  ponts.  Incontinent,  plus 
d'insectes  et  plus  d'hirondelles.  L'Arbouse,  où  tout  devenait  ombre, 
eut  UB  aspect  presque  triste.  L'or,  la  pourpre,  l'argent  à  profusion, 
épandus  d'un  rivage  à  l'autre,  firent  place  aux  miroitemens  sourds 
du  plomb  fondu.  Lormières  s'estompait  dans  une  vapeur  légère  que 
dominaient  quelques  clartés  violentes  :  la  rosace  des  Bamabites,  les 
fenestrelles  étroites  de  la  tour  de  Saint-Irénée,  le  clocher  roman 
de  Saint-Frumence,  allumés  d'un  dernier  jet  parti  d'en  haut. 

Jacques,  à  ses  aspects  nouveaux  de  recueillement  solennel,  de 
magnifique  silence  gagnant  la  vallée  de  Lormières,  fut  pénétré  d'une 
mélancolie  inconnue.  Ces  sensations  avaient  quelque  chose  qui  Tenl- 
vrait  et  l'attendrissait  tout  ensemble.  Que  signifiait  un  état  qui,  en 
lui  procurant  les  intimes  délices  d'un  bien-être  pioral  complet,  lui 


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6S6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

mettait  pourtant  des  larmes  dans  les  yeux  ?  Ce  n'était  pas  la  pre- 
mière fois,  voyons,  qu'il  lui  arrivait  de  se  trouver  sur  les  bords  de 
TArbouse  au  coucher  du  soleil.  Il  chercha  et  ne  découvrit  rien  autre 
chose  dans  les  replis  les  plus  secrets  de  lui-même  qu'un  désir  très  vif, 
un  désir  entêté  comme  une  idée  fixe,  de  rester  ici,  de  ne  plus  s'en 
aller  de  chez  sa  tante,  d'envoyer  à  tous  les  diables  etisabella  Griffitt, 
et  Mérifons,et  Paris,  et  Londres,  et  Florence,  et  toute  la  vie  ridicule 
que  jusqu'alors  il  avait  vécue.  Il  éprouvait  l'impression  très  agréable 
d'un  vent  parti  il  ne  savait  d'où,  — des  monts  Gorbières  sans  doute, 

—  qui  le  purifiait  insensiblement.  Que  serait-ce  lorsqu'il  aurait 
passé  six  mois,  un  an,  à  l'hôtel  GastilletI  Peut-être,  cette  retraite, 
qui  s'ofirait  à  lui  embellie  de  tant  d'attraits,  le  ferait-elle  nouveau? 
Quelle  joie  si,  changeant  de  voie,  il  devenait  l'homme  que  sa  mère 
désirait  qu'il  fût!  Puis,  dans  ce  pays  tranquille,  au  milieu  de  g<;i;s 
graves,  dont  quelques-uns  ne  manquaient  pas  précisément  de  valeur, 

—  l'abbé  Pigeonneau,  par  exemple,  —  avec  quelle  ardeur  il  tra- 
vaillerait I  G'est  pour  le  coup  qu'il  achèverait  son  livre,  le  corrige- 
rait, le  recorrigerait!  Du  reste,  l'hiver  passé  à  l'hôtel  Gastillet,  si  les 
amis  de  sa  tante  lui  devenaient  importuns,  il  prendrait  la  clé  de  La 
Châtaigneraie,  une  adorable  maisonnette  au-dessus  de  la  ville,  dans 
une  solitude  boisée,  enlèverait  Méric  ou  Gussette,  et  irait  s'établir  à 
la  campagne. 

«  Oh!  charmant!  charmant!  se  dit-il.  À  La  Ghâtaigneraie,  je  me 
reposerai,  car  je  suis  las,  bien  las.  Ma  vie  inutile,  sotte,  sans  issue, 
m'excédait  à  la  fin...  Tant  pis!  je  lâche  tout  et  me  confine  dans  les 
bois,  conuue  une  bête  blessée  qui  veut  faire  peau  neuve  et  guérir 
de  mille  maux...  Que  ma  tante  me  pardonne!  tout  à  l'heure,  je 
prends  ses  vingt-cinq  mille  francs,  je  vole  à  Luchon,  je  jette  les 
billets  de  MM.  Poitrasson  et  fils  au  nez  d'Isabella,  lui  tire  la  plus 
belle  des  révérences,  et  rentre  me  blottir  dans  mon  trou  de  Lor- 
mières  par  un  vol  droit  de  martinet.  » 

En  même  temps  qu'il  articulait  ces  mots,  doux  à  son  âme  comme 
autant  de  caresses,  son  œil  fouillait  à  travers  les  espaces  boisés  qui 
enserrent  le  haut  de  la  ville  et  se  développent,  vers  le  nord,  jus- 
qu'aux extrêmes  limites  de  l'horizon.  Parmi  les  masses  sombres 
des  forêts  encore  touffues,  un  point  vif  éclata  avec  une  force  singu- 
lière. A  cet  endroit  fort  élevé,  les  arbres  semblaient  avoir  pris  feu. 
C'étaient  des  flamboiemens  formidables  et  magnifiques.  Jacques, 
effrayé,  se  dressa  sur  pieds  vivement.  Il  recula  de  quelques  pas  pour 
mieux  observer  l'incendie. 

«  C'est  à  n'y  pas  croire,  les  fenêtres  de  La  Châtaigneraie  qui  se 
mêlent  de  me  faire  peur!  dit-il  riant.  » 

Il  détourna  la  tête  et  sauta  à  gauche  dans  le  premier  sentier 
venu. 


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Goo^^Ie, 


LE  ROI  RAMIRE. 


637 


XX. 

Jacques  s'en  allait  rapidement  à  travers  le  parc  ;  il  avait  l'air  de 
fuir.  Il  est  certain  que  la  vue  de  La  Châtaigneraie,  qui  l'avait  charméi 
lui  était  devenue  tout  à  coup  importune  et  qu'il  ne  voulait  plus  regar- 
der de  ce  côté.  —  Le  domaine  de  La  Châtaigneraie,  que  sa  tante  de- 
vait lui  donner  avec  cinq  cent  mille  francs,  s'il  se  décidait  à  épouser 
M"*  d'Alpujaras!  —  Une  fois  dans  sa  vie,  il  était  affamé  de  paix,  et, 
il  fallait,  quand  il  avait  découvert  le  coin  unique  où  il  oublierait  un 
passé  désormais  plein  de  dégoûts,  où  il  se  referait  neuf  de  toutes 
pièces  pour  un  avenir  nouveau,  il  fallait  que  ce  coin  de  solitude,  de 
rafraîchissement,  de  renaissance,  lui  fût  inaccessible  à  jamais.  Oui, 
&  jamais,  car  jamais  il  n'épouserait  M"''  d'Âlpujaras.  Comment  l'épou- 
serait-il?  Était-il  l'ami  de  son  éminence  révérendissime  le  cardinal 
Gomez  y  Cordova  y  Magnaball?  était-il  l'ami  de  Dionis  Perezy  Ber- 
mudez 7  était-il  l'ami  du  roi  don  Carlos?  Le  souvenir  amer  de  ses 
extravagances  lui  montait  à  la  gorge  comme  un  flot  et  l'étouffait. 
Dans  son  angoisse  brusque,  qui  couvrait  son  front  de  gouttelettes 
de  sueur  glacée,  ses  yeux,  en  dépit  de  lui-même,  passèrent  par- 
dessus Lormières,  et  retrouvèrent  La  Châtaigneraie  parmi  les  bois. 
Les  vitres  flamboyaient  toujours,  éparpillant  des  rayons  sur  les  til- 
leuls de  l'avenue,  transpercés,  déchiquetés,  brûlés  par  des  éclats 
violons  plus  aigus,  plus  prompts  que  des  fusées.  Quelle  joie  divine 
de  vivre  là-haut  dans  cette  lumière  1  Gomme  si  cette  pensée  aiguil- 
lonnait sa  torture  intime,  il  projeta  un  bras  en  avant,  saisit  une 
branchette  d'arbousier  chargée  de  fruits,  l'arracha  de  rage,  et, 
poussant  plus  loin,  sans  nul  souci  de  sa  dh-ection,  se  mit  avec 
son  rameau  à  fouetter  les  arbustes  autour  de  lui,  déchirant  l'écorce 
à  ceux-ci,  qu'il  laissait  criblés  de  blessures,  dépouillant  ceux-là 
de  leurs  jolies  baies  rouges,  qui  volaient  de  toutes  parts,  semant 
les  sentiers  d'énormes  gouttes  de  sang. 

—  C'est  drôle  I  c'est  drôle,  ça  I  ricanait-il. 

Et,  traqué  par  ses  soucis  cuisans  comme  par  une  meute  hurlante 
de  chiens,  d'un  pas  effréné  il  parcourut  le  parc  si  paisible  de  sa 
tante,  le  remplissant  de  sa  colère,  de  ses  imprécations,  de  ses  cris. 

Des  murailles  se  dressèrent  devant  lui,  lui  barrèrent  le  passage. 
Il  reconnut  la  chapelle  Saint-Ignace,  le  sanctuaire  privilégié  de  sa 
tante  et  du  révérend  père  Rodriguez.  Due  idée  épouvantable,  une 
lueur  d'éclair  traversa  son  cerveau  :  s'il  entrait  là  dedans  pour  y 
continuer  ses  ravages?  Il  leva  son  rameau,  où  ne  pendaient  plus 
que  de  rares  feuilles  poussiéreuses  déchirées  et  en  frappa  la  porte 
basse  de  la  petite  église  avec  fureur,  comme  il  avait  fait  les  arbris- 
seaux du  parc. 


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tiS  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  Chut!  monsieur  le  comte,  chut!  lui  cria  quelqu'un. 

Il  se  retourna.  Il  vit  Gussette.  Un  balai  à  la  main,  la  vieille 
servante  poussait  devant  elle  de  gros  tas  de  paille  mêlés  de 
papiers. 

—  M"^  Isabelle  prie  le  bon  Dieu  en  ce  moment,  et  votre  bruit 
pourrait  la  déranger... 

—  M"«  d'Alpujaras  est  là? 

—  Oui,  monsieur  le  comte,  elle  est  là,  cette  malheureuse  M^  d'Al- 
pujaras. 

Jacques  eut  un  frisson,  ses  membres  tremblèrent,  et,  sa  main 
e^ouvrant,  la  branche  qu'elle  retenait  glissa  sur  le  sol,  à  ses  pieds. 

—  Ce  n'est  pas  possible,  vous  êtes  malade,  monsieur  Jacques  ! 
vous  êtes  malade  ! 

Gomme  le  jeune  homme,  fiché  en  terre,  livide,  ne  répondait  ni 
ne  bougeait,  Gussette,  enhardie  par  une  affection  quasi  mater- 
nelle, —  elle  avait  toujours  vu  «  le  petiot  »  dans  la  maison  de  Hade* 
moiselle,  —  le  saisit  au  bras,  et,  l'entratnant  : 

—  Venez  avec  moi...  Le  déjeuner  vous  est  resté  sur  Testomac... 
Vous  avez  besoin  de  prendre  quelque  chose...  J'ai  du  montbasiiiac 
excellent  dans  la  sacristie  pour  la  messe.  •• 

Jacques,  n'entendant  rien,  insensible,  se  laissa  conduire,  gravit 
deux  marches,  se  trouva  assis  dans  un  large  fauteuil. 

—  Ah!  soupira-t-il. 

Gussette  avait  ouvert  un  placard,  versé  trois  doigts  de  vin  et  fai^ 
sait  boire  Jacques  lentement. 

—  G' est  tout  à  fait  comme  quand  vous  étiez  petit,  lui  balbutiait- 
elle,  attendrie  jusqu'aux  larmes...  Vous  en  souvenez-vous,  monsieur 
Jacques?  vous  en  souvenez-vous? 

Lui,  n'articulait  pas  un  mot;  il  regardait  à  droite,  à  gauche,  par- 
tout, puis  trempait  ses  lèvres  de  nouveau. 

—  Ne  faites  pas  attention...  G'est  l'arrivage  de  ces  omemens  pour 
M^*^  Rodriguez  qui  a  tout  mis  sens  dessus  dessous  ici,  lui  disait-elle 
un  peu  honteuse...  Vous  comprenez  bien  que,  pour  l'ordinaire,  je 
ne  laisse  pas  la  sacristie  dans  ce  désordre.  On  a  voulu  déballer  ces 
caisses  de  M.  Lagarrigue-Martin,  de  Toulouse,  et  la  paille,  le  foi», 
les  copeaux,  le  papier...  Ça  va  mieux,  n'est-il  pas  vrai? 

—  Merci  I  murmura-t-il  rendant  le  verre. 

—  Le  déjeuner  ne  passait  pas,  voyez-vous,  monsieur  Jacques.  Cek 
arrive,  des  fois...  Mais  vos  couleurs  reviennent,  vous  voilà  guéri... 
Tout  de  même,  quand  je  vous  ai  vu  arriver  sans  chapeau,  vos  che- 
veux droits  sur  la  tête,  plus  blanc  et  plus  creusé  qu'un  mort,  j'ai 
ou  une  fièrepeur... 

—  G'est  fini. 

—  Puisque  vous  êtes  là,  voulez-vous,  pour  vous  diatrairoi  que 


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LE  101  uMiis«  aas^ 

je  yofus  montre  la  jolie  diasuble  et  la  chape  magnifique  dont  Made- 
moiselle a  fait  présent  à  M^  Rodriguez? 

—  Une  autre  Sois. 

—  Ces  omemens  sont  tout  en  or... 
.  — One  autre  fois. 

—  Vous  savez  que,  tout  à  l'heure,  je  rais  aller  diercher  de  l'ar- 
gent pour  vous  chez  HM.  Poitrasson? 

—  Comment!  tu  n'y  es  pas  encore  allée? 

—  Votre  tante  écrit,  et  il  lui  faut  le  temps  d'écrire,.*  Gomme  ^Ue 
TOUS  aime,  Mademoiselle! 

—  Toi  aussi,  tu  m'aimes. 

—  Pourrait-il  en  être  autrement,  monsieur  Jacques?..  Excusez- 
moi  si  je  vous  fais  de  la  peine.  ••  Mais  non,  non,  je  ne  dois  pas  vous 
rappeler  cela  en  ce  moment... 

—  Parle. 

—  Vous  vous  souvenez  sans  doute  que,  lorsque  M°*®  la  comtesse 
de  La  Ferrade  allait  mourir,  nous  étions  quatre  autour  de  son  lit  2 
vous.  Mademoiselle,  M.  l'abbé  Pigeonneau  et  moi.  M™*  la  comtesse 
vous  montra  à  Mademoiselle,  à  M.  Tabbé  Pigeonneau,  puis  à  moi, 
et  dit  doucement  :  «  Je  vous  le  confie  à  tous  les  trois.  » 

—  Je  m'en  souviens. 

—  Aussi,  avec  Mademoiselle  et  M.  l'abbé  Pigeonneau,  il  faut  voir 
comme  nous  vous  aimons  1,.  Quand  vous  n'êtes  pas  ici,  on  s'y 
occupe  toujours  de  vous,  et  les  oreilles  doivent  vous  tinter  jdi- 
ment  à  Paris. 

Jacques  l'écoutait  avec  délices. 

—  Continue,  Cussette,  tu  me  fais  du  bien,  lui  dit-il  d'une  voix 
altérée  par  des  sanglots  contenus. 

—  Cest  que,  si  je  continuais,  vous  ne  seriez  pas  content,  peut* 
être... 

—  Moi  pas  content  de  toil 

—  Je  ne  sais  pas  si  cela  vous  plairait  que  je  vous  parle.* •  comm^ 
ça...  d'une  personne...  Et  pourtant,  c'est  elle  qui  vous  aime  plus 
que  Mademoiselle,  plus  que  M.  Pigeonneau,  plus  que  moi!.. 

Jacques,  d'un  mouvement  brusque,  lui  ferma  la  bouche  avec  la 
main. 

—  Tais-toi  î 

—  Pourquoi  la  détestez-vous?  que  vous  a-t-elle  fut? 

—  Tais-toi! 

—  Oh  I  ne  criez  pas  si  fort,  monsieur  Jacques,  die  pourrait  voua 
entendre. 

Et,  montrant  d'un  geste  la  porte  de  la  sacristie  accédant  à  la  cha^ 
pelle  : 
—  Elle  est  là. 


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6i0  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Jacques  regardait  la  vieille  servante  agenouillée  devant  lui  avec 
des  yeux  troubles,  où  passait  par  intervalles  comme  une  buée  de 
larmes.  Sa  face,  où  un  moment  avaient  reparu  les  rougeurs  de  la 
vie,  était  redevenue  blême,  terreuse,  et  par  endroits  elle  apparaissait 
marquée  de  longs  sillons  noirs  entre-croisés.  Il  souffrait  atrocement. 

—  Vous  n'êtes  pas  bien  encore.. •  Si  vous  rentriez  avec  moi  à 
lanoiaison,  je  vous  préparerais  une  infusion  de  citronnelle. 

Il  lui  prit  les  deux  mains  dans  les  siennes,  et  les  lui  serrant  à 
la  faire  crier  ^ 

—  Jure-moi  de  ne  révéler  mon  secret  à  âme  qui  vive,  et  je  te  le 
confie  tout  entier. 

Gussette  voulut  répondre  :  le  saisissement  ne  lui  permit  ni  une 
parole  ni  un  son. 

—  Tu  n'es  qu'une  pauvre  servante,  mais  ma  mère  me  mit  sous  ta 
protection,  sous  ta  sauvegarde,  et  il  me  convient  de  te  prouver  que 
j'y  reste,  en  m' ouvrant  à  toi  comme  je  m'ouvrirais  à  elle-même  si 
elle  vivait. 

—  Monsieur  Jacques!.. 

—  Et,  d'abord,  M"®  d'Alpujaras  t'a-t-elle  rapporté  quelque  chose 
de  son  cœur? 

—  Je  crois  bien  1 

—  Conte-moi  cela. 

—  Moi,  pour  vous  dire  vrai,  je  vous  avouerai,  monsieur  Jacques, 
qu'il  y  a  longtemps,  bien  longtemps,  que  je  me  suis  aperçu  que 
M"*  Isabelle  a  de  l'amitié  pour  vous.  Je  n'eus  besoin,  pour  connattre 
ça,  que  de  voir  avec  quels  yeux  drôles  elle  vous  regardait,  la  der- 
nière fois  que  vous  êtes  venu.  Aussi,  quand  M.  le  révérend  père 
Ro  Jriguez  et  M.  le  marquis,  entichés  de  faire  d'elle  une  reli- 
gieuse, l'enfermèrent  dans  cette  maison  noire  du  Carmel  de  Lor- 
mières,  je  me  disais  :  «  Je  suis  sûre  que  ma  jolie  fauvette  s'envo- 
lera par-dessus  les  toits  du  couvent  un  de  ces  quatre  matins.  »  — 
Juste,  M.  l'abbé  Pigeonneau,  —  un  homme  du  bon  Dieu  celui-là, 
je  vous  en  réponds,  —  se  trouvait  à  portée  de  l'aider  à  se  sauver, 
et  vous  savez  ce  qui  est  arrivé  :  grâce  à  lui.  M'**  Isabelle  a  brisé 
les  barreaux  de  sa  cage  et  a  reparu  à  l'hôtel  Gastillet.  C'est  alors 
qu'il  y  en  a  eu  des  raisonnemens  entre  votre  tante  et  M.  l'abbé 
Pigeonneau,  surtout  pendant  que  M.  le  révérend  père  Rodriguez 
voyageait  du  côté  de  Rome  I  Vous  entendez  bien  qu'on  ne  se  gênait 
pas  de  moi  ;  et  naturellement,  comme  j'entendais  votre  nom  et 
celui  de  M"*"  Isabelle  revenir  dans  la  conversation,  j'écoutais  on 
brin  par-ci  par-là.  Par  exemple,  M.  l'abbé  Pigeonneau  disait  à 
votre  tante  que  M"®  Isabelle  vous  aimait  à  rêver  de  vous  nuit  et 
jour,  à  en  tomber  malade,  et  votre  tante  lui  répondait  qu'elle 
serait  heureuse  de  vous  voir  épouser  M"*  d'Alpujaras,  qu'elle  vous 


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LE   ROI   RAMIRE.  6&1 

avait  pressé  plus  d'une  fois  de  donner  votre  consentement  à  la 
chose,  et  que  vous,  vous  aviez  poussé  de  grands  rires  et  n'aviez 
jamais  consenti.  —  «  Il  faut  lui  écrire  de  venir,  disait  M.  Pigeon- 
neau. —  Je  lui  écrirai,  répondait  votre  tante...  »  —  Mais,  comme 
la  plume  lui  pèse  plus  aux  doigts  que  le  chapelet,  elle  ne  la  prenait 
jamais,  et  peut-être  M.  Pigeonneau  allait-il  vous  mettre  à  la  fin  une 
lettre  à  la  poste  pour  vous  conter  ce  qu'il  en  était  de  M"®  Isabelle, 
lorsque  le  ciel  vous  a  envoyé... 

—  Tu  vois  qu'il  ne  faut  jamais  désespérer,  dit  Jacques  un  peu 
remis. 

—  Oui,  mais,  jusqu'ici,  il  ne  parait  pas  que  votre  visite  ait 
arrangé  les  affaires,  si  je  m'en  rapporte  à  ce  qui  se  passe. 

—  Que  se  passe-t-il  ? 

—  C'est  tout  à  l'heure,  quand  j'arrivais  ici  pour  nettoyer  la 
sacristie... 

—  Quoi  donc? 

—  Tenez,  monsieur  Jacques,  levez -vous  et  regardez,  là,  sous  ce 
bouquet  de  chênes  verts,  ce  gazon  épais. 

Il  se  leva  et  regarda. 

—  Hé  bien? 

- —  J'ai  trouvé  M°®  Isabelle  couchée  sur  ces  herbes,  comme 
abattue  par  un  coup  qu'elle  aurait  reçu  et  pleurant  plus  fort  que 
sainte  Madeleine  au  désert. 

—  Elle  pleurait? 

—  Cussette  !  Gussette  !  glapit  une  voix  à  travers  le  parc. 

—  Ah!  mon  Dieul  votre  tante  qui  m'appelle.  —  Je  viens, 
Mademoiselle,  je  viens  ! 

—  Vite!  c'est  pour  aller  chez  MM.  Poitrasson. 

—  Vous  fermerez  la  porte  de  la  sacristie,  n'est-ce  pas,  monsieur 
Jacques?..  Pour  votre  secret,  que  voulez-vous?  ce  sera  un  peu  plus 
tard...  Maintenant,  de  la  patience  et  tout  s'arrangera.  Dieu  y  mettra 
la  main,  allez  I 

Elle  disparut. 

XXI. 

Jacques  demeura  un  moment  au  milieu  de  la  sacristie,  ne  bou- 
geant pas.  Ses  yeux  éteints  annonçaient  l'état  lamentable  de  son 
cerveau,  où  la  pensée  était  momentanément  abolie.  Enfin  il  décolla 
ses  pieds  du  sol,  et  marcha  jusque  vers  le  fond  de  la  pièce  assez 
exiguë.  Là  s'étalait,  d'une  muraille  à  l'autre,  un  lourd  vestiaire  de 
chêne  avec  des  poignées  brillantes  en  fer  forgé  aux  tiroirs;  des  mou- 
lures très  sobres  contournaient  le  tablier  trop  épais  et  allaient  se 

ion  LU.  —  1883.  41 


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6i2  BEVUE  DES  DEUX  KONDES. 

rejoindre  au-dessus  d'un  buffet,  petit  comme  un  tabernacle,  dans 
lequel  le  révérend  père  Bodriguez,  chaque  matin  après  la  messe, 
renfermait  les  vases  sacrés.  Jacques  regardait  tout  cela  ^vec  une 
curiosité  stupide;  il  semblait  y  prendre  intérêt.  Soudain,  à  la  pointe 
où  se  confondaient  les  uns  dans  les  autres  les  enjoliv^nens  grossiers 
de  ce  meuble  primitif,  non  sans  caractère,  non  sans  quelque  beauté 
robuste,  il  démêla,  se  dressant  dans  le  \îde,  un  long  crucifix  deix)i3 
noir.  Il  eut  un  tressaillement,  et  son  attention  redoubla.  Ce  crucifix, 
sur  les  maigres  planchettes  duquel  un.  Jésus  d'ivoire,  émacié  jusqu'à 
l'étisie,  saignant  par  toutes  ses  plaies,  souffrait  sa  passion  avec  la 
cruauté  que  le  sombre  génie  d'Alonzo  Cano  mit  k  sculpter  le  Sau- 
veur sur  la  croix,  avait  son  histoire.  Pendant  le  combat  terrible  de 
Varia,  où  les  troupes  royales,  commandées  par  don  Carlos  luirsnème, 
se  comportèrent  si  vaillamment,  le  révérend  père  Rodriguez,  voyant 
Jean  d'AIpujaras  atteint  à  ses  côtés  par  un  coup  de  fen,  s'étAÎt  jeté 
dans  l'église  de  ce  pauvre  village  de  Biscaye,  devenu  une  forteresse 
contre  un  ennemi  plus  nombreux,  avait  arraché  une  croix  dans 
le  chœur  et  avait  eu  le  temps  de  la  poser  sur  les  lèvres  du  jeune 
héros  qui  expirait.  Mais  les  carlistes  s'étaient  vus  jdélogés  de  Varia, 
repoussés  jusqu'à  la  frontière  par  des  troupes  fraîches  accourues 
de  Madrid  comme  un  tourbillon,  et  le  révérend  père  Bodriguez  était 
rentré  à  Lormières,  portant  cachée  sous  ses  habits  la  croix  .toute 
chaude  du  dernier  soupir,  du  dernier  souffle  du  fils  de  senami. 
Cette  relique  était  là  maintenant. 

a  Tout  de  même,  ee  4it  Jacques,  ma  tante  a  Baison  de  me  répéter 
qu'il  y  aurait  Jionneur  pour  un  FerrierdeLaFersade  àentreridansla 
famille  du  marquis  Alvar.  — Matante,  il  y  aurait  gloire. — .Quelles 
morts  que  celles  d'Alphonse  etde  Jeand'Alpujaitaat..  V^eyons,:  tandis 
cpi'Alpbonse  et  Jean  se  faisaient  tuer  pour  leur  foi  politiffue  ennaUleile 
leur  foi  religieuse,  à  quoi  ^tais-je  occupé  d'utile,  de  désintéressé,  de 
grand,  moi  qui  raillais  tout  à  l'heure  ces  jeunes  gens  suMmes,  oar, 
raillant  le  père,  ce  sont  eux  que  je  raillais  odieusement  ?  Si  ma  vie 
eût  subi  une  direction  plus  haute,  je  n'aurais  pas  été  capable  d^une 
lâcheté  qui  me  perd  sans  retour,  quand  peut-être  je  touchais  au 
salut.  Oui,  M"*  Isabelle  d'Alpujaras  me  sauvait...  Et  pourtant,  je  le 
sens  au  fond  de  mon  âme,  où  ma  mère  a  laissé  l'empreinte  de  la 
sienne,  je  ne  suis  nuUenoeot  lait  pour  l'abjection  dans  laquelle  je 
traîne  ;mes  pas«  lussi,  comme  mon  cœur,  altéré  de  jouissances  plus 
pures,  de  jonùasances  où.ilaurait  sa  part,  sa  part  entière,  a  volé  ao- 
deiwnt  de  M"*  d'AlpujarasI  Vainement  j'ai  tout  mis  en  «œuvce  pour 
le  retenir,  m'ei^ageant  4£le  Jseissée  en  4es  fondrières  de»  mensenges 
oà  cei^  ibis  je  devais  me  rompre,  le  cou  ;  xiiea  Ji'a  eu  raison  de  son 
^n.  Bien  plus,,da  naîve^  toncbanle,  la  droiture  supérieure  de  ceux 
avec  qui  je  me  débattais,  se  sont  faites  les  complices  de  mes  plus 


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kitimeft:  aapiralÎMM^  et  u'ooé  sul  qu'activa"  cette  maniève  dd'  faim 
d/ftflotoiir  véritable  (pn^  subitement^  m'a  pris  aux  enlraille»  et  à  la 
cruauté  dsi  laqueUe  je  sms  capable  de'  succomber.  Si  seofemeot  il 
mîétsit .  permis  de  voie  Isat)cliB  ! ..  » 

Il  hasarda  sur  la  pointe  des  piedst  quatre  pas  yers  laporte-dè  la 
sacristie  accédant  à  lai  chapelle',  et  posa  la  main  sur  un  bouton  lui- 
sant dans  Tembrasureutt' peu  sombre.  Cependant  le  boittMHi  ne 
tôuvnail  paSk  Jacques»  aivait  peur.  Il  attendît  une  longue  minu<t»,  puia 
essaya  use  légère  pression.  La  porte,  sans  le  moindi^e  grincement 
des  ferrures,  san&  le  plus  petit  cri  de  la  boiserie,  s'entrehâillai.  Du 
haut  en  bas,  une  ligne  claire  était  apparue  sur  la  muraille.  Cette 
fente  suffisait  amplement.  Il  y  appliqua  son  œil  et  regarda. 

Tout  d'abord,  Jacques  n's^rçut  pas  M^'  d'AIpujapas-.  Le  soleil, 
rasant  les  vitraux  de  l'étroit  sanctuaire  de  Saint-Ignace,  en  remplis- 
sait l'intérieur  de  larges  bandes  lumineuses  qui  obstruaient  singu- 
liërenient  la  vue.  C'était  à  croire  que,^Ia  foudre,  dans  quelque  orage, 
ayant  crevé  la  toiture  de  la  chapelle,  l'arc^-enKiiel  venait  d'y  entrer 
toutes  voiles  déployées.  Ici,  de  somptueuses  traînées  rouges;  là, 
uni  énorme  jet  violet;  plus  loin,  des  rayons  de  cent  couleurs  amal- 
gamées, amorties,  s'éteignant  dans  \m  fond  grisâtre,  vaporeux  et 
doux.  Jacqtkes  finit  par  distinguer  le  banc  de  noyer  où  s'asseyait  sa 
tante,  contre  la  muraille,  vis-à-vis  la  chaire,  qui  se  montra  plaquée 
de  magiques  reflets..*  Ah!  la  sainte  table  à  balustires  en  marbre  bknc 
émergea  au  milieu  de  cette  illumination  faiutastique.  Cétdt  à  cette 
sainte  table  qn'un  dimanche,  à  genoux,  entre  sa  mère  et  sa  tante 
radieuses,  il  avait  fait  sa  première  commuaio»^  Qae  d»  fois  depuis, 
dans  son  vol  perpétuel,  ayant  reposé  soQ  aile  à  l'hôtel  Castillet  et 
assistant  avx  offices,  obligatoires  ici  pour  tout  le  monde,  il  avait  vu 
M.^  d'AIpujaras,  inclinée  sur  ce  mémo  marbre,  dans  un  recueil- 
lement angélique,  communier  des  mains^  da  révérend  père  Rodri- 
ffUdXil 

liaisy  au  fait,  n'était-ce  point  elle  qsni  se  tenait  prosternée  là  tout 
près,  dans  le  chœur,  sur  la  première  maorche  dit  mattre^autel?  Les 
regards  de  Jacques,  plua  rapides  que  des  flèches,  traversèrent  les 
obstacles  accumulés  et  furent  admis  à  cette  fête  idéale  :  la  coft- 
templaiion  sans  témoins  de  Têtre  aimé.  Isabelle  avait  les  yeux 
mi-clos;  son  visage  était  très  pale,  (ïxme  immobilité  absolue;  ses 
main^  jointes,  légèremi^st  tendues  en  avimt  vers  le  tabemacte,  sem- 
blaient aiSectéea  d'une  sorte  de  trembkment  convulsif.  Il  y  avait 
sans  doute  longtemps;  qu'elle  priait  dans  cette  aAtimde,  et  la  fatigue, 
après  lui  avoir  fermé  la  boudie ,  allait  l'obliger  à  laisser  aller  ses 
bras.  Ses  bras,  en  eflFet,  tombèrent  et  se  noyèresl  dans  les  plis 
profonds  de  sa  chaste  robe  de  voile,  que  les  vitraux,  par-ci,  par-l^t 
relevaient  de  quelques  pierreries  perdues.  Tout  à  coup,  un  fragment 


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6i&  RE7UE  DES  DEUX  MONDES. 

d'arc-en-ciel,  où  des  grains  de  poussière,  tourbillonnant  par  mil- 
liers, figuraient  autant  d'étoiles  minuscules,  se  détacha  des  masses 
irisées  du  fond,  voltigea  trois  secondes  au-dessus  du  mattre-autel 
et  yint  se  poser  sur  la  tète  d'Isabelle,  qui  apparut  couronnée  du  plus 
riche,  du  plus  éblouissant  diadème. 

a  Qu'elle  est  belle!  qu'elle  est  belle  1  »  murmura  Jacques. 
Il  agrandit  la  fente,  prêt  à  se  précipiter  dans  la  chapelle  et  à  se 
jeter  aux  pieds  de  M"®  d'Alpujaras  pour  implorer  son  pardon.  Mais 
au  même  instant ,  une  nuit  brusque  envahit  la  petite  église ,  dont 
les  splendeurs  furent  anéanties.  Dans  ce  changement  inattendu,  les 
yeux  subitement  emplis  de  ténèbres ,  il  perdit  la  vision  nette  de 
tout. 

Jacques  demeura  une  longue  minute  collé  au  montant  de  la  porte, 
sans  mouvement,  sans  souffle,  espérant  un  retour  de  la  lumière  pour 
regarder  encore,  toujours  regarder.  Pourtant  Tarc-en-ciel  ne  repa- 
raissait pas,  et  les  vitraux,  ternis  dans  leurs  châssis,  n'envoyaient 
plus  de  fusées  poudroyantes  dans  tous  les  sens.  Une  ombre  des- 
cendait avec  lenteur  de  la  voûte,  enveloppant  les  objets,  les  défor- 
mant, les  cachant  à  demi.  Enfin  Jacques  retrouva  Isabelle.  Hélas  I 
ce  n'était  plus  la  reine  de  tout  à  l'heure,  ruisselante  de  pierreries, 
un  nimbe  étincelant  autour  du  front;  c'était  une  fine  statuette 
blanche  agenouillée  sur  un  tombeau.  On  tombeau  I  Jacques  ne  put 
supporter  la  multitude  de  pensées  sinistres  que  ce  mot  fit  naître 
dans  son  esprit.  Emporté  tout  ensemble  par  la  peur  qui  l'avait 
saisi  et  par  la  passion  qui  l'enlevait,  il  ouvrit  sans  plus  d'hésitation 
la  porte  de  la  sacristie  et  entra  dans  la  chapelle. 

Miracle  I  M"^  d'Àipujaras  ne  l'avait  pas  entendu.  Il  s'enhardit  et 
poussa  plus  avant.  Il  s'arrêta,  redoutant  d'être  aperçu,  car  enfin,  il 
n'était  plus  qu'à  deux  pas  d'elle.  Il  se  rassura.  La  jeune  fille  ne 
projetait  plus  ses  mains  jointes  vers  le  tabernacle,  elle  ne  les  cachait 
plus  dans  les  plis  de  sa  robe,  elle  les  tenait  collées  à  son  visage 
étroitement.  Lui  pourtant,  demeurait  fixe,  n'osant  articuler  un  mot, 
ne  le  pouvant  pas  peut-être,  étouffé  par  une  oppression  horrible. 
En  attendant  de  se  remettre,  il  la  dévorait  de  ses  deux  yeux  sin- 
gulièrement agrandis. 

((  Mon  Dieu  I  mon  Dieu  I  conduisez-moi  par  les  voies  les  plus 
droites,  par  les  voies  qui  mènent  au  salut,  »  murmura  la  jeune  fille. 

Et,  ces  paroles  articulées,  comme  si  sa  prosternation  à  deux  genoux 
n'était  pas  suffisante  pour  obtenir  la  faveur  d'être  conduite  par  Dieu 
même  dans  les  voies  qui  mènent  au  salut,  elle  se  laissa  tomber  en 
avant,  le  long  des  marches  du  maltre-autel,  et  son  front,  d'un  coup 
sec, alla  heurter  contre  le  marchepied  où,  durant  les  offices,  se 
tient  debout  le  célébrant. 

—  Isabelle  I  balbutia  Jacques. 


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LE  ROI  RAMIRB. 


Qhb 


Elle  n'entendît  pas,  et  d'un  accent  étouffé  :  i 

a  Mon  Dieu  I  que  votre  volonté  soit  faite  et  non  la  mienne  1  Si  * 

TOUS  l'exigez,  mon  Dieu,  je  retournerai  m'enfermer  au  Garmel.  » 
Elle  s'interrompit  une  minute.  U' 

«  Je  sollicite  ardemment  une  grâce  de  votre  miséricorde,  6  mon  i  [1 

Dieu  !  reprit-elle...  Mon  pauvre  cœur  est  si  plein  de  lui  que  je  vous  t 

demande  d'avoir  pitié  de  moi  si,  le  cloître  m'ayant  de  nouveau  reçue, 
je  pense  encore  à  /i/t,  je  m'occupe  encore  de  lui...  Pourquoi,  ô  mon 
Dieu,  avez-vous  fait  la  femme  à  ce  point  misérable  que  votre  amour 
ne  lui  suffise  pas?..  Combien  je  suis  malheureuse  !..  Je  lutte  pour- 
tant... Mais  je  ne  peux  pas,  mon  Dieu,  je  ne  peux  pasl.. 
Elle  éclata  en  sanglots. 
Jacques  s'élança,  la  saisit,  l'enleva  dans  ses  bras. 

—  Isabelle  1  Isabelle  1  répèta-t-il,  éperdu.  j 

—  Vous  I  dit-elle,  ouvrant  sur  lui  des  yeux  célestes  ;  vous  I  ! 
Il  lui  avait  passé  un  bras  autour  de  la  taille.                                                                 j 

—  Venez  1  ' 
Ils  franchirent  la  porte  de  la  chapelle.  Jacques  la  portait  presque.  j 

Quelle  ivresse,  sous  ce  fardeau,  le  pénétrait  jusqu'au  fond  de  son  i 

être  !  Il  la  guida  à  pas  très  menus  jusqu'à  l'endroit,  sous  les  chênes  I 

verts,  où  Gusselte  l'avait  découverte  une  demi-heure  auparavant.  1 

—  L'air  est  très  doux  ici ,  il  va  vous  remettre ,  dit-il ,  lui  mon- 
trant, dans  le  gazon,  au  bord  d'un  talus  dominant  la  rivière,  une 
place  commode  pour  s'asseoir. 

—  Oui,  répondit-elle. . 

Elle  tourna  encore  une  fois  vers  lui  ses  beaux  yeux  noyés  de 
larmes  grosses  comme  des  gouttes  de  pluie,  puis  s'assit  sans 
méfiance,  avec  la  simplicité  d'une  enfant. 

XXII. 

Un  crépuscule  léger,  transparent,  bleuâtre,  emplissait  le  parc,  et 
l'Arbouse  coulait  silencieuse,  endormie,  sous  une  vapeur  grise, 
traversée  de  rayures  claires,  qui  l'enveloppait  comme  un  voile.  Pas 
un  cri  d'oiseau  dans  les  profondeurs  du  bois,  pas  un  bruissement 
de  libellule  à  la  surface  de  l'eau.  L'assoupissement  des  choses  et 
des  êtres  se  manifestait  partout  dans  l'étendue.  Ils  s'étaient  assis  au 
long  du  talus  herbeux,  sous  les  chênes  verts,  et  ne  trouvaient  pas 
un  mot  à  se  dire.  Isabelle  regardait  vaguement  à  ses  pieds,  elle  se 
sentait  écrasée,  anéantie;  mais,  chose  singulière!  l'écrasement, 
l'anéantissement,  avaient  une  incroyable  douceur.  C'était  un  alan- 
guissement  qui  la  pénétrait  tout  entière,  pareil  à  quelque  philtre 
versé  goutte  à  goutte  jusqu'au  fond  de  ses  veines,  et  auquel,  sans 
réflexion,  elle  prenait  plaisir  à  s'abandonner.  Jacques,  de  son  côté, 


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OilB  RETUE  DES-  DEUX.  HONDES. 

D'était  pas  sans  éprouver  un  yague  malaise,  «et,  plus  d'une  fois,  des 
idées  puérâes,  décQU8«ce^  lui  effleuraient  le  cerveau.,  fil  us  hardi 
qu'elle,  encore  qui'un  iusumiootable  en^arras  lui  tîot  les  yeux. 
baissés,  il  était  capable  de  les  lever  de  tefiops  à  autre  et.de  la.  regar- 
der. DansleS'Onfthres  grandissant  s(hi&  bois»  .ahscurcissant  arbres  et 
Sf^Dtiers,  le  visage  aux  lignes  fiuemeDt  allongées  de  la  jçune*  fiUei 
cooservaie  un  merveiUeux  éclat.. Le  voisinage  de;  l'eau, .à  la. surface 
de- laquelle  floltaient  des  lueurs  indécises,,  envoyait-il  des  reflets 
jffsqu^ici?  It  pensa  que  la  lumière,  où  les  traits^  parfaits  dLabelIei 
paraissaient  encore  plus  parfaits,  où  ses  grands  yeux  bJeus  semr- 
blaient  encore  plus  grands  et  plus  bleus,  venait  d'elle-mtine,  du 
foyer  intime  de  son  âme  que  la  passion  allumait  discrètement,  et 
il  admira  avec  d'autant  plus  d'enthousiasme,  de  recueillement,  de 
ferveur. 

—  Pourquoi  m'observer  ainsi  de  la  tête  aux  pieds  ?  deman^a-t-elle, 
levant  par  un  geste  mignon  sa  petite  main  comme  pour  intercepter 
les  regards  de  Jacques  qui  la  brûlaient. 

— Il  me  semble  que  je  vous  vois  pour  la  première  fois. 

—  VoiL  bien  des  années  que  vous  me  connaissez,  pourtant. 

— Non,  non,  je  ne  vous  connaissais  pas...  Ebt-ce  que,  si  je  vous 
eusse  connue,  je  vous  aurais  teûu  mon  sot  langage  de  ce  matin, 
quand  je  vous  ai  rencontrée  assise  sur  un  banc,  là-bas,  et  que  je 
Y^ms  ai  conseillé  de  rentrer  au  Carmel? 

—  Et  votre  conseil  sera  suivi.  Il  convient  que  je  rentre  au  Carmel, 
en  effet. 

Il  saisit  vivement  son  poignet  délicat,  derrière  lequel  elle  se  dis- 
sioiulait,  et  le  lui  serrant  avec  force  : 

—  J(^.  vous  en  supplie,  Isabelle,  oubliez  tout  ce  qui  a  pu  tomber 
de  mes  lèvres,  depuis  que  je  vous  ai  retrouvée  chez  ma  tante  de 
Castillet.  Votre  vue  soudaiue  a  eu  pour  moi  le  caractère  d'une  appa- 
rition... 

—  line  apparition  ?.. 

—  Assurément,  lorsque,  dans  la  paix  du  monastère,  ce  cavalier 
rayoriBiant  dont  vous  m'entreteniez  tantôt  a  traversé  vos  rêves,  vous 
a\ez.  dû  éprouver  un  grand  tiouble.  Qu'aurait-ce  été  si,  au  lieu 
d'apercevoir  seulement  en  songe  le  jeune  homme  qui  retenait  vos 
yeux  tout  eiksemble  ébloois  et  charmée»,  il  vous  eû!i  été  donné  de  le 
v€Îr  en  pleine  réalité  de  vie?  N'est-ce  pas  que  votre  raison,  encore 
q«e  ferme  et  droite,  aurait  pu  subir  quelque  ébranlement  à  laxeur 
contKei inattendue  de  vos  illusions  de. la  nuit. se  dressant  devant  vous 
daas . la  veille ,  perlant ,  agissant , .  marchant ., .  vous  appelant ,  voua 
iimtatii,  vous  ouvrant  à  Tespoir  d'un  bonheur  qui  ne  saurait  finicZ. 

EUe  dégagea  sa  main  d'entre  les  siennes^ 
— àiûtsl  inlarrogea-Vella.. 


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LE  ROI  RAmEE.  6i7 

—  Moi,  reprît-il,  j'avais  laissé  à  Lonnières  une  enfant  vive,  pétu- 
lante, enjouée.  C'était  comme  une  jeune  sœur  avec  iqui  je  partageais 
mes  amusemens,  que  je  gâtais  beaucoup,..  Eh  bien  I  à  Paris,  il  m'est 
arrivé  plus  d'une  fois  de  songer,  comme  cela  vous  arriva  souvent 
au  Carmel,  et  il  était  bien  rare  que  la  délicieuse  enfant  ne  traver- 
sât pas  mes  songes.  Une  nuit,  je  voyais  la  petite  espiègle  me  rire 
malignement;  une  autre  nuit,  elle  passait  devant  moi,. grandie  subi- 
tement, svelte,  fine,  gracieuse,  sa  magnifique  chevelure  blonde 
dénouée,  tombant  éparse  en  rayons  lumineux  et  l'enveloppant  d'une 
auréole... 

—  Jacques  1 

—  Mais  qu'était  le  rêve  comparé  à  la  réalité!..  0  Isabelle,  s'il  vous 
était  permis  de  deviner  ce  que  j'ai  ressenti  quand  je  vous  aï  revue, 
d'abord  sur  ce  banc  où  votre  cœur  qui  débordait  s'est  ouvert  au 
mien,  puis  à  table,  dans  la  salle  à  manger,  où  vous  m'avez  regardé 
à  plusieurs  reprises ,  où  à  plusieurs  reprises  vous  m'avez  parlé  1 
L'impression,  en  même  temps  qu'elle  me  ravissait  d'aise,  me  fou- 
droyait pour  ainsi  dire,  et  à  ce  point  que  j'en  ai  perdu  la  raison... 
Qu'avez-vous  dû  penser  de  mes  divagations  à  propos  du  carénai 
Gordova,  de  Dionis  Ferez,  du  roi  don  Carlos? 

—  Des  divagations  ?  articula-t-elle,  étonnée. 

—  La  folie  où  vous  m'avez  surpris  me  venait  de  vous,  Isabelle, 
et  vous  me  devez  un  pardon  indulgent. 

—  Mais  vous  n'avez  rien  dit  que  de  noble,  de  juste,  de. sensé. 
Mon  père.  M»'  Rodriguez,  votre  tante,  ont  été  ravis. 

—  Et  vous?  demanda-t-il. 

—  Ohl  pour  moi... 
Elle  n'acheva  pas. 

—  Vous  voyez  que  vous..,  que  vous,  vous  m'en  voulez... 

—  Vous  en  vouloir  1  Et  pourquoi? 

—  Alors,  de  grâce,  exprimez  votre  pensée... 

Des  ramilles  de  chênes  verts  touchaient  sa  tête,  mêlant  L'argent 
mat  de  leur  grêle  frondaison  cotonneuse  à  l'or  pur  de  ses  cheveux. 
Elle  cassa  une  branchette,  et,  d'une  main  distraite,  la  dé4)oui]lant 
de  ses  folioles,  les  lança  l'une  après  l'autre  dans  l'Aibouse.  Elles 
partaient  au  fil  de  l'eau,  et  la  jeune  fille  les  accompagnait  de  longs 
riegards  chargés  de  mélancolie.  Jacques,  attentif  ii  ce  jeu,  éprouvait 
une  inquiétude  qui  allait  jusqu'à  la  douleur. 

—  Parlez-moi,  Isabelle,  parlez-moi  I  supplia-t-îl  d'une  voîxjétranglée, 

—  Ces  feuilles  arrachées  de  l'arbre,  qui  s'en  vont  entraînées  ^par 
le  courant  vers  des  rivages  inconnus,  sont  la  fidèle  imç^ge  de.ma 
vie,  dit-elle  avec  une  émotion  poignante.  Moi  aussi,  J)ientôt,,  je  serai 
arrachée  à  ma  famille,  et  mes  .jours,  un  A.un,  comme.ces  .feuille^ 
s'en  iront  je.ixe  ^ais  où. 


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6i8  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

—  Est-ce  possible  ? 

—  Le  Garmel  de  Lormières  m'attend. 

—  J'empêcherai  bien  M.  Rodriguez  de  vous  y  enfermer. 

—  Vous,  Jacques? 

—  Moi,  Isabelle. 

—  II  me  semblait,  au  contraire,  que  vous-même  aviez  l'intention 
d'embrasser  la  vie  religieuse*. • 

—  Par  exemple  I 

—  Et  si  l'armée  royale  est  défaite  encore  une  fois,  que  ferez - 
vous? 

—  Ce  que  je  ferai  ?..  Parbleu!  je... 

Il  s'interrompit.  Les  yeux  profonds  d'Isabelle,  arrêtés  sur  lui,  le 
pénétrant,  scrutant  sa  pensée,  lui  avaient  coupé  net  la  parole. 

—  Je  le  sais  ce  que  vous  ferez,  articula-t  elle. 
Et  d'un  ton  ferme,  où  vibra  l'accent  paternel  : 

—  Vous  partirez  pour  Vitoria  et  vous  entrerez  chez  les  théatins. 

—  Avez- vous  pu  croire?.. 

p  —  Comment  douter  de  votre  parole?  Ne  nous  avez- vous  pas  dit  que 
c*es^dans  les  cloîtres  que  les  rois  déchus  ont  le  devoir  d'aller  attendre 
la  couronne? 

—  Mais  je  ne  suis  pas  un  roi,  moi,  ma  chère  Isabelle. 

—  Vous  n'êtes  pas  roi?  s'écria-t-elle. 
Et,  d'un  irrésistible  élan  de  tendresse  : 

•  —  Ah!  s'il  était  vrai  que  vous  ne  fussiez  pas  l'héritier  du  roi 
Ramire,  que  vous  ne  dussiez  pas  régner  un  jour,  que  votre  tante  se 
fût^  trompée! 

—  Elle  s'est  trompée!  elle  s'est  trompée! 

—  Dans  ce  cas,  pourquoi  vous-même,  au  lieu  de  vous  employer 
à  dissiper  son  illusion,  avez-vous  l'air  de  la  partager?  demandâ- 
t-elle d'un  ton  sévère.  Une  pareille  attitude  n'est  pas  digne  de 
vous... 

—  Adorable  Isabelle  ! 

Eu  prononçant  ces  mots,  dont  sa  voix  suave  faisait  une  caresse, 
il  tenta  de  ressaisir  la  main  de  la  jeune  fille  effeuillant  dans  l'Arbouse 
sa  dernière  brindille  de  chêne  vert.  Mais  M"*  d'Alpujaras,  fière, 
hautaine,  ramena  son  bras  vivement. 

—  En  agissant  de  la  sorte,  vous  manquez  gravement  et  à  H^"  de 
Castillot  et  à  ses  amis. 

—  A  Dieu  ne  plaise  que  je  sois  coupable  de  tous  les  crimes  dont 
vous  me  chargez  ! 

Il  fit  une  pause,  ayant  quelque  peine  à  respirer. 

—  Si  vous  pouviez  regarder  là  dedans,  Isabelle,  continua-t-il,  se 
frappant  sur  le  cœur,  vous  y  verriez  une  affection  sans  bornes, 
véritablement  filiale  pour  ma  tante  flombelioe,  et  vous  y  verriez 


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LE  ROI  RAMIRE.  649 

aussi  un  souveraîn  respect  pour  tous  ses  amis,  en  particulier  pour 
M.  le  marquis  d'AIpujaras,  qui  me  traita  toujours  avec  une  bonté 
paternelle...  Maintenant,  que  vous  dirai-je  de  ma  future  royauté, 
sinon  que  je  ne  m'en  préoccupe  guère?  Nonl  je  vous  le  jure!  l'am- 
bition de  m'appeler  Ramire  U  est  un  tourment  que  je  n'ai  pas.  Je 
m'appelle  Jacques  Ferrier  de  La  Ferrade,  et  ce  nom,  préservé  soi- 
gneusement de  toute  souillure,  suffit  à  l'honnête  homme  que  je 
suis. 

Mais  M^  de  Castillet  vous  croit  disposé  à  la  lutte  pour  recon- 
quérir le  trône  de  vos  ancêtres,  et  vous  ne  tentez  rien  pour  la 
détromper.  * 

—  Pourquoi  la  détromperais-je? 

—  La  loyauté  vous  en  Tait  un  devoir. 

—  Je  suis  un  peu  ridicule,  j'en  conviens,  par  une  condescen- 
dance qui  naît  de  l'insurmontable  faiblesse  de  mon  cœur  dès  ^;a'il 
s'agit  de  ma  tante,  d  avoir  l'air  d'entrer  dans  les  pensées,  les  pro- 
jets, les  espoirs  qui  absorbent  sa  vie.  Mais  j'aime  mieux  affronter  la 
raiUerie  que  m' exposer  à  affliger  celle  à  qui  je  dois  tout,  qu'un 
mot  tombé  mal  à  propos  de  ma  bouche  tuerait  infailhblement.  Ces 
sentimens  où  vous  me  voyez  vous  expliquent  bien  des  écarts  de 
parole  et  d'humeur  qui  ont  dû  vous  paraître  inexplicables,  depuis 
que  nous  nous  sommes  retrouvés  dans  ce  vieil  hôtel  Castillet,  plein 
encore  du  bruit  de  nos  rires,  de  nos  querelles,  de  nos  baisers  après 
des  raccommodemeus  difficiles.  J'avais  un  si  affreux  caractère I 

—  L'heureux  temps!  murmura-t-elle. 

—  U  reviendra  si  vous  voulez. 

—  Comment? 

—  Isabelle,  laissons  ma  tante,  laissons  W  Bodriguez,  laissons 
votre  père  croire  à  la  destinée  glorieuse  qui  m'attend,  et  abandon- 
nons-nous à  des  préoccupations  infiniment  plus  douces,  iufioiment 
plus  vraies  que  leurs  préoccupations  orgueilleuses  de  conquête  et 
de  domination.  Vous  n'avez  pas  à  vos  pieds  le  roi  Ramire,  résolu,  si 
le  sort  des  armes  lui  est  contraire,  à  s'ensevelir  vivant  dans  un 
cloître  à  Vitoria;  vous  y  avez  Jacques  de  La  Ferrade,  qui  fut  le 
compagnon  de  votre  enfance,  qui  vous  aime,  qui  demande  à  ne  plus 
vous  quitter  jamais. 

—  Mon  Dieu!  fit-elle,  abandonnant  à  l'Arbouse  le  rameau  de 
diône  vert  qu'elle  retenait  encore  et  portant  une  main  à  son  cœur. 

Dans  ce  mouvement  à  la  fois  douloureux  et  passionné,  coomie 
M^  d'Âipujaras  s'était  inclinée  légèrement,  cachant  ses  traits  bou- 
leversés, un  mignon  petit  livre  à  tranche  dorée  s'échappa  d'un  pli 
de  son  corsage.  Jacques  le  happa  à  la  volée.  11  l'ouvrit.  11  lut  sur  la 
première  page,  imprimé  en  grosses  lettres,  ce  titre  :  Imitation  de 
Jésuê'-Christ. 


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650  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 


XXIIL 

Coup  sur  coup,  à  travers  Tétrohe  vallée  sUeDoieuse,  recueîlfie' 
da»s  les  dernières  lueurs  du  ciel,  viogt  cloches  éclatèrent  bruyam^ 
ment.  Les  Barnabiies,  Saint-Framence,  Notre* Daaie,  toutes  les 
paroisses  et  toutes  les  communautés  de  la  ville  convoquaient  les 
fidèles  à  la  solennité  hebdomadaire  de  la  bénédiction,  autrement 
dit  du  salut.  Une  chose  saisissante»  dans  ce  paysage  reposé  de  Lor- 
mières,  si  calmé  parmi  les  taches  noires  de  ses  jardins  iinmobileSi 
c'étaient  les  appels  terribles  du  bourdon  de  Saiutrlréuèe  lancé  à 
toute  corde  et  à  tout  battant.  Par  intervalles,  les  monts  Goii)ières, 
émus  de  ces  détonations  formidables»  renvoyaient  des  ruglssemens 
prolongés»  que  la  voix  des  échos  emportait  le  long  de  la  ririàre 
jusqu'aux  extrémités  du  pays. 

—  C*est  beau,  ce  bruit  des  cloches»  dit  Isabelle,  les  yeux  attirés 
vers  la  ville.  Du  reste,  nous  aurons  aussi  la  bénédiction  du  très 
saint  sacrement  dans  notre  petite  chapelle. 

—  Vraiment? 

—  Il  faut  bien  que  M«'  Bodriguez  étrenne  sa  chape  neave.  Elle 
est  splendide^ 

—  Vraiment?  répéta  Jacques,  Tàme  pleine  et  n'ayant  guère  con- 
science de  ses  paroles. 

—  Peut-être  n'avez-vous  aucun  goût  pour  les  cérémomes  reli- 
gieuses. 

—  Au  contraire.  Plus  d'une  fois,  à  Paris,  il  m'est  arrivé  d'aller 
entendre  le  père  Monsabré. 

—  Prêcht-t-il  bien?  * 

—  Il  a  de  la  voix,  du  geste  et  pas  mal  de  rhétorique;  puis  c'est 
un  habile  homme  :  il  s'entend  à  tirer  parti  de  tout»  d'abord  de  son 
costume  de  dominicain,  ensuite  de  son  visage»  qui  me  parait  des 
plus  vulgaires  et  qui  parfois,  sous  les  voûies  de  Notre-Dame, 
s'èchûre  d'une  siiigulière  beauté. 

—  Nous  ne  sommes  pas  heureux,  nous  autres»  à  Lormières^ 
en  fait  de  prédicateurs.  Au  Carmel  pourtant»  quand  j'y  étais, 
nous  avons  eu  pour  nous  prêcher  la  retraite  un  capucin,  le  très 
révérend  père  Troulas,  qu'on  disait  fort  éloquent.  Malheureuse- 
meut»  je  n'ai  pu  ni  le  juger,  ni  jouir  de  sa  parole  qui  édifiait,  enle- 
vait religieuses  et  novices  autour  de  moi.  J'étais  là  dans  la  chapelle 
assise  sur  mjn  tabouret»  au  milieu  de  mes  compagnes,  et  je  n'ei>- 
tendais  rien,  n'étais  touchée  de  rien.  C'est  bien  étrange,  n'est-ce 
pas»  un  pareil  état  d'endurcissement?  Mon  âme. m'avait  abandonnée 
sans  doute.  •• 


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lE  ROI  mAMms.  051 

— Tonsa'vez  raison, 'mon  Isabelle,  votre  âme  Yousiayalt  i&an- 
donnée. 

—  SBt  où  étatt-^eHe? 

— 'A  Paris,  à  l.'0B(dre6,à'Pk)rence,  partent  «oùToyageait  lanienoe, 
la  "nnenne  qui  fot  son  aode  dès  Fenfanee,  tfu-eUe  ne  ¥OHlait  pas 
ijuitter. 

—  C'est  celai  c'est  celai..  Cependant,  après  ces  journées  désertes, 
senle,  incafpab4e  de  m'intéresser  à  quoi  «pie  ce  fftt,  les  ycttx  tans 
cesse  brûlés  par  des  iarnaes  retenues  à  grand'peine,  i}^éprou¥ais, 
Ters4e  soir,  nu  dé4aâr9emeBt  très  agréable.  LeixMaire  rôciùé,  qu'il 
me  tardait  de  retrotrrer ma  cellule!  Une  fois  au  lit,  dams  les  léRè- 
lM*es  4\x  ok))tre,oi!F«e  brûlait  plus  un  laonpion,  mon  âme  eufuieloin 
de  moi  depuis  le'watMi'iDeTeveiiaât.  Je  sentais  ;son  approdhe  à»/ua 
tressaillement  ^icieui«t£lle  «rivait  enfin,  s^mparait  de  BK)i,.et 
j'étais  heureuse.  Quelle  fête  alors.dansma  ceUuloaubitam^tiiila- 
minée  I 

—  Je  TOUS  aime U. 

—  0  Jacques,  pourquoi  tarderais-je  à  vous  avoifter  qpie  ce.jeiune 
homme  qui  peaplaitates  nuits,  c'était  tous,  Coujoura  voais?  Xne 
fois,  vous  vous  contentiez  de  m'apparalu*e  et  tle  me  sounke  ;  uœ 
autre  fois,  vous  ranoossiez  mon  Imitation  tombée  de  ma  main  et 
me  la  rendiez  eu  me^^aloant;  June  autre  fois  enfin,  vous  me. mon- 
triez la  porte  du  Garmel  etme  disiez  d'une  voix  iiiefiable  :  c^^EJie 
s'ouvrira.  »  — •  Oh!  v^otre  sourire,  votre  salut,  vos  paroles!.  Si  vous 
saviez  quelle  force  je  puisais  en  ces  menues  choses  adorables!  Elles 
gonflaient  mon  cœur  dans  ma  poitrine  k  me  XaiBe  croire  qiiej'ien 
avais  plu^ieurs  pourvois  aimer. «• 

fiHe  s'arrêta  et  regarda  vaguement  dans  l'espace. 
— !  Encore!  -encDrel  implora  Jacrjues. 

Elle  leva  un  bras  vers  la  haute  to«r  de  fiainC-Irénée,  où  ie  bcur- 
don  cotittDuait  à  gronder  dans  la  nne. 

—  Distinguez-vous  d'ici,  lfii.demaoda4-elle,  dans  les  envfrooa'des 
àUées  Saint  ^xMac&ire,  xm  peu  en  avantde  la  cathédrale,  ceUegiiande 
maison  noire  percée  de  plusieurs  rangées  de  fenêtres7 

—  Oui,  oui,  je  la  distingue  très  bien. 

La  vérké  est  que,  Lormiëres  s'^ctiTaçaiii  toujours  davantage;  à Ijra- 
vers  la  vallée  de  plus  en  plus  sombne,  il  n'avait inulkment. démêlé 
ce  qu'on  lui  moutrait. 

—  N'est-ce  pas  qu'on  prendrait  volontiers  cette»  grande  dnai&cm 
noire  pour  une  prison? 

—  On  croirait  une  prison,  en  ciR^t. 

—  J%  bien  !  c'e&t  14  !  dît-elief  trate'  frésmssaaie  oti  Aottte  pfJe. 

—  Qu'avez- vo«8,  Isabelle  ? 


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652  RETUE  DES   DEUX  MONDES. 

—  La  vue  du  Carmel  me  fait  peur...  Quand  vous  m'avez  rencon- 
trée sanglotant  dans  la  chapelle  Saint-Ignace,  le  Carmel,  l'a/Treux 
Carmel  où  j'ai  tant  pleuré,  me  remplissait  d'épouvante.  Il  me  sem- 
blait que  ili^  Rodriguez,  que  mon  père  allaient  m'y  reconduire, 
puisque  de  votre  côté  vous  entriez  chez  les  ihéatins  de  Vitoria,  et 
je  criais  désespérément  au  bon  Dieu  :  «  Mais  je  ne  peux  pas  !  je  ne 
peux  pasl..  » 

Jacques  se  mit  à  genoux  à  ses  pieds,  et,  se  penchant  vers  elle  à 
frôler  presque  des  lèvres  le  nuage  de  ses  cheveux  : 

. —  II  est  une  maison  non  loin  d'ici,  ma  chère  Isabelle,  où,  dès  que 
vous  le  voudrez,  moi,  moi  seul  je  vous  conduirai.  J'ai  la  clé  de  cette 
maison  perdue  dans  les  bois  et  dont  vous  savez  le  chemin.  Portez 
vos  yeux  bien  au-dessus  de  cet  abominable  Carmel  qui  vous  eiïraie, 
qui  ne  vous  verra  plus,  et  regardez  ce  pan  de  mur  qui  blanchoie 
là-haut  dans  la  demi-obscurité.. • 

—  La  Châtaigneraie  ! 

—  Ma  tante,  qui  nous  a  tant  gâtés  l'un  et  l'autre,  nous  donne  ce 
domaine.  Elle  me  l'a  dit... 

—  La  Châtaigneraie  I  répàta-t-elle  avec  une  émotion  indicible  et 
souriant  d'un  sourire  ravi. 

—  Il  n'y  a  pas,  à  La  Châtaigneraie,  un  arbre  qui  ne  nous  con- 
naisse, qui  n'ait  été  témoin  de  nos  jeux,  de  nos  diveriissemens 
enfantins.  Qu'^l  enivrement  ce  sera  pour  nous  de  vivre  dans  cette 
solitude  où  nous  ne  pourrons  faire  un  pas  qui  ne  nous  apporte  un 
souvenir  I  Assurément,  nous  ne  romprons  pas  avec  le  monde  entier, 
et  votre  père,  ma  tante,  ce  bon  abbé  Pigeonneau,  qui  a  mis  à  faire 
le  bonheur  de  notre  vie  plus  d'acharnement  qu'il  ne  serait  capable 
d'en  mettre  à  faire  le  bonheur  de  la  sienne,  M^  Rodriguez  lui-même,  ' 
qui  ne  nous  a  pa<  été  toujours  favorable,  seront  admis  quelquefois 

à  franchir  la  porte  de  notre  paradis.  *Mais  n'est-il  pas  vrai,  Isabelle, 
mon  Isabelle,  que  le  plus  souvent  nous  serons  seuls,  bien  seuls, 
serrés  l'un  contre  l'autre,  nous  complaisant  à  nous  connaître,  et,  à 
mesure  que  nous  nous  connaîtrons  davantage,  à  nous  aimer  davan- 
tage aussi?  Moi,  vous  ne  l'ignorez  pas,  j'ai  vécu  un  peu  partoutet 
un  peu  de  toutes  les  façons;  eh  bien!  il  me  semble  que  c'e&t  d'au- 
jourd'hui seulement  que  j'entre  dans  la  vie.  Je  me  sens  aussi  jeune, 
aussi  pur,  aussi  nouveau  à  tout  ce  qui  m'entoure,  que  si,  de  quelque 
pays  ancien,  enseveli,  oublié,  j'arrivais  ici  pour  la  première  fois. 
C'est  le  privilège  de  l'amour  vrai  de  procurer  à  l'homme  une  renais- 
sance de  tout  son  être,  et  cet  amour  vrai,  vous  seule,  Vous  seule 
au  monde  avez  eu  le  pouvoir  de  le  faire  lever  sur  mon  âme,  comme 
un  soleil  qui  subitement  en  a  brûlé  tout  ce  qui  n'était  pas  digne  en 
moi  de  vous  être  offert,  d'être  déposé  à  vos  pieds. 


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LE  ROI   RiLMlR£.  6^3 

—  Jacques ,  que  Dieu  vous  entende  et  nous  bénisse  tous  les 
deuxl  balbutia  l'ancienne  postulante  du  Carmel,  trop  habituée  à 
reporter  tout  au  ciel  pour  l'oublier  quand  elle  pliait  sous  le  faix 
d'un  bonheur  inouï. 

En  même  temps,  elle  voulut  reprendre  des  mains  de  Jacques  la 
petite  Imitation  de  Jésus-Christ. 

—  NonI  non!  s'écria-t-il.  Je  me  trompais  en  vous  disant  ce 
matin  que  le  beau  cavalier  de  vos  rêves  avait  eu  raison  de  vous 
restituer  ce  livre  tombé  de  vos  doigts  ;  il  aurait  dû  le  garder,  et  je 
le  garde. 

—  C'est  pour  vous  lire  quelques  lignes  de  mon  chapitre  favori. 

—  Quel  chapitre? 

—  Des  Merveilleux  Effets  de  Tamour  divin. 
Il  eut  une  moue  un  peu  dégoûtée. 

—  L'amour  divin  est  pour  les  anges,  et  si  vous  en  êtes  un,  vous, 
Isabelle,  hélas  I  je  ne  suis  qu'un  homme,  moi. 

—  Donnez  1 

—  Je  n'ose. 

—  Donnez! 

—  Je  me  méfie  de  V Imitation.  Elle  sent  trop  le  cloître  d'où  elle 
est  sortie.  C'est  le  manuel  de  la  vie  religieuse,  et... 

—  Si  vous  saviez  pourtant  le  bien  que  me  firent,  durant  ma 
claustration,  certains  paragraphes  de  mon  fameux  chapitre!  Àhl 
comme  nos  dispositions  intérieures  s'entendent  à  tourner  au  béné- 
fice de  nos  sëntimens  secrets  les  exhortations  les  plus  saintes  !  Je 
suis  bien  coupable  aux  yeux  de  Dieu,  allez  !  Mais  aussi  pourquoi  me 
donnait-il  un  cœur  si  plein  de  vous,  un  cœur  si  lourd  à  porter? 
Croiriez-vous  que  mon  esprit,  perverti  par  un  besoin  irrésistible  de 
penser  à  vous,  de  s'occuper  de  vous,  sans  nul  effort,  par  la  posses- 
sion à  laquelle  j'étais  en  proiç,  détournait  toute  parole  de  son  vrai 
sens  ?  Â  quelles  corruptions  la  contrainte  est  capable  d'amener  la 
pauvre  créature  humaine,  laquelle,  quoi  qu'on  dise,  quoi  qu'on 
fasse,  ne  meurt  jamais  volontiers  à  la  terre?  C'est  peut-être  affreux 
à  avouer,  Jacques,  mais  je  vous  l'avouerai  pour  vous  faire  péné- 
trer jusqu'au  fond  de  moi-même  :  dans  V Imitation^  où  j'aurais  dû 
incessamment  chercher  l'ineffable  Jésus,  c'était  vous,  vous  seul  que 
je  cherchais  saus  trêve  ni  repos. •• 

—  El  me  irouviez-vous  au  moins? 

—  Et  je  vous  trouvais,  par  de  fausses  interprétations  données 
au  texte  des  versets,  d'où  je  chassais  Dieu  obstinément  pour  n'y 
voir  que  vous...  Quelles  douces,  quelles  consolantes,  quelles  héroï- 
ques paroles  pour  bercer  mon  mal,  dans  le  chapitre  v  du  livre  m  !.. 
lloa  Imitation^  je  vous  en  prie! 


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«5i  REVUE  UES  DEUX  MONDES. 

.Il  jOà  fiut  la  im  Pâfaser. 

lukbelle,  quix^ODnnssait  les  «adroits  da  inrre  où  son  âme,  altérée 
eomme  4a  cerf  de  YÉcniure,  avait  ^goûté  «  leT&fralchissement'des 
fODtaiDes,  »  ne  tâtODoa  pas  longtemps  pour  les  déoeimvTir. 

—  Pefi6e:^v««s,  Jacques,  «que  je  pouvais  laisser  passer  ces  lignes 
sans  en  être  délicieusement  bouleversée  : 

tt!  L'amour  «stone  grande  chose,  c'est  «un  bien  au-dessus  dertous 
les  autres  biens.  Lui  seul  rend  léger  toat  ce  qu'il  y  a  de  pesant,  et 
supporte  «avec  égaUlé  toutes  les  inégalités  de  la  vie,  car  il  porte 
un  poids  sans  être  chargé  et  il  rend  doux  et  agréable  ce  qui  est 
amer^..  » 

—  Le  couvent,  par  exemple... 

—  Et  plus  loin,  dans  ce 'même  chapitre  : 

«  Il  n'y  a  rien  au  ciel  et  sur  la  terre  de  plus  doux  que  l'amour; 
rien  de  plus  fort,  de  plus  élevé,  de  plus  étendu,  de  plus  agréd)le, 
de  plus  rempli,  ni  de  naeilleor, parce q«e  l'iuaaour  est  né  de  Dieu...  » 

—  C'est  admirable  I 
Elle  continua  : 

«  L'amour  ne  sent  pas  sa  charge,  il  ne  compte  point  le  travail,  il 
veut  faire  plus  qu'il  me  peut  et  ne  s'excuse  point  sur  l'impossibilité, 
parce  qu'il  croit  que  tout  M  est  permis  et  possible.  Aussi  ^s^ 
ciipable  de  tout,  et  pendant  que  celui  qui  n'aime  point  s'abat  et  se 
découpage,  celuiiquitaime  exécute  bien^es  choses  et  les  achève...» 

—  Sublime!  c'est  sublime! 

U  s'inolina  sur  4e  livre  ouvert,  et,  avec  une  émotion  religieuse, 
baisa  la  page  qu'on  lui  lisait.  Isabelle  allait  poursuivre;  mais  le 
petit  «grelot  suspendu  4ans  le  clocheton  de  la  chapelle  Saint-Ignace, 
jaloux  de  jeter  sa  note  ^ans  le  concert  de  bronze  qui  ébranhiit  la 
vallée,  se  mit  à  tiutei'iollement. 

— .  Le  premier  coup'de  4a  bénédiction  I  dit-elle. 

Par  UQ  èlan:derbiche  ellapouohée,  elle  s'élança  dans  xmtfourré,  et 
Jacques  >ue  la  vit  plus. 

ÏXIV. 

Jacques  eut  un  ébranlement  profond.  Longtemps  il  tint  ises  yeux 
du  côté  de  la  brèche  verte  où  Isabelle,  se  sauvant  tout  à  ^coUp, 
s'était  engouffrée.  Oependant  les  branchettes  flexibles  des  arbustes, 
un  moment  aoonbées,  «e  Tedressaâent,  et  les  troncs  blancs  ^'un 
bouquet  >de  bouleaux,  on  moment  eflaoés'sur  le  pasi^age  de  la  jeune 
fille,  montiiaient  de:nouveau  4eurs  cehmnetles  élégantes,  dont  les 
fûts  nacrés  éclataient  avec  une  violence  singufière^dans  ia  demî- 


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--a»-'*t.  .:   -^"v    ',*«-. 


L&  KOI  RÀMBIfi^  055 

obscttricé  dti  bois.  Ce»  arbpe9'déUeal»s  <fécoroe  Inse  et  brittiiite', 
qu'un  hasard  de  nature  avait  rangé»  eo  cet  endroit  sortroi^  lignes 
parallèles,  figuraient  assez  bien  le  péristyle  de  quelque^  temple 
perdu  dédié  à  des  divinités  agrestes. 

Ayant  recueilli,  sur  le  gazon  la  petite  Imitation  de  Jéms-Christ 
et  rayant  enfouie  datie  sa  poitrine,  d'ui»  bond  démesuré  ii  s-éhmça 
vers  les  bouleaux.  Respectaeuseoient,  voluptueusement,  il  toucha 
do  ses  mains  les  arbres  bienheureux  que  la  robe  d'Isabelle  venait  de 
frôler  dans  son  subit  envolement.  11  succombait  à  un  anéantisse- 
ment très  doux,  et,  sentant  fléchir  ses  jambes^  il  dut  da  ses  deux 
bras  embrasser  Tun  des  troncs  et  s'y  retenir  pour  ne  pa»  tomber;  Il 
fut  quelques  secondes  n'ayant  guère  la  notion  de  lui-môme,  absorf)é 
ail^rs,  il  ne  savait  où.  Peut-être  le  coup  de  foudi*e  de  Tameur 
vrai,  par  l'excès  de  vie  qu'il  surajoute,  procure-t-il  de  ces  étour- 
dissemeus  où  tout  Thomme  disparaît  eu  une  cri^e  sacrée. 

Mais  ces  iustans  enveloppés  de  ténèbres,  comme  te«t  ce  qui-est 
pour  nous  décisif  ici-bas,  ne  sauraient  durer,  et  Jacques,  perdu^ 
finit  par  se  retrouver.  Quand  le  clair  seutiment  des  choses  lui  revint, 
il  avait  ses  lèvres  étroitement  collées  contre  Técorce  d'un  bouleau 
frêle  dont  il  entendait,  au-dessus  de  sa  tête,  bruire  le  feuillage  har- 
monieusement. Il  ne  lui  était  pas  arrivé,  jusqu'alors,  d'ouïr  musique 
plus  enivrante.  Il  lui  parut,  à  une  oerlaiue  plénitude  de  pensée  en 
rouvrant  ses  yeux  à  la  réahté,  qu'il  était  devenu  plus  fort,  plus 
compréhensif ,  et  une  étrange  idée  lui  traversa  l'esprit  :  durant  son 
évanouissement,  il  avait  communié  avec  la  nature;  le  temps  que 
peut  durer  une  lueur  d'éclair,  il  avait  entrevu  le  mystère  troublant 
de  la  VT©,  son  grand  secret,  qui  n'est  autre  que  ramonr»  Fin  vin- 
cible,  réternd  amour. 

«  Elle  m'aime!  se  répétait-41,  elle  m'aime  I  » 

Et,  pour  la  retrouver,  il  se  jeta  dans  le  sentier  qu'dJe  avut 
strivi. 

Jacques  allait  droit  devant  lui,  porté  par  des  ailes.  Au  détour 
d'une  allée,  il  se  heurta  à  quelque  chose  de  noir,  un  paquet  gros, 
*énorme,  se  précipitant  dans  une  direction  contraire  à  la  sienne. 
Jacques,  ensorcelé,  n'y  voyait  guère;  sans  s'arrêter  à  Tobstacle,  il 
passait  outre,  quand  ces  mots  retentirent  à  ses  oreilles  avec  une 
force  inouïe  : 

—  Où  courez-vous,  mon  enfant,  avec  cette  mine  de  possédé? 

—  Elle  m'aime,  monsieur  Pigeonneau!  elle  m'aime!  s'écria-t-il| 
reconnaissant  l'aumônier  des  Carmélites. 

~  Quaad  je  vous  le  disais  ! 

—  Elle  vient  de  me  l'avouer. 

D'un  geste,  il  voulut  écarter  l'abbé,  dont  la  carrure  lui  bouchait 


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656  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

le  sentier.  Mais  M.  Pigeonneau,  aussi  résistant  qu'un  tronc  de 
chêne  enraciné  aux  profondeurs  du  sol  : 

—  Qu'allez-vous  faire? 

—  Je  vais  prévenir  ma  tante  que  ses  vœux,  que  les  miens  sont 
accomplis... 

—  Remettez-vous  un  instant,  mon  cher  Jacques  ;  dans  l'état  où 
je  vous  vois,  il  y  aurait  imprudence  à  aborder  votre  tante,  surtout 
à  aborder  M»'  Rodriguez  et  M,  le  marquis  d'Alpujaras.  Puisque 
JP  Isabelle  vous  aime  et  que  vous  l'aimez,  un  peu  de  sagesse,  je 
vous  en  prie,  et,  si  c'est  possible,  un  peu  d'habileté. 

—  Vous  ne  voulez  donc  pas  que  ma  tante  soit  informée? 

—  Ne  vous  mettez  pas  en  peine,  ii^®  de  Gastillet  n'ignorera  rien. 
Seulement,  je  crois  qu'il  y  aurait  péril  à  l'instruire  comme  cela  à 
brûle-pourpoint,  quand  vos  paroles,  vos  traits,  vous  font  mécon- 
naissable. 

—  Par  l'amour  d'Isabelle,  je  deviens  un  homme  nouveau,  dit-il 
avec  la  naïveté  de  la  passion  vraie. 

—  Tant  mieux,  chtr,  bien  cher  enfant!  balbutia  l'abbé  .Pigeon- 
neau touché  jusqu'au  fond  des  entrailles. 

Et,  succombant  à  son  émotion,  il  l'étreignit  paternellement  dans 
ses  bras. 

—  Si  vous  saviez  !  répétait  Jacques;  si  vous  saviez!.. 

L'abbé  Pigeonneau  lui  prit  la  main  et,  coupant  à  gauche,  le  guida 
vers  un  banc  caché  sous  les  touffes  épaisses  d'une  oseraie. 

—  Ici,  lui  dit-il,  nous  ne  risquerons  pas  d'être  découverts.  J'ai 
besoin  de  vous  entretenir  quelques  minutes  sans  témoins.  Vous  ne 
trouvez  pas,  je  suppose,  que  j'aie  trop  mal  conduit  vos  affaires  jus- 
qu'à présent?  Eh  bien!  il  faut  m'en  laisser  la  direction  pour  quel- 
ques jours  encore...  Soyez  tranquille,  quand  Mf^  d'Âlpujaras  sera 
votre  femme,  je  ne  vous  ennuierai  plus  de  mes  conseils...  Les  choses 
de  votre  union  avec  une  jeune  fille  que  le  ciel  fit  naître  exprès  pour 
vous,  conserva  exprès  pour  vous,  auraient  marché  d'elles-mêmes 
s'il  ne  vous  avait  plu  de  les  embarrasser  dans  un  inextricable 
réseau  de  balivernes,  fort  drôles,  fort  divertissantes  assurément, 
mais  tout  à  fait  hors  de  propos.  Encore  qu'ému  de  vos  frasques,  je 
n'y  ai  pour  ma  part  ajouté  nulle  importance;  malheureusement,  il 
n'en  va  pas  ainsi  de  M.  le  marquis  Alvar,  de  M^  Rodriguez,  de 
M^'*  de  Gastillet.  Tous  trois  vous  ont  cru. 

—  Justement,  je  courais  les  détromper. 

—  Gardez-vous-en  bien! 

—  Je  ne  puis  pourtant  pas... 

—  Et  que  leur  direz-vous  pour  les  détromper? 

—  La  vérité  simple  et  nue. 


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'■'^F^H^J'P'^gi^— ' ■   OgA-*-  r'    i^'mtir^it 


LE  ROI  BAMIRE.  657 

—  Gomment  I  vous  oseriez  avouer  à  trois  personnes,  dont  Tune  a 
tous  les  droits  possibles  à  votre  tendresse,  dont  les  autres  méritent 
pour  le  moins  votre  respect,  que,  durant  deux  heures  d'horloge, 
vous  vous  êtes  moqué  d'elles,  moqué  d'elles  impitoyablement,  jus- 
qu'à les  atteindre  au  refuge  sacré  de  l'âme  où  se  cache  ce  qu'il  y  a 
de  plus  grand  dans  l'homme,  la  foi? 

,  — -  Oh  I  la  foi  politique  !•• 

—  Vous  en  parlez  bien  à  votre  aise,  mon  cher  Jacques,  et  comme 
on  voit,  en  dépit  de  sa  finesse,  que  votre  esprit  n'a  nullement  péné- 
tré les  personnes  dont  il  s'agit!  Vous  ne  connaissez  ni  le  marquis 
d'Alpujaras,  ni  M^^  Rodriguez,  et  vous  ne  connaissez  pas  non  plus 
votre  tante.  La  foi  politique  I  dites-vous  en  haussant  les  épaules. 
Mon  enfant,  chez  ces  Espagnols,  la  foi  politique  et  la  foi  religieuse 
ne  sont  qu'une  môme  foi,  et,  réfléchissez-y,  c'est  à  cette  foi  unique, 
pour  laquelle  ils  ont  versé  leur  sang,  pour  laquelle  ils  mourront 
demain,  que  très  imprudemment  s'en  est  prise  votre  légèreté. 

—  Je  reconnais  ma  faute,  mon  ami,  et  vous  me  voyez  disposé  à 
faire  des  excuses  pour  obtenir  mon  pardon. 

—  N'y  comptez  pas, 

—  Eh  quoi  I  ma  tante  me  refuserait?., 

—  Peut-être  finiriez-vous  par  fléchir  votre  tante;  mais,  de  quelque 
façon  qu'il  vous  plût  d'exprimer  vos  regrets,  votre  repentir,  vous 
ne  fléchiriez  ni  M^  Rodriguez,  ni  M.  d'Alpujaras. 

—  Isabelle,  à  qui  j'ai  laissé  entrevoir  toute  la  fausseté  du  rôle 
que  j'ai  joué,  s'est  montrée  si  indulgente  I 

—  Isabelle  vous  aime,  riposta  l'aumônier  des  Carmélites,  aussi 
profond  casuiste  ce  jour-là  que  le  respectable  M.  Turlot. 

—  Que  faire  alors?  que  faire?  s*écria-t-il ,  en  proie  à  urf 
désespoir  farouche  qui  le  planta  debout  prêt  à  se  précipiter  en 
avant. 

L'abbé  Pigeonneau,  encore  une  fois,  comme  dans  la  salle  à  man- 
ger, le  saisit.  Puis,  l'ayant  contraint  à  se  rasseoir  : 

—  Que  faire?..  Vous  deviez  partir  par  le  train  de  dix  heures? 
Vous  partirez. 

—  Vous  vous  trompez,  l'abbé  :  je  ne  partirai  ni  par  le  train  de 
dix  heures  ni  par  un  autre  train.  Je  reste.  Pourquoi  diable  voulez- 
vous  m'obliger  à  revoir  Isabella  Griflitt?  Franchement,  pour  im 
ecclésiastique,  vous  avez  des  façons  de  conduire  les  choses  qui  pour- 
raient sembler  singulières. 

—  Votre  isabella  Griflitt  a  cessé  d'être  redoutable, 

—  Qu'en  savez-vous? 

—  Je  sais  que,  désormais,  elle  vous  est  plus  indifférente  que 

TOUX  ui.  —  l)$8â.  42 


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658  REVUE   DI&  DIU2l>  MOOiDES, 

cette  femme  qui  pisse  làrbas  sur  te>  ohenuik  dtt<hala;ge  et  que  tous 
ne  eoDuaUatz:  paeS;. 

—  Elle  est  jotie  pourtant,  Isabella  I 

II  avait  glissé  sa  main>  dans  la  £auisse  poclie  d&  sa  jaques  et  en 
avait  retiré  le  petit  écrin  ea  cuii*  de  Bassie»  où  se  trouvai;!  élégam- 
ment encadré  le  portrait  de  la  Jeune  et  triomphante  uûss. 

—  Eh  bien!  non,  monsieur»  elle  est  laide^  affreusemeotvlaiâel 
s^'écriart-ii  avec  explosion. 

Ety  de  touto  la  vigueur  de  soa  bras^  il  lança  au  loin  dans  l'Ar- 
bouse le  mignon  écriu  roug^,  qui  brilla,  troua  Tean,  disparwit^. 

—  C'est  elle,  c'est  Isabella,  dii~il  ne  se  possédant  plue^  que 
je  voudrais  précipiter  dans  cette  rivière,  pour  la  puuir  de  tous  les 
jours  de  bonheur  qu'elle  m'a  volés;  car,  sans  elle,  je  serais:  vena 
plus  tôt  ici,  et  plus  tôi  j'aurais  connu  Isabelle. 

—  0  mon  enfant  I 

Il  y  eut,  entre  eux,  une  miflute  dk  silence»  Les  dijches  se  tai- 
saient sur  la  ville,  que  la  nuit  gagnait  lentement»  Sumèain,  à  quel- 
ques pas  sur  le  chemin  de  hidage,  se  dessina.  Tépidsse  carrure  en 
boule  du  respectable  M.  Turlot.  L'archiprêtre,  un  pea  en  retard, 
—  ah  I  ce  whist  dont  il  ne  savait  pâs  se  corriger,  ce  whist  qiû  le 
mènerait  droit  en  enfer  !  —  rarchiprôire,  un  peu  en  retard^  s'eiïor- 
çait  vers  Saiatrirénée  de  toutes  ses  grosses  jambes  courtes,,  de  tous 
ses  pieds  ronds  et  menus.  Le  grelot  de  la  diapeHe  Saint-Ignace  se 
reprit  à  tinter. 

—  Le  deuxième  coup  de  la  bénédiction^  dit  l'abbé  Pigeonnea«« 
Dans  un  quart  d'heure,  W^  Rodiiguez  entonnera  les  compliae*  Nous 
n'avons  pas  de  temps  à  perdre.. •  Mon  cher  enfant^,  voulezrvous 
m'auioriser  à  m'occuper  encore  un  peu  du  bonheur  dlsabelle,  de 
votre  bonheur? 

—  Je  m'abanionne  à  vous,  conduisez-moi, 

—  Quand  votre  taute  va  vous  remettre  les  vingtr-cinq  mille  francs 
que  Cussette  est  allée  chercher  chez  les  MIL  Poitrasson^  vous  les 
recevrez,  et  vous  quitterez  Lormières  par  le  traiu  de  dix  heures, 
comme  tout  le  monde  s'y  attend  ici.  Devez-vous  retourner  à  Luchonf 
Mon  Dieul  une  dernière  entrevue  avec  la  femme  dont  T Arbouse 
emporte  le  portrait  à  la  mer  n'est  pas  faite  pour  m'eOrayer  beaucoup. 
Toutefois,  à  moins  que  certaines  délicatesses  de  galant  homme  ne 
vous  obligent  à  reparattre  à  Luchoo,  —  voua  ètea  meilleur  jvge 
que  moi  en  ces  matières,  —  j'aimerais  autant  vous  voir  partir  pour 
Tarbes,  Toulouse,  Pamiers.  Mettons  que  vous  alhes  à  Toulouse,  il 
l'hôtel  des  Ambassadeurs,  par  exemple.  Là,  vous  vous  installez, 
vous  sortez  peu  dans  ime  vUie  où  vous  avez  coubervé  des  relations 
nombreuses,  et  vous  attendez  une  lettre  de  moi.  Avant  trois  jours, 


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£E   BOI  RAinRE*  «&0 

j'^kurai  ai  bien  travaillé  ici^qne,  j'«n  prenlds  reogagemem,  vouer  poiu^ 
rez  r^tégrer  Tbôtel  Ga^tillet  et  le  réintégrer  à  jttmais. 

—  Qu'il  vam^n  oô&ter  de  m'éloigner  d'Isabelle  I 

—  Par  exemple,  je  ne  réponds  pas  qu'en  rentrant  &  Lermîères, 
vous  n^aurez  pas  à  parler  encore  une  fois  et  du  cardinal  Gordova, 
et  de  Dionis  Ferez,  et  du  roi... 

—  ie  croyais  cette  eomécye  achevée. 

—  ^e  ^era  acbevée ,  quand  11^  Rodriguez  aura  béni  votre 
mariage  avec  IsaibeUe.  Je  pense  que  ce  dénoûment  ne  vous  déplaira 
pas. 

—  Ml  bien,  Jionl  Je  renoncerai,  s'il  le  faut,  à  Isabelle,  mais  je 
ne  mentirai  plus,  comme  j'ai  menti  si  éteurdiment,  si  honteuse- 
ment, si  lâchement.  Le  mensonge  est  odieux,  je  ne  saurais  vous 
erpÀmer  iUiomeur  qu'il  m'inspire. 

—  Je  ne  l'aime  ^èré  bod  j4us,  moi,  dit  YM>è  Pigeonneau  d'un 
air  de  profonde  tristesse. 

Il  serecaieillit  un  moment. 

—  Ahl  mon  cher  Jacques,  rcpprit-il,  la  iroix  obscurcie  par  des 
larmes  refoulées,  si  je  ne  vous  aimais  pas  comme  je  vous  aime  et 
si  la  pauvre  Labelle  d'Aipujaras  n'avait  pas  derrière  eile  deux 
fevoL  terribles  qui  la  guettent  pour  le  cloître,  etf  elle  serait  une 
Boauvaise  religieuse,  uù  elle  mourrait  I«.  Mai»  mm,  à  cetie  heure 
décisive  pour  elle,  ni  vous  ni  moi  nous  ne  devons  connaître  des 
craintes  puériles.  Dieu  me  voit,  et  il  sait  que,  si  moi,  dont  l'ordi- 
nation sainte  consacra  les  lèvres  pour  la  vérité,  je  vous  invite... 

Il  ne  put  en  dire  davantage.  11  pleurait. 

—  Mon  ami,,,  monsieur  Pigeonneau,.,  parlez...  Je  dirai  ce  que 
vous  voudrez  que  je  dise. 

—  Ceci  simplement: — a  J'ai  reçu ime lettre  duroî...  L'emprunt 
avec  l'An^leteiTe  a  réussi...  Le  roi  restitue  ses  vingt-cioq  mille 
finuocsà  M^«b  GastiHet  7  Gasiî'lla,  qu'il  rermercte  tle  sa  fidélité... 
Le  roi  ue  croit  pas  une  actiem  militaire  jiossible  en  ce  moment,  et 
il^cdonne-auxonte  de  La  Ferrade  d'attendre  ses  ordres  chez  ilP'^de 
GastiUetyCaMilla...  ^ 

—  L'^vpiàtionedt  cruelle  !  et  peut-être,  dans  l'avenir... 

—  Bte  vous  çréoccfup^z  pas  fie  l'avenir...  L'avetiir  appartient  ii 
baJoelle,  "à  vous;  il  n'appartient,  hèlas!  ni  à  M»' Rodi rgaez,  ni  à 
M.  d'Aipujaras,  ni  à  li"*  de  Casiitlet...  Le  roi  Alphonse  paraît  d'ail- 
leurs assez  solidement  établi  à  Madrid  pour  qu'il  n^y  ait  ^as  à 
redouter  de  longtemps  de  nouvelles  aventures  carlistes.  On  ne  vous 
condamnera  pas  à  passer  la  fromière  demain.  «.  Ëponsez  Isabelle, 
n'ayez  d'-autre  souci  que  celui-là.  Isabelle  vous  préservera  de  tout 
par  la  fNr^feadeur  des^entinaens  qu'Ole  vous  a  TWiés.  ^ous -givrez 


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660  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

à  La  Châtaigneraie,  que  j'ai  obtenue  pour  vous  de  votre  tante,  et 
vous  vivrez  à  Paris,  car  je  ne  crois  pas,  avec  M.  Turlot,  que  vous 
ayez  commis  un  crime  en  traduisant  les  Scènes  de  la  vie  cléricale 
de  George  Eliot,  et  vous  avez  le  devoir  de  poursuivre  une  carrière 
heureusement  commencée. 

—  Que  vous  me  faites  du  bien  1 

—  Puis,  qui  sait  si,  à  La  Châtaigneraie,  qui  va  devenir  comme 
votre  cabioet  de  travail.  Dieu  ne  se  réserve  pas  de  vous  faire  con- 
naître la  plus  grande  joie  de  la  terre  pour  un  homme?.. 

—  Quelle  joie,  mon  ami? 

—  La  joie  ineffable  d*embrasser  un  petit  être  rose  qui  sera  l'en 
faut  d'Isabelle  et  votre  enfant. 

—  Notre  enfant!..  Oh!.. 

—  Devant  lui,  devant  ce  jeune  triomphateur  dont  rayonnera  votre 
foyer,  votre  tante,  M.  d*Alpujaras,  M^'  Rodnguez  lui-même  s'incli- 
neront, et  toutes  vos  fautes  se  trouveront  rachetées. 

—  Jacques!  Jacques!  cria  une  voix  aiguë  à  travers  le  bois. 

—  Ma  tante!  dit  le  jeune  homme. 

—  Une  dépêche  pour  toi!  une  dépêche!  reprit  M"®  flombe- 
line. 

Ils  quittèrent*  le  banc  sous  les  osiers  de  la  rive  et  rencontrèrent 
le  cheuiin  de  halage  où  vient  aboutir  la  maltresse  allée  qui  mène 
à  rhôiel  Gasliliet. 


XXV. 

À  mesure  que  la  nuit,  longtemps  suspendue  par  d'obscurs 
rayonnemens  lointains,  se  faisait  plus  épaisse,  les  vapeurs  de  l'Ar- 
bouse, touchées  par  une  lune  mince  et  pâle,  devenaient  plus  blan- 
ches et  semblaient  grossir  à  vue  d'œil.  Tout  à  l'heure,  c'étaient 
des  fumées  légères  flottant  sur  certains  points  à  la  surface  de 
l'eau;  à  présent,  les  lourds  anneaux  d'une  chaîne  de  montagnes 
se  développaient  d'une  rive  à  l'autre,  encombrant  toute  la  vallée  de 
leurs  masses  trapues,  projetant  vers  le  ciel  des  cimes  d'où  se  déta* 
chaient  incessamment  des  avalanches  de  neige  ou  d'énormes  blocs 
de  rochers.  Jacques  et  l'abbé  Pigeonneau  quittèrent  les  bords  de  la 
rivière,  coupant  à  droite  vers  la  maison. 

—  One  dépêche  I  une  dépêche  I  continuait  de  crier  M^  Hombe- 
line. 

—  Nous  voici  1  répondit  !M.  Pigeonneau. 

M"*  de  Castillet ,  qui ,  après  s'être  avancée  jusqu'à  l'entrée  du 
parC|  avait  rétrogradé  vers  le  jardin^  se  retourna  et  discerna  à  tra- 


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^'^:7'r- 


LE   EOI   RAMIRE.  661 

vers  les  brumes  enveloppantes  les  silhouettes  de  son  neveu  et  de 
Taumônier. 

—  Vous  jouez  donc  à  cache-cache,  leur  dit-elle. 

—  Une  dépêche  pour  moi?  demanda  Jacques. 

—  La  voici,  on  l'apporte  à  l'instant. 

Jacques  rompit  le  cachet  de  la  petite  feuille  bleue;  mais  impos- 
sible de  lire. 

—  Entrons  dans  le  salon,  lui  dit  sa  tante...  M»'  Rodriguez, 
M.  d'Alpujaras,  Isabelle  sont  là.  Du  reste,  Méric  va  sonner  dans 
une  minute  le  dernier  coup  de  la  bénédiction.  Nous  irons  à  la  cha- 
pelle tous  ensemble,  selon  l'habitude.  Cussette,  prépare  des  lan- 
ternes... 

Jacques  n'écoutait  pas.  —  Que  lui  voulait  cette  dépêche?  —  Ce 
chiffon  de  papier  lui  pesait.  Enûn,  il  pénétra  dans  le  salon,  1res 
insuffisamment  éclairé  par  deux  antiques  lampes  Can  el  Notre  jeune 
homme,  obsédé  d'inquiétude,  sans  articuler  un  mot  d'excuse  pour 
son  absence  si  longue,  sollicita  la  permission  de  prendre  immé- 
diatement connaissance  du  télégramme  qu'il  recevait. 

—  Je  parierais  que  c'est  une  dépêche  du  roi ,  dit  le  marquis 
Alvar. 

Jacques  gagna  le  fond  de  la  pièce,  où  une  des  lampes  reposait  sur 
une  console,  et  lut  ces  lignes  en  caractères  imprimés  : 

«  Mon  chéri,  si  tu  t'amuses  à  Lormières ,  restes-y.  Moi ,  je  ne 
m'amuse  pas  à  Luchon,  et  je  pars.  Je  vais  à  Saint-Sébastien  par  la 
mer.  N'est-il  pas  vrai  que  c'est  charmant?  Pourvu  que  Mérifons  ait 
embarqué  assez  de  biscuit!  Il  nous  a  manqué  plus  d'une  fois,  le 
biscuit,  rue  Taitbout.  Je  te  pardonne  cette  négligence  et  bien  d'au- 
tres avec,  et  je  t'embrasse  comme  je  t'aime,  pas  bleu  fort. 

tt  Isâbella..» 


Très  calme,  il  froissa  le  papier  de  la  dépêche;  puis,  l'approchant 
du  verre  de  la  lampe,  y  mit  le  feu.  Il  le  regarda  brûler  au  bout  de 
ses  doigts,  silencieusement.  C'est  maintenant  que  Cussette  aurait 
pu  lui  dire  :  —  «  Monsieur  le  comte,  vous  êtes  plus  blanc  et  plus 
creusé  qu'un  mort.   » 

Il  s'avança  vers  le  marquis  Alvar.  Des  gouttelettes  de  sueur  gla- 
cée lui  perlaient  au  front.  Il  chancelait  presque. 

—  C'est  donc  une  mauvaise  nouvelle?  lui  demanda  M.  d'Alpuja- 
ras, épouvanté. 

—  Mauvaise  y  répondit-il  avec  un  effort. ••  Bien  que  l'emprunt 


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462  R£VU£  DBS  DEUX  MOADES. 

royal  ait  léussi  à  souhait,. sa  majesté  croit  me  action  nûlitaire 
inopportune  en  ce  monoient... 

--  Comment,  inopportune  I  s'écna  te  omutilè  de  ^Bîillao  (a;>(rec  un 
mouvement  de  révolte. 

—  Mon  ami,  le  roi  est  meilleur  juge^quediKiside  rheoK  et  du 
niument,  intervint  aussitôt  M''  Rodriguez,  «t  je  vous  imviteà  plus 
de  résignation.  Nous  attendrons. 

—  Hais  les  dix  mille  fusils  de  Dionis  Pere:t7  insista  le  marquis, 
le  visage  rouge  comme  unJbrasier. 

—  Les  fusils  sont  en  bûreté  et  il  n'est  pas  idû  un  eou  su  man- 
dataire de  la  maison  Uiil  and  Sons,  de  New-York. 

—  Et  les  vingt-cinq  mille  francs  que  j'ai  là  dans  ma  poche?  imer- 
rogea  à  son  tour  M^  de  Gastillet. 

—  Ils  ne  sont  plus  nécessaires,  ma  tanite;  vous  pouvez  lœ  ren- 
voyer ckez  les  MM.  Poitrasson. 

—  Ah  I  çà,  et  toi,  mon  bon  Jacques,  que  vas-iu  £ÛFe,  i  prisent? 
Par&4u  toujours  pour  Saint^aunde-Luz? 

—  Le  roi  m'ordonne  d'jubteûdie  ses  ordces  chez  M^  de  GastiUet  j 
CasûlU. 

—  Mors,  tu  me  restes? 

—  Je  dois  obéissance  au  roi,.,  et,  à  nK)ins  que  ma  présence  ici  nedé- 
pUise  à  M^^d'Alpujaras,..  balbutia-t-il,  égaré,  tombant  en  défaillance, 

—  Isabelle?  s'exclama  le  marquis. 

L'abbô  Pigeonneau,  vivement,  se  pencha  vers  11^  de  Gastillet  et, 
lui  ajraat  murmuré  deux  mots  à  l'oreille,  sortit  du  salon,  emmenant 
M^^"  d  Àipujaras.  La  vieille  dévote  aussitôt  se  redressa  de  toute  sa 
taille,  ses  traits  parcheminés  riaient,  ses  yeux  pétillaient.  Elle  mar- 
cha jusqu'au  marquis  Alvar  et,  droite,  heureuse,  avec  une  grande 
dignité,  une  grande  noblesse  : 

—  Mon  ami,  moi,  Hombeline-Conception-Inës  de  Gastillet  y  Gas- 
tilla,  je  vous  demande  la  main  de  votre  fille,  Isabelle  d'Aipujaras  y 
lluesca  y  Salvador,  pour  mon  neveu  Jacques  de  La  Ferrade  de  Cas- 
lillei  y  Castilla,  héritier  du  roi  Ramire,seul  prétendant  légitime  aux 
trùiies  de  Castille  et  d'Aragon. 

—  Ciel!  gémit  le  vieillard  à  ce  rude  coup  inopinément  frappé  sur 
8ÛP  cœur. 

-  Mon  cher  Alvar,  articula  ii^  Rodriguez,  Keu  ne  désapproura 
pîis  absolument  le  mariage,  et  je  ne  saurais  en  vouloir  à  mon  élève 
de  renonoerau  doUrede  Vitoria,  auquel,  du  reste,  je  ne  pris  aucun 
som  de  le  préparer.  Il  est  des  mariages  saints,  et  irons  pouvez  con- 
sentir à  celui  de  votce  fille. 

yU  d*Alpujaras  regarda  Jacques  bien  en  face,  lui  sourit,  ^i  d'one 
vok  altérée  : 


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LE   ROI   RAMIR^.  663 

—  Dieu  m'avait  pris  deux  ûls,  il  m'en  rend  un  :  Dieu  est  la 
source  de  tout  bien. 

De  son  brâs  unique,  il  étreignit  le  jeune  homme  contre  sa  poi-* 
trine  énergiquement. 

Cussette  et  Méric  entrèrent ,  tenant  accrochées  aux  doigts  des 
lanternes  iumiueuses  comme  des  phares. 

—  J'ai  sonné  le  dernier  coup,  Mademoiselle,  dit  le  maître  d'hôteU 
vêtu  d'uue  soutanelle  noire  de  bedeau. 

—  Passez  devant  pour  nous  éclairer  I  ordonna  M^'  Rodri- 
guez. 

Isabelle  et  Tabbé  Pigeonneau  attendaient  au  bas  du  perron. 

—  Ma  fille,  dit  M.  d'Alpujaras,  je  vous  autorise  à  considérer 
M.  le  comte  de  La  Ferrade  comme  votre  fiancé.  Vous  pouvez  prendre 
son  bras. 

La  colonne,  grossie  du  nombreux  domestique  de  Thôtel,  s'en- 
gagea dnns  le  sentier  conduisant  droit  à  la  chapelle  Saint-Ignace. 
Les  lanternes  éparpillaient  sous  bois  des  lueurs  blanches  pareilles 
à  do  magnifiques  coups  de  lune.  Jacques  et  Isabelle  venaient  à  la 
fiu  du  coriëge,  à  quelques  pas,  séparés  de  tout  ce  monde  qui  n'at- 
tendait pas  d*ôlre  agenouillé  dans  le  sanctuaire  pour  prier.  On  per- 
cevait des  murmures,  puis  comme  le  cliquetis  sec  des  chape- 
lets heurtés  entre  eux.  Jacques  et  Isabelle  ne  desserraient  pas  les 
lèvres,  trop  comblés  pour  avoir  désormais  rieu  à  exprimer  ici-bas. 
Cependant  M»^  Rodriguez,  H.  d'Alpujaras,  M"*  de  Castillet,  avaient 
pénétré  dans  la  chapelle,  et  enx,  se  retenant  toujours  au  bras, 
demeuraient  immobiles  sur  le  seuil.  Il  leur  était  si  doux  de  s'at- 
tarder une  minute  encore  1  Tout  à  coup,  par  un  accident  du  ciel, 
qui  se^  déchira  au-dossus  de  Loimières,  la  lune,  jusque-la  emmi- 
touflée de  nuages,  apparut  dans  son  éclat,  dans  sa  force,  et  les 
masses  boisées  qui  enveloppent  la  ville  surgirent  avec  une  sur- 
prenante netteté.  La  vague  silhouette  d'une  maison  se  dessina 
là-haut  dans  l'obscurité  soudainement  éclaircie. 

—  La  Châtaigneraie,  Isabelle,  La  Châtaigneraie!  dit  Jacques. 

—  Oui,  La  Châtaigneraie  1..  soupira-t-elle* 
Ils  entrèrent. 


F£BDmAM>  Fabhe. 


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LES 


AURORES  BORÉALES 


I.  Ut  Aurores  boréales  au  détroit  de  Behring  {Norrskenen  vid  Borings  sund),  par 
A.  B.  Nordenftkiôld.  Extrait  des  Résultats  scientifiqufts  de  f  expédition  de  la  Vega« 
Stockholm,  1882.  —  II.  Expériences  sur  Vaurore  boréale  en  Laponie,  par  S.  Len- 
strôm  {Bulletin  de  la  commission  polaire  internationale^  4"  livraison  ;  Saint-Péters- 
bourg, 1883). 

Il  peut  être  utile,  même  en  science,  d'avoir  recours  à  Molière,  et 
le  bon  M.  Jourdain,  quand  on  lui  propose  d'apprendre  la  physique, 
tt  qui  enseigne  les  causes  de  tous  les  météores,  Tarc-en-ciel,  les 
feux  volansy  les  comètes,  etc.,  »  n'a  pas  tout  à  fait  tort  de  répli- 
quer :  «  11  y  a  trop  de  tintamarre  là  dedans,  trop  de  brouillamini.  » 
La  météorologie  a  fait,  il  est  vrai,  d'énormes  progrès;  mais  chez 
elle,  en  revanche,  que  de  points  obscurs  ou  douteux,  que  de  pré- 
jugés à  dissiper,  d'erreurs  à  combattre,  de  distinctions  à  établir! 
Depuis  une  longue  série  de  siècles,  des  milliers  d'aurores  boréales 
ont  été  observées  par  des  sa  vans  ou  de  simples  curieux,  et  cepen- 
dant ce  phénomène,  aussi  mobile  qu'éclatant,  semble,  comme  un 
nouveau  Prêtée,  se  transformer  sans  cesse;  il  se  montre  sous  des 
faces  si  diverses  que,  devant  lui,  la  science  hésite  parfois,  se  double 
et  confesse  son  impuissance.  Quel  météore  pourtant  a  plus  attiré 
les  regards,  quelle  apparition  dans  le  ciel  a  donné  naissance  à 
autant  de  légendes  gracieuses  ou  terribles,  selon  les  temps  ou  les 
régions? 

Il  est  essentiel  avant  tout  de  définir  l'aspect  que  présentent  ordi- 
nairement les  aurores.  La  tâche  est  assurément  malaisée  :  pré- 
tendre envisager  d'innombrables  formes  paiticulières  constitue  déjà 


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LES  AUROLES  BORÉALES.  666 

une  présomption  de  notre  part,  et  d'ailleurs  de  simples  descriptions 
n'instruisent  guère  celui  à  qui  la  réalité  est  inconnue.  Aussi  nous 
nous  contenterons  de  tracer  une  faible  esquisse  du  spectacle,  uni- 
quement pour  faire  comprendre  le  sujet.  Après  quoi,  il  nous  faudra 
exposer  les  anciennes  observations  et  les  vieilles  hypothèses  rela- 
tives à  «  la  lumière  du  nord,  »  et  antérieures  au  xix®  siècle,  pour 
arriver  ensuite  aux  découvertes  accomplies  depuis  soixante  ans, 
et  particulièrement  aux  théories  et  expériences  de  M.  de  La  Rive. 
Enfln  nous  analyserons  les  travaux  récens  de  deux  esprits  éminens, 
Finlandais  Tun  et  l'autre,  qui,  chacun  de  leur  côté,  ont  tenté  de 
dérober  à  la  nature  boréale  quelques-uns  de  ses  secrets,  procédant 
à  leurs  études  respectives,  l'un  au  détroit  de  Behring,  il  y  a  cinq 
années  environ,  l'autre,  plus  récemment,  en  Laponie  :  MM.  Nor- 
denskiôld  et  Lenstrôm. 

I. 

Les  descriptions  d'aurores  boréales  encombrent  les  relations  de 
ceux  qui  ont  exploré  les  terres  arctiques;  on  les  retrouve  dans 
beaucoup  de  livres  de  physique  et  dans  presque  tous  les  traités  de 
météorologie.  Malheureusement  ces  tableaux  produisent  le  même 
effet  que  le  phénomène  qu'ils  essaient  de  représenter;  on  est  ébloui, 
on  admire  tant  que  dure  la  lecture,  et,  une  fois  la  dernière  ligne 
achevée,  il  ne  reste  que  peu  de  choses  dans  la  mémoire,  de  même 
que  le  ciel,  un  instant  illuminé,  redevient,  après  la  fia  d'un  bril- 
lant feu  d'artifice,  aussi  obscur  que  devant. 

Les  aurores  que  nous  avons  eu  l'occasion  de  contempler  en  France 
sont,  en  général,  peu  éclatantes  :  une  lueur  rougeâtre,  d'une  teinte 
sut  generis,  qui  éclaire  vaguement  le  nord  du  firmament,  et  c'est 
tout.  Assurément,  ceux  qui  voient  journellement  coucher  le  soleil 
dans  nos  climats  et  ceux,  bien  moins  nombreux,  qui  ont  l'occasion 
d'assister  à  son  lever,  peuvent  facilement  observer  des  teintes  plus 
riches  et  des  jeux  de  lumière  d'un  plus  charmant  effet.  D'autre 
part,  nous  verrons  que  les  contrées  boréales  sont  loin  de  jouir 
toutes  sans  cesse  d'apparitions  très  éclatantes.  Pour  admirer  de  belles 
aurores  et  en  apercevoir  souvent,  il  faut  choisir  le  temps  et  les 
lieux.  Nos  descriptions  ne  s'appliqueront  donc  qu'à  la  zone  la  plus 
favorisée. 

L'aurore  boréale  natt  presque  toujours  dans  la  direction  approxi- 
mative du  nord ,  non  du  nord  géographique ,  mais  vers  le  point 
où  se  dirige  l'aiguille  aimantée.  En  général,  et  comme  début,  il 
parait  à  l'horizon  un  arc  qui  s'élève  peu  à  peu  en  laissant  au-des- 
sous de  lui  un  espace  non  éclairé,  auquel  on  a  donné  le  nom  de 


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666  RE7U£  DES  DEUX   MONDES. 

segment  obscur.  Des  feux  jaillissent  de  la  partie  convexe  de  l'arc 
vers  l'extérieur  :  tantôt  ce  sont  de  simples  rayons,  tantôt  des 
colonnes  de  lumière.  Ces  jets,  rapprochés  les  uns  des  autres,  ou 
parfois  écartés,  «  répandent  une  lunâère  fort  éclatante,  comme  si 
une  liqueur  ardente  et  brillante  sortait  avec  inapêtuosità  d'une 
seringue,  »  dit  Formey  dans  YEnryclopèdie.  Souvent  les  fusées 
lumineuses  émises  de  divers  côtés ,  et  convergeant  vers  un  même 
point  du  ciel,  s'y  accumulent  et  forment  ce  qu'on  nomme  la  ^Z^zr^ 
de  l'aurore  boréale,  par  analogie  ^vec  l'ornement  que  les  artistes 
byzantins  ont  accoutumé  de  placer  au-dessus  de  la  tète  de  la  Vier^ 
et  des  saints. 

Notre  modeste  essai  de  description  est  forcément  très  incomplet, 
Mtîs  comment  peindie  la  mobilité  même?  «  Jamais  une  aurore 
boréale  ne  ressemble  à  l'autre,  dit  M.  Martins  ;  elles  varient  k  l'in- 
flni.  »  Maupertuis,  après  quelques  phrases  de  lieux-communs  sur 
le  contraste  qui  règne  entre  la  désolation  de  la  terre  et  la  splen- 
deur du  firmament  dans  la  zone  arctique ,  décrit  «  une  grande 
écharpe,  d'une  lumière  chaire  et  mobile,  qui  a  ses  extrémités  dans 
l'horizon  et  qui  parcourt  rapidement  les  cieux  par  un  mouvement 
aemblable  à  celui  du  filet  des  pêcheurs,  conservant  dans  ce  nciouve- 
meot,  assez  sensiblement,  la  direction  perpeadiculaire  au  méri- 
dien. »  Notre  compatriote  vit  aussi  des  drapeaux  voltiger  dans  l'aÎTi 
semblables  à  des  bandes  de  taffetas. 

Écoutons  maintenant  M.  Nordenskiôld  traçant  le  tableau  des 
aurores  boréales  de  Scandinavie,  dàXjQ&  awrores  à  rayons.  «  Le  phé- 
nomène est  constitué  par  des  bandes  de  rayons  d'une  intensité 
lumineuse  plus  ou  moins  .grande,  compliquées  de  rayons  .droits, 
nettement  circonscrits  ou  réunis  en  fascicules,  le  tout  situé  trans- 
versalement à  la  dhrection.générale  de  la.hande(l).  Bandes  etxayons 
changent  À  chaque  instant  d'aspect  et  de  position.  Tantôt  les  rayons 
s'élancent  vers  le  zénith  et  s'accumulent  dans  son  voisinage  de  plu- 
sieurs côtés  à  la  fois,  de  manière  à  former  une  couronne  d'aurore, 
lantôt  ils  tombent  ensemble  et  se  désagrègent  en  nuages  lumineux 
ou  en  coucbes  irrégulières.  Tantôt  les  rubans  se  courbent  et  se 
replient  en  élégantes  draperies  ;  tantôt  ils  se  redressent  de  manière 
à  constituer  des  arcs  ou  faisceaux  de  rayons  uniformes.  Dans. la 
bande  elle-même,  4in  rayon  chasse  l!autre  par  une  variation  conti- 
nuelle... » 

Lors  de  son  voyage  au  Spitzberg,  .en.lS73,  réminent  voyageur  a 
fiU  observer  des. phéaomâoas  différons.  Il  paiie  alors  d'une  nuée 

tl)  It' nous  ^Bombla 'que '4ei  iira»g«s:^'lkutetll»  on  lie  9tideanKinB^ré80itexmiaÉft« 
•ans  idoate  trèsgPMBièrenttBtytoe  .apparences  que  Te«t  ëécrîreâci  rM.  NordeBskiM. 


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LES'  AUBORES.**  BOlÉALEBi  08T 

iHimaottsequise  isonArevers  Jé^suà  (B0fD8<enpiiqiiÉroiH>pI«Biloi» 
U .  raisoBi  de  cdUci  anomalie  appareille)  et'  âoKllâL  foome  est  celle' 
d'un  asc  EHe  dewieAl.plu»  éeUJkaotev^moiôsr  ré^Iièrev  sF^argit  et: 
diu*dftde9i  ra.yoQa<picoi»rergent;.seD8tt)leiiicii4  aiipokit  delayoûfte: 
oèlfiete que  percedraît ra%ullJeid'incliD»B9Qa pvolDngêeîsdéfiinTinent. 
Les.  rayons  constituent  <par  \ew  ensemble  les  draperies  dont  iSa^é^ 
çneation  plua  haut.  Cependant  la  couronne^  no  tank^  pa»  à  i  pâiliir  ; 
elle  disparaît  :  l'obscuirité  règne  de.  noureaiL»  maie  poor  oeascr 
bientôt. 

Ordinairement  le  météore  naît  vers  un  point  déterminé  de  l'ho- 
rizon, du  côté  du  nord,  comme  nous  l'avons  dit,  ou  dans  certaines 
rôgions^  du  côté  du  sud;  maisy  UBe  foiâ  qn'il  s'est  dôvebppé.,  il 
s'étend  presque  toujours  et  peut  même  gagner  la  direction  oppo- 
sée,, tantôt  par  une  lente  propagation,  tantôt  comme  si  \m  violeQl 
coup  de  vent  chassait  la  lumiëie  dans  un  sens  donné.  Le  delr 
arrive  donc  à  être  embrasé  dans  sa  presque  totalité,  et  la  gloire, 
constituée  de  rayons  issus  de  tous  les  côtés,  semble  former  une 
ouverture  qui  percerait  la  voûte  céleste  au-dessus  de  la  tête  de 
Tobservateun 

Maïs,  répéionç-le  encore  une  foic^^  croirait-on  avoir  affaire  à.  un  • 
seul  et  même  phénomène  quand  oa  feuillette  Us  divers  rédts*  de 
voyage  et  qu'on  essaie  de  comparer  les  textes  et  les  planches  de 
leurs  auteurs?  Quel  rapport  oui  les  arcs  réguliers,  à  courbure  nette, 
concentriques  les  uns  aux  autres,  souvent  observés  par  Bra¥aia(l), 
avec  certaines  anomalies  éirao^s  telles  que  l'aurore  décrite  pu: 
M.  Fn  Whymipei*  (2),  dont  on  eût. dit  un  immense  serpent  lumineux 
déroulant  dans  le  ciel  ses  a  replia  toitueux  7  n 

Nous  n'avoifê  pas  encore  parlé,  des  colorations  éclatantes  et  variées 
que  Ton  peut  adînirer  dans  l'aurore  boréale»  Ainsi  que  l'aspect  de 
celL>ci|  elles  se  diversifient  À  rinfini»  Maupeituis  a  puxontempldc 
une  teinte  d'un  rouge  éclatant,  en  sorte  que,  d'après  lui  a  la. con- 
stellation d'OrioD  paraissait  trempée  dans  le  sang.  »  Le  bleu,  le  vert, 
le  jaune,  toutes  les  couleurs  de  i'arc-en-ciel,  nuances  d)uces.  ou 
tons  chauds,  trouvent  leur  place;  et,  dans  certaines  circonstances^ 
on  a^cru  démêler  une  loi  dans  ce  chaos  :  la  partie  la  plus  basse  est 
ordinairement  rouge  et.  la.  zone  supérieure  verte;  entre  les  deux 
s'étend  un  segment  incoloFe  on  jaune. 

Gonmient  songer  à  dessiner  exactemeol  un  météore  si  capricieux? 
quel  peintre,  qae\  aquarelliste  sechairgerait  derepvoduire  ce  pevrprei 

(1)  Noaa  ne  ptrlona  ici  que  des  aurores^  ayant  un  certain  éclat.  La  différence  serait 
plus  grande  encore  si  l'on  considérait  aussi  la  c  couronne  ordinaire  »  de  M.  Norden- 
skiOld;  dont  il  sera  question  pluv  loin; 

(%}  Taw  du  wuméh,  im9j 


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668  BEVUE   DES  DEUX  MONDES. 

cet  azur,  ce  lilas,  à  la  fois  si  richeâ  et  si  fugitifs?  Cependant  cette 
difficulté  a  été  surmontée,  et  c'est  un  de  nos  compatriotes  qui  a  rem* 
porté  la  palme.  D  après  M.  Nordenskiôld,  juge  très  compétent  en 
pareille  matière,  les  planches  qui  accompagnent  la  relation  du  voyage 
de  la  Recherche  soot  exécutées  <(  de  main  de  maître,  »  et  le  savant 
suédois  déclare  que  l'habitant  de  l'Europe  méridionale  qui  n'a  jamais 
vu  d'aurore  pourra  se  faire  une  idée  très  exacte  de  l'aspect  du  phè- 
nomène  en  examinant  ces  belles  illustrations. 

II. 

L'aurore  boréale  était  parfaitement  connue  des  anciens.  Les  Grecs, 
peuple  à  riiiiagi  nation  riante,  cherchant  partout  des  symboles  gra- 
cieux, croyaient  apercevoir  avec  elle  les  dieux  de  l'Olympe  tenant 
conseil  au  niilieu  du  ciel  embrasé.  Au  contraire,  les  Bomains, 
avec  leur  crainte  incessante  des  présages  funestes,  en  avaient 
peur  :  les  diverses  variétés  du  météore  qui  nous  occupe,  et  pro- 
bablement d'autres  apparitions  comme  des  bolides,  etc.,  avaient 
été  savamment  classées  suivant  leur  forme,  leur  position,  leur  gran- 
deur. Laissant  de  côté  cette  énumération  inutile,  contentons-nous 
de  noter  que  Plitie,  après  Aristote  et  Sénèque,  parle  d'incendies 
célestes  qui  teignent  le  firmament  en  rouge  de  sang,  de  poutres 
lumineuses,  d'nuvertures  béantes  dans  la  voûte  étoilée,  de  lueurs 
fantastiques  qui  r.bangent  la  nuit  en  jour  ;  il  n'a  garde  d'omettre 
les  événemens  politiques  qui  ont  pu  accompagner  ces  manifesta- 
tions, sans  toutefois  aflirmer  que  celles-ci  fussent  la  cause  des  cata- 
strophes qui  les  ont  accompagnées  ou  suivies. 

Aux  époques  troublées  de  l'antiquité  et  du  moyen  âge,  en  temps 
de  guerre,  de  famine  ou  d'épidémie,  dès  qu'une  aurore  boréale  se 
montre,  le  sentiment  unique  est  la  frayeur,  et  Ton  croit  voir  dans 
le  ciel  des  fleuves  de  sang,  des  armées  qui  s'entre-choquent,  des  fan- 
tassins et  des  cavaliers  qui  se  livrent  des  combats  mystérieux.  Ces 
terreurs  qui  semt>jent  être  propres  aux  siècles  passés,  bien  des  g^s 
du  peuple,  bien  des  paysans,  et  peut-être  aussi  quelques-uns  de 
nos  lecteurs  les  ont  éprouvées,  lors  de  l'apparition  de  la  belle  aurore 
qui  illumina  le  nord,  vers  la  fin  de  la  guerre  de  1870.  Aujourd'hui 
pourtant  semblable  phénomène  ne  provoquerait  que  la  curiosité 
des  uns,  et  laisserait  les  masses  à  peu  près  indifi'érentes. 

Un  millier  d'années  après  Grégoire  de  Tours,  qui  donna  au  météore 
le  nom  qu'il  porte  encore  aujourd'hui,  le  Provençal  Gassendi,  le 
premier,  l'examine  avec  des  yeux  de  savant  et  le  baptise  définiti- 
vement (12  septembre  1621).  Les  termes  de  <(  lumière  polaire,  »  de 
a  Itunière  du  nord,  »  bien  que  proposés  par  divers  physiciens, 


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LES  AURORES  RORÉâLES.  660 

n'ont  jamais  pu  prévaloir;  Tévêqne  et  le  philosophe  ont  triomphé. 
A  partir  du  xviii®  siècle,  les  observations  se  multiplient,  les  théo- 
ries et  naturellement  aussi  les  discussions  scientifiques  commencent 
à  poindre.  Le  sujet  tente  même  les  poètes.  Sans  parler  de  Tabbé 
Delille,  un  jésuite  italien,  le  père  Noceti,  chante  les  aurores  en  vers 
latins.  Frazier,  en  1712,  contemple  le  premier  une  aurore  australe, 
météore  que  Gook  eut  souvent  plus  tard  l'occasion  d'apercevoir  dans 
ses  voyages  à  la  mer  du  Sud. 

On  prétend  que,  jusqu'à  l'année  1716  ou  environ,  les  phéno- 
mènes flont  nous  parlons  étaient  peu  communs  en  Scandinavie  et 
en  Hollande,  mais  qu'à  partir  de  cette  date,  ils  y  devinrent  très  fré- 
quens.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'attention  de  plusieurs  savans  suédois, 
hollandais,  français  se  fixa  dans  cette  direction,  et  une  découverte 
capitale  se  produisit.  L'inventeur  du  thermomètre  à  échelle  centi- 
grade, Celsius,  remarqua  des  allolemens  singuliers  qu'éprouvaient, 
sans  cause  apparente,  les  aiguilles  des  boussoles;  il  étudia  de  plus 
près  ces  perturbations  et  n'eut  pas  de  peine  à  s'assurer  qu'elles 
coïncidaient  avec  des  apparitions  d'aurores  boréales  (17âl).  Hjorter, 
Suédois,  comme  Celsius,  fit  la  même  remarque  à  peu  près  vers  la 
même  époque. 

Les  aurores  sont-elles  d'origine  cosmique  ou  procèdent-elles  d'in- 
fluences purement  terrestres?  Cette  question,  qui,  dans  le  biècle 
même  où  nous  sommes  provoque  encore  des  discussions  sans  cesse 
renaissantes,  divisa  dès  l'abord  les  savans  en  deux  camps.  Mairan, 
érudit  à  larges  idées,  peut-être  trop  hardi  dans  ses  conceptions, 
mais  à  coup  sûr  esprit  sagace  et  ingénieux,  se  déclara  partisan  de 
la  nature  extra-terrestre  du  météore,  et  l'opinion  contraire  trouva 
un  appui  dans  Musschenbroek. 

Ce  dernier,  qui  est  devenu  célèbre  par  ses  travaux  sur  l'électri- 
cité et  spécialement  par  la  découverte  qu'il  fit  de  la  condensa- 
tion (1),  émit,  sous  l'influence  encore  visible  des  vieux  préjugés  du 
moyen  âge,  l'hypothèse  suivante.  Au  voisinage  des  deux  pôles  et  à  une 
médiocre  distance  de  la  surface  du  globe,  se  trouvent  d'immenses 
réservoirs  de  matières  phosphorescentes.  Si  quelque  fissure  vient  à 
se  produire,  les  substances,  facilement  volatiles,  s'échappent  et 
illuminent  l'atmosphère  de  leur  éclat.  Selon  l'auteur  hollandais,  on 
peut  facilement  expliquer  la  firéquence  des  aurores  dans  certaines 
années;  l'ouverture  d'une  caverne  souterraine  en  est  la  cause.  Une 
fois  la  poche  vidée,  le  phénomène  doit  prendre  fin  pour  quelque 
temps.  Ainsi  donc,  après  l'épuisement  des  provisions  accumulées 
dans  une  région  donnée,  les  météores  cessent  forcément  de  se 

(i)  A  Leyde,  en  1746.  De  là  yient  le  nom  de  bouteille  de  Leyde,  qui  est  resté. 


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070  RETUE  Dn  DEUX.  lieNDEft.. 

moiaFer  pour  ^'apparaître  de  nouVeau. qu'au. Lottt  d»  plusieurs  aiè^ 
des^  la^matiëre  luuûneuse  ayant  eu.  la  temps  de  se  reformer^  Oa 
croyait  avoir  constaté  qua  les  années  sèches,  étaient  des.  année»  à 
maxima.  d'aurorea;  or  il  semblait  naturel  que  rhamidité  empêchât 
les.  eihalak&ons*  Oa  essayait  mémo,  sans  y  réussir,  bien  entendu, 
det  délermiuer  la  nature  de  la  subâtaaee  qui  luisait  aiiiai  dans  l'es- 
pace eu  étudiant  les  propriétés  des  divers  phosphores  réeemmeat 
découverts.  Déjà  auparavant  on  avait  cru  pouvoir  expliquer  les 
aurores  boréales  par  la  fermentatioa  de.  grossières  exhalaisons  ter- 
restres chassées  vers  le  pôle  et  finissant  par  prendcefeu. 

Quant  à  Mairao,  au  contraire,  dont  le  Traité  physique  et  histo- 
rique de  Vaurore  boréale  parut  en  1733,  la  lecture  de  son  livre^ 
après  cent  cinquante  ans,  demeure  encore  iudispensable  à  qui- 
conquis  aujourd'hui  veut  étudier  le  météore.  Rejetant  non-seulement 
les  idées  que  nous  avons  exposées  ci-dessus  y  mais  aussi  Thypo-- 
tlièse  bizarre  des  rayons  solaires  réfléchis  par  les  glaces  du  pôle 
et  renvoyés  de  nouveau  vers  l'observateur  par  la  surface  concave 
d«s  couch»  s  atmosphériques  supérieures,  il  eut  recours  à  la  lumière 
zodiacale  observée  par  Cassini  quelque  cinquante  ans  auparavant* 
La  lumière  z  )dia^a! j,  dont  l'éclat  est  faibl j  et  qui  n'est  pas  seu- 
vent  visible  dans  nos  climats  (1),  constitue  une  sorte  de  cône  lumi- 
neux aux  contours  assez  vagues  apparaissant  vers  l'ouest  après  le 
coucher  du  soleil  en  mars,  ou  du  côté  de  Torient  en  septt^mbre, 
avant  le  lever  de  cet  astre.  Sa  nature  a  fait  l'objet  de  plusieurs 
hypothèses,  mais,  presque  toujours,  on  l'a  considérée  comme  étant 
une  sorte  d'appendice  du  soleil.  Les  uns  ont  admis  l'existence  d'a& 
anneau  concenlri  {ue  à  celui-ci  et  l'entourant  sans  le  toucher*  D'au^* 
très,  et  Mairan  parn)i  eux,  en  ont  fait  un  prolongemenl.  de  l'atmo- 
sphère solaire  principalement  accumulé  dans  le  plan  de  Téclip- 
t  que  ou  dans  celui  de  l'équateur  de  l'astre  (ce  qui  revient  à  peu 
près  au  même)  et  dépassant  l'orbite  de  Vénus.  Au  reste,  les  deux 
suppositions  concordent  également  bien  av  x  la  forme  lentioulaîre 
présentée  par  la  lumière  zoiiacale  (2).  Malheureusement  l'bypo^ 
thèse  de  Mairan  est  impossible  à  admettre,  car  une  atmosphère 
solaire  qui  s'étendrait  jusqu'à  la  terre  serait  bien  vite  diâsipée  à 
cause  de  Ténorme  force  centrifuge  développée  par  la  rotation  de 
l'a&tie  central. 

(1)  Dans  le  foiaioa^  des  grandes  villes  nûtammeaX,  la  lueir  des  becs  dt  giz  masque 
le  phénomène.  Au  retto,  sous  les  tropiqaes  où  le  crépuscule  est  bien  plas  court  qoù 
daos  les  régions  tempérées^  on  distingue  bien  mieui  et  plus  souvent  la  lumière  xodisr 
cale. 

(2)  Ou  peut  Toir^  pour  plus  de  détails  à  ce  s^Jet,  la  dernière  édition  du  Ciel  à» 
M.  Guiiiemin. 


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IFS  AURORES  BORÉALBS.  071 

Ainsi  les  émanations  du  soleil,  ou,  pour  mieux  dire,  la  couronne 
(jui  entoure  ce  dernier,  venant,  d'après  Mainn,  choquer  notre  atmo* 
sphère,  illuarinent  notre  globe.  Mais  il  faut  alors  admettre  que  la 
matière  de  la  lumière  zodiacale  éclaire  par^le^même?  C'est  inutile, 
répond  Mairan  à  cette  objection  :  du  mélange  qui  se  produit  dans 
Tair  des  régions  supérieures  il  résulte  une  combinaison  chimique, 
un  précipité  nécessairement  lumineux  (!)•  La  supposition  est  on 
peu  hasardée  et  Mairam  sevible  s'être  tmp  avancé.  Pourtant,  il  osl 
indiscutable  qu'alors  comme  afwjourd'hui,  les  aurores  étaient  plus 
fréquentes  en  mars  et  en  septembre,  époques  où  la  lumière  zodâa- 
cale  parait  sous  son  maximum  d'intensité.  Etifin,  chose  curieuse,  le 
Suédois  Angstrôm  (1867)  et  l'Italien  Respighi  (1872)  ont  constaté 
dans  le  spectre  de  la  lumière  zodiacale  une  raie  verte  identique  avec 
une  ligne  de  même  couleur  qtiai  caractérise  l'aurore  boréale. 

Mairan  trouva  un  redoutable  adversaire  dans  le  célèbre  mathé- 
ncmticicn  Euler.  Celui-ci  n'admettait  pas  l'hypothèse  d'une  immense 
atmosphère  solaire;  il  ne  croyait  qu'à  i'existenee  d'un  anneau,  — et 
en  cela  il  n'avait  pas  tort.  Seulement,  il  imaginait,  pour  expliquer  le 
météore  hii-méme,  une  théorie  assez  peu  claire,  d'après  laquelle 
les  portions  subtiles  et  raréfiées  de  l'air  étaient  chassées  k)in  ck  la 
surûice  du  globe  par  les  rayons  du  soleil  (l'hypothèse  de  l'éaûssiœi 
régnait  alors  grâce  à  l'inifliueBoe  de  Newton)  et  îes  particules  «deve- 
nues lumineuses  (en  ne  V(!>it  pas  trop  pourquoi),  donnaient  lieu,  (à 
une  certaine  distance  de  la  terre,  :anx  phénrâiènes  des  aurores  (2). 


IIL 

Une  vaste  bibliothëtpie  .suffirait  Ji  pdne  pour  conteriir. tous,  les 
mémoiFes  et  les  notices  publiés  depuis  soixante  a.ns  lau  syjet  du 
pbénomè22e  des laurores  boréales,  sans  parler  des  nombreux  traités 
de  physique,  demétéocolQ^e  eu  d'astronomie  qui  leur  ont  consa- 
cré cm  ou  >pludeuFS  'Chapitres.  GertaLos  auteurs  se  sont  Itornés  à  la 
simple  description  de  ce  qu'ils  avaient  aperça, /au  seul  ^exposé  de 
leurs  théories,  mais /d'autres  ont  fut  mieux.  Alexandre  de  Humboldt 
a.traoé  dams  >8on  Cosmos  un  excellent  tableau  des  notions  que  pos- 
sédait alors  la  science  ausujet  desaurores,  et  V  A$tr,wiomiejpçfpU'' 

{{)  ifoinmMt  okmsin  rqqa,  la  fonte  «entsifage  'étABti-vftoindre^vert  JeiffôlAB  qii*à 
r-éqnateur,  le^pactUt  du  gl(^  situées  sons  lei  trojôqueft  ropousseotla  matière  &tsan- 
gère  qui  B*acaumale  vers  les  hautes  latitudes.  Donc  il  ne  devra  guère  y  .avoir  d'au- 
rores que  dans  les  sones  glaciales  et  tempérées,  ce  qui  est  exact. 

'(2)  Ainsi  Bu  1er  Invoquait  ia  théorie  d€f  ?iewtan,  et  il  dtait  «on  flAvenaiire  'de  cette 
théorie. 


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672  BEVUE  DES  nEDX  MONDES. 

/aiVed'Arago  renferme  sur  cette  même  question  de  précieux  détails 
très  bien  classés  et  coordonnés. 

Nous  n'en  finirions  pas  si  nous  voulions  énumérer  tous  les  pro- 
grès accomplis,  toutes  les  observations,  toutes  les  expériences,  et» 
à  plus  forte  raison,  si  nous  entrions  dans  les  détails.  Tout  en  ren- 
dant pleine  justice  à  une  foule  de  météorologistes  dont  nous  omet- 
trons volontairement  les  noms,  nous  limiterons  ce  modeste  essai 
aux  seules  découvertes  saillantes  et  instructives. 

C'est  à  peu  près  vers  Tannée  1850  que  M.  de  La  Rive,  physicien 
genevois,  a  voulu  fonder  la  théorie  définitive  de  l'aurore  boréale,  si 
tant  est  qu'une  théorie  au  sujet  de  ce  météore  puisse  être  défini- 
tive. Non  content  de  collationner  de  nombreux  témoignages,  de  les 
discuter^  de  les  approfondir,  le  savant  suisse  a  cherché  à  repro- 
duire le  phénomène  lui-même  et  il  a  merveilleusement  réussi. 

Dn  premier  point  qui,  loin  d'être  fixé,  est  encore  discutable, 
concerne  la  hauteur  approximative  du  météore  au-dessus  du  sol. 
Tantôt  deux  observateurs,  séparés  par  une  distance  d'un  millier 
de  kilomètres,  affirment  avoir  vu  la  même  aurore  en  môme  temps 
et  sous  le  même  aspect;  d'autres  fois  l'apparition  n'est  visible  que 
dans  un  rayon  de  quelques  lieues.  Mairan,  se  fondant  sur  certains 
calculs  non  sans  portée,  concluait  à  une  élévation  de  2  ou  300  lieues. 
Bravais,  plus  modeste,  a  proposé  150  kilomètres,  comme  valeur 
moyenne.  D'autres  auteurs  ont  admis  que  les  fusées  les  plus  éle- 
vées planent  à  800  kilomètres  d'altitude. 

M.  de  La  Rive  fait  table  rase  ou  à  peu  près  de  toutes  les  données 
antérieures.  Selon  lui,  les  aurores  boréales,  fort  basses  en  réalité, 
ne  dépassent  guère  la  zone  des  nuages;  on  en  a  même  aperçu  qui 
se  projetaient  sur  le  flanc  des  montagnes  (observation  de  Parry). 
On  voit  que  les  contradictions  ne  font  pas  défaut.  A  l'appui  de  son 
opinion  sur  la  faible  hauteur  du  météore,  M.  de  La  Rive  cite  des 
cas  bien  constatés  de  bruissemens  entendus  pendant  la  manifesta- 
tion de  l'aurore  ;  plusieurs  fois  une  senteur  sulfureuse  a  été  per- 
çue. Le  pétillement  qu'occasionnent  certaines  décharges  électriques 
lentes,  l'odeur  de  l'oxygène  électrisé  ou  ozone,  sont  tout  à  fait  ana- 
logues. Des  explorateurs,  des  aéronautes  ont  même  prétendu  avoir 
traversé  l'aurore  boréale,  ou  du  moins  le  brouillard  qui  lui  donne 
naissance,  suivant  l'opinion  de  M.  de  La  Rive. 

Arago  avait  pressenti  la  nature  électrique  du  météore,  dont  il  pou- 
vait prédire  les  apparitions  en  consultant  la  boussole.  Au  reste,  les 
faits  abondent  qui  prouvent  jusqu'à  l'évidence  la  connexité  qu'il  y 
a  entre  les  aurores  et  les  phénomènes  magnétiques.  Tessan,  en 
1818,  voyageant  sur  la  Vénus^  rapporte  qu'à  la  suite  de  la  manifes- 
tation d'une  belle  aurore,  tous  les  compas  du  navire  s'affolent  et 


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I 


LES  AURORES  BORÉALES.  673 

qu'on  se  trompe  de  route  (1).  Pour  une  cause  semblable,  Matteucd 
voit  le  fer  doux  des  appareils  télégraphiques  toscans  s'aimanter 
fortement  au  point  que  tout  service  est  interrompu  entre  Florence 
et  Pise.  Aux  États-Unis,  dans  pareille  circonstance,  les  employés 
réussirent  à  faire  marcher  le  télégraphe  sans  pile. 

Les  beaux  arcs  de  lumière  qu'on  observe  dans  les  régions 
polaires  ont  leur  point  culminant  sur  le  méridien  magnétique.  On 
nomme  ainsi,  comme  on  le  sait,  le  plan  vertical  mené  par  les  deux 
pointes  d'une  aiguille  aimantée  horizontale.  Bravais,  s'inspirant 
peut-être  des  idées  d'Haosteen,  en  a  conclu  que  ces  arcs  (ou  plutôt 
les  cercles  dont  ils  font  partie)  sont  concentriques  à  l'axe  magné- 
tique du  glohe,  droite  qui  réunit  les  deux  pôles  magnétiques  en 
passant  par  le  centre  de  la  terre.  Les  arcs  ne  coïncident  donc  pas 
en  direction  avec  les  parallèles  géographiques,  ce  que  croyaient  les 
premiers  observateurs,  notamment  le  Suédois  Bergman.  Au  reste,  le 
pôle  magnétique  n'est  nullement  immobile,  et  sa  position  peut  varier 
de  plusieurs  degrés  en  longitude  ou  en  latitude  dans  le  cours  d'un 
siècle. 

L'apparition  des  aurores  boréales  se  rattache-t-elle  à  un  état  par- 
ticulier de  Tatmosphère?  Oui,  sans  doute,  et  M.  de  La  Rive  voit 
dans  cette  circonstance  une  confirmation  de  sa  théorie.  Ainsi, 
presque  tous  les  observateurs  sont  d'accord  pour  déclarer  que  des 
nuages  de  cirro-stratm  accompagnent  ou  précèdent  le  phénomène 
et  on  en  voit  fort  souvent  à  l'intérieur  du  segment  obscur.  Ce  qui 
n'est  guère  moins  incontestable,  c'est  la  présence  simultanée  dans 
l'air  d'une  innombrable  multitude  de  fines  aiguilles  de  glace,  trans- 
parentes et  microscopiques,  qui  favorisent  la  formation  de  halos 
lunaires  avant  que  l'aurore  elle-même  prenne  naissance. 

Nous  sommes  maintenant  en  mesure  d'aborder  l'explication  de 
l'hypothèse  proprement  dite.  La  terre,  d'après  l'éminent  physicien 
genevois,  est  chargée  de  fluide  négatif;  il  en  est  de  même  des  cou- 
ches d'air  très  rapprochées  du  sol.  Au  contraire,  les  hautes  régions 
de  l'atmosphère  sont  électrisées  positivement;  et  ce  double  fait, 
résultat  d'expériences  certaines,  n'est  nié  par  personne.  Ces  deux 
électricités  de  nom  contraire,  accumulées  vers  les  tropiques  en 
masses  énormes,  se  combinent  aux  pôles,  où  l'air,  plus  humide, 
devient  meilleur  conducteur.  Les  décharges  polaires  produisent 
sans  cesse  des  appels  de  fluidey  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi, 
et  des  courans  d'électricité  partent  constamment  de  l'équateur  vers 


(1)  Toatefois,  si  l'observateur  se  trouve  m  dedans  da  cercle  formé  par  l'aorore, 
l'action  de  celle-ci  sur  l'aigaille  est  à  peu  près  nulle.  Ce  fait  assez  singulier  a  été  con- 
staté plus  d'une  fois. 

TOMB  ux.  —  1883.  43 


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$7h  REVOfi  :»B5  4DlSra  WdNIM. 

les  pôles,  cfaemluanl,  im  uns  dans  le  gae  raréfié  des  cOHches  rap^ 
tieforeB,  les  autres  dans  Hiiilénear  da  sel.  Cest  du  phénontee  4e 
fecotupositira,  favorisé  p«r  la  présenoe  de  vésicules  d'eau  înfifiiM^ 
simales,  de  crisl»iix  de  neige  imperceptibles,  de  petites  MgttflleB 
glaciaires,  que  proviendrait  ie  météiare  dont  nous  essayons  défaire 
Phisloire, 

Il  s' agissait  de  démontrer  que  l%fpertiès6  ^n  question,  d^  fort 
probable  par  eMe^ïiôme,  pouvait  être  regardée  presque  comme  >eeiv 
taioe.  M.  de  La  Rive  parvint  à  son  but  à  l'aide  d*one  fort  curieuse 
expérience.  Un  ballon  de  verre  était  muni  de  deux  tubulures  oppo- 
sées ;  Tune  permettait  de  faire  le  vide  dans  l'appareil  ;  l'autre  doB- 
nait  passage  à  une  tige  de  fer  doux  qui  faisait  saillie  à  Textériefar 
et  se  prolongeait  en  sens  inverse  jusqu'au  centre  du  ballon.  Oi» 
très  ftîTte  couche  isolante  recouvrait  le  fer,  sauf  aux  extrémités,  eH 
était  elle-même  recouverte  par  un  anneau  de  cuivre  qn*un  fil  tour 
ducteur  permettait  de  relier  &  une  source  électrique.  Le  cuivre 
était  donc  chargé  par  la  machine  de  fluide  positif,  par  exemple,  et 
le  fer,  mis  en  communication  avec  le  sol,  s'électrisait  négativement 
par  influence.  Grâce  à  la  faible  résistance  de  l'air  raréfié,  les  deux 
électricités  «e  recombinaient  en  formant  une  gerbe  lumineuse  teHe 
que  les  lueurs  des  tubes  de  Geissler;  mais,  et  c'était  là  le  peî«i 
capital,  si  Ton  venait  à  aimanter  le  fer  doux,  ce  qui  était  facile  k 
Taide  d'un  électro^aimant,  il  se  formait  autour  de  l'exti  émiié  libre 
du  fer  une  couronne  ou  auréole  concentrique  au  barreau  et  d*aè 
divergeaient  des  jets  plus  brillans.  Un  peu  de  réflexion  suffit  pour 
concevoir  que  le  fer  doux  représentait  à  la  fois  la  terre  et  l'aimant 
terrestre,  le  cuivre  l'air  des  hautes  couches  atmosphériques,  t^ 
l'extrémité  libre  de  la  tige  aimantée  les  régions  polaires. 

Il  nous  reste  à  dire  quelques  mots  d'un  peint  qui  n*est  pas  sans 
importance  :  celui  de  la  périodicité  du  phénomène.  D'abord ,  fes 
aurores  sont  bien  plus  fréquentes  en  hiver  qu'en  été,  chose  fort 
naturelle,  car  elles  sont  invisibles  durant  les  intermtnaHes  jours 
des  contrées  polaires.  î<ous  avons  déjà  dit,  en  parlant  de  Thypo- 
thèse  de  Maimn,  qtfon  les  aperçoit  principalement  pendant  les 
mois  des  équinoxes,  mars  et  septembre.  Mais  le  fait  s'expHque  très 
naturellement ,  toujours  suîvatrt  les  idées  de  M.  de  La  Rive,  mais 
correspondant  à  une  période  d'échauffement  pour  la  partie  tropîcrfe 
de  Thémisphère  nord,  et  septermbre  coïncidant  avec  la  condensation 
en  brouillards  des  vapeurs  atmosphériques  dans  le  voisinage  du 
pôle.  Ainsi,  dans  un  cas,  développement  d'un  excès  d'électricité; 
dans  l'autre^  combinaison  plus  aisée  des  deux  fluides.  Peut-être  une 
expUcatioQ  analogue  rendrait-^e  compte  d'une  certaine  pôriodd 
undècennale  coïncidant  sensiblement  avec  celle  des  taches  du  q 


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Faufr-étreenfia  des  v^alioDS  séciulaûres  se  produlfieBt,  mû^  trop^ 
peade  teaips  s*' est  écoulé  depuis  quA  Ton  a,  commescé  à  Uir«  dM 
observatioQS-  sérieuses  et  suiiôesipwr  qu'en  ait  pudéosèler  uue  loi 
qui.  se  maoUestAca  siuos  doute  qoe^iue  jour. 


n. 

fiaos  les  derniers  mois  de  L'anoéQ  i878,  M*.  Nordejaakiold^  hivers 
MBt  près  du  détroit  de  Bebriug,  remaïqua  la  préseDce^  toutes  lea 
nuiie-  où^  le  etair  de  lune  u'étût  pas  trop,  vîf  et  où  lea  nua^s  ua 
maecpiaient  paa^  la  cûté  nord  de  l'horizoja,  d'une  sorte  d*arc  fàibler^ 
Boent  luHÛoeux^  ayant  son  sommet  dansN  la, dûrection  nord^nord-estw 
Très  régulier  de  forme  et  de  courbure^  cet,  arc  reposait  sur  un.  seg^ 
ment  de  cercle  boroô  lui-même  par  Uhorizoa.  Le-  météoue  avait  en 
moyenne  10  deg^^és  de  flèche  et  embrassait  enrvirea  90  degrés,, 
c'est-à-dire  le  quart  de  l'horizon  ;  sa  limite  inférieure  tranchait 
d'une  manière  apparente  sur  le  a  segment  obscur,  »  probablement 
f»  contraste.,  Au  contraire»  son  pourtour  extérieur  était  moin;s^  net« 
ce*  qui  renjdait  difficile  la  mesure  exacte*  diB  soa  épaisseur,  évaluée 
ai^oxioaativemeQt  à.  5  degrés. 

La  lumière  de  l'arc  était  calme  et  uniforme,  sans  apparence  de 
calons  ;  elle  était,  au  reste,  assez  médiocre,,  ainsi  que  nous  l'avons 
déjà  diL  Rien  de  comparable  aux  draperies;^  aux  fusées  éclatantes, 
aux  stries  des  aurores  Scandinaves.,  Probablement  bien  des  savaus 
se  se  seraient  pas  donné  la  peine  d'étudier  un  phénomène  aussi 
pieu  intéressant  en  apparence.  M.  Nordenskiôld,.  au  contraire»  le 
suivit  y)ur  par  jour,  nota  toutses  les  particularités  qu'il  put  recueilr 
lir  et  arriva  aux  eoncbisions  suivantes.. 

Aiirdessus  du  globe  terrestre  et  à.  une  distance  d'environ  AOO  kilor 
mètres. est  située  une  couronne  lumineuse  permanente,  ou  peu  s'en 
faut*  Cette  couronne  cerne  le  globe  tout  entiev  sans  que  sa  direC'^ 
tion  coïncide  avec  celle  des  parallèles,  car  elle  est  excentrique;  au 
pôle  nerd,  tandis  que  soa  centre  correspond  sensibliement  avec  le 
pôle  magnétique.  On  sait  que  celuirci  s'écarte  du.  p6le  nord  et 
marque  Le  point  où  l'aiguille  d'inclinaison  reste  verticale.  Ajoutons 
que  le  plan  de  la  couronne  est  perjiendiculaire  au  rayon  terrestre 
passant  par  ce  dernier  poini« 

Ainsi,,  notre  globe  possède  un  anneau  coname  Saturne,  à  ceitaines 
diâérences  près  cependaAL  L'actneaude  cette  demièce  planète  entoure 
l'éipiateur;  U  n6lre,  inconaparablement  phia  petite  ne  cou.vk&  qu'une 
bande  étroite  des  iiégioM  poUires,  hamle  dont  le  centre  est  as/ses 
éloigné  du  p6fe  nord.  Les  babitaos  de  L'équateur  de  Saturne,. —  a'U 


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676  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

y  en  a,  —  contemplent  un  ruban  très  large  dans  le  sens  vertical  et 
fort  mince  dans  le  sens  horizontal;  au  contraire,  un  observateur 
des  hautes  latitudes  asiatiques  ou  américaines  se  trouverait  en  pré- 
sence d'une  couronne  peu  épaisse,  mais  relativement  étendue, 
c'est-à-dire  que  le  développement  de  notre  anneau  est  à  peu  près 
parallèle  à  la  portion  de  surface  terrestre  par  lui  dominée  et  qu'il 
ombragerait  s'il  était  opaque. 

Les  objections  ici  s'offrent  d'elles-mêmes  et  se  pressent  en  foule. 
Pourquoi  nul  avant  M.  Nordenskiôld  n'avait-il  remarqué  ce  météore 
très  singulier  à  coup  sûr?  Un  observateur  placé  près  du  pôle  des 
aurores  boréales,  on,  si  l'on  veut,  près  du  pôle  magnétique,  puisque, 
en  définitive,  il  est  probable  qu'ils  se  confondent,  devrait  aperce- 
voir un  cercle  lumineux  complet  faisant  le  tour  de  l'horizon.  Or 
aucun  navigateur  n'a  rien  encore  contemplé  de  pareil. 

Toutes  les  difficultés  sont  levées,  grâce  aux  réponses  si  claires  et 
si  simples  de  M.  Nordenskiôld.  L'arc  lumineux,  dit-il,  n'est  qu'une 
sorte  de  résidu  de  phénomènes  plus  brillans  et  plus  complexes;  il 
ne  faut  donc  guère  espérer  de  le  voir,  sauf  dans  les  années  où  les 
aurores  sont  faibles,  c'est-à-dire  dans  les  années  à  minima^  comme 
il  arriva  précisément  en  1878-1879.  Le  plus  ordinairement,  l'acces- 
soire masque  le  principal,  de  même  qu'on  ne  saurait  contempler 
les  fondations  d'un  édifice  encore  debout.  La  lueur  n'est  pas  forte, 
nous  l'avons  déjà  dit  :  non-seulement  le  jour  et  le  crépuscule  l'effa- 
cent, mais  le  simple  clair  de  lune  la  rend  invisible.  11  va  sans  dire 
que  si  le  ciel  est  chargé  de  brumes,  tout  disparaît,  mais  la  seule 
vapeur  d'eau  contenue  dans  l'air  éteint  la  clarté  de  l'arc  ordinaire 
si  ce  gaz  est  à  trop  forte  dose.  Il  faut  donc  que  l'observateur  soit 
favorisé  par  un  temps  sec  et  froid  ;  si  le  thermomètre  marque  plus 
de  0  degré,  il  est  inutile  d'explorer  le  firmament.  Ainsi,  les  côtes  de 
la  Norvège ,  assez  chaudes  grâce  au  Gulfstream  et  passablement 
humides,  sont  dans  de  mauvaises  conditions.  Presque  toutes  les 
autres  régions  d'où  l'anneau  peut  être  aperçu  ne  sont  que  de  tristes 
solitudes. 

En  second  lieu,  un  spectateur  qui  serait  placé  près  du  pôle  des 
aurores  ne  verrait  absolument  rien,  car  l'horizon  lui  cacherait  la 
vue  du  météore,  de  même  qu'un  Saturnien  qui  n'aurait  jamais 
quitté  les  hautes  régions  boréales  ignorerait  l'existence  de  l'an- 
neau. Voilà  donc  une  réponse  géométrique  et  indiscutable  à  la 
deuxième  objection  proposée.  Notre  observateur,  s'étoignant  du 
pôle  des  aurores  et  marchant  au  sud  magnétique,  finirait  par  dis- 
tinguer dans  cette  dernière  direction  un  arc  s* élevant  par  degrés 
sur  l'horizon.  Toute  une  ceinture,  assez  large  d'ailleurs,  est  domi- 
née, —  c'est  le  mot,  —  par  la  couronne,  qui  est  alors  voisine  du 


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tES  ÂUROB£$  BORiALES.  677 

zénith.  Maïs,  bien  que  le  météore  soit  là  plus  rapproché  du  sol  que 
nulle  part  ailleurs,  il  n'est  plus  apercevable.  II  n'y  a  rien  cepen- 
dant de  paradoxal  dans  ce  fait,  car  sa  faible  épaisseur  le  rend  trans- 
parent. Extérieurement  à  cette  dernière  zone  qui  lui  est  concen- 
trique,  une  autre  circonscription  jouit  de  la  vue  de  Tare,  placé 
obliquement  vers  le  nord  magnétique.  Enfin,  plus  loin,  Tare  rasant 
Thorizon  cesse  d'être  visible.  Ajoutons  enfin,  pour  terminer,  que 
bien  avant  d'avoir  atteint  cette  limite  géométrique,  le  phénomène 
est  dissimulé  déj4  par  les  brouillards  de  l'horizon  et  aussi  par  la 
forte  épaisseur  d'atmosphère  que  les  rayons  visuels  ont  à  traver- 
ser. L'arc,  dit  M.  Nordenskiôld,  tel  que  nous  l'avons  observé,  n'au- 
rait pu  être  discerné  s'il  eût  été  seulement  moins  lumineux  de 
moitié. 

Le  météore  est  relativement  immobile,  mais  pourtant  il  n'est  pas 
rigoureusement  immuable,  sans  parler  des  lentes  variations  de  son 
rayon,  de  son  épaisseur,  des  oscillations  qui  déplacent  son  centre, 
mouvemens  dont  il  sera  curieux  plus  tard  d'étudier  les  lois,  l'arc 
lumineux  monte,  baisse,  s'éteint  dans  l'intervalle  de  quelques 
heures.  Son  éclat,  généralement  uniforme,  est  parfois  rehaussé  par 
des  (c  nœuds  de  lumière  »  qui  se  balancent  d'une  extrémité  à 
l'aufre.  Souvent  même  un  second  arc  sensiblement  parallèle  au 
premier  prend  naissance  :  d'après  les  observations  de  M.  Norden- 
skiôH,  il  est  presque  toujours  concentrique  à  l'arc  ordinaire  et  situé 
dans  le  même  plan  que  lui,  mais  plus  loin  de  la  surface  du  globe. 
Parfois  aussi  les  deux  arcs  se  soudent;  d'où  résulte  une  aurore 
boréale  en  forme  de  tranche  {skifformadé)^  c'est-à-dire  aplatie  dans 
le  sens  vertical.  Il  n'est  pas  rare  que  des  arcs  supplémentaires  inter- 
viennent, et  fréquemment  des  rayons  lumineux  jaillissent  entre  les 
deux  arcs  et  dans  l'espace  indéfini  extérieur,  mais  presque  jamais 
en  dedans  du  plus  petit. 

Qu'on  imagioe  enfin  le  phénomène  se  compliquant  de  plus  en 
plus,  en  perdant  de  sa  régularité,  les  arcs  s'élevant  sur  l'horizon, 
les  rayons  se  multi])liant,  jaillissant  au  milieu  des  courbes  de  manière 
à  illuminer  l'espace  vide,  s'élançant  vers  le  sud  magnétique  dans 
des  directions  peu  obliques,  ou  parallèles  au  globe  terrestre  (1),  et 
voilà  l'aurore  boréale  vulgaire  passablement  expliquée.  A  l'intérieur 
de  la  projection  de  la  couronne,  vers  le  pôle  magnétique,  se  trouve 
au  contraire  une  zone  d'où  l'on  peut  contempler  les  aurores  dans 
la  direction  du  sud,  et,  plus  près  encore  de  ce  pôle,  le  météore 
n'éclaire  que  rarement  l'horizon.  Des  voyageurs  (Hayes  par  exemple) 

(1)  Cnpendaot  M.  Nordenskiôld  estime  que  l'orientatioa  des  rayons  dans  l'espace  est 
très  difficile  à  apprécier  exactement. 


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678*  BETUI  !«•  DEUX  miNBEd* 

aTiJent  constaté'  ce  feit  depuis  loDgteinps.  La  zone  jmé&  cTaware^ 
embrasse'  un  cercle  d'environ*  8'  degrés  de  rayon  (i)w 


Le^,  tra/ram  de  M.  Lenstroin^  travaux  dont  FexwDen  nous  servinii 
de  conclosioiL,  ODticela  d'intéressant  qn^ils  oonadtaent  une  pienvei 
directe  et  définitive  de  Ta  nature  êteotrique  des  aurores  bwréales.  IL 
seinblait  que  les  expéneoces  élégaoBtes  de  H»,  de  La  Bi^e  avaient; 
tranché  la  quastîon  ;  il  n'en  était  rien,  car  il  y  a  hnit  ans»  à  peine 
qu'un  Allemand,  M.  GFCN9eifian,a  combattu  le»  idées  généralement 
adoptées  dans  le  monde  savant,  pour  proposer  une  autre  hypo*- 
thèse;  M«  Lenstrôm  est  allé  plus  loin  que  le  physicien  de  Genène, 
eik  ee  sens  qu'au  lieu  d'opéver  dans  un  cabinet  de  physique,,  il  a 
rétisBi  à  reproduire  le  météore  lui-même  eni  plein  air;  U  Ta  forcé 
à  se  manifestai!,  comme  jadis  Franklin  et  Dalibard  ont  fak  desr 
cendre  la  foudre  du  ciel  pour  l'examiner  scientifiquement.  N'our 
blions  pas,  du  reste,  qt»'il  est  fort  méritoire  d^opérer  par  un.  froid 
de  SO  degrés,  pendant  que  la  bise  souille,  que  le  givre  entrave  la 
fonctionnement  des  appareils^  qu'il  faut  sans  cesse  visiter  et  réparer, 
et  que  le  S(HiI  abri  dont  on  dispose  est  une  hutte  saoablable  à  celle 
de  nos  charbonniers. 

Non  contente  de  provoquer  des  aurores  artificielles,  l'expéditiioo 
finlandaise  dont  M»  Lenstrôm  faisait  partie  a  pu  recueillir  plusieurs 
dionnées  importantes  relativement  à  la  manlfestaiionj  libre  da  phér- 
nooiène.  Les  observattiens  ont  été  &i tes  à  SodaBkylâLet  iuKjiUala  (2) 
(Laponie)  en  novembre  et  décembre  18r82..  Dans  la  prennère  de*  ces 
deux  locaiiités,  «  Paurore  polaire  se  montrait  souvent  d'une  înteno- 
sité  très  grande,  mais  elle  n'offrait  pas  pourtant  beauco>up  de  variar 
tioD.  Elle  eommençaiitt  ordinaiuement  par  un  aro  faible  au  nord,,  qui 
se  développait  bient&i  en  arc  avec  rayons  et  quelquefois  en  drape- 
ries tendues  de  l'est  àt  Touiest,  le  plus  souvent  un  peu  i^era  le 
nord.  »  La  couleur  changeait,  peu  :  presque  toujours  une  teinte 
jaune:  pâle,^  légèrement  lavée  dêi  vert,  se  manifeslatt.  Bien  que  le 
météore  ne  fû.t  pas  continueUement  visible,  on  obeervint  fréquemtr 
ment  au  spectrœcopoj  et  môme  assez  haut  sur  Thmirizoa,  lai  bande 
caractéristique  des  aurores,  sans  que  l'ioeil  en  perçût  aucune  trace 
dB!  lueur.  Ce  jhit  se  produiisant  mâme  em  l'absence  de  la.  neige,,  oa 


(1)  Elle  est  tracée  approximativement  dans  le  tome  n  de  la  Terr$,  par  M.  E.  RecloB. 

(2)  CoordcBDées  géograpbiqae»  de  cea  deux  stations  en*  nombres^  rends  :  Sodsolcyia, 
67»  de  lat,,  27»  long.  E.  de  G.j  KuUaU  78"  i/i  lat.,  ÎT  loog;  B.  de  G* 


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iie  pouyaii  r^ttsthuer  à  des  fvltqui  auiorales  réAéchJos.  fie  tplus, 
îi  ft-étttt  pas  me  'de  tcnnUempler  pendaiit  les  units  «une  liieur  dif* 
tee  et  iphesphopesoante,  légëneiiiBiit  janmllre,  «qm  éclakaiit  Thomoii 
st  ièisak  pâÙr  les  létdlea.  L'e&t  produit  était  sensifaleDseDt  «connf)»- 
raUe  ft  «ceiw  île  k  hiflB  A  demi  fwilée  par  les  Aiages. 

M.  Lenstrôtn  et  ses  collaborateurs  ileblèFeat,  le  8  décembre  lâS2,* 
de  mesarer  la  hamtour  «d'un  «arc  d'auroro  au-dessus  da  ia  eurfince 
du  (globe*  iils4Be  divœèpent  en  deauK  groiq>as  nt,  à  Taide  de  théodo- 
lites, ils  appréciàreat  la  distance  sauguiaire  du  isemnet  de  Ybtc  à 
i'bariMOXu  Les  deuK  «tations  étaieat  sîtmées  sur  \m  aèm  mànfien 
magiiétiqifte  à  À  kilemètres  1/2  de  distance:  an  fil  télégrapbiqne, 
mwbalié  d'avance,  pennettait  de  oonrespendre  durant  Jes  obsenoa- 
tions.  Ils  s'effoixèmit  de  se  loonceiter  peur  viser  ie  même  point  «du 
météore,  mais,  à  la  suite  ^d'essais  réitérés,  ils  reoonaurent  que  tel 
rayon  »  visible  pour  les  uns.,  ne  poumt  être  aperça  ées  autres. 
Quant  auK  résultats  des  visées^  ils  furent  kioonciliables,  poisque 
l'angle  obtenu  se  trouva  être  phis  «grand  poar  le  poste  sud  que  poor 
le  poste  nord,  quoique  celui-ci,  a  priori^  se  raf^procbât  KÏlavaintage 
éfi  météore.  M.  Lenstrom  est  i^ndut,  oaGune  id'atlieurs  l'avait  Mi 
M.  de  La  Rive,  qijbe  diMfiie  «observateur  voit  son  aurore,  de  môme 
que  cbuque  spectateur  contemple  son  anc-en-ciel,  et,  de  plus,  que 
le  phéuomène  tse  ^produit  À  mœ  hauteur  da  quelques  ndliers  de 
«lëtres  à  peine  ;  il  signale  -encore  les  résultats  ^tenas  au  Groôu- 
land  par  l'ingéaieur  Fritze,  qui  conduisent,  au  umns  dans  certams 
cas  particuliers,  à  des  nombres  vingt  fois  plus  faibles. 

Lors  de  'l'expédition  suédoise  de  1S6S  dans  les  régions  polaires, 
on  remarqua  autour  du  eomnet  des  montagnes  des  flammes  fai- 
Mes  ou  des  lueurs  phosphureseentes.  Ce  £ait ,  dont  M.  Lenstrôm 
n'eut  connaissance  qu'en  1871,  rapproché  de  certaines  descriptions 
relatées  par  d'autres  voyageurs ,  décida  IL  Lenstrôn  à  essayer  de 
provoquer  ou  de  faciliter  l'appantien  du  «étéore  par  des  moyens 
artificiels.  Les  premières  tentativesdatent  de  1871  et,  à  l'^iemplede 
celles  qui  ont  suivi,  elles  ont  «u  la  Laponie  pour  théâtre.  Comme,  dès 
l'iabord,  l'eatreprise  avait  été  couronnée  de  succès,  de  nouvelles 
eExpériences  furent  oneprises  lors  de  l'expédition  polaire  finlandaise -de 
18fi2  et  renouvelées  deux  fois  •sur  deux  cimes  difléreivles,  portant 
TOspectivemeut  les  noms  fort  pen  haraMmieux  d'OratuntuH  et  de 
Pielarifrtanturi. 

LX)ratunturi,  haut  de  plus  de  509  mètres  aundessus  du  niveau  de 
la  mer,  est  situé  par  67^  21'  de  latitude  près  du  viltage  de  Sodan^ 
kylâ.  Vers  le  point  culminant  de  la  montagne,  un  long  fil  de  cuivre, 
replié  convenablement  sur  lui-même,  de  manière  à  constituer  une 
série  de  carreaux  d'une  surface  totale  de  900  mètres  carrés,  était 


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Goot^Ie 


680  REVUB  DES  DEUX  MONDES. 

supporté  par  des  poteaux  munis  d'isolateurs.  Des  pointes  de  lai- 
ton, dressés  verticalement  de  0*^,50  en  O'^ybO,  hérissaient  ce  réseau 
conducteur  et  le  tout  communiquait  par  un  fil  métallique  isolé  cou- 
rant sur  des  perches  avec  un  galvanomètre  installé  dans  une  cabane 
au  pied  de  la  cime.  Le  galvanomètre  était  relié  à  la  terre  par  l'autre 
extrémité  de  son  propre  circuit. 

Presque  toutes  les  nuits  qui  suivirent  Tinstallation  des  appareils, 
une  lueur  jaune  blanchâtre  illumina  les  pointes,  sans  que  rien  de 
pareil  se  manifestât  sur  les  hauteurs  du  voisinage,  pendant  que 
l'aiguille  du  galvanomètre  trahissait  par  ses  mouvemens  le  passage 
d'un  courant  électrique.  La  lumière  fut  analysée  au  spectroscope 
et  donna  la  raie  jaune  verdâtre  qui  caractérise  l'aurore  boréale. 
Ajoutons  que  l'intensité  de  la  clarté  et  les  déviations  de  l'aiguille 
variaient  continuellement.  Au  reste,  le  givre  qui  se  déposait  sur  les 
fils  ne  tardait  pas  à  détruire  Tisolement,  ce  qui  rendait  presque  im- 
possible une  expérience  de  quelque  durée,  sans  parler  du  froid  qui 
engourdissait  les  doigts  de  l'opérateur. 

L'appareil,  installé  plus  tard  sur  le  Pietarintunturi,  à  plus  de 
78  degrés  de  latitude,  était  à  peu  de  chose  près  disposé  identique- 
ment, sauf  que  la  surface  munie  do  pointes  était  moitié  moindre. 
Ainsi  que  le  fait  remarquer  M.  Lenstrôm,  la  proximité  de  la  «cein- 
ture maximum  »  des  aurores  compensait  cette  infériorité.  Le  29  dé- 
cembre, un  tt  rayon  d'aurore  »  fit  son  apparition  au-dessus  du 
réseau,  qu'il  dominait  verticalement  de  120  mètres. 

Notre  tâche  est  terminée  :  après  avoir  tenté  de  rendre  compte  de 
l'aspect  du  météore,  nous  l'avons  pour  ainsi  dire  suivi  à  travers  les 
âges  et  nous  avons  examiné  quelques-unes  des  hypothèses,  curieuses 
toujours,  parfois  bizarres,  proposées  autrefois  par  les  physiciens.  Bien 
qu'ayant  interrogé  la  science  scrupuleuse  et  sévère  du  xix*  siècle 
jusqu'à  cette  année  1883,  nous  avons  été  incomplet,  souvent  malgré 
nous  ;  aussi  bien  n'avons-nous  pas  eu  la  prétention  de  parachever  un 
tableau  détaillé.  Expliquer  les  principes  les  plus  essentiels,  rendre 
compte  des  progrès  le$  plus  importans  et  montrer  aussi  combien 
sont  grandes  et  nombreuses  les  difficultés  à  trancher,  tel  a  été  notre 
but.  11  faut  espérer  que  la  science  de  l'avenir  soulèvera  ces  obstacles 
et  que  l'on  ne  pourra  plus  répéter  ce  que  disait  Haûy,  il  y  a  moins 
d'un  siècle,  au  sujet  du  phénomène  qui  vient  de  nous  occuper  : 
«  Ce  n'est  pas  toujours  ce  qui  est  connu  depuis  le  plus  long  temps 
qui  l'est  le  mieux.  » 


Antoine  de  Saporta. 


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CHEMIN  DE  FER  DU  SOUDAN 


ET     LES 


TROIS  CAMPAGNES  DU  COLONEL  BORGNIS-DESBORDES. 


Il  y  a  deux  mois,  dans  sa  séance  du  !«'  août,  le  sénat  discutait  la 
question  du  chemin  de  fer  du  Haut-Sénégal  et  le  crédit  de  4,677,000 fr. 
que  réclamait  le  ministre  de  la  marine  et  des  colonies  pour  continuer 
la  ligne  de  Kayes  à  Bafoulabé  et  pour  achever  les  forts  de  protection 
de  Bafoulabé  jusqu'à  Bamako.  Cette  entreprise  a  été  vivement  atta- 
quée et  chaleureusement  défendue.  Mais  défenseurs  et  attaquans,  tout 
fe~moDde  s'est  trouvé  d'accord  pour  rendre  hommage  à  cette  colonne 
expéditionnaire  forte  de  moins  de  cinq  cents  hommes,  qui,  après  trois 
laborieuses  campagnes,  a  fait  flotter  le  drapeau  français  sur  les  bords 
du  Niger.  «  Supposez,  disait  récemment  M.  de  Lesseps  au  congrès 
géographique  de  Douai,  supposez  une  poignée  d'hommes  partant  de 
Calais  pour  pénétrer  dans  un  temps  donné  jusqu'aux  environs  de  Vienne 
ou  de  Buda-Pesih.  Trois  fois  de  suite,  en  de  rudes  conditions,  nos  sol- 
dats ont  pénétré  au  cœur  du  Soudan,  conduits  par  un  homme  forte- 
ment trempé.  Il  s'est  chargé  de  pousser  jusqu'au  Niger  la  ligne  des 
postes  qui  doit  garantir  notre  influence.  Les  diflQcultés  de  détail  ne  le 
rebutent  pas  plus  que  l'imprévu  ne  le  déconcerte  ou  que  le  danger  ne 
l'émeut.  L*)  petite  phalange  est  rentrée  au  Sénégal  déguenillée,  épui- 
sée, hâve  et  réduite  de  plus  du  tiers;  mais  elle  avait  noblement,  sim- 
plement accompli  un  grand  acte.  » 

On  peut  affirmer,  sans  crainte  d'être  démenti  par  personne,  que 
notre  colonie  du  Sénégal  est  devenue  ce  qu'elle  est  par  les  soins  infa- 


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f^! 


682  BETDE  DES  BEUX  MONDES. 

tigables  du  général  Faidherbe.  Aussi  habile  organisateur  que  vaillant 
soldat,  il  Ta  créée  de  toutes  pièces.  Depuis  qu'il  Ta  quittée,  nous  avons 
occupé  Bafoulabé,  important  village  situé  au  confluent  du  BaGng  et  du 
Bakhoy,  dont  la  réunion  forme  le  fleuve  le  Sénégal.  Cette  occupation 
a  éié  exécutée  par  un  autre  exceiïent  gouverneur,  M.  Brière  de  Tlsle; 
mais  c'est  le  général  Faidherbe  qui  en  avait  conçu  la  pensée.  L'auto- 
rité qu'il  s*éiait  acquise  lui  permettait  de  beaucoup  oser»  et  les  traités 
(fu'il  avait  œncLirs  avee  dt  turbslens  voisijss  étaient  mieiix  observés 
qu'ils  ne  le  sont  aujourd'hui.  Tout  le  monde  se  souvenait  de  ce  fort  de 
Médine,  bâti  par  lui,  contre  lequel  était  venue  se  heurter  la  fortune 
d'un  grand  conquérant,  du  redoutable  prophète  Oumar  Âl-Uadj.  Une 
armée  de. vingt-trois  mille  hommes  bloquait  Médine.  Les  soixante  sol- 
dats qui  la  gardaient  s'étaient  héroïquement  défendus  durant  quatre 
mois,  m»s  les^viwes  eommençaie&t  à  manquer  et  les  cartouches  aussi. 
Grâce  à  une  crue  inespérée,  le  général  Faidherbe,  alors  lieutenant- 
colonel,  parvint  à  remonter  le  Sénégal  jusqu'à  Kayes;  il  marcha  sur 
Médine,  canonna  les  assiégeans,  et  le  Sénégal  n'a  plus  revu  le  pro- 
phète qui  avait  attesté  Allah  qull  chasserait  les  Français  d'Afrique. 
Ce  souvenir  est  resté  si  vivant  qu'aujourd'hui  encore  les  indigènes, 
désireux  de  se  rendre  agréables  à  quelqu'un  qui  vient  d'accomplir  une 
prouesse,  lui  disent  par  façon  de  compliment  :  «  Vraiment  tu  as  agi 
comme  Faidherbe.  »  Cependant  le  général  n'était  pas  encore  satisfait 
(le  son.  oeuvra;  il  estimail  que  la  coloEie  était  appelée  à  un  grand  are- 
xùr;  et  ce  qui  se  fait  à  cette  heane  dans  le  Soudaa  n^eat  qpcie  resôcalioD 
4e<flm  deasdina.  Il  8.'était  avisé,  le  premier  que  le  Séoègak  était  h 
BMle  lat  plus  directe  ei  la  phis  facile  pouE  pénétrer  daoB  le&  régiÔBt 
ceutralea  àA  ^Afrique,  qu'il  fadbit  oréer  itoe  voie  cooMtefciaike  reiam 
Sftint-Louift  au  Nigar  et  aboutissant  à.  ee  ftsiLve  dao»  los  ciivu^iift.ée 
fiainako,  et  il  avait  envoyé  dea  iaisfiioas  pour  reoeonattre  le  paysv  pour 
gfaboucber  avec  les  chefs  da  villages  oïl  éà  royaumes.  Iftaîs  il  s*^étak 
gardé  de  riisa  précipitée  v  il  avait  laùaé  à  ses  aaecesseur»  le  soin  de 
meuec  à  bieu  cette  vaste  entreprise.  Il  savait  que  les  entreprises 
den^Bdent  à^  être  préparées;,  que  la  patience  cl  TespÂt  de  suite  sont 
kfti  premiÀrea  des  vertusi  culofiîajea. 

Le  générât  Faidherbe  écrivait  eai.  1868  :  c  U  faut  ^ei  \m  dlrapeani 
français  ilotta  à  Bafoulabéid'iei  iideux  ane  età  Bamako  diMi  dix  aus».  » 
Gela  ne  s'est  pas  fait  aussi  vite  qu'il  le  désirait;  mais  U  semble  que 
Boua  votuUona  rattrapa:  le  temps  penbiv  el  peut^-ètre  noucriasona-Deoi 
des  esférascea.trop  aiBlHtiau5e&.  Noua  avooa  décidé,  dès  1881^  «n  ta 
voie  coBBkiuertiale  devinée  k  rdier  le  HautrSéiiégBl  an  Niger  sera  aie 
veie  fersèe,  laquelle  nfaura  pas  aïoina  de  5Q0  kilomètres.  Dana  la 
séance  du  1*'  août,  M.  le  comte  de  Saiut*VaUier  a  dâolarè  au  sèual 
qu'il  était  aussi  favorable  que  pecsonne  k  l'idée  d'utcmâtra  Fimper- 
laoGe.de  notre,  colonie  aénégalaise  en  la  jaedtanA  en^  ooBinnitticx^oa 


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LB  CBBMOI  BI  iïïER  DU  MCOAN.  S83 

avec  'le  Sonflaoi,  qu'il  y  avait  qq  iolériât  dacontestable  pour  le  eom- 
jnepoe  «uropéen  à  ipènétrer  an  cœur  de  T Afrique,  imais  q«e  le  cbemin 
de  fer  projetié  semît  uae  dépens  très  considérable  et  fortvpràouiiii^y 
que,  pivs  tard  peut-être,  il  ooimeiidrait  de  le  faire,  que,  pour  le 
GQomeoft,  nous  deroos  avoir  des  préientiODS  plus  modestes,  bkâbs 
coûteuses  et  nous  en  tenir  à  une  route  de  tcaravanes,  à  ustâimple  che- 
min vicinal. 

£n  répondant  à  M.  de  Saint-ValUer,  le  directeur  des  oodouios  a 
réservé  la  question  de  savoir  si  la  ivoie  ferrée  serait  iprotongjfte  de 
Bafoulabé  jusqu'au  Niger.  Mais  il  a  établi  que  le. tronçon  pour  lequel 
on  réclamait  un  crédit  était  d'une  urgeûle  nécessité.  Dans  la -saison 
sèche,  le  Sénégal,  qui  cesse  d'être  navigable  jusqu'à  Kayes  pour  les 
avisos  et  les  remorqueurs,  Test  encore  pour  les  chalands  dont  le  tirant 
d'eau  ne  dépasse  pas  O^SO.  Phts  loin,  eten  toute  saison,  il  est  absalu- 
ment  impraticable.  Entre  Kayes  et  Bafoulabé,  il  forme  des  biefs  suc- 
cessifs, séparés  par  des  rapides  et  par  les  deux  cataractes  de  f*elou4Bt 
de  Gouina.  Sur  toute ^cette  partie  de  son  parcours, laconstructian  d'une 
route  eût  coûté  fort  cher,  et  le  chemin  de  fer,  quoique  plus  oeôteux 
encore,  la  remplacera  avec  avantage.  Mais  de  Bafoulabé  à  Kita,  aur 
une  longueur  de  320  idlomètres,  il  y  en  a  233  où  il  est  faoUe  d'établir 
une  route,  dont  les  deux  sections  seraient  mises  •en  commuaicatioQ 
par  le  Backoy,  sur  lequel  a  ^té  organisé  un  service  de  pirogues^  Au 
aurplus,  ce  d>emra  vicinaU  dont  M.  de  Saint-Vallier  <t  le  boa  sens 
nous  engagent  à  nous  contenter  jusqu'à  nouvel  ordre, a  déjà  été  ouvert 
sur  plus  d*uo  point  par  nos  officiers  d'artillerie  de  marine  laissés  en 
résidence  dans  les  postes  pendant  Thivernage,  et  les  caravanes  com- 
mencent à  connaître  très  bien  ce  chemin  qui  ks  attire  et  qu'elles  appcd- 
lent  notre  voie  miktaire. 

Il  est  bien  difficile  à  un  gouvernement  qui  veut  obtenir  des  crédits 
â*une  assemblée  de  lui  dire  toute  Ja  vérité;  s'il  lui  disait  tout,  elle  ae 
voterait  jamais  rien.  Les  entreprises  lointaines  sont  toujours  jnalaisées, 
longues,  di^pendteuses,  et  d'ordinaire,  les  assemblées  n'ont  de, goût 
que  pour  les  choses  faciles  et  courtes,  pour  les  rentrées  àttrèsbr^âve 
échéance,  pour  le  bonheur  et  pour  la  gloire  qui  ne  coûtent  Tien.  ;Si  le 
gouvernement  avait  eu  la  liberté  de  tout  direetdea'expliquer  en  toute 
franchise,  il  aurait  confessé  au  parlement  i|ue  cette  voie  commerciale 
qu'on  se  proposait  d'ouvrir  entre  le  Haut-Sénégal  et  le  Ni^r  .n'était 
pas  appelée  à  être  mise  dès  aujourd'hui  au  service  d'un^  commerce  d<^à 
subsistant,  qu'elle  était  destinée  à  le  créer,  que  l'occupation  militaire, 
la  construction  de  locts,  l'établiasement  de  notre  (protectorat  étaient 
des  préliminaires  indispensables,  que  ncmsne  sauriens  en  ^enir  à  bout 
sans  nous  imposer  des  saoriûces,  mais  que  si  nous  lefusioos  d'aller  au 
Niger,  les  Anglais  le  prendraient  jot  le  .gardecaient  pour  e\i%,  et  que 
notre  colooie  du  Sénégal  ne  secait  plus  qu'un  comptoir  sans  avenir. 


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68&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Assurément,  si  Ton  pouvait  attirer  du  coup  à  Saiut-Louis  le  com- 
merce de  Tombouctou  et  de  toute  la  vallée  du  Niger,  on  serait  bientôt 
récompensé  de  ses  peines.  Les  Arabes  du  Sahara  ont  un  proverbe  qui 
dit  :  «  que  la  gale  du  chameau  a  pour  remède  le  goudron  et  que  la 
misère  se  guérit  au  Soudan.  »  Ce  n'est  pas  Topinion  de  l'ennemi  le 
plus  acharné  et  le  plus  spirituel  du  chemin  de  fer  du  Haut-Sénégal, 
H.  Lambert  de  Sainte-Croix;  il  disait  au  sénat  :  a  qu'en  poussant  jus- 
qu'au Niger,  nous  arriverions  non  au  jardin  des  Hespérides,  mais  au 
jardin  des  arachides.  »  Il  ne  faut  pas  trop  mépriser  les  arachides,  non 
plus  que  rhuile  qu'on  en  tire.  Mais  il  y  a  dans  les  environs  de  Tom- 
bouctou des  choses  plus  précieuses  que  les  arachides,  et  selon  le  rap- 
port de  tous  les  voyageurs,  l'Afrique  centrale  renferme  plus  d'un  pays 
de  grande  production  et  de  grand  commerce  avec  lequel  nous  pourrions 
faire  d'utiles  marchés.  Ce  qu'il  faut  accorder  à  M.  Lambert  de  Sainte- 
Croix,  c'est  que,  dans  toute  la  contrée  à  la  fois  grandiose  et  sévère, 
souvent  lugubre,  que  traversera  notre  chemin  de  fer  ou  notre  chemin 
vicinal  pour  atteindre  Bamako  et  le  Niger,  on  chercherait  vainement  à 
l'heure  qu'il  est  les''élémens  d'tm  commerce  lucratif.  Les  cultures  y 
sont  clair-6emées,lesboisysont  chétifs,les  foiêts  y  sont  rares.  Ce  n'est 
pas  la  cognée,  c'est  le  feu  quilles  a  détruites.  A  chacun  de  leurs  cam- 
pemens,  les  Européens  de^notre  colonne  expéditionnaire  trouvaient 
difficilement  cinq  ou  six  arbres  de  grande  tournure,  qui  les  missent 
à  l'abri  d'un  soU  il  qui^tue,  et  le  colonel  Borgnis  Desbordes  avait  sou- 
vent peine  à  se  procurer  dans  les  villages  assez  de  mil  pour  nourrir 
ses  mulets  et  préparer  le  couscous  de  ses  tirailleurs  indigènes. 

Peut-il  en  être  autrement?  Toute  cette  région  a  été  ravagée  par  des 
conquèrans  sans  merci,  hommes  de  sang  et  de  pillage,  dont  on  disait 
a  que  partout  où  ils  avaient  passé,  le  coup  de^balai  était  si  bien  donné 
que  cinquante  ans  après  la  place  était  encore  nette.  »  Exposées  aux 
plus  cruelles  vexations,'  à  de  perpétuelles  avanies,  à  d'incessans  bri- 
gandages, ces  populations  ont  pris  le  parti  de  ne  cultiver  qu'un  petit 
coin  de  leur  jardin  et  de  ne  produire  que  ce  qui  est  nécessaire  à  leur 
subsistance.  C'est  un  pays  à  refaire,  et  refaire  un  pays  est  un  ouvrage 
de  longue  haleine.  Le  rôle  que  doit  jouer  la  France  de  Bafoulabé  à  Kita 
et  de  Kita  à  Bamako  est  celui  d*un  bon  gendarme,  bienveillant  pour  les 
honnêtes  gens  gui  travaillent,  intraitable  pour  lesvoleursetles  pillards, 
s'entremet  tant  avec  discrétion  dans  les  querelles  pour  les  concilier,  veil- 
lant à  la  sûreté  des  routes,  apprenant  à  tout  le  monde  à  apprécier  les 
bienfaisans  effets  de  la  paix.  Quand  les  chefs  militaires  installés  dans 
les  postes  que  nous  avons  créés  auront  assis  notre  puissance  dans  le 
Soudan,  accoutumé  les  caravanes  à  compter  sur  notre  protection,  inspiré 
aux  méchans  et  aux  larrons  un  salutaire  effroi,  alors  cette  terre  qui  ne 
demande  qu'à  tout  produire  recouvrera  par  degrés  sa  fécondité,  et  le 
chemin  de  fer  qui  remplacera  notre  chemin  vicinal  sera  assuré  de  cou- 


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LE  CHEMIN  DB  FER  DU  SOUDAN.  685 

yrir  ses  frais.  Mais  il  faut  qu'au  préalable  le  boa  gendarme  achève  son 
œuvre  qu'il  a  si  bien  commencée.  Il  lui  appartieut  de  préparer  le  ter- 
rain, les  traitans  récolteront  ce  qu'il  aura  semé. 

Certains  usages,  certaines  idées  profondément  enracinées  dans  le 
cerveau  des  noirs  contribuent  aussi  à  rendre  ces  pays  improductifs. 
Dans  une  partie  de  l'Afrique  centrale,  de  Tombouctou  à  Kong  et  du 
Bélédougou  au  lac  Tchad,  il  y  a  une  monnaie  courante  qui  est  d*un 
grand  usage  dans  les  transactions;  c'est  le  caun,  coquille  univalve  des 
mers  de  Tlnde.  Dans  le  Soudan  occidental,  il  n'y  a  pas  d'autre  instru- 
ment d'échange  que  les  guinées,  tissus  passés  à  rindigo  et  venant  de 
France  ou  dn  Belgique,  mais  surtout  de  Pondichéry.  A  cette  monnaie 
courante  s'ajoute  une  monnaie  de  convention,  c'est  le  captif.  On  fait 
des  marchés  en  captifs  et  en  fractions  de  captifs;  un  captif  vaut  un 
très  beau  bœuf,  un  demi-captif  ne  vaut  qu'un  bœuf  médiocre.  Le  pri- 
sonnier de  guerre  est  le  billet  de  banque  du  Soudan  et  le  signe  de  la 
vraie  richesse.  On  ne  dit  pa6  qu'un  tel  a  un  revenu  de  tant  ou  gagne 
tant  par  an;  on  dit  :  Ce  chef  est  très  riche,  il  a  deux  cents  captifs. 

Ce  qu*it  y  a  d'horrible  dans  l'esclavage,  c'est  le  commencement.  On 
arrache  la  femme  à  sa  maison,  on  sépare  à  jamais  Tenfant  de  sa  mère 
et  on  le  condamne  à  l'oublier.  Heureusement  pour  «lui,  il  a  Toubli 
facile,  et  une  fois  installé  dans  la  case  de  son  tyran,  il  y  est  assez 
bien  traité  pour  qu'il  se  résigne  à  son  sort.  Il  lui  arrive  môme  souvent 
de  se  rendre  nécessaire,  et,  après  avoir  obéi,  il  commande.  Tel  captif 
devient  un  grand  p-rsonnage  et  marche  sur  la  têie  de  ses  mattres.  Mais, 
doux  ou  cruel,  l'esclavage  engendre  des  préjugés  funestes*  C'est  le  cap- 
tif qui  fait  tout,  et  les  noirs  s'accoutument  à  considérer  le  travail  comme 
une  marque  d'infériorité,  comme  une  servitude,  comme  un  déshon- 
neur. On  l'a  bien  vu  par  la  peine  qu'avaient  nos  officiers  d'artillerie  de 
marine  à  rt^cruter  des  ouvriers  et  des  manœuvres  indigènes  pour  bâtir 
nos  forts;  si  génért-usement  qu'on  les  payât,  ces  ouvriers  croyaient  faire 
acte  de  captifs.  Les  pays  de  la  vallée  du  Backoy  ne  deviendront  riches 
et  prospères  que  le  jour  où  le  travail  n'y  sera  plus  regardé  comme  un 
abaissement.  Mais  rien  n'est  plus  résistant  qu'une  idée  fausse,  et  c'est 
plus  tôt  fait  de  tuer  un  Malinké  ou  un  Toucouleur  qu'un  préjugé.  C'est 
par  la  guerre  et  le  pillage  qu'on  se  procure  des  captifs;  en  détruisant 
la  guerre,  on  fera  tarir  la  source  de  l'esclavage,  et  quand  les  captifs 
manqueront,  l'homme  libre  apprendra  à  travailler.  Tel  sera  le  fruit  de 
l'œuvre  toute  pacifique  que  nous  avons  entreprise  au  Soudan,  et  c'est 
encore  à  cela  que  servira  le  bon  gendarme.  Mais  que  de  temps  et 
d'éloquence  il  lui  faudra  1 

Cependant  un  pas  considérable  a  été  fait.  Il  a  suffi  de  trois  cam- 
pagnes et  d'un  demi-bataillon  pour  établir  le  protectorat  français  du 
Uaut-Sèi>égal  au  Niger.  Ces  trois  expéditions  ont  honoré  également 
celui  qui  les  a  conduites  et  qui  a  su  joindre  la  prudence  à  l'audace, 


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(Bê  4Q^VCT  1>ES  4EIE0K  HONM^ 

Khérof^ie  dévoÉHmrt  4e  «es  lieulmafis,  la  4JNBCipIfiie  et  4a  «v«lll»ce 
d9  la  ipetite  troqpe  qu'il  «laît  'soas  668  ordrM.  Dans  4a  oimpape  ISS^^ 
1881,  00  était  allé  de  NKdiBeà  Bafoolabé  efi  de  •BafotflaM  à  'Kita^où  «m 
fortenmaçonnerie,  entouiié  d'un  camp  retnam^hé,  fut  construit  parles 
soins  4'un  ofiîeierfort  distîogttè,  M.  le  capitaine  Archinard,  ^qm  eom* 
mandait  la  compagnie  auxiliaire  d'ouyiiers  d'afrtiikne.  Rien  n'«i  p« 
ralentir  bob  zèle,  et  on  1^  vu  demeurer  intrépiflenient  sur  I^s  'cfaaoH 
tiers,  malgré  les  lassitudes  et  les  accès  de  fièvre,  suite  inévitable  4\m 
séjour  prolongé  au  soleil  du  Soudain.  Au ^coinmeneement  de  la  secouée 
campagne,  la  ûévre  jaune  a^ant  sévi  à  Saint*Louis  et  désorganisé  tons 
les  services,  il  fut  décidé  quelacolonne^xpédithMtinairedu'bttut^eBTV 
De  dépasserait  pas  Kka,  qu'on  se  contenterait  de  f  a vitai  lier  les  ^mt-- 
Bons,  de  poursnvre  les  ouvrages  commencés.  Mais  pour  tenir  Ma 
monde  en  haleine  et  ses  eonemîe  en  respect,  le  colonel  Bergsis-I^es* 
bordes  ifit  une  pointe  hardie  dans  le  DSanding,  traversa  le  grand  fleare, 
foussa  jusqu'à  Keniera,  y  infligea  un  humiliant  échec  aux  bandes 
aguerries  et  menaçantes  d'un  conquérant  musulman.  L'année  eui- 
ivante,  on  résolut  d'aller  -s'installer  mur  le  Niger.  On  avait  des  raisons 
fOur  ne  pas  se  presser,  il  y  en  avait  de  meiiieures  pour  se  hâter,  fl 
fallait  gagner  d%  vitesse  deux  seuveirains  indigènes  qui  avaient  deviné 
iee-desseins  du  colonel  et  se  disposaient  à  lui  enlever  ea  proie.  Après 
aveir  oréglé  ées  afifoiresfort  désagréables  avec  les  Bambaras  du  Bêlé* 
doQgou,  la  GotoBOM  entrait  à  Bamako,  le  1*'  février  1883,  et  six  jours 
pUis  tard,  on  posait  la  première  pierre  du  -fort.  Dans  le  discours  qu'H 
pronofiça  à  cette  occasion,  le  colonel  rappelait  à  ses  officiers  toutes  les 
smislres  prophéties  qu'on  leur  avait  prodiguées.  On  les  avait  mis  au 
défi  d'aller  jusque  Bakel.  D'autres,  pins  généreux,  leur  permettamH 
de  pousser  jusqu'à  Uta,  mais  qu^ils  atteignissent  jamais  le  Niger,  pei^ 
sonne,  à  Sakit-Louis,  ne  le  croyait.  Gfétait  un  de  ces  chimériqaes  pi^ 
jets  iqui  font  sourine  les  gens  sensés,  un  vrai  conte  à  dormir  debout. 
Le  colonel  ajeatait:  «  Messieurs,  -engrenant  le  commandement 'd« 
Maut-âétiégal  au  mois  de  novembre,  je  vous  ai  4it  qne  nous  n'^ôoiiB 
pae  dans  le  Soudan  pour  parler,  maâs  pour  agir,  que  nous  devions 
alkur  au  Niger,  que  nous  irions,  et  nous  y  sommes.  » 

On  venait  d'accomplir  un  voyage  aussi  périlleux  que  malaisé.  Les 
pessimistes  de  Saint-Louis  «ment  eu  beau  jeu  en  prédisant  des  «at- 
keurs.àune  petite  troupe  cendamnéeà  fournir  de  longues  marches'et 
à  faine  plus  d'une  mauvaise  rencontre.  On  devait  se  tenir  toujours  pptt 
à  imimidûr  les  malveillans  par  des  actes  de  vigueur,  et  on  eurpiayaiC 
ses  [ornes  à  élever  des  courtines  et  des^bastions,  on  se  faisait  maïqcni 
ou  charpeiuier.  ^Encore  fallait-il  se  presser  et  profiler  de  la  saison 
B^che,  à  Laquelle  succèdent  des  pluies  torrentielles  qui  readeot  leot 
impose  ib]€.  Ou  laisse  dans  les  forts  de  petites  garnisons,  et,  quelques 
moiâ  plus  tard,  on  est  heureui,  à  son  retour,  de  trouver  la  garuism 


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U  CWm»  DB  BEa  PU  fiOQDAN.  «S? 

levante:  eit  le  lorfc  debout»  cas  il  Ismt  qoe  les  mura  BOieat  aoUdies.  pour 
i^iater  au»  déluge  de  Tbivemage,  et  la  qbau^c  maiK[tte  dans  ce  paya  de 
gcte  et  dfargiieu  Oa  es(  chariaé^  aussi,  de^  découvrir  que  le  tétégra^ 
Bfa  paft  perdu  touftses  potoaix.  Quehiuesruua  OAtsubitettkeut  î^ardr» 
ea  qui  ]MLi(  beaucoap  à  la  ciroulaUoadead&pôchea;  cas  poteaux,  étaient 
des.  arbres  qu'oa  croyain  iiiort&  et  qui  s'aviseut  de  revivre.  D'autres 
eut  été  f  enveraéa  par  les  élépbaafr;  mais  on  aasui^e  que  ces  iutelligeus 
aaimaux  se  dégoûieroot  bientôt  de  cet  affluacmeat^  qu'ils  appreuaeot 
déjà  à  passer  sous  les  fils  sans  les  détruire. 

Si  les  pluies  de  Thiveeuage  sont  dangjereuaes  aux  constructions^  le 
soleil  dévorant  de  la  saison  sôcbe  esl  fatal  à.  l'Européen.  Le  soi>  si»^ 
taut  dans  les  plaiteaux  ferruginmui,  est  comme  sorcbajulié  et  calcinée 
«  Le  rayoQbnement  est  tel,  dissût  dans  un  de  ses.  rapporta  le  docteur 
Uartin-Dupoot^  que,  quelques  heiueft  encore  après  le  coucher  du 
S^eil ,  parfois  jusqu'à  minuit,  il  suffit  d'intejrposer  entre*  la  terre  et 
son  visage  un  écran  et  de  le  retirer  brusquement  pour  éffo^ver  aus* 
silût  la  sensation  trôa  nette  de  l'exposition  devant  un  corps  ehaud«  )> 
Itos  tirailkurs  sénégalais,  indigènes  commandés  par  des  officiers  fran- 
fais,  résistent  sans  peine  à  ces  ardeurs^  ils  ne  laissent  jamais  un  tral^ 
nard  sur  la  route,  et,  en  arrivant  à  l'étape»  ils  ont  ..allumé  du  feu, 
puisé  de  l'eau,  installa  leurs  tentes  avant  que  les  £ur<^éens  aient  rien 
jEait.  Mais  une  colonne  expéditionnaire  recrutée  exclusivement  parmi 
les  indigènes  serait  sujette  à  se  désagréger.  Excelleus.  soldats  quand 
Is  sentent  des  Uanca  derrière  eux,  il  serait  fâcheux  de  lea  livrer  à 
eux-mêmes.  Ils  tiennent  de  leur  race,  ils  en  ont  la  mobilité  d'esprit, 
le  gpôt  du  cbangeieent,  la  passion  du  pillageu  Ces  grands  enfans  sont 
souvent  difficiles  à  coiMluire,  sans  compter  qu'ils  désertent  q]«elque* 
foia  Quelques  souffrances  qu'il  endure»  le  blanc  ne  déserta  jasMiis  ;  il 
sait  que  la  fuite  serait  peur  lui  La  commeocement  d'une  chasse  à 
courre  oik  il  aurait  le  rôle  du  gibier,  sans  aucune  chance  de  salut.  Mais 
oe  cUmat  débilitant  épuise  bientôt  ses  forces.  Quoiqu'on  partît  de  très 
bMUMlreiire,.  qu'on  gagnât  l'étape  avant  le  milieu  de  la  matinée^  et 
que  le  soldat  n'eût  à  porter  que  son  fusil  et  son  bidon,  c'était  encore 
trop.  Le  colonel  y  pourvut  en  faisant  faire  à  tous  ses  soldats  blancs  une 
partie  des  marches  à  dos  de  mulet.  A  la  réserve  de  nos  tirailleurs,  il 
a'y  a  qu'une  infanterie  montée  qui  puisse  atteindre  le  Niger.. 

Ua  autre  gros  eoibarras  est  la  difficulté  des  transports.  La  contrée 
qefQïk  traversait  oilre  une  succession  de  plateaux  rocheux,  aux  pentes 
ateuptes,  coupés  par  des  marigots  profonds,  d'abord  pénible^  et  ce 
qja'oo  appelle  au  Soudan  un  chemin  n'est  d'ordinaire  qu'uja  sentier 
mal  tracé»  escaladant  quelquefois  des  cole  escarpés  ou  disparaissant 
BOUS  la  vaae  des  ruisseaux  taris^  Ce  n'est  pas  sans  craii^  qu'on  y  feit 
pesBor  du  canonu  L'éléphant  d'Afri^e  n'ayant  pas  encore  été  domesti- 
q^  le  transport  des  vivrea  et  dea  munitiona  ne  poavait  se  faire  qve 


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688  BEVUE  DES  DEUX   MONDES. 

par  des  mulets  et  des  ânes,  chargés  les  uns  de  100  kilos,  les  autret 
de  50.  Pour  la  durée  des  quatre  mois  de  l'hivernage,  du  commence- 
ment d'août  à  la  fin  de  novembre,  la  garnison  de  Kita,  composée  d*ane 
compagnie  de  tirailleurs  et  d'une  dizaine  de  canonniers,  avait  besoin  dtt 
36  tonneaux  de  vivres.  Cela  représente  un  convoi  de  360  mulets  et  de 
720  ânes.  On  peut  juger  par  là  du  travail  nécessaire  non-seulement 
pour  assurer  la  subsistance  des  garnisons,  mais  pour  ravitailler  la 
colonne  par  des  convois  faisant  la  navette  entre  les  divers  magasins 
de  la  ligne. 

Et  que  d'accidens  fâcheux  I  que  de  déconvenues  1  Tantôt  une  ^pizootie 
se  déclarait  dans  la  viande  sur  pied,  c'est-à-dire  dans  le  troupeau  qm 
suivait  la  colonne.  Tantôt  c'étaient  des  sacs  de  riz  et  d'orge  qui  avaient 
crevé  en  route  et  semé  les  ornières  de  leur  grain,  ou  des  boucauts  de 
vin  qui  parvenaient  à  destination  à  moitié  vides.  Quelquefois  aussi 
c'étaient  des  obus  de  4  que  n'accompagnait  aucun  sachet  de  poudre, 
ce  qui  faisait  dire  au  colonel  :  «  Il  aurait  été  préférable  de  m'envoyer 
des  sachets  sans  obus,  j'aurais  pu  du  moins  faire  du  bruit.  »  A  mesure 
qu'on  s'éloignait  de  la  base  d'opérations,  tout  devenait  plus  difficile,  et 
la  ligne  de  ravitaillement  s'allongeant  sans  cesse,  c'était  comme  un 
allongement  d'inquiétudes  et  de  soucis;  on  n'en  comptait  plus  les  kilo- 
mètres. Heureusement  la  situation  s'est  améliorée.  Grâce  au  ciel  et 
surtout  aux  commandans  de  place,  il  y  a  déjà  entre  Bafouiabé  et 
Bamako  des  tronçons  considérables  de  routes,  où  peuvent  cii  caler  de 
peiites  voitures  en  tôle  et  à  deux  roues.  On  ne  sera  plus  à  la  merci 
des  ânes  et  des  âniers. 

Celui  qui  conduisait  cette  petite  troupe  de  Médine  à  Kita  et  de  Kita 
à  Bamako,  c'est-à-dire  à  près  de  400  lieues  de  Saint-Louis,  devait  pen- 
ser à  beaucoup  de  choses.  Mais  le  premier  de  ses  soins  était  d'éviter 
les  mauvaises  affaires,  de  se  battre  le  moins  possible,  de  ne  se  servir 
de  ses  pièces  rayées  de  montagne  que  dans  les  cas  d'urgente  nécessité, 
car  les  bons  gendarmes  ne  cherchent  pas  les  querelles  et  n'/entrent 
dans  celles  des  autres  que  pour  les  arranger.  Tout  le  long  du  chemin, 
il  s'occupait  de  se  ménager  des  intelligences  avec  ses  alliés  naturels  et 
de  donner  de  bonnes  paroles  à  ses  ennemis,  qui  néanmoins  Tout  con- 
traint plus  d'une  fois  à  leur  infliger  de  dures  legons. 

La  politique  était  sa  principale  étude,  et  la  politique  est  fort  com- 
pliquée au  Soudan.  On  y  trouve  des  empires  conquérans,  vivant  d'exac- 
tions et  de  rapines,  et  des  populations  rançonnées  par  leur:»  vainqueurs 
qui  les  tiennent  à  la  gorge,  d'autres  qui  ont  reconquis  à  grand'peine 
leur  liberté  et  sont  toujours  sur  le  qui-vive.  Du  Haut-Sénégal  au  Niger, 
il  y  a  partout  ce  qu'on  pourrait  appeler  un  parti  national  et  un  parti 
de  l'étranger.  Malinkés  ou  Bambaras,  les  opprimés  sont  fétichistes,  les 
oppresseurs  sont  musulmans,  et  partout  aussi  ce  sont  les  fétichistei 
qui  sont  nos  amis  ou  qui  sont  capables  de  le  devenir,  en  s'instruîsant 


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^'i>; 


LE  CHEMIN   DE  FEB  DU   SOUDAN,  OSO 

à  notre  école.  Sans  contredit,  il  vaut  mieux  croire  à  Mahomet  qu'à  un 
sorcier,  et  Allah  fait  dans  ce  monde  une  plus  grande  figure  qu'un 
fétiche  de  pierre  ou  de  coton.  Mais,  au  Soudan,  les  servans  d'Allah  sont 
les  plus  improgressifs  des  hommes,  et  notre  civilisation  leur  inspire 
une  horreur  mêlée  de  dégoût.  Au  fanatisme  sanguinaire,  à  la  pieuse 
conviction  que  toute  trahison  est  permise  à  l'égard  de  l'infidèle  ou  du 
kefir,  à  la  férocité  tranquille  et  satisfaite  ils  joignent  la  morgue  suprême, 
rimmuable  mépris,  et  rien  n'est  plus  fatal  à  tout  progrès  que  les  sots 
mépris.  Pendant  le  séjour  que  M.  Mage  fit  à  Ségou-Sikoro,  où  Pavait 
envoyé  le  général  Faidherbe,  il  rencontra  un  chérif  de  la  Mecque  qui 
se  plaisait  à  raconter  que,  chaque  année,  les  Anglais  et  les  Français  vont 
porter  humblement  leur  tribut  à  Stamboul,  et  que  le  sultan  se  donne 
le  plaisir  de  les  faire  attendre  dans  son  antichambre  tout  un  jour  et 
souvent  plus,  leur  charge  sur  la  tête.  Ainsi  gasconnait  ce  Gascon  du 
désert,  et  le  roi  de  Ségou  croyait  à  ses  histoires  comme  au  Coran. 
Cest  l'imagination  qui  gouverne  le  monde. 

Les  Peuhls  ou  Foulahs,  au  teint  d'un  brun  rougeàtre,  aux  cheveux  à 
peine  laineux,  aux  traits  presque  européens,  aux  formes  sveltes  et 
élégantes,  étaient  primitivement  un  peuple  pasteur,  de  mœurs  assez 
douces,  auquel  on  ne  reprochait  que  d'avoir  peu  de  respect  pour  le 
bien  d'autrui.  Ils  ont  adopté  les  premiers  l'islamisme,  et  Tislamisme 
les  a  rendus  conquérans.  En  s'alliant  aux  noirs  Ouolofs  ou  Mandingues 
qu'ils  ont  vaincus,  ils  ont  produit  la  race  remarquable  des  Toncouleurs, 
lesquels  sont  devenus  les  convertisseurs  à  main  armée  du  Soudan.  Dé 
temps  à  autre,  un  marabout  doué  de  cette  autorité  de  caractère  et  de 
cette  puissance  de  parole  qui  s'imposent  aux  hommes,  après  avoir 
employé  quelques  années  à  se  créer  des  amis,  des  croyans,  un  trésor 
et  une  armée,  déploie  le  saint  étendard,  répand  partout  par  ses  mas- 
sacres la  terreur  de  son  nom,  conquiert  en  quelques  m*  as  à  Mahomet 
de  vastes  territoires,  qui  ne  reconnaissent  plus  d'autre  loi  que  l'inso- 
lence de  ses  caprices.  Mais  le  musulman  s'entend  moins  à  conserver 
qu'à  acquérir.  Ces  grands  établissemens  ne  durent  guère,  ces  épées 
victorieuses  sont  bientôt  frappées  de  torpeur,  ces  volontés  hautaines 
tombent  en  léthargie,  et  les  empires  éphémères  qu'elles  avaient 
fondés  et  qui  se  disloquent  étonnent  également  par  la  rapidité  de 
leur  élévation  et  de  leur  chute. 

Tel  fut  celui  que  fonla  cet  Oumar  Al-Hadj,  dont  l'étoile  avait  pâli  une 
première  fois  devant  Médine  et  qui,  après  d'étonnantes  victoires,  périt 
en  s'acharnant  à  la  conquête  de  Tombouctou.  Il  légua  ses  étais  comme 
son  tître  à  celui  de  ses  fils  qu'il  préférait.  Ahmadou  règne  aujourd'hui 
dans  sa  capitale  de  Ségou-Sikoro,  à  quelques  lieueà  en  aval  de  Bamako 
et  de  notre  fort  français;  mais  l'héritage  paternel  a  périr.lité  dans 
ses  mains.  II  n'a  pas  su  organiser  ses  provinces,  faire  oublier  par  une 

TOMB  LIX.  —  1SS3.  44 


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69(X  MVQft  Di8  un.  HQlWSftr 

Sftge  adiiunistraÉiOD  les  Yiolaoces  el  lea  barbaries,  de  son  p4re«  RapacQ 
ei(  ayare».U  prend  beaucoup  et  éûOXM  peu.  Ses  voisins  de  Bam^u^ 
dJAaieol  de  loi  :  «  Ahmadon  qmw  a  tOBÎours  trompéa;  c'est  ua  pUiardi 
«a  b^igamly  qwi  rançonne  tout  le  psiys  avec  ses  Udibéss,  enlève  nû« 
femmes  et  nos  enfans.  »  Son  empûe  toucouleur  s'en  va  par  morceaux*. 
Le  Aèlédougou  a  recoaquis  son  indépendance.  Ses  frères,  dont  il  a  faii 
sesi  aaijrsqpea  et  qui  gouvernent  dea  cojamnes^  en  son  stom,  tendons  à 
se  détacber  de  lui,  ne  lui  lourussent  plus  ni  troupes  ni  argent,  el 
quand  il  lea  sconme  de  venir  le  voir,  ils  s'y  refusent.  Bien  le«r  oa 
prend,  puisque  le  seuL  qui  s'est  rendiu  à  ses  pressans  apppela  a  ea  U 
Mte  trancbée.  Toutefoôe  Abittadou  n'eet,  pas  un  enneoû  k  xeéprisec» 
U  dispose  encore  de  quatre  mille  caYaliess  ou  talibés^  d'environ  boit 
miUe  fafiitaseiDS  ou  sofas^  qui  à  la  vérité  refusent  quelquefoîs  de  xsai- 
eber  r  maîs^  pour  être  obéi,  il  lui  suflSiait  de  renoncer  à  ses.  babiludea 
de  sordide  avarice,  de  distribuer  autour  de  lui  une  partie  de  son  tré* 
sor,  et  de  proclamer  la  guerre  sainte.  Peut^tre  alors,  ses  frères  eux* 
mômes  lui  viendraientr-ils  en  aide.  Celui  qui  est  roi  de  Kaaita,  Moba- 
9aeâ  Moctaga,  semblait  bien  disposé  pour  nous,  mais  il  doit  comptée 
avec  les  fanatiques  qui  l'entourent.  Pour  leur  étjre  agréable,  il  adresr* 
sait  cette  année  même  au  chef  de  notre  colonne  eipéditionnaire  uai^ 
insotote  missive  par  laquella  il  lui  mandait  a  que  le  Dieu  qui  a  èlevA 
la  chapelle  de  Tidam»  aÀaibli  les  villes  des  infidèb^s  et  détruit  leurs* 
consiructicne,  confondrait  l'incircoocis.  colonel  ûe^bordes^  fils  d'un 
infidèle,  le  plus  malfaisant,  le  plus  tfaitre  et  le  plua  méchant  des» 
hemmes.  »  Il  ajoutait:  «  Plus  de  correspondance  entre  nous.  Adresse- 
toi  à  l'émir  des.  croyansi  sa  paix  est  notre  paix,  sa  guerre  est  notre 
guen'a  » 

k  l'ament  de  notre  étaUis^ement  de  Bamako,,  dans  la  région,  du 
Hajttt-Niger,  a  surgi  un  au;tre  conquérant  nuisulman,  et  l'on  peut  dire 
de  nous  ce  que  Goethe  dàsaît  un  jpur  de  lui^mên^  :  «  Un  prophètB  à 
droite,  un  prc^hète  à  gwche  ;  l'enfant  du  monde  est  au  milieu.  ^  Ce 
Doniieau  conquérant,  le  trop  célèbre  Samory,  qui  avait  réussi  quelque 
tenjNi  à  se  meitie  à  cheval  sur  les  deux  rives  du  Niger  jusqu'à  la  baur 
leur  de  Faraba,  n'est  pas  un  Toucouleur.  Malinké  par  son  origine  et 
de  petits  commencemeas,  afirès  avoir  été  captif  chez  des  forgieroos,  il 
s^est  élevé  par  la  trahison  et  la  perfidie.  U  sfinsinua  dans  La  confiance 
d?un  saint  marabout^  le  trompa  ai  bien  qu'il  lui  prit  un  jour  ses 
richesses,  ses  amis,  sea  acmée  et  L'enferma  dans  une  prison,  à  la 
cbargisv  d'y  employer  le  reste  de  aee  jours  à  prier  pour  qu'Allah  donne  i 
jamais,  la  victoire  à  son  geôUer..û9^  parvenu  a' est  pas  un  homme  ordi^ 
naire.  11  a  su  former  dixi-aeal  escadrons  d'une  cavalerie  bieu  dres^ 
sée»  dont  l'approche  eet  redoutée  partout  comme  la  pestei  U  ne  prend 
paa  d'assaut  les  villes  forUûéea;  il  ka  réduit  pax  la  famine,  en  procès 
dant  au  blocus  avec  une  rigueur  mathématique.  Malheur  à  qui  tombe 


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LE  flMMIlT  UE  iflBR  WJ  B9DBAN.  SBBi 


4ldBû8  .^66  aiaiûft  I  y  brûle  ft  petit  feu  ses  pds(Hmicrrs,  «end  dents 
Ammes  «t  leurs  ienfans.  Samory  n'eet  pas  au  "vrai  sullaa  ooaraie 
Ahmadou.  Quoiqii^oQ  le  dise  ilPéB  pénétvé  de  Tidée  ^  sa  nnmoQ 
divine,  œt  iavedtitrier  de  grande  laille,  à  h  'voîk  ^«ute  ti  libjnaûM^ 
ifonlt  dtre  avant  tout  un  ladminable  «péculateur  »en  bois  d'ébèm,  Je 
ipnod  poorwoyeur  de  captifs  du  martdié  de  Reniera,  et  tsoin  cenxmeioe 
^^  «mbrassé  savant  peu  <toute  la  vallée  du  Niger,  fiî4eicolonel  etBOO 
monde  ne  Ivsient -entrte  (à  Bamnico  wn  peu  plus  tôt  qu'on  «e  iesy 
gtteodakt. 

On  airivaét  à  point.  liBs  bandes  de  fiamory,  commandées  par^sMi  frère 
Tabou,  ^poussaient  déjà  dies  reconnaissacoes  juscfu'aux  portes  de  4a 
"ViilLe,  divisée  en  deux  partis*  L'im,  qui  .se  recratait  «parmi  les  marchands 
maures,' travaillait  pour  le  conquérant.  Le  colonel  s'appuya  sur  le  pacti 
national  et  fétichiste  et  déjoua  par  quelques  mesures  de  Tfgueur  les 
intrigues  des  Maures.  Sa«ituation:ne  laissait  pas  d'être  x^rrtique.llrece- 
vait  du  nord  des  dépêches  alarmantes,  on  lui  annon<^ait  qu'une  arniée 
était  ^partie  du  iKaarta  pour  couper  sa  4igae  de  ravtiailkineDU  L'atti- 
tude du  sultan  Ahmadou  n'^était  pas  non  plus  rassurante.  H  €alMt 
frapper  mn  coup  de  forœ  qui  ttlnt  tout  le  <monde  (  n  Tespeci.  11  dexianda 
un  suprôtte  effort  à  sa  troupe  harassée^  surmenée.  A  peinte  lui  taassa- 
^il  le  temps  de  resphrer  avant  de  la  ^conduire  à  Pennemi.  U^SBeAve 
tfait  sérieuse  et  en  apparence  (indécise.  Heureusement  la  viotenoe  de 
ce  premier  choc  avait  fait  une  si  vive  impi  ession  sur  les  lieutenans 
de   Samory  qu'ils  ne  purent  se  résoudre  à  accepter  de  nouveau  le 
combat.  Us  se  dérobèreia  bientôt  par  une  fuite  précipvlée  et  fl  fa^t 
renoncer  à  les  poursuivre;  ces  escadrons  si  redoutés  s'étaienc  éîs- 
fiipés  icomme  une  fumée.  Nous  avions  payé  chèrt^nt^Dt  notre  succès, 
mais  il  fut  aussi  fructueux  que  nous  pouvions  le  désirer.  Le  sultan 
ikhmadou  r^ta  tranquille,  se  résigna  an  fait  accompli,  et  s'abstint  de 
nous^léranger  dans  nos  travaux  de  maçonnerie.  De  «on  c6té,  le  roi  de 
Kaarta  a^esKaya  point  de  couper  nos  commutâcatioas.  11  avait  annoncé 
au  coloiiel  <i  que  le  jour  où  il  le  rencontrerait,  les  oîseaux  du  del  n^a«- 
raieiitipas  besoin  de  chtrdber  leur  nourriture.  »  11  s'est  arrangé  pour 
ne  pas  le  rencontrer  «t  les  oiseaux  du  ciel  ont  dû  se  pourvoir  ailleurs. 
Après  avoir  laissé  dans  le  fort,  désormais  en  état  de  défense,  une  gar- 
nison composée  de  trente-Beuf  Européens  et  de  cent  virgt- neuf  indi- 
gènes, oooûés  aux  soins  dn  capitaine  GriEOt,  Thérulque  petite  troupe 
-quitta  Bamako  le  27  avril  <de  cette  année  pour  regagner  ^int-Louis. 
Elle  i^onvaii  se  rendre  le  témoignage  qu'elle  avait  bien  travaillé  pen- 
dant ees  trois  campagneset  utilement  emplojé  son  temps.  Par  la  prise 
de  deux  Tilka^s  fortiûés,  ealefrés-d'assaot  malgré  une 'fusillade  moirr- 
trière,  par  la  chute  de  Tongueilleuse  dtadelle  de  Mourgoufa,  poste  avancé 
des  Toucouleurs,  par  les  glorieux  combats  livrés  sur  le  Niger,  elle  avait 
contraint  les  chefs  assez  puissans  pour  arrêter  notre  marche  à  capitu- 


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692  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

1er  ou  à  disparaître.  La  brigade  topographique  avait  presque  achevé  le 
levé  des  pays  traversés  par  nous.  Le  télégraphe  reliait  Bamako  et  notre 
colonie  du  Sénégal.  On  avait  construit  trois  forts  et  un  fortin.  Nos 
convois  cheminaient  sans  être  inquiétés  sur  toute  ]a  longueur  de  la 
route  que  nous  avions  suivie  :  «  Un  Français  peut  y  aller  seul  el  sans 
armes,  disait  le  colonel,  sans  avoir  rien  à  craindre,  un  traitant  peut  y 
circuler  librement  en  invoquant  mon  nom.  »  Du  Maka  et  du  Gangaran 
jusqu'au  pays  de  Sibi,  quinze  états  ou  royaumes  oot  reconnu  l'aa- 
torité  de  la  France.  Les  Malinkés  de  la  vallée  du  Backoy  ont  conclu 
avec  nous  des  traités  par  lesquels  ils  se  placent  sous  notre  protectorat. 
Nous  avions  payé  un  lourd  tribut  au  climat  du  Soudan,  à  l'anémie,  à 
la  fièvre,  et  plus  d'un  brave  était  tombé  au  champ  d'honneur.  Mais  les 
survivans  pouvaient  se  dire  qu'ils  avaient  fait  beaucoup  de  choses  en 
peu  de  temps. 

Faut-il  croire  que  nous  en  ayons  fini  avec  toutes  les  difficultés  ? 
Ne  nous  faisons  pas  cette  illusion.  Ne  pouvant  entretenir  un  millier 
d'hommes  dans  le  Soudan,  nous  devons  veillera  ce  que  nos  divers  postes 
puissent  communiquer  rapidement  entre  eux  et  se  prêter  main-forte 
en  cas  d'alerte;  aussi  ne  saurions-nous  trop  perfectionner  notre  che- 
min vicinal.  Il  importe  aussi  de  nous  assurer  que,  sur  les  deux  rives  da 
Sénégal,  notre  base  d'opérations  sera  toujours  à  l'abri  de  toute  insulte. 
Mais  ce  n'est  pas  tout.  Nous  ne  sommes  pas  allés  à  Bamako  pour 
avoir  le  plaisir  d'y  aller;  notre  but  ne  sera  atteint  que  quand  il  nous 
sera  permis  de  descendre  librement  le  Niger,  navigable  en  toute  sai- 
son, et  d'y  faire  passer  nos  chalands,  au  besoin,  nos  canonnières.  Par 
malheur,  notre  incommode  voisin  toucouleur,  le  sultan  Âhmadou,  qai 
surveille  d'un  œil  jaloux  nos  établissemens  et  nos  progrès,  est  Ik  (k)ur 
nous  barrer  le  passage. 

Nous  devons  éviter  une  guerre  avec  lui,  et  c'est  par  notre  éloquence 
que  nous  tâcherons  de  l'amener  à  composition.  Mais  nous  ne  serons 
éloquens  et  persuasifs  que  le  jour  où  nos  excellentes  relations  avec  ses 
anciens  sujets  fétichistes  lui  démontreront  notre  force  et  sa  faiblesse. 
L'intrépide  docteur  Bayol,  envoyé  par  le  colonel  pour  proposer  des  trai- 
tés d'alliance  aux  braves  Bambaras  du  grand  Bélédougou,  paraît  satis- 
fait de  son  voyage.  Peut-être,  l'an  prochain,  tendrons-nous  de  nouveaux 
fils  en  envoyani  une  mission  à  Tombouctou.  L'audace  nous  a  réussi, 
c'est  d'industrie  et  de  patience  que  nous  avons  besoin  aujourd'hui. 
Nous  avons  à  faire  dans  le  Soudan  un  travail  d'araignée,  et  les  arai- 
gnées sont  toujours  attentives  et  infiniment  patientes.  Il  y  a  des  gens 
qui  désirent  que  la  France  ne  fasse  rien,  d'autres  voudraient  qu'elle  fit 
tout  à  la  fois  et  en  un  jour.  Défions-nous  également  des  découragés  et 
des  impatiens»  des  pessimistes  et  des  bousilleurs. 

G.  Valbb&t. 


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REVUE   LITTÉRAIRE 


LA    FUREUR    DES    INÉDITS. 


a  II  ne  se  passe  pas  de  jour  sans  qu'on  nous  annonce  une  décou- 
verte ;  chacun  veut  faire  la  sienne,  chacun  s'en  vante  et  fait  valoir  sa 
marchandise  sans  contrôle.  On  attribue  une  importance  et  une  valeur 
littéraire  disproportionnée  à  des  pages  jusqu'ici  inconnues.  On  est  fier 
de  simples  trouvailles  curieuses,  —  quand  elles  le  sont,  —  qui  n'exi- 
gent aucune  méditation,  aucun  effort  d'esprit,  mais  seulement  la  peine 
d'aller  et  de  ramasser...  Et  les  papiers  de  Conrart  sont  devenus  une 
mine  de  gloire.  »  Ainsi  s'exprimait  Sainte-Beuve,  il  y  a  déjà  plus  d'un 
quart  de  siècle,  déplorant  l'envahissement  d'une  vaine  et  fausse  érudi- 
tion dans  le  domaine  des  lettres,  ou  môme  de  l'histoire;  et  nous  ne  dou- 
ions pas  que,  s*il  avait  à  refaire  aujourd'hui  ces  lignes,  ayant  vu  tout  ce 
que  nous  avons  vu,  bien  loin  d'en  rien  rabattre,  il  ne  se  fit  une  obligation 
de  les  récrire  plus  fortes.  Car  c'est  vraimetit  depuis  lors  que  la  manie 
du  document,  jusque-là  contenue  dans  les  limites  au  moins  de  la 
passion,  a  paru  dégénérer  positivement  en  fureur.  Les  papiers  de 
C!onrart  n'ont  pas  ce^'8é  d*être  une  mme  de  gloire;  seulement  il  s*y 
en  est  joint  beaucoup  d'autres;  et  ce  ne  sont  plus  des  Victor  CousIh 
qui  les  ont  exploités.  L'un,  cependant,  s'est  fait  presque  une  réputa- 
tion  pour  avoir  en  sa  vie  découvert  un  autographe  incertain  de  Molière  ; 
l'autre,  plus  habile  ou  plus  heureux,  pour  avoir  publié  de  faux  inédits 
de  fiossuet.  Si  jamais  ils  retrouvaient  les  comptes  de  la  blanchis- 
seuse de  Pascal  ou  du  perruquier  de  Racine,  ils  passeraient  certaine- 
ment Sainte-Beuve.  Science  et  conscience,  finesse  du  goût,  sûreté  du 
tact,  art  de  choisir,  art  de  composer,  imagination  du  style,  bonheur 


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69à  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  l'expression,  esprit  ou  grâce,  éloquence  ou  force,  tout  ce  qui  s'est 
jadis  nommé  du  nom  de  talent,  ou  de  génie  môme,  est-il  en  effet 
qui^lque  chose  de  tout  cela  qui  compte  aux  yeux  d'un  déchiffreur  d% 
testes  ou  d'un  publicateur  dlnédits?  Et  l'opinion,  qu'ils  ont  déjà  plus 
d'à  voitié  pervertie,  semble  devoir  bientôt  partager  leur  avis. 

Ce  n''est  pas,  à  la  vérité,  que  les  documens  inédits  ne  puissent  quel- 
qiiefuis,  en  littérature  comme  en  histoire,  servir  de  quelque  chose.  Des 
comptes  de  ménage  n'ont  pas  laissé  d'être  utiles  aux  biographes  de  Vol- 
taire, et  nous  avons  vu  jusqu'à  des  parties  d'apothicaire  tenir  assez  bien 
leur  place  dans  l'histoire  de  la  vie  et  des  œuvres  de  Molière.  Quoique 
Jp  ne  sois  pas  sûr,  a.rès  cela,  que  les  conclusions  que  l'on  en  a  tirées 
n'eussent  pu  l'être  tout  aussi  bien  d'ailleurs»,  j'accorderai  donc  qu'un 
document  inédit  ne  manque  pas  toujours  d'întérf^t.  Je  dirai  plus  :  on 
se  rt^signerait  même,  et  Ton  subirait  volontiers  ce  débordement  de 
paperasses  s'il  n'y  avait  rien  autre  chose  à  faire,  et  que  nos  érudits, 
avant  de  procéder  à  ces  inventaires  d'archives,  nous  eussent  donné 
tuut  ce  que  nous  sommes  en  droit  d'attendre  et  d'exiger  d'eux.  Mais 
tant  s'en  faut  que  nous  en  soyons  làl  Et  quand  cette  chasse  aux  iné- 
dits n'aurait  eu  d'autres  inconvéniens  dans  le  passé,  comme  quand 
elle  ne  présenterait  d'autres  dangers  dans  l'avenir,  que  de  détourner, 
je  ne  dis  pas  encore  la  critique,  mais  l'érudition  elle-même  de  la 
■véritable  voie  de  i»es  rechenohes,  oa  con? iendra  ptnt-èire  que  c'en 
serait  assez  poondonaer  à  iréftéchir. 

Qui  CToira  par  exemple,  pour  oe  parler  ici  que  du  seul  xvni*  Aikde, 
que  nous  n'avons  eocore,  «en  1863,  une  bonne  édition  ni  de  Voltaire  Jii 
de  ftiousseau?  j'entends  une  édition  critique,  sans  tant  de  «  variantes  j> 
m  de  m  commentaires,  »  nrais  «conforme  au  texte  de  l'auteur^  ettcon- 
teiiaat  au  moins,  sous  une  forme  ou  sous  une  autre,  tout  ce  que  l'on 
p€ut  désirer,  tout  ce  que  nous  aurions  besoin  de  savoir  de  la  com- 
poBitmi,  de  Timpression,  de  la  publication  des  principaux  ouvrages 
de  Voltaire  et  de  Rousseau.  Je  ne  dis  rien  de  Baflbn.;C*e8t  tout  simple- 
ment une  pitié  que  le  désordre  et  It  confusion  des  éditions  que  nouB 
avons  de  VHistmre  naturelle.  Je  crois  qtie  Ton  a  {^retendu  les  tenir  au 
CLurant  de  la  science.  Autant  vouloir  faire  profiter  des  découvertes  ide 
M.  MaspefO  te  «tyle  «du  Discours  sur  ^histoire  unwerselk,  et  le  texie  de 
VE^sai  sur  ks  mœwrs  des  travaux  de  M.  Max  MQller!  Qui  nous  donneca 
ci]fpendant  ces  éditkMîs?  L^  érudits  souiiendront-tils  q4*e  ce  n'est  pas 
leur  affaire?  ou  contesteront-ils  peut-être  le  besoin  que  l'on  en  auraii? 
C^e^t  qu'alors  ils  n'ont  pas  lyeffuooup  pratiqué  le  Rousseau  de  MusfiCtt- 
Pailiay,  qui  passe  pour  le  ine*Deur,3ii  le  Voltaire  de  Beuchot,  qui  d'Ail- 
leurs est  à  peu  près  tou^  ce  qu'il  pouvait  être  il  y  a  cinquMkte^ns.  Il 
est  possible  Mssi  qu'ils  n'aient  jamais  lu  de  Voltaire  <et  4e  iibousseaii 
que  ce  qu'ils  en  vécitalent  quand  ils  étaient  au  collège. 
Si  BOUS  ifarvons  pas  des  Œnvrvs  de  Voltaire  i'»éditioû  que  nous  son- 


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BSTUB  UIXÉRÀIRE*  6fiK 

baiterioûfi,  nous  aiions  au  moins,  pour  y  suppléer,  dans  oae  certaine 
mesure»  les  huit  volumes  de  M.  Desooiresterres,  uœ  des  meiHeures 
biographies  qu'il  y  ait  ;  et  nous  aurons  bientôt,  dans  les  trois  volumes 
di^  M«  Beng^esco,  si  nous  en  jugeons  par  le  premier,  une  excellente 
Bibliographie  de  Voltaire.  Mais  c'est  tout»  ou  à.  peu  près  tout.  Nous 
a'avons  pas  de  biographie  de  Montesquieu,  car  le  livre  de  M.  Louis 
Vian,  qui  passe  pour  en  tenir  lieu,  ne  saurait  exactement  servir^  nous 
l'avons  déjà  dit,  qu'à  celui  qui  voudra  le  refaire.  Nous  n'en  avons  pas 
de  Rousseau»  ou  du  moins^  celles  que  nous  en  avons  sont  à  celle  qu'il , 
nous  faudrait  ce  qu'est  la  Vie  de  Voltaire,  de  Condorcet,  au  livre  de 
M.  Desnoiresterres.  Les  Allemands  eu  ont,  ils  en  ont  même  plusieurs, 
et  les  Anglais  aussi.  Nous  n'en  avons  pas  non  plus  de  Diderot.  Les  Alle- 
mands en  ont  une  en  deux  volumes,  deux  gros  volumes»  signés  du  nom 
de  Karl  Rosenkranz,  l'un  des  derniers  hégéliens,  qui  n'a  pas  jugé  que 
la  tâche  fût  au  dessous  d'un  philosophe.  Les  Anglais  en  ont  une,  en 
deux  volumes  également,  et  signée  du  nom  de  l'un  des  plus  remarqua- 
bles publicistes  de  l'Angleterre  contemporaine,  M.  John  Morley.  Nous, 
en  France,  dans  la  patrie  de  Diderot,  nous  en  sommes  réduits  au 
volume  de  «  Monsieur  Naigeoa.  »  Sont-ce  encore  là  peut-être  de  ces 
travaux  que  dédaigneraient  nos  érudits  ?  travaux  trop  laborieux,  d'un 
caractère  encore  trop  littéraire,,  travaux  enfin  où  les  idées  générales, 
et  ce  que  Sainte-Beuve  appelait  l'operpu  risquerait  de  prendre  trop  de 
place?  Il  en  est  d'autres,  alors,  qu'ils  nous  doivent,  et  dont  on  ne  voft 
pas  pourtant  qu'its  s'acquittent  davantage  :  à  défaut  d'éditions  des 
ceuvres  et  de  biographies  des  hommes,  c'est  affaire  aux  érudits  de 
nous  donner  des  Lexiques  de  la  langue. 

11  y  en  a  quelques-uns  :  il  n'y  eu  a  pas  assez.  II  y  a  un  Lexique  de 
la  langue  de  Corneille;  il  y  en  a  même  deux;  nous  n'en  deman- 
dons pas  un  troisième;  il  n'y  en  a  pas  de  la  langue  de  Pascal.  Nous 
n'en  avons  pas  non  plus  de  la  langue  de  Bossuet;  nous  n'en  avons  pas 
do  la  langue  de  Voltaire.  S'il  se  trouve  que  nous  en  ayons  un  de  la 
langue  de  Racine,  et  de  la  langue  de  La  Bruyère,  c'est  un  hasard  heu- 
reux; parce  que  Racine  et  La  Bruyère  figurent  dans  la  belle  collec- 
tion des  Grands  Écrivains  de  la  France.  Nous  en  voudrions  davantage* 
Il  nous  en  faudrait  de  la  langue  de  Fénelon,i  si  cauteleuse,  il  nous  en 
faudrait  de  la  langue  de  Rousseau,  si  neM^  tant  d'égards.  Mais  il 
nous  en  faudrait  surtout  de  la  langue  de  tant  d'écrivains  secondaires, 
•^  de  Balzac  et  de  Voiture,  de  Regnard  et  de  Marivaux,  —  témoins 
si  précieux  des  révolutions  du  style.  Et  de  qui  relève  la  besogne,  sinon 
des  érudits?  Et  si  ce  n'est  pas  eux  qui  s'y  attellent, ce  sera  donc  encore 
quelque  professeur  allemand  ?  Ils  ont  réduit  leurs  prétentions  à  dres^ 
ser  rinventaire  de  l'histoire  de  la  littérature  nationale.  Nous  le  vouibns 
bien.  Voilà  donc  des  pièces  capitales  dont  le  manque  s'y  fait  chaque  pur 
sentir^  et  voilà  des  travaux  dont  l'achèvement  importerait  un  peu  plus 


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696  BEVUE  ÛES  DEUX  MONDES. 

à  Tobjet  qu'ils  poursuivent,  que  ;le  point  de  savoir  à  quel  endroit  pré- 
cis d*uue  rue  de  Paris  est  né  Molière,  ou  même  si  c'est  sa  vraie  mâchoire 
que  possède  le  musée  de  Gluny. 

Remarquez,  en  effet,  que,  dans  cette  brève  énumération,  nous  ne 
réclamons  d*eux  aucun  travail  qui  ne  soit  strictement  de  la  compétence 
qu'ils  se  sont  eux-mêmes  assignée.  Nous  ne  leur  demandons,  dans  un 
siècle  d'érudition,  que  de  faire  œuvre  d'érudits.  Mais  nous  disons  seu- 
lement, qu'ici  comme  en  tout,  il  conviendrait  de  commencer  par  le 
gros  de  l'ouvrage,  et  que  peut-être  ce  n'est  pas  le  temps  de  publier 
leurs  petits  papiers  quand  on  aurait  ailleurs,  pour  des  travaux  plus 
utiles,  un  pressant  besoin  de  leur  zèle.  Et  nous  ajoutons  môme  que 
s'ils  l'employaient,  ce  zèle  si...  brouillon,  et  ce  temps  si  savamment 
perdu,  rien  qu'à  lire  seulement  les  écrivains  qu'ils  commentent,  ce 
serait  autant  de  gagné.  Car,  tandis  qu'avec  cette  apparente  ardeur 
de  dévoûment  à  la  science,  qui  n'est  au  fond  que  du  dilettantisme, 
—  et,  chez  quelques-uns,  de  la  paresse,  —  on  remue  les  paperasses 
pour  y  découvrir  de  l'inédit,  ce  sont  les  écrivains,  tels  que  nous  les 
avons  sous  la  main,  dans  les  éditions  de  leurs  œuvres,  que  nous  négli- 
geons, je  ne  dis  pas  de  lire,  mais  de  feuilleter  seulement.  Eh  !  oui,  le 
document  inédit,  nous  savons  comment  cela  se  traite  !  A  peine  est-il 
besoin  u  d'aller  »  soi-même,  et  de  «  ramasser;  »  il  suffit  d'avoir  à  ses 
gages  un  copiste  fidèle.  Et  dans  le  cas  où,  comme  il  arrive  quelque- 
fois, on  pousse  le  scrupule  jusqu'à  faire  sa  besogne  de  ses  propres 
mains,  je  soutiens,  pour  prendre  un  exemple  déterminé,  qu'il  n'y 
a  pas  de  comparaison  entre  ce  que  coûterait  de  temps,  de  travail,  de 
fatigue  même,  si  je  l'ose  dire,  une  lecture  approfondie  des  œuvres  de 
Bossuet,  (  t  ce  qu'en  coûte  effectivement  la  collation  d'une  douzaine 
de  ses  Sermons  choisis;  à  plus  forte  raison,  la  transcription  de  ce  qu'il 
est  demeuré,  de  ce  qu'il  demeure  encore  d'inédit  parmi  ses  papiers  de 
la  Bibliothèque  nationale. 

Si  je  nomme  ici  Bossuet  de  préférence,  on  n'ignore  pas  sans  doute 
pourquoi.  C'est  qu'il  est  arrivé  déjà  maintes  fois,  et  tout  récemment 
encore,  à  nos  labi)rieux  chercheurs,  de  nous  présenter  sous  le  nom  de 
Bossuet  des  fragmens  inédits  qui  n'avaient,  en  vérité,  qu'un  tort  : 
celui  de  ne  pas  être  inédits  quand  ils  étaient  de  Bossuet,  ou  de  ne 
pas  être  de  Bossuet  quand  ils  étaient  inédits.  Donnons-nous  à  ce  pro- 
pos le  spectacle  instructif  de  notre  ignorance.  L'un  de  ces  heureux 
chercheurs,  M.  Louis-Auguste  Ménard,  publie  un  beau  matin,  comme 
vers  inédits,  trois  ou  quatre  cents  vers  de  Bossuet,  imprimés  depuis 
quinze  ou  seize  ans  dans  toutes  les  bonnes  éditions  des  Œuvres.  11 
se  pa^se  plus  de  huit  jours  avant  que  quelqu'un  s'avise  d'eu  faire 
robservaîioû;  ci  pendant  ces  huit  jours,  ce  que  l'on  met  en  discus- 
sion, c'est  l'authenticité  des  vers  I  Un  ou  deux  mois  plus  tard ,  encou- 
ragé sans  doute  par  ce  premier  succès,  M.  Ménard  nous  révèle  comme 


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r^s^s^f^ms^sgmÊmmm 


BETUE  LITTÉRAIRE.  607 

fables  de  La  Fontaine  six  Contes  galans  de  la  dernière  médiocrité. 
Trois  ou  quatre  personnes  se  trouvent  aussitôt  pour  nous  apprendre 
que  ces  Fables,  imprimées  depuis  deux  cent  douze  ou  treize  ans,  sont, 
en  réalité,  de  l'illustre  M*"*  de  Villedieu.  Quoi  donc  I  les  œuvres  de 
M"**  de  Villedieu,  Manlius  et  Nitètis,  les  Aventures  grenadines  et  les 
Mémoires  du  sérail  nous  seraient  plus  connues  que  les  œuvres  mômes 
de  Bossuet?  Vous  n'y  êtes  pas.  Mais  tandis  que,  pour  connaître  les 
œuvres  de  Bossuet,  il  faut  sinon  les  avoir  lues,  du  moins  les  avoir  par- 
courues, il  y  a  vingt  moyens,  à  l'usage  des  érudiis,  et  sans  les  avoir 
jamais  lues,  pour  savoir  quelles  sont  les  œuvres  de  M"«  de  Villedieu. 
Quand  M.  Ménard  voudra  désormais  publier  des  vers  inédits,  je  l'en- 
gage tout  d'abord  à  consulter  au  moins  la  Bibliothèque  française  du 
consciencieux  abbé  Goujet. 

Ce  que  je  sais  bien,  pour  ma  part,  c'est  que  je  ne  retourne  presque 
pas  une  fois  aux  imprimés  du  vieux  temps  sans  y  retrouver,  par 
hasard,  tout  à  fait  par  hasard,  quelques-uns  de  ces  inédits  autour 
desquels  nous  voyons  mener  si  grand  fracas.  Il  y  a  quelque  temps, 
c'était,  par  exemple,  une  grossièreté  de  Diderot,  dont  M.  Eugène  Âsse, 
dans  une  livraison  du  Cabinet  historique,  nous  avait  fait  les  honneurs 
comme  d'une  découverte,  que  je  retrouvais  étalée  tout  au  long,  par 
le  beau  milieu  d'un  article  de  V Encyclopédie.  M.  Ménard  n'avait  assez 
lu  ni  Bossuet,  ni  la  Bibliothèque  française;  M.  Eugène  Asse  n'avait  assez 
lu  ni  VEncyclopèdiey  ni  môme  la  dernière  édition  des  œuvres  de  Dide- 
rot. Plus  récemment  encore,  feuilletant  innocemment  V Histoire  lit- 
téraire  des  femmes  françaises,  de  l'abbé  de  La  Porte,  c'était  une  lettre  à 
Rousseau,  signée  de  la  marquise  de  Saint-Chamond,dont  j'aurais  bien 
juré  que  M.  Slreckeisen-MouUou,  dans  son  Jean-Jacques  Rousseau,  ses 
amis  et  ses  ennemis,  avait  été  le  premier  éditeur.  J'aurais  eu  tort. 
M.  Eugène  Asse  n'avait  pas  assez  lu  Diderot,  ni  V Encyclopédie;  je 
n*avais  pas  assez  lu  VHistoire  des  femmes  françaises,  ni  même  l'Année 
littéraire,  car  c'est  là  que  l'abbé  de  La  Porte  avait  pris  cette  lettre. 
Autre  tâche  que  je  prendrai  la  liberté  de  recommmander  à  nos  éru- 
dits.  Quand,  en  fait  d'inventaires,  ils  auront  dressé  celui  de  tout  ce 
qui  s'est  imprimé,  quand  ils  auront  exactement  analysé  tout  ce  qui 
s'est  publié,  quand  ils  en  auront  surtout  comme  extrait  la  substance, 
alors,  et  alors  seulement,  qu'ils  publient  leurs  documens  inédits.  Et 
j'ose  dire,  ou  môme  prédire,  ce  dépouillement  une  fois  achevé,  que 
l'on  sera  étonné  comme  il  y  a  peu  d'inédits  qu'il  soit  vraiment  utile 
de  mettre  au  jour,  comme  ils  nous  ont,  après  tout,  rendu  peu  de  ser- 
vices, et  comme  ils  nous  ont  finalement  appris  peu  de  choses  1 

Soyons  de  bon  compte.  Où  sont  donc,  depuis  tantôt  quatre-vingts 
ou  cent  ans,  les  rares  services  que  les  publicateurs  d'inédits  aient  ren- 
dus aux  lettres  françaises?  Tout  le  monde  en  parle  et  les  vante  ;  peu 
de  gens  pourraient  les  nommer.  Mettant  à  part,  en  efiet»  tout  ce  qui 


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698  BETUE  DES  HECX  IlOimSS. 

ne  pouvait  absolument  pas  sfnrprimer  dti  vivant  des  auteurs,  counne 
les  Mémoires  de  Samt-Simon,  comme  la  Correspvndance  de  M"**  du  I^ef- 
fand,  comme  les  Confessions  de  Rousseau,  je  ne  vois  guère  que  la  publi- 
cation des  vers  d'André  Chénier,  celle  de  la  Religieusej  du  Neveu  de 
1îa7f}eau,  des  Salons  de  Diderot,  et  enfin  la  restitution  selon  sa  teneur 
Buiheniique,  —  ou  à  peu  près,  —  du  texte  des  Pensées  de  Pascal,  qui 
copstîtuent  un  profit  net  et  un  enrichissement  durable.  Certes,  c'est 
quelque  chose,  et  cTest  même  beaucoup.  Aussi  ne  chicauerai-je  paB  sur 
Ils  riiotB  et  ne  demanderai-je  pas  si  ce  sont  vraiment  là  ce  que  l'on 
appelle  des  inédits.  Yen  aurais  bien  le  droit  cependant,  puisque 
c'étaient  autant  de  pièces,  comme  on  sait,  destinées  pour  Timpressioa, 
et  qLi  n'ont  manqué  de  paraître  du  vivant  de  leurs  auteurs  que  p» 
des  circonstances  indépendantes  de  leur  volonté.  Mais,  quant  au  reste, 
y  compris  ce  que  Ton  a  débrouillé  de  «  variantes  »  parmi  les  manuscrits 
iû  h  Bibliothèque  nationale,  pour  les  Sermons  de  Bossuel,  et  jusquli 
t^î  ramassis  de  \ieiries  anecdotes  que  Ton  nous  rapportait,  il  y  a  trore 
ou  qujtre  ans,  du  fond  do  la  Russie,  sous  le  titre  de  Sottisier  de  Yol^ 
tain\  j'ose  dire  naïvement  quo  le  second  ne  valait  pas  le  prix  exorbl- 
taQt  que  d'inteTligens  libraires  Vont  fait  payer  aux  amateurs  de  livnss, 
ni  même  les  premières  ce  qu'il  en  a  coûté  d'ingrat  labeur  pour  tes 
décliiiïrer.  On  devine  ft-dessus  le  cas  que  je  ferais  d'un  poème  inédit 
da  IjrHïant  Dclîlle,  ou  <fuu  ouvrage  manuscrit  du  mélanc/lique Thomas. 
Il  ne  paraît  pa^,  à  la  vérité,  que  les  Delille  et  les  Thomas,  d'ordinaire, 
laissent  derrière  «ux  grand  chose  d'iniinprhné. 

Si  maintenant  il  arrive  quelquefois  que  la  modestie  d'un  auteur  a 
tenté  de  nous  dérober  la  connaissance  d'un  chef-d'œuvre,  il  faut  bien 
BiTOir  que  la  mémo  Providence,  ou  ïa  même  fortune,  qui  ne  souffre 
pas  i]ue  les  grr.nd^s  actions  derneurent  ensevelies  dans  les  ténèbres, 
B6  permet  pas  non  plus  qu'il  ne  se  trouve  pas,  pc  ur  nous  rendre  ce 
cbGÎ'irœuvre  inconnu,  quelque  «xécutear  tei^amer< taire  intelligent,  ou 
eDcore»  ce  qui  est  bien  phis  sôr,  qucfkiuo  besogneux  et  avide  héritier. 
On  l'a  dit,  et  on  ne  saurak  trop  le  répéter  :  s'il  n'est  qwe^ion  que  de 
TateuT  littéraire,  ce  qui  deraeure  inédit,  c'est  proprement  qu'il  ne 
Vîilait  pas  la  peine  d'être  édité.  Je  suis  convafnou,  pour  «a  part,  que 
si  jamais  les  descendans  de  Montesquieu  eonsentaîent  à  livrer  à  la 
curiosité  pxfblique  ce  qu'ils  détiennent  encore  des  papiers  de  rilliistre 
auteur  de  Y  Esprit  des  lois ,  on  n'y  retrouverait  ^ère  que  les  maté- 
riaux, à  peine  dégrossis,  des  ceruvres  que  "Montesquieu  a  publiées  de 
SOD  vivant. L*homnfïe  qui  fit  lui-même  imprimer  son  Temple  de  GnidenQ 
m'est  pas  suspect,  comme  H  le  disait  famîHèretnent  dans  ses  lettres, 
de  n* avoir  pas  «  vidé  son  sac  »  à  ses  contemporains.  Je  dis  égaFement 
saDs  hésiter  que,  à  de  la  vc^umoeuse  cc^Mection  des  pafners  de 
Rousseau  qui  se  trouvent  à  la  bibIio*èque  de  Neufchâtcl,  il  y  aurait 
sâus  doute  à  tirer  les  plus  précieux  renBeignemeos  peur  tme  BOUveHe 


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MEfVÊi  UITHRAIBE.  OQfr 

édiUoD  de  ses  Œuvres^  ce  serait  une  trabiaon  envers  la  m&moire  da 
citoyen  de  Geoèye  que  da  donner  au  pubUc  tout  ce  qu'il,  a'y  troave. 
d'ébauchea  de  toote;  sorte»  el  commû  d/&  pLècea  à  l'état  brut  eneore. 
Uji  bOBime  qpû  oomprenaH  luir-môme  dans,  le  plan  de  aes*  Œuvres  oom-- 
jilète  jusqu'à  sai  traduction  du  pceittiex  l&m  des  Etstorras  éd  Tacite  et 
de  VApùcolekyntosis  de  Sénèqu^,  a  sans  doute  eu  ses  raisons  tf  en  écar* 
ter  les  Amours  de  Cladre  et  de  Mar€eUini^  ou  aa  piôce  inaehe^ée  i^Artequit^ 
amoiureux  malgré  lui.  La  belle  affaire  là-desniA,  la.  révélation  neuve,  ei 
let  grand  s^vke  renda  que  de  noue  prouver,  em  les  imprimant^  que 
Montesquieu,  quand  il  lisait  Polybe  ou  Deays  d'Halicarnasse,  prenait 
des  notes  i  ou  encore  que  Fautre,  quand  il  méditait  son  Discours  sur 
Vttrigim  de  VithègaliU  parmi  les  hommesp  essayait  j^lusieiura  expieasiona 
de  sa  pensée  avant  que  de  s^arrêter  à  la  déinitive  l 

Ajouterai-je  qu'au  surplus,  pour  un  écriviain  dont  on  regrette  à  bon 
droit  Tœuvre  perdue,  —  cette  traduction  de  Lucrèce,  par  exemple,  que 
l'on  prétend  que  Molière  aurait  faite,  et  qui  peut-être  n'était  pas  très 
bonne, —  il  y  en  a  vingt,,  et  je  dis  des  plus  grands,  que  L'on  soubaite- 
cak  de  pouvoir  reiupectueusement  réduire  au  quart,  au  tiers,  àJa  meitié 
d'eux-mêines?  Estrce  que  vraiment  une  trag^se  telle  que  TUe  eU  Birè^ 
nk6f  esA-ce  qu'une  tragi-comédie  telle  que  Don  Garde  de  Navarre^ 
esrt-ce  qu'une  conaédie  telle  que  le  Flêrentin  importent  à  la  gloôre  de 
Corneille,  de  Molière,  de  La  Fontaine?  oaaaplaisir  de  leurs  lecteurs  2  ou 
à  rblstoire  de  La  littérature  française  ?  Mais  je  les  tiendrais  quittes 
«ocore,  celui-ci  de  la  Captivité  de  Saint-Malc,  et  du,  Poème  sur  le  ginn- 
quina;  o^lui-'à  dri  Miiicerle  et  de  la  Princesse  dÈlide;  le  premier  enûn 
de  CUlandre  et  de  Pertharite;  et,  le  faisant^  je  croirais  m'è4re  montré 
tout  aussi  jaloux  de  leur  gloire  que  pas  un  de  ceux  q^ui  ne  font  peut* 
être  profession  de  les  admirer  même  dans  leurs  défaillances  que  pouf 
se  dispenser  de  les  lire  ?  Jusque  dans  les  ouvrages  les  plus  couits.  (te 
Boire  littérature*  jusque  daas  ceux  qui  ne  rempliraient  pa«  un  demi* 
volume  de  nos  jours,  jusque  daos  les  Maximes  de  La  Rochefoucauld, 
Otti  réossirait  encore  à  découvrir  quelques  U^aesi  qu'il  eût  aussi  bien 
fait  d'en  retrancher,  comme  quand,  par  exemple,,  sou»  des  formes  à 
l^tie  différentes,  il  y  répète  quatre,,  cinq  et  six  fois  la  môme  chose. 
Halbeurensemeni,  s'ils  comptent  parmi  nousquekiueaadmirateaur&siir* 
côres,  ces  grands  hommes  y  compteml;  encore  bien  plus  d'adoratevra 
superstitieux,  qui,  d'autant  qu'ils  les  comprenaent  moins,  s^évertoefità 
faire  croire  qu'ils  Les  aentîraieni  davantage.  Ainsi  se  font  les  apotikéen 
sesi  :  ce  n'y  sont  pas  les^  tachée  qui  diaparaiaaent  dans  le  i ayonneiaent 
de  la  gloire,  mais  bien  les.  verrues  elles-mêmes  qui  s'y  transfeimiant 
en  (ùgnee  de  beauté. 

Gependaot,  des  verrues  sont  dea  verrues,  etdies  notes  senl.dea  notes^ 
ffeftt-àrdire,.fussent-€^ea  signées  de  Boseoel  oa  de  VMtaire,  de  MoAtea^ 
queu  ou.  de  Rousseauv  dea  indleatiaos^  des  ôbencbee^  ks  <c  membates 


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700  KETUE  DES  DEUX  MONDES. 

épars  »  de  l'orateur  ou  de  l'écrivain,  des  commencemeDS  de  pensée  ou 
d'expression  ;  mais  rien  de  complet,  rien  d'achevé,  rien  de  définitif, 
puisqu'eDÛn  Técrivain  n'a  pas  cru  devoir  les  donner  au  public;  et 
quelque  chose  môme  souvent  qu'il  avait  condamné,  puisque  c'est  sous 
une  autre  forme,  dans  ses  Œuvres  connues,  qu'il  a  voulu  nous  le  livrer. 
N'y  aurait-il  pas  peut-être  plus  d'indiscrétion  que  de  respect  à  lui 
soustraire  ainsi  ce  qu'il  prétendait  nous  cacher?  et,  comme  certains 
dévots  avec  leur  Dieu,  sous  prétexte  de  l'honorer,  ne  serait-ce  pas  en 
user  avec  lui  d'une  familiarité  choquante?  Il  ne  faut  pas  douter  que 
Pascal  eût  été  plus  satisfait  de  l'ancienne  édition  des  Pensées,  —  de 
l'édition  de  Nicole  et  deM.deRoannez, — que  de  la  meilleure  de  celles 
qui  l'ont  depuis  remplacée.  Car,  assurément  moins  couforme  au  texte 
même  du  fameux  manuscrit,  elle  Tétait  bien  plus  à  la  vraie  pensée  de 
Pascal;  moins  complète,  elle  était  cependant  bien  plus  sincère;  et, 
moins  critique  eufîn,  elle  allait  certainement  bien  plus  droit  au  but 
que  Pascal  s'était  proposé.  Aussi,  trois  hommes  en  ce  siècle  ont  admi- 
rablement parlé  de  Pascal  :  Alexandre  Vinet,  Sainte-Beuve,  et,  plus 
près  de  nous,  M.  Ernest  Havet;  on  pourrait  presque  dire  qu'ils  se  sont 
tous  les  trois  médiocrement  souciés  des  corrections  apportées  par 
M.  Faugère,  en  iShk,  à  l'ancien  texte.  Mais  deux  hommes,  à  ma  con- 
naissance, en  ont  moins  bien  parlé  -.Victor  Cousin,  jadis,  et  plus  rècem» 
ment  le  dernier  éditeur  des  Pensées,  M.  Auguste  Molibier;  ce  sont  eux 
cependant,  Victor  Cousin  d'après  M.  Faugère,  et  M.  Molinier,  grâce  à 
une  longue  et  laborieuse  étude,  qui  ont  le  mieux  connu  le  texte  de 
Pascal. 

Celte  affaire  vous  prouve  que  le  moindre  inconvénient  de  ces  publi- 
cations n'est  pas  de  venir  substituer  à  des  vérités  anciennes  des 
erreurs  nouvelles,  et  fausser  parfois,  en  même  temps  que  le  careo* 
tère  des  œuvres  et  des  hommes,  toute  l'histoire  d'une  grande  littéra- 
ture. On  en  vient  de  voir  un  premier  exemple  ;  il  ne  sera  pas  inutile 
d'en  citer  un  second.  Le  jour  donc  où  Victor  Cousin,  les  mains  pleines 
de  <c  notes  »  et  de  «  documens  inédits,  »  récrivant  le  célèbre  Mémoire 
de  Rœderer  sur  la  Société  polie,  et  n'y  mettant  rien  de  plus,  au  total, 
que  l'accent  de  sa  fougueuse  éloquence,  conçut  cette  étrange  pensée  de 
réhabiliter  les  précieuses  dans  la  précieuse  personne  de  Madeleine  de 
Scudéri,  ce  jour- là,  c'est  toute  l'histoire  littéraire  du  siècle  qu'il 
brouilla  d'un  coup,  et,  s'il  faut  en  juger  par  ce  que  nous  voyons,  en 
dépit  des  vives  protestations  qu'opposa  pourtant  Sainte>-Beuve,  il  se 
passera  peut-être  bien  des  années  encore  avant  que  nous  réublissions 
là-contre  les  droits  de  la  vérité  vraie.  Si  cependant  Victor  Cousin  avait 
trouvé  moins  de  choses  dans  les  papiers  de  Conrart,  il  eût  moins  hardi- 
ment donné  dans  cette  fâcheuse  erreur;  s'il  n'y  avait  pas  découvert  une 
dé  d'un  ou  deux  des  plus  insupportables  romans  qu'ail  y  ait  au  monie,  il 
eût  moins  admiré  le  Cyrvis  et  la  délie;  aUI  n'y  avait  pas  rencontré  tant 


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wamarz 


RETUE  LITTÉRAIRE.  701 

de  détails  insignifians  sur  tant  d'illustres  iDconnas,  il  eût  moins  déli- 
bérément essayé  de  les  faire  revivre. C'eût  été  tant  pis  pour  lui,— qui 
n'a  fait  nulle  part  preuve  de  plus  de  talent, — mais  c'eût  été  tant  mieux 
pour  l'histoire  de  la  littérature  !  Je  veux  dire  qu'il  n'eût  pas  eicposé  la  plu- 
part de  ceux  qui  le  suivirent  à  se  méprendre  sur  l'époque  de  la  perfection 
de  Fart  classique;  et  qu'il  n'eût  pas  surtout,  en  diminuant  les  distances, 
rapprochant  les  degrés,  et  confondant  les  mérites,  égalé  dans  l'éloge, 
et,  pour  autant  qu'il  était  en  lui,  dans  la  gloire,  la  platitude  môme 
avec  le  génie. 

Et  que  l'on  ne  dise  pas  qu'il  n'eût  dépendu  que  de  lui  d'éviter 
l'écueil  I  Non ,  c'est  justement  là  le  malheur;  et  recueil  est  de  ceux,  quand 
une  fois  on  a  commis  l'imprudence  d'y  gouverner,  qu'il  ne  dépend  plus 
de  personne  d'éviter.  Ce  que  l'on  apprend  de  plus  clair,  à  consulter  les 
a  notes  n  qu'un  grand  écrivain  a  laissées,  c'est  trop  souvent  à  ne  plus 
sentir  le  prix  de  ce  qu'il  a  lui-môme  achevé.  Les  Sermons  de  Bossuet  ne 
nous  ODt  presque  servi  qu'à  notts  rendre  insensibles  à  tout  ce  que  les 
Oraisons  funèbres  ont  de  beautés  par-dessus  celles  des  5ermom.  Pareille- 
ment, quand  la  critique  n.e  se  propose  plus  de  plus  noble  ambition  que  de 
((  renouveler  »  les  sujets  à  force  de  «  documens  inédits,  »  elle  en  arrive 
bientôt  à  ne  plus  discerner  la  valeur  de  ces  documens,  pourvu  seule- 
ment quils  soient  inédits.  Omne  ignotum  pro  magniflco  est:  tout  ce  qui 
n'est  pas  imprimé  lui  devient  un  chef-d'œuvre.  Au  milieu  de  ses  «  notes» 
elle  pt- rd  le  sentiment  des  ensembles,  au  milieu  de  ses  a  documens  » 
le  sentiment  des  rapports,  et  finalement  le  sentiment  de  l'art.  Elle  se 
fait  invinciblement  un  système,  de  «  préférer  en  tout  les  matériaux  à 
l'œuvre,  »  comme  disait  Sainte-Beuve,  «  l'échafaudage  au  monument;  » 
sa  curiosité  pervertie  semble  môme  devenir  particulièrement  sympa- 
thique aux  manifestations  de  la  sottise  ;  et  ne  trouvant  déjà  plus  le  bon 
Chapelain  si  ridicule,  il  faut  espérer  qu'elle  se  demandera  quelque  jour 
si  Pradon  n'est  pas  une  victime  de  Racine  qu'il  serait  temps  enfin  de 
venger  de  l'injuste  indifférence  de  ses  contemporains,  —  d'après  des 
documens  inédits. 

A  Dieu  ne  plaise  que  nous  soyons  jamais  de  cette  école  !  S'il  faut 
absolument  «renouveler  »  les  sujets,  il  y  en  a  d'autres  moyens. Lisons 
un  peu  plus  d'abord,  lisons  surtout  plus  consciencieusement.  Comme 
il  y  a  eu  de  tout  temps  des  gens  qui  n'avaient  pas  besoin  d'ôtre  de 
qualité  pour  savoir  tout  sans  avoir  rien  appris,  il  y  a  eu  de  tout  temps 
des  critiques  aussi  qui  n'avaient  pas  môme  besoin  de  talent  pour 
parler  de  tout  sans  avoir  rien  lu.  Je  crains  que  l'érudition  contempo- 
raine,  avec  ses  procédés  et  ses  méthodes,  n'en  ait  abondamment 
multiplié  l'espèce.  On  veut  des  documens  nouveaux:  que  Ton  se  dise 
donc  bien  tout  d'abord  que  ce  qui  est  imprimé  depuis  cent  ans  seu- 
lement est  à  peu  près  à  notre  égard  comme  s'il  était  inédit,  et  que, 
pour  préciser  davantage,  il  y  aurait  des  «  troiîvailles  »  à  faire  dans  la 


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763*  BETUE.  m 

Cerrapondanca  ie  Grimmv  das»  VÀnnèe  bitlèrair^  de  Vcéron».  dons  hn 
TmmeU  muydopèdiquet  de  P:  Rousseio,  des  treuvaillea^  non  moins 
cmiemem  que  pw  une  de  celles  que  FoOr  puisse'  fnre  dans  les  maoi»- 
ssnJls  de  nos  bii)lioihèqaea.  Allons  plus  toia  encore^  Quieonqiie  lir» 
soulsneni:  Voliaif e^  et  le  lira  coQSciencieaseaienty  y^  trouvera  sére^ 
nmaÉ  enosm  de  quoi  renimyeler  le  sijet;  à  plo^  forte  raisrav  qui^ 
conque  lirait  Bosauet  ou  Fénelon,  lesquels  sont  d'abord  moÎBB  ki%  et 
dont  Le»  leçons,  ensuite^  sont  moins  vivantes  parmi  nous  que  les 
leçons  de  Voltaire.  Il  a  presque  suffi  à  M.  Désiré  Nisard  de  Ûre  09» 
grands  écrivriins  pous  écrire  cette  dassiqae  Ihsloire  (U  la  UMérâr- 
tura  françoiser  dont  la  baautè  dfordonnance  et  U  rare  perfection  d!è 
ferme  ont  découragé  ceair-lè  mâmes  qui,  sentant  bien  qu'il  y  manque 
quelque  eheee,  eueseai  été  tem-és  de  la  recommencer.  le  n'ai  pas  vu 
que  M.  Nisacd  y  eût  fait  grand  emploi  de  documens  inédits^ 

Si  ee  n'est  pas  ansez^  de  lire,  dfapprofondir  les  oravfes^  d'en  recevoir 
rimpcessioD  directe,  et  de  n'en  rien  dke  que  l'on  n'en  ati  pensé  par 
soiHttème,.il  ya  un  auiee  moyco  de  renouvaler  le»  sujets,  q«i  est  de  leS) 
étodiec  dans  Fkistoine  autant  qn'ea  ew-mémes^  de  lies  same  à  tra- 
iiera  Isa  r Wokttiiass  du  goût,  dfeo  épuiser*  eoGa  la  diversité  d'aspects, 
ety  par  le  soaci  du  détail  caractéristîqae,  dîy  iotrodutre  en  quelque 
sorte  Panimatien  àa  kt  vie.  G'est^  qtfa  iast  Sainte-Beuve,  par  esemple, 
dans  cet  admirable  Port*Royal  que-  l'on  apprécie  davantage,  au  rebours 
de  tant  d'autres  oeuvres,  à  mesare  que  sei^méme  on  acquiert  uoe  coq** 
naissance  plus  précise  et  plus  détaillée  du  suj«t.  Mais  lui  non  plus  a*y 
a  pas  eu  besoia  de  tant  de  docameosiciélitSv  Ou  du  moins,  i(  a  su  s*eo 
servir,  ne  les  aller  cbereher  qu'à  mesunt  qa'il  les  htt  fallait,  posr  coofir- 
met  un  pr  saentnnetU  qu'il  avait,  ou  mdmie  la>  contredire,  raremeoC  oo 
îaomispour  lui  suggérer  des  idées,  et  bien  moios  encore  peur  y  décoo- 
wir  dlnMgnes  platitudes  à  mèCamorphoser  eacbefs-d'œuvre.  A  Tbomme 
qui  nous  donnera,  sur  Faxvni'  siècle,  un  livre  qui  soutienoe,  fût-ce 
de  loin,  la  cotBp^^aisDa  de  celui  de  Saiote-Bç5uve,  au  prix,  du  méaie 
désordre,  de  la  même  complexité,  du  même  fouillit,  îe  lut  garantis 
hardiment  qu'il  aura  rendu  plas  de  aervicea  aux  leures  et  à  L'biatoire 
de  la  UtMratore,  qu'aucun  de  ceux  qui  nous  apporteraieot  deauJu  an 
aoavaau  Ca^iide  ou  uae  sacoade  Hèknso^ 

Rien  ne  s'opposera  d'aiUears^  s'il  ea  est  capable,  à  ce  qu'il  ordonne 
ptua  fortement,  plus  saTemmeat  son  aujat,  et  c'est  CDCore  ici,  paa 
Vampkeur  de  la  coo^Msition  et  PonigiaalM  ée  la  cooetraction,  un  naa- 
vaatt  moyen  de  le*  renoovekr.  Car  ai  l'on  peat  étadier  les  aojets  en 
eaiHnéaaea^  et  pear  eiifi-méaie%ODipa«t  aussi  les  étudier  dans  les  rap- 
ports  qunis  soutiemimt  avec  d^aatteiDaufels.  Ni  la  littérature,  en  effet, 
al  l'art,  ne  loat:  ea  dehor»  de  la  vie,  mais  plutôt  ils  aoat  par  eacel* 
lence  des  manifestatiDaa  de  ta  vie^  Entie  la  littérature  d'aa  ftga  oa 
Uvam  race,  et  lea  aotvéa  parties  de  la  civilisation  de  cetie  racaoade 


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•KEfOE  UntVÈMSBJU  70B 

eét  âge,  il  y  B  écfoc  des  ttaisom,  «oit  va  sjstètte  de  «onnauntea* 
tiODfS  et  d^banges,  «ne  BOtfdaiiM  qpiiifait  ée  chacnae  de  ces  parties 
œ  que  la  sdence  appelle  une  tooctioa  de  Pensemële.  On  peat  se 
pnqM^er,  dans  les  moncrmem  d'an  art  on  dNine  Hviératare,  de  reasai- 
Bir  les  témoignages  de  cett»  solidaritë.  Les  -drames  de  Shakspen«e 
devienneat  ators  comme  an  vaste  miroir  o&  se  réfléchit  t<nite  la  cin* 
iisalîoQ  de  PAngleteire  du  xrr  «fècle,  •eX  tes  tragédiee  de  Racine  nae 
fldèle'îmage  de  (^esprit  français  au  temps  de  Louis  XIV.  L'histoire  de 
hi  littérature  et  l%istoire  des  mœurs  sMllnminent  aiasi  Tune  Fautre 
if une  tomiére  toute  nouvelle,  d  nouvelle  en  vérité,  que  même  on 
Angleterre,  avec  tout  <ïe  qu*elle  trahit  de  parti-pris  et  d*esprit  de  sjb* 
tème,  l'Histoire  de  la  littérature  anglaise  de  M.  Taine  aura  fait  presque 
révolution.  Je  serais  curieux  d'apprendre  le  besoin  que  M.  Taine  y  a 
eu  de  documens  inédits. 

La  vérité,  c'est  qu'à  voir  les  choses  comme  elles  sont,  on  a  été  dnpe, 
dans  cette  recht?rche  acharnée  de  rînédit,  d'une  confusion  fâcheuse 
«ntre  les  procédés  de  l'histoire  proprement  dite  et  ceux  de  Thistotre 
littéraire  ou  de  l'histoire  de  la  littérature.  Non  pa« ,  certes,  que  dans 
ce  débordement  d'inédits  tout  ait  été  profit  pour  l'histoire  elle-même, 
et  que,  si  de  graûds  gains  ont  été  faits,  de  grandes  pertes  ne  pour-* 
raient  pas  bien  les  avoir  compensés.  Qai  von  irait,  par  exemple,  éplu- 
«cher,  je  dis  *e  <:atalogue  même  de  la  ctjllection  des  Documens  inédits 
ou  celtîi  des  publications  de  la  Société  de  l'histoire  de  France,  y  note- 
rait plus  d'un  Volume  que  Ton  eût  tout  aussi  bien  fait  de  ne  pas  mettre 
au  jour.  On  pourrait  encore  examiner  la  question  de  savoir  si,  sous  le 
prodigieux  amas  de  ocs  pubîicattons,  après  avoir  quelque  temps  lutté, 
les  facultés  maîtresses  de  Thistorien  :  —  l'art  de  peindre,  l'art  de  com- 
petter,  l'art  de  généraliser,  —  n'ont  pas  fini  par  succomber,  au  pire 
détriment  des  ioiérréts  de  Itnstoire.  EX  )e  ne  regarderais  pas  enfin  i  me 
^demander  si  vraiment,  dans ce'siècle  où  nous  sommes,  dans  leç  années 
«urtout  qui  viennent  de  s'écouler,  on  a,  tout  compte  fait,  à  Taîde  de  ces 
documens,  dédiiiïré  tant  d'énigmes,  résolu  tant  de  problèmes,  ^  vidé 
tant  de  questions  historiques !€arf  admire,  pour  moi,  l'extrême  mo- 
éestie  de  certains  historiens  quand  ifs  ont  l'air  de  croire  que  fiCîls  renotx« 
vellent  l'histoire  des  Origines  de  la  France  contemporaine^  c'est  au  moyen 
de  ce  qu'ils  ont  découvert  de  pièces  ignorées  dans  les  cartuhs  dos 
vcbives.  Mais  plutôt  j'aurais  quelque  tendance  b  croire  que,  sans  pièces 
teédites  ni  documens  nouveaux,  leur  CBOvre,  étant  signée  d'yeux,  serait 
encore  ce  qu'elle  est,  et  tout  ce  qu'elle  est. 

Admettons  cependant,  pour  aujourd'hui,  qu^il  n'y  ait  ni  ne  puisse  y 
aroir  en  histoire  abus  du  document  inéèrt;  il  n^en  tlemeirera  pas 
moins  vrd  que  Thistoire  rfest  pas  la  littérature.  On  peut  bien  conce- 
voir, à  la  rigueur,  qu'un  fait,  jusqu'alors  demeuré  dans  Nombre  et 


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70i  RETDE  DES  DEUX  MOOIDES. 

remis  en  lumière  par  un  chercheur  heureux,  vieoûe  brusquement  faire 
le  jour  sur  un  point  discuté  de  la  politique  de  Louis  XIV  ou  de  Guil- 
laume III;  on  ne  peut  pas  concevoir  qu'un  chef-d'œuvre  à  retrouver 
vienne  brusquement  faire  déchoir  la  comédie  de  Molière  ou  le  drame 
de  ShakBpeare  de  la  hauteur  de  gloire  où  l'admiration  des  siècles  a 
placé  Tartufe  et  Othello,  On  peut  concevoir  encore  que  des  Mémoires 
secrets  ou  des  Correspondances  diplomatiques,  restés  jusqu'alors  incon- 
nus ,  nous  révèlent  tout  à  coup  le  secret  d'une  manœuvre  de  Louvois 
ou  d'une  intrigue  de  Bolingbroke;  on  ne  peut  pas  concevoir  qu'une 
lettre  même  de  Swift  ou  qu'un  document  émané  de  Voltaire  modi- 
fient jamais  l'idée  que  nous  nous  faisions  des  Voyages  de  Gulliver  ou 
de  Zadig  et  de  Micromégas,  On  peut  concevoir  enQn  que  des  papiers 
d'état,  jusqu'alors  mystérieusement  enfermés  sous  une  triple  serrure» 
dans  Tarchive  des  chancelleries,  nous  apprennent  les  raisons  positives 
d'une  résolution  de  Frédéric  le  Grand  ou  d'une  décision  de  Marie- 
Thérèse  ;  mais  on  ne  peut  pas  concevoir  qu'un  sophisme  inédit  de  Jean- 
Jacques  ou  de  Diderot  réussisse  à  prévaloir  contre  ce  que  contiennent 
de  gravé  pour  l'éternité  le  Contrat  social  ou  le  Supplément  au  voyage  de 
Bougainville.  Il  n'y  a  pas  de  littérature  occulte.  Toutes  ces  œuvres  sont 
ce  qu'elles  sont;  une  fois  parties  de  la  main  de  leurs  auteurs,  elles 
vivent,  elU  s  grandissent,  elles  se  développa  nt  en  dehors  et  indépen- 
damment d'eux,  et  il  n'appartient  de  modifier  le  jugement  que  l'on  en 
porte  qu'à  la  diversité  des  esprits  qui  s'appliquent  successivement  à 
leur  interprétation. 

Voilà  l'objet  propre  de  la  critique  :  interpréter  les  œuvres,  et  à  mesure 
qu'elles  vivent  plus  longtemps,  trouver  des  raisons  plus  profondes  pour 
expliquer  cette  vitalité.  11  y  a  des  œuvres  qui  survivent  à  leurs  auteurs; 
il  y  en  a  qui  meurent  avec  eux;  il  y  en  a  même  à  qui  leurs  auteurs  sur- 
vivent. Il  y  en  a  qui  ne  durent  pas  au-delà  du  siècle  qui  les  a  vues 
naître;  il  y  en  a  qui  durent  plus  longtemps  que  la  langue  même 
qu'elles  ont  parlée.  Pourquoi  cela?  C'est  le  problème  à  résoudre,  et  qui 
n'est  jamais  résolu,  ni  ne  le  sera  sans  doute  ama  puisqu'à  chaque 
génération  d'bommes  il  se  pose  en  des  termes  nouveaux,  et,  pour  tout 
homme  de  cette  génération  qui  l'aborde,  en  des  termes  sensiblement 
différons.  J'exprime  aujourd'hui  sur  l'œuvre  qui  vient  de  paraître  un 
avis  consciencieusement  motivé;  nul  ne  sait  ni  ne  peut  savoir  ce  qu'il 
vaudra  demain  ;  cela  dépend  uniquement  de  ce  que  l'œuvre  pourra 
durer  au-delà  de  moi  qui  la  juge  et  de  l'artiste  qui  l'a  faite;  et  si 
même  ni  lui  ni  moi  ne  nous  sommes  trompés,  l'avenir  découvrira  dans 
cette  œuvre  ce  que  je  n'y  ai  pas  pu  voir  et  ce  que  l'artiste  n'a  pas  pu 
vouloir  y  mettre,  c'est-à-dire  tout  ce  que  le  temps  écoulé  y  aura  lente- 
ment ajouté  de  valeur.  Ce  serait  le  cas  de  reprendre  ici  la  fameuse 
comparaison  de  Stendhal  :  a  Ce  que  j'appelle  cristallisaliont  c'est  l'ope- 


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1 


BEYDE  LITliHAIRB.  705 

ration  de  l'esprit  qui  tire  de  tout  ce  qui  se  présente  la  découverte 
que  Tobjet  admiré  a  de  nouvelles  perfections.  »  Ainsi ,  chaque  siècle 
qui  passe  sur  un  chef-d'œuvre,  sans  en  avoir  altéré  Pair  d'éternelle 
jeunesse,  donne  au  siècle  qui  suit  cent  raisons  nouvelles  d'y  recon- 
naître de  nouvelles  beautés.  C'est  lui,  et  ce  n'est  plus  lui.  Ce  n'est  plus 
lui,  car  il  s'est  comme  enrichi  de  tout  ce  que  ses  admirateurs  y  ont 
trouvé  que  n'avaient  pas  vu  ses  contemporains;  mais  c'est  bien  lui, 
pourtant,  puisque  Ton  n'y  a  rien  mis  que  ce  qu'une  expérience  plus 
longue  et  plus  diverse  a  prouvé  qu'il  contenait  en  effet.  —  On  ne  voit 
pas  bien  ce  qu'ont  à  faire,  en  tout  cela,  les  documens  inédits. 

Ce  que  nous  disons  là,  quelque  lecteur  s'avisera  peut-être  que  nous 
Tavons  dit  déjà  plus  d'une  fois.  En  effet;  —  si  ce  n'étaient  pas  les  mêmes 
mots,  c'étaient  bien,  en  somme,  les  mêmes  choses.  J'espère  au  moins 
que  l'on  ne  s'en  prendra  qu'aux  publicateurs  d'inédits.  Aussi  long- 
temps qu'ils  continuent  de  détourner  envers  une  ingrate  érudition  des 
forces  qui  trouveraient  ailleurs  un  plus  naturel,  un  plus  utile,  un  plus 
glorieux  emploi  d'elles-mêmes,  aussi  longtemps  nous  ne  pouvons  pas, 
nous  non  plus,  discontinuer  de  nous  en  plaindre,  et  de  travailler  à  faire 
que  le  public  s'en  plaigne  avec  nous.  C'est  donc  leur  faute  si  nous  nous 
répétons,  et  pas  du  tout  la  nôtre.  Et  puis  songez  un  peu,  si  nous 
devions  enfin  réussir  à  la  vingtième  fois,  quel  remords  nous  aurions 
do  nous  être  arrêté  justement  à  la  dix-neuvièuie  I  11  ne  s'agit  que  de 
savoir  si  la  question  elle-même  vaut  l'obstination  que  nous. mettons  à 
la  traiter.  Nous  le  croyons,  pour  notre  part  et  nous  venons  d'essayer 
de  le  montrer  :  quelques  services  que  les  publicateurs  d'inédits  aient 
rendus  à  la  cause  des  lettres,  ils  leur  ont  fait  sans  doute  plus^.de  mal 
encore  que  de  bien.  Et  c'est  pourquoi,  bien  loin  de  nous  excuser  de 
redire  les  mêmes  choses,  nous  ne  craindrons  pas,  comme  ou  parle 
au  palais»  d'aggraver  notre  situation  en  déclarant  que  nous  ne  savons 
pas  si  nous  ne  les  redirons  pas  encore  :  «  Mon  Dieu,  Pierrot,  faisait 
Charlotte,  tu  me  dis  toujours  la  même  chose;  »  et  Pierrot  lui  répon- 
dait :  «  Je  te  dis  toujours  la  même  chose,  parce  que  c'est  toujours  la 
même  chose,  et  si  ce  n'était  pas  toujours  la  même  chose,  je  ne  te  dirais 
pas  toujours  la  même  chose;  »  et  Pierrot  n'était  point  si  sot,  car  je 
crois  bien  qu'il  dut  finir  par  persuader  Charlotte. 


F.  Brumetière. 


TOUS  ux.  ^  1SS3. 


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CHRONIQUE  DE  LA  QUINZAINE 


^x«»^«Kh^ 


D^où  vient  que,  malgré  toutes  les  ddclarâtioa»  optimiatea,  malgré  h 
paix  évidente  dans  laquelle  vit  le  pays,  il  y  a  un  vague  et  iadé&Bissabie 
sentiment  de  malaise  et  de  fatigue  qui  se  fait  jour  un  peu  partout, 
sous  toutes  les  formes?  Il  se  peut  sans  doute  qu'il  y  ait  des  intérêts 
qui  souffrent;  des  industries  éprouvées,  un  certain  ralentissemejil 
de  travail  et  de  prospérité  dont  tout  le  monde  doit  plus  on  moins 
se  ressentir;  c*est  possible,  et  il  f^ut  bien  quil  en  soit  ainsi,  que  tout 
ne  soit  pas  pour  le  mieux  dans  le  domaine  de  l'aotivité  matéiielle, 
des  intérêts  économiques,  puisquil  y  a  une  décroissance  sensible  et 
caractéristique  du  commerce  extérieur  de  la  France,  puisqu'il  y  a  une 
diminution  continue  des  recettes  publiques  qui  laisse  entrevoir  des 
déficits  croissans  pour  les  prochains  budgets.  Les  diiflres,  qui  sont 
inexorables,  marquent  les  progrés  de  cette  crise  qui  ne  bit  qme 
sMtendre  depuis  quelques  années,  et  qui  pèse  nécessairement  eur 
toutes  les  classes  de  la  population  française.  H  se  peut  que  tout  ee 
monde  qui  vit  de  son  travail,  de  son  industrie,  de  son  commerce» 
de  son  activité  soit  disposé  à  se  plaindre,  parce  qu'il  est  attdnt 
dans  son  bien-être  et  dans  ses  ressources;  mais  il  est  certain  aussi 
qu'en  dehors  des  souffrances  matérielles ,  qui  ont  leur  gravité  et  leur 
influence,  il  y  a  d'autres  causes  de  cette  fatigue,  de  ce  malaise,  qui 
sont  visibles  et  saisissables  un  peu  partout,  même  quand  ils  ne  se 
traduisent  pas  par  des  votes.  On  aurait  beau  se  faire  illusion,  qu'on 
Tavoue  ou  qu'on  ne  l'avoue  pas,  la  vraie  et  première  cause  est  d'un 
ordre  tout  politique.  On  sent  bien  que  cette  domination  exclusive  et 
jalouse  des  républicains,  qui  a  commencé  il  y  a  cinq  ou  six  ans,  qui 


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REVUE.  —  CHRONIQUE.  707 

dure  encore,  n*a  été  qu'un  règne  assez  médiocre  et  assez  violent. 
On  a  Finstinct  qu'avec  des  majorités  qui  ne  vivent  que  pour  satisfaire 
leurs  passions  et  leurs  convoitises,  qui  sont  les  esclaves  du  plus  vul- 
gaire esprit  de  parti,  et  des  ministres  qui  ne  s'assurent  une  existeuce 
précaire  de  quelques  mois  qu'en  flattant  ces  majorités,  il  n'y  a  pas 
moyen  d'aller  longtemps.  On  comprend  qu'à  ce  triste  jeu,  tous  les  res- 
sorts de  gouvernement  finissent  pas  s'user,  et  qu'avec  les  procédés  dont 
on  a  chaque  jour  le  spectacle,  il  n'y  a  plus  de  garaoties  ni^pour  l'ad- 
ministration des  finances,  ni  pour  la  direction  des  affaires  diploma- 
tiques, ni  pour  Tindépendance  de  la  justice,  ni  pour  l'organisation  des 
forces  militaires  du  pays.  On  sent  que  le  système  est  à  bout,  qu'il  a 
tout  épuisé.  C'est  ce  qui  explique  et  le  malaise  qui  se  manifeste  un  peu 
partout  et  l'intérêt  d'une  question  qui  a  sûrement  son  à-propos  à  la 
veille  de  la  rentrée  des  diambres,  qui  depuis  quelque  temps  a  reparu 
dans  les  polémiques  :  cette  question  est  celle  d'un  retour  à  des  condi- 
tions plus  conservatrices,  de  la  reconstitution  d'un  parti  modéré. 

L'idée  est  certainement  aussi  honnête  que  juste,  et,  si  on  peut  la 
réaliser,  on  aura  rendu  le  plus  utile  des  services  à  la  république  elle- 
même,  puisqu'en  la  retenant  sur  une  pente  fatale,  on  lui  aura  restitué 
les  moyens  de  vivre;  mais  il  n'y  a  pas  à  s'y  tromper  :  on  a  fait  du 
chemin  depuis  le  jour  où  la  république  acceptait  encore  l'alliance  des 
opinions  conservatrices  à  l'aide  desquelles  elle  a  pu  s'établir,  et 
les  modérés  ont  sûrement  de  singulières  difficultés  à  vaincre  pour 
reprendre  un  rôle  sérieux,  actif,  dans  la  direction  de  la  politique  du 
pays»  11  faut  qu'ils  se  décident  à  soutenir  une  lutte  de  tous  les  instans 
sur  toutes  les  questions  et  qu'ils  soient  résolus  à  rompre  avec  le  gou- 
vernement lui-même,  à  accepter  la  chance  de  n'être  qu'une  minorité; 
il  faut  qu'ils  cessent  de  se  confondre  dans  une  majorité  dont  ils  ne 
partagent  ni  les  opinions  ni  les  sentimeos,  et  qu'ils  ne  craignent  pas 
de  s'établir  dans  leur  propre  camp  avec  leur  drapeau,  avec  leurs  idées. 
Us  seront  accusés  d'être  des  réactionnaires,  des  cléricaux,  des  monar- 
chistes et,  à  ce  titre,  exclus  de  la  communion  républicaine  :  c'est  pos* 
siUe,  iU  auront  cela  de  commun  avec  d'autres  hommes  qui  sont  pour- 
tant de  vieux  républicains,  et  qui  passent  pour  des  réactionnaires 
depuis  qu'ils  ont  coiu'ageusement  défendu  la  liberté  de  conscience^ 
l'indépendance  de  la  justice,  ou  signalé  les  désastreuses  erreurs  finan- 
cières et  diplomatiques  de  la  majorité  et  du  gouvernement.  Ils  ne 
réussiront  pas  du  premier  coup,  dira-t-on;  c'est  encwe  possible.  Ils 
seront  ce  qu^oat  été  d'abord  toutes  les  oppositions  peu  nombreuses 
aux  prise»  avec  des  majorités  et  des  pouvoirs  infatués  ou  abusés.  Ht 
resteront  en  plein  parlement,  devant  le  pays,  les  reprèsentans  d'une 
politique  sensée,  édairée,  bbérale,  desjdées  de  prévoyance  et  d'éco^ 
nonûe  dans  les  fioanœstlde  l'équité  et  du  droit  AaiM  ted  aSiire»  de  la 


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708  R£yU£  DES  DEUX  MONDES. 

justice,  des  traditions  de  prudence  et  de  dignité  dans  la  direction  des 
!^  affaires  extérieures. 

f  Après  tout,  à  ne  juger  les  choses  qu'au  point  de  vue  des  intérêts  du 

régime  nouveau,  tant  que  cette  politique  a  eu  quelque  influence  dans 
les  conseils  du  pays,  elle  a  aidé  la  république  à  s'établir,  à  s'accréditer 
en  inspirant  une  certaine  confiance.  Par  quels  actes  s'est  signalée  au 
contraire  la  politique  qui  règne  aujourd'hui?  Oh!  elle  a  certes  déjà 
une  histoire  complète.  C'est  elle  qui  a  fait  l'amnistie,  au  risque  de 
paraître  innocenter  un  des  crimes  les  plus  néfastes  des  annales  fran- 
çaises. Elle  a  reçu  les  finances  en  pleine  prospérité  et  elle  les  a  con- 
duites au  déûcit  par  l'exagération  des  dépenses,  en  aggravant  la  dette, 
en  augmentant  les  traiiemens,  en  inscrivant  au  budget  dix  millions  de 
pensions  pour  une  clientèle  de  parti.  Elle  a  trouvé  le  pays  en  pleine 
paix  religieuse  et  elle  a  réussi  à  troubler  cette  paix,  à  émouvoir  les 
consciences  en  mettant  au  service  d'un  fanatisme  de  secte  les  procédés 
discrétionnaires  des  régimes  d'absolutisme.  Elle  a  voulu  s'illustrer  par 
sa  diplomatie,  et  elle  a  signé  l'abdication  de  la  France  en  Egypte.  C'est 
elle  qui,  sous  prétexte  de  réforme  judiciaire,  a  mis  au  monde  cette 
œuvre  sans  nom  dont  M.  le  garde  des  sceaux  poursuit  aujourd'hui  Texé- 
cution  avec  un  arbitraire  tranquille  et  inexorable,  chassant  de  leur 
siège  des  magistrats  respectés  qui  ont  toujours  gardé  la  mesure  la 
plus  sévère,  improvisant  des  présidens,  des  conseillers  et  des  juges 
dans  un  intérêt  de  parti.  Voilà  les  œuvres  du  système  républicain  tel 
qu'on  le  comprend  aujourd'hui.  Et  quand  M.  le  ministre  de  rintérieur, 
dans  un  discours  qu'il  a  prononcé  ces  jours  derniers  en  province, 
affecte  d'invoquer,  lui  aussi,  la  «  modération,  »  de  fahre  appel  aux 
((  hommes  sages,  »  connus  pour  leur  «  bon  renom  »  et  leur  «  passé,  » 
de  vanter  la  nécessité  d'un  «  gouvernement  d'ordre,  de  prévoyance  et 
de  justice,  )>on  peut  se  demander  s'il  parle  sérieusement  ou  si  ce  n'est 
pas  une  ironie.  Ce  mot  de  a  modération  »  appliqué  aux  actes  de  la  poli- 
tique républicaine  telle  que  lés  derniers  caibinets  l'ont  pratiquée,  fait 
vraiment  une  étrange  figure,  et  si  c'est  par  ce  moyen  que  M.  le  ministre 
^  de  l'iuiérieur  compte  rallier  «  les  hommes  sages,  »  il  se  trompe  grave- 

iiiuui.  M.  le  ministre  de  l'intérieur  demande  qu'on  juge  le  gouvernement 
l.  quUi  représente  par  ses  actions,  par  sa  conduite,  «  par  ce  qu'il  est,  » 

uuu  par  les  déclamations  enflammées  d'une  opposition  injurieuse  :  c'est 
précisément  à  ses  actions,  à  ce  qu'il  a  déjà  accompli,  qu'on  mesure  ce 
i  qu^il  vaut,  ce  qu'il  promet  au  pays.  Plaisante  manière  de  se  dire  a  un 

^L  gouvernement  d'ordre,  de  prévoyance  et  de  justice,  »  à  côté  de  M.  le 

^P  garde  des  sceaux  exécutant  froidement  la  magistrature  française  par 

^»  une  représaille  tardive  de  partit  Ce  qu'on  appelle  la  o  modération,  » 

c'ï^ai  tout  simplement  un  certain  langage  dont  on  se  plaît  à  se  servir 
dans  les  grandes  circonstances,  sans  doute  parce  qu'on  le  croit  bien- 


I 


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SEHJB.   — *  CHHONÏQDB.  709 

venu  auprès  du  pays,  et  à  Taide  duquel  on  couvre  les  incessantes  con- 
cessions au  radicalisme.  La  vérité  est  que  cette  politique  régnante, 
bien  différente  de  la  vraie  politique  modérée  qu'on  peut  lui  opposer, 
n'a  réussi  qu'à  tout  ébranler,  à  mettre  en  doute  les  institutions  les  plus 
sérieuses,  à  troubler  profondément  toutes  les  conditions  de  la  vie  fran- 
çaise, et  à  produire  justement  cet  indéfînissable  malaise  qui  éclate 
partout. 

Oui,  on  a  si  bien  fait  depuis  quelques  années,  on  s'est  si  bien  laissé 
aller,  par  complicité  ou  par  faiblesse,  par  suffisance  et  par  insuffisance, 
aux  plus  médiocres  inspirations  de  parti,  que  tout  devient  également 
difficile  aujourd'hui.  Il  est  positivement  difficile  d'aller  plus  loin  sans 
tomber  dans  des  crises  aiguës,  redoutables  pour  les  plus  sérieux  inté- 
rêts du  pays;  il  est  peut-être  tout  aussi  difficile  de  s'arrêter  dans  la 
voie  où  l'on  est  entré,  de  résister  aux  courans  factices  qu'on  a  créés, 
de  revenir,  en  un  mot,  à  de  meilleures  conditions  de  gouvernement. 

Ce  ne  serait  rien  encore,  ou  du  moins  il  n'y  aurait  rien  d'irrépa- 
rable, s'il  ne  s'agissait  que  des  affaires  intérieures  momentanément 
compromises,  si  tout  se  passait  pour  ainsi  dire  enire  nous;  mais  les 
conséquences  d'une  fausse  politique,  d'une  fausse  direction  ou  de 
l'absence  de  direction,  sont  bien  autrement  graves  dans  les  affaires 
extérieures,  où  il  n'est  pas  de  faute  qui  ne  se  paie  par  une  diminution 
du  crédit  de  la  France  dans  le  monde.  11  n'est  point  douteux  que  notre 
politique  extérieure  a  passé  depuis  quelques  années  par  des  phases 
bien  singulières,  ou  plutôt  elle  va  au  hasard  sans  se  rattacher  à  rien 
de  saisissable,  sans  se  proposer  un  but  précis  et  défini.  Nous  avons 
des  ministres  qui  passent  leur  vie  à  s'avancer  ou  à  reculer  à  contre- 
temps, lançant  au  loin  des  agens  qu'ils  ne  tardent  pas  à  désavouer, 
disposant  des  finances,  des  armes  de  la  France  sans  consulter  les 
chambres  ;  ils  s'engagent  témérairement  sans  savoir  ce  qu'ils  veulent 
faire,  jusqu'où  ils  pourront  aller,  et  le  résultat  est  cette  série  d'entre- 
prises qui,  mieux  conçues,  auraient  pu  sans  doute  avoir  un  intérêt 
sérieux,  mais  qui,  par  la  manière  dont  elles  sont  exécutées,  deviennent 
une  source  d'embarras  et  d'inquiétudes  pour  le  pays.  Ainsi  ont  marché 
toutes  ces  affaires  qui  se  sont  succédé  depuis  quelques  années  :  et  ces 
affaires  égyptiennes  où  M.  de  Freycinet  a  eu  le  triste  honneur  de  con- 
duire le  deuil  de  la  politique  française  ;  et  cette  affaire  de  Madagascar 
marquée  par  le  désaveu  d'un  vaillant  amiral  qui  est  revenu  mourir 
dernièrement  à  Toulon;  et  cette  affaire  du  Tonkin  qui  semble  résu- 
mer tous  les  traits  de  la  politique  décousue  de  ces  derniers  temps. 
Que  n'a-t-on  pas  dit  autrefois  de  la  guerre  du  Mexique,  de  l'esprit 
aventureux  et  des  expédions  financiers  de  Tempire?  Il  faudrait  prendre 
garde  de  ne  pas  recommencer  une  expédition  mexicaine  sur  les  bords 
du  fleuve  Rouge,  en  y  ajoutant  même  des  perfectionnemens  ou  des 
rafflnemens  par  la  façon  étrange  dont  on  procède  dans  toute  cette 


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710  BEVUE  DES  DEUX  MONDES* 

affaire  déjà  fertile  en  surprises  et  en  mécomptes.  Comment  en  sortira- 
t-on  7  Comment  yiendra-t-on  à  bout  des  difficultés,  des  complications 
qu'on  a  créées,  qu'on  a  du  moins  aggravées  pour  n'avoir  su  ni  pré- 
voir, ni  vouloir,  ni  agir  à  propos  ?  C'est  là  maintenant  la  question. 

Qu'on  le  remarque  bien  en  effet  :  la  plupart  des  embarras  accumu- 
lés dans  cette  affaire  du  Tonkin  n'ont  rien  d'imprévu.  Les  uns  nais- 
sent de  la  situation  même,  les  autres  ne  sont  que  le  résultat  du  sys- 
tème de  conduite  qu'on  a  suivi.  Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  se  sont 
produits  tous  ces  faits  qui  ont  provoqué  ou  qui  expliquent  notre  inter- 
vention :  et  les  incursions  fatigantes  de  ces  bandes  armées,  connues 
sous  le  nom  de  «  pavillons  noirs,  n  et  la  complicité  des  forces  régulières 
annamites,  et  l'attitude  d'observation  bostilei  menaçante  de  la  Chine, 
revendiquant  des  droits  sur  des  territoires  auxquels  nous  prétendons 
étendre  notre  protectorat.  Tous  ces  faits,  on  les  connaissait,  on  pou- 
vait les  connaître.  Le  malheureux  Rivière,  placé  en  sentinelle  au  poste 
avancé  d'Hanoï,  les  avait  signalés  avant  de  tomber  victime  de  sa  vail- 
lance au  mois  de  mai  dernier;  depuis  près  d'un  an,  il  ne  cessait  de 
prévenir  le  gouvernement  des  dangers  qui  l'entouraient,  et  si  on  lui 
avait  envoyé  plus  tôt  les  secours  qu'il  demandait,  on  n'aurait  pas  sauvé 
seulement  la  vie  d'un  brillant  officier,  on  aurait  peut-être  empêché 
les  difficultés  de  se  développer  et  de  grandir.  On  n'a  rien  fait,  on  a 
laissé  l'infortuné  commandant  de  la  citadelle  d'Hanoï  à  l'abandon  :  au 
fond,  on  n'osait  pas  avouer  devant  les  chambres  la  pensée  d'une  action 
sérieuse  dans  ces  contrées  lointaines  du  fleuve  Rouge.  Ce  n'est  qu'à  la 
mort  du  commandant  Rivière  que  le  gouvernement,  réveillé  par  cette 
héroïque  échauffourée  et  prenant  une  résolution  tardive,  montrait  une 
certaine  velléité  d'action.  Il  se  hâtait  de  demander  aux  chambres  des 
crédits  pour  les  nécessités  les  plus  urgentes,  et  il  expédiait  quelques 
renforts  qui  pouvaient  passer  pour  l'avant-garde  d'une  expédition  plus 
importante;  il  se  faisait  même  un  devoir  de  nommer  sans  plus  de 
retard  un  commissaire  civil  avec  des  pouvoirs  extraordinaires  dans  le 
Tonkin.  Bref,  il  paraissait  avoir  profité  de  la  circonstance  pour  prendre 
un  grand  parti,  pour  se  décider  à  une  action  sérieuse  ;  on  l'aurait  dit 
du  moins,  puisqu'on  même  temps  il  repoussait  avec  quelque  dédain 
un  projet  d'arrangement  que  notre  représentant  à  Pékin,  M.  Bourée, 
avait  négocié  avec  un  dignitaire  du  Céleste-Empire,  au  sujet  de  ces 
régions  indécises  et  contestées  du  fleuve  Rouge.  M.  Bourée,  dans  la 
sage  pensée  d'éviter  de  plus  graves  complications,  avait  effectivement 
pr<^paré  une  sorte  de  convention  qui  pouvait,  dès  ce  moment,  régler 
cette  question  du  Tonkin,  en  laissant  dans  une  obscurité  calculée  les 
droits  de  suzeraineté  réclamés  par  la  Chine,  en  établissant  de  plus 
une  zone  neutre  entre  nos  possessious  et  les  possessions  chinoises. 
Cest  ce  projet  que  M.  le  ministre  des  affaires  étrangères  traitait  fort 
dédaigneusement  devant  les  chambres,  qu'il  repoussait  avec  hauteur. 


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unns.  -^  cHiioiiiQUBi  711 

oomme  insufBgant  pour  sauvegarder  les  intérêts  de  la  France,  et  M.  Bou- 
rée  était  ni  plus  ni  moins  rappelé  pour  s'ôtre  prêté  à  cette  négocia- 
tion. Le  rappel  de  M.  Bourée*  les  déclarations  de  M.  le  ministre  des 
affaires  étrangères^  les  orédits  demandés  aux  chambres,  les  expédi- 
tions de  renforts»  tous  ces  faits  n'avaient  aucun  sens,  ou  ils  signiûaîent 
que  le  gouvernement  français  était  désormais  décidé  à  en  finir  d'auto- 
rité avec  toutes  les  résistances  des  «  pavillons  noirs,  n  des  Annamites 
leurs  complices^  et  de  la  Chine  elle-même,  s'il  le  fallait.  C'était  une 
politique  qui  n'était  peut-être  pas  exempte  d'illusions,  qui  ne  pré- 
voyait pas  tout,  qui  pouvait  avoir  ses  inconvéniens  et  ses  périls,  mais 
enfin  c'était  une  politique. 

Eh  bieni  quatre  mois  sont  passés;  qu'en  est-il  de  toutes  ces  réso* 
lutions  dont  on  accablait  ceux  qui  hasardaient  de  timides  observations 
sur  la  manière  dont  nos  affaires  étaient  conduites?  A  quoi  est-on 
arrivé?  C'est  ki  justement  que  reparaît  Fincorable  faiblesse  de  cette 
pcrfitlque  ninistérielle  qui  se  montre  partout  reimuante  et  stérile,  qui 
veut  et  ne  veut  pas,  qui  tiendrait  à  briller  et  ne  sait  se  préparer  que 
des  mécomptes.  En  réalité,  on  est  moins  avancé  qu'il  y  a  quatre  mois,- 
puisqu'on  a  pus^é  ce  temps  à  ne  rien  faire  ou  à  peu  près^  puisqu'on 
n'etrt  arrivé  qu'à  compliquer  encore  une  situation  déjà  «tssez  difficile^ 
I)  y  «  en,  il  est  vrai,  le  brillant  fait  d'ara>e8  de  Hué,  eette  rapide  et 
vigoureuse  action  exécutée  par  nos  marins  sous  FinteUigente  direction 
de  M.  Famiral  Courbet;  il  y  a  eu  aussi  ce  traité  du  25  août,  qui  a  été 
conquis  par  la  marine,  qui  est  le  renouvellement  et  l'extension  de 
notre  protectorat  sur  TAnnam.  Soit  ;  mais  il  est  bien  clair  que  ce  traité^ 
eût-ift  une  valeur  qni  n'est  pas  encore  très  évidente,  ne  décide  rien. 
Sans  doute,  d'un  autre  côté,  les  soldats  qu'on  a  envoyés  ont  fait  leur 
devoir  devant  l'ennemi.  Toutes  les  fois  qu'ils  ont  été  engagés  dans 
des  opérations  qui  n'ont  guère  été  jusqu'ici  que  des  sorties,  ito  se  sont 
battus  vaillamment,  comme  ils  le  font  toujours  sous  des  chefs  q»  leur 
donnent  Pexemple;  mais  il  n^y  afvait  pas  à  s'y  tromper,  ces  renforts 
qu'on  a  envoyéts  étaient  notoiremreni  iosuffisans,  et  les  compagnies 
nouvelles  qu'on  fait  partir  encore  aujourd'hui  d'Alger  sont  ettes-mérneB 
insuffisantes  pour  une  action  sérieuse  et  prolongée.  Le  geoverAemenl 
ne  s^est  visiblement  pas  rendu  compte  des  conditions,  des  DréeessMs 
ftme  enftreprîse  poursuivie  dans  ces  régions  lointaines.  H  tombe 
dans  Terreur  oft  ii  est  tombé  déjà  pour  l'expédition  d^e  TuoitN 

La  vérité  est  que  rfetf  n'est  prêt  pour  de  vraies  opérations  de 
guerre,  sll  fSiîlaît  en  venir  là,  —  et  ce  qui  complique  bien  pf««  encore 
ces  malheureuses  affaires  du  Tonkin,  c'est  cette  étrange  combinai- 
son d*un  commîissaîre  civil  exerçant  des  pouvoirs  supérieurs  même 
sur  PlBirméé.  Vfoiet  que  te  cabinet  n'était  aucunement  oMfgé  à  insti-^ 
tuer  cettfe  fonction  bizarre  et  à  en  charger  un  médecin  ;  —  <rue  le 
sénat  s'était  sagement  refàs^  à  sanctionner  une  création  de  ce  genre; 


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7!  2  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

c'est  le  gouvernement  seul  qui  a  le  mérite  de  l'invention,  qui  a  cru 
sans  doute  flatter  les  passions  républicaines  en  relevant  cette  belle 
institution  des  commissaires  extraordinaires  auprès  des  armées,  et  il 
a  certes  singulièrement  réussi  avec  ses  réminiscences  de  la  conven- 
tion transportées  au  Tonkin  I  Ce  qui  était  bien  aisé  à  prévoir,  en  effet, 
n'a  pas  manqué  d'arriver.  A  peine  ces  autorités  diverses  se  sont-elles 
trouvées  en  contact,  l'incompatibilité  s'est  révélée,  la  discorde  a  fait 
explosion.  Le  commissaire  civil  a  voulu,  paraît-il,  user  de  ses  pou^ 
voirs  et  exercer  son  ascendant  sur  la  marche  des  opérations  mili- 
taires; le  commandant  de  la  petite  armée  du  Tonkin  s'est  refusé  à 
engager  ses  troupes  d'une  manière  qui  lui  a  paru  compromettante, 
et  le  conflit  s'est  dénoué  par  le  départ  de  M.  le  général  Bouêt,  qui  a 
pris  le  plus  prochain  paquebot  pour  retourner  en  France.  On  prétend 
aujourd'hui  que  le  commandement  supérieur  aurait  été  donné  au  vain- 
queur de  Hué,  à  M.  l'amiral  Courbet.  Rien  de  mieux  pour  un  instant; 
mais  ce  n'est  là,  on  le  comprend  bien,  qu'un  expédient  temporaire 
destiné  à  couvrir  l'irrégularité  d'une  situation.  M.  l'amiral  Courbet, 
quel  que  soit  son  mérite,  ne  peut  pas  à  la  fois  diriger  son  escadre  et 
commander  les  opérations  de  l'armée  de  terre  sur  le  haut  du  Fleuve- 
Rouge.  Il  faudra  trouver  un  autre  chef  militaire.  Quel  général  sérieux 
consentira  à  subordonner  sa  responsabilité,  la  sécurité  et  l'honneur  de 
ses  troupes  à  la  décision  d'un  médecin  de  deuxième  classe  érigé  en 
commissaire  extraordinaire?  De  sorte  qu'après  avoir  paru  se  décider  à 
agir  avec  quelque  énergie  il  y  a  quatre  mois,  à  la  première  nouvelle 
de  la  mort  du  malheureux  Rivière,  on  en  est  arrivé  là.  On  n'a  rien 
fait,  ou  à  peu  près,  parce  qu'on  ne  pouvait  rien  faire  avec  des  moyens 
insuffisans  et  des  incohérences  de  commandement  plus  funestes  que 
l'inaction  elle-même. 

A  défaut  des  succès  militaires  qu'on  n'a  pas  obtenus  et  qu'on  ne 
pouvait  guère  obtenir  avec  de  tels  procédés,  a-t-on  été  du  moins  plus 
heureux  par  la  diplomatie  depuis  quatre  mois?  La  difficulté  est  de 
démêler  au  juste  la  pensée  du  gouvernement,  lequel  n'est  peut*ètre 
pas  bien  sûr  lui-même  de  ce  qu'il  veut.  Toujours  est-il  que,  dans  ces 
derniers  temps,  une  négociation  paraît  avoir  été  suivie,  non  par  M.  le 
ministre  des  affaires  étrangères,  qui  a  saisi  cette  occasion  ppur  prendre 
un  congé  et  qui  rentre  à  peine  à  Paris,  mais  par  M.  le  président  du 
conseil  avec  le  représentant  de  la  Chine,  le  marquis  de  Tseng.  En 
quoi  consiste  cette  négociation  ?  Évidemment  notre  cabinet  a  dû  chan- 
ger quelque  peu  d'opinion,  s'il  est  vrai,  comme  on  le  dit,  qu'il  soit 
aujourd'hui  disposé  à  accepter  des  conditions  qu'il  repoussait  avec 
mépris  il  y  a  quelques  mois.  Il  s'agirait,  dit-on,  d'une  sorte  de  par- 
tage de  domination  ou  d'influence  entre  la  France  et  le  Céleste- 
Empire,  d'une  combinaison  qui,  en  étendant  nos  propres  possessions, 
assurerait  àMa4Chine  elle-même  plus  d'avantages  que  ne  lui  en  attri- 


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mmmam 


.EfiTUB.    —   GHRœriQUB.  71S 

bnait  la  convention  préparée  par  M.  Bonrée.  Assurément  on  ne  pent 
faire  un  crime  au  ministère  de  mettre  tout  son  zèle  à  chercher  une 
solution  de  nos  différends  avec  la  Chine,  de  se  montrer  conciliant. 
S'il  peut  tout  terminer  pacifiquement,  ce  sera,  certes*  pour  le  mieux  ; 
mais  alors  pourquoi  traiter  avec  de  tels  dédains,  il  y  a  quelques  mois, 
la  convention  de  M.  Bourée?  Si,  au  lieu  de  s'emporter,  on  avait  tout 
simplement  accepté  le  traité  de  M.  Bourée  pour  ce  qu'il  était,  comme 
un  projet  qui  pouvait  être  modifié,  qui  contenait  déjà  les  conditions 
essentielles  d'un  arrangement  pacifique  de  ces  inextricables  affaires  du 
Tonkin,  on  aurait  épargné  au  pays  quatre  mois  d'incertitudes,  on  aurait 
évité  de  dépenser  inutilement  des  sommes  à  coup  sûr  fort  supérieures 
aux  crédits  qui  ont  été  demandés,  etd^envoyer  nos  soldats  périr  au  loin 
dans  des  rencontres  obscures.  On  aurait  surtout  évité  d'avoir  toujours 
l'air  de  ne  pas  savoir  ce  que  l'on  veut,  de  se  donner  cette  mauvaise 
apparence  d'une  diplomatie  aussi  inconsistante  et  aussi  décousue  que 
notre  action  militaire. 

La  question  est  maintenant  de  savoir  comment  cette  politique  sera 
accueillie  et  jugée  par  les  chambres,  qui  vont  se  réunir  dans  quel- 
ques semaines.  Certes,  cette  majorité  républicaine  qui  règne  dans  les 
deux  assemblées  n'est  pas  difficile,  et,  à  vrai  dire,  elle  a  sa  part  de  res- 
ponsabilité dans  toutes  ces  entreprises  qui  se  succèdent,  dont  le  pays 
est  condamné  à  payer  les  frais.  Elle  a  laissé  passer  il  y  a  deux  ans  cette 
affaire  de  Tunis  où  l'on  avait  trouvé  le  moyen  d'accumuler  tous  les 
subterfuges,  toutes  les  irrégularités.  Elle  a  laissé.  Tan  dernier,  con- 
sommer la  ruine  de  l'influence  française  en  Egypte,  et  non-seulement 
elle  n'a  rien  dit,  elle  a  poussé  elle-même  à  l'abandon  de  tontes  nos 
traditions.  Lorsqu'il  y  a  quelques  mois,  des  sénateurs  et  des  députés 
indépendans  réclamaient  quelques  éclaircissemens  au  sujet  de  ces 
affaires  du  Tonkin  qui  entraient  dans  une  phase  obscure  et  périlleuse, 
la  majorité  s'est  h&tée  de  voter*  les  crédits  qu'on  lui  demandait,  elle 
n'a  exigé  aucune  garantie.  On  a  laissé  au  ministère  une  liberté  com- 
plète. Qu'en  a-t-il  fait  depuis  quatre  mois  ?  C'est  là,  aujourd'hui,  la 
question,  et  s'il  y  a  une  majorité  complaisante,  prête  à  tout  approuver, 
à  tout  ratifier,  il  doit  y  avoir  aussi  des  esprits  indépendans  et  libres, 
résolus  à  demander  comment  il  se  fait  que,  sous  la  république,  un  gou- 
vernement peut  engager  sans  prévoyance  la  dignité,  les  armes,  les 
finances  nationales  dans  des  entreprises  mal  conçues,  au  risque  d'affai- 
blir la  France  dans  le  monde. 

Si  nos  affaires  françaises  restent  assez  obscures  par  la  faute  d'une 
politique  sans  direction  et  sans  fixité,  il  y  a  du  moins  une  chance  ou 
une  compensation  si  l'on  veut,  c'est  que  les  affaires  des  autres  nations 
ne  paraissent  pas  beaucoup  plus  claires,  ni  beaucoup  mieux  assurées. 
Ce  n'est  point  qu'il  n'y  ait  à  la  surface  de  l'Europe  un  travail  sensible 


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7li  BEYUE  DBS  DEUX  U0NM8. 

de  rapprochement  entre  certains  états,  de  classement  dans  les  rela- 
tions. Grands  et  petits  s'agitent  beaucoup  à  la  recherche  des  alliances 
et  des  garanties,  c'est  évident;  mais  l'imagination,  elle  aussi,  se 
met  souvent  de  la  partie  et  arrange  des  drames  de  fantaisie  avec  les 
affaires  de  l'Europe,  même  quelquefois  avec  les  faits  les  plus  simples, 
M.  Gladstone  a  profité  de  ses  vacances  pour  se  promener  comme  tout 
le  monde,  pour  aller  avec  sa  famille,  en  compagnie  du  poète  Ten« 
nyson,  jusqu'à  Copenhague,  et  il  a  même  reçu  à  bord  de  son  navire« 
le  Pembrokô-CastUt  la  visite  de  la  famille  royale  de  Danemark,  de 
l'empereur  Alexandre  III  de  Russie,  qui  se  trouvait  à  Copenhague. 
Que  peut  bien  s'être  proposé  le  premier  ministre  de  la  reine  Victoria 
dans  son  excursion  inattendue  à  Copenhague?  Est-ce  qu'il  ne  serait 
pas  allé,  par  hasard,  nouer  à  bord  de  son  yacht  Talliance  de  TAngle- 
tene  et  de  la  Russie,  avec  Tappcnnt  du  Danemaric,  de  la  Suède  et  de 
quelques  petits  états,  pour  Topposer  à  l'autre  grande  alliance  du  centre 
du  continent?  Voilà  l'Europe  partagée  en  deux  eampsi  Lesimaginar» 
tiens  impétueuses  ont  déjà  calculé  les  forces  qui  allaient  se  trouver  en 
présence.  C'est  aller  un  peu  vite,  on  en  conviendra.  M.  Gladstone  a 
bien  pu  utiliser  sou  voyage  et  s'entretenir  avec  l'empereur  de  Russie 
des  affaires  du  monde;  ce  n'est  point  impossible.  Il  n'est  pas  sûrement 
allé  nouer  des  alliances;  le  Pembroke  a  pu  aller  à  Copenhague  et  ea 
revenir  sans  être  chargé  de  si  redoutables  secrets.  Qu'en  estait,  d'un 
autre  côté,  de  tout  ce  mouvement  de  princes  et  de  diplomates  en 
Allemagne?  Il  est  certain  que,  cette  année, les  entrevues,  les  spectacles 
de  gala  n'ont  pas  manqué  au-delà  du  Rhin,  que  rAllemagne,  pendant 
quelques  semaines,  a  paru  être  plus  que  jamais  le  centre  de  la  vU 
européenne.  Le  vieil  empereur  Guillaume  a  pu  avoir  un  cortège  de  roi» 
aux  manœuvres  de  Hombourg  ;  M.  de  Bismarck  a  en  ses  visiteurs  à 
Gastein.  Les  fêtes  militaires  et  les  négociations  diplomatiques  ont  B«r* 
ché  de  front.  Que  quelques-uns  de  ces  princes  voyageurs,  coBune  le  roi 
de  Roumanie,  le  roi  de  Serbie,  aient  ea  la  pensée  d'aller  là  où  ils  croient 
voir  la  force,  de  se  rattacher  à  la  grande  alliance  centrale,  ce  n'esl 
pas  douteux,  et  M.  de  Bismarck  n'est  pas  homme  à  négliger  ce  q«î 
peut  servir  ses  desseins,  ce  qui  est  après  tout  Pattestation  visible  de 
la  prépondérance  allemande;  mais  dans  tout  cela,  si  habile  qm  soil 
un  homme  à  domina  les  événemens,  il  y  a  plus  d'apparence  qii*  4e 
réalité. 

Au  fond,  le  seul  fait  saisissable,  bien  réel,  et  il  a  déjà  une  asses 
sérieuse  importance,  c'est  l'alliance,  renouvelée,  fertiMev  de  1* Alle- 
magne et  de  FAutriche,  instrument  puissant  créé  m  centre  de  VEmmf% 
par  le  chancelier  de  Berlin  pour  faire  face  av  danger  éventuel,  é^  qaelqM 
côté  qu'il  vienne,  du  nord  ou  de  Fouesl,  de  la  Russie  eu  ée  la  Franœr 
Cest  le  point  fondamental.  Tout  le  reste  n*est  qu'un  ékéme»!  variaUe 


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l!BHH^V^^H^BHiiMHHpHi9PIHaSSE9SHipBPI|ppiHPM|^ 


BETÛE*  -*•  CHBONIQOT*  718 

et  dépend  des  circonstances,  du  mouvement  des  choses,  des  accidens 
imprévus  dans  l'antagonisme  des  grandes  influences  qui  se  partagent 
le  monde.  Que  peuvent  de  petits  souverains  comme  le  roi  de  Serbie, 
le  roi  de  Roumanie?  Ils  sont  eux-mêmes  subordonnés  à  des  considé- 
rations d'opinion,  de  religion,  de  race,  puissantes  dans  leur  pays,  dans 
tout  rOrient.  Ils  sont  des  alliés  aujourd'hui,  ils  peuvent  ne  plus  l'être 
demain.  On  le  voit  bien  en  ce  moment  même  en  Serbie,  où,  pendant 
que  le  roi  est  à  Hombourg,  auprès  de  l'empereur  Guillaume,  le  pays 
se  détache  avec  éclat  dans  les  élections  de  la  politique  qui  a  conduit 
le  prince  en  Allemagne,  dont  le  gouvernement  s'était  flatté  d'assurer 
la  victoire. 

Bien  de  plus  instructif,  de  plus  significatif,  en  effet,  que  ce  qui  se 
passe  à  Belgrade,  dans  ce  petit  royaume  serbe  qui  a  eu  un  Jour  Pam- 
bition  d'être  le  Piémont  des  Balkans.  Il  y  a  à  Belgrade  un  ministère 
conservateur  arrivé  au  pouvoir  à  la  place  d'un  cabinet  que  présidait 
M.  Bistich  et  qui  était  réputé  pour  ses  inclinations  russes.  Le  minis- 
tère conservateur,  dont  M.  Pirotchanatz  est  le  chef,  représente,  à  vrai 
dire,  depuis  qu'il  existe,  depuis  trois  ans,  une  victoire  de  l'influence 
autrichienne.  Il  est  né  et  il  a  vécu  avec  la  faveur  de  l'Autriche,  dont 
il  s'est  étudié  à  se  faire  l'allié  empressé.  11  n'a  laissé  échapper  aucune 
occasion  de  donner  toute  satisfaction  au  cabinet  de  Vienne,  notamment 
dans  une  question  importante  :  dans  l'affaire  du  raccordement  des  che- 
mins de  fer,  qui,  aussi  bien  que  la  navigation  du  Danube,  a  un  inté- 
rêt politique  autant  que  commercial  en  Orient.  C'était  naturellement 
pour  lui  un  succès  de  faire  entrer  plus  ou  moins  la  Serbie  dans  l'orbite 
de  l'alliance  austro-allemande,  qui  lui  assurait  une  protection  puis- 
sante en  donnant  une  apparence  de  prestige  au  jeune  royaume,  et  le 
dernier  mot  de  cette  politique  est  le  voyage  que  le  roi  Milan  a  fait 
récemment  en  Allemagne.  Qu'est-il  arrivé  cependant?  Le  jour  est  venu 
oh  il  a  fallu  procéder  à  des  élections  nouvelles  de  l'assemblée  natio- 
nale, de  la  skouptchina.  C'était  tout  dernièrement.  Le  ministère  n'avait 
certes  rien  négligé  pour  obtenir  un  scrutin  favorable,  et,  jusqu'à  la 
dernière  heure,  il  s'est  cru  victorieux;  il  a  même  annoncé  son  suc- 
cès à  toute  l'Europe.  Ce  n'était  qu'une  illusion.  Les  conservateurs 
ministériels  n'ont  eu  que  trente-quatre  élections,  les  radicaux  et  les 
libéraux  adversaires  du  cabinet  ont  eu  près  de  quatre-vingts  nomi- 
nations. Il  reste,  il  est  vrai,  une  suprême  ressource  :  la  constitution 
serbe  donne  au  prince  le  droit  de  nommer  lui-môme  le  quart  des 
membres  de  l'assemblée;  mais,  même  avec  cette  espèce  de  coup  d'au- 
torité, on  n'arrive  pas  encore  à  avoir  une  majorité  ministérielle.  De 
sorte  qu'au  moment  où  le  roi  Milan  se  trouvait  à  Hombourg  en  allié 
de  l'Autriche  et  de  l'Allemagne,  le  pays  condamnait  le  système  de  son 
gouvernement.  Il  ne  faudrait  pas,  en  effet,  trop  s'arrêter  à  ces  noms  de 


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716  REVUE   DES  DEOX  MONDES. 

conservateurs  et  de  radicaux  que  les  partis  se  donnent.  Au  fond,  il  ne 
s'agissait  sérieusement  dans  ces  élections  que  d'une  lutte  entre  Tin- 
fluence  autrichienne  et  l'influence  russe.  C'est  l'influence  autrichienne 
qui  remportait  il  y  a  quelques  années;  c'est  l'influence  russe  qui  vient 
de  l'emporter  aujourd'hui,  et,  de  toute  façon,  qu'un  ministère  nouveau 
se  forme  ou  que  le  ministère  conservateur  essaie  encore  de  vivre  avec 
une  assemblée  hostile,  il  semble  assez  douteux  que  la  politique  de 
subordination  à  l'alliance  austro-allemande  puisse  continuer  à  préva- 
loir dans  les  conseils  de  la  Serbie. 

La  Russie,  qui  a  eu  son  succès  à  Belgrade,  n'a  pas  été,  il  est  vrai, 
aussi  heureuse  en  Bulgarie,  à  Sofia,  où  elle  vient  d'éprouver  un  certain 
échec.  L'an  dernier,  le  prince  Alexandre  avait  fait  une  sorte  de  coup 
d'état  et  avait  livré  le  pouvoir  à  quelques  généraux  russes  demeurés 
pour  le  moment  les  seuls  maîtres  de  la  principauté.  Il  en  était  résulté 
un  état  violent  qui  ruinait  les  intérêts  publics  et  ne  faisait  que  s'aggra- 
ver en  se  prolongeant.  Les  conservateurs  et  les  libéraux,  qui  représen- 
tent le  parti  national  du  pays,  se  sont  coalisés  et  ont  fini  par  reprendre 
l'ascendant.  Le  prince  a  fait  sa  paix  avec  rassemblée  bulgare  en  réta- 
blissant la  constitution  et  en  formant  un  nouveau  ministère  plus  natio- 
nal. Seulement  la  Russie  a  été  assez  avisée  pour  ne  pas  prolonger  cette 
situation  violente,  pour  éluder  le  coup  en  gardant  une  influence  suffi- 
sante à  la  suite  d'une  aventure  qui  pourrait  passer  pour  une  contre- 
partie de  son  succès  de  Belgrade.  C'est  le  jeu  éternel  de  ces  choses 
d'Orient.  Ce  qui  vient  de  se  passer  à  Sofia  ou  à  Belgrade  peut  se  passer 
demain  sous  une  autre  forme  en  Roumanie,  et  cela  prouve  tout  simple- 
ment que  ces  jeunes  pays  n'ont  que  faire  dans  les  grandes  combinai- 
sons diplomatiques  où  ils  ne  peuvent  que  se  compromettre,  en  s'aliénant 
eux-mêmes  au  profit  d'une  politique  qui  ne  répond  ni  à  leurs  senti- 
mens  nia  leurs  intérêts.  Qu'ils  s'assurent  la  paix  le  plus  possible,  qu'ils 
se  civilisent,  ils  auront  plus  d'avantage  qu'à  briguer  une  place  dans  la 
triple  alliance,  et  à  aller  figurer  à  Hombourg  ou  à  Vienne.  C'est  ce  qu'ils 
peuvent  faire  de  mieux.  C'est  la  plus  utile  politique  pour  tous  ceux 
qui  ne  sont  pas  nécessairement  appelés  par  leur  position,  par  leurs 
intérêts,  à  prendre  un  rôle  direct  et  actif  dans  les  grands  mouvemens 
diplomatiques  et  militaires  du  monde. 

L'Espagne  elle-même,  qui  a  certes  tous  les  titres  à  être  comptée 
parmi  les  peuples,  avait-elle  à  désirer  de  se  voir  représentée  dans  ce 
brouhaha  de  princes  récemment  réunis  au-delà  du  Rhin?  Le  jeune 
souverain  espagnol  avait-il  absolument  besoin  d'aller  en  Allemagne 
pour  se  faire  reconnaître  parmi  les  rois  de  l'Europe?  C'est  une  question 
oiseuse  aujourd'hui.  Assurément  le  roi  Alphonse  XII  n'avait  mis  aucun 
calcul  profond  dans  ses  projets  d'excursion  en  Allemagne;  il  n'y  avait 
mis  surtout  aucune  intention  désobligeante  pour  la  France.  Il  l'avait 


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RKVOE.   —  CHRONIQUB.  717 

dit  avec  une  vive  cordialité  quelques  jours  avant  son  départ ,  et  la 
meilleure  preuve  qu'il  n'avait  pas  la  moindre  idée  de  froisser  notre 
pays,  c'est  que,  dans  son  itinéraire,  il  a  toujours  placé  une  visite  à 
la  France  et  à  Paris.  11  est  parti  pour  TÀliemagne  tout  simplement, 
l'esprit  libre,  et  naturellement  il  a  été  reçu  au-delà  du  Rhin  comme 
devait  Pôtre  un  jeune  prince  qui  est  le  chef  d'une  généreuse  nation, 
qui  est  de  plus  allié  à  la  famille  impériale  d'Autriche  et  à  la  plupart 
des  maisons  souveraines.  Le  malheur  est  qu'avant  de  rentrer  dans 
son  pays  par  la  France,  il  a  trouvé  sur  son  chemin  un  de  ces  incidens 
qu'on  aimerait  autant  ne  pas  rencontrer  et  qui  deviennent  un  embar- 
ras en  voyage.  M.  de  Bismarck,  avec  sa  brutale  ironie,  a  jugé  plai- 
sant de  préparer  à  sa  manière  le  passage  du  roi  d'Espagne  à  Paris 
en  donnant  à  Alphonse  XII  le  titre  honorifique  de  colonel  d'un  régî« 
ment  aUem(and  qui  tient  garnison  à  Strasbourg.  Que,  dans  le  premier 
moment,  on  se  soit  un  peu  ému  en  France  d'un  acte  de  mauvais 
goût  dont  le  roi  Alphonse  n'est  d'ailleurs  nullement  responsable, 
soit;  mais  il  suffisait  d'un  instant  de  réflexion  pour  comprendre  que 
ce  titre  accordé  à  la  plupart  des  princes  de  TËuropé,  au  prince  de 
Galles  comme  aux  autres,  n'a  aucune  signification  sérieuse,  et  qu'il  ne 
pouvait  modifier  la  nature  de  la  réception  réservée  au  roi  d'Espagne 
en  France. 

On  devait  au  prince  un  digne  accueil,  non-seulement  par  un  senti- 
ment de  courtoisie  nationale,  mais  parce  que  la  république  elle-même 
est  intéressée  à  se  montrer  hospitalière  aux  souverains,  parce  que 
montrer  de  l'humeur,  c'était  répondre  peut-être  à  un  secret  calcul  de 
M.  de  Bismarck,  parce  qu'enfin  les  rapports  d'amitié,  d'intérêts  qui 
lient  l'Espagne  et  la  France  restent  aujourd'hui  ce  quHls  étaient  hier. 
C'était  le  sentiment  public.  Qu'est-il  arrivé  cependant?  Il  s'est  trouvé 
des  énergomènes  excités  par  les  déclamations  de  quelques  journaux 
de  démagogie  pour  escorter  de  leurs  vociférations  le  jeune  roi  à  son 
entrée  à  Paris.  L'incident  est  profondément  humiliant,  nous  en  con- 
venons, et  ce  n'est  pas  pour  le  roi  d'Espagne  qu'il  est  triste,  c'est 
pour  le  gouvernement  qui  n'a  pas  su  préserver  son  hôte  de  l'insulte; 
on  ne  peut  excepter  que  M.  le  président  du  conseil  et  M.  le  ministre 
des  affaires  étrangères,  qui  seuls»  à  ce  qu'il  semble,  ont  fait  leur 
devoir.  Tout  ce  que  nous  pouvons  demander  aujourd'hui,  c'est  qu'on 
se  souvienne  partout  qu'en  dehors  de  ces  indignes  manifestations  de 
carrefours,  il  reste  une  France  polie,  courtoise,  toujours  hospitalière 
pour  tous  ceux  qui  veulent  la  visiter. 


GH.    DE  MAZADE. 


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718  BfiTUB  0S8  DEUX  M0NDS8. 


LE  HOUVEBfENT  FINANCIER  DE  LA  QUINZAINE. 


Nous  avons  bien  des  fois  indiqué  les  causes  de  la  stagnation  [pro- 
longée des  affaires  et  de  l'affaissement  du  marché  jadis  si  animé.  La 
plus  profonde  et  la  plus  durable,  celle  dont  l'action  se  ferait  encore 
sentir  alors  que  les  autres  auraient  disparu,  est  l'ébranlement  produit 
dans  les  fortunes  privées  par  les  conséquences  du  kracb  de  janvier 
1882,  et  la  défaveur  qui  s'est  dq)uis  attachée»  non  pas  à  toutes  les 
opérations  financières,  mais  à  celles  qui  paraissent  plus  ou  moins  enta- 
chées de  spéculation.  Le  même  public  qui  s'intéressait  naguère  aux 
variations  si  brusques  d'un  grand  nombre  de  valeurs  emportées  dans 
le  tourbillon  de  la  hausse,  n'a  pas  encore  oublié  aujourd'hui  les  décep- 
tions si  cruelles,  les  pertes  si  difficiles  à  réparer  :  il  ne  veut  plus  spé- 
culer^ c'est  à  peine  s'il  se  résigne  à  opérer  des  placemens.  OÎiast  à  la 
haute  banquOiqui  n'a  pas  subi  des  pertes  moins  seosiblea  et  dont  Is 
portefeuille  est  encombré  de  papiers  dépréciés  et  invendables,  elle  ne 
trouve,  ni  dans  les  cirooostancea  politiques,  ni  dans  les  oondiiiMs 
éconooiiipiea  dn  moment,  les  élémens  favorables  à  un  mouvement 
d^aSairea  qui  lui  permettrait  de  se  dégager  d'une  partie  de  son  far- 
deau. SUe  attend  donc  pour  agir  que  la  sitaatioa  générale  présente 
une  amélioration  asseï  sensible.  Or  le  temps  passe,  et  la  situation,  lesn 
da  8'amiHiorer«  semble  au  contraire  se  prêter  moins  que  jamais  à  toul^ 
tentetive  die  réveiller  à  la  Bourse  l'ancienne  activité  de  transactioiift» 

En  d'autres  temps,  ua  fait  purement  financier  comme  Tabaissemeol 
du  taux  de  Teacompte,  jeudi  dernier,  par  la  Banque  d'Aagleterre» 
anrait  provoqué  sur  notre  place  wi  peu  de  hausse.  Hais  nul  n'ignoce 
que  cet  abaissement,  loin  d'indiquer  une  modification  heureuse  dana 
la  situation,  aîgoifie  seulement  que,  malgré  l'extrême  abondance  de 
l'argent,  les  affairée  commerciale»  ne  cessent  de  se  ralentir,  d'où 
la  nécessité  pour  les  grands  établissemens  d*escompte  de  lutter,  pur  la 
diminution  du  taux  du  loyer  de  l'argent,  contre  la  diminution  progrès^ 
sive  de  leurs  portefeuilles.  Ajoutoos  enûn  que  la  situation  budgétaire 
de  la  France  ne  laisse  pas  de  préoccuper  vivement  la  spéculation  qui 
redoute  un  emprunt  de  l'état  soit  à  la  fin  même  de  1883,  soit  au  com* 
mencement  de  188ft.  Le  déficit  de  Texercice  en  cours  atteindra,  selon 


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■ITUI.  —  CHBONIQinU  719 

des  prévisions  modérées,  environ  100  millions»  et  on  peut  se  deman- 
der si  la  chambre  aura  assez  de  sagesse  poor  comprendre  la  gravité 
de  cette  mtuation  et  assez  d'énergie  pour  porter  remède  an  mal.  En 
oe  qui  concerne  le  rendement  des  impôts,  il  n'y  a  pas  lien  de  trop  se 
plaindre»  puisque  Fétat  a  perçu  jusqu'au  !•'  septembre,  soit  en  im- 
pôts et  revenus  indirects,  soit  comme  impôt  sur  le  revenu  des  valeurs 
mobilières,  ik  millions  de  plus  qu'il  n'avait  perçu  pendant  la  période 
correspondante  de  1882.  Hais  le  fait  que  le  rendement  en  1883  est 
inférieur  de  près  de  50  millions  jusqu'ici  aux  évaluations  budgétaires 
prouve  trop  clairement  que  notre  budget  des  dépenses  a  été  enflé 
outre  mesure,  et  qu'il  devra,  coûte  que  coûte,  être  réduit,  si  Ton  ne 
vent  voir  s'implanter  chez  nous  le  triste  régime  du  déficit  dironlque. 

L/émission  décidée  par  M.  Ferdinand  de  Lesseps  d*une  série  d*obli«> 
gâtions  de  la  Compagnie  de  Panama  a  été  bien  accueillie,  et  par  le 
monde  des  hauts  financiers,  et  par  le  public.  Les  grands  établissemens 
de  crédit  pensent  que  le  succès  de  cette  émission  rendra  au  marché 
de  Paris  l'animation  qu'il  a  perdue  et  que  d'autres  marchés  jaloux 
essaient  d'accaparer,  depuis  quelques  mois,  par  tous  les  moyens.  Le 
pubHc,  lui,  vient  à  l'appel  de  M.  de  Lesseps,  parte  qae  ce  dernier, 
contrairement  à  l'usage,  s'est  surtout  préoccupé  de  ses  souscriptewrs* 
U  leur  donne,  en  effet,  pour  285  francs,  un  titre  de  tout  repos,  pleine- 
ment garanti,  avec  un  revenu  assuré  de  15  francs  par  an,  soit  5  1/ft 
pour  100  de  la  somme  payée,  et  avec,  en  sus,  un  remboursement 
à  500  francs  en  75  années,  c'est-indire  une  prime  de  215  francs. 
La  moitié  de  l'émission,  environ,  étant  réservée  aux  actionnaires  et 
(rf>ligataires  de  ia  Compagnie  de  Panama,  à  raison  de  un  titre  nouveau 
pour  deux  anciens  présentés,  le  public  peut  m>tt8crire  l'autre  partie  et 
profiter  ainsi  des  avantages  que  M.  Ferdinand  de  Lessepa  a  faitr  à  ses 
associés.  La  souscription  sera  close  le  S  octobre  au  soir.  Elle  sera 
un  succès,  M.  do  Lesseps  ayant  conservé  le  don  d'agir  sur  Pimagination 
des  capitalistes,  el  de  gagner  leur  confiance  par  la  hardiesse  même  des 
promessee  qu'il  craint  d'autant  moins  de  faire  que  celles  quil  avait 
faites  jadis  pour  lecanal  de  Suez  ont  été  noo-seulettent  justifiées,  mais 
dépassées  par  les  évènemens. 

Tous  ces  faits  expliquent  que,  pendant  la  dernière  quinzaine,  sans 
que  les  cours  des  fonds  publics  aient  sensiblement  rétrogradé,  le  mar- 
ché ait  été  consummeot  lourd  et  que  finalement  le  k  1/2  se  trouve  avoir 
perdu  10  centimes,  le  3  0/0  25  (coupon  trimesu*iel  déuché)  et  l'amor- 
tissable 20.  Parmi  les  fonds  étrangers,  le  plus  ferme  a  été  l'Italien,  que 
nous  retrouvons  au  cours  du  15  septembre.  L'Unifiée  d'Egypte  a  reculé 
de  2  fr.  50  à  360;  l'Extérieure  d'Espagne  s'était  relevée  d'abord  de 
57  3/4  à  58  1/8,  mais  tous  les  efforts  dépensés  pour  soutenir  ce  fonds 
et  permettre  la  liquidation,  aux  cours  actuels,  des  anciens  engagemens, 


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720  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

paraissent  se  heurter  à  de  bien  grandes  difficultés.  On  cote  pénible- 
ment 57  1/2  à  la  veille  du  détachement  du  premier  coupon  trimestriel. 
Le  5  pour  100  Turc  et  la  Banque  ottomane  ont  baissé  dans  une  propor- 
tion très  sensible,  tant  à  cause  des  appréhensions  que  suscite  l'état 
troublé  de  la  péninsule  des  Balkans  que  par  suite  de  la  résolution 
prise  par  les  fondateurs  de  la  société  de  la  régie  cointéressée  des  tabacs 
en  Turquie  de  renoncer  pour  l'instant  à  toute  émission  publique  ou 
vente  à  la  Bourse  des  actions  de  la  nouvelle  société. 

La  baisse  n'a  pas  épargné  nos  principales  sociétés  de  crédit ,  la 
Banque  de  France  exceptée.  Bien  que  le  Crédit  foncier  voie  progres- 
ser régulièrement  les  opérations  de  prêts,  ses  actions  ont  fléchi  de 
10  francs,  à  1,287.  La  Banque  de  Paris,  plus  atteinte,  a  perdu  environ 
kO  francs.  On  avait  fait  circuler  à  tort  le  bruit  de  pertes  qu'aurait 
subies  cet  établissement  du  fait  d'entreprises  auxquelles  il  se  serait 
intéressé  en  Amérique.  Un  motif  plus  sérieux  de  la  baisse  est  la 
crainte  que  la  Banque  de  Paris  ne  puisse  pas  réaliser»  dans  un  exer- 
cice aussi  pauvre  en  affaires  que  celui  de  1883,  des  bénéfices  assez 
considérables  pour  assurer  la  répartition  du  dividende  habituel  de 
60  francs.  Bien  à  dire  de  la  plupart  des  autres  établissemens.  Crédit 
lyonnais.  Société»  générale,  Comptoir  d'escompte,  Banque  franco-égyp- 
tienne, Banque  d'Escompte,  tous  réduits  à  l'inaction  la  plus  complète. 

Les  actions  des  chemins  français  se  sont  tenues  avec  fermeté,  la 
spéculation  les  ayant  laissées  de  côté  à  peu  près  complètement.  L'état 
d'avancement  des  travaux  du  tunnel  de  l'Arlberg  provoque  quelques 
achats  en  actions  des  Chemins  lombards,  tandis  que  les  Chemins 
autrichiens  ont  plutôt  quelque  peine  à  se  maintenir  à  675.  Ce  n'est 
que  dans  quelques  mois  que  Ton  pourra  constater  l'eftet,  sur  les 
recettes  et,  par  conséquent,  sur  les  dividendes  futurs  des  Chemins 
espagnols,  de  l'application  commencée,  le  1«'  septembre,  de  la  détaxe 
delOpovrlOO. 

Presque  toutes  les  actions  de  nos  grandes  compagnies  industrielles, 
Suez,  Gaz,  Omnibus,  Voitures,  ont  légèrement  faibli.  En  général,  au 
contraire,  les  obligations  de  toutes  ces  sociétés,  aussi  bien  que  celles 
des  chemins  de  fer,  constamment  recherchées  par  les  capitaux  de  pla- 
cement, ont  fait  preuve  d'une  grande  fermeté. 


Le  (UrecUUÊr^rant  :  C.  BoUMu 


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MADAME  DE   GIVRÉ 


DBUXIÈMB    PARTIB    (1). 


V. 

Alice  et  Raymond  furent  mariés  vers  la  fin  de  l'automne,  et  Pierre 
ayant  accepté  enfin  les  propositions  de  M.  de  Vercillac,  il  avait  été 
convenu  que  le  jeune  homme  procéderait  à  son  installation  dans  le 
courant  de  Thiver.  Bien  entendu,  il  avait  fait  en  sorte  que  les 
voyages  nécessités  par  le  règlement  de  ses  affaires  coïncidassent 
avec  l'époque  dunnariage.  Au  surplus,  le  comte  et  la  comtesse  de 
Givré  devaient,  après  la  petite  fugue  obligatoire,  venir  prendre  à 
Paris  leurs  quartiers  d'hiver. 

Les  craintes  et  les  scrupules  de  la  marquise  avaient  facilement 
cédé  devant  l'entrain  d'Alice,  les  professions  de  foi  de  Raymond,  et 
surtout  l'attitude  de  ce  dernier,  qui  s'était  montré,  en  même  temps 
que  fort  épris  de  sa  cousine,  très  simple,  très  franc,  très  affec- 
tueux envers  sa  future  belle-mère.  D'ailleurs,  la  marquise,  ainsi 
qu'elle  l'avait  avoué  à  son  mari,  eût  été  fort  empêchée  de  décou- 
vrir dans  le  cercle  de  leurs  rekitions  un  candidat  plus  digne  d'être 
agréé  par  elle;  or,  en  matière  de  mariage  comme  en  toute  autre 
matière,  la  suprématie  des  borgnes  sur  les  aveugles  est  un  fait  que 
l'on  subit  sans  même  avoir  à  le  discuter.  Peut-être  M"*  de  Ver- 
cillac, il  est  vrai,  connaissait-elle  quelqu'un  qui  lui  eût  semblé,  plus 

(1)  Voy«x  la  Rwue  da  1*'  octobre. 
TOm  UX.  —  15  OCTOBRE  1883.  ^ 


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722  '     BETUE  DES  DEUX  JIONDES. 

que  le  comte  de  Givré,  apte  au  bonheur  d'Alice;  mais  cet  élu,  s'il 
existait,  ne  figurait  sans  doute  pas  parmi  les  éligibles,  car  il  n'en 
fut  jamais  question. 

Quant  à  Pierre,  il  sut  se  faire  un  visage  et  une  contenance  à 
défier  toutes  les  investigations  dont  ses  sentimens  intimes  et  ses 
secrètes  pensées  pouvaient  devenir  l'objet.  C'était  un  homme  de 
forte  volonté,  non  pas  de  cette  volonté  impeccable  et  insensible 
qui  ne  fléchit  jamais,  fût-ce  en  présence  d'une  catastrophe  impré- 
vue, d'une  surprise,  ou  d'un  guet-apens,  mais  de  cette  volonté  bien 
humaine  et  vraiment  méritoire  qui  s'aguerrit  au  danger,  se  fortifie 
graduellement  dans  l'épreuve,  et,  même  vaincue,  sort  vaillante  du 
combat,  prête  aux  glorieuses  revanches  ou  aux  fécondes  batailles. 
Le  lendemain  du  jour  où  il  avait  eu  avec  Alice  l'entretien  qui  devait 
décider  de  sa  vie  en  le  fixant  à  Bourville,  il  n'y  avait  plus  en  lui 
aucun  vestige  apparent  des  émotions  et  des  tristesses  qui  avaient 
assailli  son  retour  parmi  sa  famille  d'adoption. 

Les  premières  semaines  de  l'union  du  comte  et  de  la  comtesse 
de  Givré  ne  furent  pas  absolument  ce  que  sont  d'ordinaire,  pour 
des  jeunes  gens  que  l'on  n'a  pas  mariés  le  couteau  sur  la  gorge,  ces 
débuts  dans  la  carrière  matrimoniale.  Ce  ne  fut  pas  un  doux  prin- 
temps d'amour,  un  bref  et  radieux  enchantement,  une  promenade 
enivrante  sur  des  jonchées  de  fleurs;  ce  ne  fut  pas  non  plus,  il  est 
vrai,  un  prélude  d'orage,  un  commencement  de  zizanie  conjugale  ; 
ce  ùit  un  préambule  un  peu  froid»  un  peu  contraint,  un  peu 
maniéré,  qui  ^'annonçait  ni  félicités  paradisiaques,  ni  sinistresL 
catastrophes  :  une  introduction  à  la  vie  correcte.  Pourquoi? 

Cartes,  Alice  et  Raymond  s'aimaient.  Seulement,  la  femme  étant 
supérieure  au  mari,  et  le  mari  ayant  assez  diinteUigence  pour 
le  cecoanattre  m  petto,  le  besoin  instinctif  d'affirmer  sa  supé- 
riorité, d'une  part,  et  l'humiliation  plus  ou  moins  pénible  ré^* 
tant  d'une  infériorité  sentie»  d'autre  part,  engendrèrent,  dès  le  prin- 
cipe,  des  rapports  plus  cérémonieux  que  tendres,  plus  diplomatiques 
que  conjugaux.  BayBMMid  surtout,  préoccupé  de  ne  conunettre  ni 
&ule  ni  maladresse,  en  un  temps  où  il  convient  de  s'assurer  pour 
jamais  la  personne  de  sa  femme,  se  montrait  prudent  et  incer* 
tain.  D'ailleurs,  la  beauté  merveilleuse  et  glaciale  de  la  jeune  com- 
tesse l'intimidait;  il  ne  voulait  pas  parler  en  maître,  il  ne  sut  pas 
parler  en  amant,  et  se  contenta  d'&tre  un  mari  discret.  C'est  dire 
qu'il  s'apprêtait  à  jouer,  par  la  suite,  un  bien  sot  personnage.  U  ne 
fut  ni  craint  ni  adoré  :  on  continua  de  l'aimer  tout  simplemient,  et 
ce  n'était  pas  assez  pour  l'avenir,  si  cela  suffisait  dans  le  présent. 

Quoi  qu'il  en  dût  être,  l'hiver  passa  sans  mauvais  présages.  Ray- 
mond aimait  sa  fenune  d'autant  plus  qu'il  sesentait  moins  capable  de 
la  doDodner.  Sa  tendresse,  à  l'origine,  assez  vulgaire  dans  sa  source. 


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jfADicMi  m  COTiuL  72S 

puisqu'il  avait  pu  la  meitre  en  iMtlaoce  arec  le  seotim^t  basai  ^e 
lui  avait  inspiré  uneixttttrease  agréable,  a'était  étrangement  épurée 
mu  contact  de  celle  qui  favait  allumée  et  foBientée  dims  son  àme. 
Et  puis,  il  aentait  AUce  si  tadépendaBle  4e  lui,  ei,  jusque  entre  ses 
bras,  à  ce  point  fuyante,  qpi'U  ^pensait,  non  sans  raison,  se  TaYtoir 
jamais  eue  tout  entière,  et  que  sea  désir,  qui  devait  too^rs  igno- 
rer la  satiété,  parce  qu'il  ne  dewt  jamais  connaître  la  posaessîofli^^n 
était  encore  à  chercher  la  femme  parmi  les  soumissions  de  l'épouse. 
An  surplus,  il  se  jugeait  lui^néme,  eo  se»  far  intérieur,  aviec  quelque 
sévérité;  car  ce  serait  une  erreur  de  croire  que  tous  les  jeunes  gens 
dont  Tunique  préoccupation  paraît  être  de  régler  la  longueur  de 
leurs  paletots  sur  Tétiage  de  la  mode  soient  hors  d'état  de  se  rendre 
justioe  à  eux-mAmes.  U  en  est  parmi  eux,  —  Raymond  était  du 
nombre,  —  qui  n^ont  pas,  à  beaucoup  près,  toute  la  sottise  que 
comporte  leur  emploi  ;  ils  sont  botes  par  genre  et  p^  habitude,  ils  ne 
le  sont  point  par  essence  ;  vienne  une  circonstance  qui,  les  faisant 
sortir  de  leur  milieu,  mette  en  relief  leur  ridicule,  ils  sont  très 
capables  d'en  rougir  et  même  de  s'amender.  Or,  c'était  à  cela  que 
travaillait  Raymond  le  plus  consciencieusement  du  monde,  s'étu- 
diant  i  ne  parler  que  le  moins  possible  de  chevaux,  de  chasse,  de 
dttb,  —  ce  «qui  n'atldt  pas  sans  de  constans  efforts  sur  lui-même, 
tant  ont  d'attraits,  pour  la  plupart  des  jeunes  gens  riches,  ces  éter* 
nds  radotages  qui  sont  oonune  l'impitoyable  écho  des  niaiseries  de 
leur  existence I  Et,  il  faut  le  dire,  ces  efforts,  qudque  méri** 
toires  qu'ils  fussent ,  lui  faisaient  perdre  vm»  partie  de  ses  avan^ 
tages,  parce  qu'ils  lui  enlevaient  le  plus  clair  de  son  aplomb.  Alice 
lui  savait  gré  de  son  applicatton;  mais,  pfais  die  avait  lieu  d'être 
satisfaite,  plus  elle  s'apercevait  que  son  mari  n'arriverait  pas  sans 
peine  à  son  niveau ,  de  sorte  que,  toutes  les  fois  que  l'infortuné 
gravissait  un  échelon,  il  se  trouvait  baisser  un  peu  dans  l'estime  de 
sa  femme,  et  la  distance  restait  la  même,  —  du  moins  dans  l'opi*- 
nion  de  celle-ci. 

Si  la  lune  de  miel  f<tt  un  peu  terne,  encore  ne  futrelle  suivie 
d'aucune  déception  violente  de  la  part  d'Alice,  qui  passa,  sans  désmi- 
chaoUement  et  sans  heurt,  de  la  période  d'initiation  i  la  période 
d'iudritade;  et,  lorsque  ces-éiMnix,  dont  les  légitimes  amours  dataient 
de  plusieurs  mois  déjà,  quittèrent  leur  appartement  de  l'avenue 
Gbi)riel  pour  le  château  de  Oivné,  tk  étaient  tont  aussi  pariaits 
l'un  pour  l'autre  qu'au  lendemain  même  de  leur  mariage,  -^  ni 
plus  ni  moins. 

'Givré  est  xme  grande  et  bette  teire,  sise  à  quelques  tienes  de 
Tenziers  et  à  cinq  kilomètres  de  Ihrarville.  La  reliasse  y  est  abon^ 
dante  autant  que  iraciée,  et  les  promenades  y  sont  nonibreuses  et 
&ciles«  Mais  le  château,  à  peu  près  inhabité  depuis  la  mort  du  feu 


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72&  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

comte  de  Givré,  avait  grand  besoin  qu'on  songeât  à  sa  toilette, 
quand  le  c^nte  et  la  comtesse  vinrent  s'y  établir  à  la  fin  du  prin- 
temps. La  direction  des  travaux  d'appropriation  et  d'aménagement 
absorba  d'abord  M"^®  de  Givré  tout  autant  que  son  mari,  et  les 
jeunes  gens  franchirent  un  peu  moins  souvent  qu'on  ne  l'avait 
espéré  à  Bourville  les  cinq  modestes  kilomètres  qui  les  séparaient 
des  parons  d'Alice.  Toutefois,  M.  et  M"*  de  Verciiiac  retrouvèrent 
leur  fille  telle  qu'ils  l'avaient  toujours  connue,  caressante  pour  eux 
seuls,  quoique  suffisamment  aimante  pour  son  mari.  Avec  tous 
autres,  sauf  avec  Pierre,  à  qui  elle  témoigna,  dès  le  premier  jour, 
une  aflectueuse  familiarité,  elle  restait  la  froide  et  superbe  Alice. 

Pierre,  installé  dans  le  petit  pavillon  situé  à  l'entrée  de  l'usine  et 
qu'avait  toujours  occupé  l'ingénieur-directeur,  venait  de  prendre 
en  main  le  gouvernement  de  la  verrerie.  Ses  prédécesseurs  avaient 
fait  beaucoup  déjà  pour  la  prospérité  de  ces  verreries  de  Bourville, 
qui,  à  l'origine,  paraissaient  condanmées,  par  suite  des  désavan- 
tages de  leur  situation,  ou  à  une  fin  prématurée,  ou  à  une  difiicile 
existence.  Depuis  plusieurs  années,  la  vie  leur  était  assurée,  mais 
c'était  tout.  Le  nouvel  ingénieur  apportait  à  l'industrie  qu'il  allait 
diriger,  outre  un  savoir  étendu,  —  bagage  plus  encombrant  qu'utile 
dans  la  gestion  des  entreprises  qui  relèvent  surtout  de  la  msdn- 
d'œuvre,  —  une  connaissance  approfondie  des  rouages  matériels  et 
humains  au  bon  fonctionnement  desquels  est  subordonné  le  succès 
de  tout  établissement  du  genre  de  celui  qu'il  était  appelé  à  régir. 
Enfant,  il  avait  fréquenté  l'usine,  y  voyant  une  sorte  d'école  d'ap- 
prentissage dont  les  portes  lui  étaient  ouvertes;  jeune  homme,  il 
avait  bien  souvent,  à  l'époque  des  vacances,  passé  des  jours  et  des 
nuits  dans  ces  halles  embrasées,  où  le  verre,  encore  liquide,  au  sortir 
des  vastes  creusets  enfournés,  était  soufDé,  moulé,  étiré  ou  aplati 
par  des  ouvriers  ruisselans  et  rouges  sous  l'haleine  de  feu  des 
grands  fours. 

Au  bout  de  quelques  semaines,  Pierre  Lefort,  grâce  à  l'équité  et 
à  la  bienveillance  de  son  caractère,  grâce  surtout  à  sa  compétence 
pratique,  vite  reconnue,  tint  dans  sa  main  les  trois  cents  ouvriers 
de  la  manufacture  ;  il  put  donc,  sans  autre  délai,  mettre  à  l'étude 
certains  procédés  nouveaux  et  certains  projets  de  perfectionnement 
ou  de  réforme. 

Les  conférences  que  nécessitaient  entre  Pierre  et  le  marquis 
toutes  ces  études  et  tous  ces  plans  avaient  assez  généralement  Ûeu 
au  château,  après  le  repas  du  soir,  auquel  le  jeune  homme  avait 
été  convié  une  fois  pour  toutes*  Les  travaux  de  Givré  s'achevant, 
Alice  et  son  mari  vinrent  plus  souvent  dîner  à  Bourville.  Raymond 
semblait  avoir  moins  d'entrain  que  par  le  passé,  et  les  soirées 
étaient  longues  parfois.  La  jeune  femme,  lorsqu'elle  ne  causait  pas 


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MADAME  DE  GIYRÉ.  725 

avec  sa  mère  ou  sa  tante,  écoutait  d'une  oreille  distraite  les  expli- 
cations scientifiques  ou  pratiques  que  Tingénieur  donnait  au  mar- 
quis. Bientôt,  ces  entretiens ,  d'abord  exclusivement  techniques, 
devinrent  moins  arides  et  moins  spéciaux,  si  bien  que  l'oreille  de 
la  comtesse  de  Givré  se  laissa  peu  à  peu  conquérir. 

Il  était  souvent  question  de  la  condition  des  ouvriers.  Le  mar- 
quis, homme  excellent  et  d'une  bonne  volonté  que  lui  pourraient 
envier  la  plupart  de  ses  pareils,  avait  pris  surtout  au  sérieux,  dans 
son  rôle  de  chef  d'industrie,  le  côté  moralisateur  et  social  :  il  était 
féru  de  la  noble  ambition  de  contribuer  à  établir  (il  prononçait 
rétablir)  l'équilibre  et  l'harmonie  dans  les  rapports  sociaux.  Et, 
pour  ce  faire,  il  avait  commencé  par  lire  consciencieusement  tous 
les  théoriciens  de  la  réforme  sociale,  s' éprenant  par-dessus  tout  des 
idées  de  Thonnôte  et  savant  Le  Play;  d'où  certaines  vues,  certaines 
doctrines  sur  le  patronage,  quelques-unes  fort  généreuses,  quel- 
ques autres  très  arriérées,  la  plupart  inapplicables,  qui  lui  tenaient 
tout  particulièrement  au  cœur.  Le  retour  pur  et  simple  aux  insti- 
tutions du  moyen  âge,  —  institutions  calomniées,  selon  lui  et  ses 
auteurs,  —  lui  semblait  le  dernier  mot  des  réformes  utiles.  Quel- 
ques essais  malencontreux  d'ingérence  autoritaire  et  paternelle  dans 
le  règlement  de  certaines  questions  relatives  à  des  caisses  de  secours 
et  à  d'autres  institutions  de  prévoyance,  lui  avaient  bien  enlevé  un 
peu  de  la  sympathie  latente  que  sa  générosité  et  sa  bonté  avaient 
laissée,  bon  gré  mal  gré,  dans  le  cœur  de  ses  ouvriers,  mais  sans  le 
décourager  ni  le  convertir.  Pierre  entreprenait  de  lui  démontrer 
que  tout  n'avait  pas  été  calomnie  dans  le  procès  intenté  par  l'esprit 
moderne  aux  doctrines  sociales  du  moyen  âge,  et  que,  si  ces  doc- 
trines n'avaient  pas  enfanté  partout  les  iniquités  dont  elles  étaient 
grosses,  l'honneur  n'en  revenait  point  à  elles,  mais  à  quelques  honnêtes 
gens  de  cette  époque  assez  justement  noircie,  qui  avaient  bien  voulu 
émousser,  avant  de  s'en  servir,  l'autorité  despotique  dont  ils  étaient 
nantis.  11  essayait  de  lui  faire  toucher  du  doigt  lé  grand  bienfait  de^ 
idées  de  ce  temps-ci  :  l'agonie  du  fétichisme,  grâce  à  laquelle  il  est  de 
moins  en  moins  permis  de  croire  que  certaines  vertus  soient  inhé- 
rentes à  certains  titres,  à  certaines  dignités,  et  que  Ton  endosse 
avec  tel  ou  tel  habit  les  qualités  voulues  pour  le  bien  porter.  D'ail- 
leurs, Pierre  restait  constamment  fidèle  à  cette  sage  et  belle  devise  : 
«  Prendre  pour  point  de  départ  et  pour  point  d'appui  de  tout  pro- 
grès le  devoir  du  riche  plutôt  que  le  droit  du  pauvre.  »  De  sorte 
que  l'accord  eût  pu  se  faire  entre  les  deux  adversaires  à  l'aide  de 
quelques  concessions,  en  somme  assez  peu  douloureuses. 

La  discussion  parfois  s'animait,  malgré  le  tact  et  la  modération 
du  jeune  homme,  le  marquis  tenant  à  honneur  de  plaider  jusqu'au 
bout  une  cause  perdue  d'avance  :  celle  du  progrès  à  reculons.  Au 


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726  REYUE  !I>B6  DBDX  KONDCS. 

fond,  il  n'étart  peut-  être  pas  bien  éloigné  de  reconnattre  que  le 
moindre  défaut  des  théories  réformatrioes  qui  s'orientent  vers  le  pafisë 
est  d'être  irréalisables;  seulement,  il  avait  un  drapeau,  il  fallait  le 
défdB&*e«  Mais,  s'il  ne  s'avouait  pas  volontiers  vaincu  dans  ses  dis^ 
cours,  il  cédait  assez  facilement  sur  le  terrain  des  iaits,  et  finssait 
presque  toujours  par  suivre  les  avis  de  soq  adversaire,  qui  était, 
en  même  temps,  son  allié  le  plus  intelIigeiA  et  le  plus  sûr  pour 
toutes  ks  besognes  généreuses  et  utiles  à  accomplir  autour  de  lui. 
Pierre,  au  reste,  parvenait  à  se  faire  pardonner  ses  élans  vers 
r  avenir,  grâce  à  certains  hommages  qu'il  savait  rendre  au  passé, 
ayant  coutume  de  dire  :  «  Les  nids  ne  se  construisent  pas  unique- 
ment avec  des  matériaux  neufs;  les  oiseaux  y  emploient  aussi  des 
épaves  et  des  débris.  » 

Donc,  Alice  avait  fini  par  suivre  avec  un  réel  intérêt  ces  disputes 
oraToires,  qui  se  faisaient  souvent  ardentes,  sans  cesser  jamais  d'être 
courioîsea.  Elle  n'était  pas  seule,  d'ailleurs,  à  s'y  intéresser;  M"**  de 
Vercillac  et  M"*  Herminie  elle-même  (celle-ci  non  sans  déplorer 
qu'un  homme  si  bien  disant  fût  un  simple  mécréant)  écoutaient 
Pierre  avec  un  évident  plaisir,  se  laissant  prendre  volontiers  au 
charme  puissant  de  cette  parole  vraiment  éloquente  qui  leur  chan- 
tait  k  Toreille  de  jeunes  vérités. 

Un  soir,  la  comtesse  de  Givré  vint  seule,  vers  neuf  heures, 

—  Toute  seule  1  lui  dit  M*"*  de  Vercillac.  Pourquoi  n'es-tu  pas 
venue  diner? 

-^  J'ai  su  trop  tard  que  Raymond  partait. 

—  Une  aiïaire?  demanda  la  marquise. 

—  Oui ,  pressante,  à  ce  qu'il  paraît,  dit  Alice  d'un  ton  bref. 

M"^  de  Vercillac  regarda  sa  fille  avec  une  inquiétude  mal  dissi- 
mulée; puis,  elle  eut,  à  l'adresse  de  son  mari,  un  coup  d'œil  que 
celui-ci  pouvait  traduire  sans  peine,  a  Hélas!  ne  commencez-vous 
pas  à  craindre  que  les  faits  ne  donnent  raison  à  mes  premières 
impressions,  à  mes  premiers  soucis?  »  Tel  était  évidemment  le  sens 
de  cette  sorte  d'invocation  muette.  —  Il  n'y  eut  pas,  ce  soir-là,  de 
conversation  plus  intime  entre  la  mère  et  la  fille,  et,  les  jours  sui- 
vans,  Alice  ne  répondit  que  d'une  manière  évasive  et  contrainte  aux 
questions  atTectueuses ,  mais  d'ailleurs  assez  réservées,  que  lui 
adressa  la  marquise. 

Ce  pénible  régime  de  dissimulation  ou  de  circonspection  se 
prolongea  pendant  toute  une  semaine  et  prit  fin,  ou  du  moins  chan- 
gea de  phase  brusquement.  Huit  jours  après  le  départ  de  Raymond, 
Alice,  en  entrant,  quelques  inetans  avant  l'heure  du  dîner,  dans 
U  pièce  où  son  père  et  sa  mère  causaient  avec  Pierre,  annonça 
d'une  voix  un  peu  émue  et  troublée  que  l'absence  de  son  mari 
evant  être  de  plus  longue  durée  qu'elle  ne  l'avait  supposé  toui 


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MADAME  DE  Glfvk^  fif 

d'abord,  eUe  viendrait  reprendre  à  Bourrille  sa  chambre  de  jeune 
fille,  ne  pouvant  rester  seule  dans  ce  grand  château  de  Givré,  où  le 
silence,  qui  y  régnait  en  maître,  la  glaçait  d'effroi  et  d'ennni. 

M.  et  M"'*  de  Yerdllac  voulurent ,  à  cause  de  la  présence*  de 
Pierre,  feindre  la  joie;  mais  ils  n'y  réussirent  que  très  imparfaite- 
ment, et,  si  les  faits  n'eussent  parlé  d'eux-mêmes,  le  jeune  homme 
eût  pu  bien  aisément  lire  sur  ces  visages  consternés,  en  dépit  du 
sourire  qu'on  s*eflorçait  d'y  maintenir,  l'interprétation  qu'il  convenait 
de  donner  à  l'isolement  d'Alice.  —  Ainsi,  il  avait  suffi  de  quelques 
mois  pour  faire  de  cette  union  ce  que  font  de  la  plupart  des  unions 
mondaines  la  lassitude  et  les  années  !  Décidément,  et  quoi  que  pré- 
tende à  cet  égard  l'opinion  commune,  guidée  sans  doute  par  les 
intéressés,  une  jeunesse  orageiise  n'est  pas  la  meilleure  préparation 
aux  félicités  austères  de  la  vie  conjugale,  et  la  conversion  d'un 
pécheur  cause  plus  de  joie  au  ciel  qu'elle  n'engendre  de  bonheur  sur 
la  terré.  —  Cette  réQexion,  paratt^il,  naquit  en  même  temps  dans 
l'ei^rit  de  la  marquise  et  dans  celui  de  Pierre,  car  il  y  eut  échange 
entre  eux  d'un  regard  involontaire.  Ce  regard,  d'ailleurs,  était 
dosloureux  de  part  et  d'autre,  ce  qui  prouve  que  l'amour  du  jeune 
homme  était  bien  endormi,  car  il  n'y  a  pas  de  saint,  il  n'y  a  pas 
d'ange  à  figure  humaine  qui  puisse  ne  pas  se  réjouir  des  infortunes 
conjugales  d'une  femme  qu'il  aime  et  dont  il  a  cru  longtemps 
devoir  (sire  son  deuil.  Quant  au  marquis,  il  était  très  sincèrement 
affligé,  doublement  déconfit  comme  père  et  comme  philosophe. 
Voyant  sa  fille  malheureuse  et  ses  théories  en  défaut,  il  éprouvait 
le  besoin  de  se  prendre  lui-même  à  témoin  du  bien  fondé  de  ses 
principes.  N'avait-il  pas  toujours  été  un  mari  convenable,  nonobstant 
toutes  les  joyeusetés  de  ses  jeunes  années  et  des  suivantes  ?  Que 
diable  !  quand  on  a  des  restes  de  gourme  à  jeter  après*son  mariage^ 
ce  qui  arrive  à  bien  des  gens,  ce  qui  lui  était  arrivé  à  luinnême, 
ce  qui  lui  arrivait  encore,  on  s'y  prend  avec  plus  d'adresse  et  de 
décence. 

Pierre,  assez  mal  à  l'aise  dans  cette  atmosphère  de  tristesses 
intimes,  se  retira  de  bonne  heure,  li^  de  Yercillac  se  mit  alors  à 
questionner  sa  fille  avec  plus  d'insistance  qu'elle  n'en  avait  montré 
quelques  jours  auparavant,  sans  toutefois  pousser  bien  loin  sa  ëou- 
loureuse  enquête  :  il  semblait  qu'elle  eût  peur  d'en  trop  a{^reiidre. 
Alice  lui  répondit  avec  plus  d'en^barras  que  de  chagrin,  affectant 
de  trouver  la  chose  après  tout  naturelle,  disant  que  le  séjour  de  la 
campagne  pèse  à  tous  les>  hommes  pom:  peu  qu'il  se  prolonge  et 
que,  au  surplus,  les  ménages  qui  ont  le  bon  es|H^  de  se  dédoubler 
de  temps  en  temps  ont  plus  de  durée  que  les  autres,  les  occasions 
dé  diocs  et  de  dissentimens  y  devenant  aimi  plus  rares. 

-^  Et  o4  prenei-votiB,  chère  maman,  ijouta-t-ette,  le  ménage 


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728  BETUE   DES   DEDX  MONDES. 

modèle  où  se  rencontre  la  parité  absolue  des  goûts,  des  penchans, 
des  idées? 

  dater  de  ce  jour,  Alice  reprit  sa  vie  de  jeune  fille,  à  cette  diffé- 
rence près  qu'elle  sortait  moins  souvent  seule,  demandant  presque 
toujours  à  son  père  de  l'accompagner»  Et  le  marquis,  avec  cette 
tendresse  égoïste  qui  fleurit  chez  tous  les  hommes  capables  de  ten- 
dresse, mais  qui  s'épanouit  tout  spécialement  dans  les  cœurs  de 
pères,  finit  par  être  très  heureux,  sans  se  l'avouer,  d'avoir  ainsi 
marié  sa  fille  pour  son  plus  grand  bonheur  à  lui.  Cette  habitude 
de  sortir  avec  son  père,  au  lieu  de  chevaucher  en  indépendante  sous 
l'escorte  d'un  valet,  ne  fut  pas  longtemps  la  seule  innovation  appor- 
tée par  la  jeune  femme  à  son  train  de  vie  d'autrefois,  qu'il  lui  avait 
plu  de  reprendre.  La  verrerie,  qui  jadis  ne  l'intéressait  que  fort 
médiocrement  et  où  elle  n'avait  guère  remis  les  pieds  depuis  les 
deux  ou  trois  séances  d'explications  et  d'expériences  qu'on  lui  avait 
offertes  pour  l'instruire  en  l'amusant  (conformément  à  un  sage  et 
inapplicable  précepte),  la  verrerie  reçut  assez  fréquemment  sa  visite. 
Elle  parut  s'éprendre  subitement  d'une  belle  passion  pour  l'indus- 
trie en  général  et  pour  la  fabrication  du  verre  en  particulier.  Elle 
venait  à  l'usine,  en  compagnie  du  marquis,  trois  ou  quatre  fois 
par  semaine,  prenant  plaisir  à  contempler  le  travail  des  ouvriers, 
qu'elle  avait  prié  Pierre  de  lui  expliquer  en  détail,  lors  de  ses  pre- 
mières incursions.  Pendant  que  son  père  causait,  discutait,  véri- 
fiait dans  les  bureaux  de  l'usine,  où  il  s'enfermait  avec  l'ingénieur, 
elle  se  promenait  lentement  à  travers  les  halles,  s'intéressant  à 
toutes  les  phases,  à  toutes  les  péripéties,  à  tous  les  accidens  du 
travail,  mais  témoignant  une  sollicitude  particulière  à  un  four  nou- 
vellement construit  d'après  les  plans  et  sous  la  surveillance  de 
Pierre,  et  qui,  sans  être  absolument  de  l'invention  du  jeune  homme, 
réalisait  des  perfectionnemens  d'une  haute  importance,  en  abrégeant 
d'une  façon  notable  la  durée  de  \h  fonte.  C'avait  été  pour  les  ouvriers 
et  pour  Pierre  un  sujet  de  grande  surprise  que  ce  soudain  entraî- 
nement vers  les  choses  de  la  verrerie,  d'autant  plus  que  cet  entraî- 
nement n'avait  rien  changé  aux  allures  de  la  jeune  femme,  toujours 
empreintes  de  la  même  majesté  tranquille,  toujours  fières  de  la 
même  fierté  froide  et  sans  morgue.  Le  marquis,  lui,  ne  voyait  là 
qu'une  conséquence  de  l'oisiveté  de  sa  fille;  peut-être  y  voyait-il 
aussi  le  résultat  de  l'affection  qu'elle  lui  portait,  laquelle  affection 
se  traduisait  maintenant,  sans  doute,  par  un  intérêt  plus  vif  accordé 
à  l'une  des  choses  qui  lui  tenaient  le  plus  au  cœur. 

Un  matin,  Pierre,  qui  devait  déjeuner  au  château,  par  exception, 
car  habituellement  ses  occupations  le  retenaient  à  l'usine  jusque 
vers  le  soir,  Pierre,  en  pénétrant  dans  la  poterie  (atelier  où  se  fabri- 
quent les  creusets  de  verrerie),  fut  profondément  étonné  d'aperce- 


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MADAME  P£  GIYBÉ.  729 

voir,  à  rextrémité  de  Timmense  salle  chauffée  où  séchaient  les 
pièces  nouvellement  fabriquées»  la  comtesse  de  Givré  causant  avec 
le  maître  potier,  qui,  les  manches  retroussées  et  les  mains  enduites 
d'argile,  paraissait  lancé  dans  une  dissertation  à  perdre  haleine  sur 
la  qualité  de  trois  creusets  encore  humides  et  à  peiue^  achevés, 
autour  desquels  il  tournait  sans  cesse  avec  admiration. 

Alice,  en  voyant  entrer  Pierre,  eut  un  mouvement  de  contrariété 
ou  de  confusion.  Tandis  que  le  jeune  homme  approchait,  il  la  voyait 
distinctement  rougir;  or,  il  ne  se  souvenait  pas  que  pareille  chose 
fût  advenue  jamais  en  sa  présence. 

— «Vous,  madame!  dit-Û  en  saluant  Alice,  qui  oublia  de  lui  tendre 
la  main,  comme  elle  avait  l'habitude  de  le  faire,  ici,  dans  la  poterie, 
dans  le  sanctuaire  de  Jérôme  ! 

—  J'ai  fini  les  trois  pots,  monsieur,  dit  le  potier,  avec  la  terre 
que  vous  m'avez  envoyée  de  vos  nouvelles  carrières.  M'est  idée  que 
cette  terre-là  est  fameuse.  C'est  ce  que  j'étais  en  train  de  dire  à 
madame.  Mais  faudra  voir  ça  au  feu. 

—  Mais  il  n'y  a  rien  ici  qui  soit  digne  de  votre  curiosité,  reprit 
Pierre  en  regardant  Alice.  De  grands  pots  de  terre,  qui  ont  une 
forme  des  plus  disgracieuses!  Gela  ne  peut  intéresser  qu'un  homme 
du  métier,  un  verrier  sachant  toute  l'importance  de  ces  laids 
ustensiles  et  de  leur  durée  dans  notre  industrie. 

—  Que  voulez-vous?  dit  Alice,  chez  qui  toute  trace  d'embarras 
avait  disparu,  vous  sembliez,  l'autre  soir,  si  prodigieusement  inquiet 
du  sort  de  vos  creusets,  de  ces  creusets  fabriqués  avec  la  terre 
extraite  des  carrières  que  vous  avez  tout  récemment  mises  en 
exploitation,  enfin  vous  avez  tant  parlé  pots  et  poterie  que  j'ai 'eu 
le  désir  de  pénétrer  dans  le  sanctuaire,  comme  vous  dites...  Vous 
déjeunez  avec  nous,  je  crois?  Mon  père  vous  emmène  à  Youziers? 

—  Oui,  répondit  Pierre,  et,  si  vous  le  permettez,  je  vais  vous 
accompagner  au  château. 

Octobre  jetait  sur  la  campagne  le  charme  poignant  de  ses  teintes 
morbides,  charme  tout-puissant  sur  les  natures  rêveuses,  affectives 
ou  passionnées,  parce  qu'il  exprime  un  adieu  sans  gage  visible  de 
retour,  et  qu*il  semble  inviter  les  êtres  à  jouir  promptement  de 
tout  ce  qui  est  beau,  et  qui  passe,  et  qui  vit  sans  lendemain  promis. 

Le  chemin  conduisant  des  verreries  au  château  traverse  le  vil- 
lage, après  avoir  longé  des  champs  parsemés  de  petits  bouquets  de 
bois,  que  l'on  dirait  avoir  été  plantés  de  distance  en  distance  tout 
exprès  pour  abriter  des  bergers  ou  pour  reposer  la  vue  des  pas- 
sanst  G'est  un  paysage  aimable,  mais  surtout  paisible,  qui,  par  les 
belles  journées  d'autonme,  avec  les  grands  arbres  des  forêts  rous- 
sies formant  son  horizon,  revêt  un  caractère  de  pénétrante  poésie^et 
de  mélancolique  grandeur. 


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730  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Pierre  marchait  à  côté  d'Alice,  parlant  très  peu,  méditant  malgré 
hii  6ur  la  conduite  de  la  jeune  femme,  se  demandant  ce  qui  s'était 
passé  dans  cette  vie  à  peine  commençante  et,  en  apparence,  déjà 
brisée,  se  demandant  surtout  ce  qui  se  passait  dans  cette  âme  qu'il 
ne  Goonaissait  pas,  mais  qu'il  avait  devinée  dès  longtemps  inquiète, 
ardente,  fantasque,  presque  terrible  sous  l'étrange  frigidité  de  son 
impassible  enveloppe.  Et  il  sondaitaussi  les  replis  de  son  âme  i  lui 
pour  s'assurer  que  les  sentimens  qui  y  avaient  trouvé  jadis,  qui  y 
trouvaient  encore  naguère  un  trop  complaisant  asile,  en  étaient 
absens  désormais,  bannis  sans  recours  possible,  condamnés  sans 
grâce  à  attendre.  Il  fut  heureux  de  constater  que  le  mariage  d'Alice 
avait  balayé  les  dernières  cendres  de  ce  triste  amour,  qui  avait  été 
si  prompt  à  nattre,  si  lent  à  mourir,  qui  n'avait  jamais  connu  l'esh 
poir,  qui  avait  vécu  caché  et  ne  s'était  révélé  que  sur  le  point  de 
s'éteindre.  De  tout  ce  passé  intime,  de  ce  long  drame  secret,  il  ne  lui 
restait  au  cœur  que  le  parfum  mélancolique  et  doux  des  passions 
défuntes. 

Mais  ce  n^était  pas  seulement  cet  examen  de  son  fime,  ce  coup 
d'ceil  à  jeter  dans  son  propre  cœur  qui  le  maintenait  ainsi  absorbé 
et  silencieux  :  il  cherchait  par-dessus  tout  à  se  rendre  compte  de 
certaines  bizarreries  d'allure?,  de  certaines  anomalies  de  conduite 
sans  signification  précise,  sans  cause  évidente,  qui  témoignaient, 
chez  la  comtesse  de  Givré,  d'une  métamorphose  intérieure,  encore 
inconsciente  peut-être,  sans  aucun  doute  profonde  et  grave.  L'atti- 
tude, il  est  vrai,  dans  son  ensemble,  était,  à  peu  de  chose  près  restée 
la  même;  il  n'y  avait  ni  plus  de  fougue  ni  pins  d'abandon  que  par  le 
passé  dans  la  manière  d'être  habituelle  de  la  jeune  femme;  on  n'y 
pouvait  relever,  en  fait  de  trait  nouveau,  qu'une  familiarité  plus 
grande,  un  laisser-aller  plus  amical  à  l'égard  de  Pierre.  Encore 
celui-ci  ne  pouvait-il  s'étonner,  après  l'aveu  qui  lui  était  échappé, 
qu'on  se  montrât  clémente,  et  charitable,  et  douce  envers  lui,  dont 
on  connaissait  la  blessure  et  qu'on  pouvait  croire  malheureux.  Mais 
ce  qui  attestait  un  changement  dans  l'état  d'esprit  de  la  comtesse, 
c'était  l'attention  qu'elle  prêtait  â.des  cbosesqui,  jusqu'alors,  l'avaient 
laissée  dans  l'indifEérence  la  plus  complète,  k  des  choses  qui,  par 
elles-mêmes,  ne  pouvaient  provoquer  chez  une  femme  qu'une  curio- 
sité passagère,  et  dont  elle  semblait  faire,  à  présent,  sinon  le  souci, 
du  moins  l'amusement  de  sa  vie.  Et  puis,  pourquoi  cet  empresse- 
ment à  écouter  des  conversations  semi-philosophiques,  semi-indod- 
trielles,  qui  eussent  fait  bâiller  un  bas-bleu  de  profession?  Et  puis 
encore,  pourquoi  cette  rougeur  soudaine,  ce  furtif  embarras,  de  la 
part  d'une  aussi  fière  et  aussi  vaillante  personne? 

jSi  le  jeune  homme  avait  trop  à  faire  avec  les  réflexions  qui  Tas- 
saillaient  de  toutes  parts  pour  se  montrer  prolixe,  la  jeune  femme 


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HAOJtMI  M  «TRi^  731 

Be  paraissait  pas  non  plus-  bien  dâaireuee  dis  causer  longuemaiU 
He  passaient  devant)  Féglise.' 

—  Vous  n'entrez  pas  oamine  aotrofdsZ  demanda  Pierre  pour  dire 
quelque  chose. 

—  Noni»  répondit  Alice.  Gar  je  suis  à  pied,  et  tou»  n'avez 
pas,,  comme  autrefois,  pour  rester  dehors,  le  prétexte  de*  teniv  mon 
cheval.  Or,  c'est  bien  assez  de  la  messe  du  dinianche,  que  vous 
vous<  infligez  consciendeusement  ;  je  ne  voudrais  pas  vousânduire 
en  dévotion. 

—  Bahl  fit  Pierre  ave&  ua  sourire,  on  n'en  meurt  pas".  D^dl- 
leurs,  si  je  ne  prie  pas,  j'aime  à  voir  prier,  surtout  les  femmes  : 
la  prière  est  un  acte  touohant,  dont  vous»  saves  fiûre  un  a^ste  gra- 
cieux.. Entrons,  vooiez^vous? 

Il  se  dirigea  vers  la  porte. 

—  Nott,  dit  Alice  sérieusemast.  l'ai  le  temps  de  prier  q«and  je 
suis  seule. 

Us  se  remirent  à  marcher  vers  le  château.  Après  deux  secondés 
de  silence,  la  jeune  comtesse  reprit  : 

—  Vous  ne  crayez  à  rienf 

•^  A.  rien  I  s'écria  Pierre  eu  riant;:  ce  seraiit  bien  petf. 

—  Bnfin,  à  quoi  croyez-vooe? 

—  Mais*  probablement  aux  mêmes  choses  qui  font  Kdbjet  de 
votpe  foi,  de  la  foi  de  toute»  les  créatures  humaines,  de  toutes 
celles  du  moins*  qui  ont  asses  do  temps,  assez  d'intelligence  et  afis^ 
de  cœur  pour  sentir  le  besoin  d'une  croyance  et  pour  s'en  faire  une. 

—  Maïs  vous  n'avez  pas  de  religion  I 

—  La  religion  est  ua  vêtement  don*  on  drape  la  vérité,  et  H 
y  a.  beaucoup  de  gens  qui  la  prèferent  nue.  Je  suis  de  ceui^là.  lîa 
diversité  des  croyance»  n'existe  que  diems  le  détail  ;  elt^  est  même  plus 
apparente  que  réelle..  Tous  les  êtres  (fui  croient  croient  aux  mêmes 
choses,  ou  bien  peu  s'en>  Saut;  seulemeiit,  ils  y  croient  avec  plti^  m 
moins  de  solennité,  d'appareil,  d'enfantiUage,  de  superstition,.,  ou 
de  formules  et  de  systèmes,  ces  enfantillages  et  ces  superstitions 
de  1&  philosophie.  Je  rejette  W  solennitié,  Tappareil,  Tenfbnlithgev 
Ib  superstition,  les  formules  et  les  systèmes,  et  je  croîs>  en  Dieut 
sans  ergoter  sur  ses  attributs  probaUes,  ni  ratiociner  sur  son  esswce 
inconnue. 

—  Huml  fit  Alice..  Ge  n'est  pas  très  cktrpour  ma?  faible  mtelK^ 
gence  de  femme.  Il  faudra  que  je  vous  demande,  quelq^ie  jour;  dfe 
me  fiaire  l'honneur  de  m'expttquer  cefaf,  non  pour  we  cattchiser  à 
rebours,  mais  tout  simplement  pour  m'inetruîre. 

Elle  dit  ces  motô  ava^  enjouement,  parussant  tofutef  prête»,  dèif  le 
moment  présent,  à. s'embarquer  dans  unie'  causerie  prolongée.  Scfn 
teint  s'était  animé,  grâce  à  la  mardie  et  à  une  petite  bise  (f  atrtomne 


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732  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

insufi^mment  tempérée  par  un  soleil  pâle,  que  de  légers  et  rapides 
nuages  blaucs  voilaient  de  temps  à  autre  ;  ses  yeux  semblaient  avivés 
par  la  fraîcheur  et  Tencliantement  de  cette  courte  promenade,  —  à 
moins  que  ce  ne  fût  par  quelque  intime  pensée;  son  pas,  à  mesure 
qu'elle  approchait  du  château,  devenait  plus  lent,  moins  souple, 
presque  traînant,  et  ses  mains  long-gantées  jouaient  avec  les  pom- 
pons bleus  et  rouges  de  son  ombrelle  inutile. 

—  Bah  !  dit  Pierre,  qui  la  regardait  avec  plus  d'étonnement  encore 
que  d'admiration;  il  faudra  que  je  monte  en  chaire  et  que  je  vous 
démontre  ex-professo  qu'un  lien  étroit  unit  entre  elles  toutes  les 
rebgions  et  toutes  les  philosophies. 

—  Oui,.,  à  moins  que  vous  ne  professiez  tout  aussi  bien  en  plein 
vent.  D'ailleurs,  je  ne  vous  en  demande  pas  tant.  Tout  mon  désir, 
toute  ma  curiosité  est  de  savoir  ce  qu'ont  ou  ce  que  peuvent  avoir 
de  croyances  les  hommes  intelligens,  instruits  et  honnêtes.  Vous 
êtes  de  ces  hommes-là;  dites-moi  votre  philosophie  :  je  me  tiendrai 
pour  satisfaite. 

—  Va  pour  le  plein  venti  dit  Pierre.  Et  ce  ne  sera  pas  longl 
Avant  que  nous  soyons  à  la  grille,  j'aurai  fini  mon  exposé. 

Il  affectait  de  prendre  la  diose  en  riant  ;  mais  il  était,  au  fond, 
très  intrigué  et  fort  ému  de  ce  nouveau  caprice  de  la  comtesse,  et 
il  ne  pouvait  s'empêcher  de  songer  que,  quand  une  femme  jeune, 
belle,  élégante,  fût-elle,  en  outre,  sérieuse,  se  montre  à  ce  point 
avide  de  philosophie,  c'est  qu'elle  s'intéresse  à  un  philosophe. 

—  Eh  bien  I  reprit-il  après  une  courte  pause  et  en  gardant  son 
sourire,  voici  mon  Credo ^  ou,  si  vous  voulez,  mon  évangile,  selon 
la^science  et  la  raison.  Tout  homme  doit  faire  deux  parts  de  sa  vie  : 
donner  l'une  aux  choses  accessibles,  l'autre  aux  choses  cachées, 
mais  sans  jamais  se  tromper  d'heure,  sans  mêler  jamais  les  rêves 
mystiques  aux  études  scientifiques,  les  poèmes  de  l'esprit  et  les 
mélodies  de  l'âme  aux  austérités  du  labeur.  Dieu,  l'âme,  l'immor- 
talité, ne  sont  pas  des  sujets  d'étude,  mais  peuvent  devenir  l'objet 
d'une  pieuse  rêverie,  d'une  sorte  de  prière  au  sens  élevé  du  mot, 
c'est-à-dire  d'une  contemplation  idéale.  C'est  vers  ces  consolantes 
pensées  que  l'on  se  réfugie  aux  heures  de  lassitude  ou  de  défail- 
lance; c'est  de  ce  côté-là  qu'on  regarde,  quand  on  est  fatigué  de 
regarder  la  terre,  comme  on  regarde  par-dessus  l'horizon,  quand  il 
vous  gêne...  Vous  le  voyez,  j'ai  tenu  parole  :  nous  n'avons  pas  encore 
atteint  la  grille  et  j'ai  fini. 

—  C'est  tout?  fit  Alice  avec  une  moue  de  désappointement.  Et, 
c'est  là-dessus,  c'est  sur  cette  base  idéale,  flottante,  vaporeuse, 
impalpable  que  vous  essayez  d'asseoir  la  vertu,  le  devoir  et  l'hon- 
neur 7. .  Eh  bieni  moi,  toute  fenune  que  je  suis,  je  me  pique  de 
plus  de  logique,  et,  si  j'en  venais  à  rejeter  la  foi  religieuse,  toutes 


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MADAME  D£  GlYAE.  733 

ces  sornettes  philosophiques  auraient  peu  de  prix  à  mes  yeux...  Et, 
tenez,  —  ajouta-t-eile,  en  mettant  dans  sa  voix,  si  facilement  railleuse, 
quelque  chose  de  sardonique,  —  vous  tous,  messieurs  les  philoso- 
phes, qui  vous  prétendez  libres  de  tous  les  jougs,  mais  qui  avez  gardé, 
par  habitude  ou  par  oubli,  quelques  croyances  au  fond  du  c^ur, 
vous  n'êtes  que  d'imparfaits  aifranchis  portant  encore  rivés  aux 
chevilles  et  aux  poignets  les  tronçons  de  vos  chaînes  d'enfance; 
votre  morale  n'a  pas  plus  d'indépendance  vraie  à  l'égard  de  la  reli- 
gion que  n'en  a  le  reflet  par  rapport  à  la  lumière  ;  et  le  jour  où, 
brusquement  jetés  à  l'étreinte  d'une  passion  violente  qui  essaie  de 
vous  arracher  au  devoir,  vous  cherchez  dans  les  débris  de  votre 
foi  un  point  d'appui  pour  votre  résistance,  tout  cela  fuit  et  se  dérobe 
sous  votre  main,  le|  devoir  est  vaincu,  la  passion  vous  emporte,  et 
il  ne  reste  plus  dans  votre  âme  que  la  croyance  au  néant... 

Elle  se  tut  subitement,  puis  se  mit  à  rire  d'un  rire  charmant,  mu- 
sical, perlé,  où  il  eût  été  bien  impossible  de  découvrir  une  fausse  note. 

—  J'ai  parlé  plus  longtemps  que  vous,  dit-elle,  le  dois  donc  avoir 
raison...  Ce  n'est  pas,  du  reste,  que  Je  tienne  à  vous  convertir  :  cela 
regarde  ma  tante  Herminie.  Mais  je  n'aime  pas  à  perdre  mes  procès. 

Ils  gravissaient  le  perron  du  ch&teau. 

—  Nous  causerons  encore,  n'est-ce  pas?  Et  vous  me  traiterez... 
comme  un  homme,  dit-elle  sans  apparente  coquetterie.  Non-seule- 
ment les  conversations  sérieuses  ne  me  font  pas  peur,  mais  j'en  ai 
cruellement  besoin. 

Sa  voix  fléchit. 

—  Je  m'ennuie  tant!  et  d'un  ennui  sur  lequel  la  galté  a  si  peu 
de  prise,  si  peu  d'action  !..  Ohl  vous  verrez,  je  suis  horriblement 
instruite...  A  tout  à  l'heure I 

Pierre  demeura  un  instant  au  milieu  du  vestibule,  à  la  place 
même  où  Alice  venait  de  le  quitter.  On  l'eût  dit  désorienté,  hésitant. 
Il  était  surtout  méditatif.  Que  H""*  de  Givré  soufirlt,  qu'elle  fût  mal- 
heureuse, il  n'avait  pas  à  en  douter  :  tout  le  monde,  à  BourviUe, 
le  savait  maintenant;  mais  qu'elle  souffrit  comme  souffrent  les 
femmes  abandonnées  par  leurs  maris,  qu'elle  fût  malheureuse 
comme  le  sont  les  Arianes  de  toutes  les  classes  et  de  tous  les  âges, 
de  cela  il  n'était  plus  très  sûr.  Ce  qu'il  ne  pouvait  deviner,  c'était 
donc  la  véritable  origine  de  ces  maux  dont  il  était  témoin;  ce  qu'il 
avait  peur  de  comprendre,  c'était  la  direction  nouvelle  qu'avaient 
prise  les  rôves  et  les  soucis  de  cette  âme  souffrante. 

V. 

Dn  mois  r'était  écoulé,  pendant  lequel  la  vie  des  habitans  du  châ- 
teau s'était  comme  resserrée  sous  les  premières  rigueurs  d'un  pré- 


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7SA  REVUE  DBS  WBXm  MOIiDES. 

coce  hiyer.  On  sortait  de  moii»  ent  moins  ;  Alice  sartont  affidudt 
des  goûts  cassniers  qu'on  ne  lui  connaissait  guère.  EUe  B'allah  pbs 
aux  verreries,  elle  ne  montait  plus  à  cheval  ;  elle  lisait  tout  le  joor, 
à  moins  qu'elle  ne  triooiftt  peur  les  pauvres,  et,  le  soir  venu,  die 
se  mettait  à  causer  avec  une  tranquillité,  une  bonne  §pr&ce  exempte 
d* effort,  qui  pouvaient  iaire  croire  que  rindifférence,  ce  sommeil 
de  Tâme,  avait  engourdi  en  elle  la  seanbilité  et  jusqu'à  la  mémoice. 
EHe  ne  rediercha  janws,  pendant  c^e  période  de  calme  absehi, 
Toccasion  d'un  de  tes  entretiens  sérieux  qu'elle  avait  paru  soUiâler, 
en  un  court  instant  de  faiblesse  et  d'effusîea,  comme  deyam  la  dis- 
traire ou  la  consoler.  U  est  vrai  de  dire  que  Pierre  n'eut  même 
pas  l'air  de  se  souvenir  qu'il  eût  été  question  de  ces  intéressantes 
et  dangereuses  diversions*  11  arrivait  à  sept  heures  pour  se  mettie 
à  table,  prenait  part  à  la  conversaticm  avec  son  aisance  et  sa  sup^ 
riorité  habituelles,  toujours  égal  à  lui-mètue,  comme  un  hmime  en 
qui  la  double  activité  du  corps  et  de  l'écrit  maintient  l'équilibre 
des  facultés,  et  qui  ne  se  croit  pas  le  droit  de  négliger  les  petits 
devoirs  que  la  sociabilité  lui  impose,  sous  prétexte  que  de  grafves 
occupations  l'absorbei^.  Avant  dix  heures,  il  se  retiraii  et  retour- 
nait à  son  pavillon,  aux  fenêtres  duquel  il  n'était  pas  rare  de  voir 
briller  la  lumière  de  sa  lampe  jusqu'au  milteu  de  la  nuit,  car,  pour 
certains  travaux  scientifiques  qu'il  avait  entrepris,  il  emprunlaîl  au 
sommeil  les  heures  qu'il  ne  pouvait  ni  ne  voulait  dérdb^r  à  sa  tAebe 
quotidienne. 

Les  seuls  visiteurs  qui  vinssent  au  château  avecquelq«e  régularité 
étaient,  hors  M^®  Herminie,  la  vicomtesse  de  RiVemoDt  et  le  baron 
Levallet.  Ce  dernier,  en  dépit  de  l'accueif  un  peu  froid  dont  il  était 
l'objet,  semblait  avoir  à  cœur  de  montrer,  par  la  fréquence  de  ses 
visites,  qu'il  était  au-4essus  des  vaines  susceptibilités  de  l'amour- 
propre.  Son  empressement  respectueux  auprès  de  la  comtesse  de 
Givré  suffisait,  d'ailleurs,  à  révéler  le  genre  d'attrait  qa'avait  pour 
lui  le  salon  de  Bourville,  bien  que  la  contenance  d'Alice  n'eût  rien 
qui  pût  bercer  d'enivrantes  espérances  le  cœur  d'un  amoureux. 

Par  un  temps  de  gel  et  de  neige,  Alice  sortit  un  jour  en  voiture, 
pour  aller,  à  quelques  kilomètres  de  Bourville,  visiter  une  vieille 
femme  iafirme  et  pauvre  à  laquelle  elle  s'intéressait.  Son  père, 
puis  sa  mère  lui  offrirent  de  l'accompagner,  surpris  d'abord  qu'elle 
choisit  cette  froide  et  triste  journée  pour  rompre  avec  ses  nouvelles 
habitudes  de  quasi-claustration.  Mais  elle  refusa  les  offres  de  ses 
parens,  et  ceux-ci,  se  rappelant  que  le  calendrier  marquait,  ce 
jour^Ià,  une  date  douloureuse  pour  leur  fille,  ne  voulurent  pas 
insister.  On  la  laissa  donc  aller  seule.  — Dans  l'après-midi,  la  neige, 
qui  avait  fart  trêve  depuis  le  matin,  se  remit  à  tomber,  et  en  flo- 
cons si  drus  et  si  denses  qu'on  eût  dit  un  ^ais  vmle  Ûanc,  plein 


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MÂMflu  ne  QtmL  72fi 

d'ondalatioDS  et  <}e  frissoas,  deseendaait  sans  cesse  du  ciel  à  la  terré 
et  étendant  à  perte  de  yiie«iir  k  campagne  ses  interminables  plis, 
dont  cpelqaes-uns,  décbîrés  et  retenus  par  les  arbres,  rastaîent 
accrochés  aux  branches»  lambeaux  immaculés* 

—  €inq  heures  !  dit  M"^  de  Yerctilac  en  quittant  son  piano.  Je 
suis  tentée  d'être  iniiuiète. 

—  Bah  !  fit  M^  Hermûiie,  en  fermant  m  petit  livre  à  reUure 
noirei  tout  bourré  d'images  pieuses,  et  qu'elle  entoura  d'un  large 
ruban,  je  suis  sûre  que,  se  trouyant  à  deux  pas  du  Val,  elle  aura 
voulu  visiter  les  constructions  de  cette  dté  ouvrière  que  mon  frère 
s'est  mis  en  tète  de  faire  bâtir  d'après  les  indications  et,  sans  aucun 
doute,  selon  les  conseils  de  IL  Lefort  ;  on  nous  en  rebat  les  oreilles 
depuis  des  semaines,  et  Alice  avait  négligé  jnsqu'id  d'entreprendre 
ce  pèlerinage. 

—  C'est  juste,  dit  la  marquise.  Et,  avec  cette  neige,  le  retour 
doit  être  p^iible. 

—  Pauvre  Alice  1  reprit  M"'  Herminie  avec  un  soupir.  C'est  au- 
jourd'hui l'anniversaire  de  son  mariage. 

—  Hélas  I  fit  la  marquise. 

—  Et  dire  que,  si  bien  préparée  pour  la  résistance,  vous  avez 
cédé,  ma  chère  ! 

—  Pouvais-je  m'obstiner?  Si  j'avais  trouvé  dans  Tindifférence 
d'Alice  à  l'endroit  de  Raymond  un  point  d'appui  pour  mes  objec- 
tions... Mais  noni  elle  paraissait  dànreuse  d'épouser  son  cousin, 
plus  désireuse  que  je  ne  l'aurais  cru.  Très  forte  contre  mon  mari 
pour  défendi'e  le  bonheur  de  ma  fille,  j'étais  sans  armes  et  sans  cou- 
rage pour  accomplir  cette  besogne  contre  elle-même. 

—  Il  est  encore  heureux,  dit  la  vieille  fille,  que  Raymond  coure 
le  monde  et  n'impose  pas  à  sa  fenmie  l'odieux  de  sa  présence. 

—  Oui,  dit  tristement  M°**  de  Vercillac.  C'est  ce  qu'on  appelle 
être  mariés  sous  le  régime  de  la  séparation  de  corps  I 

—  Le  meilleur  des  régimes  après  le  célibat,  articula  doctonde- 
ment  M^'*  Herminie. 

M"^""  de  Vercillac  eût  pu  demander  i  sa  belle-sœur  où  elle  avait 
puisé  les  élémens  d'une  si  forte  conviction  ;  mais  elle  n'était  pas 
d'hnmeur  à  plaisanter. 

—  Il  y  a  pourtant,  dit-elle  avec  amertume,  des  ménages  où  l'on 
trouve  moyen  de  vivre  en  bonne  intelligence  sous  le  même  toit, 
sans  illusions,  mais  sans  querelles.  ïem  -rais  yenue  i  regretter  pour 
Alice  ce  triste  pis-aller. 

—  Des  concessions  et  deux  chambres!  dit  en  raillant  M^  de 
Vercillac.  Cela,  c'est  le  régime  parlementaire. 

Si  bonne  que  soit  une  vieille  fiUe,  il  y  a  toi^ours  en  elle  un  peu 
de  fiel  qui  ne  demande  qu'à  se  répanchB  sur  les  gens  mariés,  et 


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736  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

(chose  curieuse)  il  en  est  ainsi  alors  même  que  son  étemelle  virgi- 
nité n'est  nullement  imputable  à  une  disette  de  prétendans.  H"^  de 
Yercillac  eût  pu  très  aisément,  et  jusque  dans  son  arrière-jeunesse, 
trouver  un  mari  ;  ses  moyens  lui  eussent  même  permis  de  le  choi- 
sir. £Ile  était  donc  vieille  fille  par  vocation  ;  nèanmoms,  et  quelque 
incapable  qu'elle  fût  d'une  méchanceté  réfléchie,  elle  savait  rare- 
ment se  défendre  du  plaisir  de  dauber  le  mariage,  ainsi  que  les  vic- 
times de  cette  institution,  dont  l'utilité  semblait  lui  échapper,  klle 
aimait  sa  nièce,  elle  l'avait  plainte  avec  sincérité  ;  la  sachant  mal- 
heureuse, elle  la  plaignait  encore;  mais  elle  voyait  en  elle,  comme 
en  toute  femme  mariée,  un  adversaire  de  ses  doctrines  en  même 
temps  qu'une  victime  volontaire,  et  sa  compassion  prenait  tout  dou- 
cement un  tour  de  raillerie.  —  D'ûlleurs,  il  convient  d'ajouter  que, 
chérissant  le  marquis  d'une  tendresse  exclusive,  passionnée  et 
bâtarde,  comme  en  ont  ces  pauvres  femmes  qui  ne  sont  ni  épouses 
ni  mères,  elle  nourrissait  au  fin  fond  de  son  être,  dans  quelqu'un  de 
ces  replis  que  l'œil  même  de  la  conscience  a  peur  d'explorer,  un  peu 
de  rancune  à  l'égard  de  la  marquise,  laquelle  lui  avait  ravi  jadis  une 
bonne  moitié  du  cœur  de  son  frère,  lui  prenant,  en  outre,  sa  place 
à  Bourville.  Et,  par  suite  de  cette  petite  vilenie  cachée  de  son  &me, 
il  lui  était  arrivé  quelquefois  de  juger  avec  indulgence  les  écarts  de 
conduite  de  M.  de  Yercillac.  —  Il  y  a  de  ces  jalousies  bizarres  ch^z 
les  meilleures  de  ces  créatures  qui,  privées  du  mariage  et  de  la 
maternité,  ou  les  ayant  rejetés  comme  de  redoutables  fardeaux,  se 
cramponnent  désespérément  aux  épaves  de  tendresse  que  le  sort,  en 
sa  clémence,  a  laissées  flotter  sous  leurs  mains. 

—  isnfin,  repritrelle,  de  vous  à  moi,  avez-vous  jamais  su  exacte- 
ment ce  qui  s'est  passé  entre  Alice  et  son  mari  7 

—  Non,  dit  la  marquise.  Alice  a  répondu  à  mes  questions  comme 
on  répond  quand  on  ne  veut  pas  tout  dire.  Mais  qu'importe?  II 
n'est  pas,  hélas  1  bien  difficile  de  suppléer  à  ce  manque  de  rensei- 
gnemens.  La  nostalgie  du  plaisir  après  le  vague  besoin  de  sacrifier 
à  l'usage  en  se  mariant,  n'est-ce  pas  toujours  ainsi  que  cela  finit... 
quand  cela  finit  mal?  Seulement,  ici,  les  choses  se  sont  sans  doute 
compliquées  de  la  fierté  d'Alice.  Quoi  qu'il  en  soit,  en  trois  mois, 
elle  n'a  pas  reçu  la  moindre  lettre  de  Raymond,  je  m'en  suis  infor- 
mée. Il  faut  donc  que  ce  soit  grave;  je  crains  même  que  ce  ne  soit 
définitif. 

—  Et  où  est-il,  ce  monsieur?  demanda  M"''  de  Yercillac. 

—  Tenez  I  fit  la  marquise,  en  tendant  à  sa  belle-sœur  un  journal 
qu'elle  venait  de  prendre  sur  une  table,  si  vous  êtes  curieuse  de  le 
savoir,  lisez  : 

—  «  Superbe  chambrée,  l'autre  soir,  au  théâtre  de  Nice,  lut 
H"®  de  Yercillac,  pour  la  dernière  représentation  de  Clara  Frémont  : 


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mâdamb  de  GIYRÉ.  737 

LL.  kk.  le  duc  et  la  duchesse  de  Gourlande,  la  comtesse  Yornef,  le 
duc  et  la  duchesse  de  Cœuvres,  le  prince  Palmiero,  le  comte  de 
Givré,  etc.  »  Fort  bienl  voilà  qui  est  parfait,  et  il  n'y  a  vraiment 
rien  de  tel  que  les  journaux  pour  avoir  des  nouvelles  d'un  mari  I  S'il 
venait  à  Alice  cette  fantaisie  smguliëre  de  correspondre  avec  le  sien, 
elle  saurait  maintenant  où  le  prendre.  Mais,  heureusement,  elle  n'y 
parait  guère  songer.  Quand  on  n'a  pas  gagné  le  bonheur  à  ce 
vilain  jeu  du  mariage,  c'est  bien  le  moins  qu'on  essaie  de  sauver  sa 
mise,  autrement  dit  son  indépendance. 

—  Si  toutes  les  femmes  pensaient  comme  vous,  ma  chère  sœur, 
répliqua  la  marquise,  c'en  serait  bientôt  fait  et  du  mariage  et  de  la 
famille.  La  résignation,  voyez-vous,  c'est  une  partie  de  notre  apport, 
la  plus  solide  même  :  cela  ne  se  mange  pas  comme  la  dot. 

—  Gela  ne  se  mange  pas,  mais  cela  vous  ronge... 
Heureusement  pour  M^'^  de  Yerdllac,  dont  les  théories  générales 

allaient  se  montrer  en  contradiction  flagrante  avec  les  vues  parti- 
culières qu'elle  appliquait  au  ménage  de  son  frère,  —car  elle  trou- 
vait la  résignation  de  sa  belle-sœur  chose  toute  naturelle  et  toute 
simple,  —  le  bruit  d'une  voiture  se  fit  entendre  dans  la  cour  et 
rompit  l'entretien. 

Quelques  secondes  plus  tard,  la  porte  du  salon  s'ouvrit  pour  don- 
ner passage  à  Alice,  suivie  de  Pierre  et  du  marquis,  lequel,  voyant 
rentrer  la  voiture  qui  ramenait  sa  fille,  était  descendu  pour  aller 
recevoir  la  jeune  femme. 

—  Me  voilà  I  s'écria  galment  Alice  en  levant  son  voile.  Sauvée 
des  neiges!  sauvée  par  Pierre  I*. 

Elle  s'arrêta,  comme  étonnée  d'entendre  ce  prénom,  dit  par  elle 
d'un  ton  joyeux  et  familier,  ainsi  qu'aux  jours  de  son  enfance,  lors- 
qu'elle revenait  d'une  promenade  ou  d'une  excursion  faite  en  com- 
pagnie du  jeune  homme.  C'était,  en  effet,  la  prenûère  fois,  depuis 
ces  jours  lointains,  qu'elle  l'appelait  ou  le  désignait  de  la  sorte.  Il 
y  eut  une  nuance  d'embarras  dans  l'expression  que  revêtirent  un 
instant  ses  traits  et  dans  le  ton  qu'elle  prit  pour  narrer  le  début  de 
sa  petite  aventure;  mais  cela  n'eut  guère  plus  de  durée  qu'une 
ombre  d'oiseau  qui  passe  entre  le  soleil  et  l'eau  d'un  lac. 

—  En  revenant,  reprit-elle,  désireuse  que  j'étais  de  visiter  cette 
cité  embryonnaire,  dont  les  constructions,  à  peine  sorties  de  terre, 
sont  arrêtées  par  la  gelée,  j'ai  dit  à  Will  de  passer  par  le  Yal.  Il  ne 
neigeait  pas  à  ce  moment-là,  mais  les  chevaux  tenaient  à  peine 
debout,  à  cause  d'un  petit  verglas  perfide  datant  de  la  matinée. 
J'étais  dans  des  transes  effroyables,  craignant,  à  chaque  instant, 
qu'un  cheval  ne  s'abattit,  d'autant  plus  qu'avec  des  cochers  de  vingt 
ans,  même  Anglais,  coDune  vous  les  aimez,  papa...  Enfin,  pour 

TOME  ux.  —  U83.  47 


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738  RETUB  BBS  DEUX  MONDES. 

mieux  surveiHer  les  «hevaux  «l  le  cocher,  je  descendis,  préfArant 
marcher  à  côté  de  la  vdtare.  Moa  zèle  ne  fut  pas  récompensé  :  à 
dix  pas  de  l'endroit  où  j'avais  mis  pied  à  terre,  l'un  des  chevaux. 
Major,  fit  une  glissade  oblique  et  s'étala  sur  le  côté...  Oh  !  rien 
aux  jambes...  Voilà  Wîll  fort  empêtré,  tandis  que  j'étais,  moi,  fort 
anxieuse  en  voyant  que  l'autre  cheval  avait  toutes  les  peines  du 
monde  à  se  maintenir  en  équilibre,  et  que  ce  nigaud  de  Will  s'en- 
têtait à  vouloir  le  faire  reculer,  à  grand  renfort  de  jurons  anglo- 
français,  pour  détendre  les  traits  et  dégager  le  pauvre  Major.  Pour 
comble  d'infortune,  la  neige  se  remit  à  tomber  juste  au  plus  beau 
de  notre  embarras,  et  je  vous  assure  qu'U  y  avait  là  un  croquis  à 
prendre,  sauf  à  mettre  dessous  une  légende  à  la  Tôpffer,  car  nous 
formions  un  groupe  aussi  piteux  que  pittoresque.  Sur  ces  entre- 
faites, et  comme  je  jetais  autour  de  moi,  à  travers  les  flocons  pressés 
qui  s'abattaient  sur  nous,  un  regard  désespéré,  je  crus  apercevoir, 
parmi  les  blancheurs  navrantes  du  paysage,  une  noire  silhouette 
masculine,  que  surmontait  un  vaste  champignon  blanc.  Le  vaste 
champignon  blanc,  c'était  un  parapluie  ;  la  noire  silhouette  mascu- 
line, c'était  Pierre... 

Elle  fit  une  pause,  mais  nullement,  cette  fois,  pour  se  remettre 
d'un  trouble  quelconque;  elle  ne  s'était  arrêtée  que  pour  souffler, 
s'étant  animée  par  degrés,  plus  loquace  qu'à  l'ordindre,  devenue 
la  proie  d'un  de  ces  entrains  verbeux  qui,  presque  toujours,  sont 
le  témoignage  indirect,  mais  très  clairement  délateur  des  grandes 
joies  intérieures.  De  sa  tristesse  du  matin  il  n'y  avait  pas  plus  de 
traces  en  sa  personne  que,  sur  sa  longue  redingote  de  loutre  et  sur  ^ 
ses  fourrures  noires,  il  ne  restait  de  vestiges  des  gros  flocons  blancs 
qui  s'y  étaient  abattus  naguère,  et  qui  si  vite  avaient  fondu  dans  la 
chaude  atmosphère  de  la  voiture.  N'ayant  pas  satisfait  encore  le 
besoin  de  parler  qui  s'était  emparé  d'elle,  elle  se  hâta  de  continuer 
son  récit  : 

—  On  prétend  que  les  voyageurs  originaux,  excentriques,  les 
amateurs  d'invraisemblables  excursions  et  de  fantasques  équipées, 
finissent  .toujours;  par  se  rencontrer,  en  quelque  lieu  bizarre  que 
leur  caprice  les  mène,  quelques  intempéries  et  quelques  dangers 
qu'ils  aient  affrontés  pour  donner  du  lustre  à  leur  nom,  ou  tout 
simplement  par  amour  de  la  solitude.  Mais,  si  ces  rencontres  inat- 
tendues mettent^  au  désespoir  les  explorateurs  de  terres  vierges  et 
les  ascensionnistes  anglais,  je  fus,  moi,  tout  à  fait  enchantée  de 
rencontrer  sur  mon  chemin  quelqu'un  qui,  ayant  en,  comme  moi- 
même,  l'idéejphilanthropique  et  biscornue  d'aller,  par  un  temps  de 
neige,  visiter  les  travaux  inachevés  d'une  cité  ouvrière  en  voie  d'è- 
closion,  se  trouva Jà  fort  à  point  pour  me  tirer  d'affaire,  en  relevant 
le  cheval  tombé,  et  pour  m'offrir  son  bras,  ainsi  que  quelques  explka- 


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Mi^AMB  DE  QIYVL  739 

tiens  des  plas^intéreseanlea  «nr  Tobjet  même  de  ma  pelite  exrarsion 
polaire...  Ahl  à  propos»  une  menreilte,  cette  cilël  Et  quelle  heu- 
reuse pensée  de  TaToir  assise  en  pleine  campagne,  au  revers  d'un 
coteau,  sur  la  lisière  d'un  bois,  à  deux  ou  trois  kilomètres  de  L'u- 
sine^ dont  on  ne  toit  noéme  pas  les  cfaeosHiées  I  Rien  qui  y  rapf^Ue 
le  labenr,  la  dépeadance,  le  }0ug  :  ce  sera  la  trére,  une  trôve  de 
Dieu,  après  la  dlme  des  bommes,  un  relâche  complet,  au  grand  air 
pur  qui  apaise  el  sous  un  ciel  que  ne  saUt  aiicune  fumée,  ajurèsk 
travail  qui  vous  brûle  entre  des  murs  noircis  ;  ce  sera  la  paix  el  le 
repos  dm  soir  dans  une  solitude  champêtre,,  mais  sans  isolement, 
puisqu'il  s'agit  d'une  ville  en  miniature,  et  sans  abandon,  puisque 
ceux  qui  y  vivront  resteront  nos  voisins....  Imaginez  des  bijoux  de 
maisons,  très-  confortables,  indépendantes,  quoique  voisines  et  sœurs 
les  unes  des  autres,  et  qui  seront  entourées  d'un  semblant  de  ^ur- 
din,  comme  en  oet  les  habitations  pseudo-rustiques  des  petits  bour- 
geois parisiens  qui  font  de  la  villégiature  à  l'ombre  des  fortificatiens. 
On  louera  cela  quatievingt-dix,  cent,  cent  cinquante  et  deux  eeats 
francs  par  ani  Ë^,  après  un  certain  lape  de  temps,  moyennant  une 
redevance  à  peine  plus  élevée,  de  locataire  on  deviendra  pro- 
priétaire. Des  nids  à  bonheur  à  prix  réduit  pour  les  pauvres 
diables  qui  n'ont  pas  les  moyws  de  dorer  leurs  joies  sur  tranche. 
Puis,  plus  tardt  il  y  aura  des  écoles,  une  bibliothèque,  peut-être 
un  théâtre,  que  sais-je7Et  tout  cela  sans  autre  aumône  qu'une 
avance  de  fonds  faite  par  mon  père,  chacun  payant  sa  part,  et  aussi 
sans  aucune  condition  imposée,  sous  un  régime  d'absriue  liberté. 
Voilà  donc  enfin  le  bienlait  qui  ne  guette  pas  son  salaire  I 

Sur  ces  mots,  et  avec  un  mouvement  d'une  vivacité  pleine  de 
tendresse  et  de  grftce,  Alice  alla  vers  son  pfare  et  l'embrassa. 

—  Vos  électeurs  vous  ont  méconnu,  papa.  Je  casse  leur  verdict. 

—  Oh  I  dit  le  marquis,  pour  ce  qui  est  de  l'absolue  liberté,  c'est 
une  invention  de  Pierre;  et  je  n'ai  pas  dit  mon  dernier  mot  lànles- 
sus.  J'aimerais  bien  qu'il  y  eût  quekfues  conditions... 

— -  Chut  t  interrompit  AÛee  en  ssettant  son  mandion  sor  la  bouche 
de  son  père.  Ne  gâtons  rien. 

Elle  était  radieuse  de  gatté,  d'entrain,  beUe  i  miracle  sous  les 
couleurs  fraîches  et  fugitives  que  la  bise  glaciale  avait  déposées 
sur  la  pâleur  de  son  teint.  Son  étroite  et  longue  pelisse  murohimte, 
que  bordait  une  large  bande  de  fourrure  sombre,  accusait  les  lignes 
souples  et  onduleuses  d'un  corps  vraiment  superbe,  en  dépit  de  la 
gracilité  de  certains  contours,  et  si  fier,  si  imposant  toujours,  si 
royal,  si  divin  jusque  dans  les  attitudes  assouplies  et  caressantes 
que  lui  infligeait  le  hiisse]>ailer  du  moment,  qu'il  semblait  réelle- 
ment que  tout  désir  d'homme  dût,  en  s'y  posant,  se  purifier  ou 
.  s'éteindre,  se  transformer  en  honmiage  (m,  se  figer  de  honte. 


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7A0  REYUB  DES  DEUX  MONDES. 

Elle  se  taisait  maintenant,  ayant  épuisé  sans  doute  cette  verve 
bavarde,  qui  chez  elle  n'était  qu'un  accident,  ou  songeant  peut-être 
à  cette  étrange  promenade  qu'elle  avait  faite  au  bras  de  Pierre, 
sous  la  neige,  parmi  des  moellons  amoncelés  et  des  constructions 
naissantes  qui  ressemblaient  à  des  ruines  dans  un  paysage  désolé. 
Car,  si  elle  avait  pu  se  montrer  prodigue  de  détails  sur  la  future 
cité,  c'est  qu'elle  avait  pris  largement  son  temps  pour  questionner  le 
jeune  homme,  et  que,  complaisamment  appuyée  sur  lui,  elle  l'avait 
mis  à  même,  malgré  l'inclémence  du  ciel,  de  faire  bonne  mesure  à 
sa  curiosité.  Il  est  vrai  que,  dans  son  récit,  elle  n'avait  pas  insisté 
sur  cet  aspect  de  son  expédition,  glissant  rapidement  sur  l'interven- 
tion et  le  concours  de  Pierre;  mais,  si,  comme  on  le  prétend,  les 
femmes  ont  vraiment  coutume  de  réserver  pour  le  post-scriptum  les 
points  intéressans  de  leur  correspondance,  pourquoi  ne  serait-on 
pas  en  droit  de  chercher  dans  les  parties  les  plus  succinctes  de  leurs 
plus  abondantes  narrations  le  secret  des  émotions  joyeuses  qui  font 
leur  langue  agile  et  leurs  récits  diffus? 

—  A  la  prochaine  occasion,  madame,  dit  Pierre  en  souriant,  les 
électeurs  feront  comme  vous  :  ils  casseront  leur  propre  sentence. 

—  Ohl  moi,  dit  H.  de  Yercillac  avec  une  moue  dégoûtée,  je  suis 
au  bout  de  ma  carrière,  et  je  n'ai  nulle  envie  de  rentrer  en  lice.  J'ai 
fondé  les  verreries  de  Bourville  pour  jouer  à  rhonune  utile;  c'était 
le  jeu  à  la  mode  alors,  et  j'aimais  encore  mieux  cela  que  de  mettre 
mon  nom  sur  ces  affiches  de  couleur  tendre  où  l'on  a  l'air  d'étaler 
ses  quartiers  de  noblesse  pour  engluer  les  écus  des  badauds.  La 
chose  ne  m'a  guère  réussi,  d'ailleurs.  Dans  le  monde  et  parmi  les 
miens,  où  beaucoup  de  gens  pourtant  ne  se  font  pas  scrupule  de 
siéger  et  d'émarger  en  maint  conseil  d'administration,  on  a  crié  à 
la  dérogeance,  malgré  ma  précaution  d'adopter  une  des  rares  indus- 
tries qui  jadis  ne  fissent  point  déchoir;  et,  pour  ce  qui  est  de  mes 
ouvriers,  ils  commencent  à  me  vouloir  mal  de  mort,  ainsi  que  le 
commande  la  logique  humaine,  pour  le  bien  que  je  me  suis  eJQTorcé 
de  leur  faire  et  pour  celui  qu'ils  me  croient  encore  capable  de  tenter 
en  leur  faveur... 

—  Que  vous  exagérez,  cher  monsieur  I  interrompit  Pierre.  Per- 
sonne, parmi  ces  gens-là,  ne  vous  hait;  et,  croyez-moi,  dans  le 
désarroi  social  où  nous  vivons,  c'est  un  beau  triomphe»  qui  suffit  à 
attester  tout  ce  que  vous  avez  fait,  tout  ce  que  vous  pouvez  faire 
encore. 

—  Bah  I  mon  cher  enfant,  dit  le  marquis  avec  un  geste  d'indiffé- 
rence et  de  lassitude,  cela  vous  plaît  à  dire.  Vous  êtes  jeune,  vous 
êtes  de  ce  temps-ci  ;  vous  nourrissez  une  foule  de  chimères  très 
généreuses,  que  votre  éloquence  me  fait  prendre,  de  loin  en  loin,  pour 
des  vérités  pratiques;  vous  ne  croyez  pas  que  l'antagonisme  des 


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MADAME  DE  GIVBÉ.  7A1 

classes  soit  sans  remède;  vous  comptez  sur  l'avoDir  pour  triompher 
des  rancunes  populaires  comme  de  l'inertie  et  de  l'ineptie  du  clan 
social  auquel  j'appartiens.  Mais  moi  qui  vieillis,  moi  qui  m'appelle 
VercîUac,  moi  qui  suis  du  passé  par  naissance,  par  tradition,  par 
instinct,  et  qui  en  suis  presque  par  mon  ftge,  moi  qui  ne  puis,  comme 
vous,  saupoudier  de  républicanisme  mes  théories  sociales,  — quoi- 
qu'il  ne  me  soit  plus  guère  permis  de  croire  à  la  possibilité  d'une  réac- 
tion durable,  d'une  réaction  qui  ne  soit  pas  une  éphémère  protesta- 
tion contre  des  excès  jacobins, — je  me  sens  chaque  jour  plus  dépaysé, 
plus  las  dans  la  voie  déserte  où  je  me  suis  engagé.  Pour  continuer 
ma  route  sans  risque  de  défaillir,  après  toutes  les  expériences  que 
j'ai  faites  à  mon  dam,  il  me  faudrait  évoluer  franchement  vers  les 
idées  nouvelles;  or,  c'est  précisément  ce  que  je  ne  saurais  faire.  Et, 
d'ailleurs,  à  mon  âge,  de  pareilles  évolutions,  quelque  sincérité  on 
quelque  désinvolture  qu'on  y  mette,  ressemblent  toujours  à  des 
pantalonnades  ou  à  des  apostasies.  Aux  idées  jeunes  il  faut  de  jeunes 
champions,  et  les  invalides  des  campagnes  d'hier  seraient  de  pauvres 
soldats  pour  les  batailles  de  demain. ••  Et,  parbleu!  mon  cher  Pierre, 
vous  qui  m'endoctrinez  si  bien,  pourquoi  diable  ne  brigueriez-vous 
pas  ma  succession  dans  l'ordre  politique?  Vous  êtes  aimé  ici,  vous 
seriez  vite  connu  et  apprécié  dans  tout  le  canton  et  dans  tout  l'ar- 
rondissement, sans  compter  que  vos  opinions  sont  sensiblement 
moins  éloignées  que  les  miennes  des  idées  du  jour.  Je  vous  invite  à 
vous  asseoir  sur  le  siège  de  député  que  j'ai  perdu  et  sur  celui  de 
conseiller  général  que  je  possède  encore.  Si  l'on  est  vraiment  en  train 
de  rompre  les  dernières  lances  dans  le  champ  clos  des  partis,  j'aime 
autant  mettre  bas  les  armes  tout  de  suite...  Voulez- vous  la  mairie 
de  Bourville  par-dessus  le  marché?  Vous  me  rendrez  un  joli  service 
en  m'en  débarrassant. 

Pierre  secoua  la  tête  en  riant. 

—  Non,  non  I  dit-iU  Je  n'ai  ni  rang  à  sacrifier,  ni  fortune  à  bien 
employer.  Ne  pouvant  prêcher  d'exemple,  je  serais  un  mauvais 
apôtre,  et  l'on  aurait  trop  beau  jeu  vr&unent  à  me  dire  qu'il  ne 
m'en  coûte  rien  d'évangéliser  les  riches.  Ne  voulant  pas  aller  m'en- 
rôler  parmi  les  violens,  je  serais  condanmé  à  prendre  rang  parmi  les 
bavards  ;  discoureur  impuissant  et  inutile  dans  un  milieu  où  il  n'y 
a  que  des  discoureurs,  nouveau  Tyrtée  dans  une  armée  où  il  n'y  a 
que  des  Tyrtées.  Belle  recrue,  en  vérité I  Non;  ceux  qu'on  menace 
aujourd'hui,  et  qui,  se  regardant  avec  inquiétude,  commencent  à 
paraphraser  sur  tous  les  tons  le  :  ce  Seigneur,  nous  périssons!  »  de 
l'Écriture,  ne  peuvent  être  sauvés  que  par  eux-mêmes.  Qu'ils  soient 
la  pierre  angulaire  de  l'édifice,  au  Ueu  d'en  être  l'ornement  plus  ou 
moins  brillant,  plus  ou  moins  discutable,  plus  ou  moins  onéreux  : 
on  ne  songera  plus  à  les  supprimer*. •  Oh!  je  sais^  l'ingratitude 


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7&2  REYCE  DES  DEUX  MONDES. 

humaine  I  Eh  bien!  non.  Les  hommes  individuellement  sont  ingrats; 
U  société  ne  l'est  pts,  parce  que  sa  loi  suprême  est  de  vivre  en  pro- 
gressant :  elle  marche  toujours  d'accord  avec  ceux  qui  lui  assu- 
rent ou  lui  promettent  cette  vie  de  progrès,  la  reconnaissance  étant 
pour  elle  une  vertu  nécessaire,  comme  l'est  pour  les  commerçans  le 
respect  des  engagemens,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  la  probité, 
et  elle  ne  déflonce  le  pacte  d'alliance  que  quand  elle  se  sent  menar 
cée  ou  se  croit  trahie...  Les  laits  produisent  toujours  leurs  consé- 
pences  logiques,  quand  ils  sont  appelés  à  opérer  sur  l'humanité 
entière  ou  sur  une  grande  masse  d'hommes,  parce  que  les  circon- 
stances spéciales  et  Les  anomalies  individuelles  se  trouvent  alors 
neutralisées  et  comme  noyées  dans  l'ensemble,  il  y  a  des  plantes  et 
des  tecraios  rebelles  à  la  culture  ;  est-ce  à  dire  pour  cela  que  la  terre 
en  général  ne  soit  pas  calûvable,  qu'elle  ne  soit  pas  féconde?.. 
Vous  demeutferez  donc  sur  la  brèche,  cher  monsieur  ;  votre  présence 
y  est  à  elle  seule  un  graod  enseignement  et  un  grand  exemple.  Vous 
av<ez  bien  voulu  me  prendre  pour  aide-de-«amp  :  je  ne  sollicite  pas 
d'autre  honneur,  ni  nerôve  d'autre  fortune..» 

On  en  resta  là.  Mais,  dans  la  soirée,  Alice  vint  s'asseoir  tout  près 
de  Pierre^  dans  le  second  salon,  où^  depuis  un  instant,  le  jeune 
homme  s'était  mis  k  crayonner  machinalement  sur  la  marge  d'un 
journal. — Ce  second  salon,  que  séparait  du  premier  une  cloison  dont 
le  panneau  central  était  occupé  par  une  glace  sans  taia  et  dont  les 
panneaux  e&trémes  étaient  percés,  chacun,  d'une  large  porte  toujours 
ouverte,^  ne  servait  guère  qu.'à  compléter,  pour  la  régularité  de  la 
distiibution  et  la  satisfaction  des  yeux,  les  appartemens  du  rez-de- 
chaussée.  Bien  que  ce  fût  une  pièce  de  dimensions  beaucoup  plus 
restreintes  que  celie  qui  la  précédait,,  et  que  l'intimité  frileuse  des 
longues  soirées  d'hiver  y  parût  devoir  trouver  un  asile  plus  gai, 
plus  aimable,  plus  chaud  que  partoirt  ailleurs,,  la  m^quise  préfé- 
rait aux  chinoiseries;  qui  l'^icamlDraient  les  boiseries  blanches, 
oiiiéesdeportraits^  et  les  tapisseries  d'Aubussoa  de  son  grand  salon  ; 
ce  n'était  donc,  en  quelque  scnrte,  qu'un  passage  reliant  ce  grand 
salon  à  la  salle  de  billard,  mais  \m  passage  haiûtable  et  même  fort 
agréable  à  habiter,  grâcei  toutes  les  petites  choses  rares  et  curieuses 
qui  le  décoraient.  Ce  soir-là^  pkis  que  jamaisy  on  pouvait  être  assuré 
d'y  trouver  la  solitude,  car  le  marquis  était  remonté  chez  lui  de  très 
bonne  heure,  et  M'*^  Ikrminifi,  qui,,  par  suite  du  mauvais  temps,  ne 
pouvait  songer  à  regagner  ses  lares  avant  le  lendemain  matin,  tra- 
vaillait avec  recueillement,  en  compagnie  de  la  marquise  et  dans 
l'endos  que  fermait,  au  cnûi  do  la  cheminée  de  la  grande  pièce,  un 
immense  paravent,  i  la  confisotioii  de  p^ts  bonnets  de  tricot  des* 
tinés  aux  jeunes  tètes  die  la  commune* 

—  Kococe  quelque  plan  nouveau?  dit  Alice  ea s'asseyant. 


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lIABikME  DE  GITBi.  743 

Pierre  eut  un  tressaitlement,  où  se  pourah  deriner  autre  chose 
que  la  brusque  sensation  d'un  rêveur  qu'on  dérange.  Getle  voix  qui 
se  faisait  entendre  tout  à  coup  près  de  lui,  au  moment  même  où, 
plein  des  souvenirs  de  la  journée,  ému,  troublé,  inquiet,  il  recom- 
mençait à  s'interroger,  à  sonder  son  cœur,  à  scruter  sa  conscience, 
cette  voix  qu'il  s'était  accoutumé  pourtant  i  écouter  sans  ivresse  et 
sans  terreur,  cette  voix  venait  de  le  remuer  jusque  dans  l'âme.  CTest 
que  la  rencontre  qu'il  avait  faite  dans  Taprès-midi  et  la  promenade 
à  deux  qui  avait  été  la  conséquence  de  cette  rencontre  étaient  deve- 
nues pour  lui,  grâce  à  l'attitude  et  à  la  conduite  d*  Alice,  tout  autre 
chose  qu'un  banal  incident  de  la  vie  champêtre.  La  jeune  femme 
avait  pris  et  gardé  le  bras  de  Pierre  avec  trop  de  complaisance  et 
d'abandoD,  elle  lui  avait  parlé  de  la  tristesse  de  sa  vie  présente  avec 
trop  d'insistance  et  d'épanchement,  elle  avait  surtout  trop  prolongé 
cette  scèae  d'intimité,  paraissant  même  vouloir  la  continuer  au 
retour,  dans  la  voilure,  pour  que  Pierre  ne  ressentit  qu'une  mélan- 
colie plus  ou  moins  vague  et  n'eût  conservé  de  tout  cela,  de  ce  long 
contact,  de  cette  causerie  d'apparence  confidentielle,  de  ce  tête-à- 
tête  en  plein  vent,  auquel  la  rigueur  du  temps  avait  assuré  l'isole- 
ment et  le  secret,  qu'une  impression  de  molle  souvenance  et  de  poé- 
tique langueur.  —  L'amour  le  plus  profond,  le  plus  sincère,  le  plus 
exalté  même,  peut  s'éteindre,  lorsqu'il  manque  de  cet  aliment  incon- 
sistant, maiâ  pour  lui  vital,  qu'on  appelle  l'espoh*,  et  le  nombre  est 
fort  restreint  des  grandes  passions  qui  se  nourrissent  de  leur  propre 
essence;  encore  ne  faut-il  voir  en  celles-là  que  des  variétés  de  cette 
sorte  de  délire  mystique  qui  porte  certains  hommes  à  diviniser 
leurs  sentimens  et  jusqu'à  leurs  besoins,  l'amour  devenant  alors 
pour  eux  un  culte  comme  un  autre.  En  règle  générale,  il  faut  tuer 
sa  passion  ou  la  nourrir,  au  moins  d'espérance;  faute  de  quoi,  c'est 
elle  qui  vous  tue.  Or,  Pierre  n'était  pas  mort  et  Alice  était  mariée  ; 
il  fallait  donc  bien  que  ce  fût  l'amour  de  Pierre  pour  Alice  qui  eût 
succombé. —  Le  jeune  homme,  en  eflfet,  quelque  idéaliste  et  rêveur 
qu'on  le  suppose,  ne  pouvait  s'être  laissé  aller  à  croire  qu'une  fata- 
lité bienveillante  se  réservât  de  mettre  à  néant  tous  les  obstacles, 
vivans  et  autres,  qui  le  séparaient  de  la  comtesse  de  Givré;  il  devait 
savoir  que  la  vie  réelle  ne  nous  réserve  que  bien  peu  de  ces  sur- 
prises, de  ces  coups  de  théâtre  agréables  qui  font  sortir  le  bonheur 
d'une  trappe  complaisante,  juste  à  point  pour  le  dénoûment;  il  n'y 
a  que  des  poètes  et  des  philosophes,  des  imposteurs,  en  un  mot, 
pour  prétendre  que  deux  âmes,  ou  deux  corps  (car  certaines  gens 
n'excluent  pas  les  corps  du  bénéfice  de  ce  soi-disant  décret  de  la 
nature)  sont  assurés  d'être  unis,  même  en  ce  monde,  pourvu  ((u'il 
y  ait  entre  eux  de  suffisantes  affinités.  Mais  il  avait  compté  sans  la 
précoce  dislocation  du  ménage  d'Alice,  et  surtout  sans  les  disposi- 


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7hh  RETUE  DES  DEUX  MONDES, 

lions  imprévues  dont  celle-ci  paraissait  animée.  De  plus,  il  ne  savait 
pas  assez  que  l'amour  est  ici-bas  le  vrai,  le  seul  phénix,  plus  prompt 
encore  à  renaître  qu'à  se  consumer,  et  qui  ne  se  livre  à  son  bûcher 
que  pour  se  rajeunir.  Qu'il  revive  semblable  à  lui-même  ou  trans- 
formé, qu'il  s'engage  en  de  nouveaux  liens  ou  qu'il  reprenne  ceux 
dont  la  mort  l'avait  aifranchi,  qu'importe!  C'est  affaire  aux  circon- 
stances d'en  décider.  Ce  qui  est  inévitable,  c'est  sa  résurrection. 
Yoilà  pourquoi  Pierre  avait  tressailli  de  tout  son  être  en  entendant 
la  voix  d'Alice  si  près  de  son  oreille. 

—  Savez-vous,  reprit  la  jeune  femme  d'une  voix  qu'elle  s'appli- 
quait à  rendre  sourde,  que  vous  soulageriez  d'un  grand  poids  ma 
conscience  en  faisant  ce  que  mon  père  vous  conseillait  tout  à  l'heure, 
en  briguant  sa  succession  politique?  C'est  qu'il  me  souvient  d'avoir 
un  peu  pesé  sur  vous  pour  vous  déterminer  à  vous  fixer  ici,  et  que 
)e  ne  puis  sans  remonls  accepter  l'idée  d'avoir  contribué  à  cette 
iomiolation  que  vous  avez  faite  en  vous-même  de  tout  rêve  glorieux, 
de  toute  ambitieuse  visée. 

—  Je  n'ai,  je  vous  le  jure,  madame,  répondit  Pierre  d'un  ton 
mal  assuré,  aucun  regret  ;  et  je  ne  sais,  sur  Thoaneur,  ni  de  quels 
sacrifices,  ni  de  quels  rêves,  ni  de  quelle  gloire,  ni  de  quelle  ambi- 
tion vous  parlez. 

—  Il  est  impossible,  dit  Alice,  que  vous  n'ayez  pas,  étant  ce  que 
vous  êtes,  quelque  regret  au  cœur  en  songeant  que  votre  jeunesse 
va  s'écouler  tout  entière  parmi  des  occupations  subalternes,  dans 
un  village  perdu,  se  dépenser  et  s'user  à  des  soins  infimes,  alors 
qu'il  lui  était  permis  d'aspirer  à  tous  les  sommets,  et... 

—  Permis  en  vertu  de  quoi,  chère  madame?  interrompit  Pierre 
d'un  ton  redevenu  tranquille. 

—  Mais...  en  vertu  de  votre  intelligence,  de  vos  talons... 

—  Quel  était  mon  dessein  avant  d'avoir  compris  ce  qu'était  mon 
devoir?  M' enrichir  pour  être  utile.  Je  suis  utile  ici  ;  comment  regret- 
terais-je  de  ne  pouvoir  aller  faire  fortune  ailleurs?..  Non,  non, 
chère  madame, —  ajouta  le  jeune  homme  en  souriant  doucement,  — 
il  ne  faut  pas  me  plaindre  ;  il  n'y  a  rien  dans  mon  sort  qui  mérite 
la  pitié. 

—  Alors,  vous  êtes  heureux,  tout  à  fait  heureux? 

—  Tout  à  fait  calme,  répondit  Pierre  en  se  levant,  ce  qui  est  ma 
manière  d'être  heureux. 

Comme  il  cherchait  une  transition  pour  passer  à  un  sujet  de  con- 
versation moins  iatime^et  moins  brûlant,  en  proie,  d'ailleurs,  à  une 
véritable  gène  sou3  le  regard  étrange  et  en  présence  de  l'agitation 
nerveuse  de  la  comtesse,  un  domestique  portant  une  lettre  vint  à 
M"^*  de  Givré^  après  Tavoir  cherchée  dans  le  premier  salon. 

—  Ah  I  dit-eÙe  avec  un  peu  d'ironie  dans  la  voix  et  comme  repli- 


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MADAME  DE  GIYBÉ.  7&5 

quant  tardirement  à  la  phrase  de  Pierre,  tant  mieux!  les  gens 
heureux  sont  rares. 

Elle  prit  la  lettre  sans  même  en  regarder  l'adresse,  et  elle  demeura 
quelques  instans  distraite,  ne  songeant  pas  à  déchirer  l'enveloppe. 
Puis,  machinalement,  son  regard  s'abaissa  sur  cette  lettre  avec 
laquelle  jouaient  ses  doigts,  et,  tout  à  coup,  son  visage  devint 
blême,  elle  eut  un  frisson  nerveux,  accompagné  d'une  telle  con- 
traction des  traits  que  Pierre  s'approcha  vivement,  la  croyant  près 
de  s'évanouir.  Néanmoins,  elle  se  domina,  ouvrit  la  lettre  avec  une 
fiévreuse  anxiété,  assez  mal  dissimulée,  et  la  parcourut  du  regard, 
à  b  hâte.  Après  quoi,  elle  froissa  le  papier  dans  une  de  ses  mains, 
tandis  qu'elle  portait  l'autre  à  son  cœur,  comme  font  tous  ceux 
qu'étouffe  une  brusque  palpitation;  son  regard  s'attacha  sur  Pierre, 
un  regard  fixe,  vitreux,  désespéré,  navrant,  et  elle  chancela ,  parais- 
sant implorer  un  appui.  Pierre  alors  lui  prit  la  main,  et,  entourant 
d'un  bras  la  taille  de  la  jeune  femme,  la  soutenant  doucement,  il 
lui  indiqua  des  yeux  le  fauteuil  qu'elle  avait  quitté  et  vers  lequel 
il  voulait  la  conduire. 

—  Merci  I  fit-elle  à  voix  basse.  N'appelez  pas. 

Pierre,  instinctivement,  avait  gardé  le  silence  ;  il  avait  deviné  le 
désir  qu'avait  Alice  de  ne  pas  être  secourue  par  les  siens,  surtout 
de  ne  pas  être  interrogée  par  eux. 

Quand  la  comtesse  sentit  le  bras  du  jeune  homme  autour  d'elle, 
ses  traits  se  rassérénèrent  brusquement,  et  son  corps,  qui  s'était 
raidi  contre  l'alanguissement  du  malaise,  s'assouplit  tout  d'un  coup, 
paraissant  se  complaire  en  sa  captivité,  s'attardant  à  l'étreinte  timide 
de  ce  bras  robuste  et  discret  qui  le  soutenait  si  bien.  Les  yeux  de 
la  jeune  femme  s'humectèrent,  son  regard  prit  une  expression  de 
douceur  extatique,  et  ses  lèvres,  encore  exsangues,  eurent  un  tendre 
balbutiement.  Pierre,  grisé,  atteint  de  vertige,  affolé,  se  pencha 
vers  Alice,  la  déposa  lentement  sur  le  fauteuil,  et,  oubliant  tout, 
tout  jusqu'à  cette  lettre  dont  il  ignorait  le  contenu  et  la  provenance, 
et  qui  était  pourtant  la  cause,  du  moins  la  cause  occasionnelle  de  la 
scène,  il  mit  un  long  baiser  dans  les  cheveux  blonds  qui  s'ofiraient 
à  ses  lèvres.  Puis,  il  se  laissa  glisser  à  genoux,  en  murmurant  : 

—  Pardon  I 

Mais  son  repentir  ne  provoqua  pas  plus  de  paroles  que  son  audace 
n'avait  soulevé  de  protestations.  La  comtesse  de  Givré  maintenant 
semblait  dormir;  on  eût  pu  croire,  en  tout  cas,  qu'elle  avait  perdu 
connaissance  si  sa  main  n'eût  tenu  celle  de  Pierre  en  la  serrant 
avec  une  force  évidemment  consciente.  Autour  des  jeunes  gens 
tout  était  calme;  le  silence  des  deux  salons  faisait  écho  à  leur 
silence;  les  bûches  de  hêtre  des  deux  foyers,  presque  en  entier 
consumées,  n'avaient  plus  ni  pétillemens  ni  chansons  ;  les  lampes, 


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7Ad  RETUB  DES  MDX  MOBTDES. 

coiffées  d'énormes  abat-jour,  jetaient  sur  le  tapi»  des  lueurs  eirci»- 
laires,  laissant  dans  la  pénombre  les  coins  et  les  murailles;  à  tra- 
vers la  glace  sans  tain  on  Toyait  le  grand  paravent  qui  abritait  la 
veillée  laborieuse  des  ouvrières  dea  pauvres.  Bien  ne  bougeait. 

Pierre  avait  pu  comprendre,  dans  le  court  instant  d'ivresse  et  de 
défaillance  où  sa  force  d'âme  l'avait  trahi,  toute  la  fragilité  des 
vertus  les  mieux  assises  et  ccmibien  vaine  est  la  prétention  des  sages 
d'asservir  toujoura leurs  sens  à  la  domination  de  leur  raison. — Qu6 
sont  ces  laborieux  échafaudages  de  belles  résolutions  que  le  soufile 
tiède  d'une  bouche  aimée  suffit  à  ébranler  et  que  le  moindre  attocH 
chement  lait  choir?  k  quoi  bon  ces  projets  héroïque»  qui  aboutis^ 
sent  à  des  capitulations  sans  honneur  7  Se  tracer  un  plan  de  conduite 
en  vue  des  surprises  futures,  n'est-ce  pas  agir  comme  un  ivrogne 
qui,  à  jeun,  s'étudierait  à  marcher  droit,  ou  comme  un  homme 
qui,  sain  d'esprit,  se  mettrait  en  peine  d'un  itinéraire  pour  l'époque 
où,  devenu  dément,  il  lui  faudrait  naviguer  sans  boussole?  Et  que 
valent,  en  présence  de  l'occasion,  et  surtout  sous  la  morsure  du 
désir,  les  plus  fermes  et  les  plus  courageux  propos  ? — Ah  1  c'est  qu'il 
avait  trop  tôt  oublié,  lui,  homme  chaste  plus  encore  que  passionné, 
que  le  moindre  frisson  de  volupté  courant  à  fleur  de  peau  secoue 
les  plus  fortes  volontés  jusqu'aux  racines,  et  que  si  l'imagination 
qui  s'exalte  a  autant  de  part  k  nos  tourmens  que  la  chair  qui  pal- 
pite, celle-ci  a  plus  vite  que  celle-là  raison  de  nos  scruputes,  de  nos 
timidités  et  de  nos  résistances.  Il  venait  d'éprouver  que  l'amour, 
si  limpide  qu'en  soit  la  source,  si  pure  qu'en  soit  l'essence,  tend 
toujours  au  même  but  grossier;  il  venait  d'apprendre  que,  sur  les 
champs  de  bataille  de  la  passion,  les  vrais  héros  sont  les*  fuyards, 
le  suprême  effort  de  la  vertu  étant  bien,  en  pareille  matière,  de  se 
dérober  à  la  lutte» — Il  &llait  fuir  pour  se  vaincre  :  il  fuirait.  Jamais 
il  ne  ferait  litière  de  la  reconnaissance,  de  l'amitié,  de  l'honneuf  • 

—  Pardon  l  répéta-t-il  toujours  à  vrâc  basse  et  toujours  k  genoux. 
Pas  plus  que  la  première  fcna  il  n'obtînt  de  réponse»  Alors,  fai- 
sant mine  de  se  lever,  il  ajouta  : 

—  Je  partirai,  je  vous  le  jure! 

—  Voua,  Pierre,  partir  I  fit  Alice  avec  un  sursaut*  Jamais  1 

—  Alice!..  Madame!.. 

—  Vous  disiez  :  Alice!  Vous  disiez  bien.  N'ai-je  pas  dît  :  Pierre 

—  Ah!  c'est  que  mon  nom,  sans  doute,  ne  brûle  pas  vos  lèvres 
conune  le  vôtre  brûle  les  miennes»  C'est  que  vous  ignorez  tout  ce 
que  ce  nom  :  Alice  I  renferme  pour  moi  d'enivrantes  songeries  et  de 
longs  désespoirs  I  Savez-vous  que  toute  ma  jeunesse  y  est  contenue, 
ma  jeunesse  qui  bientôt  sera  Morte»  morte  sans  avoir  porté  ni  un 
firuit  ni  une  fleur,  sans  avcûr  laissé  dans  noa  vie  d'autre  parfo» 
qa'una  ftere  sentair  d'amour»  flétries  et  de  chair  eonsunaéel  C'est 


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KADAHE  DB  QtWVL  7&7 

presque  depuis  la  fin  de  mon  enfanoe  et  le  oomnieneement  de  la 
vôtre  que  je  souffre  silencieux  ;  mes  lën'es  ne  peuvent  se  faire  amsi 
tout  d'un  coup  à  prononcer  seul,  même  à  voix  basse,  ce  nom  que 
mon  âme  a  si  longtemps  murmuré... 

Tout  cela  était  dit  sur  un  ton  bas,  étouffé,  comme  en  sourdine  ; 
mais  l'âme,  à  défaut  de  la  voix,  vibrait  dans  les  paroles. 

Alice  se  pencha  vers  le  jeune  homme,  qui,  contenant  sa  voix  et 
son  geste,  mais  impuissant  à  maîtriser  Fexpression  de  ses  traits  et 
le  feu  de  son  regard,  semblait  tout  prêt  àVétreindre  dans  ses  bras 
pour  l'emporter  au  loin. 

—  Ah!  dit-elle,  en  voilant  d'un  pli  de  sa  paupière  Téclat  inac- 
coutumé de  son  calme  regard,  subitement  avivé,  vous  m'aimez 
toujours  de  même?..  Moi  aussi,  allez!  je  vous  aime  bien  maintenant! 

Et  sa  main  longue,  svelte  et  diaphane,  aux  ongles  pâles,  maïs 
polis  et  lustrés,  —  main  de  patricienne  du  xvi*  siècle,  —  se  posa 
sur  l'épaule  de  Pierre,  qui  tressaillit  et  brusquement  se  leva. 

La  jeune  femme  le  regardait  maintenant  avec  fierté,  presque 
avec  défi,  étonnée  qu'il  ne  fût  pins  à  ses  pieds,  mais  assurément 
très  éloignée  de  tout  sentiment  de  confusion.  Jamais  port  de  tête 
plus  altier  n'accompagna  pareil  oubli  du  devoir. 

—  Alice,  taisez-vous,  de  grâce!  murmura  le  jeune  homme,  en 
se  retournant  vers  le  grand  salon,  comme  s'il  eût  craint  réellement 
que  quelque  étincelle  perdue  de  ce  brûlant  dialogue,  imparfaite- 
ment étouffé,  n'eût  jailli  jusque  dans  l'autre  pièce.    • 

De  fait,  un  bruit  venait  de  se  produn-e.  M""*  dé  Yercillac  avait 
quitté  sa  place  et,  laissant  sa  belle-sœur  endormie,  se  dirigeait  vers 
la  porte,  mais  sans  même  jeter  un  regard  du  côté  des  deux  inter- 
locuteurs. Alice  et  Pierre  demeurèrent  un  instant  muets  et  interdits. 
Mais  la  porte  était  à  peine  refermée  que  Pierre  reprenait  : 

—  Vous  vous  trompez;  je  ne  vous  aime  plus,  je  ne  peux  plus 
vous  aimer  comme  autrefois  ;  ne  vous  appartenant  plus,  vous  ne 
sauriez  m'appartenîr,  et  mes  rêves  eux-mêmes  répugneraient  désor-^ 
mais  à  vous  faire  complice  de  mes  sentfmens. 

—  Oh  !  dit  Alice,  en  se  levant  à  son  tour  et  en  s'approchant  du 
jeune  homme  à  pas  lents,  croyez-vous  vraiment  qu'il  suffise  d'in- 
voquer les  répugnances  et  les  délicatesses  d'une  âme  droite  et  pure 
pour  se  débarrasser  du  joug  poignant  de  l'amour?  J'ai  expérimenté 
moi-même  l'inutilité  du  procédé. 

—  Vous  avez,  vous,  une  excuse  peut-être,  dit  Pierre  avec  tris- 
tesse :  abandonnée,  trahie... 

—  Moi,  trahie  ?  Moi,  abandonnée?  înterronypît  Alice  avec  un  sou- 
rire plein  d'une  amëre  fierté.,.  Tenez,  lisez I 

Elle  prit  sur  le  guéridon  où  elle  l'avait  jetée  tout  ouverte  la 
lettre  qui  avait  amené  cet  étrange  et  douloureux  colloque.  Pierre 


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1 


7A8  RETDE  DES  DEUX  MONDES* 

reconnut  l'écriture;  il  eût  voulu  ne  pas  lire,  devinant  que  cette 
lettre  contenait  de  quoi  achever  sa  déroute,  mais  il  ne  sut  pas 
résister  à  la  tentation.  Et  il  lut  avec  stupeur  : 

«  Ma  chère  Alice, 

«  Bien  que  les  termes  où  nous  vivons  ne  comportent  guère  la 
célébration  d'un  anniversaire  de  mariage,  je  ne  puis  oublier  qu'il 
y  aura  demain  un  an  que  vous  êtes  devenue  ma  femme.  Rien  d'éton- 
nant donc  à  ce  que  je  choisisse  cette  date  pour  reparaître  à  Givré,  où 
ma  présence  est  d'ailleurs  nécessahre,  au  moins  pour  quelques  jours. 

«  Pas  plus  aujourd'hui  qu'à  l'époque  démon  départ,  je  ne  soup- 
çonne le  motif  de  votre  froideur  à  mon  endroit,  de  cette  froideur  inex- 
pliquée qui  m'a  contraint  de  m'éloigner  pour  laisser  le  champ  libre 
à  vos  mélancolies  et  sauvegarder  mon  amour-propre,  en  même  temps 
que  notre  commune  dignité.  Les  muettes  rigueurs  dont  vous  m'avez 
accablé  sont  toujours,  et  plus  que  jamais,  une  énigme  pour  moi, 
mais  peut-être  ne  trouverez-vous  pas  étrange  que  je  choisisse  la 
date  de  demain  pour  une  nouvelle  tentative  d'éclaircissement  et  de 
conciliation. 

a  Veuillez  croire,  en  tout  cas,  que  mon  affection  pour  votre 
personne,  quelque  discrète  et  mesurée  que  l'ait  rendue  votre  con- 
duite, restera  toujours  au  niveau  de  mes  devoirs  envers  la  comtesse 
de  Givré. 

((  Cette  lettre  ne  nie  précédera  vraisemblablement  que  de  quel- 
ques heures. 

«  Tout  vôtre. 

«  Givré.  » 

Ainsi,  ce  n'était  pas  Raymond  qui  avait  quitté  sa  femme,  comme 
on  avait  trouvé  si  simple  de  le  croire,  comme  lui,  Pierre,  tout  le 
premier,  l'avait  admis  sans  effort,  presque  sans  étonnement  1  C'était 
Alice  qui  avait  rebuté  son  mari  par  sa  froideur,  par  une  antipathie 
soudainement  affirmée  ;  c'était  elle  qui  de  ses  mains  avait  relâché 
ces  liens  flottans  où  n'étaient  plus  captifs  que  deux  noms  et  deux 
dignités  !..  Hais  alors,  l'amour,  l'amour  seul  avait  pu  engendrer 
cette  haine  ou  ce  dégoût...  Depuis  quand  donc  était-il  aimé? 

—  Alice,  vous  m'aimiez  !..  Se  peut-il  7. .  Depuis  quand?..  Ohl 
dites-le,  ne  craignez  pas  de  le  dire.  Ce  seul  écho  que  doive  trouver 
ma  longue  et  secrète  invocation,  nous  l'étoufferons  ici.  N'ayez  ni 
inquiétude,  ni  scrupules,  ni  honte,  ni  angoisse  ;  si  j'ai  pu  vous  trou- 
bler par  ma  présence,  je  saurai  vous  apaiser  par  ma  retraite. 

—  Oui,  vous  partirez  I  dit  Alice  avec  amertume.  C'est  un  remède 
cela...  pour  vous.  Hais  moi?..  Pourquoi  avez-vous  parlé? 


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i 


MADAME  DE  GIYRÉ.  7A9 

—  Que  voulez-vous  dire? 

—  Je  veux  dire,  répondit  Alice,  qu'il  y  a  de  vagues  compromis 
que  la  conscience  fait  avec  le  cœur,  et  que  le  langage  éclaire  ;  qu'il 
est  des  sentimens  secrets  qu'on  berce  et  qu'on  endort  d'une  muette 
chanson  de  l'âme,  mais  qu'un  seul  mot  réveille.  Pourquoi  m'avoir 
éclairée,  pourquoi  m'avoir  réveillée,  si  vous  deviez,  à  mon  premier 
cri  de  détresse,  songer  à  la  fuite,  cette  banale  lâcheté  7,  •  Vous  me 
demandez  depuis  quand  je  vous  aime  7  Le  sais-je7  Peut-être  aussi 
depuis  Tenfance.  Est-ce  que  nous  savons  au  juste  la  nature  d'un 
sentiment  qui  a  grandi  sournoisement  avec  nous-mêmes,  tant 
qu'un  murmure  ou  un  soupir  exhalé  près  de  nous,  se  faisant, 
à  l'heure  opportune,  le  complice  de  ses  ardeurs  déguisées,  ne 
lui  a  pas  arraché  le  cri  qui  nous  oblige  à  le  connaître  par  son 
nom  7  Longtemps  vous  avez  soupiré  si  bas  que  je  ne  vous  ai  pas 
entendu;  mais,  un  jour,  vous  m'avez  librement  et  clairement 
exprimé  votre  amour,  et  votre  aveu  m'est  resté  dans  l'oreille,  votre 
tendresse  m'est  entrée  dans  le  cœur,  et  tout  cela,  plus  tard,  à  l'heure 
des  premières  déceptions,  des  comparaisons  involontaires,  m'a  cruel- 
lement ravagé  l'âme...  Certes,  je  ne  croyais  avoir  pour  vous,  lors- 
que je  me  suis  mariée,  que  de  la  sympathie,  de  l'estime,  de  l'amitié, 
avec  une  sorte  de  mystérieuse  et  vague  jalousie  qui  me  poussait  à 
désirer  que  votre  existence  fût,  le  plus  possible,  liée,  inféodée  à  la 
mienne...  Peut-être,  après  tout,  vous  aimais-je  déjà... 

Pierre  écoutait,  navré,  charmé,  en  proie  à  tous  les  sentimens 
contraires  que  fait  naître  en  un  cœur  droit  l'antagonisme  de  la  pas- 
sion et  du  devoir.  Toutefois,  l'impression  chez  lui  dominante  était 
l'effroi,  parce  qu'il  était  désormais  fixé  sur  la  force  de  résistance 
que  l'on  peut  attendre  de  la  raison  lorsque  l'amour  vous  tenaille  le 
cœur  et  la  chair.  Dorénavant,  il  ne  lui  serait  plus  permis  de  se  fier 
aux  étiquettes  de  ses  sentimens,  à  ces  étiquettes  que  l'on  rédige 
soi-même  avec  quelque  complaisance,  pour  s'épargner  de  trop  dures 
humiliations  lorsqu'on  inspecte  et  qu'on  inventorie  son  âme.  L'expli- 
cation de  l'indulgence  dont  nous  usons  habituellement  envers  nous- 
mêmes  est  tout  entière  dans  cette  faculté  que  nous  avons  de  bapti- 
ser nos  sentimens  et  nos  actes  à  notre  gré  ;  nous  appelons  aspiration 
de  l'âme  ce  qui  est  désir;  passion,  ce  qui  est  volupté;  entraînement 
fatal,  ce  qui  est  élan  volontaire;  catastrophe,  ce  qui  est  imprudence; 
chute  inévitable,  ce  qui  est  déchéance  voulue  :  nous  mettons  en  vers 
toute  la  prose  qui  est  en  nous. 

—  Puissent  mes  propres  souffirances,  dit  le  jeune  homme  en  s'in- 
clinant  devant  Alice,  me  faire  pardonner  celles  que  je  vous  ai  cau- 
sées I  Avant  huit  jours,  j'aurai  quitté  Bourville. 

—  Encore  I  fit  Alice  avec  un  accent  et  un  geste  d'impatience, 
presque  de  colère. 


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7W  REVUE  DES  DEUX  MONDES, 

—  Je  dois,  je  veux  vous  sauver,  dit  Pierre. 

—  De  qui?  De  tous?..  HUheurenx,  c'«st  de  moi-même  qu'il 
faudrait  me  sauver  1 

Elis  eut,  en  disant  ces  mots,  «n  regard  suppliant  et  désolé.  Pierre 
sentit  qa'une  compassion  pleine  de  tendresse  le  pénétrait  tout  entier 
et  «mollissait  ison  courage. 

—  Vous  sauver  de  vo(u»-mème7  dit*fl.  Et  comment  le  pourrais-je 
faire  autrement  qu'en -vous  fuyant? 

Alice  lui  prit  la  main. 

—  En  restant  près  de  moi,  dk-eUe  avec  un  sourire  «ttristé,  pour 
me  soutenir  et  pour  me  conseiller.  Seule,  c'est-à-dire  ssbsvous,  s*il 
me  fallait  affronter  la  présence  de  mon  mari,  ses  reproches  muets  ou 
formulés,  ses  tentatives  de  réconciliation,  quedevietidrais-je  !..  Son- 
gez qu'à  vous  entendre,  à  vous  deviner  surtout,  j'ai  perdu  toute  foi 
i^ligieuse.  Puis-je  avoir  une  croyance  que  vous  n'avez  pas?..  Eh  bien  I 
à  quels  sentîmens,  à  quelles  idées  vais-je  rattacher  ma  vie  et  ridlier 
mon  honneur,  sinon  aux  sentimens  et  aux  idées  que  je  tiendrai  de 
vous,  que  je  puiserai  dans  votre  ccBur  et  dans  votre  raison? 

A  ce  moment,  des  bruits  de  pas  et  de  portes  résonnèrent  dans  le 
vestibule,  et,  deux  secondes  plus  tard,  le  oomte  de  Givré,  précédé 
de  la  marquise,  entrait  dans  le  grand  salon.  Tandis  que  >!"•  Her- 
mioie,  réveillée  en  sursaut,  quittait  ses  retranchemens  ponr  aller 
au-devant  de  son  neveu,  Pierre  lançait  à  AHce  on  regard  plein 
d  exhortations  et  d'angoisses,  auquel  répondait  vite  un  rassurant 
coup  d'œil.  La  pâleur  habîtudie  de  la  jeune  femme  ne  permettait 
guère  de  (ire  sur  son  visage  le  secret  de  ses  émotions;  ^ant  à  sa 
contenance,  elle  était  redevenue  ferme,  et  ce  fut  d'un  pas  tranquille 
que  la  comtesse  se  dirigea  vers  son  mari.  Ceiui-ci  semblait  avoir 
dépouillé,  en  même  temps  que  sa  pelisse  de  voyage,  tonte  trace  de 
fatigue  et  toute  avarie  de  toilette  ;  il  apparaissait  radieux  d'élégance, 
dans  son  prestige  d'imperturbable  correction. 

—  Ma  chère,  dit-il  en  embrassant  sa  femme  sur  le  front,  j'arrive 
de  Nice  en  droite  ligne,  mais  j'arrive  i  temps.  Trente  et  quelques 
heures  de  chemin  de  fer  pour  avoir  la  j(rie  de  t'embrasser  aujour- 
d'hui, 24 novembre,  avant  minuit!  Il  est  i  peine  onae  heures;  je 
sus  presque  en  avance...  Mais  j'aurais  bien  pu  être  en  retard,  car, 
soit  dit  sans  reproche,  tu  as  négligé  de  m'avertir  que  tu  avais  quitté 
Givré  pour  Boinrville;  heurensemeat,  je  m'en  suis  douté,  et  je  suis 
venu  ici  directement...  Bonjour,  Pierre I 

Alice  ne  répondît  rien.  Ce  tutoiement,  habitude  d'enfanee  qui  lui 
avait  toujours  paru  fort  naturelie,  la  (Moquait  incroyablement.  Elle 
avait  beau  se  dire  que  Raymond  ne  pouvait,  à  meîns  de  révéler  toute 
la  profondeur  de  leur  mésintelligence,  recourir, en  un  pareil  moment 
et  en  présence  de  pareils  témoins,  à  des  formules  cérémoniewes» 


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HADâKE  DE  GtTEÉ.  75i 

elle  était  à  lâ  fois  surprise  et  gênée  de  s'entendre  tutoyer  par  son 
mari.  Pourquoi  ne  lui  parlait-il  pas  comme  il  lui  avait  écrit  ?  —  Quant 
à  Pierre,  il  serra  la  main  que  Raymond  lui  tendait,  mais  il  le  fit  avec 
une  répugnance  dont  il  se  demanda  tout  bas  la  cause.  Il  n'avait, 
après  tout,  qu'un  bien  léger  méfait  sur  la  conscience  :  un  simple 
baiser,  qui  s'était  fourvoyé  dans  des  cheveux  blonds.  Encore  avait-il 
courageusement,  sinon  victorieusement  lutté  contre  cette  vénielle 
défaillance.  Il  fut  obligé  de  s'avouer  que  l'impression  répulsive  q«i 
s'interposait  entre  Raymond  et  lui  procédait  tout  uniment  de  la 
jalousie,  d'une  jalousie  d'autant  plus  douloureuse  et  plus  amëre 
qu'il  se  croyait  en  droit  maintenant  de  considérer  le  mari  d'Alice 
comme  le  larron  de  son  bonheur  ;  il  n'avait  ni  le  temps  ni  le  sang- 
Croid  nécessaires  pour  se  rappeler  toutes  les  barrières  qui  l'avaient 
séparé  de  M"*  de  Vercillac,  avant  de  le  séparer  de  la  comtesse  de  Givré. 

Le  marquis,  accourant  au  bruit,  arrivait  à  la  porte.  Il  fut  saisi 
'd'étonnement  en  apercevant  Raymond.  Néanmoins,  il  l'embrassa,  en 
lui. disant  à  l'oreille  : 

— Est-ce  le  retour  de  l'enfant  prodigue  et  faut-il  tuer  le  veau  gras  ? 

—  Je  vous  demande  pardon,  dit  Raymond,  s'adressant  au  mar- 
quis et  à  la  marquise,  de  ne  vous  avoir  pas  prévenus.  Mon  retour, 
non  plus  que  mon  départ,  n'a  rien  eu  de  prémédité.  Donnez-moi  une 
chambre  quelconque.  D'ailleurs,  si  mon  séjour  dans  les  Ardennes 
devait  se  prolonger,  Alice  et  moi  nous  rentrerions  à  Givré. 

Sur  ces  mots,  l'on  se  dit  bonsoir.  Mais,  en  embrassant  de  nou- 
veau sa  femme,  Raymond  l'attira  un  peu  à  l'écart,  et,  la  regardant 
droit  dans  les  yeux  : 

—  Personne  ne  sait  ici  la  vérité  sur  l'origine  de  notre  séparation? 
demanda-t-il. 

—  Personne,  répondit  Alice. 

—  (Test  bien,  reprit  Givré.  Veuillez  concmuerl  e  me  aisser  l'ap- 
parence de  tous  les  torts.  Question  d* amour-propre. 

Tel  fut  ce  premier  entretien,  après  lequel  chacun  des  hôte3  du 
ch&teau  se  mit  en  devoir  de  gagner  sa  chambre,  tandis  que  Pierre, 
enveloppé  dans  un  vaste  caban,  reprenait,  singulièrement  pensif  et 
chagrin,  sous  les  rafales,  le  chemin  de  son  pavillon,  cherchant  sans 
le  trouver  un  prétexte  pour  abriter  la  fuite  par  laquelle  il  méditait 
de  se  soustraire  au  danger.  —  II  n'avait  pas  songé  un  seul  instant  i 
accepter  le  rôle  de  conseiller,  de  directeur  laïque,  qu'Alice,  avec 
plus  ou  moins  de  bonne  foi,  paraissait  vouloir  lui  imposer;  averti 
parsa  proj^e  faiblesse,  il  était  trop  sur  ses  gardes  et  se  défiait  trop 
de  lui-même  pour  devenir  la  dupe  d'aussi  misérables  compromis. 

HfiNBT  Rabusson. 
(La  itimièn  pattk  a%  prochain  fir.) 


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LE 


VATICAN  ET  LE  QUIRINAL 

DEPUIS    1878 


IV. 

LE    PAPE   LÉON    XIII    ET   L'ITALIE    SOUS   LE   RÉQIME  DE   LA   LOI 

DES   GARANTIES. 


((  La  situation  de  la  papauté  est  intolérable.  »  Qui  s'est  ainsi 
exprimé,  et  cela  publiquement,  et  à  plusieurs  reprises?  Ce  n'est  pas 
Pie  IX,  dans  l'emportement  d'une  de  ces  éloquentes  improvisa- 
tions où  l'impétueux  vieillard  exhalait  librement  ses  colères,  c'est 
Léon  XIII,  le  pape  politique  et  diplomate,  au  langage  toujours 
mesuré  et  ne  livrant  rien  au  hasard,  le  pape  dont  les  libéraux  van- 
taient d'avance  la  modération  et  la  prudence,  le  pontife  pacificateur 
qui  s'est  manifestement  donné  pour  mission  de  mettre  partout  un 
terme  aux  luttes  religieuses.  Le  pays  où  les  idées  de  transaction 
eussent  été  le  mieux  accueillies  du  pouvoir  civil  et  de  la  masse  des 
fidèles  est  celui  où  le  saint-siège  s'est  montré  le  moins  enclin  à  la 
conciliation;  l'état  sur  le  territoire  duquel  la  papauté  a  sa  rési- 
dence est  celui  où  l'église  garde  envers  ses  adversaires  l'attitude 
la  plus  fière  et  la  plus  hautaine.  S'il  a  signé  la  paix  avec  le  tsar,  pro- 
tecteur officiel  du  schisme  ;  si,  dès  son  avènement,  il  a  ouvert  des 
négociations  avec  l'hérétique  empereur  que  son  prédécesseur  traitait 

(1)  Voyez,  (Uns  la  Rwuê  da  15  novembre  188S,  le  Pape  Léon  Xlll  tl  VEwrope. 


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LE  TATICAN  ET  LE  QUIBINAL  DEPUIS  1878.  753 

d'Attila;  s'il  témoigne  tant  de  répugnance  à  rompre  avec  les  libres 
penseurs  qui  gouvernent  la  France,  Léon  XIII  se  refuse  à  toute  trêve 
avec  la  monarchie  dont  il  habite  la  capitale.  Au  milieu  de  T Italie 
unifiée,  devant  l'ennemi  triomphant  qui  campe  au  pied  de  ses  murs 
ouverts,  le  Vatican,  sans  espoir  de  secours  du  dehors,  demeure 
comme  une  forteresse  qui  refuse  de  se  rendre  et  de  cesser  le  feu« 
Malgré  ses  défaites  successives  et  l'abandon  de  ses  anciens  alliés,  le 
saint-siège,  loin  d'accepter  les  conditions  des  vainqueurs,  exige, 
pour  négocier,  qu'ils  commencent  par  se  retirer. 

D'où  vient  cette  persistante  obstination  à  ne  pas  s'incliner  devant 
les  faits  et  à  repousser  des  conditions  que  des  vaincus  pourraient 
trouver  avantageuses  ?  Qu'y  a-t-il  au  fond  de  cet  inflexible  Non  pos^ 
mmusy  encouragé  par  l'adhésion  presque  unanime  de  Tépiscopat? 
Est-ce  rancune  ou  point  d'honneur?  Est-ce  pieuse  infatuation  fondée 
sur  de  mystiques  espérances  en  la  prochaine  intervention  des  puis- 
sances invisibles?  Est-ce  humaine  confiance  dans  les  retours  de  la 
fortune,  calculs  politiques  sur  l'instabilité  des  états  et  la  mobilité 
des  gouvernemens  et  des  peuples?  La  situation  du  saint-père  dans 
la  Rome  italienne  est^lle  aussi  intolérable  que  se  platt  à  le  répéter 
le  circonspect  successeur  du  véhément  Pie  IX?  La  politique  de  paci-  . 
fication  inaugurée  partout  en  Europe  par  Léon  XIII  est-elle  hors  de 
mise  au  sud  des  Alpes?  En  un  mot,  quel  est  le  présent,  quel  est 
l'avenir  que  laisse  à  la  papauté  la  sécularisation  de  Rome?  De  tous 
les  problèmes  posés  par  les  révolutions  contemporaines  à  la  courte 
sagesse  des  hommes  d'état  et  à  l'ignorante  présomption  du  siècle, 
il  en  est  peu  d'aussi  délicats  et  d'aussi  compliqués,  parce  qu'au- 
cun n'offre  autant  de  prise  aux  passions  politiques  ou  religieuses  et 
moins  de  prise  à  la  force.  Pour  notre  part,  si  nous  osons  l'étudier 
ici,  c'est  avec  l'indépendante  sincérité  d'un  esprit  avant  tout  sou- 
cieux d'envisager  les  diverses  faces  des  questions;  c'est  en  spec- 
tateur ou  en  témoin,  écoutant  et  laissant  parler  tour  à  tour  les  deux 
adversaires,  gardant  à  l'un  le  respect  auquel  a  droit  plus  que 
jamais  dans  son  apparente  déchéance  la  plus  haute  autorité  morale 
du  globe,  et  conservant  pour  l'autre  la  sympathie  qu'impose  à  tout 
libéral  un  gouvernement  qui  d'une  nation  asservie  a  su  faire  un 
peuple  libre. 

I. 

«  Qu'avez-vous  fait  du  pape  et  de  la  liberté  de  l'église?  disent 
aux  maîtres  temporels  de  Rome  les  défenseurs  attitrés  ou  les  avo- 
cats oificieux  du  saint-siège.  Où  sont  vos  promesses  au  monde  catho- 
lique et  de  quelle  façon  avez-vous  appliqué  votre  spécieuse  devise 

vnA  ux.  —  1883.  48 


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75*  lŒlXUE  DBS  DEUX   MONDES. 

de  naguère  :  L'église  libre  dans  Tétat  libre?  Est-ce  exi  ressnsdtaot 
indirectement  Yexequatur  et  le  plaret  royal,  après  en  avoir  haute- 
ment répudié  Thérîtage  ?  en  contestant  au  pape  la  libre  nomina- 
tiondes  évèques  après  la  lui  avoir  publiquement  abandonnée?  Est-ce 
en  revendiquant,  à  Naples  et  ^n  Sicile,  vous,  Jes  spoliateurs  du 
saint-siège,  les  privilègejs  du  «  patronat  royal  »  concédé  autrefois, 
en  échange  de  ses  services  à  la  chaire  romaine,  à  une  dynastie  ren* 
verséepar  vos  intrigues?  Est-ce  en  retirant  perfidement  à  TégUse 
de  la  main  gauche  ce  que  vous  lui  aviez  solennellement  donné  de 
la  mwn  droite  (1)?  Est-ce  en  enrôlant  dans  vos  troupes  It  s  clercs 
italiens  et  en  dispersant  les  pacifiques  milices  qui,  de  tout  temps, 
ont  été  les  plus  vaillant;  auxiliaires  du  saint-siège  dans  les  ^andes 
hittes  du  catholicisme?  Si,  à  vos  yeux,  le  pape  et  l'église  sont  libres 
dans  votre  Rome  capitale,  quelle  idée  vous  faites-vous  donc  de  leur 
liberté?  Le  pape  est-il  libre  parce  qu'il  n'a  pas  les  fers  aux  mains 
et  qu'il  ne  gît  point  sur  la  paille  au  fond  de  la  prison  Mamertine? 
£st41  libre  parce  qu'il  habite  le  radieux  palais  des  Bramante  et  des 
Baphaël,  et  qu'autour  de  lui  se  meut  une  petite  cour  ecclésiastique 
nlencieuse  et  docile?  parce  que,  au-dessous  de  la  colonnade  du 
Bernin,  il  n'y  a  pas  de  carabiniers  italiens  chargés  d'interdire  l'en- 
trée de  sa  demeure  et  qu'on  ne  lui  a  pas  encore  défendu  de  rece- 
voir l'obole  des  fidèles?  Est-il  libre  parce  qu'il  peut  circuler  dans 
les  longues  galeries  du  Vatican,  au  pied  des  bustes  ou  des  statues 
des  Césars  que  le  Christ  a  vaincus,  et  que  l'été  il  peut,  à  toutes  les 
heures  du  jour  et  de  la  nuit,  respirer  sans  obstacle  les  miasmes  de 
la  fièvre  dans  les  jardins  du  Vatican  ?  Si  c'est  là  le  tout  de  la  liberté 
pontificale,  le  saint-père  est  libre  (2).  Mais  est-ce  pour  cela  seule- 
ment que  le  pape  est  pape?  Est-ce  pour  vivre  enfermé  dans  un 
palais,  y  écrire  des  encycliques  et  y  fêter  à  huis-clos  les  solen- 
nités que  votre  présence  lui  interdit  de  célébrer  publiquement  dans 
les  basiliques  élevées  par  la  papauté  avec  l'or  de  toutes  les  nations  ?  » 
A  ces  ardentes  invectives,  auxquelles  un  ancien  ministre  français 
prêtait  naguère  la  chaleur  de  son  éloquence,  qu'opposent  les  défen- 
seurs de  l'Italie  et  de  la  monarchie  unitaire?  A  y  regarder  de  prèa, 
les  plus  habiles  répondent  par  une  série  de  distinctions.  Toutes  ces 
lamentations  sur  l'auguste  captif  du  Vatican  reposent,  à  les  en 
croire,  sur  une  triple  ou  quadruple  confusion.  Il  y  a  confusion  entre 
la  situation  de  l'église  dans  le  royaume  d'Italie  et  la  situation  per- 
sonnelle du  souverain  pontife  à  Rome  ;  confusion  entre  le  pape,  en 
tant  que  chef  de  la  catholicité,  et  le  pape,  en  tant  qu'évéque  de  la 
ville  éterœlle  ;  confusion  entre  le  rôle  extérieur  ou  les  pompes  tr»* 

(4)  ExpfwMoi  de  Léon  Xm,  lettre  au  cardinal  Nina,  iS7H. 
(2)É.  Ollirier,  le  Pape  est-il  libre  à  Rome?  Paris,  1882. 


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LE   VATTCAN  ET  LE  QUIBINAL  DCfUIS  1878.  75B: 

ditionnelles  de  la  papauté  et  les  fonctions  essentielles  du  chef  de 
Téglise;  confusion  enfin  entre  ce  qui,  depuis  1870,  est  laconsè^ 
quaiee  directe  de  la  suppression  de  la  royauté  pontifii^ale  et  ce  quiî 
est  simplement  Le  résultat  de  l'état  de  guerre  actuel  entre  la  chaire^ 
romaine  et  le  pouvoir  laïque.  Pour  faire  justice  de  ces  reproches,, 
il  n'y  a  qu'à  distinguer  entre  eux. 

L'épiscopat  italien,  affirment-ils,  le  clergé  régulier  et  séculier  du. 
royaume,  tous  les  corps  ecclésiastiques  de  la  péninsule  pourraient; 
être  vexés  et  persécutés  des  Alpes  à  l'Etna  sans  que»  pour  cela,  le 
pape  fût  gàtié  dans  sa  fonction  cosmopolite  de  docteur  ou  de 
mattre  suprême  du  monde  catholique.  La  nomination  des  évêques,, 
la  jouissance  des  menses  épiscopales»  le  «  patronat  royal  »  de  Naplesr 
et  de  Sicile,  ce  sont  là  des  affaires  proprement  italiennes,  qui  no 
touchent  pas  plus  la  liberté  personnelle  du  pape  que  le  choix  des 
évéques  en  France,  en  Allemagne,  en  Amérique,  aux  antipodes.  IL 
faut  laisser  là  l'épiscopat  et  le  clergé  italiens,  Vexequatur  et  \eplacct 
royal,  choses  dans  lesquelles  l'Italie  est  plus  large  que  la  plupart 
des  étits  catholiques  en  paix  avec  l'église.  Il  faut  oublier  les  con-» 
grégations,  que  la  monarchie  unitaire  a  supprimées  comme  corpo» 
rations  privilégiées  officiellement  reconnues,  mais,  qu'à  rinver,se  de. 
plusieurs  puissances  catholiques,  elle  laisse  se  reformer  librement 
sous  ses  yeux,  reprendre  au  grand  jour  la  vie  commune,  et  racheter 
au  nom  de  leurs  membres  les  biens  que  l'on  reproche  au  fisc  de 
leur  avoir  enlevés.  Ce  sont  là,  encore  une  fois,  des  affaires  d'ordret 
intérieur  que  chaque  peuple  règle  à  sa  guise;  et,  si  les  catholi*- 
ques  trouvent  à  cet  égard  les  Italiens  trop  défians,  hostiles  même 
si  l'on  veut,  comment  ne  voient-ils  pas  que  cela  tient  pour  une. 
bonne  part  à  l'hostilité  que  l'église  n'a  cessé  de  témoigner  au  nou^ 
veau  royaume? 

tt  Quant  au  pape,  en  quoi,  continuent  les  défenseurs  de  l'Italie, 
sa  liberté  de  pontife  a-t-elle  jamais  été  entravée  par  nous  7  Quelle 
est  la  liberté  dont  il  a  besoin  7  N'est-ce  pas  celle  de  régler  selon  son 
jugement,  ou  mieux  selon  l'inspiration  divine,  la  foi  des  fidèles  et  la 
morale  catholique  ?  Eh  bien  I  qu'on  nous  cite  un  seul  cas  où  cette 
autorité,  le  pape  l'ait  depuis  treize  ans  exercée  avec  moins  de 
liberté  que  lorsqu'il  possédait  encore  un  pouvoir  temporel  (1)7 
Laquelle  des  fonctions  du  souverain  pontife  a  été  par  nous  inter- 
dite au  pape?  Quand  a-t-il,  de  notre  part,  rencontré  des  obstacles 
à  la  promulgation  des  dogmes,  à  la  béatification  des  saints,  à 
la  condamnation  des  impies? Quand  a-t^il  trouvé  une  barrière  dans 
sa  libre  communication  avec  les  fidèles  ou  avec  l'épiscopat  des 
deux  mondes,  avec  les  gouvernemens  catholiques  ou  hétérodoxes? 

(1)  R.  Bonghi,  Leone  XIIJ  $  il  Gomrno  itaUano,  ISSS,  p.  25. 


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756  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Les  actes  mêmes  du  pape  et  du  sacré-collëge  n'ont-ils  pas,  depuis 
1870,  hautement  témoigné  de  leur  liberté  ?  N'avons-nous  pas  entendu 
Pie  IX  flétrir  impunément  rois  et  empereurs,  et  n'avons -nous  pas 
vu  le  conclave  de  1878  élire  un  pape  sans  se  préoccuper  des  vieilles 
prérogatives  des  puissances?..  Léon  XIII  n'a- 1- il  pas  canonisé 
Benoit  Labre?  N'a-t-il  pas  auprès  de  lui  des  ambassadeurs  qui  ne 
lui  soufilent  pas  toujours  une  politique  sympathique  à  l'Italie  ?  Ne 
reçoit-il  pas  au  Vatican  des  pèlerins,  italiens  ou  étrangers,  qui  l'ac- 
clament dans  l'enceinte  même  de  la  capitale  avec  des  cris  qu'^n 
dehors  du  palais  apostolique,  l'autorité  temporelle  serait  obligée  de 
poursuivre  comme  séditieux?  Si,  comme  vous  l'affirmez,  le  saint- 
père  est  gêné  en  quelque  chose,  s'il  ne  se  sent  pas  libre,  c'est  uni- 
quement dans  le  rôle  tout  extérieur  de  la  papauté,  dans  la  célé- 
bration publique  de  cérémonies  auxquelles  sa  présence  ne  fait  que 
donner  un  éclat  de  plus.  Vous  vous  plaignez  de  ce  qu'à  la  fête  du 
Corpus  Domim\  Léon  XIII  ne  puisse,  agenouillé  sur  la  sedia  gesta- 
toria^  porter  l'hostie  consacrée  autour  de  la  colonnade  du  Btrnin  ;  vous 
vous  indignez  qu'il  ne  puisse  solennellement  aller  à  Sainl-Jean-de- 
Latran  prendre  possession  de  sa  cathédrale  traditionnelle  ;  mais, 
dans  ce  cas,  c'est  moins  le  pape  que  l'évêque  de  Rome  qui  est  la 
victime  des  mauvais  jours,  et,  ses  fonctions  d'évèque  de  Rome,  le 
souverain  pontife  les  exerce  d'ordinaire,  depuis  des  siècles,  par  l'in- 
termédiaire du  cardinal  vicaire.  Ni  la  procession  du  Corpus  Domini 
sur  la  place  Saint-Pierre,  ni  la  bénédiction  urbî  et  orbi  du  haut 
de  la  loggia  de  Hademo  ne  sont,  pensons-nous,  de  l'essence  des 
fonctions  pontificales,  et  fût-il  impossible  à  la  papauté  comme  au 
catholicisme  de  se  passer  de  ces  fastueuses  cérémonies,  quand 
les  avons-nous  jamais  prohibées?  Plus  respectueux  que  d'autres 
gouvernemens  des  manifestations  extérieures  du  culte,  nous  n'avons 
interdit  à  Léon  XIII  aucune  procession,  aucune  pompe  religieuse. 
Il  ne  dépend  que  de  lui  seul  d'accomplir  publiquement  toutes  ses 
fonctions  d'évèque  ou  de  pape.  Qu'il  s'asseye  sur  la  sedia  gestatoria^ 
qu'il  monte  à  la  tribune  de  Saint-Pierre  ou  qu'il  descende  sur  la 
place  Vaticane ,  le  chemin  lui  est  ouvert.  S'il  ne  le  fait  point,  s'il 
persiste  à  s'enfermer  dans  son  palais,  ce  n'est  pas  que  nous  l'y 
tenions  emprisonné,  c'est  qu'en  dépit  des  années,  il  s'obstine  à  por- 
ter devant  les  peuples  le  deuil  de  la  royauté  pontificale.  Léon  XIII 
est-il  captif,  il  n'a  d'autres  chaînes  que  l'opiniâtreté  de  son  entou- 
rage, il  n'a  d'autres  geôliers  que  les  conseillers  qui  le  condamnent 
à  demeurer  cloîtré  dans  le  Vatican  (I).  » 

(1)  Quelques  écrivains,  M.  É.  OUivier  entre  autres,  ont  affirmé  que,  lors  de  l'élec- 
tion de  Léon  XIII,  la  police  italienne  avait  fait  prévenir  le  Vatican  qu'il  y  aurait  dan- 
ger pour  le  nouveau  pontife  à  se  montrer  au  peuple  et  à  officier  à  SaintrPierre.  Les 
feuilles  italiennes  les  plus  autorisées  ont  démenti  ce  bruit. 


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LE  TATICAN   ET   LE   QUIRINAL   DEPUIS  1878.  757 

a  —  Léon  XIII,  dites-vous,  n'a  qu'à  sortir,  répliquent  les  cléri- 
caux ;  il  est  maître  d'officier  à  Saint-Pierre  et  dans  les  basiliques  ; 
il  peut  à  son  aise  se  promener  dans  la  ville  ou  la  campagne  ;  mais, 
s'il  se  montre  dans  vos  rues,  lui  garantissez-vous  qu'il  n'y  rencon- 
trera pas  d'outrages,  de  violences  mêmes?  Votre  police  saurait-elle 
mieux  le  protéger  qu'elle  ne  fait  les  pèlerins  impunément  insultés  aux 
portes  du  palais  apostolique?  Si  Léon  XIII  n'a  pas  quitté  le  Vatican» 
Pie  IX,  après  la  mort,  est  sorti  de  Saint-Pierre,  et  vous  savez  à  tra- 
vers quelles  scènes  de  désordre  le  corps  du  bienheureux  pontife 
est  parvenu  à  Saint-Laurent  hors  les  murs?  La  haine  des  hordes  de 
sectaires  que  vous  abritez  dans  Rome  aurait-elle  eu  plus  de  respect 
pour  Léon  XIII  sortant  de  jour  en  carrosse  que  pour  Pie  IX  mort» 
transporté  de  nuit  à  son  tombeau  ?  Faudra-t-il,  pour  être  en  sécu- 
rité, que  le  saint-père  sorte  incognito?  Devra-t-il  se  déguiser  ou 
ne  sortir  qu'en  voiture  fermée,  fenêtres  closes,  comme  un  voleur 
qui  a  peur  d'être  reconnu?  Certes,  s'il  voulait  vous  embarrasser 
et  démasquer  votre  hypocrisie,  s'il  ne  craignait  d'exposer  sans 
nécessité  la  dignité  pontiGcale,  Léon  XIII  n'aurait  qu'à  suivre  votre 
conseil,  à  monter  en  voiture  et  à  franchir  le  pont  Saint-Ange.  Son 
passage  dans  le  Corso  provoquerait  assurément  plus  d'émotion  que 
celui  du  roi  Humbert.  Avez-vous  songé  à  l'impression  que  ferait 
dans  Rome  une  soudaine  apparition  du  pape  en  soutane  blanche» 
en  camail  rouge,  traversant»  dans  son  carrosse  traditionnel,  la  place 
Colonna  ou  la  place  du  Peuple  7  Savez-vous  quel  retentissement 
aurait  en  Italie  et  dans  tout  l'univers  catholique,  \hosanna  des 
fidèles  agenouillés,  entremêlé  an  Cruci fige  des  impies?  Votre  police» 
presque  également  effarée  des  vivat  des  Romains  et  des  impréca- 
tions des  sectaires  du  dehors»  serait  bientôt  contrainte  de  se  déclarer 
incapable  de  maintenir  l'ordre.  S'il  ne  donne  pas  au  monde  cette 
démonstration  pratique  de  votre  impuissance  à  lui  assurer  la  liberté, 
c'est  que  Léon  XIII  répugne  à  voir  de  ses  yeux  la  ville  des  apôtres 
souillée  par  l'impiété  et  l'athéisme,  à  voir  la  croix  arrachée  du 
Capitole  et  le  Calvaire  renversé  du  Colisée»  à  être  témoin  enfin 
de  la  déchristianisation  systématique  et  du  travestissement  païen 
de  la  métropole  de  l'église.  » 

A  ce  langage»  les  adversaires  du  pouvoir  pontifical  ne  font  pas 
faute  de  se  récrier.  Ils  demandent  ironiquement  aux  catholiques  de 
quelle  manière  ils  entendent  la  liberté  d'un  pape.  Est-ce  une  garantie 
contre  les  attaques  des  fous  ou  l'insolence  des  exaltés?  u  Certes» 
ripostent-ils,  Léon  XIII  n'est  pas  libre  si»  pour  sortir  du  Vatican»  il 
veut  être  assuré  qu'il  verra  tous  les  hommes  se  découvrir  et  toutes 
les  femmes  s'agenouiller  devant  lui;  s'il  faut  qu'on  lui  garantisse 
que  personne  ne  lui  jettera  une  parole  d'insulte  ou  un  coup  de 


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758  B£yUE  ras  DSDX  MONDES. 

sifflet  (1).  Mais,  à  une  époque  de  passions  religieuses  et  politiques 
comme  la  nôtre,  qui  donc,  pape,  roi,  ou  parlement  est  assuré. d'être 
toujours  respecté?  Quel  pouvoir,  quel  souverain  peut  se  flatter 
d'être  à  l'abri  de  l'outrage  ou  de  la  violence?  Le  tsar  de  Russie 
peut  sur  son  passage  rencontrer  des  bombes  et  l'emp'^reur  d'Alle- 
magne des  arquebusades  ;  comment  des  contemporains  de  Soloviel 
et  de  Sophie  Pérovsky,  de  Hœdel  et  de  Nobiling,  de  Moncasi  et  de 
Passanante  ne  confesseraient-ils  pas  qu'à  cet  égard  la  royauté  est 
une  assurance  manifestement  insuffisante?  Vous  prétendez  qu'il  n'y 
a  de  sécurité  ni  de  liberté  que  dans  la  souveraineté  ;  et,  d'après  votre 
raisonnement,  le  monarque  le  plus  absolu  ne  serait  pas  libre  I 
Mais  pourquoi  le  pape  se  montrerait-il  sous  ce  rapport  plus  exigeant 
ou  plus  timide  que  les  princes  dont  la  vie  est  en  butte  à  mille  con- 
spirations ?  Pourquoi  redouterait-il  plus  une  parole  malsonnante  ou 
ua  geste  équivoque  qu'un  prince  temporel  une  balle  ou  un  poi- 
gnard? Car,  jusqu'ici,  malgré  les  haines  amassées  contre  l'église, 
aucun  bras  en  Italie  ne  s'est  levé  contre  la  vie  du  pape.  Et,  si  quel- 
qu'un a  le  droit  de  redouter  une  insulte  plus  qu'une  bombe,  est-oe 
le  serviteur  des  serviteurs  du  Christ,  le  vicaire  de  celui  qui  a  dit 
de  tendre  la  seconde  joue  à  la  main  qui  vous  frappe?  Non,  prêter 
k  Léon  XIII  de  telle  craintes,  c'est  faire  injure  à  son  caractère 
ou  à  sa  piété.  S'il  n'ose  paraître  hors  du  Vatican,  c'est  moins  par 
peur  de  dangers  que  son  courage  braverait  sans  hésitation,  ou  par 
appréhension  d'inconvenances  que  notre  police  réprimerait  promp- 
tement,  que  par  crainte  d'être  accueilli  dans  les  rues  de  Rome  avec 
la  pieuse  vénération  des  uns  et  l'indifférence  des  autres,  par  crainte 
de  montrer  lui-même  au  monde  qu'il  est  libre  de  ne  plus  pouvoir 
crier  à  la  persécution  et  à  la  captivité.  Là,  pour  les  hôtes  du  Vatican 
est  le  vrai  danger.  Assurément,  il  peut  être  désagréable  au  saint-père 
de  parcourir  en  simple  particulier  les  rues  de  la  ville  où  ses  pré- 
décesseurs ont  si  longtemps  régné;  il  peut  lui  être  pénible  d'assister 
en  spectateur  impuissant  à  la  transformation  moderne  de  Rome,  à 
la  sécularisation  de  la  ville  étemelle  ;  mais,  de  ce  que,  dans  la  Rome 
italienne,  le  pape  serait  exposé  à  rencontrer  des  spectacles  choquans 
pour  ses  yeux,  exposé  à  passer  devant  des  chapelles  hétérodoxes, 
naguère  reléguées  en  dehors  des  murs,  ou  à  découvrir  à  l'étalage 
des  libraires  des  livres  condamnés  par  l'index,  s'ensuit-il  vraiment 
que  Léon  Xlli  n'est  pas  libre  de  sortir  du  Vatican?  En  quelle  ville 
alors,  en  quelle  capitale  de  l'Europe  le  souverain  pontife  se  senti- 


(1)  «  Certo  Leone  XTII  nin  è  libero,  se  ^001  essor  «'euro  che,  tisreiïlo,  nessnno  gU 
gHU  «na  parola  d'iniulu  o  un  ftschio...  »  (BoDgM,  L^one  Xlli  $  H  0o9emo  it^ilianOf 
p.  27.) 


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LE  VATICAN  ET  LE  QUIRINAL  DEPUIS  1878.  750 

Tnitrjl  plus  libre,  car  en  quel  pays  moderne  oserait-il  se  flatter 
d'échapper  aux  scandales  qui  pourraient  blesser  ses  yeux  dans  les 
rues  cte  la  capitale  de  l'Italie?  » 

Et,  poussant  à  bout  ce  raisonnementi  les  avocats  de  Rome  capi^ 
taie  se  font  fort  de  démontrer  qu'en  proclamant  ainsi  la  liberté  du 
pape  inconciliable  avec  la  laïcisation  de  la  ville  où  il  réside,  on  la 
déclare  incompatible  avec  la  liberté  extérieure  des  cultes  et  des  doc- 
trines, c'est-à-dire  avec  notre  civilisation  et  nos  libertés  modernes. 
Ce  qui  vous  blesse  h  Rome,  disent-ils  à  leurs  adversaires,  ce  n'est 
pas  une  restriction  à  la  liberté  pontificale,  mais  bien  la  liberté 
accordée  à  tous,  aux  hérétiques,  aux  indifférons,  aux  libres  penseurs 
aussi  bien  qu'aux  catholiques.  Ce  que,  d'après  vous,  les  yeux  du 
saint-père  ne  sauraient  tolérer  à  Rome,  ce  dont  vous  vous  mon- 
trez si  choqués  chez  nous,  c'est  ce  qui  se  voit  partout  ailleofS 
depuis  déjà  près  d'un  siècle.  Si,  pour  qu'un  pape  se  sente  libre, 
il  faut  qu'il  n'aperçoive  rien  sur  son  chemin  qui  méconnaisse 
son  autorité,  Léon  XI II  fait  bien  de  s'enfermer  dans  les  murs  du 
Vatican,  au  milieu  de  ses  marbres  païens  et  de  ses  Tresques  chré- 
tiennes. Évidemment,  avec  une  pareille  conception  de  la  liberté,  xm 
pape  ne  peut  être  libre  que  dans  la  souveraineté,  et  dans  une  sou- 
veraineté absolue,  théocratique  et  forcément  tyi*annique,  qui  des 
lois  de  l'église  fasse  les  lois  du  pays,  qui  gouverne  l'état  comme  ufi 
oouveot  ou  un  pensionnat.  Et  généralisant  leur  conclusion,  les  plus 
hardis  la  formulent  eu  axiome  :  «  Pour  le  pape  comme  pour  l'église 
elle-même,  nous  le  savons  dès  longtemps,  il  n'y  a  jamais  eu  âe 
liberté  que  dans  la  domination.  » 

Il  est  hors  de  doute  que  le  pape  se  considérant  comme  le  repré- 
sentant direct  du  Christ,  comme  l'organe  vivant  de  la  divinité, 
a  une  façon  particnhèce  d'entendre  la  liberté.  Pour  lui,  comme 
pouf  beaucoup  de  fidèles,  le  pape  n'est  libre  que  là  où  son  pouvoir 
spirituel  est  pleinement  reconnu.  Aux  yeux  d'un  grand  nombre  de 
catholiques,  la  liberté  du  pape,  la  liberté  même  de  l'église,  consiste 
anrant  tout  dans  la  reconnaissance  de  sa  mission  divine  et  dans  le 
respect  de  ses  commandemens  :  le  libre  exercice  de  son  ministère 
leur  semble  lié  à  la  souuiission  à  ses  lois.  Cette  manière  de  conce- 
voir la  liberté  de  l'église  comme  l'exercice  de  son  autorité,  en  vertu 
de  droits  imprescriptibles  devant  lesquels  les  sociétés  doivent  se 
courber,  est  une  des  choses  qui  ont  fourni  le  {rfus  d'argumens  aux 
ennemis  du  catholicisme,  le  plus  de  prétextes  pour  lui  relaser, 
avec  l'autorité  qu'il  réclamait,  la  liberté  que  des  libéraux  ne  sau- 
raient logiquement  lui  dénier.  Une  pareille  difficulté  doit  naturel- 
lement être  plus  grande  à  Rome  où  siège  le  maître  infaillible  de  la 
foi  ;  les  catholiques  s'y  montrent  plus  enclins  à  confondre  la  libeiié 


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760  BETDE  DES  DEUX  MONDES. 

que  tous  lui  doivent  avec  TobéissaDce  que  les  fidèles  seuls  lui  peu- 
vent témoigner  (1). 

Les  droits  et  prétentions  auxquels  réglise  a  tant  de  peine  à  renon- 
cer ailleurs,  elle  ne  peut  se  résigner  à  les  abandonner  à  Rome.  Aux 
yeux  du  saint-siège  et  de  la  plupart  des  catholiques,  Rome  n'est 
pas  une  ville  ordinaire  ;  ce  n'est  ni  une  cité  italienne,  ni  une  capi- 
tale moderne  ;  c'est  la  ville  des  apôtres  et  la  métropole  de  la  catho- 
licité. C'est  l'héritage  de  Pierre,  la  propriété  de  l'église  universelle. 
Le  respect,  les  droits,  les  privilèges  qu'ils  demandent  pour  leur 
dief,  les  fidèles  sont  tentés  de  les  revendiquer  pour  la  ville  où  ce 
chef  réside.  L'invioUbilité  réclamée  pour  sa  personne,  ils  voudraient 
l'étendre  non-seulement  à  son  palais,  mais  à  tout  le  sol  romain. 
Cette  Rome  que  le  saint-siège  avait  refaite  à  son  usage  et  à  son 
image,  c'était  pour  la  papauté  et  les  fidèles  une  véritable  ville  sainte. 
La  sécularisation  de  la  cité  des  apôtres  est  à  leurs  yeux  une  profa- 
tion  ;  l'érection  dans  ses  murailles  d'écoles  libres  penseuses,  la  con- 
struction d'églises  hétérodoxes,  la  publication  de  feuilles  impies, 
leur  semblent  un  sacrilège.  On  sait  la  honte  et  la  douleur  des  chré- 
tiens du  moyen  âge  à  la  pensée  que  Jérusalem  et  le  tombeau  du 
Christ  étaient  aux  mains  des  infidèles.  Rome  au  pouvoir  des  Italiens, 
Rome  souillée  par  l'impiété  et  contaminée  par  l'hérésie',  inspire 
au  clergé  et  à  nombre  de  catholiques  un  sentiment  analogue.  A  une 
autre  époque,  il  en  aurait  pu  sortir  des  croisades.  Dans  la  conscience 
catholique,  Rome  faisait  en  quelque  sorte  partie  de  la  papauté,  le 
siège  de  Pierre  et  la  ville  éternelle  s'étaieut  pour  ainsi  dire  incorpo- 
rés l'un  à  l'autre.  Entre  le  Janicule  consacré  par  la  crucifixion  du 
chef  des  apôtres  et  le  Colisée  baigné  du  sang  des  martyrs,  la  liberté 
des  sectes,  la  liberté  de  la  presse,  la  liberté  d'enseignement,  la 
liberté  de  réunion  et  d'association,  avec  Icoirs  inévitables  attaques 
à  la  foi  catholique,  prennent  l'aspect  d'outrage  personnel  à  fhôte 
du  Vatican.  L'apothéose  publique  de  Garibaldi  ou  de  Mazzini,  un 
congrès  de  francs-maçons  ou  de  libres  penseurs,  tel  qu'il  a  été 
plusieurs  fois  question  d'en  convoquer  à  Rome,  est  dénoncé  conune 
un  attentat  contre  le  souverain  pontife. 

La  papauté  a  d'autant  plus  de  peine  à  se  résigner  à  la  séculari- 
sation de  son  antique  capitale  que,  au  milieu  de  la  transformation 
de  l'Europe  moderne,  elle  s'était  efforcée  de  conserver  à  Rome,  au 
gouvernement,  à  l'administration,  le  caractère  chrétien  que  la  révo- 
lution a  partout  effacé  ailleurs.  Pour  le  saint-siège,  le  petit  état 

(1)  «  U  faaty  a  dit  par  exemple  Léon  xm  lai-mème,  qoe  le  docteur  uniTersel  de  la 
foi,  le  Tengear  de  la  morale  dirétienne  ait  le  libre  pouvoir  de  fermer  l*accèi  à  rim- 
plété,  et  de  maintenir  la  pureté  de  renteigoement  catholique. «(Lettre  de  Léon  xm 
au  cardlnal-Ticaire,  mars  1879.) 


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LE  VATICAN  ET  LE  QUIBINAL  DEPUIS  i878.  761 

romain  n'était  pas  seulement  une  demeure  tranquille;  aux  yeux  de 
ses  maîtres,  c'était  un  état  modèle,  le  seul  qui  demeurât  soumis  aux 
lois  de  Dieu  et  de  l'église,  le  seul  qui  s'efforçât  de  réaliser  sur  la 
terre  l'image  delà  Jérusalem  céleste.  Ce  qui/chez  lui,  semblait  défaut 
à  la  plupart  des  laïques  était  vertu  et  qualité  pour  ses  recteurs  ecclé- 
siastiques (1).  Avec  l'occupation  italienne,  Rome  est  tombée  de  ce 
haut  rang,  elle  a  été  ravalée  au  niveau  des  capitales  vulgaires,  elle 
a  cessé  de  remplir  sa  vocation  providentielle.  Le  pape  ne  peut  pas, 
par  sa  présence  dans  les  rues  souillées  de  la  nouvelle  Jérusalem,  avoir 
l'air  d'en  reconnaître  la  déchéance  et  d'en  sanctionner  la  profanation. 
Une  dernière  considération,  et  non  la  moindre  peut-être,  a,  depuis 
1870,  retenu  le  souverain  pontife  au  fond  de  son  palais  solitaire. 
Quand  il  ne  serait  pas  arrêté  par  la  crainte  de  paraître  consentir 
tacitement  à  ce  qui  pour  lui  est  à  la  fois  une  spoliation  et  un  sacri- 
lège, le  sentiment  de  sa  dignité,  de  la  dignité  du  siège  aposto* 
lique  suffirait  à  l'empêcher  de  franchir  le  seuil  où  veille  sa  garde 
suisse.  Pas  plus  que  Pie  IX,  Léon  XIII  ne  redoute  les  injures,' les 
sifflets,  les  menaces  des  fanatiques  d'irréligion  qu'il  pourrait  ren- 
contrer sur  son  passage.  Ciomme  Pie  IX,  comme  autrefois  Pie  YI  ou 
Pie  YII,  il  saurait  au  besoin  braver  d'autres  dangers;  mais,  de  même 
que  Pie  IX,  Léon  XIII  ne  se  croit  pas  permis  d'exposer  sans  néces- 
sité la  dignité  pontificale  à  des  affronts  ou  à  des  injures.  Le  pape  et 
le  sacré-collège  s'en  pourraient  même  faire  scrupule.  On  sait  avec 
quel  soin  pieux  le  clergé  et  les  fidèles  ont  de  tout  temps  soustrait 
les  choses  saintes,  la  croix,  les  vases  sacrés,  les  images  ou  les  reli- 
ques  des  saints  aux  outrages  des  impies  et  aux  profanations.  Or, 
pour  les  catholiques,  la  personne  même  du  pape,  représentant  de 
Dieu  sur  terre,  image  vivante  du  Christ,  est  chose  sacro-sainte  ;  il 
serait  coupable  de  l'exposer  à  l'irrévérence  et  aux  indécens  sar- 
casmes des  incrédules. 

A  ce  sentiment  de  religieuse  vénération,  qui,  depuis  les  malheurs 
de  la  papauté  surtout,  entoure  le  pape  d'un  véritable  culte,  se  joint 
le  sentiuient  humain  de  la  dignité.  Toute  dynastie ,  toute  nation, 
tout  parti  politique  a  sa  dignité.  On  ne  saurait  dénier  à  la  dynastie 
pontificale,  la  plus  haute  assurément  de  toutes  celles  qui  ont  pré- 
tendu régner  sur  le  monde,  le  soin  de  veiller  à  la  sienne.  Dans  tous 
les  débats  sur  la  situation  du  pape  à  Rome,  on  est  trop  enclin  à 
l'oublier,  la  dignité  du  souverain  pontife  ne  tient  pas  une  moindre 
place  que  sa  liberté.  Les  papes  ne  sont  guère  moins  sensibles  aux 
blessures  faites  à  l'une  qu'aux  entraves  apportées  à  l'autre.  Dans  tous 
leurs  discours,  Léon  XIII  et  Pie  IX  n'ont  jamais  séparé  la  première 

(1)  Voye»  un  Empereur,  un  Roi,  un  Pape,  iu«  partie,  chap.  n. 


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762  BEYOS  DBB  DBUX  MONDES. 

de  la  secoDde  (1).  Rien  de  {dus  natureU  et  les  adversaires  da  ¥«li% 
eau  ne  pourraient  s^en  montrer  étonnés.  Le  gouvernement  icalieo 
ne  s'y  est  pas  mépris  ;  la  loi  même  des  garanties  a  prétendu  pomy 
voir  à  la  dignité  aussi  bien  qu'à  la  liberté  du  pontife  romain.  Après 
vmv  signalé  les  griefs  et  les  argumens  des  deux  parties,  il  est  temps 
d'examiner  ce  que  valent  ces  garanties  offertes  par  T  Italie  aa  saint- 
siège,  jusqu'à  qud  point  elles  lui  assurent  ce  double  bien:  dignité 
et  liberté. 

IL 

Nous  ne  nous  arrêterons  pas  ici  à  l'objection  préalable,  à  l'espèce 
de  fin  de  non-recevoir  des  défenseurs  du  saint-siège,  lorsqu'ils  sou- 
tiennent que  la  loi  des  garanties  ne  garantit  rien,  puisqu'elle  peut 
être  supprimée  comme  elle  a  été  faite,  par  un  vote  du  parlemenU. 
Bn  ce  sens,  il  est  vrai,  on  peut  dire  que  la  liberté  du  p^)e  est  à  la 
merci  d'une  voix  de  majorité  au  Monte-Citorio  et  au  Palais-Madansa; 
d'autant  que  cette  loi  de  18r71,  bien  que  les  jurisconsultes  et  le  con- 
seil d'état  l'aient  qualifiée  de  loi  fondamentale,  n'est  pas,  stricAe- 
ment  parlant,  une  loi  constitutionnelle.  Il  lui  manque,  par  suite,  la 
solidité  des  clauses  du  pacte  national;  pour  l'attaquer,  on  peut 
même  s'appuyer  sur  certains  articles  du  statut.  Ce  vice  originel 
des  garanties  pontificales ,  les  défenseurs  de  la  loi  italienne  sœt, 
Gù  revanche,  fondés  à  dire  que  la  responsabilité  en  revient  surtout 
au  saint-siège  et  au  Nonpossumus.  Si  te  Vatican  y  eût  consenti,  s^il 
en  eût  accepté  le  principe  et  les  bases,  cette  loi  parlementaire  eût 
été  volontiers  convertie  par  l'Italie  de  1870  en  contrat  bilatéral,  en 
concordat  perpétuel  entre  la  chaire  romaine  et  la  jeune  monardiie 
unitaire.  L'accord  fait  ratre  les  deux  puissance  intéressées,  il  eût 
été  relativement  usé  de  lui  donner  pour  sanction  un  engagement 
international.  Au  lendemain  de  l'occupation  de  la  métropole  papale, 
l'Italie  eût,  à  ce  prix,  acheté  sans  marchander  U  reconnaissance  de 
l'annexion  de  Rome  avec  la  ratification  de  la  chute  du  pouvoir  tem- 
porel et  la  clôture  définitive  des  longues  discussions  soulevées  par  la 
question  romaine.  Aujourd'hui  qu'elle  est  depuis  treize  ans  on  pos- 
session de  Rome,  après  y  avoir  installé  sa  capitale  sans  recevoir  de 
remontrances  de  personne,  après  avoir  vu  les  puissances  loi  laisser 
régler  par  une  loi  intérieure  une  question  qui  les  intéressait  tonles^ 
l'Italie  aurait  singulièrement  plus  de  répugnance  à  soumettre  i  une 
garantie  collective  des  états  ce  que  la  diplomatie  a  naguère  permis 

(1)  Je  citerai,  par  exemple,  Tallocatioa  de  Léon  XIII  aux  représenUns  de  la  prease 
en  1879  et  son  dlecours  au  c^rdioal  di  Pietro  en  iévr.er  1882. 


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s^ii^^^isvuipi.i'i  LU  "i  I    I  "Il  I  pi  Ml  jm\i  A'U'-^JIWI?  JBB^s^^^^m 


LE  VATICAN   ET   LE   QUIRINAL  DEPUIS   1878.  768 

è,  son  parlement  de  trancher  seul.  Si  jamais  il  doit  y  avoir  un  rap«^ 
proôhement  entre  la  curie  romaine  et  la  monarchie  unitaire,  ce  sera 
là  cependant  Tune  des  premières  conditions  de  la  papauté,  et,  de 
toutes  les  difficultés  d'une  telle  entente,  ce  ne  sera  pas  la  moindre. 

Laissant  de  côté  cette  question  en  quelque  sorte  préjudicielle, 
revenons  à  la  situation  faiie  au  pape  par  la  loi  des  garanties,  sauf 
à  chercher  plus  tard  quel  peut  être  le  garant  de  ces  garanties. 
En  enlevant  au  pape  les  derniers  débris  de  son  domaine  tempo- 
rel, le  gouvernement  italien  devait,  pour  tranquilliser  les  puis- 
sanees  et  les  catholiques  du  monde  entier,  pourvoir  à  la  fois  d'une 
autre  manière  à  l'indépendance  spirituelle  et  à  Tentretien  matérie 
du  saint-siège.  Le  problème  posé  devant  les  législateurs  réunis  "à 
Florence  en  1871  était  double.  C'est  à  tort  que  l'opinion  n'envi- 
sage souvent  qu'un  côté  de  la  question,  ce  qui  touche  Tinlépen- 
dance  pontificale.  Historiquement,  les  états  du  saint-père  lui  avairat 
été  donnés  moins  peut-être  pour  garantir  sa  liberté  que  pour  lui 
assurer  des  moyens  d'existence.  Dans  les  dernières  années  de  la 
royauté  pontificale,  les  états  du  pape,  réduits  en  étendue,  appau- 
vris et  mal  administrés,  remplissaient  bien  imparfaitement  cette 
mission;  mais  il  en  était  de  même  de  la  première.  En  fait,  on  peut 
soutenir  que  la  royauté  temporelle  du  saint-siège  avait  cessé  de  garan- 
tir l'existence  matérielle  aussi  bien  que  l'indépendance  politique  du 
souverain  pontife.  Pour  Tune  comme  pour  l'autre,  Pie  IX  était  obligé 
et  recourir  à  l'étranger;  le  saint-siège  ne  pouvait  pas  plus  se  pas- 
ser des  subsides  que  des  soldais  du  dehors.  Â  ce  double  point  de 
vue,  le  pouvoii'  temporel  des  papes  avait  fini  par  faillir  à  sa  mis- 
sion ;  des  historiens  ont  même  prétendu  qu'il  n'y  avait  jamais  entiè- 
rement suffi.  N'importe,  la  royauté  pontificale  avait  beau,  sous  les 
derniers  papes,  avoir  à  tous  égaids  perdu  de  son  efficacité,  il  n'en 
fallait  pas  moins,  en  la  supprimant,  la  remplacer  daos  la  double 
fonction  dont  elle  s'était  acquittée  tant  bien  que  mal  durant  plus 
de  onze  ssièoies. 

L'occupation  de  Rome  par  les  Italiens  n'a  pas  seulement  atteint 
le  Saint-Siège  dans  son  indépendance  temporelle,  mais  en  un  isens 
dans  son  indépendance  matérielle,  économique.  Ce  que  la  papauté 
a  perdu  en  1870,  ce  n'est  pas  seulement  sa  couronne  temporelle, 
sa  royauté,  o^est,  avec  ses  états  et  sa  capitale,  ses  propriétés,  ses 
immeubles,  ses  revenus,  ses  moyens  d'existence.  La  médiatisation 
du  pape  et  de  l'énat  romaiu  a  eu  pour  conséquence  la  sécularisation 
de  Rome  et  des  biens  de  l'église  romaine.  C'est  là  un^des  faits  qui 
cmt  ie  pi»  blessé  le  saint-siège  et  mis  le  plus  d'obstacle  à  Tacquies* 
cernent  du  Vatîoan  au  nouvel  ordre  de  ^ses. 

Asooeoiréedans  la  ville  éterseUe  parla  brèdiede  \h  parla  Pia^ 
le  gouvernement  unitaôe  eût  pu  distinguer  enti*e  la  souvenûneié 


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7ôi  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

pontificale  et  les  biens  de  l'église,  entre  la  royauté  du  pape  et  les 
propriétés  de  la  papauté.  En  supprimant  la  royauté,  il  lui  e&t  été 
loisible  de  respecter  la  propriété,  de  conserver  au  chef  de  Tèglise 
et  à  ses  organes  séculaires  les  biens,  les  terres  qui  leur  avaient  été 
légués  par  la  piété  des  âges,  les  monumens  que  les  papes  avaient 
bâtis  avec  les  offrandes  de  la  catholicité.  De  cette  façon,  en  perdant 
sa  souveraineté,  le  saint-siège  eût  conservé  le  principal  garant  de 
la  liberté  dans  nos  sociétés,  sur  lesquelles  régnent  plus  que  jamais 
la  fortune,  le  capital.  Le  successeur  de  Pie  IX  fût  demeuré  indépen- 
dant, dans  le  sens  le  plus  vulgaire  du  mot,  mais  non  le  moins  juste. 

Il  y  avait  à  Rome  et,  autour  de  Rome,  dans  le  vaste  cirque  de  la 
campagnuy  des  biens  considérables,  affectés  depuis  des  siècles  à  des 
usages  pieux  sous  le  contrôle  ecclésiastique.  Ces  biens,  ces  maisons, 
ces  terres,  on  pouvait  en  reconnaître  la  propriété  et  la  libre  jouis- 
sance à  l'église  romaine.  Si  la  papauté,  en  dehors  de  ses  palais, 
n'avait  pas  de  biens  propres,  on  pouvait,  sur  les  biens  des  congré- 
gations et  des  diverses  institutions  religieuses,  constituer  au  saint- 
siège  une  sorte  de  dotation  perpétuelle,  dont  les  papes  eussent  été 
maîtres  de  disposer  à  leur  gré.  La  situation  de  la  papauté  était  assez 
unique  dans  le  monde  pour  mériter  une  dérogation  aux  idées  cou- 
rantes en  Italie,  comme  en  France,  sur  la .  mainmorte.  L'intérêt 
politique  eût  excusé  une  infidélité  aux  principes  ou  aux  préjugés 
de  nos  législations  modernes.  En  pareille  occurrence,  des  Anglais, 
des  Américains,  les  peuples  qui  comprennent  le  mieux  la  liberté  et 
spécialement  la  liberté  d'association  et  la  liberté  religieuse,  eussent 
agi  d'une  tout  autre  manière  que  les  Italiens.  Ils  eussent  soigneu- 
sement séparé  la  propriété  de  la  souveraineté  ;  ils  se  fussent  mon- 
trés d'autant  plus  respectueux  de  la  première  qu'ils  étaient  obligés 
de  porter  la  main  sur  la  seconde. 

Les  Italiens,  avec  l'esprit  de  logique  à  outrance  qu'ils  ont  en  par- 
tie emprunté  de  nous  et  en  partie  hérité  des  juristes  romains,  les 
Italiens  n'ont  voulu  s'écarter  en  aucune  manière  de  leurs  maximes 
sur  les  biens  d'église  et  la  mainmorte.  Ils  n'ont  pas  accordé  au  pape 
ce  que,  dans  une  certaine  mesure,  ils  ont,  temporairement  au  ipoins, 
toléré  chez  les  curés  des  paroisses  :  des  biens  dont  le  prêtre  pût 
vivre.  La  longue  confusion  faite  durant  des  siècles  entre  la  propriété 
et  la  souveraineté,  l'antique  confusion  qui,  depuis  Charlemagne  et 
la  comtesse  Matbilde,  depuis  la  prétendue  donation  de  Constantin, 
avait  tant  de  fois  tourné  au  profit  de  l'église,  la  maison  de  Savoie 
l'a  en  quelque  sorte  refaite  en  sens  inverse,  aux  dépens  de  l'église 
et  du  saint- siège,  enlevant  à  la  fois  au  clergé  romain  les  états  que 
lui  avaient  reconnus  les  princes  et  les  terres  que  lui  avaient  données 
les  particuliers.  En  annexant  les  états  de  l'église,  elle  a  incaméré, 
c'est-à-dire  confisqué  les  biens  ecclésiastiques. 


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LE  TATIGAN  EX  LE  QUIEiNÀL  DEPUIS  1878.  765 

Le  gouvernement  royal  a  cru  devoir  appliquer  à  Rome,  sauf  quel- 
ques minimes  exceptions,  les  mêmes  lois  qu'à  l'ensemble  du  royaume, 
qu'aux  vieilles  provinces  piémontaises  ou  aux  nouvelles  provinces 
annexées.  La  capitale  du  monde  catholique  a  été  traitée  comme  la 
capitale  de  la  Lombardie  ou  delà  Toscane.  Le  Vatican  sait  peu  de  gré 
aux  Italiens  des  quelques  dérogations  à  leurs  pratiques  admises  en 
sa  faveur;  il  se  plaint  qu'on  en  ait  usé  avec  le  saint-siège  comme 
avec  les  congrégations,  et  avec  le  pape  comme  avec  un  moine. 

tt  C'est  là,  me  disait,  il  y  a  quelques  mois,  un  savant  catholique, 
membre  du  conseil  municipal  de  Rome,  c'est  là  un  des  faits  qui 
dominent  la  situation  actuelle  et  sur  lesquels  il  est  déjà  malaisé  de 
revenir.  En  appliquant  à  Rome,  avec  une  impolitique  rigueur,  la 
loi  sur  les  biens  ecclésiastiques,  en  rançonnant  jusqu'aux  œuvre^; 
pontificales  les  plus  inoffensives  pour  l'état  et  les  plus  méritoires  pour 
la  civilisation,  telles  que  la  Propagande  ;  le  parlement  italien,  non 
content  de  découronner  la  papauté  et  l'église  romaine,  l'a  spoUée  de 
son  patrimoine,  frustrée  de  son  héritage  séculaire.  On  l'a  sciemment 
dépouillée  de  ce  qui  la  faisait  vivre,  elle  et  ses  œuvres,  car  l'église 
romaine  est  un  grand  gouvernement  spirituel  qui  ne  peut  fonction- 
ner sans  ses  orgaues  historiques,  ses  congrégations,  ses  adminis- 
trations multiples.  Ce  n'est  pas  ce  que  se  proposaient  les  premiers 
initiateurs  du  grand  mouvement  national,  ce  que  projetait,  assure- 
t-on,  Gavour  lui-même.  11  eut  autrement  traduit  la  formule  ;  Libéra 
chiesa  in  libero  staio.  Avec  les  biens  ecclésiastiques  il  eût  constitué 
à  la  papauté  un  domaine  indépendant,  une  dotation  insaisissable 
dont  elle  eût  pu  vivre  avec  honneur  (1).  Les  successeurs  de  Gavour 
ont  bien  senti  qu'ils  ne  pouvaient  enlever  à  la  chaire  de  Saint- 
Pierre  ses  revenus  publics  ou  privés,  sans  lui  donner  quelque 
chose  en  compensation;  mais  que  lui  ont-ils  offert  en  échange  de 
sa  couronne  7  Des  valeurs  ou  des  capitaux  qu'elle  pût  administrer 
ou  faire  valoir  à  sa  guise?  Nullement.  Le  grand-duc  de  Toscane, 
les  princes  dépossédés  ont  pu  recouvrer  leurs  biens  de  famille  ou 
leurs  anciens  apanages  ;  le  pape  n'a  rien  gardé  du  domaine  privé 
de  ses  prédécesseurs.  Au  lieu  de  biens  qu'il  pût  gérer  librement, 
on  lui  a  voté  une  subvention  annuelle,  un  subside  de  l'état,  en 
un  mot  un  traitement,  c'est-à-dire,  de  quelque  nom  qu'on  le  décore, 
un  salaire,  une  pension,  essentiellement  précaire  et  révocable,  qui 

(1)  Noui  ne  savons  sur  quoi,  pour  Gavour,  repose  cette  asseriion,  mais  plus  d*na 
patriote  italien  avait,  avant  1870,  exprimé  des  idées  analogues.  «  L'indépendance 
financière  de  la  cour  de  Rome,  écrivait  Massimo  d'Azeglio  à  M.  E.  Rendu,  en  1861, 
serait  assurée  non  par  des  subsides  qui  sont  aléatoires,  mais  par  des  biens,  des 
immeubles,  des  propriétés  données  au  pape  en  IiaUe  et  dans  divers  pays  catholiques. 
Alors  le  pape,  comme  Téglise  de  Rome  dans  les  i>eaux  temps  de  ferveur  religieuse, 
redeviendrait  possesseur  de  biens  déclarés  inviolables,  mais  il  ne  serait  plus  possesseur 
d'hommes.  »  {Çorreipondance  politique  de  M.  d'AzegUo^  publiée  par  M.  £.  Rendu.) 


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760  «BEVU£   MS   DEUX  M0KD£6. 

mirait  besoin  d'être  YOtée,  comme  tout  article  du  budget  ;  qui  pour- 
rait être  supprimée,  comme  elle  a  été  établie,  par  un  vote;  qui, 
ainsi  qu'on  Ta  vu  récemment  chez  vous,  pourrait  même  à  certains 
jours  être  suspendue  par  mesure  administrative,  par  simple  déci- 
sion ministérielle.  £t,  alors  même  qu'elle  serait  scrupuleusemeal 
servie,  ime  telle  pension  coubacreraii  la  dépendance  de  l'autorité. qui 
consentirait  à  la  toucher.  On  comprend  un  clergé  national  salarié 
par  l'état,  comme  en  France  et  en  Belgique,  alors  surtout  que  le 
clergé  est  historiquement  en  droit  de  regaider  son  tmtemeut  comme 
une  indemnité  pour  les  biens  qui  lui  ont  été  enlevés  ;  mais  un  pape, 
mais  le  chef  de  l'église  universelle,  salarié  par  un  roi  ou  un  parlement, 
émargeant  chaque  année  au  bu  Jget  d'une  puissance  avec  laquelle, 
en  dehors  même  des  questions  découlant  de  sa  résidence  en  Italie, 
il  peut  avoir  maintes  diûicultés  à  régler,  cela  ne  se  conçoit  plus. 
  de  pareilles  offres,  à  une  position  aus^i  humiliante  pour  le  sain^ 
siège  et  pour  les  catholiques,  on  comprend  que  Léon  XUl,  de  même 
que  Pie  IX,  ait  préféré  les  libres  et  incertaines  contributions  des 
fidèles.  Tout  catholique,  qui  tient  à  l'honneur  de  la  chaire  de  Sainl- 
Pierre  doit  savoir  gré  au  pape  dépossédé  de  n'avoir  rien  accepté  4e 
la  maigre  rente  que  lui  oÛraieni  les  envahisseurs  de  ses  états,  m 

Certes  cela  se  comprend;  ni  Pie  IX  ni  Léon  XIU  ne  pouvaient 
décemment  toucher  la  précaire  liste  civile  que  leur  alloue  la  loi  de 
1871.  «  Mais,  répondais-je  à  mon  savant  interlocuteur,  si  la  mon&f- 
chie  unitaire  n'a  pas  laissé  au  pape,  lequel,  du  reste,  n  en  vivait 
pas  directement,  les  riches  et  séculaires  prébendes  du  clergé 
romain,  elle  lui  a  du  moins  solennellement  recounu  la  propriété  de 
ses  palais  et  de  ses  basiliques,  la  propriété  du  Vatican  et  du  Lauan, 
sans  compter  la  modeste  villa  de  Castel-Gandollo.  m  —  «  £t  ces  paiais, 
le  Vatican,  le  Latrau,  Saint-Pierre  de  Rome,  l'héritage  historique  de 
la  papauté  à  travers  dix-huit  siècles,  un  ûis  de  la  maii^on  de  Savoie 
pouvait-il  décemment  en  frustrer  le  saint-siège?  Ses  palais,  ses 
Qghses,  les  lui  a-t-on,  du  reste,  tous  laisses?  Loiu  de  la.  Sur  les 
églises,  sur  les  basiliques  tant  de  fois  rebâties  par  la  papauté  jat 
pour  la  plupart  restaurées  par  Pie  IX  lui-méuie,  sur  les  cimetières 
souterrains  et  les  tombes  des  martyrs,  sur  les  catacombes  creusées 
sous  la  direction  des  évêques  de  Kome  et  naguère  découvertes  et 
rouvertes  par  ses  soins,  le  pape  n'a  aucun  droit  légal.  Quant  aux 
palais,  les  papes  avaient  dans  Rome,  en  dehors  du  Latrau,  qui 
n'est,  depuis  des  géuératious,  qu'un  musée,  deux  grauds  palais 
entièrement  bàiis  de  leurs  denieis,  où  ils  demeuraient  tour  à  tour, 
et  plus  souvent  peut-être  dans  le  second  que  dans  le  premier  :  le 
Vatican  et  le  Quirinal.  De  ces  deux  njaisons  de  ville  de  la  papauté, 
la  nouvelle  monarchie  a  pris  pour  elle  la  plus  moderne  et  la  plus 
saine,  celle  où  se  réunissaient  d'ordinaire  les  conclaves,  celle  oii 


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LE   VATIGAN  ET  LE  QUIEINAL  DEPUIS  1878.  767 

ont  habité  de  préférence  tes  derniers  popes  et  Pie  IX  luiHoaême  jus^ 
qu'à  lia  révolution  de  18&8.  Au  lieu  de  lui  bâtir  ou  de  lui  adieter 
un  palais,  on  a  pris  pour  le  roi  b  maison  du  pape.  Avec  le  Quiri^ 
nal,  où  Victor-Emmanuel  répugnait  tant  à  s'installer»  on  a  enlevé 
au  pape  la  pfus  confortable  de  ses  résidences,  son  palais  d'été  pour 
ainsi  dire,  le  seul  où  se  pussent  rassembler  les  conclaves  dans  la 
belle  saison.  Qui  ne  sait  quelle  est  alors  l'insalubrité  du  Vatican? 
S'il  n'est  pas  sain  pour  un  pape  acclimaté,  que  serait-ce  pour  des 
cardinaux  appelés  à  l'improvisie  de  tous  les  coins  de  l'univers  ou 
de  TËurope?  Un  conclave  aa  Vatican,  en  juillet  ou  en  août,  équi-^ 
vaudrait  à  une  épidémie  sur  le  sacré-collège;  les  derniers  de  ce 
genre  ont  laissé  de  terribles  souvenirs  (1).  Pie  IX  serait  mort  lors 
de  la  canicule,  dans  la  saison  où  le  roi  d'Italie  jouit  des  ombrages 
de  Monza  et  où  tous  les  hauts  fouctionnaires  ont  déserté  la  capitale, 
que  les  cardinaux,  qui,  en  1878,  ont  sérieusement  hésité  à  faire 
Tôlection  à  Rome,  eussent  probablement  été  contraiuis  de  traos* 
porter  le  conclave  ailleurs  et  de  chercher  un  abri  au  nord»  Jtfais 
passons.    Les  deux  palais  qu'on  a  laissés  aux  papes,  aux   deux 
extrémités  presque  également  solitaires  de  Rome,  le   Vatican  el 
le  Latran,  avec  leurs  deux  grandes  basiliques,  l'une  caihédraie 
traditionnelle  des  pontifes  romains,  l'autre  monument  immortel  de 
la  splendeur  des  papes  du  xvi®  siècle;  ces  palais  et  ces  églises,  plu** 
sieurs  fois  rétablis  avec  les  offrandes  de  la  chrétienté,  vous  seinbloE 
croire  comme  le  vulgaire  que  F  Italie  en  a  reconnu  au  saint-si^ge 
la  propriété.  Erreur;  ce  que  la  loi  des  garanties  reconnaît  au  suc-- 
cesseur  de  Jules  II  et  de  Léon  X,  ce  n'est  nullement  la  propriété  dct 
Vatican  ou  du  Latran,  cest  tout  bonnement  Tusuiruit,  k  simple 
jouissance.  Par  une  fiction  imitée  de  votre  droit  public,  et  dont, 
malgré  son  peu  d'équité,  le  principe  se  comprend  pour  des  monu- 
mens  d'origine  essenûellement  nationale  ou  communale,  les  tem<*^ 
pies  élevés  à  Rome  a\ec  Fargent  de  toutes  les  nations,  Saint-Pierre 
du  Vatican,  qui  a  coûté  à  Féglise  le  schisme  de  la  moitié  d^  l'Eu- 
rope, ces  palais  que  depuis  des  siècles  les  papes  se  sont  plu  à  déco^ 
rer  à  la  gloire  de  la  religion,  tout  cela  est  déclaré  implicitement 
bien  de  l'état,  propriété  nationale,  avec  les  trésors  qu'y  ont  accu>- 
mulés  les  souverains  pontifes,  avec  toutes  les  richesses  d'art  ou  de 
science  qu'ils  se  sont  transmises  depuk  quatre  ou  cinq  centsaiM,  £t 
ce  n'est  pas  là  une  simple  liction,  une  subtile  distinction  juridique; 
on  a  vu  en  certaines  etrconsta«ices  les  juristes  italiens  dénier  aa 
baiut-siège  le  droit  de  disposer  de  ses  collections,  de  ses  bibliolhè^ 
ques,  de  ses  propres  archives  sans  autorisation  de  Théntier  des 

(1)  M.  Bonghi  (it  Papa  futuro,  p.  SOI-)  écrit  Itii-méme  à  ce  propos*  :  Un  eoncUgv^tk 
ttaU  m  Vaticano  non  era  prwisto  sema  sgimtento.  Ve  n*t9rw  $ta$i  êif  mogttUktémi. 


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768  BEYUE  DES  DEUX  MONDES* 

ducs  de  Savoie.  Peu  importe,  du  reste;  ni  Léon  XIII  ni  Pie  IX  n'ont 
jamais  songé  à  trafiquer  des  monumens  de  la  libéralité  ou  du  génie 
de  leurs  prédécesseurs  (1).  Il  n'en  reste  pas  moins  vrai  qu'en  aban- 
donnant au  pape  dépossédé  la  jouissance  du  Vatican  et  du  Latran, 
avec  leurs  musées,  sans  lui  reconnaître  le  droit  d'en  rien  distraire, 
sans  avoir  attribué  aux  palais  et  aux  musées  de  quoi  les  entretenir, 
on  a  volontairement  fait  au  pape  une  situation  qu'on  jugeait  inte- 
nable. Par  là,  en  ayant  Tair  de  respecter  sa  propriété,  on  lui  lais- 
sait en  quelque  sorte  les  charges  de  son  ancienne  souveraineté  sans 
les  revenus.  On  a  pour  ainsi  dire  bloqué  la  papauté  dans  les  silen- 
cieuses murailles  de  son  palais,  on  l'y  a  enfermée  avec  ses  fresques 
et  ses  manuscrits,  ses  tombeaux  et  ses  inscriptions,  avec  tout  son 
peuple  de  statues,  comptant  sur  la  pauvreté  pour  l'y  assiéger  et  sur 
le  manque  de  vivres  pour  la  contraindre  à  capituler.  On  imaginait 
se  rendre  ainsi  maître  du  saint-siège,  le  prendre  lentement  par  la 
famine  et  le  réduire  enfin  au  rôle  de  pensionnaire  de  la  maison  de 
Savoie.  C'était  compter  sans  la  généreuse  piété  des  fidèles  envers 
le  successeur  de  Saint-Pierre.  Jusqu'ici,  ce  calcul  a  été  déjoué,  et, 
tant  qu'il  restera  des  catholiques,  on  peut  prévoir  qu'il  sera  déçu. 
Ce  n'est  pas  par  l'argent,  par  la  bourse  qu'on  prendra  la  papauté. 
Si  minces  et  incertaines  que  semblent  les  ressources  du  denier  de 
Saint-Pierre,  quelque  répugnance  qu'aient  le  Vatican  et  Léon  Xlll 
lui-même  à  organiser  d'une  manière  régulière  les  aumônes  des 
fidèles  et  à  prélever  une  sorte  d'impôt  sur  ses  enfans,  la  papauté 
préférera  toujours  la  pauvreté  et  la  gène  à  l'humiliation  de  vivre 
des  dons  de  ses  spoliateurs.  » 

Cette  question  d'entretien  et  de  vie  matérielle,  la  plus  simple  en 
apparence,  la  loi  des  garanties  ne  l'a  pas  su  résoudre.  S'il  a  cru  la 
trancher  en  votant  au  pape  un  subside  annuel  de  2  millions  et 
quelques  milliers  de  francs,  le  parlement  italien  s'est  leurré  d'une 
singuUère  illusion.  Aujourd'hui  la  solution  n'est  plus  entière.  Des 
combinaisons  qui  étaient  relativement  faciles,  alors  que  le  gouver* 
nement  avait  à  sa  disposition  les  vastes  biens  ecclésiastiques  de 
Rome,  alors  que  le  parlement  ne  s'était  pas  prononcé,  semblent 
devenues  impraticables.  Certes  Tltalie  pourrait  accorder  à  un  pape 
réconcilié  ce  qu'elle  a  refusé  à  un  pape  manifestement  hostile.  A 
défaut  d'immeubles  et  de  biens  fonciers,  elle  lui  pourrait  céder,  au 
Ueu  d'un  salaire  annuel,  un  capital  équivalent  en  titres  de  rente 
dont  le  saint-siège  disposerait  à  son  gré;  mais,  avec  les  préjugés 
juridiques  en  vogue  au  sud  des  Alpes,  en  face  des  colères  et  des  pas- 

(1)  Les  ètraDgers  peuvent  mâme  faire  une  remarque  à  ce  propos.  Tandis  que  la 
plupart  des  collections  nationales  on  municipales  de  l'Italie  ne  sont  d'ordinaire  visi* 
blea  que  moyennant  un  droit  d'entrée,  on  n'a  pas  encore  placé  de  toomiqueU  à  la 
porte  des  galeries  pontificales. 


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us  TAXICAM  BT  LE   QUIRINAL  DEPUIS  1878.  769 

sioûs  que  soulèverait  une  pareUle  traosactioa,  il  est  peu  vraisem- 
blable qu'un  gouvernement  parvienne  jamais  à  la  faire  agréer  des 
chambres,  sinon  du  pays.  D'un  autre  côté,  si  jamais  le  Vatican 
accepte  quelque  chose  du  pouvoir  qui  l'a  dépouillé^  ce  ne  sera  que 
sous  une  forme  qui  sauvegarde  sa  dignité. 


III. 

De  la  propriété  et  de  l'indépendance  matérielle  passons  à  la  sou- 
veraineté et  à  Tiodépendance  spirituelle.  Après  tout,  peut-on  dire, 
la  première,  si  importante  qu'elle  soit,  n'a  qu'une  valeur  secon- 
daire. C'est  là  une  question  que  le  saint-siège  et  les  catholiques 
peuvent  régler  tout  seuls  sans  le  secours  de  personne,  et,  de  fait, 
quelque  défectueuse  qu'en  soit  l'organisation,  quelque  précaires 
qu'en  semblent  les  revenus,  c'est  ce  qu'ont  fait  Pie  IX  et  Léon  XIII 
avec  le  denier  de  Saint-Pierre.  Les  papes  n'ont  pour  cela  besoin 
d'aucun  gouvernement  ;  ils  ont  plus  à  perdre  qu'à  gagner  aux  sub- 
sides de  l'Italie  ou  de  toute  autre  puissance.  Mieux  vaut  pour  eux 
continuer  à  vivre  des  aumônes  des  fidèles,  comme  ils  l'ont  fait 
durant  des  siècles,  comme  le  fait  encore  leur  propre  clergé  en 
Angleterre,  en  Irlande,  en  Amérique.  Me  devant  rien  à  aucun  gou- 
vernement, ils  seront  plus  libres  en  face  des  puissances  et  des  par- 
tis, lis  n'auront  rien  à  redouter  des  variations  de  la  politique  ni  de 
la  séparation  de  l'église  et  de  l'état.  Ils  se  seront  mis  d'eux-mêmes 
dans  la  position  où  leurs  adversaires  veulent  ailleurs  réduire  le 
clergé,  et,  ayant  pris  les  devans,  ils  auront  eii  le  temps  de  prendre 
leurs  mesures,  de  s'assurer  des  revenus  qu'aucun  gouvernement 
ne  saurait  tarir.  Si  le  denier  de  Saint-Pierre  rend  moins  depuis  la 
mort  de  Pie  IX,  Léon  XIII  est  un  administrateur  économe  qui,  à  force 
d'ordre,  saura  bien  abaisser  les  dépenses  du  Vatican  au  niveau  de 
ses  revenus.  Qu'il  ait  l'air  d'être  persécuté,  et  les  aumônes  afflue- 
ront. Plus  le  saint-siège  se  montrera  indépendant  des  puissances, 
plus  hostiles  lui  sembleront  les  gouvernemens,  et  plus  généreux  se 
montreront  les  croyans.  Qui  sait?  un  jour  viendra  peut-être  où  la 
papauté,  centralisant  les  ressources  pécuniaires  de  la  plus  grande 
communauté  du  globe,  redeviendra  une  puissance  financière  dispo- 
sant d'abondans  capitaux,  où,  à  la  place  de  sa  chétive  royauté  tempo- 
relle, elle  jouira  de  l'ascendant  que  donne  dans  nos  sociétés  maté- 
rialistes l'empire  de  l'argent.  Il  ne  faut  pas,  en  efiet,  oublier  que,  si 
dans  nos  vieux  pays  catholiques,  le  bas  peuple  semble  se  détacher 
de  plus  en  plus  de  l'église,  les  classes  supérieures,  les  classes 
riches  ou  aisées  continueront  longtemps,  pour  des  raisons  que  nous 

TOMB  ui.  —  1883.  49 


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770  REfUE  DES  DEUX  MONDES. 

avons  indiquées  ici  noéme  (1),  à  marquer  leur  déférence  ou  leur 
attachement  à  la  religion  et  à  l'église.  Il  restera  à  la  papauté  une 
clientèle  trop  opulente  et  trop  nombreuse  pour  que  le  saint-siège 
soit  exposé  à  tomber  dans  le  dànûment  ou  à  y  rester  (2). 

Quelques  embarras  passagers  qu^il  puisse  éprouver,  le  Vatican 
parait  donc  assez  sûr  de  son  indépendance  matérielle  pourn'étie  pas 
obligé  de  venir  à  composition  avec  le  gouvernement  italien  et  se 
résigner  à  en  être  le  salarié.  Si  les  catholiques  semblent  en  droit 
de  se  plaindre  des  procédés  suivis  à  Rome  avec  le  saint-siège»,  de 
la  spoliation  légale  du  vicaire  du  Christ  et  du  clergé  romain,  ils 
auraient  mauvaise  grâce  à  s*'en  montrer  trop  inquiets,  car  il  dépend 
d'eux  d'y  remédier  en  rendant  à  la  papauté  d'une  autre  manière 
les  moyens  d'existence  dont  elle  a  éié  privée  en  1870. 11  en  est  tout 
autrement  de  l'indépendance  spirituelle  du  pontificat  et  de  la 
hberté  de  son  ministère.  A  cet  égard,  la  foi  et  le  dévoûment  privés 
ne  sauraient  suffire ,  c'est  là  surtout  Tœuvre  des  lois  et  des  gou- 
vernemens.  De  quelle  laçon  la  monarchie  ilatienne  a-t-elle  prétendu 
trancher  ce  nœud  essentiel  de  la  question? 

Sur  ce  point  capital,  Tlulie  s'^e^t  montrée  plus  large  ou  plus 
généreuse,  elle  a  été  à  la  fois  plus  équitable  et  plus  politique. 
Tel  est  du  moins  notre  sentiment,  et  pour  peu  qu'on  veuille  être 
impartial,  il  nous  semble  difficile  de  ne  pas  le  partager.  £n  média- 
tisant le  pape,  les  Italiens  ont  proclamé  ^a  personne  sacrée  et  invio- 
lable. En  lui  enlevant  sa  capitale  et  les  derniers  restes  de  sa  royauté 
territoriale,  ils  n'ont  pas  voulu  le  dépouiller  de  son  caractère  de 
souverain.  La  loi  du  13  juin  1871  lui  en  a  formellement  reconnu 
le  titre;  pour  l'Italie,  le  pape  est  resié  souverain  en  cessant  d'être 
prince.  (Test  là,  peut*on  dire,  une  sorte  de  souveraineté  in  par-' 
tibusy  de  souveraineté  honorifique,  dont  la  reconnaissance  ne  coû- 
tait rien-  à  l'Italie  et  n'enlevait  rien  à  son  pouvoir  réel ,  qui  n'a 
été  imaginée  que  pour  déguiser  aux  yeux  du  monde  la  sujétion 
à  Uquelle  on  réduisait  la  papauté  et  calmer  les  pieuses  angoisses 
des  catholiques.  Quand  cela  serait  prouvé,  il  nen  est  pas  moins 

(1)  Voyez  U  Rêvuê  da  !•'  nofembre  181(2. 

{%  La  pftpaaté,  si  eUe  Teût  youlu,  eût  déjà  pu  troaTer,  à  côté  des  cootribaUons 
Toloutaires  des  fidèles,  des  ressources  d'un  tout  antre  genre.  Les  subsides  que  lui  ont 
▼otés  les  chambres  italiennes  ne  sont  pas  les  seuls  que  la  curie  romaine  ait  eu  à 
repousser.  On  a  vu,  dans  ces  demièree  anoéee»  des  financiers  et  des  maisons  de 
banque,  désireux  de  s'assurer  la  clientèle  catholique,  chercher  à  te  concilier  Tappui 
aM>areot  du  saint-siège  et  à  nouer  des  relations  au  Vatican  pour  s'en  faire  une 
réclame  près  de  naïfs  capitalistes.  Léon  XUI  et  son  entourage  ne  se  sont  prêtés  à 
aucune  manœuvre  de  ce  genre.  Us  n'ont  pas  voulu  laisser  «  mettre  la  croii  sur  une 
caisse  »  ni  laisser  faire  de  la  tiare  une  enseigne.  Je  pourrais  citer  tel  financier  cucpiel, 
dwaot  on  de  mes  séjon»  à  Rome,.  Léon.  XUI  a  sefusé  une  audience,  en  dépit  dM 
magnifiques  oflhmdes  que  le  banquier  en  quesUon  voulait  déposer  aux  pieds  du  saiat- 
pére. 


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LE   TATIGAN  ET  L£  QUIRIMâL  IMÏPUIS  1878.  771 

certain  qu'en  maintenant  au  pontife  quil  dépossédait  cette  qua- 
iité  de  souverain,  le  gouvernement  italien  lui  a  laissé  un  titre 
dont  il  parait  difficile  de  faire  une  simple  décoration.  Il  y  aurait» 
en 'tout  cas,  de  la  part  des  catholiques  témérité  à  en  faire  û;  il  y 
aurait  également  niaveté  de  leur  part  à  s'en  contenter  sans  en 
peser  la  valeur  pratique. 

La  loi  des  garanties  ne  s'est,  du  reste,  pas  bornée  à  donner  au 
pape  cette  haute  qualification  de  souverain  ;  si  elle  n'a  pas  spécifié 
les  droits  attachés  à  cette  qualité,  elle  a  du  moins  reconnu  au  pon- 
tife plusieurs  des  immunités  qui  en  semblent  découler.  Ces  préro- 
gatives souveraines  ainsi  attribuées  au  pape,  les  catholiques,  préoc- 
cupés des  intérêts  de  la  foi,  les  politiques,  soucieux  de  la  paix 
religieuse,  sont  en  droit  de  demander  de  quelle  manière  elles 
ont  été  entendues  et  de  quelle  manié le  elles  pourraient  l'être; 
car,  en  pareille  matière,  ni  les  principes  ni  les  lois  ne  sont  tout  : 
l'essentiel,  c'est  le  mode  d'application  des  lois.  Comment  celle  de 
juin  1871  a-t-elle  été  interprétée?  Peut-ou  dire  que  le  gouverne- 
ment italien  y  ait  toujours  scrupuleusement  adhéré?  Les  auteurs 
mêmes  des  gtiarentigie  papali  ne  sont  pas  d'accord  à  cet  égard  : 
les  plus  sincères  ne  contestent  point  que  U  lui  n'a  été  strictement 
respectée  ni  dans  l'esprit  ni  dans  la  lettre. 

Venons  aux  faits  et  citons  des  exemples.  L'article  2  de  la  loi  des 
garanties  établissait  que  les  offenses  et  injures  publiques,  commises 
directement  contre  le  souverain  pontife,  en  paroles  ou  en  actions, 
seraient  punies  des  peines  établies  par  larticle  19  de  la  loi  sur  la 
presse.  Or  cet  article  19  est  celui  qui  fixe  les  châUmens  encourus 
par  ceux  qui  se  rendant  coupables  d  offenses  envers  le  roi  et  la 
famille  roy^tle  (1).  Le  pape,  à  cet  égard,  est  donc  légalement  assi- 
milé au  roi.  Est- ce  ainsi  que  les  choses  se  sont  passées  en  fait? 
Pie  IX  et  Léon  XIII  out-ils  été  déiendus  contre  les  injures  de  la 
presse,  contre  les  indéc^ices  d'immondes  caricatures,  contre  les 
grossières  invectives  des  tribuns  des  réunions  pubUques,  avec  la 
même  vigilance  que  le  roi  Yictor-Ëumiauuel  ou  le  roi  Humbert  ? 
Personne  ne  l'oserait  soutenir.  Comme  Pie  IX  naguère,  Léon  XIU 
aujourd'hui,  —  le  signer  Pecci,  ainsi  que  l'appellent  certains  pam- 
phlétaires, —  peut  impunément  être  insulté  dans  la  presse  romaine 
ou  dans  les  meeiings  populaires.  Les  feuilles  radicales,  telles  que  la 
Legaei  la  Capitule^  sont  libres  de  lui  lancer  des  injures  ou  des  me- 
naces sans  que  les  autorités  italiennes,  sinaturellenient  susceptibles 
loâ-squ'il  s'agit  du  roi,  croient  devoir  intervenir.  La  loi  est  formelle, 
mais  le  gouvernement  n'a  pas  le  courage  de  faire  observer  la  loi. 

(1)  Ud  des  'défauu  de  la  loi  des  gr^nimies  que  Ton  voit  se  manliyster'iei,  c'est  que, 
au  lieu  de  former  uu  tout  indépendant  et  de  se  suffire  à  eile-mèoie,  elle  s'appuie  en 
artie  bot  d'autres  lois,  lesqueiies  pourraient  ôire  modifiées  en  deiiors  d^eile. 


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n 


772  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

L'article  le  plus  favorable  au  saint-siège  reste  lettre  morte.  Dn  gou- 
vernement fort  n'eût  pas  manqué  d'exiger  le  respect  de  la  loi  dans 
toute  sa  teneur;  il  eût  mis  son  honneur  à  prouver  que  Tltalie  n'ou- 
blie pas  les  engagemens  pris  par  elle  en  face  de  l'Europe.  Aucun 
des  nombreux  ministères  qui  se  sont  succédé  à  Rome  depuis  1871 
n*a  eu  cette  énergie.  Comme,  durant  les  dernières  années,  nos  gou- 
\erDemens  français  avec  l'église  et  le  clergé,  les  cabinets  italiens 
unL  toujours  été  moins  soucieux  de  l'intérêt  général  du  pays  et  de 
son  bon  renom  à  l'étranger,  que  des  attaques  de  la  basse  presse  et 
des  dénonciations  des  partis  extrêmes.  Les  uns  ont  appliqué  la  loi 
des  garanties  de  la  même  façon  que  les  autres  ont  appliqué  le  concor- 
dat, Â  Rome  ainsi  qu'à  Paris,  tout  en  se  piquant  de  maintenir  la  loi,  on 
en  a  plus  ou  moins  méconnu  l'esprit,  sinon  violé  les  prescriptions. 

A  cette  conduite,  qui  de  la  part  d'un  gouvernement  est  toujours 
une  faute,  parce  qu'elle  est  une  marque  de  faiblesse,  les  Italiens 
peuvent,  il  est  vrai,  trouver  une  excuse  qui  manque  aux  ministères 
français.  Le  deuxième  article  de  la  loi  des  garanties,  beaucoup  d'Ita- 
liens le  confessent,  n'est  pas  appliqué;  mais,  selon  eux,  Ja  res- 
ponsabilité en  revient  au  saint-siège  autant  qu'au  gouvernemement 
national  ;  au  saint-siège ,  qui  depuis  quinze  ans  a  employé  toute 
son  autorité  à  éloigner  des  fonctions  publiques  les  citoyens  sur  les- 
quels il  possédait  quelque  ascendant;  au  saint-siège,  qui  de  cette 
façon  a  systématiquement  discrédité  et  énervé  les  influences  con- 
servatrices. Après  leur  avoir  obstinément  enlevé  une  grande  partie 
de  leur  clientèle  naturelle,  conunent  peut-il  s'étonner  de  leur  déclin 
dans  les  conseils  du  gouvernement?  comment  ose-t-il  s'en  plaindre? 
Léon  XIII ,  disent  les  anciens  modérés ,  est  aussi  mal  venu  que 
Pk^  I£  à  gémir  de  faiblesses  dont  sa  propre  politique  est  la  prin- 
cipale cause  (1). 

Ce  langage,  chez  la  plupart  de  ceux  qui  le  tiennent,  est  d'une 
parfaite  sincérité;  et,  pour  nous,  il  est  hors  de  doute  que,  sur  ce 
point,  leurs  reproches  ou  leurs  regrets  ne  sont  pas  sans  fondement. 
Par  malheur,  ici  comme  en  maintes  questions  politiques,  on  tourne 
dans  un  cercle  vicieux.  Certes,  la  pleine  et  loyale  exécution  de  la 
loi  des  garanties  serait  singulièrement  facilitée  si  le  saint-siège  y 
voulait  donner  son  concours.  On  pourrait  même  soutenir,  avec  cer- 
tains publicistes,  qu'une  pareille  loi  ne  peut  être  entièrement  res- 
pectée que  si  elle  est  acceptée  de  ceux  qui  en  doivent  béoèflcier. 
Mais,  en  même  temps,  conmient  espérer  gagner  à  la  loi  l'acquies- 
cement du  pape  et  des  catholiques  quand  on  en  laisse  impunément 
violer  les  prescriptions  essentielles?  Gomment  leur  donner  confiance 
dans  ces  garanties  sans  leur  en  avoir  assuré  l'exécuiion? 

(1)  Voyez,  entre  aatres,  M.  Bonghi,  Nuova  AntologiOf  Janvier  1863. 


I 


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LE  VATICAN  ET  LE  QUIEQfAL  DEPUIS   1878.  773 

Les  défenseurs  de  la  politique  italienne  peuvent  représenter  qu'il 
est  malaisé  à  un  gouvernement  de  protéger  contre  les  injures  et  les 
outrages  une  autorité  ouvertement  en  guerre  avec  lui.  La  tolérance 
des  offenses  faites  au  pape  n'a  malheureusement  pas  été  la  seule 
infraction  des  maîtres  temporels  de  Rome  à  la  loi  édictée  par  eux 
en  1871.  Dans  une  occasion  solennelle,  en  juillet  1881,  lors  de  là  trans- 
lation des  cendres  de  Pie  IX  de  la  tombe  temporaire  de  Saint-Pierre 
à  la  confession  de  Saint*Laurent  hors  les  murs,  le  cabinet  italien, 
par  timidité  ou  par  finesse,  n'a  pas  su  se  placer  franchernent  sur 
le  seul  terrain  solide  pour  lui  :  la  loi  des  garanties.  La  loi  accor- 
dant au  pape  les  honneurs  royaux,  de  pareils  honneurs  eussent  du 
être  rendus  publiquement  et  au  grand  jour  à  la  dépouille  de  Pie  IX. 
Un  semblable  hommage  de  la  part  des  envahisseurs  des  états  ecclé- 
siastiques n'eût  pas  été,  il  est  vrai,  du  goût  des  partisans  de  la  sou- 
veraineté pontificale.  Us  n'avaient  aucun  désir  de  voir  les  troupes 
du  fils  de  Victor-Emmanuel  saluer  le  dernier  pape  roi  dans  son  lent 
voyage  au  portique  désert  de  l'antique  basilique.  C'est  bous  l'em- 
pire de  ce  sentiment  que  le  Vatican  demanda  que  la  translation  du 
corps  de  Pie  IX  eût  lieu  de  nuit,  dans  l'obscurité,  en  secret,  comme 
pour  éviter  toute  manifestation  de  part  et  d'autre.  En  acceptant  ce 
projet  de  funérailles  clandestines,  les  autorités  italiennes  croyaient 
éviter  les  colères  des  radicaux  sans  froisser  les  sentimens  des  catho- 
liques. On  sait  comment  fut  déçu  ce  calcul  mesquin.  Le  secret 
convenu  entre  la  police  et  le  Vatican  ne  fut  naturellement  pas  gardé; 
amis  et  ennemis  se  trouvèrent  sur  pied  pour  ces  funérailles  noc- 
turnes. Comme  à  la  sombre  époque  des  guelfes  et  des  gibelins,  l'en- 
terrement du  pape  menaça  de  donner  lieu  à  un  sanglant  conflit;  les 
rues  de  Rome  furent  sur  le  point  de  devenir  le  champ  de  bataille  de 
deux  factions  rivales.  Le  cercueil  de  Pie  IX  traversa  toute  la  ville 
ei^tre  les  pieuses  acclamations  des  fidèles  agenouillés,  un  cierge  à 
la  main,  et  les  indécens  outrages  de  bandes  de  forcenés  accourus 
pour  insulter  un  pape.  U  fallut  la  tardive  intervention  de  la  police 
pour  empêcher  la  profanation  des  restes  de  Pie  IX  dans  son  an- 
cienne capitale.  Quel  a  été  le  seul  résultat  des  tristes  scènes  de 
cette  nuit  du  13  juillet,  en  partie  renouvelées  le  7  août  18817  De 
faire  accuser  le  gouvernement  italien  d'être  incapable  d'assurer  dans 
Rome  la  sécurité  du  souverain  pontife,  de  faire  plus  que  jamais  décla- 
rer que  les  garanties  ne  garantissent  rien,  de  confirmer  enfin  les 
catholiques  étrangers  dans  la  pensée  que  Léon  XIII  ne  saurait 
sortir  du  Vatican  sans  s'exposer  non-seulement  à  des  injures,  mais 
à  des  violences  contre  sa  personne  (!)• 

(1)  Voyei,  par  exemple,  la  brochure  il  Papa  9  l'Italia,  brochure  qui  passe  pour 
avoir  été  directement  inspirée  par  le  Vatican. 


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77i  BETUfi  DES  DEUX  HONBES. 

Toutes  ces  dérogations  à  la  loi  de  1871  ae  touchent  que  les^sâre- 
tés  et  les  honneurs  accordés  au  pape  en  dehors  du  YaticaB,  que  kt 
situation  extérieure  du  souverain  pe&tife  pour  ainsi  dire.  Gomment 
la  loi  a-t-elle  été  entendue  pour  le  plus  essentiel,  pour  ce  qui  coû- 
cerne  directement  la  liberté  pontifi^îale,  pour  sa  résidence  ^t  Tinté- 
rieur  de  son  palais?  Sous  ce  rapport  les  garanties  accordées  au  -sainl- 
père  ont  été  plus  scrupuleusement  respectées.  Dans  Tenceinte  de 
son  palais,  le  pape  est  demeuré  enUèrement  mattre  :  il  y  aTécu  en 
souverain,  y  ayant  sa  coiir  et  «es  gardes,  ses  suisses  et  ses  geo- 
daarmes ,  y  régnant  ^t  y  gouvernant  seul  sws  intrusion  du  dehors, 
recevant  librement  les  pèlerins  du  monde  entier  et  les  ambassadeurs 
accrédités  auprès  de  sa  personne.  Les  lois  italiennes  comme  la  pdice 
du  royaume  se  sont  arrêtées  sous  la  colonnade  du  Bemin,  au  pied 
de  r  escalier  de  la  cour  de  Saint-Damas.  Le  Vatican  est  resté  daoB 
un  «tngle  de  la  capitale  italienne  cornue  une  enclave  étrangère, 
comme  uiie  sorte  de  San41arino  ecclésiastique.  Tant  que  sera  eié*- 
cutèe  la  loi  des  garanties  qui  assure  l'inviokbiiîlé  de  la  réskleace 
pontificale,  il  en  sera  ainsi.  Le  pape  semblera  un  souverain  dont 
r^uloriiè  a  été  resserrée  aux  timites  d'un  palais;  le  Vatican  paraî- 
tra un  étai  indépendaui  dont  le  pape  est  le  vrai  roi,  mais  un  roi 
n'ayant  que  des  sujets  volontaires. 

La  manière  la  plus  sioiple  de  trancher  la  question  pontificale,  de 
oouper  court  à  toute  diflicuUè^ivec  la  papauté,  eût  étérCroyons^nous, 
de  rdcounaitre  en  droit  cette  sorte  de  petite  souveraineté  auWnoDke 
que  la  loi  des  garanties  laisse  subsister  en 'fait.  Un  grand  royaume 
e^mme  la  nouvelle  Iialie  eût  pu,  sans  inconvénient,  tolérer  au  Vati* 
can,  au  profit  de  la  papaaté,  ce  qu'il  admet  à  Saint-Marin  en  £avettr 
d'une  «orte  de  fo^le  communal,  ce  que  la  France  tolère  à  Monaco 
au  profit  de  qui  1  ou  sait.  De  cette  façon,  en  laissant  an  saint-siège 
une  souveraineté  réduite  aux- dimensions  d'un  pakis  et  d'un  jardin, 
on  eût  prévenu  bien  des  complications  et  des  malentendus;  on  fût 
sorti  des  fictions  légales  etdeb  subtilités  juridiques.  Ou  n' aurait  pas 
jrse  demander  ce  que  peut  être  une  souveraineté  sans  territoire  eà 
aexeroer.  On  n'aurait  pas  à  àéciùer  dans  quel  cas  les  hôtes  du  Vati- 
can relèvent  des  lois  et  des  juges  du  royaume  :  on  eût  laissé  au 
pape  ses  juges  et  ses  tribunaux  comme  il  a  ses  gardes.  De  cette 
tiscou,  les  catholiques  n'auraient  pu  se  plaindre  de  voir  entraver  la 
l^rté  du  saiui-père,  et  les  puissances  en  lutte  avec  la  curie 
romaine  n'eussent  jamais  pu  être  tentées  de  demander  aux  nur 
uistpes  du  roi  cofnpte  des  faits  et  gestes  du  Vatican. 

Ce  point  de  vue,  qui  aurait  singulièrement  simplifié  les  relations 
de  l'Italie  et  de  la  papauté,  n'est  pas,  on  le  sait,  celui  du  gouverne- 
ment italien  et  de  la  législation  des  garanties.  Tout  en  laissant  au 
pape  la  libre  administration  du  Vatican,  laJoi  de  iS7L  s'est  ^rdée 


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LE  VATICAN  ET  CE   QURUNAi.  MFUfiB   1878.  776 

dé  lui  en  attribuer  la  souverùiieté.  Le  paplemeat  était  pour  oeto 
ttop  désireux  d'effacer  tout  restige  da  la  kmgue  domioatiou  tem* 
porelle  des  papes.  Aux  yeux  de  la  loi',  le  Vatican,  considéré  comnxe 
isor  palais  national,  est  devenu  partie  intégrante  du  royaume*  Delif, 
dans  la  pratique,  de  récentes  diffieukés,  spécialement  pour  la  jus- 
tice, de  nouveaux  diâérends  entre  la  curie  et  le  gouvernement  civil; 
H  sTest,  à  cet  égard,  produit  entre  le  Vatican  et  les  triininaux  dU 
royaume  un  conflit  sur  lequel  il  n'est  pas  inutile  d'attirer  ralten*^ 
tion,  car  c'était  peut-être  la  première  fois  que  la  loi  des  garanties 
setrouvait  en  cause  devant  les  juges  italiens» 

IV. 

Un  moiu  proprio  de  Léon  XUl  a,  en  mu  1882,  érigé  dans  l'inté- 
rieur du  Vatican  des  tribunaux  chargés  de  jnger  les  contestations 
qui  peuvent  s'élever  entre  les  diverses  administrations  papales  ou 
entre  ces  administrations  et  leurs  employés.  L'un  de  ces  der^ 
niers,  refusant  d'accepter  cette  nouvelle  juridiction,  a  prétendu 
imposer  aux  autorités  vaticanes  celle  des  tribunaux  du  royaume. 
L'affaire  était  en  elie-mëme  de  peu  d'importance  :  il  s'agissait  d'ua 
vulgaire  règlement  de  comptes  entre  la*  mdson  du  pape  et  un  cer^ 
tain  Martin ucci,  architecte  au  service  du  Vatican,  congédié  en  mars 
1879.  Léon  XUI  lui  avait,  en  1880,  accordé  une  pension  pour  sa 
mère;  mais  cela  ne  suffisait  pas  à  Martinucci;  il  réclamiùt  de  la  mai- 
son pontificale  quinze  mille  et  quelques  cents  francs  pour  avoir  instruit 
et  dirigé  les  pompiers  du  Vatican,  et  17,875  francs  pour  travaux  exé- 
cutés à  l'occasion  du  conclave  de  1878.  Me  pouvant  faire  reconnattre 
cette  double  prétention,  il  se  décida,  en  juillet  1882,  à  recourir  à  la 
justice  italienne.  Le  cardinal-secréudre  d'état,  M^  Jacobini,  comme 
administrateur  des  biena  du  saintH^iège,  et  M^^  Theodoli,  préfet  du* 
palais  apostolique  et  majordome  de  sa  sainteté,  se  virent  cités  devant^ 
le  tribunal  civil  de  Rome.  Le  préfet  du  sacré^palais  fit  plaider  l'in- 
compétence des  juges  italiens.  Le  tribunal  se  déclara  compétent, 
mais  il  n'usa  des  droits  qu'il  se  reconnaissait  que  pour  débouter 
Martinucci  de  sa  demande.  L'ancien  architecte  ayant  appelé  de  ce 
jugement,  le  même  jeu  se  répéta  devant  la  cofor  d^appel,  le  majoi^ 
dôme  pontifical  contestant  de  nouveau  la  compétence  dés  juges' 
du  royaume,  et,  de  nouveau,  la  cour,  en  retenant  l'affaire,  condam- 
nant l'imprudent  qui  l'avait  soulevée.  De  cette  façon,  les  tribunaux 
de  Rome  semblaient  tout  concilier  et  éviter  toute  difficulté.  S'fls' 
méconnaissaient  le  motu  proprio  de  mai  1862,  ils  avaient  soin  de 
ne  donner  tort  à  la  maison  pontificale  sur  la  question  de  droit  qu'en 
lai  donnant  raison  sur  la  question  de  fait.  Pour  n'être  pas  obligée 
de  iaire  oomparattpe  le»  prélats  romains,  pour  n'avoir  pas  à  exami- 


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776  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

ner  les  règlemens  de  radministration  vaticane  et  voir  s'ils  étaient 
conformes  aux  lois  italiennes,  les  seules  valables  devant  les  tribu- 
naux du  royaume,  la  cour  d'appel,  de  même  que  le  tribunal  civil, 
avait  soin  de  juger  contre  les  adversaires  du  Vatican.  C'était  une 
manière  ingénieuse  de  se  tirer  d'embarras  ;  mais,  en  même  tempst 
les  juges  du  royaume  montraient  par  là  peu  de  confiance  dans  leur 
droit  ou  dans  la  possibilité  de  l'exercer.  En  affirmant  leur  compé- 
tence, ils  se  gardaient  bien  de  la  mettre  à  l'épreuve.  Si  c'était  là  de 
la  prudence,  c'était  au  moins,  de  la  part  des  tribunaux  do  Rome 
un  singulier  oubli  de  leur  mission.  Étaient-ils  compétens  pour  tran- 
cher le  différend  du  majordome  pontifical  et  de  Martinucci  ;  ils  de- 
vaient juger  ei&ctivement,  ils  devaient  instruire  le  procès  en  inter- 
rogeant les  parties,  en  faisant  produire  les  pièces.  Dès  qu'ils 
s'attribuaient  le  droit  de  connaître  de  l'affaire,  ils  en  avaient  le 
devoir,  et  c'est  manifestement  ce  qu'ils  n'ont  pas  fait,  puisque,  en 
retenant  la  cause,  ils  ont  négligé  de  l'examiner.  L'ancien  ardiitecte 
peut  dire  qu'il  a  été  victime  d'un  déni  de  justice  de  la  part  même 
de  tribunaux  qui  s'attribuent  le  droit  de  lui  rendre  justice. 

Pourquoi  les  juges  italiens  ont-ils  infligé  à  eux-mêmes  et  à  la 
justice  un  pareil  démenti?  Cela  est  facile  à  comprendre.  En  sui- 
vant une  autre  ligne  de  conduite,  en  ne  se  contentant  pas  d'une 
sorte  d'affirmation  théorique  et  sans  effet,  en  ne  sacrifiant  pas 
Martinucci,  les  tribunaux  italiens  se  fussent  jetés  dans  d'inextri- 
cables difficultés,  dans  des  contradictions  sans  issue.  Un  instant  de 
réflexion  suffit  à  montrer  qu'ils  se  fussent  heurtés  directement  à  la 
loi  italienne  des  garanties.  En  effet,  le  tribunal  ou  la  cour  de  Rome 
eussent  condamné  le  majordome  pontifical,  qu'ils  n'eussent  pu  faire 
exécuter  leur  sentence  ;  ils  eussent  simplement  ordonné  une  enquête, 
que  cette  enquête  n'eût  pu  avoir  lieu.  L'article  7  de  la  loi  de  1871 
ne  déclare-t'il  pas  formellement  qu'aucun  u  officier  de  Tautorité 
publique  ou  agent  de  la  force  publique  »  ne  peut  pénétrer  «  dans 
les  résidences  habituelles  ou  temporaires  »  du  souverain  pontife  7 
L'article  8  de  la  même  loi  n'a-t-il  pas  expre^ssément  exempté  les 
documens,  livres,  ou  registres  des  administrations  pontificales,  de 
toute  visite,  perquisition  ou  séquestre?  Eu  édictant  de  pareilles 
mesures,  en  inscrivant  officiellement  sur  les  murs  du  palais  aposto- 
lique une  sorte  de  Noli  me  tangercy  le  législateui*  italien  a  sciem- 
ment et  volontairement  désarmé  les  juges  devant  les  portes  du 
Vatican.  U  a  implicitement  soustrait  les  affaires  intérieures  de  la 
résidence  papale  avec  les  administrations  pontificales,  aux  tribu- 
naux ordinaires,  pour  abandonner  la  solution  de  toutes  les  contesta- 
tions de  ce  genre  au  souverain  pontité  ou  à  ses  représentans.  Si, 
de  par  la  loi  des  garanties,  les  autorités  judiciaires  du  dehors  ne 
peuvent  instruire  un  procès  ou  faire  exécuter  une  sentence  dans 


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LB  VATICAN  ET  LE  QUIRINAL  DEPUIS  1878,  777 

les  murs  du  palais  de  Léon  XIII,  au  nom  de  quelle  logique  peut-on 
dénier  à  l'hôte  souverain  du  Vatican  le  droit  de  trancher  du  dedans 
ce  qui  ne  peut  être  tranché  ab  extra  ? 

II  y  a  plus  :  non-seulement  Texécution  du  jugement  des  tribu- 
naux romains  eût  manifestement  enfreint  les  clauses  essentielles 
de  la  loi  des  garanties,  mais  les  motifs  mômes  sur  lesquels  se  sont 
appuyés  les  juges  du  royaume  pour  affirmer  leur  compétence,  sont 
en  évidente  contradiction  avec  la  loi  de  1871.  Les  admettre,  ce 
serait  ruiner  par  la  base  toutes  les  garanties  solennellement  et  sin- 
cèrement assurées  au  souverain  pontife.  On  s'étonne  que  des  juristes 
aient  pu  à  ce  point  se  faire  illusion  et  dénaturer  le  sens  d'une  des 
lois  les  plus  importantes  de  l'état.  Quels  sont,  en  effet,  les  princi- 
paux motifs  invoqués  par  la  cour  de  Rome  pour  sa  sentence  du 
9  novembre  1882?  C'est  avant  tout  le  statut  du  royaume,  rédigé  à 
une  époque  où  personne  ne  songeait  que  la  constitution  du  Pié- 
mont pût  jamais  avoir  force  de  loi  dans  la  ville  étemelle.  C'est 
d'abord  l'article  2i,  lequel  déclare  tous  les  citoyens  égaux  devant 
la  loi.  C'est  ensuite  l'article  68,  lequel  établit  que  toute  justice 
émane  du  roi.  C'est  enfin  l'article  71,  lequel  défend  de  distraire 
personne  de  ses  juges  naturels.  Comment,  en  rédigeant  un  juge- 
ment ainsi  motivé,  la  cour  de  Rome  n'a-t-elle  pas  senti  qu'elle 
ébranlait  dans  son  principe  la  loi  des  garanties?  Car,  si  en  vertu 
du  statut  de  18&8,  tous  les  Italiens  sont  égaux  devant  la  loi,  si 
Léon  XIII  est  légalement  assimilé  aux  vingt-huit  ou  vingt-neuf 
millions  de  sujets  du  roi  Humbert,  que  sert  au  parlement  d'avoûr 
édicté  en  faveur  du  pape  des  privilèges  et  des  immunités  évidem- 
ment inconciliables  avec  la  lettre  de  l'article  2i  du  statut?  Et,  si  le 
pape  doit  tomber  sous  ce  môme  article,  où  sont  les  fameuses  garan- 
ties qui  lui  ont  été  assurées,  que  devient  la  souveraineté  qui  lui  a 
été  reconnue  en  juin  1871  (1)? 

En  somme,  par  leur  jugement  du  0  novembre  dernier,  comme 
par  les  considérans  sur  lesquels  ils  l'ont  motivé,  les  juges  de  la 
capitale  du  royaume  nous  paraissent  avoir  fait  violence  à  l'esprit, 
si  ce  n'est  à  la  lettre  de  la  loi  des  garanties.  En  croyant  être  habiles 
et  sauvegarder  les  droits  de  l'état ,  les  gardiens  attitrés  de  la  loi 
n'ont  abouti  qu'à  fournir  des  armes  aux  hommes  qui,  des  deux 
camps  opposés,  attaquent  la  législation  spéciale  des  guarentigîe 
pontificali;  aux  radicaux,  qui  dénoncent  les  immunités  du  Vatican 
comme  une  violation  du  statut;  aux  cléricaux,  qui,  dans  toutes  ces 


(i)  Noaa  toachbni  ici  aa  plat  grave  défaat  de  la  lot  des  garanties,  c*ett  qoe, 
n'ayant  pas  de  place  dans  le  statut  du  royaome,  et  le  statut,  qui  ne  pouvait  la  prévoir, 
n*ayant  pas  été  remanié  pour  elle,  on  peut  soutenir  que  la  loi  entière  est  inconstita- 
tionnelle.  Cest  à  quoi,  en  effet,  les  radicaux  n'ont  pas  manqué. 


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778  UYUE  DB8  DEDX  MONDES. 

garanties  légales,  ne  veulent  Voir  qu'nne  bypoorite  fiction  destinée 
à  faire  illusion  aux  catholiques  du  dehors. 

Que  reste-t-il  de  cette  sentence  d'hier?  Rien,  si  ce  n'est  un  pré- 
cèdent incommode  pour  ceux  dont  il  semble  favoriser  les  préten- 
tions,  et  un  argument  de  plus  pour  les  résistances  du  Vatican  el 
pour  les  ennemis  de  1*  unité  italienne.  Les  magistrats  de  lUnne 
n'ayant  pas  osé  appliquer  leur  propre  doctrine,  l'affidre  Hartioucci, 
en  dépit  des  tribunaux  de  la  capitale,  a  été  en  réalité  tranchée 
au  dedans  du  Yajtican,  conformément  aux  règles  posées  par  Léon XIII. 
Lorsque,  chose  à  la  longue  impossible  à  éviter,  des  difiicultés  ana- 
logues seront  de  nouveau  soulevées  dans  le  palais  apostolique,  il 
est  peu  vraisemblable  que  les  intéressés  aient  la  naïveté  d'imiter 
Uartinucci,  qu'ils  recourent  aux  tribunaux  du  royaume  pour  avoir  la 
satisfaction  d'entendre  les  juges  italiens  proclamer  leur  compé- 
tence en  condamnant  les  sujets  du  roi  qui  les  auront  crus  compè- 
tens.  De  fait,  il  en  est  du  motu  proprio  de  Léon  XIII  comme  de  Va£- 
faire  de  son  majordome,  M^  Theodoli*  Pour  avoir  refusé  de  reooit- 
naltre  la  nouvelle  juridiction  pontificale,  les  tribunaux  de  Rome  ne 
lui  ont  pas  moins  pratiquement  abandonné  le  jug^nent  effectif  des 
aJORstires  pour  lesquelles  cette  juridiction  a  été  instituée.  Le  droit  que 
la  justice  italienne  a  cru  lui  devoir  refuser,  le  souverain  pontife 
l'exerce  à  sa  face,  et  le  gouvernement  royal  est  trop  avisé  pour  loi 
en  contester  en  fait  l'exercice.  Le  Vatican  garde  ses  tribunaux  indé- 
pendans,  et  ces  tribunaux  ne  sauraient  di&parattre  que  le  jour  où  la 
résidence  du  vicaire  du  Christ  cesserait  d'être  inviolable,  c'esi-à-dire 
le  jour  où  serait  publiquement  déchirée  la  loi  des  garanties. 

La  juridiction  instituée  par  le  motu  proprio  du  25  mai  1882  ^, 
qu'on  le  remarque  bien,  essentiellement  administrative;  elle  ne 
B'étend  qu'aux  questions  soulevées  par  le  fonctionnement  régulier 
des  administrations  papales ,  questions  que  le  saint-siège  ne  sau- 
rait abandonner  aux  tribunaux  du  royaume  sans  leur  soumettre 
toute  l'organisation  de  l'église  romaine  et  de  ses  organes  sécu- 
laires, toute  la  discipline  intérieure,  toutes  les  constitutions,  t^ute 
l'économie  de  ses  divers  services,  par  suite  sans  aliéner  l'indépen- 
dance que  les  lois  itaUennes  prétendent  lui  conserver,  sans  sacri- 
fier la  liberté  assurée  au  saint-père  dans  ses  ministres  autant  qua 
dans  sa  propre  personne.  Par  l'érection  de  ces  nouveaux  tribunaux 
pour  juger  le  contentieux  administratif  du  Vatican,  Léon  XIIL,  ou 
mieux  le  pontife  romain,  a,  pour  la  première  fois  depuis  1870,  fait 
acte  de  souverain;  mais  il  ne  l'a  fait,  nous  semble-t-il,  que  dans 
la  mesure  où  il  y  était  contraint  par  les  nécessités  indéniables  de 
l'église;  bien  plus,  il  ne  l'a  fait  que  dans  une  mesure  compatible 
avec  les  lois  italiennes  elles-mêmes.  «  Le  souverain  pontife,  dit  une 
réponse  du  Vatican  à  la  sentence  de  la  cour  d'appel  de  Rome,  tout 


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LE  TATICAN   ET   LE  QUIRINAL  DEPUIS    1878.  779 

^n  revendiquant  en  droit  Tintégrité  de  son  autorité  politique  civile) 
n'en  a  exercé,  en  fait,  que  ce  qui  était  indispensable  à  la  sauve- 
garde {tutfla)  de  sa  souveraineté  indépendante,  de  sa  liberté  et  de 
son  inviolabilité,  indispensable  aux  immunités  de  juridiction  de  la 
résidence  pontificale,  que  le  gouvernement  italien  est  obligé  de  res^ 
pecter  en  vertu  môme  d'une  loi  qui,  bien  que  non  acceptée  du  poH- 
tîfe,n'en  oblige  pas  moins  le  gouvernement  devant  toutes  les^nations 
du  monde  (1).  » 

Si  le  successeur  de  Pie  TX  a  rétabli  des  tribunaux  pontificaux,  il 
n'a  en  effet  institué  ni  tribunaux  civils,  ni  tribunaux  criminel»,  ce 
qui  eût  donné  lieu  à  de  bien  autres  difficultés.  Quoique,  dans  les 
Osservaztoni  publiées  à  cette  occasion  par  la  curie  romaine,  on 
prétende  fonder  le  droit  du  pape  sur  ce  qu'en  perdant  Rome,  il  a 
conservé  la  souveraineté  territoriale  du  Vatican,  Léon  Xill  ne  s'est 
pas  permis  d'ériger  d'autres  tribunaux  que  ceux  dont  relève  le 
fonctionnement  des  adaùnistrations  pontidcales.  Pour  admettre  la 
légitimité  de  cette  nouvelle  institution»  au  point  de  vue  métae  des 
Uns  italiennes,  il  n'est  donc  pas  nécessaire  de  reconnaître,  comme 
le  soutiennent  les  Osservazioni ^  que,  depuis  septembre  1870,  le 
pape  est  demeuré  le  souverain  effectif  du  Vatican,  qu'il  reste  le 
seul  mattre  temporel  de  cet  étroit  domaine  que  n'ont  jamais  occupé 
les  troupes  italiennes,  et  qui  n'a  jamads  pris  part  aux  plébiscites 
d'annexion*  Si  ce  système,  qui  serait  peut-être  le  plus  pratique  et 
le  plus  simple  pour  tout  le  monde,  est  repoussé  par  le  gouverne* 
ment  et  la  législation  du  royaume,  le  droit  de  Léon  XIH  de  créer 
un  tribunal  administratif  n'en  est  pas  moins  facile  à  justifier  en  se 
maintenant  sur  le  terrain  de  la  loi  des  garanties.  La  loi  de  juin  1871 
a  beau  refuser  au  pape  toute  souveraineté  territoriale,  elle  a  for^ 
mellement  reconnu  la  souveraineté  du  saint- siège,  souveraineté 
abstraite,  idéale,  si  Ton  veut,  mais  qui,  si  elle  signifie  quelque 
chose,  doit  au  moins  valoir  à  cv\\x\  qui  en  est  revêtu  le  béné- 
fice de  l'exterritorialité,  de  cette  sc»*te  de  fiction  par  laquelle  les 

(1)  Osservtt^ioni  di  diritto  e  di  fatto  nella  sentenxa  mossa  dalla  Corte  di  appello  di 
Boma^  Ifii  oUobr»  1882.  Ces  obeervations  foisaient,  non  sans  raison,  remarquer  que, 
dans  deux  affaires  qui  eussent  semblé  de?oir  provoquer  dos  contestations  de  Joridio* 
Uon,  lors  des  procès  pour  la  succession  do  cardinal  Antonclli  et  pour  celle  de  Pie  IX, 
le  Vatican  n'avait  opposé  aucun  obstacle  à  Taction  des  tribunaux  italiens.  «  C'est,  dit 
la  brochure  vaticane,  que,  dans  ces  deux  affaires,  la  liberté  et  rinviolabilité  du  sou- 
Teraîn  pontife  n'étaient  nullement  atteintes  dans  la  personne  de  ses  ministres,  que  les 
actes  accomplis  par  ces  derniers,  an  nom  du  pontifoi  dans  Tintérieur  du  Vatican, 
it'étaient  nullement  soumis  au  contrôle  (stndaca/o) d'autorités  étrangères.  Il  ne  s'agii- 
satt,  dans  l*un  et  l'autre  cas,  qae  de  biens  pour  la  plus  grande  partie  situés  hors  du 
Vatican,  et  de  litiges  soulevés  à  propos  de  ces  biens  entre  des  personnes  qui  se  trou- 
vaient hors  du  palais  apostolique  et  qui  n'agissaient  point  par  mandat  du  souverain 
poutife.  lequel  restait  entièrement  étranger  à  tonte  la  canse.  »  On  voit  la  différence 
entre  ces  procès  plus  retentisBans  et  l'homble  affaire  Theodoli-M&rtinncci. 


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780  RET0E  DES  DEUX  MONDES. 

représentans  des  puissances  étrangères  sont  supposés  hors  du 
territoire  où  ils  résident.  Que  serait,  en  effet,  la  souveraineté  du 
pape  s'il  ne  jouissait  pas  des  immunitées  accordées  aux  sim- 
ples ambassadeurs,  et  comment  lui  refuser,  à  lui  et  à  ses  minis- 
tres, un  privilège  qu'on  ne  conteste  pas  aux  envoyés  étrangers 
accrédités  près  de  sa  personne  (1)  7  La  loi  du  13  juin  1879  ne 
prononce  nulle  part,  il  est  vrai,  le  mot  d'exterritorialité;  mais 
elle  la  suppose  partout ,  et  si  elle  ne  la  mentionne  pas  expressé- 
ment, c'est  qu'elle  accorde  au  pape  bien  plus  en  lui  attribuant  la 
souveraineté. 

Pour  apprécier  la  situation  faite  au  pape  depuis  1870,  il  impor- 
terait de  savoir  quelle  est  la  valeur  du  titre  de  souverain  que  la 
législation  italienne  lui  a  déféré,  ou  mieux,  a  continué  de  lui  recon- 
n^tre.  C'est  là  un  point  essentiel  et  sur  lequel  il  faudrait  s'entendre. 
Jusqu'où  s'étend,  ou,  si  l'on  aime  mieux,  à  quoi  se  réduit  cette 
souveraineté  inscrite  dans  la  loi  et  proclamée  par  l'Italie  à  la  face 
des  puissances?  Quels  en  sont  les  droits  et  les  prérogatives?  C'est 
là  en  somme  le  nœud  de  la  question  pontificale,  telle  qu'elle  est  posée 
par  les  lois  italiennes.  Partout  la  première  prérogative  de  la  souve- 
raineté, celle  qui  en  semble  l'attribut  inséparable,  c'est  de  ne  relever 
que  d'elle-même,  de  n'être  assujettie  à  aucune  juridiction  étrangère. 
Peu  importent  à  cet  égard  les  limites  où  elle  s'exerce;  quand  elle 
serait  réduite  à  un  point  géométrique,  cet  attribut  essentiel  n'en 
serait  pas  diminué.  On  ne  peut  guère  s'être  mépris  là-dessus  à 
Rome.  La  question  de  la  juridiction  des  tribunaux  du  royaume  sur 
l'intérieur  du  Vatican  posait  en  réalité  la  question  de  la  souveraineté 
de  l'hôte  du  Vatican.  C'était  en  quelque  chose  la  pierre  de  touche 
des  droits  souverains  assurés  au  pape  en  échange  de  sa  royauté 
séculaire,  par  suite  la  pierre  de  touche  de  la  loi  des  garanties. 
Aussi  comprend-on  qu'en  face  de  la  solution  bâtarde  adoptée  par 
les  juges  de  Rome,  Léon  XIII  ait  cru  nécessaire  d'adresser  une 
protestation  aux  puissances,  et  que  les  organes  du  Vatican  aient 
dénoncé  la  sentence  des  tribunaux  italiens  comme  une  marque  du 
peu  de  sincérité  et  du  peu  de  fidélité  du  gouvernement  subalpin  à 
ses  propres  engagemens. 


V. 

Notre  siècle  a  peu  de  goût  pour  les  discussions  abstraites,  et  nous 
ne  saurions,  pour  notre  part,  beaucoup  le  lui  reprocher.  Aussi  ne  nous 

(i)  Telle  était  assarément  l'intention  dn  cabinet  qui  a  propoi'^  la  loi.  Une  circu- 
laire du  ministre  des  affaires  étrangères  da  royaume,  alors  M.  Visconti-Venosta,  quel- 
ques Jours  après  l'occupation  de  Rome,  annonçait  formellement  aux  puissances  que 


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LE  VATICAN  BT   LE   QUIRINAL   DEPUIS  1578.  781 

attarderons-nous  pas  à  défioir  ce  qu'est  la  souveraineté,  ni  à  recher- 
cher quels  en  sont  les  attributs  nécessaires,  et  si  le  droit  de  justice 
n'est  pas  l'un  des  premiers.  Nous  ne  discuterons  même  pas  ce  que 
peut  être  une  souveraineté  sans  territoire  et  sans  sujets,  telle  que 
celle  reconnue  au  pape  par  la  législation  d'outre -monts.  Nous 
croyons  seulement  les  chambres  italiennes  trop  sérieuses  pour  n'avoir 
rien  voulu  dire,  ou  n'avoir  su  ce  qu'elles  faisaient,  lorsque,  après  une 
longue  délibération,  elles  ont  maintenu  au  pape  cette  qualité  de 
souverain  que  la  perte  de  ses  états  semblait  lui  devoir  enlever.  On 
m'a  plusieurs  fois  expliqué,  au  sud  des  Âlpes,  que  la  souveraineté 
ainsi  concédée  au  chef  de  l'église  n'avait  rien  d'effectif,  que  c'était 
une  simple  souveraineté  d'honneur,  ou  plutôt  une  souveraineté 
honoT^ire{sovrani(àonoraria)j  qu'elle  n'avait  d'autres  conséquences 
que  d'assurer  à  celui  qui  en  était  revêtu  les  mêmes  honneurs  qu'aux 
têtes  couronnées  et  au  roi  même  dltalie.  J'avoue  que  j'ai  peine  à 
admettre  une  pareille  conception  :  un  souverain  d'honneur  ou  hono- 
raire, comme  il  se  rencontre  ailleurs  des  présidons  d'honneur  et  des 
magistrats  honoraires. 

Il  me  répugne  de  croire  que  les  représentans  de  l'Italie  n'aient 
rien  eu  de  plus  en  vue,  lors  du  vote  des  garanties  papales.  En 
vérité,  si  la  qualité  de  souverain  reconnue  au  pape  ne  concerne 
que  les  hommages  extérieurs  qui  peuvent  lui  être  rendus,  si  ce 
n'est  là  qu'un  vain  titre  sans  effets  ni  droits  réels,  si,  en  un  mot, 
ainsi  que  Ta  écrit  un  homme  dont  la  plume  ne  trahit  pas  d'ordi- 
naire la  pensée,  le  pape  a  le  titre  de  souverain  comme  d'autres  ont 
le  titre  de  duc  ou  de  marquis  (1),  comment  regarder  une  pareille 
souveraineté,  toute  de  forme,  toute  d'apparence  et  d'apparat, 
comme  une  garantie  pour  les  puissances  étrangères  et  une  sécu- 
rité pour  les  consciences  catholiques?  En  quoi  un  pareil  titre,  dénué 
de  tout  ce  qui  en  fait  la  valeur,  peut-il  être  un  gage  de  la  liberté 
pontificale  et  assurer  l'indépendance  du  chef  de  l'église?  Ainsi 
entendue,  la  souveraineté  pontificale,  inscrite  dans  la  loi  des  garan- 
ties, ne  serait  qu'un  puéril  et  hypocrite  trompe-l'œil,  une  fraudu- 
leuse, étiquette,  un  masque  grossier  destiné  à  voiler  la  sujétion 
effective  du  pontife  romain  en  lui  accordant  en  paroles  ce  qu'on 
lui  dénie  en  fait.  Ainsi  comprise,  cette  mensongère  souveraineté 
justifierait  les  plaintes  et  les  accusations  des  catholiques,  qui  l'ont 

les  palais  et  résidences  dn  pape  joniraient  du  privilège  de  l'exterritorialité.  (Qrca- 
laire  aux  représentans  de  Huile  à  l'extérieur,  en  date  du  iO  octobre  1870.) 

(1)  «  n  ponteilce  ha  il  titolo  di  soTrano  corne  altri  ha  qnello  di  marchese.»  (R.  Bon- 
ghi  :  Tribunali  vaticanif  p.  106.)  n  est  Juste  de  dire  qu'en  refusant  au  pape  le  droit 
d'avoir  ses  tribunaux  en  tant  que  souverain,  M.  Bonghi  est  trop  perspicace  pour  ne 
pas  confester  que  ce  droit  découle  implicitement  de  Tensemble  de  la  loi  des  garan- 
ties. 


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782  BETUB  DES  DEUX  MONDES. 

comparée  à  la  dérisoire  royauté  du  Christ  du  prétoire,  au  lamboua 
de  pourpre  jeté  par  les  bourreau»  sur  les  épaules  de  Jésus  flagellé- 
et  au  blasphématoire  INRI  de  la  croix  du  Calvaire.  Encore  une  fois, 
les  législateurs  de  ±871  étaient  trop  sérieux  et  trop  sincères  pour- 
avoir  voulu  aibuser  la  papauté  et  le  UEionde  avec  une  pareille  souve^ 
raineté  de  théâtre  et  de  parade. 

Qu'est-ce  donc  alors  (si  c'est  plus  qu^un  vain  titre)  que  cette  sou- 
veraineté sans  base  réelle,  sans  territoire  pour  lui  donner  de  corps^ 
sans  substance  pour  ainsi  dire?  La  question,  au  point  de  vue  même 
de  la  législation  des  garanties,  ne  nous  paraît  pas  aussi  obscure 
qu'elle  le  semble  au  premier  abord.  La  qualité  de  souverain  que  là 
loi  de  1871  donne  au  pape,  cette  kn  ne  la  lui  a  pas  conférée.  Le* 
saint-père  en  était  déjà  revêtu,  la  législation  italienne  la'lui  a  seu- 
lement reconnue  en  la  bornant,  en  lui  enlevant  tout  caractère  poli- 
tique, pour  la  réduire  à  la  sphère  purement  spirituelle.  Dépouillée 
de  ses  anciens  états  et  du  territoire  sur  lequel  elle  s'exerçait,  la 
souveraineté  du  pape  est  devenue  en  quelque  sorte  personnelle, 
propre  à  sa  personne  et  à  ses  ministres.  Pour  n'avoir  plus  de  sujets 
auxquels  commander,  le  pape  n'en  est  pas  moins  demeuré  sou^- 
rain  indépendant  vis-à-vis  d'autrui,  vis-à-vis  de  l'Italie  et  des  gou* 
vememens.  Cette  conception,  si  bizarre  qu'elle  semble,  n'est  pas  de 
tout  point  illogique.  Dans  toute  souveraineté,  en  effet,  il  y  a  deux 
côtés  et  pour  ainsi  dire  deux  r§ces,  l'une  intérieure,  l'autre  exté- 
rieure, qui,  pour  être  d'ordinaire  réunies  dans  la  même  personne^ 
ne  sont  point  absolument  inséparables.  La  souveraineté  peut  être 
considérée  du  dedans,  dans  son  autorité  vis-à-vis  des  peuples  ou 
des  sujets  qui  lui  sont  soumis,  et,  du  dehors,  dans  son  indépen- 
dance vis-à-vis  des  puissances  qui  n'en  relèvent  point,  vis4-vis  des 
puissances  également  souveraines.  De  ces  deux  aspects,  de  ces  deux 
parts  de  la  souveraineté,  si  l'on  peut  ainsi  parler,  Tltalie,  en  eule- 
vant  au  pape  la  première,  a  prétendu  lui  conserver  la  seconde,  la 
seule,  en  réalité,  qui  importe  à  la  liberté  de  son  ministère.  S'il 
n'est  plus  le  souverain  des  Romains,  s'il  n'est  le  souverain  de  per- 
sonne, le  pape  peut  continuer  à  être  considéré  et  à  être  traité  en 
souverain,  en  puissance  indépendante,  par  les  états  et  les  gouver- 
nemens,  par  l'Italie  notamment,  qui  n'en  voulait  qu'à  ses  sujets 
et  à  son  territoire. 

Entendue  de  cette  manière,  cette  souveraineté,  pour  être  person- 
nelle et  conventionnelle,  n'en  serait  pas  moins  effective,  en  ce  sens 
qu'elle  aurait  des  conséquences  et  des  droits  réels.  Si  elle  a  le 
défaut  de  n'être  qu'une  souveraineté  de  tolérance,  n'ayant  d'exis- 
tence qu'autant  qu'elle  est  admise  de  l'Italie  et  des  puissances,  les 
Italiens  pourraient  dire  que  la  souveraineté  du  pape  à  Rome,  lors 
même  qu'elle  était  territoriale,  n'était  en  fait  depuis  longtemps 


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LE   VATICAN   ET  LE  QDIRTlVAt  DEPUIS  1878.  788 

qu'une  souveraineté  de  tolérance,  incapable  de  se  soutenir  par  ses 
propre*?  forces  par  les  ressources  qu'elle  tirait  de  ses  états.  Dès 
avant  1870  et  la  brèche  de  la  porte  Pia,  on  eût  pu  prétendre  qfue 
ce  n'était  pas  la  royauté  temporelle  du  pape,  mais  son  caractère 
de  pape,  qui  faisait  respecter  sa  souveraineté. 

Si  l'unité  italienne  se  fût  effectuée  à  une  époque  de  foi  et  d'homo- 
généité religieuse,  où  les  titres  spirituels  du  vicaire  du  Christ  eus- 
sent été  universellement  reconnus,  la  souveraineté  personnelle  du 
pape  aurait  pu  être  aisément  admise  de  l'Italie  aussi  bien  que  des 
puissances,  et  la  solution  de  la  question  romaine,  ou  mieux,  de  la 
question  pontificale,  en  eût  été  singulièrement  facilitée.  On  y  eût 
trouvé  le  meilleur  moyen  de  séparer  le  temporel  du  spirituel,  en 
leur  laissant  à  chacun  ce  qu'ils  n'ont  jamais  su  s'accorder  récipro- 
quement, une  pleine  liberté  et  indépendance.  Le  problème  que  les 
^s  de  jfoi  n'ont,  en  somme,  jamais  su  entièrement  résoudre  est 
manifestement  plus  ardu  à  une  époque  de  scepticisme,  où,  loin  de 
rencontrer  le  respect  général,  l'église  est  en  butte  à  tant  de  défiances 
et  de  haines.  Et  ce  n'est  pas  là  l'unique  difficulté  de  plus,  l'unique 
obstacle  à  la  reconnaissance  de  la  souveraineté  personnelle  du  ps^pe. 
Ce  qu'on  eût  pu  faire  accepter  des  siècles  qui  étaient  presque  una- 
nimes à  reconnaître  la  coexistence  de  ce  qu'on  appelait  les  deux 
pouvoirs  est  devenu  incomparablement  plus  malaisé,  alors  que  cette 
conception  même  des  deux  pouvoirs  est  reléguée  dans  L  s  écoles  de 
théologie,  que  jurisconsultes  et  politiques  s'entendent  pour  n'ad- 
mettre d'autre  pouvoir  que  l'autorité  civile  (1),  que  monarchies  et 
démocraties  tendent  à  l'envi  vers  l'omnipotence  de  l'état. 

La  souveraineté  extraterritoriale  du  pape,  on  ne  saurait  se  le  dis- 
simuler, a  contre  elle  à  la  fois  les  instincts  ou  les  préjugés  de  la 
démocratie  et  les  notions  courantes  du  droit  public  Au  point  de  vue 
pratique,  et  sous  le  rapport  politique,  cette  souveraineté  sui  gène- 
ris  n'en  reste  pas  moins  la  solution  la  plus  simple,  la  moins  défec- 
tueuse, tant  pour  les  puissances  étrangères  qui  ont  à  négocier  avec 
la  chaire  romaine  que  pour  les  états  chez  lesquels  peuvent  rési- 
der les  successeurs  de  Pie  IX.  La  légis^tion  italienne  l'a  impli- 
citement reconnu.  De  quelque  façon  qu'elle  entende  la  souveraineté 
du  pape,  la  loi  des  garanties  lui  a  conféré  le  royal  privilège  des 
souverains  constitutionnels,  l'irresponsabilité.  En  déclarant  sa  per- 
sonne sacrée  et  inviolable,  l'Italie  a  indirectement  proclamé  le  pape 
irresponsable,  et  cette  irresponsabilité  de  droit  vis-à-vis  du  gouver- 
nement italien  se  change  en  irresponsabilité  de  fait  vis-à-vis  des  gou- 
vememens  étrangers,  qui  ne  sauraient  atteindre  le  Vatican  qu'à  tra- 


(1)  Pour  ritalie,  Je  citerai  eatre  antres  M.  Mioghetti  :  Stato  e  ChiesOf  chap.  ui, 
et  M.  Cadorna  :  lllustrcaione  giuridica  délia  formola  di  Caoour,^  1882. 


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I 


781k  BEYUE  DES   DEUX  MONDES. 

vers  l'Italie.  C'est  là  pour  la  papauté  une  prérogative  nouyelle,  sans 
précédent  dans  l'histoire,  sans  analogue  dans  le  droit  public. 

Des  légistes  (1)  peuvent  se  scandaliser,  comme  d'une  innovation 
contraire  à  tout  le  droit  des  gens,  d'une  semblable  irresponsabilité, 
d'une  semblable  souveraineté  insaisissable,  n'ayant  vis-à-vis  d'au- 
trui  que  des  droits  sans  devoirs  ni  obligations  réciproques,  protégée 
contre  toutes  les  conséquences  matérielles  de  ses  fautes,  sans  qu'au- 
cun pouvoir  au  monde  lui  en  puisse  demander  compte.  Telle  est 
pourtant  la  situation  assurée  au  chef  de  l'église  par  les  détenteurs 
de  ses  anciens  états.  N'étant  ni  souverain  territorial,  ni  sujet,  le  pon- 
tife romain  est  à  l'abri  de  toute  revendication  du  dehors,  à  l'abri 
de  toute  poursuite  légale  du  dedans  ;  il  est  en  quelque  sorte  au- 
dessus  du  droit  public  et  de  la  loi.  C'est  là,  on  ne  saurait  le  nier, 
un  privilège  unique,  qui,  s'il  lui  était  maintenu,  compenserait  lar- 
gement pour  la  papauté  la  perte  de  sa  couronne  temporelle.  On 
pourrait  même  soutenir  que  son  indépendance  aurait  gagné  à  la 
chute  d'une  royauté  qui  offrait  une  prise  matérielle  aux  adversaires 
de  son  pouvoir  spirituel. 

Cette  souveraineté  inviolable  et  irresponsable,  couverte  par  la 
puissance  môme  qui  l'a  dépouillée,  l'Italie  ne  l'a  pas  accordée  au 
pape  dans  l'intérêt  du  saint-siège  ni  dans  un  intérêt  religieux, 
mais  bien  dans  son  propre  intérêt  et  dans  un  intérêt  tout  politique. 
L'irresponsabilité  légale  du  chef  de  l'église,  nous  l'avons  remarqué 
ailleurs  (2),  était  le  meilleur  moyen  de  ne  pas  faire  du  pape  un  hôte 
'  trop  incommode.  Les  nouveaux  maîtres  de  Rome  n'avaient  guère 
d'autre  manière  de  ne  pas  compromettre  la  péninsule  dans  les  affaires 
étales  querelles  de  la  papauté,  de  n'avoir  rien  à  démêler  dans  ses 
bulles,  dans  ses  excommunications,  dans  ses  définitions  dogma- 
tiques. Refuser  au  pape  la  qualité  de  souverain,  prétendre  le  rava- 
ler au  rang  de  simple  sujet  du  roi,  c'eût  été  pour  l'Italie  s'exposer 
à  de  graves  embarras  au  dedans  et  au  dehors,  donner  une  nouvelle 
et  ingrate  besogne  à  sa  diplomatie  et  à  ses  tribunaux.  Le  gouver- 
nement italien  se  fût  trouvé,  vis-à-vis  de  ses  nationaux  et  encore 
plus  vis-à-vis  de  l'étranger,  responsable  du  langage,  responsable 
des  faits  et  gestes  du  chef  de  l'église.  Avec  un  pontife  tel  que  Pie  IX, 
par  exemple,  avec  les  démêlés  que  le  saint-siège  a  si  souvent  avec 
les  gouvernemens  des  deux  mondes,  c'eût  été  un  lourd  fardeau. 
Par  là  l'Italie  eût  ouvert  les  portes  à  une  intervention  non  moins 
importune  que  celle  des  états  dévoués  à  la  curie  romaine,  à  Tinter- 
vention  des  cabinets  en  conflit  avec  le  Vatican.  On  n'a  pas  oublié 

(1)  Voyez,  par  eiemple,  BlantschU  :  de  la  ResjHmsabiUté  et  de  rirrtsp<msabiliU  du 
pape  dans  le  droit  international^  et  M.  BlioghetU  :  Stato  e  Chma,  p.  S06*2i0. 

(2)  Voyez  m  Empereur,  un  Roi,  un  Pape^  iii«  partie,  p.  S58-S60. 


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LE  VATICAN  ET  LE  QUIRINAL  DEPUIS  1878.  785 

qu'au  plus  fort  de  sa  lutte  avec  la  papauté,  H.  de  Bismarck  a  été 
un  moment  tenté  de  s'en  prendre  au  gouvernement  italien  des  dis- 
cours et  des  anathëmes  de  Pie  IX.  La  reconnaissance  de  la  souve- 
raineté et  de  Tinviolabilité  pontificales  demeure  sous  Léon  XIII,  aussi 
bien  que  sous  Pie  IX,  la  meilleure  manière  d'échapper  à  de  pareilles 
responsabilités  devant  les  consciences  et  devant  les  gouvernemens  : 
ce  n'est  peut-être  qu'un  expédient,  mais  de  tous  ceux  que  Ton  a 
imaginés,  c'est  encore  le  moins  défectueux.  Â  Rome  comme  ailleurs, 
un  pape  simple  particulier  risquerait  d'être  autrement  gênant  qu'un 
pape  revêtu  de  la  qualité  de  souverain. 

L'Italie  ne  serait  pas  liée  par  ses  promesses  aux  catholiques  et 
ses  engagemens  de  1870,  qu'elle  n'aurait  rien  à  gagner  à  la  sup- 
pression des  garanties  accordées  par  elle  au  pontife  romain.  La  loi 
de  1871,  quelles  qu'en  soient  les  lacunes  et  les  défauts,  est  encore 
la  meilleure  base  d'un  modus  vivendi  entre  la  monarchie  unitaire 
et  la  hiérarchie  catholique.  Assurément,  si  les  promoteurs  des 
garanties  pontificales  se  flattaient  d'amener  le  Vatican  à  la  paix,  ces 
garanties  ont  manqué  leur  but;  bien  plus,  elles  ne  pouvaient  l'at- 
teindre, au  moins  à  bref  délai.  La  papauté,  quelques  sûretés  qu'on 
lui  offrit  en  échange,  ne  pouvait  oublier  les  avantages  moraux  ou 
matériels  dont  Ta  dépouillée  l'occupation  de  Rome.  La  manière 
même  dont  a  été  appliquée  la  loi  des  garanties  n'a  pas  toujours 
été  faite  pour  étouffer  les  regrets  et  les  répugnances  du  saint-siège. 

Le  grand  et  vieux  problème  que  l'Italie  prétend  avoir  tranché 
par  la  loi  de  1871,  Léon  XIII,  non  moins  que  Pie  XI,  se  refuse  à  le 
considérer  comme  résolu.  Il  nous  reste  à  voir  quelles  conibinaisons 
le  Vatican  peut  se  flatter  de  substituer  aux  «  garanties  »  actuelles, 
quels  appuis  le  saint-siège  peut  rencontrer  au  dehors  ou  en  Italie, 
quelles  concessions  il  lui  est  permis  d'attendre  delà  monarchie.  La 
papauté  et  la  maison  de  Savoie  ont,  depuis  vingt-cinq  ans,  bien  des 
griefs  réciproques;  si  elles  ont  peu  d'espérances  ou  d'aoïbitions 
communes,  ne  peuvent-elles  à  certaines  heures  être  réunies  par 
des  intérêts  ou  des  périls  communs?  Un  rapprochement  entre  le 
Quirinal  et  le  Vatican  est-il  possible,  et  à  quelles  conditions?  C'est  là 
une  question  qui  n'intéresse  guère  moins  la  politique  générale  de 
l'Europe  que  l'avenir  religieux  de  la  péninsule  et  de  la  chrétieatét 


Anatole  Leroy-Reauueu. 


Tom  ux.  —  1883.  50 


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IVAN  SERGUIÉVITCH  TOURGUÉNEF 


n  y  a  des  riens,  des  coaleurs,  des  bruits,  qui  nous  restent  long- 
temps dans  l'œil  ou  dans  Toreille  et  finissent  par  descendre  dans 
Tàme.  Un  smt  d'été,  dans  un  relais  de  Petite-Russie,  on  changeait 
mes  chevaux  ;  je  demandai  à  boire  à  la  fille  du  mattre  de  poste, 
une  petite  paysanne  d'Ukraine  qui  portait  le  gracieux  costume  de 
sa  province  et  jouait  avec  le  vieux  rouble  d'argent  retenu  à  son 
cou  par  un  ruban;  elle  alla  chercher  une  carafe  à  demi  pleine,  et, 
dans  le  mouvement  qu'elle  fit  pour  verser  l'eau,  le  ruban  vint  battre 
sur  cette  carafe,  l'écu  d'argent  roula  autour  du  col  de  cristal  :  ce 
fut  un  dair  tintement,  si  doux  et  si  sonore  l  La  fille,  enchantée, 
se  prit  à  rire,  et  s'essaya  à  répéter  le  bruit  pour  son  plaisir;  en 
n'éloignant,  j'entendais  encore  cette  gamme  perlée  qui  mourait 
longuement,  comme  un  toiUe  de  rossignol,  seule  dans  le  sommeil 
du  soir  russe,  sur  le  pays  muet. 

Gea  jours  derniers,  en  relisant  des  pages  de  Tourguéùef,  je  me 
rappeUs  le  timbre  de  ce  cristal  caressé  par  le  bijou  d'arg^it.  C'est 
bien  là  le  son  que  rendait  l'âme  du  pauvre  grand  homme  quand 
une  pensée  la  touchait.  Voilà  le  merveilleux  instrument  brisé;  la 
terre  russe  nous  Ta  repris,  lui  qui  était  presque  nôtre;  elle  Ta 
retiré  dans  son  silence  profond;  l'hiver  qui  vient  va  rouler  sur  lui 
son  lourd  linceul  de  neige.  Ohl  cette  terre  de  Russie,  rude,  immense, 
avec  sa  glace  qui  scelle  plus  vite  les  tombes  et  sa  neige  qui  les 
sépare  du  bruit  des  vivans,  il  semble  qu'elle  s'entende  mieux  que 
toute  autre  à  abolir  la  mémoire  des  morts;  ce  n'est  pas  à  elle  qu'il 
faudrait  demander,  conmie  dans  l'épitaphe  de  la  jeune  Grecque, 
d'être  plus  légère  aux  cendres.  Et  pourtant  Ivan  Serguiévitch  se 
fût  désespéré  à  Tidée  de  dormir  ailleurs  :  il  l'aimait  tant,  sa  mère 


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iyàn  berguu&vitgh  toobgoénef.  787 

Rdssie!  Le  talait  de  récrivam,  dans  ses  meilleures  productions, 
n'était  que  rémanttioa  directe  de  cette  terre,  une  communication 
spontanée  de  la  poésie  des  choses;  U  n'est  pas  une  page  de  son 
œuvre  où  l'on  ne  sente,  suivant  l'expression  nationale,  «  la  fumée 
de  la  patrie.  » 

Aussi  avec  quelle  passion  tout  son  peuple  la  respirait  dans  ses 
écrits!  Certes,  nous  avions  accueilli  et  adopté  Tourguénef  comme 
s'il  était  de  notre  maison;  nul  étranger  ne  fat  aussi  lu,  aussi  goiUé 
À  Paris;  cette  haute  gidre  a  un  versant  français;  mais  enfin  nous 
ne  demandions  à  son  œuvre  que  ce  qu'on  demande  à  toute  œuvre 
d'art,  dans  l'état  de  civilisation  où  nous  sommes  parvenus  :  un 
passe^emps  raffiné,  une  diversion  aux  vrais  intérêts  de  la  vie,  une 
impression  rapide  et  extérieure;  nous  lisons  les  livres  comme  le 
passant  regarde  un  tableau  dans  la  devanture  du  marchand,  un 
instant,  du  coin  de  l'oeil,  en  allant  à  ses  affaires.  Si  vous  saviez 
comme  ils  lisent  autrement  leurs  poètes,  là4NtsI  Ce  qui  est  pour 
nous  un  régal  de  luxe  est  pour  eux  le  paim  quotidien  de  l'âme, 
Cest  l'âge  d'or  de  la  grande  littérature,  celui  qu'elle  a  traversé 
chez  tous  les  peuples  très  jeunes,  en  Asie,  en  Grèce,  au  moyen  âge« 
L'écrivain  est  le  guide  de  sa  race,  le  mattre  d'une  mnltitude  de 
pensées  confuses,  encore  un  peu  le  créateur  de  sa  langue;  poète, 
au  sens  ancien  et  total  du  mot,  —  vateg^  poète,  prophète.  D^  lec- 
teurs naïfs  et  sérieux,  nouveaux  arrivés  dans  le  monde  des  idées, 
avides  de  direction,  pleins  d'illusions  sur  la  puissance  du  geme 
humain,  demandent  &  leur  guide  intellectuel  une  doctrine,  une 
raison  de  vivre,  une  révélation  complète  de  l'idéaL  En  Russie,  la 
petite  élite  d'en  haut  a  atteint  depuis  longtemps  et  dépassé  peut- 
être  notre  dilettantisme;  mais  les  classes  inférieures  commençât 
à  lire,  elles  lisent  avec  fureur,  avec  foi  et  espérance,  comme  nous 
lisions  le  Robimon  à  douze  ans.  Terrti  vierges  y  disait  le  grand 
romancier.  Des  imaginations  sensibles  reçoivent  de  plein  choc 
l'impulsion  du  livre;  elle  ne  s'amortit  pas,  comme  chez  nous,  sur 
un  vaste  établissement  intellectuel;  le  journalisme  n'a  pas  dis- 
persé les  idées  et  la  puissance  d'attention;  on  ne  compare  pas, 
donc  on  croit.  Après  avoir  lu  Pires  et  FilSy  ou  un  Nid  de  seigneurs^ 
nous  disons  :  Ce  n'est  qu'un  roman.  Pour  le  marchand  de  Mos- 
cou, le  fils  du  prêtre  de  village,  le  petit  propriétaire  de  <;am- 
pagne,  sur  l'étagère  où  quelques  volumes  de  Pouchkine,  de  Gogpol, 
de  Nékrassof  représentent  l'encyclopédie  de  l'esprit  humain,  ce 
roman  est  un  des  livres  de  la  bible  nationale;  il  prend  l'impcNr- 
tance  et  la  signification  épique  qu'avaient  l'histoire  d'Esther  pour  le 
peuple  de  Juda,  l'histoire  d'Olysse  pour  le  peuple  d'Athènes,  les 
romans  de  la  Rose  ou  de  Renart  pour  nos  ancêtres. 

11  y  a  trois  ans,  en  maugurant  à  Moscou  la  statue  de  Pouchkine, 


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788  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Tourguénef  citait  un  iftot  caractéristique,  tombé  de  la  boudie  d'un 
paysan  aux  alentours  du  monument.  Â  on  camarade  qui  deman- 
dait le  nom  de  ce  seigneur  de  bronze,  le  moujik  avait  répondu  : 
tt  C'est  un  maître  d'école.  »  L'orateur  s'appropriait  le  mot  et  le 
développait,  disant  avec  raison  que  ce  passant,  dans  son  igno- 
rance, avait  trouvé  le  vrai  nom  du  héros  de  la  fête.  Le  premier 
poète  russe  avait  été  le  maître  d'école  de  ses  concitoyens,  il  avait 
suscité  leur  langue  et  leur  pensée.  —  Le  jour,  prochain  sans  doute, 
où  l'on  dressera  à  Moscou  la  statue  de  Tourguénef,  le  paysan  pourra 
répéter  son  mot  :  celui-là  aussi  fut  un  maître  d'école. 

Sa  génération  l'écouta  de  préférence  à  tout  autre.  On  se  trompe- 
rait en  cherchant  uniquement  dans  ce  que  nous  appelons  le  talent 
les  causes  de  cette  adoption  populaire;  combien,  parmi  ces  lecteurs 
primitifs  et  passionnés,  s'inquiètent  du  talent,  des  artifices  de 
forme,  des  délicatesses  de  pensée?  Dans  les  lettres  conmie  en  poli- 
tique, un  peuple  suit  d'instinct  les  hommes  qu'il  sent  lui  apparte- 
nir, faits  de  sa  chair  et  de  son  génie,  pétris  de  ses  qualités  et  de 
ses  défauts.  Ivan  Serguiévitch  personnifiait  les  qualités  maltresses 
du  vrai  peuple  russe  :  la  bonté  naïve,  la  simplicité,  la  résignation. 
C'était,  comme  on  dit  vulgairement,  une  ftme  du  bon  Dieu;  ce 
cerveau  puissant  dominait  un  cœur  d'enfant.  Jamais  je  ne  l'ai 
approché  sans  mieux  comprendre  le  sens  magnifique  du  mot  évan- 
gélique  sur  les  simples  d'esprit,  et  comment  cet  état  d'âme  peut 
s'allier  à  la  science,  aux  dons  exquis  de  l'artiste.  Le  dévoùment, 
la  générosité  du  cœur  et  de  la  main ,  la  fraternité,  tout  cela  lui 
était  naturel  comme  une  fonction  organique.  Dans  notre  monde 
avisé  et  compliqué,  où  chacun  est  durement  armé  pour  la  lutte  de 
la  vie,  il  semblait  tombé  d'ailleurs,  de  quelque  tribu  pastorale  et 
fraternelle  de  l'Oural  :  grand  enfant  doux,  distrait,  suivant  ses  idées 
sous  le  ciel  ainsi  qu'un  pâtre  suit  ses  troupeaux  dans  la  steppe.  Au 
physique  même,  ce  haut  vieillard  tranquille,  avec  ses  traits  un  peu 
rudes ,  sa  tête  sculpturale  et  son  regard  intérieur,  rappelait  cer- 
tains  paysans  russes,  l'ancêtre  qui  préside  la  table  dans  les  familles 
patriarcales,  ennobli  seulement  et  transfiguré  par  le  travail  de  la 
pensée,  comme  ces  paysans  d'autrefois  qui  se  firent  moines,  devin- 
rent des  saints,  et  qu'on  voit  représentés  sur  les  iconostases  des 
églises  avec  l'auréole  et  la  majesté  de  la  prière.  La  première  fois 
que  je  rencontrai  ce  bon  géant,  statue  symbolique  de  son  pays, 
j'eus  gfand'peîne  à  définir  mon  impression  ;  il  me  semblait  voir  et 
entendre  un  moujik  sur  qui  serait  tombée  l'étincelle  du  génie,  qui 
aurait  été  enlevé  sur  les  sommets  de  l'esprit  sans  rien  laisser  en 
chemin  de  sa  candeur  native.  Il  ne  se  fût  certes  pas  offensé  de  la 
comparaison,  lui  qui  aimait  tant  son  peuple  I 
Et  maintenant,  au  moment  de  parler  de  son  œuvre  littérah*e, 


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IVAN  SERGCEÈTITCH   TOURGUÉNBP.  789 

Tenvie  me  prend  de  jeter  la  plume.  J'ai  dit  que  cet  homme  était 
parfaitement  bon;  pourquoi,  grand  Dieu!  ajouter  d'autres  éloges, 
et  qu'est-ce  que  le  surcroît  des  habiletés  de  l'esprit  dont  nous  Tai- 
sons tant  d'état?  Mais  ce  cœur  a  cessé  de  battre  ;  ceux  qui  l'ont 
connu  sont  rares,  et  ce  sont  des  hommes;  ils  vont  vite  oublier  et 
mourir.  Il  faut  bien  montrer  aux  autres,  à  tous,  ce  que  le  cœur 
éteint  a  laissé  de  lui-même  dans  l'œuvre  d'imagination.  Cette  œuvre 
est  considérable;  elle  témoigne  d'un  labeur  persévérant.  La  der- 
nière édition  complète,  celle  des  frères  Salaïef,  à  Moscou,  ne  ren- 
ferme pas  moins  de  dix  volumes  :  romans,  nouvelles,  essais  drama- 
tiques et  critiques.  De  ces  volumes,  les*plus  dignes  de  survivre  ont 
été  traduits  chez  nous  avec  grand  soin  sous  la  direction  de  l'au- 
teur; Tourguénef  est  le  seul  écrivain  russe  duquel  il  y  ait  plaisir 
à  parler  en  France,  devant  un  public  initié.  Parlons  donc  de  Técri- 
vain,  mais  un  peu  bas,  conmie  il  convient  de  parler,  sur  une  tombe 
à  peine  fermée,  de  ce  qui  est  encore  une  vanité.  Qui  sait  si  l'on 
est  content,  là-haut,  devant  le  Juge,  d'avoir  écrit,  d'avoir  manié 
sur  la  place  publique  ces  armes  redoutables  et  incertaines,  les 
idées? 

!• 

Le  nom  des  Tourguénef  a  occupé  durant  tout  ce  siècle  le  public 
russe.  Un  cousin  du  romancier,  Nicolas  Ivanovitch,  après  avoir  mar- 
qué dans  le  service  de  l'état  sous  Alexandre  F,  fut  impliqué  dans 
la  conspiration  de  décembre  1825,  et  exilé  par  l'empereur  Nicolas; 
il  vécut  le  reste  de  ses  jours  à  Paris,  où  il  publia  son  grand  ouvrage, 
la  Russie  et  les  Russes.  C'était  un  esprit  honnête,  distingué,  un 
peu  étroit  et  illusionné  ;  l'un  des  plus  sincères  de  cette  riche  géné- 
ration qui  se  réveilla  libérale  après  1812.  On  sait  comment  elle 
avorta  :  ces  colonels  de  la  garde  avaient  vu  passer  dans  leurs  songes 
le  cheval  blanc  et  le  panache  constitutionnel  de  M.  de  La  Fayette; 
ces  universitaires,  grisés  du  Contrat  social^  des  théorèmes  des 
physiocrates,  avaient  rêvé  pour  leur  énorme  et  pesante  Russie 
un  de  ces  mécanismes  fragiles  que  fabriquait  l'abbé  Sieyès.  Ils 
jouèrent  au  conspirateur  en  enfans;  le  jeu  finit  tragiquement;  les 
décembristes  allèrent  expier  leur  rêve  chimérique  en  Sibérie  ou  en 
exil.  Ces  cœurs  généreux  supportèrent  leur  infortune  avec  dignité; 
Nicolas  Tourguénef  se  fit  de  loin  leur  avocat  et  leur  théoricien  ;  sur- 
tout il  continua  à  plaider  avec  chaleur  la  grande  cause  de  l'éman- 
cipation des  serfs  ;  son  jeune  parent  n'eut  qu'à  ramasser  une  tradi- 
tion de  famille  le  jour  où  il  sonna  le  glas  du  servage  avec  son 
premier  livre. 

Ces  Tourguénef  vivaient  en  gentilshommes  terriens  dans  leur 


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790  XSVUB  DES  DEUX  XONDEf^. 

bien  du  gouvernement  d'Oral.  Ce  fut  ià  qu'ivan  Serguiévitcfa  naquit^ 
Bù  1818,  et  qu'il  grandit  en  toute  liberté  et  solitude.  Ce  pays  d'Orel^ 
si  souvent  et  si  complaisamment  décrit  par  le  romanôer,  est  un 
bon  pays.  C'est  encore  la  Grande-Russie,  mais  on  sent  que  le  ciel 
du  Sttd  n'est  pas  loin;  la  nature  du  nord,  jusque-là  rude  et  extrême, 
y  entre  en  contact  avec  le  midi;  eUe  fait  quelques  efforts  pour  se 
modéra  et  sourire.  La  terre  noire  commence  ;  elle  allonge  à  l'in- 
fini des  plaines  ses  gras  labours,  changés  l'été  en  mer  de  froment. 
Le  chône  apparaît  et  donne  un  aspect  plus  robuste  aux  maigres 
Msières  de  bouleaux.  A  l'orient,  du  côté  d'Éietz  ei  des  sources  du 
Don,  il  y  a  des  vallées  charmantes,  emplies  la  nuit  de  grands  £eux 
et  de  bruits  de  chevaux;  Orel  est  un  des  centres  d'élevage,  les  petits 
paysans  et  leurs  poulains  vaguent  tout  l'été  dans  ces  pâtis  de 
marais.  A  l'occident,  la  Desna  s'engage  dans  les  vieilles  forêts  de 
Tchemigof  ;  la  jolie  rivière  r^échit  les  nxmastëres  de  Briansk,  et 
puis  des  pins  et  destrembles,  tant  que  les  siècles  en  ont  pu  mettre, 
pendant  des  lieues  et  des  lieues,  d'étemelles  lieues  russes.  Sur  le 
sol  humide  de  ces  forêts,  le  printemps  jette  une  profusion  d'herbes 
et  de  fleurs  comme  je  n'en  ai  vu  nulle  part  au  monde.  A  peine  la 
neige  fondue  au  soleil  des  longues  journées,  cette  riche  terre  entre 
en  amour,  en  folie;  la  sève  s'y  précipite  comme  le  sang  dans  de 
jeunes  artères  ;  la  vie  triomphante  éclate  sous  bois  en  couleurs,  en 
parfums, en  murmures;  cette iyresse  de  la  nature  étourdit  l'homme; 
le  chasseur  ou  le  bûcheron  égarés  dans  ces  hal  liera  semblent  si  cbé- 
tifs,  si  tristes!..  De  loin  en  loin,  dans  les  plaines  cultivées,  des 
«  nids  de  seigneurs,  »  des  habitations  toujours  s^aablables;  ma 
corps  de  bâtiment  en  bois  ou  en  briques,  élevé  sur  un  }>^rron,  sur- 
monté d'un  atiique  en  zinc,  flanqué  d'une  tourelle  à  clocheton  oo, 
plus  modestement,  d'une  aile  en  retour;  quelquefois^  quand  le 
«  seigneur  »  est  riche  et  peut  réparer,  toute  cette  bâtisse  est  d'un 
blanc  de  chaux  éclatant  sous  les  toits  verts;  le  plus  souvnt,  les 
hypothèques  de  la  banque  de  district  rongent  le  ^eignenr  et  sa  mai- 
son, on  s'en  aperçoit  aux  lézardes,  aux  bâillemens  des  briques  ou 
des  revêtemens  de  sapin,  à  la  folle  avoine  qui  poursuit  l'ortie  sur  les 
marches  du  perron.  Derrière  la  maison,  une  allée  de  tilleuls  joint 
la  grande  route;  devant,  un  verger  de  cytiises  et  de  saules  des- 
cend en  pente  douce  vers  l'étang,  rimmuii)le  étang  aux  eaux 
martes,  dans  le  creux  du  ravin;  on  croirait  qu'aucun  vent  n*a 
jamais  ridé  cette  eau  sous  les  joncs  ;  calme  et  muette  comme  Tezis- 
tence  de  la  famille  qui  végète  là,  elle  subit  la  couleur  du  nuage 
qui  passe,  rose  le  matin,  grise  le  jour;  il  semble  que  si  la  maison 
Àsparaissait,  ce  vieux  miroir  figé  en  garderait  l'image  par  habi- 
tude, et  aussi  les  souvenirs,  les  pensées  des  eofans  qui  ont  grandi 
sur  ses  bords  ;  c'est  pour  cela  peut-être  que  Thomme  russe  s'at- 


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lYAN  5ER6UIÉVITGH  TOUB€UÉNEF.  79f 

tache  si  fort  à  cet  humble  berceau;  quand,  plus  tard,  il  court  le 
monde,  et  bien  qu'il  ait  fâme  naturellement  errante,  quelque  ebose 
le  tire  toujours  vers  ce  monotone  horizon. 

L'enfance  de  Tourguénef  s'écoula  dans  un  de  ces  «  nids  de  sei- 
gneurs, »  qui  serviront  de  cadres  à  presque  tous  ses  romans. 
II  eut,  suivant  la  mode  d'alors,  des  gouverneurs  français  et  alle- 
mands, de  pauvres  hères  recrutés  au  hasard,  qui  enseignaient  ce 
qu'ils  ne  savaient  pas,  et  qu'on  gardait  dans  les  familles  nobles 
comme  une  domesticité  d'apparat.  La  langue  maternelle  n'était  pas 
en  honneur  ;  ce  fut  avec  un  vieux  valet  de  chambre  que  le  petit 
garçon  lut  en  cachette  des  vers  russes  pour  la  première  fois.  Heu- 
reusement pour  lui,  sa  vraie  éducation  se  fit  sur  la  bruyère,  avec 
ces  chasseurs  dont  les  récits  sont  devenus  plus  tard  un  chef-d'œuvre, 
sous  la  plume  de  l'écrivain.  En  courant  les  bois  et  les  marais  à  la 
poursuite  des  gelinottes,  le  poète  faisait  sa  provision  d'images, 
il  amassait  à  son  insu  les  formes  dont  il  devait  un  jour  revêtir  ses 
idées.  Dans  certaines  imaginations  d'enfans,  tandis  que  la  pensée 
sommeille  encore,  les  impressions  se  déposent  goutte  à  goutte, 
comme  la  rosée  durant  la  nuit  ;  vienne  l'éveil  à  la  lumière,  le  pre- 
mier rayon  du  soleil  fera  luire  ces  diamans. 

Al  l'âge  des  études  plus  sérieuses,  Ivan  Serguîévitch  fréquenta  les 
écoles  de  Moscou  et  l'université  de  Pétersbourg.  Les  universités 
russes  étaient  alors  de  maigres  nourrices,  elles  donnaient  le  goût 
delà  science  et  ne  pouvaient  le  satisfaire;  leurs  meilleurs  élèves  les 
quittaient  avec  découragement  et  allaient  demander  aux  chaires  d'Al- 
lemagne une  nourriture  plus  substantielle.  C'était  une  mode  aussi, 
et  une  conviction  générale,  que  pour  parfaire  les  légers  cerveaux 
slaves,  il  y  fallait  mettre  un  peu  de  plomb  allemand.  Le  ministère 
de  l'instruction  publique  lui-même  envoyait  à  grands  frais  ses  can- 
didats à  Berlin  ou  à  Gœttingen.  Ces  jeunes  gens  lui  revenaient 
bourrés  de  philosophie  humanitaire  et  de  fermens  libéraux,  armés 
d'idées  dont  ils  ne  trouvaient  pas  l'emploi  dans  leur  patrie,  mécon- 
tens  et  frondeurs.  Le  ministère  éprouvait  l'éternel  étonnement  delà 
poule  qui  a  couvé  des  canards.  On  recommandait  aux  gendarmes 
ces  missbnnaires  suspects  de  l'Occident,  et  on  en  renvoyait  d'autres 
se  former  à  la  même  école.  C'est  un  des  types  favoris  de  la  littéra- 
ture russe,  ce  jeune  bursch  revenant  d'Allemagne  et  rap()ortant  à  ses 
frères  les  raisins  trop  verts  de  la  terre  promise.  Pouchkine  l'avait 
esquissé,  avec  son  ironie  légère,  dans  le  poème  à^Onièguine^  sous 
les  traits  de  Lensky  : 

...  Un  certain  Vladimir  Lensky,  —  avec  une  âme  purement  gœUin- 
guierme,  —  beau  garçon  à  la  fleur  de  l'âge,  —  sectateur  de  Kant  et 
poète.— De  la  brumeuse  Germanie  —  il  rapportait  les  fruits  du  savoir, 


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792  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

—  des  rêveries  hardies,  —  un  esprit  enflammé  et  assez  bizarre,  —  une 
parole  enthousiaste,  — et  des  cheveux  noirs  boudés  sur  les  épaules. 

Tourguénef  nous  donnera  plus  tard  des  portraits  achevés  de  Tes- 
pèce.  Il  avait  pu  les  étudier  d'après  nature,  car  il  eut  pour  condis- 
ciple, durant  son  séjour  à  Berlin,  en  1838,  le  célèbre  sociabste 
Bakounine.  Ivan  Serguiévîtch  a  noté  son  propre  état  d'esprit  à  cette 
époque  dans  un  fragment  autobiographique  publié  en  tète  de  ses 
œuvres;  sous  les  formes  embarrassées  que  revêt  la  pensée  russe, 
quand  elle  confie  à  la  presse  certains  aveux  délicats,  ce  morceau 
nous  livre  le  secret  de  toute  une  génération,  et  nous  apprend  dans 
quel  camp  l'écrivain  plantera  son  drapeau. 

Le  mouvement  qui  emportait  les  jeunes  gens  de  ma  génération  à 
Tétranger  faisait  penser  aux  anciens  Slaves  allant  chercher  des  chefs 
chez  les  Varègues,  au-delà  des  mers.  Chacun  de  nous  sentait  bien  que 
sa  terre  (je  ne  parle  pas  de  la  patrie  en  général,  mais  du  patrimoine 
moral  et  intellectuel  de  chacun)  était  grande  et  riche^  mais  dèsordon^ 
née  (1).  Eq  ce  qui  me  concerne,  je  puis  dire  que  je  ressentais  vivement 
tous  les  désavantages  de  cet  arrachement  du  sol  natal,  de  cette  rup- 
ture violente  de  tous  les  liens  qui  m'attachaient  au  milieu  où  j'avais 
grandi,.,  mais  il  n'y  avait  rien  d'autre  à  faire.  Cette  existence,  ce 
milieu,  et  en  particulier  la  sphère  à  laquelle  j'appartenais,  la  sphère 
des  propriétaires  campagnards  et  du  servage,  —  ne  m'offraient  rien 
qui  pût  me  retenir.  Au  contraire  :  presque  tout  ce  que  je  voyais  autour 
de  moi  éveillait  en  moi  un  sentiment  d'inquiétude,  de  révolte,  —  bref, 
de  dégoût.  Je  ne  pouvais  balancer  longtemps.  Il  fallait,  ou  bien  se  sou- 
mettre, cheminer  tranquillement  dans  rornière  commune,  sur  la  route 
battue;  ou  bien  se  déraciner  d'un  seul  coup,  repousser  de  soi  tout  et 
tous,  même  au  risque  de  perdre  bien  des  choses  chères  à  mon  cœur. 
Ce  fut  le  parti  que  je  pris...  Je  me  jetai  la  tête  la  première  dans  la 
«  mer  allemande,  »  qui  devait  me  purifier  et  me  régénérer,  et  quand 
enfin  je  sortis  de  ses  eaux,  je  me  trouvai  un  «  Occidental,  »  ce  que 
je  suis  toujours  resté...  Je  ne  pouvais  respirer  le  môme  air,  vivre  en 
face  de  ce  que  j'abhorrais  :  peut-être  n'avais-je  pour  cela  pas  assex 
d'empire  sur  moi-même,  de  force  de  caractère.  Il  me  fallait  à  tout 
prix  m'éloigner  de  mon  ennemi,  afin  de  lui  porter  de  loin  des  coups 
plus  assurés.  À  mes  yeux,  cet  ennemi  avait  une  figure  déterminée,  il 
portait  un  nom  connu  :  mon  ennemi,  c'était  le  droit  de  servage.  Sous 
ce  nom,  je  rangeais  et  je  ramassais  tout  ce  contre  quoi  j'avais  résolu 
de  lutter  jusqu'au  bout,  —  avec  quoi  j'avais  juré  de  ne  jamais  faire 

(1)  C'est  la  phrase  historique,  et  proyerbiale  en  Russie,  que  les  députés  des  Slates 
auraient  prononcée  en  demandant  aux  chefs  varègues  de  Tenir  les  g:ouyemer. 


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lYAN  SEBGUlénTCH  TOUBGUENEF.  793 

de  paix.  Ce  fut  inon  serment  d'Annibal,  et  je  n'étais  pas  le  seul  à  le 
faire  alors,  Tallais  à  TOccident  pour  mieux  remplir  ce  serment... 

Voilà  le  gros  mot  lâché  :  l'écrivain  sera  un  «  Occidental,  »  il  tien- 
dra pour  Japhet  contre  Sem,  pour  la  méthode  de  Pierre  le  Grand 
contre  les  patriotes  retranchés  derrière  la  grande  muraille  chinoise. 
11  faut  être  au  courant  des  polémiques  russes  et  de  la  terminologie 
des  partis  pour  comprendre  quels  orages  peut  soulever  cette  appel- 
lation inoifensive,  quels  flots  d'encre  et  de  bile  elle  fait  couler  chaque 
jour,  (c  Occidental,  »  cela  signiQe,  suivant  le  camp  où  Ton  se  place, 
un  fils  de  lumière  ou  un  traître  maudit.  Je  me  garderai  bien  de 
juger  le  procès;  d'autant  plus  qu'à  mon  sens,  il  y  a  là  surtout  une 
querelle  de  mots;  les  batailleurs  aveuglés  par  la  fumée  tomberaient 
facilement  d'accord,  s'ils  pouvaient  se  retrouver  de  sang-froid;  la 
raison,  les  bonnes  lois,  et  les  bonnes  lettres  n'ont  pas  de  patrie 
déterminée;  chacun  prend  son  bien  où  il  le  trouve,  dans  le  fouds 
conmiun  de  l'humanité,  et  l'accommode  à  sa  façon.  En  lisant  ce 
fragment  de  confession,  on  est  tenté  de  s'inquiéter  pour  l'avenir  du 
poète;  on  entend  derrière  ces  phrases  comme  un  mauvais  gronde- 
ment de  politique  ;  est-ce  que  la  grande  suborneuse  va  le  détourner 
de  sa  vraie  voie?  11  n'en  sera  rien  heureusement.  Tourguénef  était 
bien  trop  littéraire,  trop  contemplatif  et  trop  détaché,  pour  se  jeter 
dans  cette  mêlée  où  Ton  entre  avec  des  convictions  et  d'où  l'on  sort 
avec  des  intérêts.  Sur  un  seul  point  il  tint  son  serment,  il  porta  son 
coup,  un  coup  terrible,  au  droit  de  servage;  contre  cet  ennemi,  la 
guerre  était  sainte,  et  tous  étaient  déjà  de  connivence,  à  commencer 
par  l'empereur  Nicolas  ;  le  souverain  voyait  venir  l'émancipation,  il 
eût  voulu  la  faire;  comment  il  ne  la  fit  pas,  c'est  là  un  curieux  cha- 
pitre d'histoire  psychologique,  mais  qui  nous  entraînerait  loin  de 
notre  sujet. 

Revenu  en  Russie,  Tourguénef  publia  dans  les  revues  du  temps 
ses  premiers  essais,  des  vers,  naturellement.  11  mérita  les  encou- 
ragemens  et  l'amitié  de  Biélinsky,  le  critique  dont  les  arrêts  fai- 
saient loi  pour  l'opinion.  Pourtant  la  voix  de  cette  jeune  muse  ne 
perça  guère  et  s'éteignit  vite  ;  l'écrivain  fit  le  sacrifice  héroïque,  il 
le  fit  complet;  dans  les  éditions  définitives  de  ses  œuvres,  ce  maître 
prosateur  n'a  pas  donné  asile  à  un  seul  des  vers  de  sa  jeunesse.  11  a  été 
moins  sévère  pour  quelques  saynettes  et  comédies  en  prose,  com- 
posées vers  cette  époque;  mais,  en  permettant  à  ses  éditeurs  de 
les  publier,  il  nous  prévient  modestement  qu'il  ne  se  reconnaît  pas 
le  talent  dramatique.  L'aveu  est  fondé  :  cette  voix  contenue  et 
nuancée,  si  éloquente  dans  l'intimité  du  livre,  n'était  pas  faite  pour 
les  sonorités  du  théâtre.  Quelques-unes  de  ces  pièces  furent  jouées 
dans  le  temps,  aucune  n'est  restée  au  répertoire.  Reparti  pour  les 


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79&  BETUB  DBS  DEDZ  XOND». 

pays  étrangers,  Ivan  Serguiévitch  envoya  de  loin  à  une  revue  de 
Pétersbourg  les  premiers  de  ces  petits  récits  qui  allaient  iUastrer 
son  nom  :  les  Hécits  dCun  chasseur. 

Les  petits  brûlots  se  glissèrent  un  i  nn,  de  18A7  à  1851,  sans 
malice  apparente,  abrités  sous  leur  pavillon  poétique;  le  pabUc 
n'ea  comprit  pas  d'abord  le  sens  caché,  la  vigilante  censure  elle- 
même  fut  prise  en  défaut.  On  ne  vit  là  qu'une  tentative  littéraire 
de  premier  ordre,  une  note  nouvelle  en  Russie.  Sans  doute  l'in- 
fluence de  Gogol  était  sensible  dans  le  style  du  jeune  ècrivaîa^ 
dans  sa  compréhension  de  la  nature  ;  les  Soirées  du  hameau  avaiast 
donné  le  modèle  du  genre.  C'était  toujours  la  grande  et  triste  sym- 
phonie de  la  terre  russe;  mais  cette  fois  l'interprétation  de  l'artiste 
était  tout  autre.  Ce  n'était  plus  l'ftpre  humour  de  Gogol,  le  carac- 
tère franchement  populaire  de  ses  tableaux,  ses  chaudes  fusées 
d'enthousiasme  subitement  rabattues  par  des  rappels  d'ironie;  ches 
Tourguénef,  ni  joyeusetés  ni  enthousiasme;  une  note  plus  discrète, 
une  émotion  plus  dérobée;  les  paysages  et  les  hommes  sont  vus 
sous  la  pâle  lumière  du  soir,  à  travers  une  vapeur  idéale^  nette- 
ment retracés  pourtant,  et  comme  concentrés  dans  la  prcmelle  de 
l'infatigable  observateur.  La  langue,  elle  aussi,  est  plus  riche,  plus 
souple,  plus  moelleuse,  telle  qu^aucun  écrivain  russe  ne  l'avait 
encore  portée  à  ce  degré  d'expression.  Ce  n'est  pas  la  prose  nette  et 
limpide  de  Pouchkine,  qui  avait  beaucoup  lu  Voltaire,  et  qui  se 
souvenait;  la  phrase  de  Tourguénef  coule,  lente  et  voluptueuse, 
comme  la  nappe  des  grandes  rivières  russes  sous  bois,  attardée, 
harmonieuse  entre  les  roseaux,  chargée  de  fleurs  flottantes,  de  nids 
entraînés,  de  parfums  errans,  avec  des  trouées  lumineuses,  de  longs 
mirages  de  ciels  et  de  pays,  et  soudain  reperdue  dans  des  fonds 
d'ombre  ;  cette  phrase  s'arrête  pour  tout  recueillir,  un  bourdonne- 
ment d'abeille,  un  appel  d'oiseau  de  nuit,  un  soufile  qui  passe, 
caresse  et  nieurt.  Les  plus  fugitifs  accords  du  grand  registre  de  la 
nature,  elle  les  traduit  avec  les  ressources  inflnies  du  clavier  russe, 
les  épithètes  flexibles,  les  mots  soudés  entre  eux  à  la  fantaisie  du 
poète,  les  onomatopées  populaires.  J'insiste  sur  ce  qui  fait  la  puis- 
sance de  ce  livre  :  ce  n'est  qu'un  chant  de  la  terre  et  un  murmure  de 
quelques  pauvres  âmes,  directement  entendus  par  nous;  l'écrivain 
nous  a  portés  au  cœur  de  son  pays  natal,  il  nous  laisse  en  tète-i^ 
tète  avec  ce  pays  ;  il  disparaît,  ce  s^nble  ;  pourtant,  si  ce  n'est  lui, 
qui  donc  a  tiré  des  choses  et^  condensé  à  leur  surface  cette  poésie 
mystérieuse  qu'elles  recèlent,  mais  que  si  peu  savent  voir,  et  que 
BOUS  voyons  clairement  ici?  Les  Béctts  d'un  chasseur  ont  charâié 
bien  des  lecteurs  français;  qu'ils  sont  décolorés  cependant  à  trar 
vers  le  double  voile  de  la  traduction  et  de  l'ignorance  du  paysl  Je 
me  figure  tm  lettré  de  Kief  ou  de  Kazan,  n'Ayant  jamais  passé  la 


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IVAN  SBBfGHlÉVITGH  TOURGOiMEF.  796 

finoatière  et  Usant  en  rosse  les  romans  rustiques  de  George  Sand» 
qui  ont  quelques  affiaités  avec  œux  de  Tourguénef  :  que  peuvent 
dire  à  cet  homme  la  Petite  Fadette  et  François  le  Champi?  Gom- 
ment seotirait-il  le  parfum  de  terroir  de  notre  Berry?  Il  faut  ayoir 
yécu  dans  ks  campagnes  décrites  par  Ivan  S^guiévitcb  pour  admirer 
comme  il  nous  rend  à  chaque  page  ht  contre-épreuve  exacte  de  nos 
impressions  personnelles,  comme  il  nous  fait  remonter  à  l'âme 
chaque  émotion  ressentie,  aux  sens  chaque  odeur  subtile  respirée 
sur  cette  terre* 

Dans  cet  ordre  d'idées,  il  faut  citer  entre  tous  le  petit  récit  inti- 
tulé Biéjin  long.  Le  Biéjin  long  y  c'est  la  prair\e  où  les  jeunes  pay- 
sans mènent  paître  les  troupeaux  de  chevaux,  durant  les  chaudes 
nuits  d'été.  Notre  chasseur  s'est  égaré  dans  la  brume  du  soir;  il 
erre  longtemps  par  les  landes  solitaires,  jouet  des  illusions  de 
l'ombre  ;  enfin  il  aperçoit  un  feu  dans  les  marais  ;  c'est  le  camp^ 
ment  des  petits  pâtres;  l'étranger  vient  s'étendre  à  leur  foyer,  et^ 
feignant  d'être  endormi,  il  écoute  leurs  propos.  Accroupis  autour 
du  brasier,  ces  «ifans  se  racontent  des  histoires,  de  ces  histoires 
qu'on  raconte  après  minuit.  Ce  n'est  pas  qu'ils  aient  peur,  oh  I  non  : 
seulement  des  bruits  douteux  les  font  penser,  des  voix  de  nuit  qui 
montent  de  la  rivière^  des  appels  d'orfraies,  des  hurlemens  de  chiens 
quand  le  loup  vient  flairer  les  chevaux.  La  présence  de  l'invisible 
agit  sur  ces  âmes  simples,  et  les  voilà  se  remémorant  toutes  les 
croyances  du  village  russe  ;  on  cause  des  roussalki^  les  dames  des 
eaux,  de  l'esprit  des  bois,  du  domovai,  le  génie  de  la  maison,  el 
de  leur  camarade  Vania,  qui  se  noya  Tan  passé,  qui  appelle  les 
petits  pêcheurs  dans  les  courans  profonds.  Gela  tient  le  milieu  entre 
un  conte  de  nourrice  et  un  conte  d'Hoilmann,  et  c'est  encore  autre 
chose,  c'est  plus  naturel,  plus  sérieux;  le  poète  nous  a  amenés  au 
diapason  voulu  avec  une  habileté  infinie,  il  a  fait  parler  la  terre 
avant  de  faire  parler  ces  enfans,  et  il  se  trouve  que  la  terre  et  les 
enfans  disent  les  mêmes  choses  ;  ces  petits  ne  sont  que  les  inter- 
prètes du  vieux  monde  slave  ;  ils  refont  à  leur  manière  le  CkarU 
d^  Igor  y  cette  épopée  panthéiste  des  anciens  âges  d'où  toute  la  poésie 
russe  est  sortie.  Cependant  la  nuit  passe,  l'esprit  se  détend,  la 
lumière  renaît  et  allège  I  âme,  une  admirable  description  du  soleil 
levant  jette  une  note  éclatante  à  la  fin  de  cette  symphonie  fantastique 
en  mineur. 

Préfére^vous  une  corde  plus  humaine,  plus  intime?  Relisez  les 
Reliques  vivantes.  Entrant  d'aventure  dans  un  hangar  abandonné, 
le  chasseur  aperçoit  un  être  misérable,  sans  forme  et  sans  mouve- 
ment; il  reconnaît  une  ancienne  servante  de  sa  mère,  une  belle  et 
rieuse  fille  jadis,  maintenant  paralysée  et  consumée  par  on  ne  sait 
quel  mal  étrange.  Ce  squelette  oublié  dans  cette  ruine  n'a  plus 


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706  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

aucun  lien  qui  le  rattache  au  monde;  nul  n'en  prend  souci,  de 
bonnes  gens  remplissent  parfois  sa  cruche  d'eau,  et  il  n'a  pas  d'an- 
tres besoins;  il  vit,  si  c'est  vivre,  par  le  regard  et  un  souffle  de 
voix,  «  pareil  au  susurrement  de  la  latche  des  marais.  »  Mais  dans 
ce  vain  reste  d'un  corps,  il  y  a  une  âme,  épurée  par  la  souffrance, 
divinement  résignée,  soulevée,  sans  rien  perdre  de  sa  naïveté 
paysanne,  sur  les  hauteurs  du  renoncement  absolu.  Loukéria  raconte 
son  malheur,  comment  le  mal  inconnu  la  saisit  après  une  chute 
qu'elle  fit,  la  nuit,  en  allant  écouter  les  rossignols;  conmient  toutes 
les  fonctions  et  toutes  les  joies  de  la  vie  l'ont  quittée  l'une  après 
l'autre.  Son  fiancé  a  eu  beaucoup  de  chagrin,  et  puis,  naturelle- 
ment, il  en  a  épousé  une  autre  :  que  pouvait-il  faire  ?  Elle  espère 
bien  qu'il  est  heureux.  Depuis  des  années,  ses  seules  distractions 
sont  d'écouter  la  cloche  de  l'église  et  le  bourdonnement  des  abeilles 
dans  le  rucher  voisin.  Quelquefois  une  hirondelle  vient  voleter 
sous  le  hangar,  c'est  un  gros  événement ,  de  la  pensée  pour  plu- 
sieurs semaines.  Les  gens  qui  lui  apportent  de  l'eau  sont  si  bons, 
elle  leur  est  si  reconnaissante!  Et  tout  doucement,  presque  gat- 
ment,  elle  revient  avec  le  jeune  maître  sur  les  souvenirs  d'autre- 
fois, *elle  lui  rappelle  avec  quelque  vanité  qu'elle  était  la  première 
au  village  pour  les  danses  et  les  chansons;  à  la  fin,  elle  veut  faire 
effort  pour  fredonner  une  de  ces  chansons. 

L'idée  que  cette  créature  à  demi  morte  allait  chanter  éveilla  en  moi 
un  effroi  involontaire.  Avant  que  j'eusse  pu  prononcer  une  parole,  un 
son  traînant,  à  peine  perceptible,  mais  pur  et  juste,  tremblota  à  mon 
oreille...  Un  second  suivit,  puis  un  autre...  Loukéria  chantait  :  «  Dans 
la  prairie...  »  Elle  chantait  sans  que  rien  fût  changé  dans  l'expression 
de  son  visage  pétrifié,  les  yeux  toujours  fixes.  Cette  pauvre  petite  voix 
forcée,  vacillante  comme  un  filet  de  fumée,  résonnait  si  douloureuse- 
ment, elle  se  donnait  tant  de  peine  pour  exprimer  l'âme  tout  entière  !.. 
Ce  n'était  plus  de  l'effroi  que  je  ressentais  :  une  pitié  indicible  me  pei- 
gnait le  cœur. 

Loukéria  raconte  encore  ses  mauvais  rêves,  comment  sa  mort  lui 
est  apparue  en  songe  :  non  pas  que  sa  mort  fût  effrayante,  au  con- 
traire, c'est  qu'elle  s'éloignait  et  refusait  la  délivrance.  La  malade 
repousse  toutes  les  offres  de  service  du  maître  ;  elle  ne  désire  rien, 
elle  n'a  besoin  de  rien,  elle  est  contente  de  tout  et  de  tous.  Comme 
le  visiteur  se  retire,  elle  le  rappelle  d'un  dernier  mot,  bien  fémi- 
nin; la  malheureuse  a  conscience  de  l'horrible  impression  qu'elle 
doit  produire,  elle  cherche  ce  qui  pourrait  survivre  en  elle  de  la 
femme.  —  a  Vous  vous  souvenez,  Bârine,  de  la  belle  tresse  que 
j'avai3?..  Yous  savez,  elle  descendait  jusqu'aux  genoux...  J'ai  hésité 


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lYAN  8ERGDIÉVITCH  TOUaGOÉNBF.  797 

longtemps;  mais  qu'en  faire,  dans  mon  état?  Je  Tai  coupée,  oui,.. 
Adieu,  Barine.  »  Tout  cela  ne  laisse  rien  à  l'analyse,  autant  prendre 
des  ailes  de  papillon;  la  trame  même  du  récit  est  si  ténue,  si  simple; 
c'est  peu  de  chose,  et  c'est  une  merveille  par  tout  ce  qu'il  y  a, 
plus  encore  par  tout  ce  qu'il  n'y  a  pas.  J2.tant  donné  le  sujet,  j'ima- 
gine comment  diverses  écoles  littéraires  l'auraient  compris.  Un 
romantique  du  bon  temps  nous  eût  montré  la  fatalité  acharnée  sur 
cette  créature  ;  il  en  eût  fait  une  protestation  vivante  contre  l'ordre 
de  l'univers,  un  monstre  douloureux,  la  femelle  de  Quasimodo. 
D'autres,  les  illustres  amis  de  la  vieillesse  de  Tourguénef ,  n'eussent 
pas  manqué  l'occasion  de  nous  faire  un  cours  de  pathologie;  ils  se 
seraient  complu  dans  la  dissection  de  ces  membres  raidis,  de  ces 
plaies  secrètes,  ils  auraient  indiqué  toutes  les  parties  abolies  du 
système  nerveux  et  conclu  à  l'idiotisme.  Un  écrivain  d'une  dévo- 
tion ardente  eût  transfiguré  cette  martyre  ;  elle  nous  serait  apparue 
dans  un  nimbe,  abîmée  dans  la  contemplation  mystique,  unique- 
ment soutenue  par  les  secours  célestes.  Rien  de  semblable  chez 
Tourguénef;  il  glisse  discrètement  sur  les  misères  physiques,  à 
mots  couverts,  il  voile  le  cadavre;  nous  comprenons  assez  qu'il  y  a 
un  cadavre  en  voyant  cette  âme  toute  nue,  hors  de  sa  chair.  Nulle 
déclamation,  nulle  antithèse,  l'auteur  ne  tente  rien  pour  grossir  le 
cas  et  frapper  notre  imagination;  c'est  un  accident  de  la  vie,  voilà 
tout.  Pour  ce  qui  est  de  Dieu,  l'humble  femme  sait  qu'il  ^d'autres 
affaires  que  ce  petit  malheur;  elle  le  prie  comme  à  son  habitude, 
sans  insister  autrement,  avec  la  piété  ordinaire  d'une  paysanne 
fort  étrangère  à  la  mysticité.  Le  point  mis  en  lumière,  dans  ce  récit 
comme  dans  presque  tous  les  autres,  c'est  la  résignation  sfoîque, 
un  peu  animale,  de  ce  paysan  russe  toujours  préparé  à  tout  souffrir. 
Le  talent  est  dans  la  proportion  exquise  entre  le  réel  et  l'idéal; 
chaque  détail  reste  réel,  dans  la  moyenne  humaine,  et  l'ensemble 
baigne  dans  Tidéal.  Voyez  plus  loin  cette  autre  figure  angélique  de 
malade  qui  passe  à  travers  l'épisode  du  Médecin  de  village }  c'est 
la  même  juste  mesure,  l'homme  maintenu  dans  son  attitude  natu- 
relle, les  pieds  à  terre  et  le  regard  au  ciel. 

Quand  ces  fragmens  furent  réunis  en  volume,  le  public,  indécis 
jusqu'alors,  comprit  la  signification  de  l'œuvre;  quelqu'un  était  venu 
qui  osait  développer  le  sens  caché  dans  la  sinistre  plaisanterie  de 
Gogol  sur  les  âmes  mortes.  Quel  autre  nom  donner  à  la  galerie  de 
portraits  rassemblés  par  le  chasseur  :  petits  propriétaires  de  cam- 
pagne naïvement  égoïstes  et  durs,  intendans  sournois,  fonction- 
naires désœuvrés  et  rapaces;  sous  ce  monde  de  fer,  des  ilotes 
chétifis,  quasi  déchus  de  la  condition  humaine,  touchans  à  force  de 
misère  et  de  soumission.  Le  procédé,  —  si  bien  déguisé  qu'il  soit, 
il  y  a  toujours  un  procédé,  —  était  invariablement  le  môme  ;  l'au- 


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79&  mym  des  deux  mondes. 

teur  faisait  repasser  dans  sa  lanterne  et  nous  montrait  sous  toutes 
les  faces  une  créature  falote,  tour  à  tour  risible  et  pitoyable,  sans 
besoins,  sans  ressources,  condamnée  à  la  vie  crépusculaire;  à  côté 
du  serf  apparaissait  le  maître,  fantoche  à  demi  civilisé,  bon  diable 
au  demeurant,  inconscient  du  mal  commis,  perverti  par  la  fatalité 
du  milieu.  Ce  tableau,  qui  eût  dû  être  laid ,  repoussant ,  l'écrivain 
l'avait  revêtu  de  grâce  et  de  charme,  en  quelque  sorte  contre  sa 
volonté,  par  la  vertu  intime  de  sa  poésie.  —  Pourquoi  les  ressorts 
de  la  vie  étaieat-ils  brisés  chez  tous  les  héros  du  livre?  D'où  venait 
cette  malaria  sur  la  campagne  russe  ?  Quel  était  le  nom  de  cette 
peste?  —  On  laissait  au  lecteur  le  soin  de  répondre.  11  n'est  pas^ 
très  eiact  de  dire  que  Tourguénef  attaqua  le  servage;  les  écri- 
vains russes,  par  suite  des  conditions  qui  leur  sont  faites  aussi  bien 
que  par  le  tour  particulier  de  leur  génie,  n'attaquent  jamais  ouver- 
tement ,  ils  n'argumentent  ni  ne  déclament  :  ils  dépeignent  sans 
conclare  et  font  appel  à  la  pitié  plus  qu'à  la  colère.  Vingt  ans  pluB 
tard,  quand  Dostoïevski  publiera  les  Souvenirs  de  la  maison  des 
ynorU^  ses  terribles  souvenirs  de  dix  années  en  Sibérie,  il  procé* 
dera  de  même,  sans  un  mot  de  révolte,  sans  une  goutte  de  fiel, 
semblant  trouver  ce  qu'il  décrit  tout  naturel,  un  peu  triste  seule- 
ment. C'est  le  trait  national  en  toutes  choses.  —  Un  jour,  je  cou- 
chais à  l'auberge  d'Orel,  dans  la  patrie  de  notre  auteur;  un  roule- 
ffîeût  de  tambours  me  réveille;  je  regarde  sur  la  place  da  marché; 
au  milieu  d'un  carré  de  troupes  et  de  peuple  on  avait  dressé  le 
pilori,  une  grande  colonne  de  bois  noir  sur  une  plate-forme  d'écha- 
fauci;  on  y  attachait  trois  pauvres  diables  qui  portaient  au  cou  des 
écriteaux  avec  la  mention  de  leurs  méfaits.  Ces  larrons  avaient  l'air 
très  doux,  très  inconsciens  de  ce  qui  leur  arrivait;  ils  étaient  très 
beaux,  liés  à  cette  colonne,  avec  leurs  têtes  de  christs  slaves. 
L'exposition  dura  longtemps,  le  clergé  vint  les  bénir,  et  quand  la 
charrette  les  ramena  à  la  prison,  les  soldats  et  le  peuple  se  préci- 
pitèrent derrière  eux  en  les  comblant  de  provisions,  de  menue 
moûoaie,  en  les  plaignant  de  tout  cœur.  —  En  Russie,  l'écrivûn 
qui  veut  réformer  agit  comme  la  justice,  par  démonstradon  mélan- 
colique, avec  des  retours  d'indulgence  sur  les  maux  qu'il  dévoile. 
Le  public  eutend  à  demi  mot. 

11  entendit  cette  fois  ;  la  Russie  du  servage  se  regarda  avec  eilroi 
dans  le  miroir  qu'on  lui  tendait  ;  un  long  frémissement  la  secoua; 
du  jour  au  lendemain  l'auteur  fut  célèbre  et  sa  cause  à  moitié 
gagnée.  La  censure  comprit  la  dernière,  mais  enfin  elle  comprit, 
elle  aussi.  On  s'étonnera  peut-être  de  sa  susceptibilité  :  j'ai  dit  que 
le  servage  était  condamné  jusque  dans  le  cœur  de  l'empereur  Nicolas. 
Il  laut  savoir  que  la  censure  ne  veut  pas  toujours  ce  que  veut  l'em- 
pereur; du  moins  elle  veut  en  retard,  elle  est  parfois  en  arrière 


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ITAN  6BRGUIÉTITGH  TOUBGHÉNEF.  70t 

d*iin  règne.  Elle  renonça  à  sérir  contre  le  iiyre,  mais  elle  gnetta 
f  autenr.  Gogol  étant  mort  sur  ces  entrefaites,  Tonrguénef  oonsacpa 
an  défunt  un  article  chaleureux.  Gel  article  paraîtrait  bien  iBoffenof 
aujourd'hui,  il  figure  dans  l'édition  complète,  et  nous  aurions  peine 
à  y  découvrir  le  crime,  si  le  criminel  ne  nous  avait  révélé  le  secret 
dans  une  note  fort  gaie. 

A  propos  de  cet  article,  je  me  souviens  qu'un  jour,  à  Pétersbourg, 
une  dame  très  haut  placée  critiqua  le  châtiment  qu'on  m'avait  infligé, 
le  jugeant  immérité,  ou  du  moins  trop  rigoureux.  Comme  elle  prenait 
chaudement  ma  défense,  quelqu'un  lui  dit  :  «  Vous  ignorez  donc  que 
dans  cet  article  il  nomme  Gogol  un  grand  homme!  —  Ge  n'est  pas  pos- 
sible? —  Gomme  je  vous  rassure.  -—  Ahj  dans  ce  cas,  je  n'ai  plus  rien 
à  dire;  je  regrette,  mais  je  comprends  qu'on  ait  dû  sévir. 

Ge  qualificatif  impertinent,  donné  à  un  simple  écrivain,  valut  à 
Tonrguénef  un  mois  d'arrêts,  puis  le  conseil  d'aller  mèdker  dans 
ses  terres.  J'imagine  qu'il  trouva  alors  la  société  très  mal  faite, 
tant  nous  sommes  injustes  pour  le  pouvoir  qui  veut  notre  bien. 
U  faut  pourtant  l'avouer,  ce  pouvoir  sert  quelquefois  nos  intérêts 
mieux  que  nous-mêmes,  et  les  lettres  de  cachet  sont  générale- 
ment d'accord  avec  les  vues  de  la  Providence.  Trente  ans  plutôt,  un 
ordre  d'exil  avait  sauvé  Pouchkine  en  arrachant  le  poète  aux  dissi- 
pations de  Pétersbourg,  où  il  perdait  son  génie,  en  l'envoyant  au 
soleil  d'Orient,  où  ce  génie  devait  s'épanouir.  Si  Tourguénef  fût 
resté  dans  la  capitale,  la  chaleur  de  la  jeunesse  et  les  amitiés  com- 
promettantes l'eussent  peut-être  entraîné  dans  quelque  stérile 
échauffourée  politique  ;  rendu  à  la  solitude  de  ses  bois,  il  y  vécut 
des  années  laborieuses,  étudiant  l'humble  vie  de  la  province  russe 
et  en  fixant  les  traits  dans  ses  premiers  grands  romans. 

II. 

Le  roman  de  mœurs  et  de  caractères  est  depuis  trente  ans  la 
forme  préférée  des  écrivains  russes,  le  vêtement  commode  qu'ils 
donnent  à  toutes  leurs  idées  philosophiques  ou  politiques.  Tonr- 
guénef est  le  père  de  cette  innombrable  famille  :  jusqu'à  lui 
et  durant  la  première  moitié  du  siècle,  je  serais  fort  en  peine 
de  nommer  un  livre  répondant  aux  exigences  de  ce  genre  litté- 
raire, telles  que  nous  les  concevons  ai:^urd'hui  en  Occident.  Les 
petites  nouvelles  en  prose  de  Pouchkine,  empruntées  ie  plus  sou- 
vent à  des  sujets  historiques,  appartiennent  encore  à  l'ancienne 
école  narrative;  ce  sont  des  modèles  de  composition  classique,  des 


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800  HEYUE  DES  DEUX  KONDES. 

épisodes  vivement  imaginés,  plutôt  que  Tétude  de  la  réalité  cou* 
temporaine.  Lermontof ,  dans  le  Héros  de  notre  temps^  s'approcha 
davantage  de  notre  idésJ  moderne  ;  son  Petchorine  personnifia  l'âme 
d'une  génération,  comme  avait  fait  notre  René;  mais,  coomtie  René, 
il  se  borna  à  exhaler  un  gémissement,  sans  daigner  étudier  le  monde 
qui  l'entourait;  les  trois  nouvelles  réunies  sous  le  titre  que  je  viens 
de  citer  sont  peut-être  le  chef-d'œuvre  du  romantisme  en  Russie, 
mais  ce  sont  de  brèves  esquisses;  le  poète,  mort  à  vingt-sept  ans, 
n'eut  pas  le  temps  d'en  développer  les  lignes.  Gogol  vint  enfin  et 
appliqua  à  la  société  russe  ses  dons  merveilleux  d'observation;  les 
Ames  mortes  sont  une  sorte  d'épopée,  d'odyssée  tragi-comique;  ce 
livre  serait  unique,  si  le  Don  Quichotte  n'existait  pas,  et  je  ne 
doute  pas  que  la  postérité  ne  place  l'admirable  écrivain  tout  à  côté 
de  Cervantes  ;  les  Ames  mortes  sont  plus  qu'un  roman»  ce  n'est  pas 
le  roman,  c'est-à-dire  l'étude  d'une  passion  agissant  sur  un  carac- 
tère donné.  Bien  au-dessous  de  ces  mattres,  je  trouve  Marlinsky  et 
ses  imitateurs,  les  romanciers  ingénus  qui  eurent  le  privilège  de 
faire  pleurer  les  jeunes  filles  russes  entre  1830  et  18Â0  ;  il  faut  tou- 
jours que  quelqu'un  fasse  pleurer  les  jeunes  filles,  mais  le  génie 
n'y  est  pas  nécessaire  ;  Marlinsky  avait  pris  pour  modèles  Ducray- 
Duminil  et  le  vicomte  d'Arlincourt;  ses  inventions  sentimentales  ne 
visent  pas  plus  loin;  pour  les  relire  aujourd'hui,  il  faut  une  fraî- 
cheur d'illusions  qu'on  ne  retrouve  plus  que  dans  les  cabinets  de 
lecture  de  Tambof. 

Après  18iO,  la  Russie,  toujours  si  désireuse  de  ne  pas  retarder 
sur  l'Occident,  attendait  un  George  Sand  ou  un  Balzac.  Tourguénef 
se  promit  d'être  l'un  et  l'autre,  et  il  y  réussit.  Ivan  Serguiévitch 
assurait  qu'il  n'aimait  pas  Balzac  :  c'est  possible,  on  n'aime  pas 
toujours  son  maître,  mais  je  réponds  qu'il  l'avait  étudié  de  près.  Le 
Russe  se  proposa  d'écrire,  lui  aussi,  la  comédie  humaine  de  son 
pays  ;  à  cette  vaste  tâche,  il  apporta  moins  de  patience,  moins  d'en- 
semble et  de  méthode  que  le  romancier  fi-ançais,  mais  plus  de 
cœur,  plus  de  foi,  et  le  don  du  style,  l'éloquence  pénétrante  qui 
manqua  à  l'autre.  S'il  est  vrai,  en  France,  qu'aucun  historien  ne 
pourra  retracer  la  vie  de  nos  pères  sans  avoir  lu  et  relu  Balzac,  cela 
est  encore  plus  vrai  en  Russie  de  Tourguénef;  là-bas,  l'histoire 
contemporaine  était  muette,  et  pour  cause;  quand  les  historiens  de 
l'avenir  voudront  faire  revivre  la  Russie  de  Nicolas  et  des  premières 
années  d'Alexandre  II,  ils  s'arrêteront  découragés  devant  le  vide  et 
le  silence  des  documens  positifs;  mais  un  témoin  les  aidera  à  évo- 
quer les  morts,  l'auteur  qui  sut  discerner  les  courans  d'idées  nais- 
sans  à  cette  époque  de  transition,  incarner  dans  des  types  abstraits 
les  états  d'esprit  les  plus  firéquens  chez  ses  cojitemporains.  Entre 


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IVAN  8EBGUIÉYITGH  TOURGUÉNBF.  801 

1850  et  1860,  la  Russie  a  marché  à  tâtons,  lasse  et  inquiète,  comme 
un  voyageur  égaré  aux  dernières  heures  de  nuit;  à  Thorizon,  de 
p&les  lueurs  d'aube,  des  bouts  de  route,  des  contours  de  sommets 
vaguement  entrevus  ;  partout  la  confusion  de  ces  heures  douteuses, 
l'attente  de  l'aurore,  la  précipitation  irréfléchie  chez  les  uns,  la 
fatigue  et  la  peur  chez  les  autres.  Il  fallait  de  bons  yeux  pour  voir 
et  dessiner,  dans  cette  troupe  en  marche,  les  figures  qui  émer- 
geaient de  l'ombre,  celles  qui  reculaient  volontairement  dans  la  nuit 
et  que  le  jour  ne  trouverait  plus.  Tourguénef  en  saisit  plusieurs; 
parcourons  rapidement  la  galerie,  en  feuilletant  les  romans  écrits  à 
cette  époque. 

Dans  le  premier,  Boudiné^  l'auteur  étudie  un  tempérament  qui 
est  de  tous  les  temps  et  de  tous  les  pays,  mais  qui  semble  avoir 
trouvé  son  climat  d'élection  en  Russie.  Ce  Roudine,  le  héros  de  l'his- 
toire, est  un  idéaliste  éloquent,  habile  en  paroles,  incapable  en 
action  ;  il  se  grise  et  grise  les  autres  de  sa  faconde,  il  se  précipite 
dans  la  vie  comme  un  torrent  d'idées  généreuses  et  lumineuses  ; 
mais  chaque  épreuve  de  la  vie  tourne  contre  lui,  faute  de  caractère. 
Avec  les  meilleurs  principes  du  monde,  sans  autre  vice  qu'une 
vanité  naïve,  il  commet  des  actes  indignes  d'un  galant  homme;  on 
le  croirait  un  cpique,  à  le  voir  vivre  aux  crochets  de  ses  dupes, 
séduire  une  jeune  fille,  subir  l'outrage  d'un  rival  ;  et  pourtant,  il 
est  lui-même  sa  première  dupe  :  le  fond  de  son  âme  est  trop  hon- 
nête pour  profiter  jusqu'au  bout  des  occasions  offertes  ;  sans  courage 
pour  le  bien  ni  pour  le  mal,  il  retombe  sans  cesse  dans  le  vide  et 
la  misère,  il  apprend  en  vieillissant  à  connaître  son  irrémédiable 
impuissance  ;  il  finit  misérablement.  Les  cinquante  premières  pages 
du  roman  sont  un  chef-d'œuvre  d'exposition  ;  l'auteur  nous  intro- 
duit dans  une  petite  société  de  campagne,  il  marque  rapidement 
la  place  et  le  caractère  de  chaque  personnage  ;  soudain  le  Messie 
attendu  arrive  dans  ce  milieu  un  peu  terne,  il  s'y  installe  en  con- 
quérant ;  tout  pâlit  aux  fusées  de  son  éloquence  ;  seul  un  vieux 
sceptique  hargneux  lui  donne  la  réplique  et  représente  la  réalité 
prosaïque  de  la  vie,  dans  sa  lutte  étemelle  contre  l'enthousiasme 
idéal.  Petit  à  petit,  le  mirage  se  dissipe,  les  gens  pratiques  retirent 
leur  confiance  au  prodige,  les  jeunes  personnes  séduites  se  repren- 
nent à  temps.  Tous  ces  humbles  comparses  édifient  patiemment  leur 
vie  au  ras  de  terre  et  finissent  avec  de  bonnes  rentes,  de  bonnes 
femmes,  de  bons  amis,  tandis  que  le  prodige,  malgré  toute  sa  supé- 
riorité intellectuelle,  roule  de  chute  en  chute.  La  prose  a  triomphé 
de  l'idéal.  Pour  son  début,  le  romancier  touchait  au  vif  un  des 
grands  défauts  de  l'esprit  russe  et  donnait  à  ses  compatriotes  une 
utile  leçon  ;  il  leur  disait  que  les  aspirations  magnifiques  ne  suf- 

Ton  ux.  .  1883.  51 


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SOS  BEYUB  DES  DEUX  MOQUIBS. 

fisent  pas,  qu'il  y  faut  joinAre  le  sens  pratique,  l'applicatioli,  le  gou- 
vernement de  soi-*même. 

Dans  Boudiné^  étude  morale  et  philosophique,  le  romancier  «vait 
remué  des  idées  et  intéressé  les  esprits;  on  se  demandait  s'il  serait 
aussi  habile  à  développer  des  ^sntimens,  à  émouvoir  les  cœurs  ;  le 
Nid  de  seigneurs  fut  sa  réponse  :  ce  sera,  je  crois,  son  meilleur  titre 
de  gloire.  Ce  roman  n'est  pas  sans  défauts,  l'exposition  est  moins 
alerte  que  dans  le  précédent,  l'auteur  s'attarde  aux  généalogies  de 
ses  personnages,  l'intérêt  se  fait  attendre  ;  mais  une  fois  l'action 
engagée,  elle  est  conduite  avec  un  art  consommé.  Le  «  nid  de  sei- 
gneurs, ))  c'est  une  de  ces  vieilles  maisons  provinciales  où  les  généra- 
tions se  sont  succédé;  dans  ce  milieu  grandit  une  jeune  fille  qui  va 
servir  désormais  de  prototype  à  toutes  les  héroïnes  du  roman  rosse; 
une  âme  simple,  honnétCt  sans  deiiors  brillans,  sans  dons  particuliers 
dans  l'esprit,  mais  imprégnée  d'une  grâce  pénétrante  et  armée  d'une 
volonté  de  fer;  cette  volonté  que  Tourguénef  refuse  aux  hommes, 
qu'il  donne  comme  un  trait  commun  à  toutes  les  filles  de  son  ima- 
gination, et  qui  les  porte  aux  extrémités  les  plus  diverses,  suivant 
les  directions  où  le  sort  les  pousse.  Lise  a  vingt  ans,  elle  est  demeu- 
rée insensible  aux  séductions  d'un  beau  tchinovnik  de  qui  sa  mère 
est  coiffée  :  cependant,  de  guerre  lasse,  elle  va  hii  engager  sa 
parole,  quand  survient  un  parent  éloigné,  Lavretzky.  Celui-ci  est 
marié,  mais  séparé  depuis  longtemps  d'une  femme  indigne»  qui 
court  les  aventures  dans  les  villes  d'eaux  du  continent  ;  il  n'a  rieo 
d'un  héros  de  roman,  c'est  un  honune  paisible,  bon  et  malheureux, 
d'âge  et  d'esprit  sérieux.  Tous  ces  gens-là  existent,  ils  ont  été  vus 
dans  la  vie  réelle.  Un  attrait  mystérieux  rapproche  Lise  et  Lavretzky; 
au  moment  où  ce  dernier,  plus  expérimenté,  reconnaît  avec  effiroi  le 
nom  qu'il  faut  donner  à  leur  sentiment  mutuel,  un  article  de  jour- 
nal lui^apprend  la  mort  de  sa  femme  ;  il  est  libre,  et  le  soir  même, 
dans  le  jardin  de  la  vieille  maison,  l'aveu  des  deux  cœurs  s'échappe 
comme  un  fruit  mûr  qui  tombe  ;  la  scène  est  délicieuse,  si  naturelle 
et  si  peu  banale I  Le  bonheur  des  deux  amans  dure  une  heure;  la 
nouvelle  était  fausse,  le  lendemain  la  femme  de  Lavretzky  surgit  à 
rimproviste.  On  devine  tous  les  développemens  que  comporte  la 
situation  ;  ce  qu'on  ne  peut  deviner,  c'est  la  délicatesse  de  main 
avecMaquelle  le  romancier  conduit  deux  âmes  absolument  honnêtes 
an  travers  de  ce  péril.  Le  sacrifice  est  accompli  de  part  et  d'autre, 
résolument  par  la  jeune  fille,  avec  des  luttes  poignantes  par  l'homme. 
Nous^voici  espérant  la  disparition  de  la  fnnme  gènacnte  et  mépri- 
sable :  le  lecteur  le  moins  f^ce  supplie  l'auteur  de  la  faire  moii- 
rir.  Bêlas  I  les  amateurs  de  dénoûmens  heureux  doivent  fermer  le 
livre.  M**  Lavretdiy  ne  meurt  pas,  elle  continue  à  vivre,  et  fcrt 


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lYAN  SERCmÉTITCH  TOUBGUBNEF.  802^^ 

gaillardement;  Lise  n'aura  connu  de  la  vie  qu'une  promesse  d^a- 
mour,  apparue  et  disparue  avec  les  ètcôles  d'une  courte  nuit  de  mai  ; 
elle  ne  (temandera  pas  sa  reTaoche,  elle  reporte  à  Dieu  son  cœur 
blessé  et  s'ensevelit  dans  un  monastère. 

C'est  là,  dira-t-on,  une  vertueuse  histoire  pour  les  petites  filles,, 
dans  le  genre  de  M°^  Gottin.  Résumé  sommairement,  le  thème  a 
l'air  vieillot  ;  il  faut  en  lire  les  développemens  pour  voir  avec  quel 
art  nouveau,  avec  quel  souci  de  la  réalité  le  romancier  a  rajeuni 
son  sujet  dans  un  large  courant  de  vérité  humaine.  Pas  la  moindre 
fadeur  sentimentale  dans  ce  douloureux  récit,  pas  d'éclats  de  pas- 
sion ;  une  touche  discrète  et  chaste,  une  émotion  contenue  qui  va 
croissant  et  nous  étreint  le  cœur.  —  Le  livre  s'achève  par  un  épi- 
logue de  quelques  pages,  qui  est  et  restera  l'un  des  modèles  de  la 
littérature  russe.  Huit  années  se  sont  écoulées,  Lavretzky  revient^ 
par  un  matin  de  printemps,  au  nid  de  seigneurs;  une  nouvelle 
génération  Thabite^  les  en&ns  que  nous  y  avions  laissés  sont  deve- 
nus à  leur  tour  déjeunes  femmes  et  de  jeunes  hommes,  avec  leurs 
aentimens  et  leurs  intérêts  nouveaux  ;  le  revenant,  à  peine  reconnu 
par  eux,  tombe  au  milieu  de  leurs  jeux;  c'est  ainsi  qu'avait  débuté 
le  récit,  il  semble  que  nous  en  recommencions  la  lecture.  Lavretzky 
s'assied  sur  le  banc  où  jadis  il  serra,  pendant  une  minute,  la  maiA 
qui  égrène  depuis  lors  le  rosaire  dans  un  cloître;  les  jeunes  oiseaux 
du  vieux  nid  ne  peuvent  répondre  aux  questions  de  ce  trouble-fête, 
ils  ont  oublié  la  disparue,  ils  ont  bien  d'autres  affaires  et  reprennœt 
leur  partie  de  barres.  Tandis  que  la  solitude  et  le  chagrin  de  la 
vieillesse  dévastent  ce  cœur  mort,  les  mêmes  mots  reviennent 
peindre  la  même  nature  vivante,  les  joies  nouvelles  et  toujours 
semblables  de  nouveaux  enfans;  c'est  le  retour  de  la  mélodie  ini- 
tiale dans  le  final  d'une  sonate  de  Chopin.  —  Jamais  peut-être  on 
n'avait  rendu  aussi  sensible,  par  un  exemple  particulier,  la  mélan- 
colique opposition  entre  la  pérennité  de  la  nature  et  la  caducité 
de  rhomme  :  jamais  points  de  comparaison  mieux  choisis  ne  nous 
avaient  fait  mesurer  plus  cruellement  la  chute  impitoyable  du 
temps.  L'auteur  nous  a  si  bien  attachés  aux  personnages  du  passé 
que  tous  ces  enfans,  nouveau -venus  à  la  fête  de  la  vie,  nous 
paraissent  presque  haïssables.  J'aurais  voulu  citer  en  entier  ces 
pages,  mais  séparées  de  ce  qui  les  précède,  elles  perdent  leur  sens, 
elles  ne  valent  que  par  la  lente  préparation  de  tout  le  récit,  qui  accu- 
mule seule  leur  puissance.  En  les  achevant,  on  est  tenté  d'appliquer 
à  Tourguénef  ce  qu'il  dit  ailleurs  d'un  de  ses  héros  :  v  II  possérdait 
le  grand  secret  de  cette  musique  qui  est  l'éloquence;  il  savait,  en 
touchant  certaines  cordes  du  cceur,  faire  tressaillir  et  résonner  sour^ 
dément  toutes  les  autres.  » 


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80A  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Le  Nid  de  seigneurs  fixa  la  renommée  de  récrivaio.  Ce  monde 
est  chose  si  bizarre  que  le  poète,  comme  le  conquérant,  comme  la 
femme,  gagne  rattachement  des  hommes  en  les  faisant  souffrir  et 
pleurer.  Toute  la  Russie  versa  des  larmes  sur  ce  livre,  la  pauvre 
Lise  devint  l'idéal  de  toutes  les  jeunes  filles;  il  faudrait  remontera 
Paul  et  Virginie  pour  trouver  une  œuvre  romanesque  ayant  exercé 
une  influence  aussi  souveraine  sur  une  génération  et  un  pays.  II 
semble  que  l'auteur  lui-même  continuât  d'être  hanté  par  le  type 
puissant  qu'il  avait  enfanté.  Hélène,  la  victime  du  roman  intitulé:  à 
la  Veille,  c'est  encore  l'implacable  volonté  féminine,  la  fille  sérieuse, 
renfermée  et  obstinée,  poussant  à  l'aventure  dans  la  solitude,  échap- 
pant à  toutes  les  influences,  disposant  d'elle-même  avec  un  suprême 
mépris  de  Tobstacle.  Cette  fois,  les  circonstances  ont  changé  :  l'homme 
aimé  est  libre,  mais  repoussé  par  la  famille;  comme  Lise  allait  au 
cloître,  malgré  les  supplications  des  siens,  Hélène  va  à  son  amant 
et  se  donne  à  lui  ;  elle  ne  soupçonne  pas  une  minute  que  son  acte 
puisse  être  coupable,  elle  le  rachète  d'ailleurs  par  la  constance  du 
dévoûment  tout  le  long  d'une  vie  d'épreuves.  Dans  ces  études  de 
caractères,  un  trait  d'observation  domine,  et  il  est  saisi  sur  le  vif 
du  tempérament  national  ;  l'homme  est  irrésolu,  la  femme  est  déci- 
dée ;  c'est  elle  qui  force  la  destinée,  sait  et  fait  ce  qu'elle  veut.  Tout 
ce  qui  dans  nos  idées  serait  hardiesse  et  impudeur,  l'auteur  le 
raconte  avec  tant  de  simplicité  et  d'une  plume  si  chaste,  qu'on  est 
tenté  d'y  voir  uniquement  la  liberté  d'une  âme  plus  virile  ;  les  filles 
droites  et  passionnées  qu'il  crée  sont  capables  de  tout,  sauf  de  trem- 
bler, de  trahir,  et  de  mentir. 

Avec  le  Nid  de  seigneurs^  Ivan  Serguiévitch  avait  donné  sa  note 
intime,  il  avait  épanché  la  source  secrète,  grossie  de  toutes  les 
larmes  refoulées  dans  le  cœur  durant  la  jeunesse,  et  qui  tourmente 
le  poète  jusqu'au  jour  où  elle  trouve  une  issue  dans  son  œuvre.  Il 
se  remit  à  étudier  le  milieu  social,  et  dans  ce  grand  branle  intellec- 
tuel qui  agita  la  Russie  vers  1860,  à  la  veille  de  l'émancipation,  il 
écrivit  Pères  et  Fils.  On  sait  que  ce  livre  marque  une  date  dans 
l'histoire  des  idées.  Le  romancier  avait  eu  la  rare  bonne  fortune  de 
discerner  un  état  d'esprit  nouveau,  de  le  fixer  dans  un  type  inou- 
bliable, et  celle  plus  rare  encore  de  baptiser  cet  état  d'esprit  du 
nom  que  tous  cherchaient  sans  pouvoir  le  trouver  ;  c'était  le  bon- 
heur de  Christophe  Colomb  doublé  de  celui  d'Améric  Yespuce.  — 
tt  Qu'est-ce  que  ce  Razarof?  demande  un  des  Pàres,  un  des  braves 
gens  de  la  vieille  génération.  —  Tu  veux  le  savoir?  lui  répond  son 
jeune  fils,  ami  et  disciple  du  terrible  étudiant  en  médecine  :  C'est  un 
nihiliste.  —  Tu  dis?..  —  Je  dis  :  un  nihiliste.  —  Nihiliste,  répète 
le  vieillard,  ahl  oui,  cela  vient  du  latin  nihil,  chez  nous  nitchevOy 


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ITAN   SERGUIÉVITCH  TOUBGUÉNEF.  805 

autant  que  je  puis  juger  ;  cela  doit  signifier  un  homme  qui  n'admet 
rien.  —  Dis  plutôt,  ajoute  un  autre  vieux,  qui  ne  respecte  rien.  — 
Qui  considère  tout  du  point  de  vue  critique,  reprend  le  jeune 
homme. —  C'est  la  même  chose. —  Non,  ce  n'est  pas  la  même  chose, 
Le  nihiliste,  c'est  l'homme  qui  ne  s'incline  devant  aucune  auto- 
rité, qui  n'admet  aucun  principe  comme  article  de  foi,  de  quelque 
respect  que  soit  entouré  ce  principe.  » 

Le  bonhomme  Kirsanof,  un  classique  de  1820,  ne  remontait  qu'au 
latin.  Pour  mieux  comprendre,  nous  remontons  plus  haut  aujour- 
d'hui, jusqu'à  la  racine  du  mot  et  de  la  philosophie  qu'il  résume; 
jusqu'à  cette  vieille  souche  aryenne  dont  les  Slaves  sont  une  des 
maîtresses  branches.  Le  nihilisme,  c'est  le  nirvana  hindou,  l'abdi- 
cation découragée  de  l'homme  primitif  devant  la  puissance  de  la 
matière  et  l'obscurité  du  monde  moral;  et  le  nirvana  engendre 
nécessairement  la  réaction  furieuse  du  vaincu,  l'eiTort  aveugle  pour 
détruire  cet  univers  qui  l'écrase  et  le  déconcerte.  Max  Millier,  reve- 
nant sur  la  définition  de  Burnouf,  nous  assure  que  nirvana  signifie 
proprement  :  «  l'action  d'éteindre  une  lumière  en  la  soufilant.  »  — 
N'est-ce  pas  là  le  fait  de  ces  pauvres  malheureux  qui  aspirent  à 
éteindre  en  Russie  la  lumière  de  la  civilisation?  —  Mais  je  ne  dois 
pas  me  laisser  entraîner  par  un  sujet  qui  exigerait  de  vastes  déve- 
loppemens.  Aussi  bien  le  nihilisme,  tel  qu'il  s'est  fait  lugubrement 
connaître  à  nous,  n'est  encore  qu'à  l'état  d'embryon  dans  le  fameux 
livre  de  Tourguénef. 

Je  veux  seulement  appeler  l'attention  du  lecteur  sur  un  autre  mot 
du  romancier,  étonnamment  juste  et  peut-être  plus  fécond  en  révéla- 
tions que  le  vocable  dont  la  fortune  devait  être  si  brillante.  Gomme 
dans  tous  les  romans  de  l'auteur,  c'est  ici  une  jeune  fille  qui  a  le 
beau  rôle  de  sentiment  et  de  raison  ;  un  jour,  en  discutant  avec 
l'ami  de  Bazarof,  un  gamin  naïf  qui  se  croit  nihiliste  parce  qu'il 
répète  les  aphorismes  de  son  maître,  cette  jeune  fille  lui  dit  tout  à 
coup  :  tt  Tenez,  votre  Bazarof  m'est  étranger,  et  vous-même  vous 
lui  êtes  étranger.  —  Pourquoi  cela?  —  Comment  vous  dire?... 
C'est  un  animal  sauvage,  et  vous  et  moi,  nous  sonmies  des  ani- 
maux apprivoisés.  »  —  Cette  comparaison  fait  apercevoir,  mieux 
qu'un  volume  de  dissertations,  la  nuance  qui  sépare  le  nihilisme 
russe  des  maladies  mentales  similaires  dont  l'humanité  a  souffert, 
depuis  les  jours  de  l'Ecclésiaste  jusqu'à  nos  jours.  Le  Bazarof,  ce 
fils  de  paysans  cynique ,  amer,  qui  va  crachant  sur  toutes  choses 
ses  bi*êves  sentences  en  langage  tour  à  tour  populaire  et  scienti- 
fique, brave  d'ailleurs,  incapable  d'une  action  vile,  refoulant  par 
orgueil  les  instincts  de  son  cœur,  c'est  au  fond  un  sauvage  subite- 
ment instruit  qui  nous  a  volé  nos  armes.  Le  héros  de  Tourguénef  a 


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80d  BEYUE  DES  DEITX  MOUDES. 

bien  des  traits  communs  avec  mi  Peau-Roage  de  Fenimore  Cooper  ; 
seulement  c'est  un  Peau -Rouge  qui  s'est  grisé  avec  des  tirades  de 
Hegel  et  de  Bucbner  au  lieu  d'eau  de  feu,  qui  se  promène  dans  le 
monde  civilisé  avec  un  bistouri,  an  lieu  de  s'y  précipiter  avec  un 
tomahawk.  Quand  les  fils  de  Bazarof  feront  a  de  la  propagande  par 
le  fait,  »  ils  sembleront  tout  pareils  à  nos  révolutionnaires  d'Occi- 
dent; regardez  de  près,  vous  retrouverez  la  nuance  entre  l'animal 
sauvage  et  l'animal  apprivoisé.  Nos  pires  révoluticHinaires  ne  sont 
que  des  chiens  furieux  ;  le  nihiliste  russe  est  un  loup.  Voyez  comme 
U  se  comporte  dans  les  deux  grandes  épreuves  où  le  romancier  noius 
le  montre,  l'amour  et  la  mort.  Une  femme  belle,  coquette,  ennuyée, 
tentée  par  cette  conquête  étrange,  un  peu  louve  elle-même,  comme 
beaucoup  des  héroïnes  de  Tourguénef,  s'est  mise  à  jouer  avec  le 
fauve  ;  le  voilà  blessé  au  cœur,  lui  le  détracteur  ironique  de  l'idéal, 
lui  qui  n'a  trouvé  d'abord,  pour  exprimer  son  admiration,  que  ce  cri 
de  carabin  :  u  Un  riche  corps,  ma  foi!  et  qui  ferait  bien  dans  un  musée 
d'anatomiel  n  —  Bazarof  s'indigne  contre  ce  sentiment,  qui  n'est 
réductible  à  aucune  de  ses  deux  méthodes,  l'explication  critique  ou 
la  négation  ;  puis,  vaincu  par  la  douleur,  il  procède  à  la  manière 
du  loup  qui  convoite  une  proie,  il  s'éloigne  avec  défiance,  se  rap- 
proche, se  hérisse,  taciturne  et  ardent  :  dans  ce  manège,  il  laisse 
échapper  les  momens  favorables  dont  un  autre  eût  profité  avec  suc- 
ces,  et  soudain,  mal  à  propos,  il  s'élance  d'un  bond  bestial  sur  sa 
proie;  la  coquette  lui  échappe,  il  s'en  retourne  la  tête  basse,  dévo- 
rant son  orgueil  meurtri,  il  va  se  ronger  en  silence  dans  la  solitude. 
Et  la  mort  de  Bazarof!  11  s'est  empoisonné  le  sang  en  étudiant  le 
cadavre  d'un  typhoïde,  il  se  sait  perdu;  cette  agonie  sombre,  muette, 
hautaine,  c'est  encore  l'agonie  de  la  béte  sauvage  emportant  sa  balle 
dans  le  hallier;  c'est  la  Mort  du  loup  telle  que  Vigny  Ta  dépeinte 
et  comprise  avec  son  stoïcisme  désolé  : 

Gémir,  plearer,  prier  est  également  I&cbe  : 

Fais  énergiquement  ta  longae  et  lourde  tâche, 

Pais  après,  comme  moi,  souffre  et  meurs  sans  parler. 

Le  nihiliste  renchérit  sur  le  stoîque,  il  ne  fait  pas  de  tâche  avant 
de  mourir  :  rien  ne  vaut  la  peine  de  rit  n. 

Le  romancier  mit  tout  son  art  à  composer  un  personnage  déplo- 
rable, mais  nullement  odieux.  Effacez  un  seul  trait  du  tableau,  ce 
mépris  de  tout  ce  que  nous  vénérons,  cette  inhumanité^  nous  paraî- 
tront intolérables;  chez  l'animal  apprivoisé,  ce  serait  perversion, 
oubli  des  règles  apprises;  chez  Tanimal  sauvage,  c'est  instinct, 
révolte  native;  l'auteur  désarme  habilement  notre  morale  devant 


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lYAN  SEBGUIÉVITGH  TOURGCÉNEF.  SD7 

cette  victime  de  la  fatalité,  ce  ceireau  enralii  trop  brusquement 
par  la  science  comme  par  une  apoplexie.  —  La  sensibilité  du  poète 
prend  sa  revanche  avec  les  figures  des  pèresy  ces  bonnes  gens  de 
la  vieille  roche  qui  regardent  timidement  bouilbnner  le  flot  nouveau 
et  cherchent  à  le  contenir  à  force  de  tendresse.  Jamais  encore  Tour- 
guénef  n'avait  poussé  aussi  loin  la  puissance  créatrice,  le  don  de 
l'observation  minutieuse.  Je  voudrais  en  citer  des  exemples»  ^  c'est 
fort  difficile  avec  lui,  car  il  dédaigne  les  morceaux  de  bravoure,  les 
pages  à  eflet  ;  chaque  détail  n'est  précieux  que  par  le  concours  dis- 
cret prêté  à  l'ensemble  de  l'œuvre.  Détachons  cependant  deux  sil- 
houettes épisodiques,  qui  passent  un  instant  dans  le  récit  avec  une 
vérité  saisissante.  Voici  une  physionomie  qui  est  bien  de  son  pays  et 
de  son  teinps,  un  haut  fonctionnaire  de  Saint-Pétersbourg,  un  futur 
honome  d'État,  venu  en  province  pour  reviser  l'administration  : 

Mathieu  Ilitch  était  ce  qu'on  appelait  alors  a  un  jeune;  »  il  a/vait  à 
peine  dépassé  la  quarantaine,  il  visait  déjà  les  grands  postes  de  Tétat 
et  portait  uoe  plaque  de  chaque  côté  de  la  poitrine.  L'une  d'elles,  à  la 
vérité,  était  étrangère  et  des  plus  communes.  Gomme  le  gouverneur 
qu'il  venait  juger,  il  passait  pour  un  progressiste  et,  bien  que  déjà  gros 
bonnet,  il  ne  ressemblait  pas  à  la  plupart  des  gros  bonnets,  il  avait  de 
soi-même  une  haute  opinion;  sa  vanité  ne  connaissait  pas  de  bornes, 
mais  il  affectait  une  attitude  simple,  il  vous  regardait  d'un  air  eecou- 
rageant,  vous  écoutait  avec  indulgence  ;  il  riait  avec  tant  de  bonhomie 
qu^au  premier  abord  on  pouvait  le  prendre  pour  «  un  bon  diable.  » 
Néanmoins,  dans  les  grandes  occasions,  il  savait,  comme  on  dit,  jeter 
de  la  poudre  aux  yeux.  —  L'énergie  est  nécessaire,  disait-il  alors,  et  il 
ajoutait  en  français  :  l'énergie  est  la  premi^^  qualité  d'un  homme 
d'état.  —  Avec  tout  cela,  il  restait  le  plus  souvent  dans  ks  dindons, 
chaque  tcbioovnik  un  peu  expérimenté  le  menait  par  le  née  à  sa  fan- 
taisie. Mathieu  lliich  parlait  avec  beaucoup  d'admiration  de  Guizot;  il 
s'efforçait  de  faire  entendre  à  chacun  qu'il  n'appartenait  pas  à  la  caté- 
gorie des  routiniers,  des  bureaucrates  attardéis,  qu*il  était  attentif  à 
toutes  les  manifestations  considérables  de  la  vie  sociale,  etc...  Ce  voca- 
bulaire, il  le  possédait  à  fond.  Il  se  tenait  même  au  courant  de  la  lit- 
tératore  contemporaine,  bien  qu'avec  une  nuance  de  majesté  distraite  : 
tel  un  homme  mûr,  rencontrant  dans  la  me  nne  procession  de  gamins, 
se  joint  à  elle  un  moment.  Au  fond,  Mathieu  Ilitch  ne  ilifiéraiit  pas 
sensiblement  des  bommes  d'état  du  régne  d'Alexandre  I*',  qui  allaient 
aux  soirées  de  M*^  Swetchine  et  se  préparaient  le  matin  en  lisant  uie 
page  de  CondîHac;  les  dehors  seuls  étaient  autres  diez  lui,  plus  oiii- 
temporains.  C'était  un  courtisan  adroit  et  rasé,  rien  de  plus;  il  n^en- 
tendait  mot  aux  affaires  publiques,  ses  wes  étaient  nulles,  mais  il 


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808  BETUB  DES  DEUX  HONDESt 

savait  admirablement  mener  ses  propres  affaires;  sur  ce  point,  il  ne 
se  laissait  jouer  par  personne.  N'est-ce  pas  là  le  principal? 

Ailleurs,  c'est  la  princesse  X***,  une  étude  de  femme  bien  fine  et 
bien  locale  : 

Elle  passait  pour  une  coquette  évaporée,  elle  s'abandonnait  avec 
fureur  aux  plaisirs  de  tout  genre,  dansant  jusqu'à  tomber  de  lassitude, 
riant  et  folâtrant  avec  les  jeunes  gens,  qu'elle  recevait  avant  dîner 
dans  un  salon  à  demi  éclairé;  et  la  nuit,  elle  priait,  pleurait,  elle 
errait  parfois  jusqu'au  matin  dans  sa  chambre,  cherchant  vainement 
une  place  où  reposer,  tordant  ses  mains  d'ennui  ;  ou  bien  elle  restait 
assise,  pâle  et  froide,  penchée  sur  son  psautier.  Le  jour  venait,  de 
nouveau  elle  se  métamorphosait  en  femme  du  monde,  elle  sortait, 
babillait,  souriait  et  se  jetait  littéralement  au-devant  de  tout  ce  qui 
pouvait  lui  procurer  un  inétant  de  distraction...  —  Même  quand  elle 
se  donnait  entièrement,  il  restait  en  elle  quelque  chose  de  secret  et 
d'insaisissable  que  nul  ne  pouvait  atteindre.  Dieu  sait  ce  qui  nichait 
dans  cette  àmel  11  semblait  qu'elle  fût  en  puissance  de  forces  mysté- 
rieuses, inconnues  à  elle-même;  ces  forces  jouaieût  avec  elle  à  leur 
gré,  et  son  esprit  limité  ne  pouvait  dominer  leurs  caprices.  Toute  sa 
conduite  présentait  une  suite  de  contradictions;  les  seules  lettres  qui 
eussent  pu  éveiller  les  justes  soupçons  d'un  mari,  elle  Tes  avait  écrites 
à  un  homme  qui  lui  était  presque  étranger;  l'amour  y  parlait  d'un  ton 
plaintif.  Jamais  elle  ce  riait  ni  ne  plaisantait  avec  celui  qu'elle  avait 
choisi,  elle  Técoutait  en  le  considérant  avec  une  sorte  de  stupeur; 
parfois  cette  stupeur  se  changeait  brusquement  en  terreur  glacée;  son 
visage  revêtait  alors  une  expression  morte,  sauvage  ;  elle  s'enfermait 
,  dans  son  appartement,  et  sa  femme  de  chambre,  l'oreille  collée  à  la 
serrure»  Tentendait  sangloter  sourdement. 

Tout  en  poursuivant  ces  grands  travaux,  Ivan  Serguiévitch  reve- 
nait souvent  aux  rapides  et  simples  histoires  qui  avaient  fait  la  for- 
tune des  Récits  d'un  chasseur.  De  ces  années  laborieuses  datent  les 
charmantes  nouvelles  d'inspiration  si  variée  :  Moumou^  VAccalmiey 
,  les  Trois  RencontreSy  le  Premier  Amour ^  et  vingt  autres,  légères 
aquarelles  appendues  entre  les  grands  tableaux  tout  le  long  de  la 
riche  galerie  du  peintre.  Ce  sont  des  esquisses  faites  parfois  avec 
un  rien,  un  trait  de  mœurs  paysannes,  un  souvenir  fugitif,  une 
vision  intérieure;  l'artiste  délicat  excellait  à  ces  demi-teintes,  à  ces 
touches  sobres  qui  indiquent  sans  appuyer  une  figure,  une  douleur, 
un  frisson  du  cœur.  Je  ne  sais  rien  de  plus  achevé  dans  ce  genre 
que  les  soixante  pages  intitulées  :  Assia.  C'est  un  souvenir  de  la  vie 


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lYAN  SEBGUIÉYITCH  TOUBGUÉNEF.  809 

d'étudiant  en  Allemagne!  un  timide  amour  qui  s'est  à  peine  avoué 
à  lui-même.  Assia  est  une  jeune  fille  russe,  une  enfant  effarouchée^ 
fantasque,  vive  comme  une  fauvette;  impossible  d'oublier  après 
l'avoir  lu  le  portrait  de  cette  étrange  fille.  L'étudiant  la  rencontre, 
Faime  à  son  insu,  et  tandis  qu'il  hésite  à  la  prendre  au  sérieux, 
Tenfant  blessée  disparaît;  l'homme  qui  ne  l'a  comprise  qu'après 
l'avoir  perdue  se  lamente  sur  cette  ombre  évanouie.  Je  cite  au 
hasard  quelques  lignes  de  ce  poème  en  prose,  le  prélude  d'un 
sentiment  qui  s'ignore  :  les  deux  jeunes  gens  reviennent  le  soir 
d'une  promenade  sur  les  bords  du  Rhin  : 

Je  la  regardais,  toute  baignée  dans  le  clair  rayon  de  soleil,  calme 
et  douce.  Tout  brillait  joyeusement  autour  de  nous,  sous  nos  pieds 
et  sur  nos  tètes,  —  le  ciel,  la  terre,  les  eaux  :  on  eût  dit  que  l'air 
môme  était  saturé  de  clarté. 

—  Régardez,  comme  c'est  bien  I  dis-je  en  baissant  involontairement 
la  voix. 

—  Oui,  c'est  bien  I  répondit-elle  sur  le  même  ton,  sans  lever  les 
yeux  vers  moi.  Si  nous  étions  des  oiseaux,  vous  et  moi,  comme  nous 
volerions,  comme  nous  glisserions!.,  nous  nous  serions  noyés  dans  ce 
bleu.  Mais  nous  ne  sommes  pas  des  oiseaux. 

—  Les  ailes  peuvent  nous  pousser,  répliquai-je. 

—  Comment  cela? 

—  Vivez  seulement,  et  vous  le  saurez.  Il  y  a  des  sentimens  qui  nous 
soulèvent  de  terre.  N'ayez  pas  peur,  les  ailes  vous  viendront. 

—  Et  vous,  TOUS  en  avez  eu? 

—  Gomment  vous  dire?..  Il  me  semble  que  jusqu'à  présent  je  n'ai 
pas  volé. 

Assia  se  tut,  pensive.  Je  me  rapprochai  d'elle;  soudain  elle  me 
demanda  : 

—  Savez-vous  valser? 

—  Oui,  répondis-je,  assez  intrigué  par  cette  question. 

—  Alors,  venez,  venez.  Je  prierai  mon  frère  de  nous  jouer  une  valse» 
Nous  nous  figurerons  que  nous  volons,  que  les  ailes  nous  sont  pous- 
sées... 

...  Je  la  quittai  assez  tard.  En  repassant  le  Rhin,  à  mi-distance  entre 
les  deux  rives,  je  demandai  au  passeur  de  laisser  la  barque  dériver  au 
courant.  Le  vieillard  leva  les  avirons  et  le  fleuve  royal  nous  emporta. 
}e  regardais  autour  de  moi,  j'écoutais,  je  me  souvenais;  subitement, 
je  sentis  au  cœur  un  trouble  secret;  je  levai  les  yeux  au  ciel;  mais  le 
ciel  même  n'était  pas  tranquille  ;  tout  troué  d'étoiles,  il  se  mouvait, 
palpitait,  frissonnait.  Je  me  penchai  sur  le  fleuve;  là  aussi,  dans  ces 
sombres  et  froides  profondeurs,  les  étoiles  scintillaient,  tremblaient; 


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810  RITCI  DIS  DEOX  ]IONI»S. 

^agitation  de  la  vie  m'environnait»  et  moi-même,  je  me  sentais  de 
phis  en  ph»8  agité.  Je  m'accoodai  sur  le  rebord  de  la  barque;  le  mur- 
mire  du  vent  à  mes  oreilles,  le  clapotement  sourd  de  Feau  sous  le 
gouvernail,  irritaient  mes  nerfs^  les  fraîches  exhalaisons  des  flots 
ne  parvenaient  pas  à  les  calmer;  un  rossignol  chanu  sur  la  rive,  son 
diant  m'accabla  comme  un  poison  délicieux.  Des  larmes  gonflaient 
mes  paupières,  et  ce  n'étaient  pas  les  larmes  des  vagues  ivresses  safns 
cause.  Ce  que  je  ressentais,  ce  n'était  pas  cène  sensation  confuse, 
éprouvée  naguère»  des  aspirations  infinies,  quand  Tàme  s'élargit  et 
vibre,  quand  il  lui  semble  qu'elle  va  tout  comprendre  et  tout  aimer... 
Non  I  une  soif  de  bonheur  me  brûlait;  je  n'psais  pas  encore  l'appeler 
par  son  nom,  mais  le  bonheur,  le  bonheur  jusqu'à  Tanéantissemeut, 
voilà  ce  que  je  voulais,  voilà  ce  qui  m'angoissait...  La  barque  flottait 
toujours  y  le  vieux  passeur  s'était  assis  et  dormait,  penché  sur  ses 
rames. 

III. 

Ahl  les  belles  années  qui  suivirent  1860!  L'émancipation  des 
serfs,  le  rêve  de  TourguAief,  était  devenue  un  fait  accompli  :  et  ce 
n'était  que  l'aurore  des  grandes  réformes.  De  partout  le  jour  nou- 
veau pénétrait  à  torrensdans  la  sombre  machine  vermoulue;  par- 
tout le  bruit  des  ressorts  neufs  qui  la  remettaient  en  mouvement, 
un  éveil  joyeux  de  forces  et  d'espérances  longtemps  contenues.  Ces 
années  si  décisives  dans  l'histoire  du  pays  ne  l'étaient  pas  moins 
dans  l'histoire  intime  d'Ivan  Serguiôvitch  ;  il  venait  de  donner  sa 
vie,  comme  ses  vierges  donnent  la  leur,  sans  réserves  et  jusqu'à  la 
mort.  Déraciné  de  sa  patrie  par  une  amitié  toute-puissante,  il  quit- 
tait la  Russie,  où  il  ne  devait  plus  revenir  qu'à  de  rares  intervalles, 
pour  s'établir  d'abord  à  Bade,  puis  à  Paris,  au  milieu  de  nous.  La 
destinée  avait  comblé  tous  les  vœux  de*  l'homme,  de  l'écrivain,  du 
patriote  ;  il  assistait  à  la  renaissance  de  son  pays  ;  sa  gloire  le  sui- 
TÛt  en  Occident,  avec  ses  ouvrages  traduits  dans  toutes  les  langues. 
Oa  pouvait  croire  que  s'il  reprenait  la  parole,  après  ces  années  de 
silence  et  de  repos,  ce  serait  pour  redire  le  cantique  de  Siméon. 
C'eût  été  bien  mal  connaître  notre  pauvre  nature  humaine,  et  en 
particulier  cette  âme  de  poète  'à  jamais  inassouvie.  Ce  qui  fait  la 
joie  de  notre  cœur,  c'est  de  bercer  un  rêve  tout  le  long  de  la  jeu- 
nesse et  non  de  le  yoir  réaUsé  par  les  vieux  ans.  Qu'avons-nous  à 
faire  de  la  réalité  décolorée?  Tourguénef  rentra  en  scène  avec 
Fumée^  en  lSô8.  C'était  toujours  le  même  talent,  encore  plus  mûr 
et  savoureux  ;  ce  n'était  plus  tout  à  fait  l'âme  candide  et  croyante 
d'autrefois.  Dès  les  premières  pages  du  Hvre,  le  désenchantement  fait 


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IVAN  SERGUlÉnrCH  TOURGUÉNEF.  811 

explosion  ;  s'il  s'agissait  d'un  antre  homme,nous  dirions  que  la  poche 
de  fiel  a  crevé;  en  parlant  de  Tourguénef,  le  mot  serait  exagéré;  il 
n'entrait  pas  de  fiel  dans  son  tempérament;  ses  saillies  doulou- 
reuses sont  d'un  idéaliste  deçà,  étonné  de  voir  que  ses  chères  idées, 
a^itiquées  aux  homnaes,  ne  les  ont  pas  rendvs  parfaits.  Le  ressen- 
timent de  cette  déception  va  quelquefois  jusqu'à  l'injustice;  ce 
crayon  chagrin  nous  montrera  désormais  certaines  figures  poussées 
AU  noir ,  partant  moins  vraies  que  celles  des  œuvres  anciennes.  Le 
monde  décrit  dans  Fumée^  c'est  ce  monde  russe  qui  vit  à  l'étranger 
et  qui  n'y  porte  pas  toujours  les  meilleures  qualités  du  sol  natal  : 
grands  seîgoeurs  et  femmes  équivoques,  étudians  et  conspirateurs. 
La  scène  se  passe  à  Bade,  où  l'auteur  avait  pu  l'étudier  à  loisir. 
Dans  cette  galerie  comique  de  «  généraux  de  Kursaal,  »  de  prin- 
cesses en  pique-nique,  de  slavophiles  vantards,  de  commis-voya- 
geurs en  révolutions,  il  y  a  bien  des  ^aits  pris  sur  le  vif,  mais  la 
physionomie  d'ensemble  est  chargée;  la  défaut  de  mesure  est  d'au- 
tant plus  sensible  que,  dans  la  pensée  de  l'auteur,  ces  personnages 
ne  sont  pas  des  types  d'exception,  mais  bien  la  représentation  fidèle 
•  de  la  haute  et  basse  société  russe. 

En  outre,  le  procédé  de  l'artiste  est  modifié.  Jadis,  en  nous  mon- 
trant les  batailles  d'idées,  il  nous  laissait  juges  du  camp  :  mainte- 
nant il  se  substitue  à  nous  et  insinue  son  opinion.  Il  y  a,  pour  le 
romancier  et  le  dramaturge,  deux  manières  d'exposer  les  thèses 
morales  :  avec  ou  sans  intervention  personnelle.  Prenons  des  eMm- 
ples  familiers  à  tout  le  monde.  Voici,  dans  les  MisérableSy  deux 
conceptions  antagonistes  du  devoir  et  de  la  vertu,  personnifiées  par 
Jean  Yaljean  et  Javert;  nous  pourrions  hésiter  sur  leur  valeur  réci- 
proque; mais  l'auteur  jette  d'un  seul  côté  tout  le  poids  de  son  élo- 
quence, il  divinise  l'une  de  ces  conceptions  et  rabaisse  l'autre,  il 
force  notre  verdict.  Voilà,  au  contraire,  dans  le  Gendre  de  M.  Poi^ 
rier^  deux  façons  de  comprendre  l'honneur,  deux  mondes  d'idées 
dissemblables,  le  marquis  de  Presle  et  son  beau-père;  l'auteur  s'ef- 
face, il  éclaire  également  ses  deux  personnages,  leurs  mérites  et 
leurs  ridicules,  le  fort  et  le  faible  de  leurs  thèses  :  jusqu'au  bout, 
nous  balançons  à  nous  prononcer  entre  eux ,  l'intérêt  du  drame 
natt  de  ce  conflit  d'idées.  Je  préfère  cette  seconde  manière,  qui  ne 
paraît  exiger  plus  d'art,  qui  est  plus  proche  'de  la  vie  réelle,  où  la 
vérité  n'est  jamais  claire,  où  le  bien  et  le  mal  sont  étroitenwnt 
mêlés  dans  tous  les  camps.  Tourguénef  s'est  tenu  à  cette  métiKNle 
équitable  dans  ses  premières  études  sociales  ;  dans  les  dernières, 
Fumée  et  Terres  vierges^  il  intervient  visiblement.  Dn  personnage 
de  second  plan,  une  sorte  d'Olivier  de  Jalin,  oonmie  le  Potouguine 
de  Fuméey  a  mission  de  nous  révéler  la  pensée  de  l'écrivain  et 


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812  lETUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  clore  les  débats.  Ces  résenres  faitesy  je  reconnais  que  les  sor- 
ties de  Potouguine  sont  le  plus  souvent  ruisselantes  de  verve  et  de 
bon  sens.  «  L'Occidental  »  daube  sur  ses  bêtes  noires,  les  slavo- 
philes,  il  ridiculise  les  travers  nationaux,  et  surtout  cette  manie 
d'afllrmer  que  les  choses  les  plus  communes  prennent  une  vertu 
mystique  en  touchant  le  sol  russe.  Il  trouve  des  traits  bien  spiri- 
tuels pour  caractériser  cette  infatuaiion,  par  exemple,  quand  il 
parle  de  a  la  littérature  en  cuir  de  Russie,  »  quand  il  dit  :  a  Chez 
nous,  deux  et  deux  font  quatre,  mais  avec  plus  de  hardiesse  qu'ail- 
leurs. »  Après  avoir  vidé  son  carquois,  le  romancier  noue  une 
intrigue  d'amour,  il  s'y  montre,  comme  toujours,  maître  des 
secrets  du  cœur  humain.  Mais,  ici  encore,  notre  auteur  a  changé  de 
manière.  Jadis,  il  ne  se  plaisait  qu'aux  émotions  virginales,  la  femme 
ne  l'intéressait  que  jeune  fille,  il  peignait  l'amour  loyal,  marchant 
le  front  haut,  même  alors  qu'il  brave  le  monde.  Pour  la  première 
fois,  dans  Pères  et  Fils,  il  avait  donné  un  rôle  de  grande  coquette 
à  une  jeune  veuve,  et  avec  quelles  précautions  I  Maintenant,  dans 
Fumée  et  les  Eaux  printanières^  il  nous  montre  les  passions  cruelles, 
leurs  tortures,  leurs  mensonges,  leurs  abîmes  sans  issue.  La  jeune 
fille  est  toujours  là,  tenue  en  réserve  pour  sauver  au  dénoûment  le 
pécheur  repentant;  mais  ce  n'est  qu'une  pâle  figure,  reculée  sur  les 
plans  lointains.  D'aucuns  préféi^ront  peut-être  ce  bruit  de  tempêtes 
aux  harmonies  délicieuses  des  premiers  romans;  c'est  affaire  de 
goût,  et  je  ne  veux  pas  diminuer  le  mérite  de  Fumée,  qui  reste  un 
chef-d'œuvre  d'un  autre  genre  ;  je  constate  seulement  qu'à  1'^)- 
proche  du  soir,  l'âme  limpide  du  poète  a  reflété  de  lourds  nuages  et 
des  deux  troublés.  Â  la  fin  des  Eaux  prirUanières,  après  cette  mer- 
veilleuse scène  de  la  séduction,  vraie  comme  la  vie,  comme  la  fai- 
blesse de  l'homme  et  le  pouvoir  diabolique  de  la  femme,  il  y  a  des 
pages  pleines  d'une  telle  rancœur,  qu'on  se  sent  pris  de  pitié  pour 
l'écrivain  qui  a  pu  les  trouver. 

En  1877,  Tourguénef  publia  dans  le  Messager  dEurope  son 
dernier  roman  de  longue  haleine.  Terres  vierges.  Si  mes  souvenirs 
sont  exacts,  la  traduction  française  parut  d'abord  dans  le  journal  le 
Temps,  comme  pour  tâter  le  terrain  ;  puis  l'original  se  risqua  en 
Russie  et  y  circula  sans  obstacles.  Rien  ne  fait  mieux  mesurer  le 
chemin  parcouru  depuis  le  jour  où  la  censure  s'émouvait  si  fort  de 
a  lettre  sur  Gogol.  Avec  l'œuvre  nouvelle,  le  romancier  se  hasar- 
dait dans  les  cendres  br&Iantes,  sur  une  route  qui  conduisait  autre- 
fois jusqu'en  Sibérie.  L'ambition  lui  était  venue  de  décrire  le  monde 
souterrain  qui  commençait  dès  lors  à  inquiéter  l'empire;  après 
avoir  signalé  le  premier  et  exploré  depuis  vingt-cinq  ans  tous 
les  courans  d'idées  jaillis  du  sol  russe,  l'observateur  se  devût  de 


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ITAN  SEBGUIÉyiTGH  TOURGUÉNEF.  813 

parfaire  sa  tâche  en  nous  montrant  l'aboatissement  logique  de  ces 
courans  ;  puisqu'ils  disparaissaient  sous  terre»  il  fallait  les  suivre  et 
tenter  bravement  la  descente  aux  enfers,  La  tentative  ne  fut  pas 
pleinement  heureuse  ;  elle  était  prématurée.  Â  l'époque  où  Tour- 
guénef  écrivait,  il  y  a  dix  ans,  ce  monde  était  encore  trop  dérobé, 
trop  inaccessible,  ses  tendances  étaient  trop  confuses  pour  qu'on  pût 
lui  donner  des  formes  sensibles  ;  l'image  se  perdait  dans  la  chambre 
obscure  et  refusait  de  venir  à  la  lumière  du  plein  jour.  Aujourd'hui 
même,  je  ne  crois  pas  que  ce  tragique  sujet  soit  mûr  pour  un  écri- 
vain soucieux  de  la  vérité  et  de  l'équité  ;  il  appartient  encore  aux 
dramaturges  de  boulevard  ;  libre  à  ceux-ci  d'y  chercher  des  fictions 
palpitantes,  on  n'est  pas  sévère  pour  cet  art  inférieur,  on  le  tient 
quitte  de  rexactitude,  s'il  nous  amuse  un  instant  ;  mais  pour  le 
romancier  psychologue  de  l'école  de  Tourguénef,  pour  celui  qui 
étudie  les  problèmes  moraux,  qui  remonte  jusqu'aux  impulsions 
premières  des  âmes,  il  n'y  a  qu'à  faire  aveu  d'impuissance  devant 
ces  invisibles,  comme  faisait  naguère  la  police  secrète  de  l'empire  ; 
là  où  l'étude  d'après  nature  est  rarement  possible,  où  il  faut  pro- 
céder par  induction,  on  est  mal  venu  de  chercher  des  représenta* 
tiens  plastiques. 

Voilà  pourquoi  Terres  vierges^  au  moins  dans  la  première  partie, 
a  quelque  chose  de  gris  et  d'effacé  qui  contraste  avec  les  reliefs 
puissamment  modelés  des  œuvres  antérieures.  L'auteur  nous  intro- 
duit dans  le  cercle  des  conspirateurs  à  Pétersbourg.  Un  de  ces 
jeunes  gens  s'engage  en  qualité  de  précepteur  chez  un  riche  fonc- 
tionnaire qui  l'emmène  en  province.  Niéjdanof  rencontre  là  une 
jeune  fille  noble,  traitée  par  les  maîtres  de  la  maison  en  parente 
pauvre,  aigrie  par  de  longues  humiliations;  elle  prend  feu  pour  les 
idées  encore  plus  que  pour  la  personne  de  l'apôtre;  tous  deux  s'en- 
fuient un  beau  matin  et  forment  une  de  ces  unions  libres  où  l'on 
vit  comme  frère  et  sœur  en  travaillant  au  grand  œuvre  social.  Us 
a  vont  dans  le  peuple,  »  avec  leurs  affiliés  de  province.  Mais  Niéjda- 
nof n'est  pas  armé  pour  la  terrible  lutte,  c'est  un  faible,  un  rêveur, 
un  poète  qui  passe  en  secret  les  nuits  sur  son  cahier  de  vers. 
Déchiré  de  doutes  et  de  découragemens,  il  s'aperçoit  bientôt  que 
tout  est  malentendu  dans  son  âme;  il  n'aime  pas  la  cause  à  laquelle 
il  se  sacrifie,  il  ne  sait  pas  la  servir  ;  il  aime  mal  la  femme  qui  s'est 
sacrifiée  pour  lui,  il  se  sent  décroître  dans  l'estime  de  cette  dévouée; 
las  de  la  vie,  trop  fier  pour  reculer,  assez  généreux  pour  vouloir 
libérer  à  tout  prix  sa  compagne  avant  qu'un  instant  d'oubli  ait 
fait  d'elle  sa  maltresse,  Niéjdanof  se  tue;  il  a  deviné  qu'un  de  ses 
amis,  mieux  équilibré  que  lui,  aime  secrètement  Marianne  et  va 
étreahné  d'elle;  il  unit  en  mourant  les  mains  de  ces  deux  êtres, 


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^ih  RETUE  DES  BGOX  M0]!a)E6« 

animés  du  même  courage.  Le  roman  finit  par  le  rédt  d'une  échanf- 
fourée  avortée^  qui  montre  Tinanité  et  l'^olnitillage  de  la  propagande 
révolutionnaire  dans  le  peuple.  Ce  Itt^danof,  si  invraisemblable 
-qa'il  puisse  nous  paraître,  est  le  caractère  le  p4u8  vivant  et  le  plus 
vnd  du  livre;  celui-là  a  été  pris  sur  nature^  dans  le  fin  fond  des 
misères  morales  de  la  jeunesse  russe. 

D'autres  figures  de  révolutionnaires  flottent  dans  la  pénombre, 
elles  passent  en  chuchotant  des  choses  inintelligibles.  Les  représen- 
taas  des  hautes  classes,  du  monde  officiel,  sont  traités  plus  dure- 
ment encore  que  dans  Fumée  :  ils  ont  toutes  les  suffisances,  tous 
les  ridicules  et  pas  un  mérite;  de  ce  parti-pris  résultent  des  cari- 
catures, un  manque  d'équilibre  et  un  faux  jour  dans  l'ensemble  de 
l'oeuvre.  En  revandie,le8  apôtres  de  la  foi  nouvelle  ont  une  auréole 
de  générosité  et  de  dévoûment.  Entre  l'égoîsme  de  la  vie  courante 
d'une  part,  la  foi  vive  et  l'ahiiégatkin  farouche  d'autre  part,  le 
choix  de  l'écrivain  idéaliste  était  forcé  ;  la  chaleur  de  s(m  cœur  le 
précipite  sans  précautions  du  cAté  où  le  désintéressement  est  plus 
visible.  Il  prête  à  ces  rudes  natures,  toutes  d'une  pièce,  une  déli- 
catesse de  sentim^K  qui  les  poétise  ;  il  nous  cache  et  se  cache  à 
lui-même  les  contrastes  révoltans,  les  instincts  brutaux.  Il  avait  eu 
une  vision  plus  réelle,  le  jour  où  il  avait  aperçu  l'énergique  Bazarof, 
avec  son  proHI  de  loup  fuyant  dans  les  bois.  Je  crois  que  Tourgué- 
aef  a  été  égaré  par  sa  sensibilité,  en  peignant  les  caractères  des  nihi- 
listes; il  a  été  mieux  servi  par  sa  raison  en  faisant  justice  de  leurs 
idées,  de  leurs  déclamations  puériles,  de  leurs  espéraoces  aveulies. 
Les  meilleures  pages  du  livre  sont  celles  où  l'auteur  nous  démontre 
par  lei  faits  l'impossibilité  d'un  contact  entre  les  propagandistes  et 
le  peuple  ;  les  raîsonnemens  abstraits  se  brisent  sur  la  dure  cervelle 
du  moujik;  Niéjdanof  veut  prêcher  dans  un  cabaret,  les  paysans  le 
forcent  à  boire,  il  tombe  ivre-mort  au  second  verre  de  vodka  et 
s'éloigne  an  milieu  des  Iraées  ;  un  autre,  qui  tente  de  soulever  son 
village,  est  livré  les  mains  liées  à  la  justice  par  les  villageois^  Par 
momens,  Toni^uénef  met  le  doigt  sur  le  principe  même  de  l'erreur 
révolutionnaire  ;  ses  nihilistes,  dans  un  élan  irréfléchi  de  solidarité, 
veulent  soulever  instantanément  une  populace  ignorante  jusqu'à 
l'échelon  intellectuel  où  ils  sont  euxHnèmes  parvenus  ;  ils  oublient 
que  le  tenq»s  a  seul  potrvoir  d'opérer  ce  mirade,  ils  se  flattent  Ae 
remplacer  son  action  par  des  formules  cabalistiques;  ils  se  brisent 
les  poings  à  cet  eifort  impossible.  Le  poète  voit  tout  cela  et  nous  le 
fait  très  bien  comprendre  ;  mais  comme  il  est  poète,  il  se  laisse 
séduire  par  la  beauté  morale  du  sacrifice  indépendamment  de  l'ob- 
jet, et  son  in  iulgence  redouble  en  raison  même  de  la  vanité  prou- 
vée du  sacrifice. 


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IVAN  SERGUIÉYIIGH  XOUB€€ÉNEF.  ;  815 

C'est  peut-être  le  lieu  de  toucher  un  point  délicat  que  je  ne  veux 
pas  éviter.  On  m'assure  que  certaines  reyendicatioDs  politiques, 
éferées  sur  la  tombe  de  l'écrivain,  causent  un  gros  émoi  en  Rua- 
tÊBf  et  que  le  deuil  national  risque  d'être  troublé  par  d'amers  res- 
soitimens.  Gomme  il  fallsât  s'y  attendre,  le  parti  extrême  essaie  de 
tîier  à  lui  cette  grande  ombre  ;  on  a  parlé  de  subveotions  acccur- 
dées  par  Tourguénef  à  une  feuille  malfaisante.  C'est  parfaitement 
invraisemblable.  Ivan  Serguiévitch  avait  la  main  facile  comme 
le  cœur  et  donnait  indistinctement  à  toutes  les  misères  ;  il  suffisait 
d'être  Russe  pour  trouver  sa  porte  ouverte,  sa  bourse  prête,  et  de 
bonnes  paroles  sur  ses  lèvres;  mais  s'il  a  secouru  les  hommes,  il 
n'a  certainement  pas  coopéré  à  leur  politique.  Comment  aurait-il 
trempé  dans  des  complots  sauvages  et  stériles,  lui,  TOccidental, 
l'homme  de  la  civilisation  raffinée  et  des  élégances  de  pensée?  Ses 
opinions  flottèrent  toujours  dans  un  libéralisme  vaporeux,  rapporta 
à  vingt  ans  des  universités  d'Allemagne,  plus  enclin  à  se  bercer  de 
rêves  qu'à  s'employer  dans  la  pratique.  Au  surplus,  il  suffit  de  lire 
attentivement  Terres  vierges  pour  marquer  le  degré  de  latitude  où 
Tourguéuef  entendait  se  maintenir,  il  y  a  là  un  certaio  Solomise, 
un  jeune  directeur  de  Ctibrique,  qui  représente  les  idées  moyennes 
et  parle  évidemment  pour  l'auteur.  Solomine  a  été  entraîné  par  les 
propagandistes,  mais  son  bon  sens  lui  fait  voir  le  néant  de  leurs 
efforts;  s'il  n'a  aucun  goût  pour  les  tchinovniks  qui  admiaistrent  la 
terre  russe,  il  n'a  aucune  cooiiance  dans  les  enfans  qui  la  minent 
sourdement;  il  se  sépare  peu  à  peu  de  ces  derniers,  il  se  tire  les 
grëgues  sauves  de  l'échauffourée  finale,  et  va  fonder  dans  FOural 
une  usine  prospère  a  sur  certaines  bases  coopératives.  »  Ne  soyons 
pas  indiscret,  ne  demandons  pas  au  bon  Ivan  Serguiévitch  quelles 
sont  ces  bases  ;  le  romancier  voulait  que  son  socialiste  fût  consé* 
quent  et  intéressant  jusqu'au  bout,  il  le  lanèedaDS  la  coopération 
et  le  laisse  s'y  dépêtrer  ;  les  lecteurs  russes  n'en  demandent  pas 
davantage,  et  tout  le  monde  est  content.  —  Mais  je  parle. bien  au 
long,  vraiment,  de  la  politique  d'un  poète.  Cet  homme  qui  fut  un 
naïf,  au  plus  noble  sens  du  mot,  pour  tant  de  choses  inférieures,  a 
bien  pu  l'être  en  politique.  Ceux  qui  disputeraient  plus  longtemps 
sur  la  couleur  de  son  drapeau  risqueraient  eux-mêmes  d'être  taxés 
de  naïveté.  Il  ne  faut  ni  s'étonner  ni  s'émouvoir  parce  que  les  lyres 
délicates  sonnent  faux  quand  la  politique  égare  ses  grosses  vilaines 
mains  sur  leurs  cordes  ;  il  n'y  a  qu'à  ne  pas  les  écouter,  à  garder  une 
juste  mesure  entre  la  république  de  Platon  qui  bannissait  les  poètes 
et  celle  de  18A8  qui  leur  offi*ait  des  préâdences. 

Tourguénef  écrivit  encore,  vers  cette  même  époque,  cinq  à  six 
nouvelles,  dont  une,  le  Bot  Lear  de  la.  sieppe^  rappelle  les  meil- 
leures pages  des  Bécits  d'un  chasseur  par  l'intensité  de  l'émotion. 


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816  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

Je  ne  puis  m*attarder  à  chacon  de  ces  matériaux  :  il  est  tefknps  de 
nous  retourner  pour  jeter  un  regard  d'ensemble  sur  le  monument, 

—  Ivan  Serguiévitch  y  a  logé  la  société  russe;  il  a  résumé  la  con- 
ception qu'il  s'en  faisait  dans  quelques  types  généraux,  toujours  en 
scène.  Considérons-les  avec  intérêt;  toute  la  littérature  postérieure 
est  revenue  sur  ces  types,  sans  presque  les  modifier;  il  faut  croire 
qu'ils  rendent  fidèlement  la  physionomie  de  cette  société,  du  moins 
telle  qu'elle  se  voit  elle-même.  C'est  d'abord  le  paysan,  doux,  rési- 
gné, endormi,  touchant  dans  ses  souffrances  comme  Tenfant  qui  ne 
sait  pas  pourquoi  il  souffre;  malin  et  rusé  d'ailleurs,  quand  il  n'est 
pas  abruti  par  l'ivresse,  soulevé  de  loin  en  loin  par  des  fureurs  ani- 
males. Au-dessus,  les  classes  intelligentes  et  moyennes,  les  petits 
propriétaires  de  campagne,  et  parmi  eux  les  représentans  de  deux 
générations  :  le  vieux  seigneur,  bonhomme,  ignorant,  avec  des  tra- 
ditions respectables  et  des  vices  grossiers,  dur  par  longue  habi- 
tude pour  les  serfs,  servile  lui-même,  mais  excellent  dans  les  autres 
relations  de  la  vie.  Tout  différent  est  le  jeune  homme  de  cette  même 
classe  :  quelquefois  précipité  dans  le  nihilisme  par  le  vertige  d'une 
croissance  intellectuelle  trop  rapide  ;  le  plus  souvent  instruit,  mé- 
lancolique, riche  en  idées  et  pauvre  en  actes,  «  se  préparant  tou- 
jours à  travailler,  »  tourmenté  par  un  idéal  de  bien  public  vague 
et  généreux  ;  c'est  le  type  de  prédilection  du  roman  russe.  Le  héros 
qu'aiment  les  jeunes  filles  et  que  leur  disputent  les  femmes  roma- 
nesques, ce  n'est  pas  un  brillant  officier,  un  artiste,  un  graiid  sei- 
gneur magnifique;  c'est  presque  toujours  ce  Hamlet  bourgeois, 
honnête,  cultivé,  d'intelligence  tranquille  et  de  volonté  faible,  qui 
revient  de  l'étranger  avec  des  théories  scientifiques  sur  Taméhora- 
tion  de  la  terre  et  du  sort  des  paysans,  qui  brûle  d'appliquer  ces 
théories  dans  «  son  bien  ;  »  cela,  c'est  le  grand  point  ;  un  person- 
nage de  roman  qui  veut  conquérir  des  sympathies  doit  revenir  dans 
«  son  bien,  »  pour  y  améliorer  la  terre  et  le  sort  des  paysans.  Le 
Russe  devine  que  là,  là  seulement  est  l'avenir,  le  secret  de  force  ; 
mais,  de  son  propre  aveu,  il  ne  sait  comment  s'y  prendre.  —  Pas- 
sons aux  femmes  de  la  même  classe.  Bien  à  dire  des  mères;  par 
un  parti-pris  curieux,  qui  révèle  quelque  plaie  ancienne  du  cœur, 
toutes  les  mères  des  romans  de  Tourguénef,  sans  une  exception, 
sont  mauvaises  ou  grotesques.  Il  réserve  les  trésors  de  sa  poésie 
aux  jeunes  filles.  Pour  lui,  la  pierre  angulaire  de  la  société  est  cette 
jeune  fille  de  province,  librement  élevée  dans  un  milieu  modeste, 
foncièrement  droite,  aimante,  point  romanesque,  moins  intelli- 
gente que  l'homme,  plus  décidée,  je  le  répète  :  chaque  roman  met 
en  jeu  une  volonté  féminine,  guidant  les  irrésolutions  des  hommes. 

—  Tel  est,  à  grands  traits,  le  monde  dépeint  par  l'écrivain.  Chaque 
fois  qu'il  s'y  renferme,  l'accent  de  vérité  est  si  frappant  que  le  lec- 


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IVAN  SERGUIBVITCH  TOUBGUENEF.  817 

teur  s'écrie  en  fermant  le  livre  :  «  Si  ces  gens- là  ont  vécu,  ils 
n'ont  pas  pu  vivre  autrement  !»  Ce  cri  sera  toujours  la  meilleure 
sanction  des  œuvres  d'imagination. 

Il  nous  manque  les  hautes  classes  pour  compléter  le  tableau. 
Tourguénef  n'y  a  touché  qu'incidemment,  dans  ses  dernières 
œuvres,  par  des  esquisses  sommaires,  toutes  dans  la  manière 
noire.  Son  regard  n'était  pas  tendu  de  ce  côté  et  son  esprit  était 
prévenu.  La  jeune  fille  si  parfaite  de  tout  à  l'heure,  dès  que  la  for- 
tune la  porte  sur  les  sommets  sociaux,  devient  une  femme  frivole, 
pervertie,  avec  toutes  les  bizarreries  de  l'esprit  et  du  tempéra- 
ment ;  l'homme  qui  s'élève  aux  dignités  et  touche  aux  affaires  publi- 
ques va  joindre  à  son  irrésolution  native  la  hâblerie  et  la  sottise.  Il 
y  a  lieu  d'en  appeler  de  ces  jugemens  rapides  et  exclusifs.  Pour 
nous  faire  une  opinion,  il  faudra  attendre  Léon  Tolstoy  :  celui-ci  ne 
changera  guère  les  types  fixés  par  son  devancier  pour  les  basses  et 
moyennes  classes,  mais  il  creusera  dans  les  plus  intimes  replis 
l'âme  complexe  de  l'homme  d'état,  du  courtisan,  de  la  grande 
dame;  il  achèvera  l'édifice  dont  Tourguénef  a  posé  les  assises  et 
négligé  le  faite. 

Il  ne  faut  pas  demander  à  notre  romancier  les  intrigues  compli- 
quées, les  aventures  extraordinaires  dont  l'ancien  roman  français 
était  si  friand.  Il  ne  montre  pas  la  lanterne  magique ,  il  montre  la 
vie;  les  faits  en  eux-mêmes  l'intéressent  peu;  il  ne  les  voit  qu'à 
travers  l'âme  humaine  et  dans  leur  contre -coup  sur  l'individu 
moral.  Son  plaisir  est  d'étudier  des  caractères  et  des  sentimens, 
aussi  simples  que  possible,  pris  dans  la  réalité  quotidienne  ;  mais, 
et  c'est  là  son  secret,  il  voit  cette  réalité  avec  une  telle  émotion 
personnelle  que  ses  portraits  ne  sont  jamais  prosiuques,  tout  en 
restant  absolument  vrais.  Il  disait  de  Niéjdanof,  dans  Terres  vierges  : 
«  C'est  un  romantique  du  réalisme.  »  On  peut  lui  retourner  le  mot. 
Telle  fut  chez  nous  la  disposition  d'esprit  de  Flaubert,  que  Tour- 
guénef aimait  tant;  mais  le  Russe  avait  de  plus  que  son  ami  la 
sûreté  du  goût,  la  tendresse,  je  ne  sais  quelle  grâce  tremblante 
également  répandue  sur  chaque  page,  qui  fait  penser  à  la  rosée 
du  matin.  Nul  n'eut  plus  de  sentiment  et  plus  d'horreur  du  sen- 
timentalisme :  nul  ne  sut  mieux  indiquer  d'un  seul  mot  toute  une 
situation,  toute  une  crise  du  cœur.  Cette  retenue  fait  de  lui  un  phé- 
nomène unique  dans  la  littérature  russe,  toujours  noyée  ;  il  avait 
le  droit  de  railler  les  écrivains  de  son  pays,  qui  «  ayant  à  dire  que 
le'propre  de  la  poule  est  de  pondre  des  œufis,  ont  besoin  de  vingt 
pages  pour  développer  cette  grande  vérité  et  ne  parviennent  pas  à 
s'en  tirer.  »  On  devine  dans  la  moindre  production  d'Ivan  Serguié- 
vitch  un  travail  de  réduction  acharné,  le  souci  de  l'art  tel  que  l'en- 

Tom  ux.  ~  1883.  52 


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818  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

tendafent  les  classiques.  De  pareilles  qualités ,  rehaussées  par  la 
magie  Ca  style,  par  nue  langue  toujours  exacte  et  parfois  magni- 
fique, assurent  à  Tourguénef  une  place  éminente  dans  la  littérature 
contempot*.^je.  La  critique  anglaise,  qui  regarde  froidement  et  n'est 
pas  suspecte  d'exagération,  lui  acconde  le  premier  rang  (1)  ;  je  vou- 
(k«is  souscrire  à  cet  arrêt,  quand  je  relis  l'enchanteur;  mais  je  me 
reprends  et  j'hésite  en  pensant  à  ce  prodigieux  Tolstoy,  qui  terrasse 
n^n  admiration  et  enchaîne  mon  jugement.  Aussi  bien,  il  faut  lais- 
set  le  dernier  mot  à  l'aTenirtlans  ces  questions  de  préséances. 

Après  Terres  Vierges  y  le  repos  xiu  déclin  commença.  Le  talent 
restait  entier,  l'intelligence  yigoureuseet  curieuse;  mais  cette  intel- 
ligence flottait  en  quelque  sorte,  elle  semblait  chercher  une  y^ie 
perdue,  comme  il  arrive  pour  d'autres  au  début  de  la  vie.  Il  y  avait 
bien  des  causes  à  ce  découragement.  L'écrivain  russe  a  retiré  de 
son  long  séjour  parmi  nous  de  grands  avantages  et  quelques  incon- 
véniens.  A  l'origine,  l'étude  de  nos  maîtres,  l'amitié  et  les  conseils 
de  Mérimée  lui  furent  d'un  précieux  secours;  il  dut  peut-être  à  ces 
fréquentations  littéraires  la  discipline  intellectuelle,  la  clarté,  la 
précision,  mérites  si  rares  chez  les  prosateurs  de  son  pays.  Plus 
tard  il  s'éprit  d'enthousiasme  pour  Flaubert;  je  rencontre  dans  les 
oeuvres  complètes  d'excellentes  traductions  A'Hérodiade  et  de  /a 
Légende  de  saint  Julien  V Hospitalier.  Enfin,  après  les  pères  du 
naturalisme,  ses  amitiés  le  rattachèrent  aux  successeurs  du  second 
degré;  il  se  figurait  innocemment  qu'il  appartenait  à  leur  école,  il 
écoutait  leurs  doctrines  et  faisait  des  efforts  inquiets  pour  concilier 
ces  doctrines  avec  son  ancien  idéal.  D'autre  part,  il  se  sentait  de 
plus  en  plus  séparé  de  son  pays  natal,  de  son  vrai  fonds  d'idées.  On 
le  lui  reprochait  parfois  en  Russie,  on  le  traitait  de  déserteur,  de 
distancé.  Les  tendances  de  ses  derniers  romans  avaient  soulevé  des 
récriminations  sincères  et  des  calonmies  intéressées.  Quand  il  reve- 
nait à  Pôtersbourg  ou  à  Moscou,  de  loin  en  loin,  les  ovations  de 
la  jeunesse  l'accueillaient;  mais  d'autres  cercles  lui  témoignaient  de 
la  froideur;  il  voyait  une  partie  de  son  public  lui  échapper,  courir 
aux  idoles  nouvelles,  à  l'âpre  réalisme  qui  triomphe  dans  les  lettres 
russes.  Alors  même  qu'on  le  saluait  respectueusensent  comme  nn 
ancêtre,  ce  Parisien  d'esprit  et  de  langue  dut  se  dire  plus  d'une 
fois  tout  bas  :  On  me  traite  •en  vieux  bonze.  —  Ah!  comme  on 
passe  vite  vieux  bonze  en  littérature  I  Lors  de  sa  dernière  appari- 
tion en  Russie,  pour  les  fêtes  de  Pouchkine,  les  étudians  de  Moscou 
dételèrent  sa  voiture;  mais  je  me  souviens  qu'un  jour  à  Pétevsbourg, 

(1)  Europe  has  bemi  unanimous  in  according  to  Tourgueni9f  the  lirst  rank  in  eonr 
^temporcuy  Hierature,  {The  Athênceum,  8  wpt.  1883.) 


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lYAN  WftMJlÉVlXCH   XOURG0£iN£F.  81ft> 

eSk  revenant  de-  chez  un  haut  personnagei  Ivan  6erguié\dt^  noua^ 
dit  sur  un  ton  de  plaisanterie  non  exempt  d^aoaertume  :*F«  Il  m'a 
appelé  Ivan  Nikolaiévkch.  »  Cette  inadvertance  parairrait  bien 
véûielle  chez  nous,  où  Ton  n'est  heureus^neièt  pas  obt'  ^é  de  savoir 
le  nom  du  père  de  chaoun-:  dans  les  habitudes  ru68e&et.vi$-à*vî& 
d^unercélébrité  nationale,  Terreur  était  blessante;  elle  faisait  mesurerr; 
la  crue  de  roubli%  A  ceUe  même  époque^  j'eus  la  bonnefortime  der. 
passer  une  soirée  entre  Tourguénef  et  Skobélef.  Le  jeune  général 
parlait  avec  sa  chaleur  et  son  éloquence 'habituelles^' il  racontait  ses 
longs  espoirs,  ses^  vastes  pensées;  le  vieii<  écrivain  Tècoatait  esk 
silence,  l'enveloppant  de  ce  regard  doux  et  voilé  qui  semblait  attira 
à^soi  les  formes,  les  couleurs;  il  était  facile  de  voir  que  1&  modèle 
posait  pour  le- peintre,  et  que  celui-ci  étudiait  cette  physionomie 
étrange  pour  la  graver  dans  quelque  livre;  la  mort  guettait  à  la: 
porte,  elle  n'a  permis  ni  au  héros  de  vivre  son  ronaan^  ni  au  poète 
de  l'écrire. 

Nous  reparlions  de  ces  souvenirs,  un  jour  de  ce  printemps>  la 
dernière  fuis  que  j'eus  l'honneur  de  voir  Ivan  Serguiévitch;  il  me 
disait  :  «Je  vais  le  rejoindre,  »  et  Ton  sentait  trop  qu'il  disait  vrai, 
en  regardant  ce  corps  miné  par  de  cruelles  souiTrances,  alangui^or 
le  lit  de  repos.  Toute  la  vie  avait  reflué  dims  la  tête,  superbe  souft 
son  désordre  de  cheveux  blancs,  secouée  avec  des  fiertés  de  licMi 
blessé.  Ses  yeux  s'arrêtaient  sur  le  tableau  de  Rousseau,  qu'il  aimait 
entre  tous,  parce  que  Rousseau  avait  compris  comme  lui  l'âme  et 
la^forcc  de  la  terre  :  un  chêne  édmié,  usé  par  les  hivers,  jetant  au 
vent  de  décembre  ses  dernières  feuilles  rousses.  Eutre  cette  pein* 
tuce  et  le  noble  vieillard  qu'elle  consolait,  il  y  avait  comme  un  lien 
fraternel,  un  entretien  résigné  sur  les  arrêts  communs  de  la  nature*' 

Déjà  atteint  par  son  mal  rare  et  terrible,  un  cancer  de  la  moelle 
épinière,  Tourguénef  publia  encore  trois  nouvelles  :  le  CharU  de* 
r amour  triomphant^  brillante  fantaisie  dans  le  goût  de  Boccacef 
ciselée  avec  un  art  minutieux,  comme  un  bijou  floreutin;  Clara^ 
Militchy  nn^  histoire  inspirée  sans  doute  par  un  drame  récent  qui* 
venait  d'occuper  Paris;  l'auteur  y  raconte  la  mort  volontaire  d'une- 
jeune  actrice  et  essaie  de  nous  faire  comprendre  pourquoi  l'épi- 
démie de  suicide  sévit  sur  la  jeunesse  russe  dans  d'effrayantes  pro- 
portions. Dans  une  autre  nouvelle  intitulée  Désespoir^  l'écrivain 
s'efforçait  de  concentrer  en  quelques  pages  cette  tristesse  nationale 
qu'il  avait  étudiée  et  reproduite  dans  toute  son  œuvre;  il  mettait  à 
nu  le  fatalisme  inconscient  qui  gouverne  certaines  volontés  slaves 
et  donne  à  ces  vagabonds  moraux  un  air  de  famille  avec  les  victimes 
du  fatum  antique  dans  Eschyle  et  dans  Sophocle.  Ce  fut  une 
lugubre  ironie  du  sort  que  la  suprême  production  du  romancier 


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820  BEVUE  DES  DEUX  MONDES. 

portât  ce  titre  :  Désespoir.  II  avait  dit  son  dernier  mot  sur  cette 
âme  russe  qu'il  fouillait  depuis  quarante  ans  :  il  se  tut.  Pourtant 
Tartiste  survivait  à  l'homme  ;  durant  les  crises  finales,  saturé  d'opium 
et  de  morphine,  il  narrait  à  ses  amis  les  rêves  étranges  qui  le  han- 
taient et  regrettait  de  ne  pas  pouvoir  les  écrire  :  a  Ce  serait  un  curieux 
livre,  ))  disait-il.  L'avant-veille  de  sa  mort,  il  prit  encore  la  plume 
et  rédigea  un  testament  touchant,  une  lettre  adressée  à  son  ami 
Léon  Tolstoy;  avec  cet  adieu,  Tourguénef  expirant  léguait  à  son 
rival,  à  son  héritier,  le  souci  et  l'honneur  des  lettres  russes;  il  con- 
jurait l'illustre  auteur  de  Guerre  et  Paix  de  reprendre  ses  travaux. 
Espérons  que  ce  vœu  sera  entendu  par  le  seul  écrivain  digne  de 
ramasser  la  plume  tombée  de  ces  vaillantes  mains.  Comme  un 
soldat  frappé ,  Ivan  Serguiévitch  avait  remis  ses  pouvoirs  sur  les 
âmes  à  un  autre  capitaine;  rien  ne  le  retenait  plus,  il  partit  pour 
faire  ailleurs  d'autres  songes,  plus  tranquilles,  plus  beaux. 

Ceux  qu'il  fit  ici-bas  sont  laborieux  et  tristes.  Les  voilà  tous, 
ramassés  dans  quelques  volumes,  raccourci  d'une  longue,  d'une 
puissante  vie  humaine.  Dne  œuvre  littéraire,  c'est  une  vie  ;  et  de 
même  qu'il  y  a  dans  chaque  existence  des  jours  qu'on  voudrait 
effacer,  il  reste  dans  toute  œuvre  des  pages  qu'il  eût  fallu  détruire. 
Tourguénef  en  a  laissé  échapper  quelques-unes  ;  mais  l'ensemble 
de  son  legs  est  bon,  est  sain.  Disons-le  bien  en  terminant,  — 
parce  que  en  dépit  dès  doctrines  contraires  cela  seul  importe,  cela 
seul  est  l'honneur  de  ce  qui  tient  une  plume,  —  dans  presque 
tous  les  livres  du  mort,  un  noble  souille  passe,  élève  et  réchauffe 
le  cœur.  C'est  peu  de  chose  et  c'est  beaucoup,  ce  souffle  léger 
resté  d'une  ombre,  qui  nourrira  à  jamais  des  milliers  d'âmes.  En 
voyant  disparaître  Ivan  Serguiévitch,  je  pense  à  ces  paysans  d'Orel 
qui  vont  semant  le  grain  dans  les  lal)ours  d'automne  ;  la  plaine  de 
blé  est  immense,  le  sillon  noir  fuit  à  l'infini;  l'homme  le  remonte, 
décroît,  s'évanouit  dans  la  brume  et  va  s'asseoir,  épuisé  de  fatigue, 
là-bas  derrière  les  versans;  s'il  est  trop  vieux,  si  quelque  mal  le 
prend  cet  hiver,  on  le  couchera  sous  son  labour,  on  l'oubliera. 
Qu'importe?  Disparais,  pauvre  homme  de  peine  qui  agitais  tes 
bras  dans  le  vide,  sur  la  terre  nue.  La  semence  demeure  et  vit; 
aux  soleils  de  l'été  prochain,  le  blé  va  sortir,  mûrir,  rouler  sur  la 
steppe  des  vagues  d'or,  et  dispenser  aux  multitudes  le  bon  pain 
le  pain  de  force  et  de  courage. 


EuGÉNE-MeLCHIOR   DE  YOGUÉ. 


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DES    PROGRÈS 


DE   LA   MÉCANIQUE 


M.    MARCEL    DEPREZ. 


L'antithèse  entre  la  théorie  et  la  pratique  plaît  aux  ignorans,  elle 
encourage  leurs  efforts  stériles;  beaucoup  croient  appliquer  la 
science  qui  ne  l'ont  jamais  étudiée.  On  peut,  sans  rien  savoir, 
inventer  une  machine  qui  marche,  être  admis,  sans  objections  ni 
conseils  importuns,  à  payer  un  brevet  d'invention,  dont  le  numéro 
d'ordre  seul  pourrait  servir  d'avertissement.  Il  serait  curieux  de 
chercher  et  utile  de  dire,  parmi  les  cent  cinquante-six  mille  cin- 
quante-quatre projets  caressés  d'abord  avec  tant  d'espérance,  com- 
bien ont  pu  subir  l'épreuve  de  Texpérience  et  y  survivre  ;  combien, 
en  moindre  nombre,  ont  enrichi  leurs  inventeurs  ;  combien  enfin, 
plus  glorieux  et  plus  rares,  ont  mérité  pour  eux  une  place  dans 
l'histoire  de  la  science.  Dans  cette  très  courte  liste,  que  de  tristesses 
encore  !  La  justice  des  contemporains  ne  devance  jamais  le  succès. 
Tin  différence  attend,  pour  le  voir,  la  sanction  d'une  longue  pratique, 
et,  pour  le  retarder,  la  malveillance  fait  plus  que  détourner  les 
yenx.  James  Watt,  il  y  a  cent  ans  à  peine,  écrivait  à  son  illustre 


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822'  EBfUB  nss*  Dmi^noifim; 

ami  le  docteur  Black  :  «  De  toutes  les  choses  de  cette  vie  il  n'y  en 
a  pas  de  plus  folle  que  de  faire  des  inventions  !  »  On  pourrait  sans 
crainte  graver  ces  tristes  paroles  au  pied  de  la  statue  du  grand 
inventeur  :  dans  le  rayonnement  d'une  telle  gloire,  elles  ne  décou- 
rageraient que  les  envieux. 

I. 

Quelque  nom  que  l'on  donne,  à  cetter.  folie»  dont  .Watt,  qni  s'en 
plaignait,  n'eût  pas  voulu  guérir,  nul  n'en  est  aujourd'hui  plus 
complètement  atteint  que  M.  Marcel  Deprez  ;  nul  n'est  moins  acces- 
sible au  découragement,  moins  ébranlé  par  les  déceptions,  et,  pour 
faire  triompher  ses  idées,  mieux  résigné  à  tous  les  sacrifices.  Il  réu- 
nit, par  un  rare  privilège,  à  une  imagination  pleine  de  ressources, 
un  jugement  droit  et  sévère.  Quoiqu'il  préfère  le  bon  sens  à  l'étude, 
aucune  partie  de  la  science  n'est  pour  lui  d'une  méditation  trop 
profonde.  Dans  le  cercle  très  étendu  des  théories  qu'il  discute  et 
qu'il  applique,  il  n'a  jamais,  à  ma  connsdssance^  été  repris  d'insuffi- 
sance ou  d'erreur. 

C'est  à  un  ingénieur  éminent,  à  un  membre  regretté  de  l'acadé- 
mie des  sciences,  Charles  Combes,  que  la  science  doit  sans  doute 
M.  Marcel  Deprez.  Combes  était  bienveillant  et  accessible  à  tous  ; 
son  expérience  attirait  les  inventeurs;  et  sa  franchise,  au  risque  de 
les  froisser,  leur  épargnait  plus  d'une  illusion.  Un  très  jeune  homme, 
un  jour,  lui  demanda  audience.  Il  était  élève  de  l'École  des  mines; 
Combes,  comme  directeur,  avait  ses  notes  sous  les  yeux  ;  elles  pro- 
mettaient peu.et,  s'il  faut  tout  dire,  on  y  invitait  l'élève  Marcel  Deprez 
à;  abandonner  des  études  commencées  sans  ardeur  et  pounsuiviea 
sans  régularité.  Le  jeune  écolier  alléguait  une  excuse:  accoutumé, 
à  suivre  ses  idées,  lorsque  le  conmiencement  d'une  leçon,  faisait 
apparatUre  un  problème,  il  cessait,  d'écouter  et  voulait  le  résoudre. . 
Forgeant^son  âme  au  lieu.de  la  meubler,  comme  le  conseillait  Monrt 
taigne,  il  avait  peu. appris;  mais  les  principes^  médités  sans  cease^. 
l'avaâent  conduit  par  des  voies  simples  à. des  vues  réellement  nou-r 
vellea.  Le.  maître; respecté,  des  maîtres  qui  le  repoussaient. l'écouta. 
avec  plaisir,  avec  profit  mâme,  il  se  plaisait  plus  tard  à.  le  dire. 
Combes  s'informa  de  saposidoo,  il  était  pauvre;  de  son  ambition,, 
elle  se  bornait  à  satisfaire  librement,  sans  progfanunes  impé-^ 
rieux,.lea  curiosités  de  son  esprit..  Cet  auditeur  Inattentif  des*  plas 
savantes  leçons  sentait  le  charme  de  lascienca;  cedisciple^x^eUe*. 
aux^exercices  de  l'école  aimait  le  travail  et  l'étude;  cet  écolier 
sans  éoudation  avait  le  feu  sacré  et  le  génie  de  l'invention.  Combes 


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DES  PilOmàS  DE  LA  MÉGâNTQUE.  823 

en^aTâitlere^ectetlesèle;  il  prit  Mé  Marcel  Deprezpiës  de  lui^'et, 
tout'  eu  rémunérant'ses  miles  services,  le  dirigea  sans  le  gôner  en 
rien.  Bientôt  même,  renversant  les  rôles,  il  rédigeait,  poor. les  «pM- 
sei^er  à  l'Académie  des  sciences,  avant  de  les  insérer  dans.  an.  de 
ses  ouvrages,  «les  premiers  travaux  de  son  secrétaire. 

M.  Marcel  Deprez  simplifiait'  en  le  perfectionnant  le  mécanisme 
des  tiroirs  dans  une  machine  à  vapeur.  Le  mouvement  du  pistoaiest 
alternatif;  on  doit,  pour  l'entretenir,  agir  sur  les  deux  faeea^iSuc- 
cessivement,  sans  que  les  pressiims'  opposées  puissent ,aà  aucun 
nistaDt,  entrer  en  lutte.  A  la  fin  dechaque  course,  la  vapeur  dilatée 
et' refroidie  s'échappe  dms  l'atmosphère  ou  dans  le* condenseur, 
pendant  que  celle  de  la  chaudière  entre  du  côté  opposé.  Une  plaque, 
qu-OD  nomme  tiroir,  va,  vient  et  glisse  sans  oesse,  sur  trois  ouver- 
tures qu'elle  couvre  et  découvre  pour  fermer  les  communications 
et  les  ouvrir  à  propos.  Cette  pièce  est  la  plus  délicate  de  la  ma- 
chine ;  une  seule  seconde  de  retard,  un  seul  millimètre  d'avance, 
pourraient  troubler  et  renverser  l'action.  Les  solutions  de  M.  Deprez 
sont  simples  ;  la  description  en  serait  longue.  Quelques  citations 
suffiront  pour  faire  comprendre,  sans  en  diminuer  en  rien  le  mérite, 
le  généreux  élan  de  l'excellent  M.  Combes. 

Combes,  dans  ses  études  sur  la  machine  à  vapeur,  consacre  plus 
de  vingt  pages  à  la  description  du  tracé  de  M.  Deprez,  qui  n'est  pas 
moins  simple,  — c'est  la  louange  très  flatteuse  qu'il  lui  donne, — 
que  celui  du  professeur  Zeuner.  M.  Haton  de  La  6onpillière|..daii8 
une  savante  et  judicieuse  revue  des  progrès  récens  de  l'exploitation 
des  mines,  décrit  à  son  tour  et  juge  avec  autorité,  aprè&.dix  ans 
d'épreuves,  la  coulisse  de  M.  Deprez.  a  Tandis  qu'on  ne  craint  pas, 
dit-il,  de  multiplier  indéfiniment  les  articulations  dans  certains 
appareils  récens,  celui  de  M.  Deprez  ne  comporte  qu'un  exceatrique 
et  une  seule  articulation.  »  Les  ingénieurs  du  chemin  de  fer  du 
Nord  ont  constaté  enfin,  dans  un  rapport  officiel,  sur  une  locomotive 
munie  du  nouveau  mécanisme,  et  pour  un  trajet  de  80,000  kilo- 
mètres, une  économie  de  20  pour  100. 

De  tels  jugemens  semblent  sans  appel.  M.  Marcel  Deprez,  —  le 
cas  est  rare,  —  les  a  trouvés  trop  favorables.  Les  conditions  impo- 
sées aux  tiroirs^  soulèvent  plus  d'un  problème.  Il  voulut  les  résoncbre. 
Sans  consulter  les*  maîtres  ni  pâlir  sur  les  livres,  le  jeune  volon- 
taire de  la  science  entreprit  l'étude  de  la  détente,  la  discussion 
des  principes  qui.  condamnent  les  espaces  libres  et  prononcent  sur 
les  inconvéniens  de  l'admission  anticipée  de  la  vapeur.  Le  secrétaire 
de  Combes  avait  des  loisirs;  les  ateliers  devinrent  son  école.  Spec- 
tateur attentif,  puisant  à  la  source,  il  recueillait  des  observations, 
^prenait  note  des  singularités,  critiquant  tout,  jugeant  tout,  etten- 


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82A  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

tant  d'ingénieux  essais.  L'effort  de  la  vapeur  est  variable,  il  faut, 
pour  procéder  avec  ordre,  le  mesurer  en  chaque  point  de  la  course. 
L'indicateur  de  Watt  a  cette  destination  et  met  le  corps  de  pompe 
en  communication  avec  un  petit  cylindre  dans  lequel  un  piston, 
pressé  par  la  vapeur,  comprime  un  ressort  qui  donne  la  mesure 
de  la  tension  :  un  crayon  l'inscrit  en  traçant  une  courbe  sur  un 
papier  mobile. 

Cette  solution  rapide  n'est  qu'approchée.  Pour  s'ajuster  à  la  force 
qui  le  pousse,  un  ressort  a  besoin  d'un  temps  plus  ou  moins  long 
suivant  sa  raideur  ;  l'indicateur  n'en  accorde  aucun.  Dans  l'inscription 
continue  d'une  force  qui  varie  sans  cesse,  un  retard  est  inévitable 
et  rien  ne  prouve  qu'il  soit  constant.  De  rapides  sinuosités  dans  la 
courbe  tracée,  surtout  vers  la  fin  de  la  course,  trahissent,  si  j'ose  le 
dire,  l'incertitude  et  l'hésitation  du  crayon.  Les  constructeurs  pres- 
crivent, il  est  vrai,  de  remplacer  par  un  trait  régulier,  dont  on  se 
contente,  la  ligne  moyenne  de  ces  indications  parasites.  Plus  scru- 
puleux et  plus  défiant,  M.  Deprez  voulut,  sans  corrections  arbi- 
traires, obtenir  un  tracé  certain.  Il  proposa  une  méthode  qui  fut 
signalée  par  Ciombes  à  l'Académie  des  sciences  comme  ingénieuse 
et  nouvelle  et  réalisée  bientôt  avec  succès  par  les  ingénieurs  du 
chemin  de  fer  du  Nord. 

Le  petit  instrument  que  M.  Deprez  voulait  remplacer  était  bien 
connu  de  Combes,  qui  trente  ans  avant,  au  retour  d'un  voyage 
d'Angleterre,  l'avait,  un  des  premiers,  décrit  et  préconisé  en  France. 
«  Cet  instrument  simple  et  portatif,  écrivait  Combes  en  i8&7,  est 
fort  connu  en  Angleterre.  J'en  ai  publié  la  description  et  je  l'ai 
appliqué  à  plusieurs  machines  en  y  apportant  une  modification 
qui  le  rend  d'un  usage  plus  commode  et  un  peu  plus  exact.  » 
M.  Deprez,  approuvé  et  loué  par  Combes,  voulut  être  complète- 
ment exact.  Les  effets  d'une  force,  proportionnels  au  carré  du  temps, 
sont  en  un  centième  de  seconde  dix  mille  fois  moindres,  qu'en  une 
seconde.  Le  dilemme  est  décourageant  :  si  l'action  dure  peu,  l'effet 
est  imperceptible  ;  si  elle  se  prolonge ,  le  résultat  n'est  qu'une 
moyenne.  M.  Deprez,  très  ingénieusement,  renverse  le  problème, 
il  se  donne  la  force  et  prend  pour  inconnue  la  position  correspon- 
dante du  piston.  Au  moment  où  la  tension  de  la  vapeur  atteint  la 
valeur  assignée  d'avance,  elle  détermine  le  mouvement  d'une  pièce 
jusque-là  maintenue  par  une  force  supérieure  et  fait  marquer  un 
point  de  la  courbe  à  construire. 

L'appareil  fut  exécuté.  M.  Deprez  prit  toutes  les  mesures  dans 
les  ateliers  du  chemin  de  fer  du  Nord,  sur  la  machine  même  munie 
de  la  coulisse  inventée  par  lui.  La  conclusion  fut  inattendue.  Les 
espaces  libres,  condamnés  et  proscrits,  et  l'admission  anticipée  de  la 


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DES  PBOGRÉS  DE  LA  MÉCAMIQDE.  826 

vapeur,  sont  sans  influence  sur  le  rendement.  L'assertion  était  para- 
doiale.  Les  conditions  de  la  meilleure  marche  sont  réduites  en 
règles  précises.  M.  Deprez,  applaudi  par  ses  maîtres,  a  rempli  tout 
leur  programme.  La  machine,  munie  de  son  système,  procure  une 
économie  officiellement  constatée,,  et  l'inventeur  lui-même,  respec* 
tueux  de  la  seule  vérité,  sans  se  soucier  d'affaiblir  un  succès  auquel 
un  plus  habile  aurait  demandé  la  fortune,  explique  avec  précision 
les  conditions  dans  lesquelles  l'inconvénient  corrigé  ne  rendrait 
pas  la  machine  moins  parfaite. 

Le  travail  d'une  machine  doit  être  comparé  à  la  dépense  faite 
pour  le  produire.  L'admission  anticipée  de  la  vapeur  et  la  compres- 
sion qui  en  résulte ,  lorsqu'il  n'existe  aucune  autre  imperfection, 
diminue,  pour  chaque  coup  de  piston,  le  travail  de  la  machine; 
mais  la  dépense  de  vapeur,  et  avec  elle,  1»  consommation  du  char- 
bon, sont  réduites  en  même  tempe;  le  rapport  reste  le  même.  Le 
perfectionnement  est  comparable  à  celui  qui ,  dans  un  appareil 
d'éclairage,  procurerait,  en  même  temps  qu'une  plus  grande  con- 
sommation de  gaz,  une  plus  grande  production  de  lumière. 

Les  ingénieurs  cependant,  après  de  longs  essais,  avaient  proclamé 
une  économie  de  20  pour  100.  D'où  vient  cela?  M.  Deprez  en  donne 
la  véritable  cause.  On  demandait  aux  machines  comparées  la  même 
quantité  de  travail.  Celle  qui  portait  la  coulisse  nouvelle  marchait 
dans  les  conditions  normales.  L'allure  de  l'autre  était  forcée.  Les 
choses  se  passaient  à  peu  près  comme  si,  voulant  comparer  deux 
machines,  l'une  de  9,  l'autre  de  10  chevaux,  on  leur  imposait  à 
toutes  deux  un  travail  de  10  chevaux.  Parce  que  la  seconde  ferait 
itiieux  cette  tflche  (qui  est  la  sienne) ,  on  aurait  tort  de  la  déclarer 
mieux  construite.  Le  contraire  aurait  lieu  si,  pour  faire  l'épreuve, 
on  leur  imposait  un  travail  commun  de  0  chevaux.  One  machine 
construite  pour  produire  0  chevaux  de  travail ,  si  on  supprime, 
par  un  jeu  plus  habile  des  tiroirs,  l'admission  anticipée  et  la  com- 
pression^ de  la  vapeur,  peut  devenir  une  machine  de  dix  chevaux; 
sa  qualité  restera  la  même  :  on  brûlera,  par  heure  et  par  force  de 
cheval,  la  même  quantité  de  charbon.  Le  système,  toujours  avan- 
tageux, de  M.  Deprez  se  trouve  ainsi  réduit  à  sa  juste  valeur.  L'ob- 
servation est  judicieuse  et  fine;  il  y  aurait  eu,  pour  tout  autre, 
mérite  à  la  faire  le  premier;  pour  l'inventeur,  le  mérite  est  double. 

M.  Deprez  avait  trop  vécu  dans  les  ateliers  pour  ignorer  qu'on  y 
préfère  à  la  précision  la  rapidité  des  résultats,  et  la  simplicité  à  la 
rigueur.  Le  mouvement  rectiligne  de  va-et-vient  du  crayon  de  l'in- 
dicateur fait  naître  sur  un  papier  mobile  une  courbe  nommée  dia- 
gramme, dont  la  surface  mesure  le  travail  d'un  coup  de  piston. 
M.  Deprez  s'est  proposé  de  tracer  cette  courbe,  ou,  pour  parler 


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8^  R&¥U&I>BS  DBUXillOraOBSii 

phia  eiactemenl»  de  lafaice  tracer  par  la  machine >  ea, laissant  Je^ 
pi^ieF  imflaûbile*  Il  a  résolu.  cB'  piroUëBie  :  ddUK.  points  t  mobiles 
ayant  de&  mouvemeus  qoekonquesv  fotrcw  ue  troi^èoie  pcûot.à. 
décrire  let  mouvemeiit  résultant  des  deuKautres.  L'un  des  deux 
points  mobiles,  est-il  beaoin.de  le  dire?  est  rextfémité  du  crayon;  le 
second  est  animéi  du;  mouvement  iqu'<Mi  donnerait  au  papier  et  qt» 
Ton  remplacera  par.  celui  (d'un  oi^gane'de  la  maohineb  La  courbe 
obteaue^  sans^ôtre  chaDgé^  earien^  sera  amplifiée  ouj.  réduite,  suîr 
vant  les  cas.  Tout  l'avantage  consiste  à  débarrasser  l'appareil  du 
papier  noobile»  qui  le  rendait  moina  povtatiC  et  moins  simpl^. 

Je  ne  puis  terminer  cette  rapide  et  incomplète  revue  des  travaux 
de  M.  Deprez  sur  la  machine  à  vapeur  sans  parler  d'un  régulateur 
de  vitesse  très  ingénieux,  très  nouveau,  rô^}Osant  sur  les  plus  judi- 
cieux et  les  plus  savans  principes,  bien  peu  connu  cependant;  car» 
entraîné  par  d'autres  recherches,.  M*. Deprez  ne  l'a  ni  construit  ni 
décrit  dans  aucun  recueil* 

Lu  régulateur  de  Watt  est  bien  connu*  Deux  boules  liées  à  la 
machine  se  rapprochent  ou  s'écartent  sous  Tiniluence  de  la  force 
centrifuge,  suivant  que  la  vitesse  diminue  ou  augmente.  Leur  écai^ 
tement  agit  sur  une  valve  qui  facilite,  l'admisaioa  de  la  vapeur 
quand  la  vitesse  est. trop  petite,  et.  la  modère  quand  elle  e^  trop 
grande.  Tout  écart  de  vitesse  tend  ainsi  à  se  corriger.  Mais  l'effet 
est  lent  et  souvent  incomplet.  Plusieurs  mécaniciens,  au  preoQier 
rang  desquels  il  faut  citer  Foucault,  ont  ingénieusement  substitué  aa 
régulateur  de  Watt  un  système  isochrone,  contraint  par  sa  consti- 
tution monte  de  prendre  une  vitesse  déterminée,  ou,  jsinon,  poussé 
immédiatement  à  l'une  des  positioi»  extrêmes;  élevé  au  plus  haut 
aussitôt  que  s'accroît  la  vitesse,  il  tombe  au  plus  bas  dès  qu'elle  se 
ralentit.  Trop  éner^que  et. tr(^  brutale,,  la  correction  dépasse  le 
but,  et  ces  continuels*  coups  de  caveçon  font,  naître  et  entre- 
tiennent des  oscillations  qui  ne  cessent  plus. 

La  solution  proposée  par  M.  Deprea  repose  sur  cette  remarque  : 
dans  uu  grand  nombre  de  cas.,  les  résistances  à  vaincre,  dans  une 
usine  sont  indépendantes  de  la  vitesse*  La  force  néoessaire  pour 
eobretenir  une  allure,  quelle  qu'elle  soit ,  reste  la  mémo.  On  tra- 
vaiUs,  moins  en  marchant  .plus  lentement,  on  développe  le  mèoie 
eflbot. 

Ceci  étant  admis,.  IL  Deprez  aseocie  à  sa  machine  lULréguUteor 
de  Watt  ordinaire  ;  il  le  laissoi  quand  la  marche  est  troublée,.  tra<- 
vailler  à  la  rétablir;  naais  au  lieu  d'abandmmer  les  outils  aux  leitfeâ 
oscillations  qui  vont  nattroi  il  attend  le  pi)emier  maximum-de  vitesse, 
pour  fixer,  dans  la  position  qu'elles  ont  prise,  les  valves  régulatrices 
de  la  vapeur.  Gomme  l'avait  deviné  Kepler  et  Ta  formellement  énonoé 


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DES  PROGRÈS  DE  LA' 'MÉCANIQUE.  827 

Fsnnat,  eu  moment  de  toat  maximum,  la  variation'  devient  DuUe.  La 
vitesse- étant iininstant constante,  tes  forces  mouvantes  font  équi- 
libre aux  forces  résistantes,  et  si  les  (premières  deviennent  inva- 
riables, les'secondes  Fêtant,  par  iiypotlvèse,  Téquilibrene  sera  plus 
troublé.  La -vitesse  restera  constante,ii{ais  elle  ne  sera  pas  celle  que 
Ton  désire.  Pour  revenir  à  la  vitesse  normale  et  y  rester,  il  suffira 
d'ouvrir  ou  de  fermer,  pendant  un  instant,  une  valve,  distincte  de 
oeMe  que  &it  agir  le  Tégulateur,  c^est  là  le  point  essentiel,  en 'met- 
'tant  fin  à  son  action  dès  qu^on  aura*  atteint  la  vitesse  désirée,  qui  se 
maintiendra  juf^qu'à  rinteT^^'ention  d'une  cause  perturbatrice  exi- 
geant une  naanœuvre  nouvelle. 


M. 

M.  'îlarcel  Dfprez,  dans  une  courte  note  adressée  à  rAcaiïémie 
ées  sciences,  avaitindiqué,  sans  s'étendre  sur  le  détail,  pour  l'étude 
des  gaz  de  'la  poudre.  Inapplication  du  principe  nouveau  proposé 
pour  la  'mesure  des  pressions  variables.  Le  corps  de  l'ariillerie  de 
marine  entendit  l'appel.  Une  commission  présidée  par  le  général 
Fiébauh  fit'constniire,  sur  les  dessins  de  M.  Deprez,  un  appareil  très 
délicat,  dont  l'étude  formait  tout  -son  programme.  Les  ressources 
mises  à  sa  disposition,  les  louanges  éclairées  de  collaborateurs 
d'élite  et  la  flatteuse  confiance  de  la  oonnnission,  stimulèrent  le 
jeane  inventeur.  Abordant  la  question  sous  toutes  ses  faces,  il  pro- 
posa d'ingénieuses  conceptions  et,  pour  chaque  problème,  des  solu- 
tions wriées,  adoptées  en  principe,  et  mises  sans  retard  à  l'étude. 
Le  savant  colonel  Sebert,  chef  d'escadron  alors  et  rédacteur  des 
travaux  communs,  dans  les  comptes -rendus  publiés  à  plusieurs 
reprises 'par  le  Mémorial  de  VurtUlerie  de  marine^  signale  expres- 
sément, avec  une  sincérité  digne  de  ses  talons,  le  rMe  prépoiïâé- 
rantdcM.  Marcel  Deprez.  Qu'on  me  permette  ici  une  réflexion  ^e 
je  ne  veux  pas  taire. 

Le  corps  de  rartfflerie  de  marine,  attentif  aux  progrès  de  la 
science,  exécute,  depuis  plus  de  trente  ans,  les  travaux  techniques 
les  plus  admirés.  De  laborieux  et  savans  officiers,  dignes  de  leurs 
chefs,  y  associent  leurs  noms  àceux  du  colonel  Sebert  et  des  géné- 
raux Frébault  et  Virgile  ;  leurs  annales,  publiées  pour  notre  armée 
seulement,  sont  lues  dans  totfte  TEurope  et  consultées  utilement 
par  les  représentans  de  la  science  pure. 

Ge  corps  d'élite,  cependant,  est  recruté,  personne  ue  Tîgnore, 
parmi  ks  derniers  élèves  de  rÉcole  polytechnique.  Nos  derniers 
élèves  fiout  donc  eorodlen»;  ils  aknenty'itB  iisspectent,  ils  cultivent 


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828 


REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


la^science;  je  voudrais  ajouter  :  Jugez  par  là  des  autres!  la  logique 
le*  permet,  la  vérité  s'y  refuse.  Les  derniers  élèves  d'une  école 
savante  qui  s'est  ouverte  pour  eux  après  de  difficiles  épreuves,  ne 
sont  pas  les  moins  méritans  ;  dans  ce  concours  sans  répit  ni  trêve, 
ceux.qui  renoncent  à  la  lutte  y  auraient  fait  souvent  très  honorable 
figure. 

J'assistais  un  jour  à  la  réunion  du  jury  qui  décide  du  sort  des 
fruits  secs  repoussés  des  services  publics.  Sur  la  liste  des  victimes, 
à  mon  grand  ôtonnement,  je  rencontrai  le  nom  d'un  jeune  homme 
que  l'opioion  de  ses  camarades  plaçait ,  je  le  savais,  au  premier 
rang.  ^J'alléguai,  pour  le  défendre,  ses  brillans  examens  d'admis- 
sion, l'estime  de  ses  premiers  maîtres  et  des  notes  excellentes,  de 
date  déjà  ancienne.  Mon  discours  produisit  un  effet  déplorable.  «  Il 
aurait  pu  être  notre  meilleur  élève,  s'écria  un  éminent  ingénieur, 
et  par  sa  paresse  il  est  le  dernier  !  Je  le  déclare  indigne  d'indul- 
gence.» Telle  fut  effectivement  l'opinion  du  conseil,  et  le  jeune 
homme  dut  quitter  l'école.  Plus  d'un  jury  moins  sévère  a  laissé 
passer,  pour  recruter  l'artillerie  de  marine,  quelques-uns  de  ces 
paresseux  de  la  vingtième  année,  non  moins  riches  d'avenir  et  plus 
habilement  défendus. 

Les  recherches  sur  la  force  de  la  poudre  inspirées  par  H.  Deprez 
resteront  mémorables  dans  l'histoire  de  ce  problème,  toujours  à 
l'étude.  Elles  méritent  plus  qu'une  simple  mention.  La  route  à  par- 
courir était  longue;  Tartaglia  croyait  y  faire  un  premier  pas  en 
démontrant  que  la  trajectoire  est  une  ligne  courbe,  u  Une  pierre  qu'on 
lance,  disait-il,  décrit  une  courbe  que  chacun  peut  voir;  le  boulet, 
personne  n'en  peut  douter,  finit  par  retomber  sur  la  terre,  et  la 
trajectoire,  pour  l'y  ramener,  se  courbe  nécessairement  tôt  ou  tard. 
Cette  courbure,  ajoute-t-il,  est  immédiate,  elle  commence  dès  la 
sortie  de  la  pièce.»  Voici  comme  il  argumente  :  a  Plus  la  vitesse  est 
grande  et  plus  on  est  rapproché  du  point  de  départ,  moins  la  cour- 
bure doit  être  sensible  ;  cela  peut  être  admis  comme  un  axiome. 
Où  trouver  place  alors  pour  une  portion  de  ligne  droite?  En  accrois- 
sant la  vitesse  ou  en  se  plaçant  plus  près  de  la  pièce,  on  devrait, 
d'après  l'axiome  admis,  obtenir  une  route  moins  courbée  ;  or  rien 
n'est  moins  courbé  qu'une  ligne  droite,  et  l'hypothèse  est  contra- 
dictoire.» L'assertion  n'est  pas  fausse;  mais,  ingénieux  ou  non,  un 
sophisme  est  toujours  stérile.  Pour  découvrir  la  forme  parabo- 
lique, Galilée  avait  tout  à  inventer.  Le  grand  Italien  négligeait  la 
réisistance  de  l'air,  sans  en  ignorer  l'influence.  L'architecte  ingé- 
nieur Blondel,  ami  des  problèmes  faciles,  ne  rencontrait  dans  l'Art 
de  jeter  des  bombes  qu'une  application  des  prO|>riétés  de  la  troi- 
sième section  conique.  La  théorie  restait  éloignée  de  la  pratique 


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DES  PROGRÈS  DE  LA  MECANIQUE.  '  829 

et  ne  faisait  pas  un  plus  grand  progrès  le  jour  où  La  Hire,  en  1702, 
devant  l'Académie  des  sciences,  expliquait  la  force  de  la  poudre 
par  l'élasticité  de  Tair  contenu  dans  les  grains  et  entre  les  grains 
dilatés  par  la  combustion. 

L'excellent  ouvrage  de  Robins,  publié  en  17i2,  et  traduit  dans 
toutes  les  langues,  fut  le  point  de  départ  de  travaux  plus  exacts  et 
qui  peuvent,  aujourd'hui  encore,  servir  sur  plus  d'un  point  de  guide 
aux  artilleurs.  Robins  a  le  premier  mesuré  la  vitesse  du  projectile  ; 
la  comparaison  directe  de  l'espace  parcouru  au  temps  du  trajet 
surpassait  les  ressources  de  l'art.  Le  mouvement,  disait  Robins, 
est  si  rapide,  et  le  temps  si  court,  que  si ,  en  le  mesurant ,  on 
commet  la  moindre  erreur,  on  pourra  se  tromper  de  500  ou 
600  pieds  sur  l'espace  parcouru  en  une  seconde.  Les  voies  les  plus 
assurées  de  la  science  sont  indirectes;  c'est  de  l'effet  du  choc  que 
Robins  a  déduit  la  vitesse.  Le  projectile,  dans  la  méthode  de  Robins, 
frappe  à  bout  portant  un  appareil  mobile  solidement  construit  enfer 
et  protégé  par  une  pièce  de  bois  sur  laquelle  on  tire.  Il  ne  faut  pas 
s'imaginer,  disait  Robins,  que  cette  planche  soit  inutile.  Si  le  boulet, 
chassé  par  une  forte  charge,  frappait  directement  le  fer,  il  briserait 
tout,  serait  réfléchi,  et,  indépendamment  du  danger  auquel  on  serait 
exposé,  on  aurait  le  déplaisir  de  n'avoir  rien  avancé.  On  supprime 
aujourd'hui  la  planche,  qui  niériterait,  je  crois,  le  nom  de  poutre, 
et  le  boulet,  reçu  dans  un  lit  de  sable  ou  d'argile,  y  éteint  son  mou- 
vement, qu'il  communique  au  pendule.  On  peut  se  ûer  à  la  for- 
mule de  Robins ,  elle  traduit  une  loi  rigoureuse  de  la  science  ;  le 
travail  inconnu  de  destruction  en  est  éliminé.  Que  le  boulet  ait 
déchiré  des  fibres  de  sapin  ou  de  chône,  fait  une  trouée  dans  la 
terre  ou  broyé  des  grains  de  sable,  la  relation  entre  la  masse  en 
mouvement,  la  vitesse  initiale  et  l'angle  d'écartement  du  pendule 
restera  la  même. 

La  vitesse  imprimée  au  boulet  ne  mesure  pas  le  mérite  d'une 
poudre.  En  préférant  celle  qui,  à  charge  égale,  procure  le  plus 
grand  écart,  on  commettrait  une  grave  imprudence.  L'impulsion, 
mesurée  par  la  force  vive  du  boulet,  est  le  travail  total  des  gaz  de 
la  poudre,  proportionnel  à  leur  effort  moyen;  mais,  pour  une  même 
moyenne,  les  extrêmes  varient,  et  les  chances  de  rupture  en  dépen- 
dent. C'est  l'effort  maximum  qui  rend  la  poudre  brisante.  Si  aucun 
produit  chimique,  jusqu'ici,  n'est  adfnis  à  charger  nos  canons,  ce 
n'est  pas  l'énergie  qui  leur  manque.  Le  chlorure  d'azote,  la  dyna- 
mite, le  picrate  de  potasse,  le  coton-poudre  pourraient,  sous  un 
moindre  volume,  produire  un  aussi  grand  travail,  mais  le  ressort 
de  ces  substances  est  trop  impétueux  et  trop  raide,  leurs  gaz  se 
produisent  trop  vite,  l'effort  initial  est  trop  grand;  après  quelques 


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830        '       HETUE  DES  DEUX  MONDES. 

Mupsy  après  un  senl  peut-être»  l'arme  laplus  solide  éclaterait  sous  leur 
action.  La  poudre,  pour  les  armes  à  feu,  est  aujourd'hui  encore  sans 
rivale.  Dans  le  travail  des  mines,  pour  briser  la  roche,  la  nddoor 
du  ressort  est  un  avantage,  et  la  dynamite,  pour  remplacer  la  poudre, 
n'attend  sans  doute  que  l'abaissement  des  droits  de  fabrication  et 
de  vente. 

Si  j'avais  à  énumérer  et  à  discuter  les  tentatives  antériemres  aux 
expériences  de  MM.  Deprez  et  Sebert,  la  matière  ne  manquerait  pas. 
J'ai  désiré  montrer  seulement,  de  manière  à  ne  laisser  aucun  doute, 
que  la  France  possède,  sans  le  savoir  assez,  un  inventeur  de  pre- 
mier ordre.  Les  excellens  mémoires  rédigés  par  le  colonel  Sebert 
apportent,  par  leur  forme,  un  sérieux  commencement  de  preuves. 
Une  commission  militaire  est  présidée  par  le  savant  général  Fré- 
bault,  elle  a  pour  secrétaire  un  éminent  professeur  cité  avec  h(m- 
neur  dans  l'histoire  de  la  balistique,  M.  Hélie.  A  côté  de  plusieurs 
noms  qui  sortiraient  de  toutes  les  bouches  s'il  fallait  louer  la  science 
de  nos  officiers  et  leur  ardeur  au  progrès,  cette  commission  inscrit 
celui  d'un  jeune  homme  sans  grade  et  sans  titre,  recommandé  par 
son  seul  mérite.  On  demande  ses  conseils,  on  les  suit,  on  adopte  ses 
projets  ;  il  ne  s'agit  pas  ici  d'une  inspiration  heureuse  qui  ouvre  la 
voie;  pmdant  trois  ans  entiers,  ces  officiers  supérieurs,  ces  savans 
vieilUs  dans  l'étude,  ces  mécaniciens,  passés  maîtres  dans  l'art  des 
expériences,  qui,  avant  et  depuis,  ont  fait  glorieusement  leurs 
preuves,  réalisent  les  projets  de  M.  Marcel  Deprez.  Chaque  difficulté  lui 
procure  un  succès;  on  en  arrive,  je  n'exagère  rien,  à  lui  comman- 
der des  inventions.  Le  chronographe  de  Schultz  est  cité  Jusque-là 
conmie  le  dernier  effort  de  la  science;  on  rencontre,  en  l'appliquant, 
des  difficultés  considérables;  la  précision  justement  vantée  de  l'ap- 
pareil a  des  limites,  il  faut  les  franchir,  ou  sinon  l'entreprise  devient 
inutile.  On  expose  l'embarras  à  M.  Deprez,  on  le  presse  d'y  trouver 
remède.  Yersé  dans  les  combinaisons  et  dans  les  théories  mécani- 
ques, l'étude  des  courans  lui  était  nouvelle;  mais  il  y  a  urgence,  et 
il  est  forcéy  —  je  répète  les  paroles  du  colonel  Sebert,  —  de  sub- 
stituer au  meilleur  chronographe  connu  un  instrument  réellement 
nouveau. 

La  première  méthode  proposée  par  M.  Marcel  Deprez  à  la  ccha- 
mission  pourrait  s'appeler  mesure  statique  des  pressions  de  la 
poudre*  Elle  repose  sur  le  principe  de  Pascal  :  la  pression  d'un 
fluide  se  transmet  dans  tous  les  sens,  et,  à  toute  distance,  propor- 
tionnellement aux  surfaces.  Les  mesures  qu'on  doit  prendre  et  éva- 
luer en  kilogrammes  peuvent  donc,  pour  les  pressions  les  plus 
grandes,  être  représentées  par  des  nombres  petits.  La  pression  de 
la  poudre,  xeçue  sur  un  piston  de  petite  surface,  est  transmise  par 


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DES  PR(Krft£â«  DB  XA  lliCAKIQUE.  8S1 

une  tige  rigide  à  une  surface  cent  fois  plus  grande  et  appliquée  à' 
presser  use  masse  de  mercure.  La  violence  du  choc,  par  cet  arti^ 
ficev  est  réduite  au  centième.  La  pression  du  mercure  est  transmise 
à  des  pistonsi  de  petite  surface  maintenus  par  des  forces  constanteâ 
successivement  vaincues,  et  dont  les  plu»  grandes  ne  dépassent  pas 
20  kilogrammes. 

Le  plus  difficile  est  de  noter  le  moment  où  se  déplace  chaque 
piston;  à  chacun  correspond,  pour  les  gaz,  une  pression  dôtermiaée 
à  l'avance.  La  rapidité  du  phénomène  est  telle  qu'il  ne  faut  pas 
songer  au  chronomètre  et  que  les  meilleurs  chronographes  furent 
trouvés  d'abord  insuffisans.  Une  méthode  bien  connue  charge 
chaque  mouvement  qu'il  faut  noter  de  procurer  l'interruption  d'un 
courant  ;  cette  interruption  fait  naître  une  étincelle  dont  la  trace, 
sur.  un  papier  en  mouvement,  marque  l'instant  précis  du  phéUD- 
màne.  Aucune  action  n'étant  instantanée,  il  faut  se  résigner  à  un 
retard;  peu  importerait  s'il  était  constant;  ce  sont  les  di£férences 
seules  qu'on  mesure.  Malheureusement,  l'étincelle  présente  des 
irrégularités  dont  la  loi  nous  échappe.  On  a  essayé  de  lui  faire  per- 
cer le  papier,  marquer  une  trace  blanche  sur  du  noir  de  fumée, 
colorer  en  bleu  du  cyanoferrure  de  potassium,  rien  ne  réussit; 
l'étincelle  se  détourne,  sans  cause  appréciable,  pour  frapper  le 
papier  à  un  millimètre  quelquefois  de  la  route  la  plus  courte. 
L'électricité  frappe  le  point  qui  lui  plaît;  c'est  la  seule  loi  qu'on 
ait;  trouvée. 

Rebuté  par  ces  difficultés,  H.  Marcel  Deprez  osa  revenir  à  un 
mode  d'enregistrement  condamné  par  d'illustres  juges.  Le  couranC 
interrompu  produit  un  électro-aimant  dont  l'attraction  sur  une 
pièce  de  fer  doux  met  en  marche  l'indicateur.  Wheatstone  et 
Rt^goault  l'avaient  essayé  sans  succès.  Les  actions  mises  en  jeu 
demandaiœt  un  temps  trop  long;  M.  Deprez  a  dû  les  réduire. 
Bornons-nous  à  dire  que,pour  h&ter  le  départ  de  la  pièce  aimantée, 
il  parvient  à  exercer  sur  elle  une  attraction  égale  à  dix  mille  fois 
son  poids,  capable,  par  conséquent^  de  lui  faire  parcourir  60,000  mè- 
tres dans  la  première  seconde;  le  trajet  est  d'un  seul  millimètre. 

La  méthode  dynamique  est  venue  confirmer  les  résultats  de  la 
méthode  statique.  L'accélérogri^e  de  M.  Deprez,  ^  c'est  sous  ce 
nom  que  la  commission,  en  le  faisant  connaître,  l'a  recommandé 
aux  artilleurs,  —  se  compose  d'un  petit  pistcMi  d'acier  d'un  demi* 
centimètre  carré  de  surface  qui,  traversant  l'épaisseur  des  parois 
de  la  pièce,  reçoit  directement  l'action  des  gaz.  A  l'extrémité  libre 
de  ce  piston  se  trouve  une  masse  très  lourde  en  fer  qui  porte  une 
petite  plaque  enduite  de  noir  de  fumée,  contre  laquelle  appuie 
uu  style  soumis  à  la  traction  d'un  resscHrt  de  caostchouc  qui  ne 


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832  BETUE  DES  DEUX  MONDES. 

devient  libre  qu'au  moment  précis  où  le  piston  d'acier  entre  en 
mouvement  par  l'action  des  gaz  de  la  poudre.  Il  résulte  de  la  simul- 
tanéité de  ces  deux  mouvemens  que  le  style  trace  sur  la  petite 
plaque  une  courbe  dont  Tétude  fait  connaître  la  loi  des  vitesses  ; 
leurs  accroissemens y  d'après  les  lois  de  la  dynamique,  donnent 
la  mesure  des  forces  qui  les  produisent.  Ces  expériences  rigou- 
reuses et  précises  ajoutent  au  mérite  de  la  difficulté  vaincue  celui 
d'une  simplicité  justement  admirée  par  les  membres  de  la  savante 
conmûssion. 


III. 

M.  Marcel  Deprez,  comme  inventeur  et  comme  savent,  était  déj& 
digne  de  grande  estime,  lorsque,  bien  jeune  encore,  il  me  soumit 
quelques  idées  nouvelles.  Très  sûr  de  lui,  il  me  mit  en  défiance.  Il 
parlait  d'une  voiture  projetée  qui  devait  rouler  sur  les  plus  mau- 
vaises routes  sans  craindre  cahots  ni  secousses;  une  machine  à 
résoudre  les  équations  se  rattachait  au  mémo  principe,  où  la  con- 
sidération des  vitesses  virtuelles  avait  place,  a  Veuillez,  lui  dis-je, 
me  rappeler  la  définition  de  ces  vitesses.  »  Un  peu  surpris  peut- 
être,  il  énonça  très  correctement  la  règle  subtile  et  profonde  qui 
résume  et  contient  la  statique,  c  De  quel  droit,  ajoutai-je,  appli- 
quez-vous à  une  voiture  en  marche  cette  loi  générale  de  l'équi- 
libre? »  L'objection  aurait  troublé  un  ignorant;  elle  fit  sourire 
M.  Deprez.  Par  curiosité,  par  habitude  peut-être,  je  faisais  succé- 
der les  questions  aux  questions,  une  matière  menait  à  l'autre;  nous 
étions  loin  déjà  de  son  carrosse,  lorsque,  se  levant  tout  à  coup, 
M.  Marcel  Deprez  s'écria  avec  impatience  :  «  Mais,  monsieur,  vous 
me  faites  passer  un  examen!  »  C'était  parfaitement  vrai.  €  Vous 
m'avez  fait,  lui  dis-je,  l'honneur  de  me  soumettre  vos  projets;  j.e 
n'ose  à  première  vue  me  prononcer;  j'y  penserai  avec  attention; 
je  me  serais  dispensé  de  le  faire  s'ils  reposaient  sur  de  vagues  sen- 
timens  des  choses.  La  théorie  est  nécessaire  pour  inventer  une 
machine,  comme  les  pierres  pour  bâtir  un  mur.  J'ai  voulu  vous 
juger,  et  je  me  demande,  je  vous  l'avoue,  où  vous  avez  appris,  et 
sous  quel  maître,  à  si  bien  parler  de  la  science  1  »  La  passion  des 
machines  l'avait  entraîné;  la  science,  pour  lui,  était  une  lumière, 
les  formules,  une  arme  nécessaire.  Il  me  rappela  Léon  Foucault. 
Ces  deux  esprits,  très  différens  par  leurs  ambitions  et  leurs  goûts, 
se  ressemblent  par  leurs  aptitudes.  A  la  science,  dans  laquelle  ils 
auront  excellé  tous  deux,  l'un  associait  le  talent  et  les  goûts  d'un 
artiste,  l'autre  l'amour  des  applications  utiles  et  la  curiosité  des 


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DES  PROGEÂS  DE  LA  MÉCANIQUE.  833 

grands  travaux  de  rindostrie.  Foucault,  moins  impatient,  parta- 
geait rarement  son  esprit;  il  ne  changeait  de  terrain  qu'après  avoir 
épuisé  un  succès  et  ne  laissait  paraître  que  des  œuvres  parfaites. 
On  ignorait  ses  essais  et  ses  doutes.  M.  Deprez  parle  volontiers  de 
ridée  qui  Toccupe;  il  raconte  les  solutions  entrevues,  sans  impo- 
ser le  secret  ni  se  préoccuper  des  droits  de  priorité,  qu'il  revendique 
toujours  mollement  et  sans  aigreur.  Foucault  pouvait,  dès  ses 
débuts,  commander  aux  meilleurs  constructeurs  les  instrumens  les 
plus  délicats  et  entreprendre  à  ses  frais  les  expériences  les  plus 
coûteuses;  M.  Deprez,  sans  se  ménager  la  faveur  de  personne, 
laissait  à  de  mieux  placés  ou  à  de  plus  riches  l'honneur  et  le  soin 
de  réaliser  ses  inventions.  Jamais  Léon  Foucault  n'aurait  abandonné 
à  une  commission  souveraine  le  droit  de  discuter  ses  projets,  de 
rejeter  les  uns,  de  perfectionner  les  autres  sans  prendre  conseil  que 
du  but  à  atteindre.  M.  Deprez  l'a  fait,  il  n'a  pas  eu  à  le  regretter. 
Le  hasard  l'a  bien  servi.  U  a  rencontré  chez  de  savans  et  loyaux 
officiers  la  curiosité,  l'esprit  de  suite,  le  discernement  du  mérite  et 
le  désintéressement  scientifique.  Les  artilleurs  et  les  marins,  —  il 
est  heureux  de  le  répéter  souvent,  —  l'ont  accueilli  avec  cordialité 
et  traité  avec  justice. 

L'invention  en  commun  n'en  est  pas  moins  pleine  de  périls,  on 
le  lui  fit  bien  voir.  Un  projet  ingénieux  communiqué,  à  son  ordi- 
nale, à  tous  ceux  qu'il  intéressait,  donna  naissance  au  wagon  d'ex- 
périence admiré  au  Ghamp-de-Hars,  en  1878,  dans  l'exposition  de 
l'une  de  nos  grandes  compagnies  de  chemins  de  fer.  M.  Deprez, 
pendant  plus  de  deux  ans,  a  appliqué  à  ce  travail  les  ressources 
de  son  esprit,  livrant  tout  sans  compter,  comme  dans  ses  travaux 
sur  la  poudre.  Ni  l'ardeur  ne  fut  moindîre,  ni  l'assiduité;  le  génie 
inventif  était  le  même  et  les  difficultés  aussi  grandes.  Le  résultat 
fut  différent.  J'ai  sous  les  yeux  une  notice  sur  les  travaux  de 
M.  Marcel  Deprez  :  devenue  inutile  avant  le  tirage,  elle  n'a  pas  été 
distribuée.  On  second  exemplaire  en  serait  introuvable.  A  l'occasion 
du  beau  travail  sur  les  locomotives,  où  il  a  eu  tant  de  part,  je  lis 
les  lignes  suivantes,  et  je  les  cite  comme  un  trait  de  caractère  : 
tt  M.  Deprez,  —  c'est  lui-même  qui  parle,  —  a  trouvé  depuis  une 
solution  incomparablement  plus  simple;  il  n'a  d'ailleurs  reçu  ni 
rémunération  d'aucune  sorte  ni  remerciment  de  la  compagnie,  qui 
ne  lui  a  pas  même  adressé  un  exemplaire  de  la  brochure  descrip- 
tive du  wagoo,  dans  laquelle  son  nom  ne  figure  pas.  » 

On  a  reproché  à  Le  Verrier,  avec  une  indignation  que  je  n'ai 
jamais  partagée,  d'annoncer  quelquefois  des  observations  du  ciel 
sans  y  attacher  le  nom  d'aucun  observateur.  L'Observatoire  de  Paris, 
collectivement,  en  réclamait  l'honneur.  Yoici  conmient  les  choses 

Ton  Lo.  —  1883.  S3 


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83A  REVUE  DES   DEUX  MONDES. 

se  passaient.  Quand,  pour  des  raisons  qu'il  ne  disait  pas,  le  grand 
astronome  désirait  explorer  un  coin  du  ciel,  il  invitait  les  observa- 
teurs de  service  à  vérifier  sur  une  carte,  qu'il  leur  remettait,  la 
position  des  étoiles  inscrites,  a  S'il  apparaît,  disait-il,  la  moindre 
discordance  entre  le  ciel  et  le  dessin,  pressez  ce  bouton;  averti 
aussitôt,  vous  me  verrez  accourir,  et  je  me  charge  du  reste»  » 
Lorsque  le  reste  devenait  une  découverte,  l'observateur  se  plaignait, 
comme  je  ne  sais  quel  capitaine  du  xvi^  siècle,  «  d'avoir  été  de 
l'entreprise  sans  être  de  la  prise.  »  On  le  défendait  avec  aigreur;  le 
procédé  du  maître  était  déclaré  inique,  et  les  journalistes,  en  pre- 
nant fait  et  cause  pour  l'observateur,  eussent  été  bien  malhabiles  en 
ne  faisant  pas  de  la  victime  un  savant  plein  d'avenir,  un  astronome 
éminent,  qui  sait?  peut-être  même  un  rival  importun  de  son  chef. 

Le  cas  de  M.  Deprez  est  tout  autre.  Le  Verrier  se  servait  du  tra- 
vail, non  des  idées  d'autrui.  Lorsqu'il  envoyait  à  Marseille  le  grand 
télescope  de  Foucault,  il  ne  l'annonçait  nullement  comme  une  œuvre 
de  l'Observatoire  de  Paris;  il  eût,  s'il  l'avait  fait,  mérité  de  justes 
reproches.  Léon  Foucault,  prompt  à  la  riposte,  n'en  aurait  pas  sans 
doute  adouci  la  forme.  M.  Marcel  Deprez,  dans  un  cas  semblable, 
hausserait  les  épaules  et  continuerait  ses  travaux.  Lorsque  ses 
machines  marchent  bien,  il  se  trouve  payé  de  ses  pein^. 

Le  problème  à  résoudre  dans  le  wagon  que  M.  Deprez  nommait 
dynamomètre,  était  de  représenter  graphiquement  le  travail  déve- 
loppé, pendant  la  marche,  par  le  piston  de  la  locomotive;  un  coup 
d'œil  rapidement  jeté  sur  cet  ingénieux  et  grand  travail,  en  1878 
d'abord,  puis  en  1881,  à  l'exposition  d'électricité,  m'a  laissé  le  sou- 
venir d'une  œuvre  originale  et  pleine  d'élégance.  Trop  de  détails 
m'échappent  aujourd'hui,  et  la  notice  rédigée  par  M.  Deprez  ne 
peut  y  suppléer.  J'y  lis,  en  effet,  en  y  cherchant  des  renseiguemens 
précis  que  je  voudrais  transcriie  :  u  U  serait  impossible  de  donner 
une  idée  même  superficielle  des  appareils  que  M.  Deprez  fut  obligé 
d'imaginer.  »  Reproduisons  seulement  cette  autre  phrase  :  a  Le 
wagon  figura  à  l'exposition  universelle  de  1878  et  valut  à  M.  Deprez 
une  médaille  d'or  de  collaborateur  qui  lui  fut  décernée  collective- 
ment avec  deux  ingénieurs  de  la  compagnie.  »  L'analyse  de  ce  beau 
travail  aurait  sufli  pour  montrer  les  ressources  imprévues  et  variées 
de  l'esprit  inventif  que  nous  étudions.  Heureusement,  pour  les  rendre 
évidens,  nous  n'avons  que  l'embarras  du  choix. 

IV. 

M.  Marcel  Desprez  faisait  un  jour,  devant  quelques  savans, 
l'épreuve  d'un  régulateur.   Le  C(>mpteur  accusait  dix  tours  par 


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DES   PR06BÈS   DE  LA  MÉGANIQUE.  8S& 

MOODde,  «ent  en  dix  «econdes,  mille  en  cent  secondes;  on  dimi- 
jauait  )a  résistance,  on  }a  supprimait  même,  sans  obtenir  le  plus 
•faible  écart.  Un  organe  invisible  maîtrisait  la  Titesse.  Le  courant, 
ditiil,'tpaf?erse  un  ressort  tournant;  la  force  centrifuge,  en  le  rele- 
<?ant,  supprime  la  force  motrice  pour  la  rétablir  instan  tanément,  voilà 
tout'le  secret.  «  Le  courant!  Il  y  a  un  courant!  »  s'écria  un  repré- 
sentant respecté  de  la^mécanique.  La  solution  ne  l'intéressait  plus. 
L'intervention  de  l'électricité  lui  était  suspecte  d'escamotage.  Ces 
forces  qui  naissent  à  ^volonté  di^^paraissent,  changent  de  sens  au 
premier  signe, donnent  au  physicien  trop  beau  jeu;  une  rotation  se 
communiquesans  engrenages  et -sans  courroies,  est  renversée  sans 
embrayage,  se  ralentit  sans  frein;  on  ne  reconnaît  plus  la  méca- 
nique. Semblable  était,  au  commencement  de  ce  siècle,  la  mau- 
vaise humeur  des  vieux  joueurs ^de -billard.  Ionique,  battus  par  des 
adversaires  novices  initiés  aux  effets  de  queue,  ils  voyaient  de  leurs 
yeux  réussir  des  coups  impossibles.  On  s'habitue  à  tout,  l'électri- 
oitè  est  en  grand  crédit  ;  les  mécaniciens  l'étudient  et  l'emploient 
<M)mme  ils  ont  étudié  et  employé  la  vapeur,  comme  Bayard  autre- 
fois, tout  en  regrettant  les  beaux  coups  de  lance,  s'est  résigné  à 
faire  parler  la  poudre. 

Qui  pouirait  définir  un  courant?  On  fil  métallique,  on  réunissant 
ies  deux  pôles  d'une  pile,  devient  l'instrument  des  merveilles  que 
ce  nom  résume  et  rappelle.  Lescourans,  c'est  ainsi  qu'on  les  nomme 
sans  décider  qu'aucun  fluide  y  circule,  s'attirent  ou  se  repoussent, 
attirent  ou  repoussent  les  aimans,  les  font  naître,  produisent  les 
températures  les  plus  hautes  et  la  Imniëre  la  plus  éclatante,  et  sont 
enfin  l'agentdes  dépôts  galvanoplastiques.  Chacun  de  ces  effets  s'ac- 
orcrtt  avec  l'intensité  du  courant,  à  laquelle  il  pourrait  servir  de 
Hiesure.  Si,  cependant,  pour  connaître  un  courant,  on  s'informait 
de  l'intensité  seule,  la  déception  serait  dangereuse.  La  tension  aussi 
jo«e  un  rôle;  c'est  elle  qui  détermine  l'énergie  du  choc  auquel  on 
8'«xf>ose  en  le  touchant.  Un  courant  de  faible  intensité  peut  avdîr 
une  grande  tension  ;  un  autre,  d'intensité  t^ent  fois  plus  grande,  une 
tension  très  petite.  Le  premier  tuera  un  bœuf  en  faisant  dévier  de 
quelques  degrés  à  peine  l'aiguille  du  galvanomètre  qui  mesure  Tin- 
teitôité,  et  Tautie  fera  faire  à  l'aiguille  plusieurs  tours  de  cadran, 
dans  pouvoir  étourdir  une  souris.  On  pourrait  classer  et  définir  les 
tânsions  en  disant  quelle  «orte  d'animaux  peuvent  être  foudroyés. 
Les  physiciens  emploient  d'autres  mesures.  L'unité  de  tension  est 
le  volt  et  l'unité  d'intensité  l'ampère.  L'intensité,  pour  chaque  cou- 
rant, est  la  même  en  tous  ses  points  ;  la  tension,  au  contraire,  varie 
d'un  point  à  l'autre  ;  si  eHe  était  constante,  il  n'y  aurait  pas  de  cou- 
rant. On  peut,  «n^uîfaAt  une  image  sugg^e  par  le  nom  lui-même, 


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8Sô  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

comparer  le  courant  à  un  fleuve  ;  l'intensité  correspond  à  la  quantité 
d'eau  débitée  à  travers  une  section  transversale  ;  elle  est  la  même, 
en  différons  points,  tant  qu'aucun  affluent  ne  l'augmente  et  qu'au- 
cune dérivation  ne  la  diminue.  La  tension  peut  être  comparée  à 
l'altitude,  qui  diminue  quand  on  descend  le  cours  de  l'eau.  Sans  la 
différence  des  altitudes  le  fleuve  resterait  lac;  sans  la  différence  deâ 
tensions  l'électricité  resterait  statique.  Le  danger  des  inondations 
dépend  du  niveau  des  eaux,  le  danger  du  choc  électrique  dépend 
de  la  tension.  Le  choc- qui  foudroie  est  une  inondation  d'électricité. 
C'est  la  différence  des  tensions  extrêmes,  qui,  semblable  à  une  hau- 
teur de  chute,  détermine  la  naissance  du  courant;  elle  se  nomme 
force  électromotrice. 

Un  torrent  impétueux,  pour  continuer  le  rapprochement,  qui, 
avec  un  faible  débit,  balaie  tout  sur  son  passage,  en  tombant  de  la 
montagne  à  la  plaine,  présente  l'image  d'un  couraat  de  grande  ten- 
sion. Un  fleuve  large  et  profond  qui,  dans  un  lit  presque  horizontal, 
roule  lentement  d'immenses  eaux,  représente  au  contraire  un  cou- 
rant de  grande  intensité.  Le  galvanomètre  sert  à  mesurer  les  inten- 
sités. Il  consistait,  dans  tous  les  cabinets  de  physique,  en  une 
aiguille  aimantée  très  légère,  dirigée  par  la  terre  ;  le  courant,  par 
un  grand  nombre  de  circonvolutions,  multiplie  sur  elle  son  action,  et 
la  déviation  qu'il  procure  donne  la  mesure  de  l'intensité.  M.  Deprez 
a  apporté  à  cet  iastrument  indispensable  de  toutes  les  études  électri- 
ques un  perfectionnement  de  grande  importance.  C'est  une  maxime 
pour  lui  que,  dans  les  instrumens  de  mesure,  on  doit  accroître  le 
rapport  de  la  force  mise  en  jeu  à  la  masse  qu'il  faut  mouvoir.  L'ac- 
tion exercée  sur  un  aimant  est  proportionnelle  à  l'énergie  de  l'ai- 
mantation. M.  Deprez  remplace,  en  conséquence,  l'aiguille  par  une 
pièce  de  fer  dite,  à  cause  de  sa  forme,  arête  de  poisson,  placée 
entre  les  branches  d'un  puissant  aimant  qui  k  dirige  énergique- 
ment.  On  peut,  grâce  à  cet  artifice,  obtenir  en  quelques  secondes, 
avec  grande  exactitude,  des  mesures  qui  exigeaient  plusieurs 
minutes.  Le  galvanomètre  de  M.  Deprez  est  aujourd'hui  complè- 
tement adopté. 

La  puissance  de  travail,  l'énergie  d'un  courant,  comme  on  dit,  a 
pour  mesure,  sous  quelque  forme  qu'elle  se  manifeste,  le  produit 
de  l'intensité  par  la  force  électromotrice.  L'énergie  d'une  chute 
d'eau  a  pour  mesure  le  produit  de  la  hauteur  de  chute  par  le  poids 
de  l'eau  débitée. 

L'intensité,  à  première  vue,  parait  tout  régler.  L'effet  d'un  cou- 
rant, quel  que  soit  l'usage  qu'on  en  fasse,  lui  est  proportionnel  et 
dépend  d'elle  seule.  Gela  est  vrai  tant  qu'elle  se  maintient;  mais,  par 
le  travail,  un  courant  s'affaibht  ;  semblable  sans  cela  au  juif  errant 


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DES  PROGRES  DE  LA  MECANIQUE.  887 

de  la  légende,  très  riche  avec  ses  cinq  sous,  il  aurait  une  puissance 
infinie.  Gela  répugne  aux  principes.  L'intensité  est  diminuée  par  le 
travail  et  diminuée  très  in^alement.  Deux  courans  d'intensité  égale 
sont  capables  de  la  même  force,  non  du  même  travail  :  tels  seraient 
deux  chevaux  de  vigueur  égale,  capables  au  départ  du  même  effort, 
dont  l'un  pourrait  le  prolonger  sans, faiblir,  pendant  une  heure 
entière,  tandis  que  l'autre,  dès  la  première  minute,  tomberait  épuisé 
de  fatigue.  Deux  courans  de  même  intensité,  appliqués  à  un  même 
usage,  à  Tôclairage  par  exemple,  peuvent  donner  des  résultats  très 
difierens.  Il  peut  se  faire  que  l'un  s'affaiblisse  sans  produire  de 
lumière,  et  que  l'autre  éclaire  presque  sans  s'affaiblir. 

Les  courans  produits  par  la  pile  sont  trop  coûteux  pour  l'indus- 
trie. Jacobi,  dès  l'année  1838,  n'en  faisait  pas  moins  manœuvrer 
sur  la  Neva,  sous  l'influence  d'une  pile,  un  bateau  portant  huit  per- 
sonnes. L'empereur  de  Russie,  qui  payait  les  frais,  ne  s'informait 
ni  du  nombre  de  chevaux  mis  en  jeu,  ni  du  prix  de  chacun  ;  <m 
obtenait,  je  crois,  un  demi-cheval,  et  la  dépense  n'avait  pas  besoin 
d'être  multipliée  par  deux  pour  être  fort  grande.  Dans  les  machines 
électromagnétiques,  la  rotation  d'un  aimant  d'abord,  puis  celle 
d'une  pièce  de  fer  aimantée  par  la  machine  elle-même,  en  produi- 
sant des  forces  électromotrices  presque  indéfinies,  ont  changé  les  con- 
ditions du  problème.  Un  aimant  tourne  sous  l'influence  d'une  force 
purement  mécanique,  il  produit  un  courant  dans  un  fil  enroulé 
près  de  lui  ;  ce  courant,  portant  au  loin  l'action,  fait  tourner  un 
second  aimant  dont  la  rotation  permet  d'accomplir  un  travail.  Pour- 
quoi, dira-t-on,  faire  tourner  un  premier  aimant  pour  obtenir,  avec 
perte  de  force,  en  faisant  intervenir  deux  machines,  la  rotation  d'un 
second  aimant?  La  perte  de  force  est  regrettable  assurément  et  deux 
machines  coûtent  plus  cher  qu'une  seule,  mais  les  inconvéniens  sont 
compensés,  et  au-delà,  par  la  possibilité  de  choisir  à  son  grêla  place 
de  la  puissance  motrice  et  des  outils  qu'elle  conduit. 

Une  charrue,  par  exemple,  dans  une  expérience  célèbre,  était 
tirée  par  l'action  d'un  courant.  La  machine  génératrice,  installée 
dans  le  village,  aurait  pu  envoyer  successivement,  simultanément 
même,  si  on  l'avait  faite  assez  puissante,  dans  tous  les  champs  de 
la  commune,  la  force  nécessaire  au  labourage. 

Dans  cette  belle  expérience,  si  décisive  en  apparence,  la  dis- 
tance était  petite  et  la  force  peu  considérable.  Il  serait  aisé  d'allon- 
ger le  fil  ;  pourquoi  ne  pas  lui  donner  20,000  mètres  au  lieu  de 
600?  C'est  que,  si  l'on  donne  au  fil  20,000  mètres  au  lieu  de  500,  il 
sera  quarante  fois  plus  long^  la  résistance  au  passage  du  courant 
s'accroîtra  dans  ce  long  chemin  et  l'énergie,  affaiblie,  ne  suflira 
plus  au  travail.  On  pourrait  obtenir  dans  ce  fil  de  20  kilomètres  un 


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RBTUE   DES   DEUX  MDIfDES. 

leourant  d'intoisité  suffiBante*etfaire  la  compensation  en  accroissant 
w la. force  électromotriee;  il  suffirait  de  Taire  toarner  rapidement  la 
machine.  Il  y.  aurait  beau  jeu,  mais  la  corde  romprait.  La  force  œn- 
itrifnge  casserait  tout.  On  pourrait,  il  est  vrai,  assurer  .le  succès 
sans  changer  le  ré^ma  de  la: machine,  en  choisissant  un  ctmducteur 
plus  gros.  Si,  en  conservant  le  même  métal,  —  c'était  du  cuivfe, 
—  on  rendile  diamètre  six  fotaiplus  grand,  on  aura  compensé  pré- 
cisément la  multiplication  delà  longueur  par  36.  On  pourra  envoyer 
la  force  à  18  kilomètres,  comme  on  le  faisait  à  600  mètres,  les  con- 
ditions resteront  les  mêmes.  Mais  un  fil  de  36  kilomètres, —  puis- 
qu'il faut  compter  le  retour, —  coûterait  tout  au  moins  200,000  fr, 
Ôest'là  lobjection,  et  elle  est  sérieuse.  Un  fil  de  fer  ne  réussirait 
pas,  étant,  à  section  égale,  cinq  fois  moins  conducteur  que  le  cuivre. 

La  possibilité  de  trao^^porter  la  force  par  jun  fil  conducteur, 
n'est  plus,  depuis  dix  ans.au  moins,  contestée.  Mais  il  faut  pour 
cela,  ou  de  gros  fils  ou  de  grandes  tensions.  On  repousse  la  pre- 
mière condition  par  économie,  la  seconde  par  prudence.  On  a 
reproché  enfin  à  la  transmission  électrique  de  procurer  une  -grande 
perte  de  force.  Le  rendement  e^t  petit  rieile  est  la  forme  de  l'ob- 
ijection  répétée  sans  cesse.  Après  chaque  expérience,  c'est  du  ren- 
idonent  qu'on  s'informe,  par  bienveillance,  il  n'en  faut <pas  douter, 
pour  se  réjouir  s:>la  fraction  est  grande.  On  reste  prêt  toutefois, 
si  elle  se  trouve  petite,  à  condamner  la  méthode  en  plaignant  Ja 
force  perdue.  C'est  une  fausse  opinion.  Le  travail  doit  se  faire  et 
ne  pas  trop  coûter  :  voilà  la  règle.  La  force  perdue,  par  elle-même, 
•est  ce  qu'on  doit  le  moins  considérer.  Si  l'on  pouvait  transportera 
New-York  les  17  millions  de  chevaux  qu'un  mécanicien  voit  tomber 
du  Niagara,  qu'importerait  d'en  perdre  lesneuf  dixièmes  en  route? 
Que  penserait*on  d'un  savant  qui,  sachant  démontrer  que  tout  choc 
fait  perdre  du  travail,  regretterait  la  force  perdue  quand  on  forge 
du  fer? 

On  pourrait  aisément  accrohre  le  rendement,  mais  il  n'y  aurait 
qu'à  y  perdre.  Énonçons  les  données  du  problème. 

Nous  supposons  deux  machines  :  f  une,  la  génératrice,  destinée  à 
.  produire  le  courant;  l'autre,  la  réceptrice,  qui  tournera  sous  son 
influence.  La  machine  génératrice  dépense  ou,  comme  on  dit, 
absorbe  du  travail;  la  réceptrice  en  produit.  Le  rapport  du  travail 
produit  au  travail  dépensé  est  le  rendement.  Les  deux  machines 
étant,  l'une  et  l'autre,  étudiées  et  bien  connues,  si  l'on  demande 
quel  sera  le  rendement,  un  ignorant  seul  peut  répondre.  Tout 
dépend  de  la  manière  d'opérer.  Le  rendement  peut  varier,  suivant 
\\e  régime  adopté,  entre  0  et  100  pour  100. 

Si.  le  rendement  peut  grandir,  il -ne  semble  «pas  qu'on  «oit  en 


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DES  VMGXà»  DF  LA  XÉaAllIQUB.  8S9^ 

doute  'éa  choix»:  Le  plus  grand  s^a  le  meilleur.  U  n'en  est"  rien< 
Quelques'  détails  le  feront  comprendre*  Le  courant,  nous  l'avons 
dix,  s'aifoibUt  en  travaillant,  et  cela  est  conforme  à* toute  prévision, 
raisonnable;  mais,  dans  la  transmission  de  la  force,  un  autre  phé* 
nomène  «e*  produit,  très  étrange  et  paradoxal^  à  n'employer  que  le' 
jugemefift  conmran; 

Pendant  qu'elle  travaille,  la  machine  réceptrice  diminue  l'effort 
nécessaire  pour  faire  tourner  la  génératrice,  dont  la  vitesse  reste 
cependant  constante.  Toutes  les  règles  par  là  semblent  renversées. 
Tout  travail  utile  est  résistant;  plus  une  machine  en  produit,  plus 
elle  consomme  de  force.  Les  machines  électriques  font  exception. 

Expliquons  cette  anomalie.  Le  courant  engendré  par  une  ma- 
chine ag^t  sur  l'aimant  qui  lui  donne  naissance,  et  la  force,  par  une 
loi  nôcessoire,  tend  à  ralentir  le  mouvement;  c'est  cette  résistance ' 
que  doit  vaioore,  pour  maintenir  la  vitesse,  la  puissance  motrice  de 
la  génératrice,  et  le  travail  pbur  elle  sera  d'autant  moindre  que  le' 
courant  contre  lequel  elle  lutte,  en  lui  donnant  naissance,  sera 
moins  intense.  Lors  donc  que  le  courant  est  affaibli,  par  son  propre' 
travail  ou  autrement,  peu  importe,  il  résiste  avec  moins  de  force 
et  le  moteur  est  soulagé. 

Il  ne  faut  pas,  dans  ce  singulier  phénomène,  voir  une  économie 
de  travail;  l'illusion  serait  manifeste.  S'il  y  avait  profit  à  ce  genre* 
d'influence,  on  pourrait  l'imiter,  quel  que  soit  le  moteur  :  un  cheval, 
à  l'aide  d'un  manège,  met  en  marche  une  machine;  qui  empêche- 
rait d'emprunter  une  partie  de  l'effet  produit  pour  pousser  à  la 
roue  et  soulag*^r  le  moteur?  La  maladresse  serait  grande  :  l'atte- 
lage, il  est  vrai,  ne  se  fatiguerait  guère,  mais  un  fort  cheval,  par 
ce  moyen,  pourrait  produire  le  travail  d'un  âne.  Si  l'on  accroissait 
1&  rendement  en  augmentant  purement  et  simplement  le  travail  pro- 
duit, il  n'y  aurait  qu'à  gagner;  si  c'était  en  diminuant  le  travaU 
dépensé)  le  profit  ne  serait  pas  moins  évident.  S'il  faut  les  diminuer 
tous  deux,  la  question  mérite  qu'on  la  pose  :  il  faut  l'étudier. 

Un  industriel  compte,  pour  faire  marcher  son  usine,  sur  une 
chute  de  20  chevanx  de  force,  située  à  20  kilomètres.  L'ingéniem* 
fEÛt  construire^  et  installe  deux  machines  reliées  par  un  fil  et  déclare, 
triomphant,  qu'avec  une  dépense  de  à  chevaux ' appliqués  à  la 
génératrice,  la  machine  réceptrice  en  produit  8.  Le  rendement  est 
75  pour  100.  Gununent  ce  beau  succès  sera-t-il  accueilli?  L'indus- 
triel ne  dira-t^il  pas  :  «  Je  mets  20  chevaux  à  votre  disposition, 
vous  m'en  transportez  8 ,  vos  machines  ne  rendent  que  15  pour 
100.  »  U  serait  injuste;  les  chevaux  sans  emploi  ne  sont  pas  per- 
dus. La  distinction  n'a  rien  de  subtil  :  quatre  machines  semblables 
à  la  preHiièi»,  sur  les  16  chevaux  sans  ouvrage,  pourront  en  amie- 


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8&0  REVUE  DIS  DEUX  MONDES. 

ner  12,  à  la  condition  de  leur  adjoindre  qaatre  réceptrices  nou- 
velles. C'est  la  solution  proposée  par  M.  Maurice  Lévy  et  adoptée 
par  M.  Boistely  ingénieur  de  l'émioent  et  savant  constructeur 
Siemens,  qui,  nous  l'apprend  H.  Tresca,  pour  transporter  200  che- 
vaux à  50  kilomètres,  proposait  récemment  de  commander  vingt 
machines  et  1,000  kilomètres  de  fil.  Le  fil  seul  coûterait  plus  d'un 
million  et  demi  de  francs. 
M.  Marcel  Deprez  repousse  absolument  cette  solution. 


V. 

L'application  des  courans  à  l'industrie  est  une  conquête  assurée. 
L'histoire  de  ses  progrès  n'est  pas  de  mon  sujet.  Qui  oserait,  aujour- 
d'hui, en  assigner  les  limites?  Si  rapides  qu'ils  soient,  les  espérances 
vont  plus  vite  encore.  Sans  oublier  le  but  de  cet  article,  j'indi- 
querai seulement  quelques-uns  des  problèmes  auxquels  M.  Marcel 
Deprez  a  associé  son  nom. 

Laissant  de  côté  les  détails,  quelques-uns  de  grande  importance, 
j'aborde  la  grande  question  du  transport  de  la  force  dont,  avant 
aucun  autre,  il  s'est  rendu  maître.  A  l'exposition  d'électricité  de 
Paris,  en  1881,  un  grand  nombre  de  machines  à  coudre,  de  presses 
d'imprimerie,  de  perforateurs  à  pointe  de  diamant,  de  pompes,  de 
pilons,  d'ascenseurs,  de  charrues,  dont  l'électricité  était  le  moteur, 
semblaient  faire  un  jeu  d'un  problème  définitivement  résolu. 

Quel  problème  7  Transporter  une  force  à  quelques  centaines  de 
mètres  par  un  fil  conducteur  et  en  obtenir  un  travail. 

Il  reste  à  accroître  la  distance  sans  diminuer  Je  travail,  en  l'aug- 
mentant même,  cela  est  indispensable.  La  théorie,  qui  toujours  doit 
guider  la  pratique,  est  condamnée  cette  fois  à  préparer  les  voies  jus- 
qu'au détail.  Une  machine  de  1,000  chevaux  est  une  grande  et 
hasardeuse  entreprise.  Qui  oserait  la  tenter  sans  avoir  tout  calculé 
et  prévu?  Que  peut-on,  d'abord,  espérer  des  machines,  aujour- 
d'hui nombreuses,  que  l'on  rencontre  dans  le  commerce,  et  dans 
quelle  proportion  est-il  possible,  sans  modification  profonde,  de  les 
accommoder  aux  exigences  d'un  travail  lointain? 

Tel  est  le  premier  problème  résolu  par  M.  Deprez  avec  une 
savante  hardiesse,  pleinement  justifiée  par  le  succès. 

Plusieurs  méthodes  se  présentent,  quelques-unes,  si  naturelle- 
ment, qu'aucun  inventeur  ne  serait  admis  à  les  réclamer  comme 
siennes.  On  peut  accroître  la  grosseur  du  fil,  doubler,  quadrupler, 
décupler  suivant  les  cas  la  vitesse  de  la  machine.  Les  droits  à  de 
telles  inventions  ne  seront  pas  discutés;  elles  sont  impraticables. 


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DES  PBOGRÉS  DE  LA  MÉCANIQUE.  8il 

Elles  feraient  songer,  par  un  complet  échec,  à  Topposition,  cette  fois 
presque  juste,  entre  la  théorie  et  la  pratique.  M.  Deprez,  à  son 
ordinaire,  a  su  puiser  la  solution  dans  les  principes  mêmes  de  la 
théorie.  Elle  consiste  à  rendre  aussi  fin  que  possible  le  fil  de  coiirre 
dans  lequel  le  courant  prend  naissance. 

Si  un  constructeur,  ayant  par  hasard  &  sa  disposition  quelques 
kilomètres  de  fil  cinquante  fois  trop  fin,  s'était  décidé,  pour  ne  rien 
perdre,  à  les  employer  sans  rien  dire,  dans  la  construction  d'une 
machine  dynamo-électrique,  il  réclamerait  aujourd'hui  la  décou- 
verte et  n'aurait  pas  eu  grand  mérite.  On  en  accorde  beaucoup  à 
M.  Deprez.  Voyez  l'injustice  I  Nullement  :  n'est-ce  rien  d'avoir  eu  la 
science,  non  le  hasard,  pour  guide?  L'idée  de  M.  Deprez  est  très 
judicieuse.  Le  courant  dans  un  fil  ne  nait  pas  en  un  point;  il  est 
engendré  dans  chaque  élément  ;  la  courant  total  est  la  somme  de 
ceux  qui  prennent  naissance,  en  nombre  infini,  superposés  dans 
le  même  conducteur.  La  longueur  du  fil,  nuisible  dans  le  conduc- 
teur qui  transporte  la  force,  est  donc  avantageuse  dans  celui  qui 
l'engendre.  C'est  pour  pouvoir  l'allonger  sans  éloigner  son  action 
que  M.  Deprez  le  rend  plus  mince.  Une  objection  se  présente  :  ce 
fil  qui  produit  le  courant  doit  aussi  le  conduire.  En  devenant  plus 
mince  et  plus  long,  il  apporte  dans  le  courant  une  plus  grande 
résistance.  L'objection  est  spécieuse.  Deux  effets  contraires  sont  en 
présence  :  il  faut  les  comparer.  Maître  d'une  théorie  merveilleuse- 
ment simple  et  qui  montre  tout  sur  une  seule  figure,  M.  Deprez 
possède  tous  les  élémens.  Le  fil  étant  cinquante  fois  plus  mince  et 
en  même  temps  cinquante  fois  plus  long,  puisque  l'espace  occupé 
reste  le  même,  la  résistance  sera  deux  mille  cinq  cents  fois  plus 
grande.  Il  s'agit,  on  ne  l'oublie  pas,  de  porter  remède  à  un  accrois- 
sement de  résistance  ;  la  méthode  n'est-elle  pas  singulièrement  har- 
die? Mais  les  chifires  ne  craignent  rien.  M.  Deprez,  continuant  son 
enquête,  trouve,  pour  une  même  vitesse  de  la  machine,  une  force 
électro-motrice  cinquante  fois  plus  grande.  L'efiet  nuisible  est  mul- 
tiplié par  2,500  et  Teifet  favorable  par  50.  Doit-on  conclure  au 
rejet?  Pas  encore,  répond  M.  Deprez.  La  résistante  multipUôe  par 
2,500  n'est  pas  la  résistance  totale,  le  long  fil  qui  sépare  les  ma- 
chines est  resté  le  même;  c'est  la  force  électro-motrice  tout  entière 
qui  est  multipliée  par  50.  La  comparaison  est  donc  permise  et  elle 
prononce  en  faveur  du  fil  mince. 

Trois  essais  tentés  jusqu'ici  ont  réussi  tous  trois  sans  mécompte, 
avec  un  retentissement  immense.  Sur  la  demande  de  la  commission 
technique  d'électricité  de  l'exposition  de  Munich  en  1882,  M.  Mar- 
cel Deprez  essaya,  pour  la  première  fois,  dans  les  conditions  qu'il 
avait  depuis  longtemps  déclarées  réalisables,  le  transport  de  la  force 


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8&2  BBTOB  DES  DEUX  MONDK* 

&  une  distance  de  .57  kilomètres.  La  machine  génâratriœiut  placée 
àMiesbach  et  la  machine  réceptrice  à  Munich  dans  la  grande  neCde 
l'exposition.  Les<  machines  étaient  peu  puisBantes;  la  force  itrans- 
portôe  était  d'un  demi-cheval  environ,  et  le  rendement  38  pour  100, 
La  commission,  heureuse  d'un  résultat  qu'elle  n'espérait  pas,'  et 
conforme  entièrement  aux  promesses  du  savant  français,  l'annoioçait 
avec  empressement  à  l'Académie  des  sciences  par  dépèche  télégra- 
phique. M.  Marcel  Deprez,  de  retour  à  Paris,  fit  construire  ime 
machine  électro-dynamique  plus  puissante,  et  devant  une  commis- 
sion nommée  par  l'Académie  des  sciences,  :transporta  par  mi  fil  de 
lier  télégraphique,  allant  de  Paris  auBourget^  revenant  à  Paris  et  par- 
courant ainsi  une  longueur  totale  de  17  kilomètres,  une  force  de 
quatre  chevaux.  La  commission  constatait  un  rendement  de  0,A8, 
rapport  de  la  force  réellement  transmise  à  la  machine  génératrice, 
à  la  puissance  développée  par  la  réceptrice.  A  Grenoble  enfin,  il  y  a 
quelques  semaines  à  peine,  M.  Deprez,  recueillant  la  force  à  1&  kilo- 
mètres, avec  les  machines  mômes  employées  à  Paris,  en  aubsii- 
tuant,  cette  fois,  un  fil  de  cuivre  au  fil  de  fer  télégraphique  moins 
conducteur,  a  obtenu  un  travail  de  7  chevaux  avec  tm  rendenoent 
de  60  pour  100. 

Les  années  d'apprentissage  sont  terminées.  Les  petites  machÎMS 
sorfeœt  triomphantes  de  l'épreuve  ;  c'est  aux  grandes  à  entrer  en 
lice.  Ce  n'est  pas  7  chevaux  qu'il  importe  d'obtenir,  l'industrie  les 
demande  par  milliers.  De  nombreux  cours  d'eau  vont  chaque  jour 
les  plonger  dans  la  mer,  dont  les  marées  sont  prêtes  à  les  faire 
sortir.  Pour  de  grandes  forces  il  faut  de  grandes  machines.  La 
force  d'une  machine  dynamo-électrique,  lorsque  tous  les  èlémens 
géométriques  grandissait  en  même  temps,  est  proportionnelle  à  leur 
quatrième  puissance.  Une  machine  de  dimensions  doubles«prodm- 
rait,  pour  une  même  vitesse  de  rotation,  seize  fois  plus  de  force.  Si 
les  dimensions  sont  triples,  toujo«irs  sans  changer  le  nombre  de 
tours  accomplis  par  minute,  la  force  sera  multipliée  par  81,  qua- 
trième puissance  du  nombre  trois.  Si  l'on  pouvait  décupler  les  dimen- 
sions, la  puissance  serait  multipliée  par  10,000 ,  mais  la  force  cen- 
trifuge casserait  tout. 

En  supposant  que  Ton  dispose  d'une  chute  d'eau  capable  d^une 
force  de  500  chevaux,  cette  force  serait  absorbée  par  une  machine 
de  dimensions  triples  de  celles  delà  machine  Gramme  ordinaire* Le 
fil  aurait  0°^,01i  de  diamètre  et  pourrait  conduire  à  60  kilomètres 
une  force  de  500  chevaux. 

Dims  une  grande  machine,  tout  est  grand,  mèmeies  dangers  qu^il 
faut  regarder  en  face  ;  ils  sont  prévus,  on  saura  les  vaincre.^  La  ten- 
sion sera  de  7,500  volts.  C'est  la  mort  assurée  poor  qui  touchera 


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DES  PROGRÈS  DE  LA  MÉGANIQUE.  8A6.' 

leski conducteurs  :  chacun  sera  prévenu...  Estr41  pluft  rassurant  de 
Tivre  auprès  d'un  engrenage?  Les  masses,  dans  une  machine  trois*, 
foiaplus  grande,  seront  multipUéeS'  par  27  et  la  force  centrifuge, 
aussi  bien  que  la  puissance  de  la.  machine,  aura  pour  muliiplioa-- 
teur  81.  Chaque  pièce  de  la.machine  tournant,  avec  une  vitesse  de 
dix  tours  par  seconde,  dans  un  cercle  de  O'^jSO  de  rayon,  fera  naître 
uno  force  centrifuge  ^ale  à  près  de  deux  cents  fois  son  poids.  Pas- 
de- surprise  1  tout  est  calculé  ;  il  faudra  construire  avec  soin,  cintrer 
avec  pcéoision,  isoler  avec  sollicitude  et  tout  vérifier  sans  relâche 
jusqu'au,  grand  jour  de  l'épreuve.. 

Lorsque,  réalisant  ces  projets^  étudiés  dès  à  présent  dans  toute 
leur  suite,  et  qu'une  théorie  très  assurée  permettra  de  varier  dans 
dest  limites  très  étendues,  car  le  nombre  des  solutions  est  infini, 
iorsqpi'on  pourra  amener  dans  une  grande  ville  (à  Grenoble  par 
exemple,  elfô  a  acquis  le  droit  de  marcher  la  première)  quel- 
<iues  milliers  de  chevaux  électriques,  il  faudra  partager  et  régler 
leur  actioui. La  question  est  épineuse:  il  faut  conduire  chez  diacun 
la  force  qu'il  désire  et  la  mesurer  pour  qu'il  la  paie,  sans  troubler 
pour  cela,  son  travail  ;  faire  en  sorte,  en  même  temps,  que  l'ir régula-' 
rite  de  saniarche  ne  puisse  gêner  en.  rien  la  jouissance,  libre  aussi, 
dU'Voisin.. 

IL  Marcel  Dqprez  a  mérhé,  à  l'exposition  de  1881,  la  récomr- 
pense  exceptionnelle  du  grand  di^ilôme  d'honneur  pour  ringénieuse 
solution  de  ces  problèmes^ 

L'étude  des  détails  est  fort  intéressante  ;  ils  s'expliquent  tousv 
mais  beaucoup  sont  imprévus*. 

Pour  faire  marché,  à  l'aide  d'uoe  srale  machine  génératrice, 
plusieurs  réceptrices  à  la  fois^  on  peut  choisir  entre  deux  sys-' 
tèmes.  Les  machines  peuvent  être  placées  en  dérivation  ou  en 
^érie^  En  dérhration,  elles  sont  conduites  par  des  courans  distincts, 
nés  du. partage  en  autant  de  branches,  d'intensité  inégale  si  Ton 
veut^.du  courant  produit  par  la  génératrice.  Dans  la  distribution  en 
série,  c'est  un  seul  et  même  courant  qui  passe  d'une  machine  & 
l'autre,  laissant,  pendant  son  action  sur  chacune,  une  partie  de  sa 
tension,  non  de  son  intensité,  toujours  constante  dans  le  courant 
unique.  Plaçons^ous  dans  le  premier  cas.  Cne  même  génératrice 
conduit,  je  suppose,  dix  réceptrices,  dont  chacune  produit  un  tra« 
vatt;  tout  mardie  régulièrement  :  on  supprime  tout  à  coup  cinq 
des  réceptrices,  leurs  courans  sont  interrompus.  Qu'arrivera-tril  7 
Ces  données  ne  sont  pas  suffisantes  pour  le  dire,  mais  le  résultat 
sera  certainement  imprévu.  La  force  sans  emploi^  loin  de  se  distri- 
buer entre  les  courans*  qui  restent,  pour  les  rendre  plus  intenses,, 
les  affaiblira  en  disparaissant  ;  il  pourra  même  arriver  qu'elle  les^ 
réduise  à  rien  et  que  tout  s'arrête. 


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Shà  RBTUB  DES  DEUX  MONDES. 

Tel  serait,  dans  Tordre  moral,  le  cas  d'an  homme  habitué  à  un 
grand  travail  et  qui,  voyant  supprimer  la  moitié  de  sa  tâche,  se 
croiserait  les  bras  et  ne  voudrait  plus  rien  faire.  Quels  que  soient 
ses  motifs,  ceux  du  courant  sont  autres. 

La  vitesse  de  la  génératrice  étant  donnée,  si  le  courant  produit 
est  partagé  en  dix  branches  distinctes,  il  en  résultera  pour  lui  un 
accroissement  immédiat.  Chacun  des  dix  courans,  bien  entendu, 
sera  moins  fort  que  le  courant  primitif,  mais  leur  somme,  c'est- 
à-dire  le  courant  sur  lequel  ils  s'embranchent,  sera  singulièrement 
augmentée.  Gela  résulte,  pour  le  dire  en  deux  mots,  de  ce  que  les 
dix  fils  équivalent  à  un  fil  dix  fois  plus  gros,  de  résistance  dix  fois 
moindre  ;  on  ouvre  à  l'électricité  des  canaux  plus  larges,  il  s'en 
précipitera  davantage.  C'est  affaire  à  la  machine  motrice  de  fournir 
le  travail  nécessaire  qui,  par  là,  lui  sera  imposé.  Tout  se  paie 
très  exactement.  On  s'étonnera  moins,  maintenant,  qu'en  suppri- 
mant quelques-unes  des  machines,  l'efiet  produit  puisse  être  une 
diminution  d'intensité  dans  les  fils  qui  desservent  les  machines  res- 
tantes. Mais  une  autre  cause  intervient.  L'aimantation  des  pièces 
de  fer  et  la  force  électromotrice  de  la  machine  diminuent,  pour 
une  même  vitesse,  avec  l'intensité  du  courant,  et  toute  cause  qui 
vient  à  l'affaiblir  tarit,  par  conséquent,  en  partie,  la  force  qui  l'idi- 
mente.  Contrairement  à  toute  prévision,  la  machine,  au  moment  où 
Ton  diminue  son  travail,  a  besoin  d'un  excitateur,  non  d'un  frein. 
H.  Deprez  charge  de  ce  soin  un  courant  qui  excite  les  aimans  et 
qui,  dans  les  premiers  essais  indépendant  du  courant  principal, 
est  maintenant,  par  un  artifice  ingénieux,  emprunté  à  la  machine 
elle-même  :  un  mécanisme  justifié  par  de  savans  calculs  dirige  tout 
sans  l'intervention  d'une  main  étrangère. 

En  série,  le  cas  est  tout  autre  ;  un  même  courant  traverse  plu- 
sieurs machines;  si  on  en  supprime  quelques-unes,  l'intensité  s'ac- 
crott  et,  par  cela  même,  la  génératrice,  excitée  davantage,  augmente, 
pour  une  même  vitesse,  la  force  électro-motrice;  les  machines  con- 
servées, au  lieu  de  manquer  de  force,  comme  dans  le  cas  précédent, 
vont  la  recevoir  avec  excès.  Le  mal  est  contraire,  le  remède  sera  le 
même  ;  c'est  un  fil  excitateur  que  M.  Deprez  fait  agir  et  dont  l'ef- 
fet est  d'autant  moindre  que  le  courant  devient  plus  fort.  Ce  cou- 
rant, emprunté  à  la  machine,  n'exige  aucune  manœuvre. 

c(  Cette  solution,  a  dit  M.  Alfred  Potier,  rapporteur  de  la  commis- 
sion des  moteurs  à  l'exposition  de  1881,  est  jusqu'ici  la  seule  qu'on 
ait  obtenue  sans  le  secours  d'agens  mécaniques,  dont  l'action  n'est 
jamais  assez  instantanée  pour  supprimer  les  variations  du  courant 
qui,  dans  un  temps  très  court,  peuvent  causer  des  dommages 
sérieux.  » 


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DES  PROGRÉS  DK  LA  MÉGANIQUE.  8A5 


VI. 


Lorsque  M.  Hase,  conservateur  des  manuscrits  à  la  Bibliothèque 
nationale,  faisait  à  un  curieux  de  science  médiocre  les  honneurs 
des  richesses  confiées  à  sa  garde,  il  choisissait  et  ne  variait  guère. 
Après  avoir  montré  une  tragédie  de  La  Fontaine  (inédite,  je  crois) 
et  interrompu  sa  lecture  au  troisième  vers,  pour  s'écrier  avec  finesse  : 

Ne  forçons  pas  notre  talent, 
Nous  ne  ferions  rien  avec  grâce, 

il  passait  aux  albums  du  bon  roi  René.  René,  s'il  faut  en  croire  ce 
phUologue  érudit  qui  savait  tout,  aimait  passionnément  les  fêtes, 
les  troupes  de  belles  dames  richement  parées,  les  cavalcades,  les 
chasses  au  faucon  et,  en  toutes  choses,  le  faste  d'un  grand  prince. 
Trop  pauvre  dans  son  royaume  de  Provence  pour  s'entourer  de 
tant  de  splendeurs,  le  bon  roi^  les  tournait  en  peinture.  L'album  du 
roi  René  est  la  confidence  de  ses  rêves.  M.  Deprez,  comme  le  roi 
Bené,  a  fait  de  beaux  rêves,  que  les  circonstances  souvent  n'ont  pas 
permis  de  réaliser.  Malheureusement  il  écrit  peu,  les  projets  restent 
dans  sa  tête  ;  il  les  dessine  sur  des  feuilles  volantes  et  les  rédige 
avec  paresse  à  ses  momens  perdus,  qui  sont  rares. 

J'ai  eu,  depuis  dix  ans,  bien  souvent  le  plaisir  de  causer  avec  lui, 
jamais  sans  qu'il  m'ait  fait  part  de  quelque  conception  qui,  invrai- 
semblable souvent  par  sa  hardiesse,  devenait  après  ses  explications 
très  plausible  et  très  simple.  Tels  devaient  être,  dans  le  passé,  — 
non  pas  que  les  caractères  se  ressemblent,  —  J.-B.  Porta,  l'ingénieux 
inventeur  de  la  chambre  obscure,  et  Robert  Hooke,  si  souvent  et  si 
injustement  maltraité  par  les  admirateurs  du  grand  Newton,  dont 
l'imprudent  s'est  cru  le  rival.  Hooke  et  Porta  ont  laissé  dans  leurs 
livres  le  germe  d'innombrables  inventions  qui,  jugées  incroyables 
et  impossibles  d'abord,  éclosent  et  mûrissent,  de  loin  en  loin,  dans 
le  cerveau  de  quelque  inventeur,  dont  elles  font  la  gloire. 

M.  Deprez  n'écrira  rien,  mais  il  est  jeune  et  actif,  sait  mener  de 
front  plusieurs  travaux;  on  peut  espérer  que,  reprenant  ses  plus 
heureuses  idées,  il  ne  laissera  à  aucun  autre  l'honneur  et  le  soin  de 
les  dégager  de  leur  gangue. 

J'énumère  en  abrégeant;  l'article  sans  cela  dépasserait  toute 
limite. 

Les  erreurs  personnelles  désespèrent  les  astronomes;  leurs  yeux 


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i; 


8&6  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

avancent  ou  retardent  l'apparition  d'un  phénomène;  pour  noter  le 
passage  d'une  ôtoile^nn  enregistreur  serait  utile.  Chacun,  sur  un  tel 
énoncé,  doit  penser  à  la  photographie.  La  solution  n'est  pas  accep- 
table, celle  de  M.  Deprez  est  autre.  Disposez  une  lunette  de  telle 
sorte  qu'un  fil  très  fin  cache  complètement  l'astre  étudié  et  faites 
en.  sorte  que^  dirigé  par  une  machine  parallaetique,  le  fil  suive  exac- 
tement le  mouvement  de  l'astre:  on  n'aura  à  noter  que  le  passage 
du.fil,  et  la  difficulté  descend  du  ciel  sur  la  terre; 
'r  Pour  mesurer  la  vitesse  d'un  boulet,  on  a  proposé  plusieurs  mô- 

[  tbodes,  et  M.  Deprez  a  marqué  sa  place  dans  l'histoire  de  ce  grand 

r  problème.  Le  projet  de  se  servir  simplement  d'une  lunette  et  de  lire 

I  sa  vitesse  en  le  regardant  passer,  après  l'avoir  rendu  visible,  soit  en 

I  le  portant  au  rouge,  soit  en  lui  attadiant  une  fusée,  est  assurément 

I,  un  problème  difficile.  M.  Deprez  trouve  moyen  de  le  résoudre;  il 

agite  l'image  du  boulet  et  le  nombre  des  osciltations,'peiidaiit  le  pas- 
\  sage  dans  le  champ  de  rinstrumeQt,.donnera  la  mesure  chercbâe. 

\  Un  autre  jour,  c'était  une  boussole  électrique  dont  il  me  contait 

lepriucipe.  Je  ne  trahirai  pas  le  secret  en  disant  qu'uncounuiti 
*  né  de  l'action  du  nwgnétisme  terrestre,  devient  nul  quand  une  cer- 

taice  aiguille  est  placée  dans  le  méridien  magnétique^  La  prédsioB 
sera  aussi  grande  que  le  constructeur,  l'aura  voulu*.  L'instrument 
est  entièrement  en  cuivre. 

M.  Deprez,  s'inspirant  du  principe  qui^  dans  son  galvMomètre  à 
arête  de  poisson,  a  si  bien  réussi  :  à  savoir  que  l'indicateur,  dans  un 
instrument  de  mesure,  doit  être  puissamment  maîtrisé,  —  se  pro- 
posait, un  jour,  de  construire  une  balance  qui,  placée  près  d'tm 
puits  de  mine,  pourrait  peser  deux  ou  trois  ^nts  bemaes  à  l'heure, 
inscrire  le  poids  de  chacune  et,  à  la  fin  de  la  jonmée,  se  charger 
elle-même  de  l'addition.  L'enregistrement.eltradditieû  par  machina 
ne  sont  pas  des  nouveautés,  la  rapidité  des  peséesfait  tout* le  pro- 
grès; il  serait  de  haute  importance. 

Je  ne  parlerai  d'une  machine  à  résoudre  les  équations  aue  pour 
rappeler  une  objection  faite  par  un  savant  professeur  de  l'École  des 
mines,  J.  Gallon,  et  qui  d'abcurd  troubla  l'inventeun  La  machine  est' 
construite  de  telle  sorte  qu'après  avoir  disposé^  des  poids  donnés 
en  des  positions  assignées  par  les  coefficiens  des  différens  termeSi* 
la  position  d'équilibre  fait  connaître  la  raeine.  «  S'il  n'y  a  pas  de 
racine  réelle,  dit  M.  Gallon,  vous  avez  donc  obtenu  le  meuvement 
perpétuel.  »  M.  Deprez  resta  sans  réponse,  U  dut  revoir  sa  machine* 
sur  le  papier,  où  elle  est  encore,  pour  y  découvrir  un  poids,  repré- 
sentant le  ternie  tout  connu,  et  qui,  descenckmt  toujours,  laisse  le 
mouvement  sans  fin  de  la  machine  s'accorder  avec  les  principes; 
Cette  machine  se  raUache  à  un  principe  fort  simple,  dont  les  coîiaé- 


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DES  PSOGRÈS  DE  LA  MÉCANIQUE.  837 

tfoences  nombreuses,  rassemblées  par  M.  Deprez  an  temps  de  ses 
premières  études,  montiliient  déjà  aux  jnges  clairvoyans  l'esprit 
original  et  fécond,  inventeur  de  beaux  prol;)lèmes,  habile  à  les 
résoudre  et  persévérant  dans  sa  voie. 

La  roulette  logarithmique,  qui,  donne  mécaniquement  les  loga- 
rithmes, rintégromètre  et  la  réglette  pour  le  calcul  de  l'effet  des 
tiroirs,  forment  une  série  de  déductions  à  laquelle  appartient  le 
ressort  qui  se  raccourcît  et  s'allonge  sans  cesser  de  faire  équilibre 
à  un  poids  constant,  fort  admirées,  il  y  a  une  quinzaine  d'années 
déjà,  de  ceux  qui  en  eurent  connaissance. 

Le  moteur  électrique  de  M.  Deprez  pour  les  machines  de  petite 
puissance  est  décrit  dans  les  traités  spéciaux  et  utilisé  dans  les 
ateliers.  Bornons-nous  à  dire  que  l'analyse  judicieuse  des  principes 
a  permis  d'obtenir,  à  poids  égal,  de  la  petite  machine,  un  travail 
vingt  fois  plus  grand  que  celui  des  moteurs  antérieurement  connus* 
Le  travail  dépensé  s'accroît  aussi,  bien  entendu,  mais  dans  une 
proportion  beaucoup  moindre. 

Dans  cette  liste  si  rapide,  qui,  moins  incomplète  ressemblerait  à 
une  table  des  matières,  comment  ne  pas  citer  encore  la  solution  de 
ce  problème  :  une  roue  tournant  suivant  une  loi  quelconque,  régu- 
lièrement ou  irrégulièrement,  dans  un  sens  ou  dans  l'autre,  forcer 
une  autre  roue,  située  à  distance  quelconque,  à  tourner  exacte- 
ment comme  la  première,  sans  pouvoir  faire,  quelles  que  soient  la 
vitesse  et  la  durée  de  l'épreuve,  une  seule  fraction  de  tour  en  plus 
ou  en  moins.  Puis-je  ne  pas  parler  de  l'ingénieuse  machine  qui, 
pour  comparer  les  intensités  de  deux  courans,  les  met  en  un  tel 
rapport  avec  un  anneau  de  fer  doux,  que  chacun  d'eux  l'aimante 
proportionnellement  à  son  intensité?  L'aimantation  résultante,  accu- 
sée par  la  direction  d'une  aiguille  aimantée,  donne  le  rapport  que 
l'on  veut  connaître.  Dn  autre  appareil  mesure  l'énergie.  L'énergie 
d'un  courant  est  le  produit  de  l'intensité  par  la  force  électro-motrice. 
M.  Deprez,  au  Heu  de  mesurer  chaque  facteur,  trouve  moyen,  par 
une  seule  observation  et  à  l'aide  d'un  seul  instrument,  de  repréisen- 
ter  le  produit  cherché,  par  un  poids  que  donne  la  machine  et  qui 
lui  est  proportionnel. 

D'importantes  améliorations  sont  apportées,  enfin,  aux  machines 
motrices,  dont  l'étude  depuis  plusieurs  années  a  été  sa  préoccupa- 
tion de  tous  tes  instans.  Je  n'oserais  ni  choisir  ni  tout  dire;  à  l'in- 
venteur seul  appartient  de  fixer  son  jour  et  son  heure,  et  quoique 
M.  Deprez  ait  pour  habitude  de  ne  rien  cacher,  je  me  bornerai  à 
dire,  pour  terminer  cette  liste  qu'il  eût  été  facile  de  faire  plus  longue, 
qu'une  disposition  des  plus  simples  permet,  par  la  rotation  d'une 
dé,  de  régler  la  puissance  d'une  machine  dynamo-électrique,  de 


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818  REVUE  DEd  DEUX  MONDES. 

renverser  même  instantanément  le  sens  de  son  action,  de  le  cou» 
duire  enfin  et  de  le  maîtriser  conmie  on  a  fait  pour  la  machine  & 
vapeur» 


VII. 

J'ai  comparé  M.  Marcel  Deprez  &  Léon  Foucault,  il  pourrait  rap^ 
peler  plus  encore  peut-être,  avec  des  qualités  plus  éminentes, 
la  figure  admirable,  mais  trop  peu  connue,  du  grand  constructeur 
6.  Froment.  Gustave  Froment  était  entré  à  l'École  polytechnique 
en  1835,  son  rang  était  médiocre,  mais  ses  camarades  l'avaient»  très 
sérieusement,  surnommé  l'Homme  de  génie.  Quinze  ans  après, 
Léon  Foucault  écrivait  :  «  Pour  qui  n'a  plus  à  redouter  que  des 
difficultés  d'exécution,  fallût- il  demander  des  prodiges,  M.  Fro- 
ment est  là,  dont  le  talent  n'est  jamais  resté  en  défaut  devant  un 
problème  nettement  posé.  »  Les  difficultés  d'exécution  n'absorbùent 
pas  Froment  tout  entier,  ses  camarades  avaient  raison,  et  Foucault, 
en  louant  avec  une  juste  reconnaissance  la  merveilleuse  habileté  de 
l'artiste,  aurait  pu  rappeler  l'étendue  de  son  esprit  et  la  solidité  de 
son  savoir.  Gustave  Froment  vivait  dans  ses  ateliers  ;  c'est  là  qu'il 
dépensait  en  secret  son  génie.  Un  moteur  électrique,  dès  l'année 
18&A,  conduisait  les  machines  à  diviser  et  mérite  une  place  d'hon- 
neur dans  l'histoire  de  l'électricité.  Heureux  au  milieu  de  ses  ma- 
chines, fier  peut-être  de  voir  des  savans  illustres  solliciter  son  con- 
cours, Froment  ne  voulut  être  qu'un  constructeur  hors  ligne.  II 
ne  publiait  rien,  ne  communiquait  rien  aux  académies,  ne  leur 
demandant  ni  une  récompense,  ni  l'honneur  de  pénétrer  dans  leurs 
rangs.  11  ne  se  plaignait  pas  qu'on  ignorât  son  mérite,  et  ses  con- 
temporains sont  excusables  de  l'avoir  laissé  dans  la  demi-obscurité 
et  dans  la  solitude  qui  lui  plaisaient. 

M.  Marcel  Deprez,  bien  différent  en  cela  de  Froment,  commu- 
nique toutes  ses  idées,  expose  au  grand  jour  tous  ses  résultats  et 
s'efforce  d'être  utile  à  tous;  il  admet  quiconque  le  demande  à  con- 
trôler ses  assertions  et  désire  avant  tout  qu'on  en  pèse  le  mérite. 

Il  y  aurait  injustice  à  le  refuser. 


J.  Bertrand. 


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à\ 


ÉTUDES  ET  SOUVENIRS 


FRÉDÉRIC    CHOPIN. 


tt  Je  pourrais  en  fiûir  des  PoloDais  si  je  venais  à  bout  des  Polo* 
naises,  »  disait  l'empereur  Nicolas.  C'était  là  rêver  l'impossible,  et, 
dans  tous  les  cas,  compter  sans  la  musique  de  Chopin.  On  ne  vient 
pas  à  bout  des  Polonaises,  et  moins  que  jamais  quand  leur  patrio- 
tisme aura  trouvé  dans  l'art  féminin  par  excellence  la  source  vive 
où  se  retremper  à  travers  les  âges.  Sous  les  épisodes  entremêlés  du 
poème  musical,  si  bref  qu'il  soit,  la  note  d'angoisse  et  d'appel  vibrera 
toujours.  C'est  assez  d'un  cliquetis  d'éperons  parmi  le  tulle  et  la 
gaze  pour  vous  avertir  que  le  bal  auquel  vous  assistez  se  donne  à 
la  veille  d'un  assaut.  On  entend  à  travers  ces  rythmes  de  la  danse 
les  adieux  dont  elle  cache  les  soupirs  et  les  pleurs.  Ailleurs  on  saisit 
comme  des  terreurs  étouffées,  craintes,  pressentimens  d'un  amour 
que  la  jalousie  dévore  et  qui,  se  sentant  vaincu,  prend  en  pitié, 
dédaignant  de  maudire;  c'est  un  tourbillonnement,  un  délire  où 
passe  et  repasse  la  mélodie,  haletante,  saccadée  comme  les  palpi- 
tations d'un  cœur  qui  se  pâme  et  se  brise  ;  plus  loin  des  souvenirs 
de  gloire  éclatent  en  fanfares,  il  en  est  dont  le  rythme  est  aussi  indé- 
terminé, aussi  fluide  que  le  sentiment  de  deux  jeunes  amans  con- 
templant une  étoile  qui  se  lève  seule  au  firmament  I  Abîme  d'ima- 
gination et  de  science,  émue,  effarée,  serpentine,  capable  même, 

lOMB  ux.  —  1883.  54 


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869  BEVTJE  DES  DEUX  MONDES. 

comme  dans  la  Marche  funèbre  ^  de  recueillement  et  de  vraie 
croyance,  —  la  musique  de  Chopin,  par  sa  distinction,  son  élé-* 
gance,  sa  sveltesse  et  sa  prismatique  diversité,  ressemble  aux  fiUes 
de  la  Yistule  ;  elles  ont  avec  lui  cela  de  commun  d'exceller  dans 
la  danse  et  dans  la  prière,  et  de  pouvoir  parler,  chanter  et  danser 
daas  toutes  les  langves  sans  (yut  jamais  Taccenl  national  en  sonffire 
aucune  altération. 

Le  livre  publié  par  Liszt  dès  1850,  c'est-à-dire  beaucoup  trop  tôt, 
car  l'heure  n'avait  point  encore  sonné  pour  Chopin  d'être  apprécié  àea 
valeur,  contient  sur  les  femmes  polonaises,  «  moitié  aimées  et  moi- 
tié Parisiennes,  »  des  observations  qui,  lorsqu'on  les  dégage  du  style 
volontairement  amphigourique  dont  elles  s'enveloppent,  vous  font 
presque  penser  à  Balzac  :  «  Leurs  poses  inconscientes  distillent  un 
fluide  magnétique,  elles  séduisent  par  cette  souplesse  des  tailles 
qui  ne  connaissent  pas  la  gène  et  que  Fétîquette  ne  parvient  jamais 
à  guinder,  par  ces  inflexions  de  voix  qui  brisent,  par  ces  impul- 
sions soudaines  qui  rappellent  la  spontanéité  des  gazelles.  Elles  sont 
superstitieuses,  friandes,  enfantines,  faciles  à  amuser,  faciles  à  inté- 
resser comme  les  belles  et  ignorantes  Orientales  qui  adorent  le  pro- 
phète arabe,  en  même  temps  instruites,  intelligentes,  pressentant 
avec  rapidité  tout  ce  qui  ne  se  laisse  pas  voir,  saisissant  d'un 
coup  d'œil  tout  ce  qui  se  laisse  deviner,  habiles  à  se  servir  de  ce 
qu'elles  savent,  plus  habiles  encore  à  se  taire  longtemps  et  même 
toujours,  étrangement  versées  dans  la  divination  des  caractères 
qu'on  veut  leur  dérober,  qu'un  mot  éclaire  à  leurs  yeux ,  qu'une 
heure  met  à  leur  merci.  »  Et,  autre  part  :  a  Généreuses»  intrépideSt 
enthousiastes,  d'une  piété  e&altée,.  aimant  le  danger  et  aimant 
l'amour,  auquel  eUes  demandent  beaucoup  et  donnent  peu  :  eUes 
sont  surtout  éprises  de  renom  et  de  gloire;  Théroïsme  leur  plait,  il 
n'en  est  peut-être  pas  uiae  qui  craigne  de  payer  trop  cher  une 
action  éclatante.  Discrètes  par  nature  et  par  position,  elles  manient 
avec  unie  incroyable  dextérité  la  grande  arme  de  la  dissimulatioa, 
elles  sondent  l'âme  d'autrui  et  retiennent  leurs  propres  secrets  si 
bien  que  nul  ne  suppose  qu'elles  ont  des  secrets.  » 

Où  de  pareilles  femoies  régnent  on  conçoit  ce  que  doit  être  le  spec- 
tacle d'un  baL  C'est  rinconnue  de  cette  poésie  que  Chopin  a  dégagée 
dans  ses  mazourkes.  Conservant  leur  rythme  national,  il  ennoblit  la 
mélodie,  élargit  les  proportions,  intercale  des  clair- obscurs  har- 
moniques pour  rendre,  —  non  plus  en  toute  expression  et  lumière, 
comme  dans  les  polonaises^  mais  dans  la  nuance,  —  les  émotions 
d'ordre  si  divers  qui  agitent  les  cœurs  pendant  que  durent  et  la  danse 
et  ces  longs  intervalles  où  le  cavalier  a  de  droit  place  à  côté  de  sa 
danseuse,  dont  il  ne  se  sépare  pas.  Coquetteries,  vanités,  fuitaisies. 


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TftÉDÉRIG  CÊÊOVm,  S51 

inclinatio&SyélégieB,  que  d'arabesqpBtes  brodflait,ilIu9lmit  ee  thème  à 
la  fois  amoureux  et  patriotique  I  Bans  chaque  fnazmirkeqmm  danse 
il  y  a  un  homme  et  une  femme  cherchant  à  se  faire  comprendre 
l'un  à  l'airtre  ce  qu'ik  tiennent  à  ne  pas  prononcer  :  communauté 
d'amour  pour  la  patrie,  communauté  d'horreur  pour  le  vainqueur. 
Elle  implore  et  elle  oommandCt  elle  m^  à  prix  son  sourire,  et  le 
prix,  c'est  l'héroïsme;  si  elle  détourne  la  tèle,  elle  semUe  préci- 
pita* l'homme  dans  l'opprobre;  si  elle  lui  rend  l'éclaS  de  son  tisage, 
elle  semble  le  retirer  du  gouffre.  Mais,  dans  les  bais,  on  n'est  pas 
toujours  entre  soi,  il  faut  danser  avec  les  vainqueurs,  il  faut  leur 
plaire  pour  n'en  pas  être  écrasé  :  le  Russe  ^  la  Polonaise  sont  l'unique 
point  de  contact  entre  deux  peuples  pins  antipathiques  que  Peau  et 
le  feu.  La  femme  espère  toujours  inoculer  k  l'homme  la  pitié,  l'homme 
espère  toujours  dénationaliser  la  femme  ;  k  ce  double  jeu,  chacun 
se  passionne,  et  comme  on  ne  se  rencontre  guère  ailleurs,  c'est  dans 
la  mazaurke  qu'on  pousse  en  avant  toutes  ses  ressources,  qu'on  mul- 
tiplie les  stratagèmes,  les  embuscades  et  les  assauts.  On  a  l'air  de 
plaider  pour  soi  quandyan  autre  est  en  cause.  C'est  le  knout,  c'e0t  la 
mort  qui  attendent  celui  qu'une  sonir,  une  fiancée,  une  amie,  nne 
compatriote  Inconnue,  douée  du  génie  de  la  cosnpassîon  et  ^  la 
ruse,  a  le  pouvoir  de  sauver  entre  deux  mazaurkes.  Au  second  bal, 
quand  la  femme  et  l'homme  se  retrouvent,  l'un  des  deux  finit  tou- 
jours par  être  vaincu.  Elle  n'a  rien  obtenu,  ou  elle  a  tout  conquis. 
Rarement  s'est-il  vu  qu'elle  n'ait  rien  obtenu,  qu'on  ait  tout  refusé 
à  un  regard,  à  un  sourire,  à  une  larme. 


Tout  le  monde  sait  aujourd'hui  qud  noUe  et  précieux  trésor  Cho- 
pin a  vecueilli  dans  ce  champ  d'inspiration;  mais  il  y  a  trente-trois  ans, 
lorsqu'il  mourut,  peu  de  gens  s'en  doutaient  encore  et  Liszt  écrivant 
son  ouvrage  devançait  le  temps,  comme  il  l'a  fait  du  reste  en  bien  des 
entreprises  qui,  toutes,  n'obtiendront  pas  môme  consécration.  Le 
Chopin  de  4  834  à  1 840  est  loin  d'avoir  l'importance  de  celui  que  nous 
pratiquons  maintenant.  Il  lui  arrive  ce  qui  est  arrivé  à  StendhiJ,  un 
autre  déclassé,  ou  plutôt  un  autre  mal  dassé  du  romantisme.  H  a 
grandi  entre  temps,  mais  pour  des  raisons  toutes  différeoftes,  affaires 
de  forme  et  de  style  auxquelles  l'auteur  de  la  Chartreuêe  de  Parme 
ne  peut  ^e  rester  étranger.  Le  passé  «'était  contenté  d'apfrfaudir 
^ans  Chopin  l'improvisateur  à  la  mode  :  c'est  du  compositeur  que 
fes  générations  actuelles  s'occupent,  (rf)éi8Bant  moins  à  des  curio- 
sftés  de  dilettante  qu'à  cet  esprit  d'infonntien  et  de  recherche  qui 


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852  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

nous  passionne.  Chopin  se  rendait-il  bien  compte  de  ce  qu'il  fai- 
sait? ces  trouvailles  harmoniques,  émerveillement  de  l'heure  pré— 
sente  et  dont  il  a  toujours  les  mains  pleines,  sont-elles  le  don  gra- 
tuit de  la  bonne  fée  du  piano  ou  le  résultat  d'une  science  acquise  7 
Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  son  œuvre  demeure  un  répertoire 
indispensable  à  consulter,  même  pour  un  musicien  de  théâtre;  les 
rythmes  surtout  y  abondent;  les  rythmes,  cette  rareté,  cette  disette 
de  notre  art  contemporain,  vous  les  voyez  fourmiller,  naître  les  uns 
des  autres  par  générations  spontanées  et  poudroyer  dans  un  même 
rayon  de  soleil.  Quelle  source  de  rajeunissement,  de  vie  nouvelle I 
car  c'est  de  ce  côté  principalement  que  la  difficulté  d'être  se  fait 
sentir.  Nous  finissons  de  manger  un  vieux  fonds  appauvri  ;  si  j'ex- 
cepte Verdi,  seul  inventif  en  ce  genre,  je  n'aperçois  personne  allant 
aux  découvertes.  Vous  connaissez  ces  mannequins  d'atelier  qu'an 
peintre  affuble  du  travestissement  qui  lui  convient  pour  la  séance  \ 
il  en  est  ainsi  de  nos  rythmes,  espèces  de  carcasses  montées,  tou- 
jours les  mêmes  sous  la  casaque  d'Arlequin  ou  le  manteau  d'Âga- 
memnon.  Bizet  fut,  je  crois,  le  premier  chez  nous  à  lire  dans  la 
musique  de  Chopin  autre  chose  que  de  la  poésie  ondoyante  et  cha- 
toyante; il  comprit  tout  le  parti  qu'une  habile  rénovation  technique 
pourrait  tirer  de  ce  fouillis  de  richesses  :  accords  étranges,  plus 
qu'étranges,  transitions  bizarres,  incohérences  voulues,  procédés 
inopinés  d'harmonie  contenus  dans  la  Grande  Polonaise  en  fa  dièse 
mineur  et  dans  la  Polonaise» fantaisie.  Il  est  vrai  que  Schumann,  dès 
1826,  avait  eu  la  même  intuition,  mais  cela  se  passait  en  Allemagne. 
((  Les  meilleurs  l'ont  formé  à  leurs  leçons,  écrivait-il,  dans  la  Gazette 
de  Leipzig^  Beethoven,  Schubert,  Field;  il  emprunte  à  l'un  ses 
audaces  de  génie,  à  l'autre  ses  tendresses  de  cœur,  au  troisième 
son  toucher  de  velours.  »  Il  voyageait  lorsque,  en  1830,  la  voix  de 
son  peuple  s'éleva  ;  trop  loin  des  événemens  pour  accourir,  il  en 
reçut  cruellement  le  contre-coup,  et  son  bon  génie  ne  le  sauva  peut- 
être  de  la  mort  que  pour  l'employer  au  combat  plus  utilement  :  les 
mazourkes  de  Chopin  sont  des  canons  braqués  sous  des  roses. 

A  tout  prendre,  c'est  un  Français  ;  il  nous  appartient  d'origine. 
Son  père,  Nicolas  Chopin,  né  à  Nancy  en  1770,  avait  accompagné  à 
Varsovie,  en  qualité  de  précepteur  de  ses  enfans,  une  dame  noble  de 
la  cour  du  roi  Stanislas.  C'était  un  homme  instruit,  de  mœurs  culti- 
vées. Nous  le  trouvons  en  1812  professeur  à  l'école  d'artillerie;  marié 
depuis  six  ans,  il  avait  à  cette  époque  trois  enfans,  deux  filles,  dont 
Tatnée,  Isabelle,  a  composé  des  livres  d'éducation,  et  dont  la  cadette, 
Emilie,  morte  jeune,  écrivait,  à  treize  ans,  des  vers  annonçant,  au 
dire  des  biographes,  une  vocation  poétique  pareille  à  celle  que  son 
frère  Frédéric  avait  reçue  d'en  haut  pour  la  musique.  Quant  à  ce 


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FRÉDÉRIC   CHOPIN.  853 

frère,  organisme  plus  sensitif  ne  se  rencontrera  jamais,  fût-ce  en  nos 
jours  de  pathologie  universelle,  où  la  névrose  est  devenue  comme 
un  panache  qui  s'arbore  au  chapeau  et  ne  semble  plus  faite  que  pour 
rimer  avec  rose.  Celui-là  du  moins  était  de  bonne  foi.  Enfant,  une 
sonate  qu'on  lui  jouait  le  mettait  en  larmes.  Il  eut  pour  premier 
maître  un  vieux  professeur  slave,  Albert  Zwiny,  qui  le  forma  selon 
les  préceptes  de  Sébastien  Bach,  dont  le  Clavecin  bien  tempéré  ser- 
vait de  base  à  tout  enseignement.  De  là  date  la  religion  que  Chopin 
pratiqua  toute  sa  vie  envers  le  grand  organiste  de  Leipzig.  Nombre 
d'années  plus  tard  et  quand  déjà  sa  renommée  battait  son  plein, 
quelqu'un  lui  demandant  comment  il  se  comportait  aux  approches 
de  ses  concerts  :  «  Je  m'enferme  chez  moi  et  je  joue  du  Bach,  répon- 
dit Chopin  ;  mes  compositions  ne  me  sont  jamais  un  exercice.  » 
Mais  des  leçons  qui  bien  autrement  influèrent  sur  le  développement 
de  son  génie  furent  celles  qu'il  reçut  de  Xavier  Elsner,  directeur 
du  conservatoire  de  Varsovie.  Elsner,  en  le  dressant  au  contrepoint, 
prit  tout  de  suite  en  considération  l'originalité  de  son  élève.  Loin 
d'y  contreriire,  il  abonda  plutôt  dans  son  sens,  n'écoutant  pas  ceux 
qui  lui  reprochaient  de  ne  poiit  serrer  assez  la  bride  au  jeune  éta- 
lon. 0  Laissez-le  donc  libre  à  sa  fantaisie,  s'écriait-il;  pourquoi 
traiter  selon  la  méthode  ordinaire  une  vocation  qui  n'a  rien  d'ordi- 
naire, et  qui  nous  le  prouvera  par  la  suite.  » 

Le  fait  est  qu'il  y  avait  orgueil  et  joie  pour  un  maître  de  tenir  à 
sa  discrétion  un  tel  disciple.  Chopin,  au  cours  de  ses  études,  mani- 
festait déjà  ses  facultés  d'improvisateur.  Assis  à  son  piano,  il  racon- 
tait en  musique  à  ses  amis  toute  sorte  d'histoires  fantastiques.  Un 
soir  que  les  élèves  de  son  père,  restés  seuls  dans  la  classe,  commen- 
çaient de  se  mutiner,  il  leur  promit  une  séance  de  ce  genre  s'ils  vou- 
laient rester  tranquilles.  Les  ayant  rassemblés  autour  de  son  clavier, 
il  éteignit  les  lumières  et  leur  narra  sur  les  touches  d'ivoire  comme 
quoi  des  voleurs  s'approchaient  de  la  maison,  grimpaient  aux  échelles 
et  s'introduisaient  par  la  fenêtre,  puis,  tout  à  coup,  entendant  du  bruit, 
s'envolaient  vers  la  forêt  et  s'y  endormaient  paisiblement  à  la  douce 
clarté  des  étoiles.  II  va  sans  dire  que  la  mélodie,  insensiblement 
assourdie,  estompée,  peignait  la  situation,  si  bien  que  Chopin,  son 
récit  terminé,  s'aperçut  qu'en  même  temps  que  les  voleurs  il  avait 
endormi  tout  son  monde.  Rallumant  alors  les  chandelles,  il  contem- 
pla un  instant  le  pittoresque  du  tableau,  et  presque  aussitôt,  d'un 
accord  brusquement  frappé,  réveilla  l'auditoire.  —  Cette  veine  d'hu- 
moristique joyeuseté  n'est  point  rare  chez  les  mélancoliques  ;  ils 
ont  des  échappées  bruyantes  où  le  comique  tourne  à  la  charge, 
quelquefois  au  mauvais  goût,  et  ces  heures  d'expansion  sont  rache- 
tées par  des  semaines  de  réserve.  Du  reste,  cette  note  drolatique,  à 


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8&A  REVUE  US  DEDl  »C»a)ES, 

la  manière  de  Callot  et  d'Hofimaan,  ne  fit  que  s'aoc^il^ier  dans  la 
•saite;  la  plupart  de  ses  bte^aphes  ront8igiiidée(l)etsiirtoutGe€rge 
Sand,  à  qui  les  occasions  ne  manquèrent  pas  d'observer  et  d'analyser 
d'après  nature.  «  C'est  alors  qu'après  avoir  plocigé  sonauditcure  dans 
un  recueiikment  profond  ou  dans  une  tristesse  douloureuse,  — 
car  sa  musique  vous  mettait  parfois  dans  l'âme  des  découragemeas 
atroces,  —  tout  à  coup,  cooune  pour  enlever  l'impression  et  le  sou- 
venir de  sa  douleur  aux  autres  et  à  luinenêmie,  il  se  tournait  vers  une 
glace  i  la  dérobée,  airrangeait  ses  cbeveux  et  sa  cravate  et  se  mon- 
trait subitement  transformé  en  Anglais  flegmatique,  en  vieillard 
impertinent,  en  Anglaise  sentimeiiitale,  en  juif  sordide.  C'étaient  tou- 
jours des  types  tristes,  quelque  comiques  qu'ils  fussent,  mais  pariai- 
tement  compris  et  si  directement  traduits  qu'on  ne  pouvait  se  lasser 
de  les  admirer  (2)«  »  11  excellait  aussi  à  découper  des  silhouettes, 
à  crayonner  des  caricatures,  à  contrefaire  les  petits  ridicules  dies 
amis  et  des  botes  de  la  maison.  Vt^^  Dorval  et  Bocage  le  tensùeat 
pour  un  mime  accompli. 

Mais  tout  ceci  concerne  la  période  de  Nobant,  et  nous  n'en 
sommes  encore  qu'à  Varsovie.  Laissons-nous  ici  guider  par  LisjEt, 
en  relevant  néanmoins  au  passage  plus  d'une  erreur,  comme 
quand  il  nous  parle  des  muniiic^ioes  du  prince  BadziwiU  subve- 
nant aux  frais  d'éducation.  Les  parens  de  Chopin  n'étaient  point 
gens  si  besogneux;  son  père,  suffisamment  pourvu  d'emplois,  diri- 
geait un  pensionnat  bien  acclienté;  il  en  sera  de  la  pauvreté  de 
Chopin  comme  de  sa  fûblesse  de  constitution,  également  exagèràe 
pour  les  besoins  de  la  légende.  Sans  être  ricte,  sa  lamille  n'avait 
aucun  besoin  du  secours  des  princes,  et,  q«ant  à  son  organiame 
physique,  matière  à  tant  de  barcarolles  et  d'dégies,  c'était  celui 
d'un  hypernerveux  capable,  —  en  attendant  la  maladie  qui  devait 
l'emporter,  —  de  défier  toutes  les  fatigues  d'une  jeunesse  de  tra- 
vail, de  voyages  et  d'aventures  :  «  Dans  le  détail  de  la  vie,  il  était 
d'un  commerce  plein  de  charmes.  Toutes  les  formes  de  la  bienveil- 
lance prenaient  chez  lui  une  grâce  inusitée,  et  quand  il  exprimât  sa 
gratitude,  c'était  avec  une  émotion  profonde  qui  payait  l'amitié 
avec  usure.  Il  s'imaginait  volontiers  qu'il  se  sentait  mourir  cbaque 
jour;  dans  cette  pensée,  il  acceptait  les  soins  d'un  ami  et  lui  cachait 
le  peu  de  temps  qu'il  jugeait  devoir  en  profiter»  U  avait  iin  grand 
courage  extérieur  et  s'il  n'acceptait  pas  avec  l'enthousiasme  hécoiiue 
de  la  jeunesse  l'idée  d'une  mort  prochaine,  il  en  caressait  dm  moins 


(1)  Voyei   MonU  Karaiowikî,  Friedrich  Ch&pitCt  Le5«n  und  W^rkt,  Voju  âuwi 
A.  Niggii  sur  Cbopto, 
(î)  Qo^r^  Saml^  Êiftain  dB  ma  vîb. 


I  >ii<ni     -II- — ««v-    -T-vK^ii^ï-^ï^Aisis^^MpaaimMBi 

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FKÉNRIC  CHOPIN.  8U 

fatteBte  arec  une  sorte  d'amëre  volupté.  »  Ceci  Qu'est  déjà  plus  de  k 
légende,  c'est  dupor  rottan,  et  Tauteur  de  LucreziaFlorianiQïàx^ 
Biète  à  sa  paraphraee  idéaliste  d'inconscientes  réminisceices  de 
l'attteur  il  Elle  et  Lui.  Chopin,  Musset,  dan»  le  crépuscule  du  passée 
toutes  les  ombres  se  ressemblent;  oa  les  confond  si  aisément  l'une 
avec  l'autre,  que  ce  qui  se  disait  du  poète  s'applique  au  muskieiu 
Autour  des  figures  de  cette  époque  le  romanesque  ne  messied  pas,, 
elles  s'en  accommodent  un  peu,  comme  de  leurs  boucles  d'oreilles  en 
perles  fines  les  portraits  du  temps  des  Valois.  «  Doux,  sensible, 
exquis  en  toutes  choses,  il  avait  toutes  les  grâces  de  l'adolescence 
réunies  à  la  gravité  de  l'âge  mûr.  Il  resta  délicat  de  corps  comme 
d'esprit,  mais  cette  absence  de  développement  musculaire  lui  valut 
de  conserver  une  beauté,  une  physionomie  exceptionnelle  qui  n'avait 
pour  ainsi  dire  ni  âge  ni  sexe.  »  C'est  vers  cette  première  période 
de  jeunesse  que  Chopin  eut  un  attachement  pour  une  jeune  fille 
dont  les  accidens  de  la  vie  d'artiste  le  séparèrent  au  moment 
qu'elle  allait  devenir  sa  fiancée. 

L'histoire  simplement  racontée  serait  touchante,  mais  ce  diable 
de  Liszt  ne  connaît  pas  de  bornes  :  au  lieu  de  raser  les  saules  do 
rivage,  le  voilà  tout  de  suite  dans  ces  grands  courans  de  mélo- 
drame oii  l'on  se  noie  :  «  Elle  était  douce,  cette  jeune  fille,  comme 
une  de  ces  madones  de  Luini  dont  les  regards  sent  chargés  d'une 
grave  tendresse.  Le  père  de  Chopin  ne  voulut  pas  que  le  portrait 
qu'elle  en  avait  dessiné  dans  des  jours  d'espoir  fût  jamais  rem- 
]^acé  chez  lui  par  aucun  autre,  fût-il  dû  à  un  pinceau  plus  expé- 
rimenté. Bien  des  années  après,  nous  avons  vu  les  joues  pâles  de 
cette  jeune  femme  attristée  se  colorer  lentement  comme  rougirait 
l'albâtre  devant  une  lueur  dévoilée,  lorsqu'en  contemi^ant  ce  por- 
trait son  regard  rencontrait  le  regard  d'un  aâni  arrivant  de  Paris.  » 
Et  penser  que  l'aimable  héroïne  de  cette  mystique  élégie^  M"^  Maria 
Wodzynska,  épousait  de  son  plein  gré,  quelques  mois  pins  tard,  un 
jeune  comte  polonais!  Chopin,  de  son  côté,  âe  consola,  de  même  qu'il 
s'était  déjà  consolé  des  récentes  infidélités  de  la  séduisante  canta- 
trice Constantia  Gladowska.  Sans  prétendre  que  Chopin  fût  incapabte 
d'aimer  sérieusement,  on  peut  dire  que  sa  pers(Hine  et  son  caractère 
ressemblaient  à  sa  musique,  où  tout  est  modulation,  caprice  et  fré- 
nésie: qualités  et  défauts  qui  ne  vont  guère  avec  un  idéal  de  con- 
stance. Rêverie  et  chevalerie  seraient  plutôt  les  deux  traits  carao 
téristiques  si  nous  cherchions  à  définir  l'homme  d'après  ses  œuvres. 
Patriote  sincère  et  vibrant,  il  flotte  entre  la  désespérance  infinie  et 
le  fanatisme  qui  sont  l'alternative  ordinaire  par  laquelle  une  natio- 
nalité (^primée  se  manifesta.  Suivons-le  dans  sa  vie  et  dans  son 
art;  toute  joie  en  lui  est  rs^ide,  instantanée,  finit  en  deuil.  Vous 


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86 d  RETUE  DES  DEUX   MONDES. 

diriez  un  pauvre  malade  ébauchant  un  sourire  par  politesse;  il 
ignore  cette  santé  de  Tâme,  cette  libre  et  forte  expansion  des  Bach 
et  des  Beethoven,  ces  grands  sérieux.  Quoi  d'étonnant  si  de  celte 
impossibilité  d'être  dans  le  présent,  ses  histoires  de  cœur  se  ressen- 
tirent et  s'il  n'eut  en  amour  que  des  épisodes  de  galanterie?  Noos 
reviendrons  sur  le  sujet  à  propos  de  la  rencontre  avec  M""®  Sand  ; 
en  attendant,  voyons-le  faire  son  tour  d'Europe. 


II. 

En  1830,  il  avait  quitté  Varsovie  pour  une  excursion  momen- 
tanée, lorsque  la  révolution  du  29  novembre  éclata.  Obligé  de  rester 
à  Vienne,  il  s'y  fit  entendre  dans  quelques  concerts.  Que  la  constel- 
lation politique  lui  fût  médiocrement  favorable,  on  le  devine  ;  aux 
yeux  du  metternichisme  anxieux  jusqu'à  l'épouvante,  un  Polonais, 
même  pianiste,  ne  pouvait  passer  que  pour  un  émissaire  de  la  révo- 
lution. En  outre,  la  noblesse  et  la  riche  bourgeoisie  avaient  déserté 
la  ville  à  cause  des  progrès  du  choléra.  «  Vous  venez  de  Paris,  disait 
un  jour  à  Liszt  le  prince  de  Metternicb  ;  y  avez-vous  fait  de  bonnes 
affaires?  —  Excellence,  répondit  d'aplomb  le  virtuose,  ce  sont  les 
diplomates  qui  font  des  affaires  ;  moi,  je  ne  fais  que  de  la  musique.  » 
Pour  Chopin,  affaires  et  musique  tournèrent  mal;  il  quitta  Vienne, 
dans  le  dessein  de  se  rendre  à  Londres,  et,  traversant  Paris,  s'y 
arrêta.  Mais,  là  aussi,  la  fortune  lui  devait  ajourner  ses  faveurs.  En 
dépit  des  lettres  de  recommandation,  les  portes  restèrent  fermées 
ou  ne  s'ouvrirent  d'abord  qu'à  demi.  Un  pianiste  de  plus  ou  de 
moins,  une  grande  ville  comme  la  nôtre  ne  se  dérange  pas  pour  si 
peu,  surtout  au  lendemain  d'une  révolution.  Qu'était-ce  d  ailleurs 
que  ce  jeune  homme?  Un  écolier  à  qui  les  oracles  de  la  mode  con- 
seillèrent d'aller  prendre  des  leçons  chez  Kalkbrenner.  Le  croira- 
t-on?  Chopin  s'y  résigna  ;  le  passé  et  l'avenir,  la  virtuosité  routinière 
et  la  subjectivité  poétique  se  rencontrèrent  devant  un  piano  d'Érard 
dans  la  personne  de  leurs  deux  représentans  et  dès  les  premiers 
morceaux  qu'on  lui  joua,  le  vieux  professeur  eut  conscience  qu'un 
tel  élève  n'avait  que  faire  de  son  enseignement.  «  N'importe,  écri- 
vait Chopin  àEIsner,  son  directeur  de  Varsovie  (novembre  1831), 
je  ne  serai  jamais  une  copie  de  Kalkbrenner,  et  ce  n'est  pas  encore 
lui  qui  m'empêchera  de  réaliser  cette  idée  peut-être  bien  osée,  mais 
inébranlable,  de  fonder  dans  mon  art  une  ère  nouvelle.  » 

11  convient  aussi  d'ajouter  que,  pour  se  distraire  de  ses  tribala- 
lions,  les  jouissances  musicales  ne  lui  manquaient  pas.  Sous  ce 
rapport,  ses  lettres  à  Elsner  sont  pleines  d'enchantemens  :  l'Opéra  et 


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FRÉDÉRIC   CnOPIN.  857 

les  Italiens,  Rossini,  Meyerbeer,  Bellîni,  le  Barbier  de  Séville^  Robert 
le  Diable^  et  la  Norma^  Adolphe  Nourrir,  la  Malibran,  la  Devrîent,  la 
Pasta,  «  le  prodigieux  Lablache,  »  Rubini,  «  le  ténor  aux  roulades, 
aux  trémolos  sans  fin,  à  la  mezza  voce  incomparables  (1).  »  La  ten- 
tation lui  vint  de  composer  un  opéra;  heureusement  qu'il  ne  trouva 
point  de  librettiste,  car  avec  les  pruderies  de  sa  nature  et  son  aris- 
tocratique Noli  me  tangere^  comment  auraît-i^  enduré  les  rebuffades 
du  métier?  a  II  est  diverses  couronnes,  disait  Goethe  ;  il  en  est  même 
qu'on  peut  commodément  cueillir  en  se  promenant,  »  Celle  du 
pianiste  était  son  lot,  mais  il  ne  l'obtint  pas  d'emblée.  Son  pre- 
mier concert  passa  inaperçu.  Liszt,  Hiller,  quelques  rares  amis  de 
la  colonie  polonaise,  furent  les  seuls  à  s'en  occuper  (26  février  1832). 
Il  perdait  tout  à  fait  courage  et  voulait  émigrer  en  Amérique  ou  s'en 
retourner  au  pajs,  lorsqu'un  jour,  il  rencontra  au  coin  d'une  rue  son 
vieil  ami,  le  prince  Radziwill,  qui  le  remonta  et  lui  arracha  la  pro- 
messe de  venir  le  soir  chez  le  baron  de  Rothschild.  De  cette  bienheu- 
reuse présentation  allait  dépendre  son  avenir.  On  l'invite  à  s'asseoir 
au  piano,  et,  deux  heures  dtirant,  il  improvise  :  musique  de  danse 
et  rêveries,  mazourkes  et  nocturnes,  préludes  et  scherzos,  valses, 
tarentelles  et  ballades,  une  féerie  où  s'entre-croisent  les  génies  de 
l'air,  des  eaux  et  de  la  flamme,  Timmaiériel,  l'impondérable,  des  mo- 
dulations, des  contextures  harmoniques  aussi  savantes  qu'originales, 
arpèges,  batteries,  une  sorte  de  trépidation  haletante  qui  semble 
trahir  le  voisinage  d'êtres  surnaturels,  un  balancement,  une  morbi- 
desse,  dont  le  secret,  jamais  plus,  ne  se  retrouvera  1  Pendant  deux 
heures,  les  touches  d'ivoire  chantèrent  sous  ses  doigts,  et  quand  le 
virtuose  se  leva  au  milieu  des  applaudissemens  redoublés,  il  n'avait 
plus  qu'à  se  laisser  faire  :  les  femmes  et  la  mode  l'avaient  adopté. 
Invitations,  engagemens,  leçons,  dîners,  le  pauvre  délaissé  de  la 
veille  se  voyait  maintenant  assiégé.  «  Chopin  est,  à  ce  jour,  tout 
florissant  de  bien-être  et  de  gloire;  vous  ne  le  reconnaîtriez  pas, 
écrivait  en  i83A  un  de  ses  amis,  étudiant  en  médecine,  qui  logeait 
avec  lui  rue  de  la  Ghaussée-d'Antin.  —  Il  compose,  donne  des  leçons 
à  des  prix  fous  et  tourne  la  tête  aux  belles  dames.  » 

Chopin  prenait  son  enseignement  fort  au  sérieux,  très  indulgent, 

(1)  A  croire  ce  que  Liszt  rapporte,  Chopin  aurait  eu  si  peu  de  goût  pour  les  corres- 
pondances que  son  écriture  rcs'a  *  omme  inconnue  à  la  plupart  de  ses  amis.  «  Uoe  de 
ses  bizarreries  consistait  à  s'abstenir  de  tout  échange  de  lettres,  de  tout  envoi  de  bil- 
lets. Maintes  fois,  il  préféra  traverser  Paris  d'un  bout  à  l'autre  pour  refuser  un  dîner 
ou  faire  part  de  légères  informations  plutôt  que  de  8*en  épargner  la  peine  au  moyen 
d*une  petite  feuille  de  papier.  •  Cette  assertion  a  son  côté  plaisant,  ce  qui  ne  la  rend 
pas  plus  vraie.  Si  Chopin  n'écrivait  Jamais,  d'où  seraient  venues  tant  de  lettres  iniù- 
ressantes  citées  par  son  récent«biographe  polonais?  d'où  viendront  encore  celles  qa*on 
nous  annonce  in  posse? 


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mm  «xjgecDt  de  ckacnn  toHt  oe  qu'il  pmivut  donner  et  ne  tdérattt 
pas  le  6nfi7.  «  Qud  chiea  aboie  de  ce  côté!  »  s'écriait-il,  ea  regar- 
dant Vétève  qui  tapait  trop  dur.  liais,  si  prompt  qa'U  Mt  à  8'«bi- 
porter,  une  larme  avait  aussitôt  raison  de  ses  colères.  Il  vonlait  de 
rintettigence,  de  râsie,  et  dans  le  to«cber  beaucoup  de  sensibiBrt, 
de  naturely  préférait  les  pianos  de  Pleyel  à  ceux  d'Érard  à  cause 
du  moeiieux  de  leur  résonance.  Il  commençait  par  vois  mettre  «u 
régime  des  exercices  de  Clem^iti,  en  majeur  et  en  mineur,  en  allant 
du  piano  au  fortimmÇy  du  staccato  au  legat4)^  et  ta  cantilëne  de  Bel- 
Uni  dite  par  les  chanteurs  italiens  de  ce  temps-là  lui  semblait  la  meil- 
leure école  pour  apprendre  à  phraser  sur  son  instrument.  Phis  tard, 
lorsque  son  mal  de  langueur  l'entreprit,  il  donna  ses  leçons  étendn 
sur  UD  canapé,  ayant  à  sa  portée  un  piano  dont  il  se  servit  pour 
sa  démonstration  ;  mais,  à  l'heure  où  nous  sommes,  aueuoe  con* 
somption  physique  ni  morale  ne  TempÔchatt  de  vaquer  librement  à 
ses  travaux  comme  à  ses  plaisirs.  Le  portrait  que  Scbeffer  a  p^t 
de  lui  nous  le  représente,  aux  environs  de  cette  époque,  svelte  et 
d'attitude  nonchalante,  gentlemanUkê  au  dernier  point  :  ie  front 
superbe,  les  mains  d'une  distinction  rare,  les  yeux  petits,  ie  nez 
fort,  mais  la  bouche  d'une  finesse  exquise  et  doucement  close 
conune  pour  taire  une  mélodie  qui  veut  s'échapper.  J'ai  chercbé 
vainement  ce  charmant  portrait  à  l'exposition  du  quai  Malaquaîs; 
pourquoi  n'y  fignra-i-il  pas?  U  est  vrai  qu'après  en  avoir, au  premier 
abord,  regretté  l'absence,  on  s'en  console  vite,  la  musique  de  Chopin 
étant,  sur  l'être  même  de  Chopin,  le  meilleur  et  le  plus  personnel 
des  documens.  La  moincb-e  de  ses  œnvres  vous  le  raconte  et  vous 
le  livre  ;  il  semble,  a  dit  un  poète,  qu'elle  vous  apporte  avec  eUe 
l'odeur  de  la  motte  de  terre  où  elle  a  germé  :  vous  y  voyez  le  ^ 
rayon  de  soleil  qui  se  jouait  à  ce  moment^là  autour  de  sa  plume, 
comme  vous  y  surprenez  Tombre  funéraire  qni  l'aura  subitement 
offusqué. 


IlL 

La  monarchie  de  juillet,  avec  ses  mœurs  accommodantes,  ses 
formes  libres,  son  luxe  financier,  son  aristocratie  intelligente,  offrait 
au  dilettantisme  l'atmosphère  la  plus  favorable.  Chopin  s'y  établit 
eomme  dans  de  la  ouate.  S'il  y  a  ctes  teD^>éramens  que  les  ^reures 
du  milieu  n'atteignent  pas,  il  est  aussi  des  organrsatrons  délestes 
qui  ne  sauraient  vivre  et  se  développer  partout.  La  Symphonie 
héroïque  a  pu  naître  dans  un  grenier,  paj;mi  les  privations,  ayant 
en  elle-même  sa  substance  propre  et  son  calorique,  tandis  que  cet 


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nÉaiaiG  caofm.  859^ 

air  monàÊm  et  précieux  d'iu  Chopin  nécessite  un  cerUin  confort. 
C'eel  là,  ooHunent  dirai -je  7  un  art  de  luxe  et  de  dessert,  une 
manière  de  frîmidise  qui  vous  met  en  goftt  de  tonte  sorte  d'autres 
bcuieB  choses.  Serait-ce  à  croire  que  la  musique  peut,  comme  la 
littérature,  distiller  un  poison  moi^?  P<Mir  eiOeurer,  en  passant, 
une  question  d'éthique  qui,  sous  la  plnme  d'un  j^penetnr,  «naît 
assurément  son  intérêt,  n'est-il  poîot  permia  de  dkti^^guer  entre  le 
beau  musical  qui  parle  à  notre  âme  et  celui  qui  ne  n'adresse  qu'à 
nos  sens,  et  d'avancer  que,  s'il  y  a  une  musique  dea  honnêtes  gens, 
on  en  pourrait  citer  d'antres  qui  font  venir  de  a  coupables  pen- 
sées? »  Prenez  les  sonates  de  Beethoven,  si  droites,  si  loyales,  de  corps 
et  d'esprit  ai  bien  portantes,  et  comparez-les  avec  ces  valses  et  ces 
masourkes  dont  l'harmonie  ne  vous  entretient  que  d'images  plus  ou 
moins  troublantes  :  aveux,  soupirs,  désirs,  folles  étreintes,  ^c.; 
la  vslse,  en  tant  que  valse,  disparaît  pour  faire  place  à  un  tableau 
du  bal  et  de  ses  mystères  les  plus  équivoques.  Musique  de  soirée 
et  d* après  souper,  musique  galante  qui  cesse  d'avoir  pour  fonction 
de  marquer  simfdemeat  les  rythmes,  et  n'en  veut  qu'aux  émotions 
intimes  des  couples  qu'elle  isole  et  surexcite.  Weber,  dans  V Invita- 
tien  à  la  valse,  a  créé  fe  type,  mais  son  romantisme  à  lui  est  sans 
danger  ;  Weber  dramatise,  il  n'enjôle  pas.  Il  est  poétique  et  che- 
valeresque, il  n'est  pas  erotique  ;  la  frandiise  et  la  bonne  humeur 
du  sentiment,  l'expression  ouverte  et  sku^e,  laissent  entrevoir  le 
mariage.  Le  poème  de  Weber  se  joue  dans  l'avenir.,  C'est  le  toast 
joyeux  d'un  fiancé  dont  le  verre  déborde  ;  TivresBe  que  Chopin  vous 
inocule  est  rétrospective  et  maladive.  Elle  a  tout  épuisé,  c'est  le 
fond  du  verre  avec  le  reste  du  narcotique;  go&tez-y,  mm  seulement 
par  occa^iHi. 

Cette  société  de  iSSO  lui  convenait  à  outrance,  il  en  fut  vrai- 
ment l'enfant  gâté  :  les  fenunes  du  temps,  très  intellectuelles, 
étaient  surtout  portées  vers  la  musique,  presque  toutes  prati- 
quaient, et  le  choix  des  virtuoses  qui  peuplaient  leur  salon  se  réglait 
naturellement  sur  les  aptitudes  et  les  talens  de  la  mattresse  de  la 
maison.  La  princesse  Bdgiojoso  groupait  autour  d'elle  les  pûnistes, 
tandis  que  les  chanteurs  aflluaient  chea  M'^  Merlin.  Qui  aimerait  à 
reconstituer  ce  joli  monde  trouverait  bien  des  renseignemens  dans 
la  correspondance  de  Herne^  Je  viens  de  la  relire  à  ce  sujet  ;  on  n'a 
pas  plus  d'esprit  et  de  fantabie,  c'est  vivant  et  comme  écrit  d'hier; 
mats  quel  buisson  d'épioes!  11  parle  de  tout  dans  ces  lettres,  modes, 
politique,  musique,  journalisme,  philosophie  et  bimbeloterie  :  de 
Cousin,  «  qui  a  compris  qu'on  trouve  chex  Marquis  le  meilleur 
chocolat,  et  chez  Kant  la  meilleure  critique  de  la  raison  pure ,  »  des 
réceptions  académiques,  de  Villemain  et  de  Yestris,  dont  le  mot  : 


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860  RETUE  DES  DEOX  MONDES. 

«  qu'un  grand  chanteur  doit  être  vertueux,  »  lui  revient  à  la 
mémoire  en  écoutant,  à  la  chambre,  un  discours  de  M.  Guizot. 
Sa  logique,  brisée,  saccadée,  procède  par  fusées  de  métaphores 
qu'il  vous  lance  à  travers  les  jambes.  Sa  justice  même,  quand 
il  lui  arrive  d'être  juste,  ou,  pour  mieux  dire,  impartial,  conserve 
un  air  méchant  et  vindicatif.  Toujours  la  question  de  personnes 
prime  les  autres.  Comment  n'a-t-il  pas  traité  Meyerbeer  après  tant 
de  bienfaits  dont  celui  -  ci  l'avait  comblé  I   11  ne  fut  donné  qu'i 
Richard  Wagner  de  pousser  plus  loin  cette  ingratitude  féroce  quuïi 
La  Rochefoucauld  du  boulevard  a  si  bien  dénommée  l'indépen- 
dance du  cœur.  —  Je  n'affirmerais  pas  que  Heine  ait  toujours 
ménagé  Chopin;  mais,  au  moment  où  nous  sommes,  le  virtuose  est 
à  ses  yeux  «  le  Raphaël  du  piano-forte.  )y  «  La  gracieuse  Faiblesse, 
l'élégante  impuissance,  l'intéressante  pâleur,  n  ne  sont  encore  que 
pour  Dôhler,  un  pianiste  blond  dont  la  princesse  Belgiojoso  pro- 
tégea beaucoup  les  débuts,  ce  qui,  naturellement,  le  fît  prendre  en 
grippe  par  Heine,  que  rendaient  jaloux  «  ces  enthousiasmes  hys- 
tériques des  belles  dames.  »  En  fallait -il  davantage  pour  attirer 
momentanément  sur  Chopin  toutes  les  faveurs  du  correspondant  de 
la  Gazette  d'Augsbourg  ?  Liszt  nous  le  montre,  dans  une  soirée, 
attentif  à  ce  que  lui  raconte  Chopin  du  mystérieux  pays  où  leurs 
explorations  à  tous  les  deux  se  complaisaient.  Chopin  et  lui  s'enten- 
daient à  demi-mot,  à  demi-son  :  le  musicien  répondait  par  de  sur- 
prenans  récits  aux  questions  que  le  poèie  lui  faisait  sur  ces  régions 
inconnues   dont  il  lui  demandait  des  nouvelles.  —  La  nymphe 
badine  continuait -elle  à  draper  son  voile  d'argent  sur  sa  verte  che- 
velure avec  la  même  coquetterie?  —  Le  dieu  marin,  à  longue  barbe 
blanche,  lutinait-il  toujours  l'espiègle  naïade?  —  Les  roses  y  res- 
piraient-elles un  parfum  de  flamme?  —  Les  arbres  y  chantaient-îls 
toujours  au  clair  de  lune?  —  Et  Chopin  racontait,  et  tout  le  monde 
écoutait  dans  le  recueillement  du  surnaturel  :  Meyerbeer,  assis  à 
côté  de  Heine,  Eugène  Delacroix,  Adolphe  Nourrit,  M""  d'Agoull;  et 
plus  loin,  enfoncée  dans  un  fauteuil,  subjuguée,  absorbée,  M°^Saad. 
  ce  tableau,  exclusivement  romantique,  on  opposerait  volontiers 
les  soirées  de  l'hôtel  Lariboisière,  où  la  musique  se  déployait  égale- 
ment, mais  sous  une  apparence  vocale  beaucoup  plus  humaine.  Là, 
Bellini,  souriant  et  galant,  menait  le  chœur  des  muses  légères.  On 
n'y  parlait  pas  métaphysique;  la  conversation  affectait,  au  con- 
traire, un  air  très  mondain,  mais  seulement  pendant  les  intervalles 
des  morceaux,  car,  dès  le  premier  accord  frappé  sur  l'ivoire,  il 
fallait  se  taire,  fût-on  même  le  fils  alnô  du  roi.  Un  soir,  la  musiqae 
allait  déjà  son  train,  et  le  duc  d'Orléans  paraissait  ne  pas  s'aperce- 
voir qu'elle  eût  commencé.  Entouré  d'un  groupe  de  femmes,  il  con- 


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FRÉDÉRIC   CHOPIN.  861 

tiûuait  de  causer  avec  M*^  de  Girardin;  tout  à  coup  le  chanteur 
s'interrompt  en  posant  sa  main  sur  le  bras  de  l'accompagnateur, 
qui  s'arrête  à  son  tour.  On  se  regarde,  le  prince  comprend  ;  il  se 
souvient  que  le  silence  est  la  leçon  des  rois,  s'excuse  d'un  geste 
plein  de  courtoisie,  le  chanteur  s'incline,  et  lacavatine  recommence. 
J'oubliais  de  dire  que  le  chanteur  s'appelait  Rubini,  et  que  c'était 
Bellini  qui  tenait  le  piano.  Le  prince,  au  milieu  de  tant  de  bonne 
grâce  qui  le  rendait  populaire  chez  les  gens  de  lettres  et  les  artistes, 
était  un  dilettante  fort  peccable.  Ainsi,  lors  des  premières  repré- 
sentations des  Huguenots^  il  venait  tous  les  soirs  à  l'Opéra,  seule- 
ment il  n'y  restait  jamais  qu'une  heure  :  il  arrivait  vers  le  troi- 
sième acte  et  s'en  allait  avant  la  fin  du  quatrième,  juste  au  moment 
du  fameux-  duo  entre  Yalentine  et  Raoul.  A  peine  M"*  Falcon  finis- 
sait elle  de  dire:  «  Raoul,  où  courez -vous  7  »  on  entendait  de  la 
scène  un  remue-ménage  dans  la  loge  royale;  c'était  le  départ.  Au 
théâtre,  on  n'y  comprenait  rien  :  Meyerbeer  avait  la  mort  dans 
l'âme,  et  le  pauvre  Nourrit,  facile  à  s'émouvoir  pour  des  fantômes, 
voyait  là  je  ne  sais  quel  indice  de  disgrâce  personnelle,  si  bien 
qu'un  matin,  n'y  tenant  plus,  il  alla  conter  sa  peine  au  général  de 
Rumigny.  On  devine  l'étonnement  et  les  regrets  du  prince  en  appre- 
nant cette  histoire  de  la  bouche  de  l'aide-de-camp.  Comment,  sans 
y  penser,  avait-il  pu  chagriner  ainsi  de  tels  artistes,  et  quelle  idée 
à  ces  artistes  de  se  chagriner  pour  une  cause  que  le  prince  regar- 
dait comme  la  plus  naturelle?  Son  altesse  avait  l'habitude  de  quitter 
l'Opéra  vers  dix  heures  et  demie,  et  le  sublime  duo  n'avait  qu'un 
tort,  celui  de  commencer  juste  à  l'heure  ordinaire  de  sa  retraité.  Il 
s'agissait  bien  de  disgrâce!  Meyerbeer,  Nourrit,  M"*  Falcon,  n'étaient 
pour  rien  dans  cette  affaire,  et  le  duc  d'Orléans  le  leur  prouva  en 
arrivant  le  lendemain  dès  le  lever  du  rideau  et  en  ne  quittant  le 
spectacle  qu'à  la  fin,  après  avoir  surtout  écouté  et  applaudi  le  duo 
de  manière  à  contenter,  cette  fois,  tout  le  monde  et  lui-même. 

Hôte  fêté,  adulé  de  ces  divers  salons,  Chopin  fréquentait  un  peu 
partout,  mais  ne  se  laissait  point  exploiter.  S'il  se  donnait,  c'était 
entre  artistes  et  parmi  les  intimes  de  l'hôtel  Lambert,  où  le  vieux 
prince  Adam  Czartorisky,  sa  femme  et  sa  fille  réunissaient  autour 
d'eux  les  débris  de  la  Pologne,  que  la  dernière  guerre  avait  disper- 
sés. Plus  encore  l'attirait  la  princesse  Marceline,  une  de  ses  élèves 
les  plus  chères,  l'héritière  future  des  secrets  de  son  jeu.  Il  voyait 
aussi  beaucoup  M"^*  de  Komar  et  ses  deux  filles  :  la  princesse  Lud- 
mille  de  Beauvau  et  la  comtesse  Delphine  Potocka,  deux  noms  dont 
chacun  représente  un  type  individuel  de  beauté,  d'esprit,  de  cha- 
rité suprême  :  la  princesse  Ludmille,  rayonnante  d'activités  multi- 
ples et  versant  davantage  du  côté  des  arts  décoratifs,  un  Rubens  avec 


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862  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

soa  aiguille  à  tapisserie  ;  la  comtesse  Delphine  essentiellement  musi- 
cale, aérienne  et  vaporeuse  dans  son  jeu  comme  dans  ses  attitudes. 
C'est  elle  à  qui  Chopin  a  dédié  son  deuxième  concerto^  elle  encore 
dent  la  voix  résonna  la  dernière  à  son  oreille. 
'     Chopin  ne  jouait  que  rarement  pour  tout  le  monde.  Hormis  qud- 
ques  concerts  de  début  en  1831 ,  dans  lesquels  il  se  fit  entendre  à 
Vienne  et  à  Munich,  il  n'en  donna  que  peu  à  Paris  et  k  Londres,  a  Je 
ne  suis  point  propre  à  donner  des  concerts,  disait-il  à  quelqu'un  de 
ses  amis;  la  foule  m'intimide;  je  me  sens  asphyxié  par  ces  haleines 
précipitées,  paralysé  par  Les  regards  curieux  ;  mais  toi,  tu  y  es  des- 
tiné, car,  quand  tu  ne  gagnes  pas  ton  public,  tu  l'assommes  (1).  »  Inu- 
tile de  nommer  ce  confident;  le  lecteur  a  deviné  Liszt.  Un  glorieux 
tire  profit  de  tout,  et  louer  le  prochain  lui  devient  occasion  d'affirmer 
sa  propre  supériorité,  a  Chopin  savait  qu'il  n'agissait  pas  sur  la  mul- 
titude ;  »  Liszt,  au  contraire,  ne  sait  que  trop  quelle  est  sa  puissance 
en  pareil  cas,  et  quand  il  vous  parle  ainsi,  en  l'exagérant,  de  la  fai- 
blesse de  Chopin,  il  vous  semble  le  voir  mirer  sa  force  dans  cette 
faiblesse  ;  vous  diriez  le  géant  Goliath  caressant  de  son  souffle  un 
roseau.  «  Sa  santé  lui  faisait  souifirir  des  crises  dangereuses;  elle 
ne  lui  eux  pas  permis  de  se  faire  connaître  dans  toutes  les  cours  de 
toutes  les  capitales  de  l'Europe,  de  Lisbonne  à  Saint-Pétersbourg^ 
en  s'arrétant  aux  villes  d'université  et  aux  cités  manufacturières, 
comme  un  de  ses  amis^  dont  le  nom  monosyllabique  aperçu  un 
jour  sur  les  affiches  des  murs  de  Teschen  par  l'impératrice  de  Rus- 
sie la  fit  sourire  et  s'écrier  :  «  Comment!  une  si  grande  réputation 
dans  un  si  petit  endroit!  »  Non,  vraiment  on  ne  se  dit  point  à  soi- 
même  ces  choses-là,  même  sous  couleur  d'oraison  funèbre  à  la 
mémoire  d'un  tendre  ami.  Le  nom  «  monosyllabique  »  est  surtout 
une  chinoiserie  qui  vaut  de  l'or,  et  vous  demeurez  stupéfait  devant 
cette  impératrice  ne  voulant  pas  croire  qu'une  aussi  petite  ville 
puisse  contenir  un  seul  jour  tant  d'illustration. 

C'est  Paganini  qui,  le  premier,  ouvrit  cette  ère  toute  moderne 
où  la  personnalité  d'un  viituose  et  sa  légende  agissent  sur  le  public 
plus  encore  que  le  talent,  si  extraordinaire  qu'il  soit.  On  se  sou- 
vientde  ce  qui  se  racontait  alors  :  histoires  d'enlëvemens,  de  mal- 
tresses assassinées,  de  procès  criminels,  de  longues  années  pas- 
sées dans  un  cachot  en  compagnie  de  son  seul  violon,  dont  les 
cordes  s'étaient  toutes  rompues,  une  excepté,  la  quatrième,  sur 
laquelle  il  avait  composé  ces  variations  qui  ravissaient  d'extase  Tuni- 

(1)  Ce  H  Tu  rassommes  »  est  à  double  sens  et  contient  peut-être  plus  âMronie  qu'il 
n'tû  11  1*&jr,  Car,  il  Faut  bien  aussi  réfléchir  aux  petites  animosités  de  proression  et 
AD  pa»  çtQire  que  tout  fût  «  argent  comptant  »  eatre  cet  deux  compères  toujoaiv  ai 
pf ûD^u  <i  âfi  cuBoniBfir  defaot  le  public,  sans  qoe  le  diable  y  pidtdit  rien. 


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PRÉDÉtlG  GwmN.  963 

Ters.  PaganÎDi  anrah  betu  protester,  rôckinaitions,  démentis,  rien  n'y 
faisait;  l'esprit  du  temps  voulait  qu'un  boimne  capable  déjouer  aînti 
àa  violon  eût  fatalanent  débité  dans  la  fve  en  tmnt  ses  ma! tresms. 
Les  Nuits  flormtmes  «nnis  le  représentent  sous  cet  appareil  cMmo- 
«saque,  si  bien  (pi'un  «fMonisle  dtetiogué,  fimst,  disait  à  Hehie  : 
«  Engagez-vous  à  me  consacrer  une  leUe  page  et  je  vais  tout  d<e  suite 
assassiner  quelqu'un.  »  Lalégendedef  agantni  précéda  les  tricnuphes 
hm  moîas  fontastiques  de  Liszt,  qui,  à  son  tour,  amena  Tapothéose 
4e  Chopin.  Pagamoi  n*«vait  eu  peur  tui  que  les  revenans  et  les 
vampires;  Liszt  et  Chopin  fondèrent  le  règne  du  pianiste  knrelaee 
et  grand  seigneur.  La  bgne  de  déaiarcatîoa  qui  jusqu'alors  sépa- 
rait l'artisite  du  pvbUc  iAàit  levée.  La  saiHe  de  concert  devenait  «n 
salon  où  le  virtuose  recevait  «n  prince  ses  invités.  Si  la  gloîre  virat 
lentement,  la  renommée  a  vol  d'aigle.  Liszt  et  Chopin  evrent  bien- 
tôt ce  qu'ils  voulaient;  divers  épisodes  galans  dont  s'émut  la  société 
rehaussèrent  aussi  leur  prestige.  Un  trait  suffira  pour  nous  peindre 
ce  qu'il  y  avait  de  froufrou  mondain  et  de  dandysme  dans  tout  ce 
bruit.  Liszt  faisait  à  Vienne  sa  première  apparition.  Il  entre,  joue  le 
concerto  de  Weber,  on  l'applaudit,  mais  sans  que  le  succès  dépasse 
fat  mesure  ordinaire  de  l'approbation^  rien  de  plus.  L'entr'aote 
arrive;  Liszt  en  proiite  pour  se  répandre  dans  la  salie,  distribuer 
des  poignées  de  main  d'une  loge  à  l'autre  et  lier  tout  baut  conver- 
sation en  français  avec  les  princesses,  les  duchesses  et  les  feld- 
maréchales  de  sa  connaissance.  Le  tour  était  joué  :  à  la  reprise  -eu 
concert,  le  succès  devint  fanatisme;  on  n'applaudissait  phis,  tm 
trépignait  d'enthousiasme. 

À  ces  concerts^rées  succédaient  aux  frais  du  pianiste  des  sou- 
per&*gala  où  l'on  fraternisait  entre  geDS  du  bel  air  au  cliquetis  des 
verres  et  des  sabres.  Personne  mieux  que  Liszt  n'aura  compris  f  em- 
ploî  du  charlatanisme  ad  majorem  artis  glorimn^  Ce  Magyar  bran- 
dissant son  glaive  sur  une  estrade,  ce  diand^lan  cosmepiolile,  cet 
abbé,  autant  de  personnages  inventés  pour  réveiller  l'imagination 
du  public,  autant  de  vocations  postiches  grdfées  habilement  «ur 
l'ancienne,  —  la  sevle  vraie,  —  pour  en  réparer  la  vigueur  qui 
décrett.  Cbarles^Quînt,  à  SainWust,  se  rêvait  que  de  pslvtiqae; 
Liszt,  l'abbé  Lisst,  dans  sa  logette  éa  Vatican,  composera  des 
psaumes  et  des  motets,  formera  de  jolies  élèves,  et,  quand  nous  le 
reverrons  à  Paris,  évangélisant  et  wag«érisant,  en  se^tanelle,  le 
grand  virtuose  n'en  «um  qu'un  attrairt  de  plus  sur  ses  ouailles. 

Chopin,  je  le  répète,  et  cela  sur  la  foi  de  son  plus  sérieux  Ke- 
gnphe  (1),  n'âait  pas  le  valétodinahie  de  naissance  qcC on  mus 

(i)  Le  Polenais  HoriU  EaTCMWBkJvdéJà  CM. 


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86i  RETUE  DES  DEUX  MONDES, 

donne.  Dn  homme  peut  mourir  à  quarante  ans  d'une  maladie  de 
poitrine  et  n'être  point  à  vingt  ans  ce  poitrinaire  de  Millevoye  qu'il 
platt  à  Liszt  et  à  George  Sand  de  mettre  en  scène,  chacun  des  deux 
subissant  à  sa  manière  l'influence  du  romantisme  ambiant.  Person^ 
nellement,  je  l'ai  peu  connu,  quoique  la  maison  de  mon  père  ait  été 
l'une  des  premières  qu'il  visita  en  arrivant  à  Paris  ;  mais  j'ai  des  rai- 
sons de  croire  que  sa  santé  fut  surtout  compromise  par  le  genre  de 
vie  qu'il  menait;  il  y  avait,  en  outre,  bien  de  l'afféterie  aristocratîqae 
dans  sa  réserve  comme  dans  sa  haine  du  vulgaire.  Sa  prétendue 
modestie  n'était  que  de  l'orgueil  retourné,  et  sa  compleiion  morale 
ultra-féminine  l'eût  exposé  à  tous  les  froissemens,  je  dirais  presque  à 
tous  les  martyres  de  l'amour,  s'il  n'avait  eu  pour  s'en  défendre  son 
amour-propre,  j'entends  par  là  un  sentiment  de  dignité  hautaine  doDt 
il  savait  ne  jamais  se  départir  dans  ses  conflits  avec  lui-même. 


IV. 


M""*  Sand  fut-elle  pour  Chopin  la  femme  surnaturelle  qui  fit  rétro- 
grader les  ombres  de  la  mort  et  «  changea  ses  souffrances  en  lan- 
gueurs adorables?  »  On  le  croirait  en  lisant  Lucrezia  Floriani. 
Mais  de  cette  aventure  où  le  picaresque  se  mêle  à  ce  que  le  senti- 
mentalisme a  de  plus  incorporel,  Lucrezia  Floriani  ne  contient 
que  la  poésie^  tandis  que,  pour  en  avoir  la  vérité^  ce  serait  plutôt 
le  Voyage  à  Majorque  qu'il  faudrait  interroger.  M"**  Sand,  comme 
du  reste  tous  les  écrivains  de  notre  temps,  ne  négligeait  rien  de 
ce  qui  peut  fournir  matière  à  copie.  Condamnée  à  produire  sans 
relâche,  elle  se  dédoublait,  idéalisant  dans  ses  romans  les  impres- 
sions de  son  existence  et  nous  les  livrant  telles  quelles  dans  des 
volumes  à  côté.  Cette  méthode  aura  peut-être  l'avantage  de  procu- 
rer un  jour  des  moyens  de  contrôle  aux  critiques  de  l'avenir,  si  tant 
est  qu'ils  s'occupent  de  nos  affaires;  mais,  en  ce  qui  regarde  le 
présent,  elle  me  semble  incompatible  avec  les  conditions  d'une 
œuvre  d'art.  Elle  offre  surtout  l'inconvénient  de  déséquilibrer  les 
personnages  à  ce  point  que  les  contemporains  finissent  par  ne  plus 
savoir  si  c'est  Musset  ou  Stenio,  Chopin  ou  le  prince  Karold  qu'ils 
ont  connu. 

Le  sylphe  avait  senti  l'attrait;  un  moment,  il  essaya  de  se  déro- 
ber, on  vint  au-devant  de  lui  :  o  Quand  deux  natures  pareilles  se 
rencontrent  et  se  rapprochent,  elles  ne  peuvent  se  fondre  l'une 
dans  l'autre;  l'une  des  deux  doit  dévorer  l'autre  et  n'en  laisser 
que  des  cendres.  »  C'est  Lucrezia  Floriani  qui  parle;  M"**  Sand, 
dans  ses  Mémoires^  ne  veut  pas  quelle  prince  Karold  soit  Chopin 


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FfiÉDERIG  CHOPIN.  865 

SOUS  prétexte  que  le  prince  n'est  pas  artiste,  et  que  Chopin,  en 
lisant  chaque  jour  sur  son  bureau  le  manuscrit,  n'y  avait  rien  vu. 
En  revanche ,  plus  tard ,  il  n'en  vit  que  trop ,  et  lorsque  vint  la 
réaction,  tout  le  inonde  s'aperçut  que  si  l'histoire  n'est  pas  la  même, 
elle  n'en  contient  pas  moins  d'affligeantes  révélations  sur  le  carac- 
tère de  Chopin.  M"®  Sand,  qui  l'appelait  «  son  malade  ordinaire,  » 
avait  pris  chez  elle  en  pension  cette  âme  tourmentée  et  doulou- 
reuse. De  tous  temps,  les  cures  de  ce  genre  la  passionnèrent;  elle 
y  trouvait  à  la  fois  l'apaisement  moral  que  donne  le  sentiment  du 
devoir  accompli  et  cette  suprême  satisfaction  d'affirmer  à  ses  yeux 
sa  propre  supériorité  sur  le  maître  qu'elle  s'était  choisi.  A  ce  point 
de  vue,  le  voyage  avec  Chopin  aux  Baléares  ne  serait  qu'une  rémi- 
niscence du  voyage  avec  Musset  en  Italie  :  toujours  des  malades, 
et  quels  malades  I  Capricieux,  inconséquens,  fantasques,  passant 
de  l'engouement  à  l'aversion,  et  réciproquement;  on  connaît  les 
tragiques  discordes  de  Venise  pendant  la  liaison  avec  Musset;  à 
Majorque ,  pareilles  scènes  se  renouvellent ,  amenant  à  leur  suite 
le  découragement  et  l'impatience  fmale  aux  cœurs  du  malade  et 
de  son  infirmière.  Tandis  que  Chopin  ne  pouvait  encore  quitter  la 
chambre,  W^""  Sand  s'en  allait  battre  la  campagne,  le  laissant  seul 
enfermé  dans  son  appartement.  Un  jour,  elle  partit  pour  explorer 
quelque  site  sauvage  de  Tlle;  un  orage  terrible  éclata.  Chopin, 
qui  savait  sa  chère  compagne  égarée  au  milieu  des  torrens  déchaî- 
nés, en  conçut  une  telle  inquiétude  qu'une  crise  nerveuse  des  plus 
violentes  se  déclara.  Il  se  remit  pourtant  avant  le  retour  de  l'intré- 
pide promeneuse;  n'ayant  pas  mieux  à  faire,  il  revint  à  son  piano 
et  y  improvisa  l'admirable  Prélude  en  fa  mineur.  Au  retour  de  la 
femme  aimée,  il  tomba  évanoui.  Elle  fut  peu  touchjèe,  fort  agacée 
même,  de  cette  preuve  d'un  attachement  qui  semblait  vouloir  em- 
piéter sur  la  liberté  de  ses  allures.  Le  lendemain,  quand  Chopin  lui 
joua  le  prélude,  elle  ne  comprit  pas  l'angoisse  qu'il  lui  racontait, 
ou  plutôt  elle  ne  voulut  pas  comprendre,  inflexiblement  résolue 
qu'elle  était  alors,  conmie  toujours,  à  se  réserver  un  droit  absolu 
et  discrétionnaire  de  propriété  sur  sa  personne.^  Son  cœur,  à  lui, 
éclatait  et  se  brisait  à  la  pensée  de  perdre  celle  qui  venait  de  le 
rendre  à  la  vie;  son  esprit,  à  elle,  ne  voyait  qu'un  passe-temps 
amusant  dans  cette  course  aventureuse,  dont  le  péril  ne  contre- 
balançait pas  l'intérêt  et  la  nouveauté. 

Cet  incident  suffirait  pour  montrer  tout  ce  qu'il  y  avait  d'antipa- 
thique entre  ces  deux  natures,  qu'un  attrait  subit  et  factice  avait 
rapprochées,  et  qui  secrètement  se  repoussaient.  Dans  cette  garde- 
malade  admirable  l'amante  n'existait  plus.— Avait-elle  jamais  été? — 
Le  passage  suivant  des  Atémoires  nous  permet  d'en  douter  :  «  J'étais 

TOMB  ux.  ^  188S.  S5 


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8«6  RETUE  BE8  DEOX  MONDES. 

«Qcore  assez  jeuae  pour  avoir  peut-être  à  hitter  contre  ï^momt, 
contre  la  passion  proprenent  dite.  Cette  éfestnaiité  de  mon  âge,^ 
ma  situation  et  de  la  deslanée  des  lemmes  artistes  m'effrayait  bétts- 
coup  et,  résolue  à  ne  jamais  subir  d'iafkience  qui  pût  me  •distrain 
de^es  enfans»  je  voyais  un  danger  moindre,  mais  encore  possiUa, 
dans;  ■  la  tendre  amitié  que  m'inspirait  dhopîn.  »  Convenons  foe 
Taveu  n'est  guère  flatteur.  Celui  que  les  duchesses  aviûent  bmé 
sur  leurs  genoux  devait^  à  certains  momens  d'^iûradon  intense, 
exiger  plus,  et  qui  nous  racontera  ses  révdtes  et  ses  désespoirs, 
en  découvrant,  -^  lui,  si  inquiet^  si  ji^oux,  si  furetenr  en  matière 
de  perception,  —  ce  qu'une  femme  ne  saunât  longtemps  cacber 
au  moins  enquêteur  des  amans?  On  a  beau  vivre  dans  un  empyrée 
de  nuages  d'or  et  de  parfums,  noyer  son  imagination  dans  l'abeolu 
et  les  monologues,  on  n'en  éprouve  pas  moins  un  affreux  malaifle 
quand,  au  sortir  de  son  rêve  d'idéal,  on  s'aperçoit  quÈe  oette  femme, 
cette  maîtresse  tant  aimée  et  désirée,  n'a  pour  vous  que  de  la  com- 
passion, et  qu'à  défaut  de  sa  fidélité,  elle  vous  garde  sa  constance, 
tt  CSiopin  m'accordait  un  genre  d'amitié  qui  disait  exception  dans 
sa  vie.  11  avait  sans  doute  peu  d'illusions  sur  mon  compte,  puis- 
qu'il ne  me  faisait  jamais  redescendre  dans  son  «esiime;  c'est  ce  qui 
lit  durer  longtemps  notre  bonne  harmonie  (1).  »  Cette  bonne  hamin- 
nie  dura  huit  ans,  labourée  des  plus  atroces  aUeroatives.  a  Ghapin, 
fâché,  était  oilrayant,  et  comme,  avec  moi,  il  se  contenait  toujours, 
il  semblait  près  de  suiToquer  ^t  de  mourir.  » 

Modeste  par  principes,  doux  par  habitude,  langoureux  par  tonpé- 
rament  et  plein  d'orgueil,  Chopin  éteàt  un  résumé  d'inconséquences, 
il  se  d^oûtait  et  se  reprenait  avec  la  même  facilité;  un  mot  mala- 
droit, un  sourire  équivoque  le  désenchantait.  Dn  trait  qu'on  raconte 
prouve  combien  peu  il  mesurait  ce  qu'il  accordait  de  son  cœur  i  ce 
qu'il  exigeait  de  celui  des  autres.  Il  s'était  vivement  épris  de  la  petile- 
fiUe  d'un  maître  célèbre;  il  songea  à  la  denaander  en  (mariage  dans  le 
même  temps  où  il  poursuivait  la  pensée  d'am  autre  mariage  d'amour 
en  Pologne.  La  jeune  Hàle  lui  faisait  bon  accneil  et  tout  allait  pour  le 
mieux  lorsqu'un  jour  qu'à  entrait  chez  elle  avec  un  autre  monsieur, 
plus  oélèbre  à  Paris  qu'il  ne  l'étaà  «ocone,  elle  s'avisa  de  présenter 
une  chaise  À  ce  dernier  avant  <le  songera  faôre  asseoir  Qiopin;  il 
ne  la  revit  jamais  et  l'oublia  tout  de  suite.  Avec  ces  aspéiités  de 
caractère,  l'existence  devient  impossible,  k  Nobant,  il  s'irrîtMt  de 
tout,  querellait  le  fils  de  la  maison ,  s'opposait  au  mariage  de  la 
fi&e,  et  le  plus  curieux,  c'est  de  von:  le  sang-froid  de  la  mère,  que 
pas  un  détail  de  cette  vie  en  commun  «'«épouvante.  Il  y  a  même 

(1)  Oeorg«  Sand,  fifinojr «  dêmatM. 


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FREDERIC  CHOPXK.  867 

to«t  à  travers  ces  confidences,  souvent  gênantes  pour  le  lecteur,  et 
qu'un  Anglais  qualifierait  dUmpropers^  tel  passage  qui,p«:  sa  gr&ce 
littéraire,  sauverait  les  apparences,  si  c'était  possible.  Ainsi,  parlant 
de  son  fils,  M""®  Sand  écrit  :  «  Nous  n'avons  pas ,  lui  et  moi ,  les 
mêmes  idées  sur  toutes  choses,  mais  nous  avons  ensemble  da 
grandes  ressemblances  d'organisation,  beaucoup  des  méffles  goûta 
et  des  mêmes  besoins;  en  outre,  un  lien  d'affection  si  étroit  qu'un 
désaccord  quelconque  entre  nous  ne  peut  durer  un  jour  et  ne  peut 
tenir  à  un  moment  d'explication  tète  à  tête.  Si  nous  n'habitons  pas 
le  même  enelos  d'idées  et  de  sentimens,  il  y  a  du  moins  une  grande 
porte  toujours  ouverte  au  mur  mitoyen,  celle  d'une  alliection 
immense  et  d'une  confiance  absolue.  »  C'est  par  cette  porte-là  que 
Chopin  dut  finalement  se  décider  à  sortir.  «  Tout  fut  supporté, 
mais  un  jour,  Maurice,  lassé  de  coups  d'épingle,  parla  de  quitter 
la  partie.  Cela  ne  pouvait  pas  et  ne  devait  pas  être.  Chopin  ne 
supporta  pas  mon  intervention  légitime  et  nécessaire;  il  baissa  la 
tête  et  prononça  que  je  ne  l'aimais  pas.  Quel  blasphème,  après 
huit  aimées  de  dévoùment  maternel  I  »  Dévoûment  maternel  I  et, 
autre  part  :  u  Ou  m'a  dit  qu'il  m'avait  appelée,  regrettée ,  aimée 
finalement  jusqu'à  la  fin.  »  Mots  cruels  sur  lesquels  on  insista  trop 
et  que  Chopin  vivant  eut  désavoués  avec  indignation  comme  enta-^ 
chés  de  perfidie. 


Cependant  la  révolution  de  février  arriva  et  Paris  devint  momen- 
tanément odieux  à  cet  esprit  incapable  de  se  plier  à  un  changement 
quelconque  dans  les  formes  sociales.  Libre  de  retourner  en  Pologne 
ou  certain  d'y  être  toléré,  il  avait  préféré  languir  dix  ans  loin  de  sa 
famille»  qu'il  adorait,  à  la  douleur  de  voir  son  pays  transformé  et 
dénaturé.  11  avait  fui  la  tyrannie,  comme  maintenant  il  fuyait  la 
liberté.  En  avril  18Â8,  Chopin,  se  trouvant  mieux,  partit  pour  Lon* 
dres.  Néanmoins»  avant  de  s'éloigner,  il  donna  un  concert  dans  les 
salons  de  Pleyel,  où  son  public  d'élite  et  ses  amis  entendirent  ses 
derniers  accens.  11  s'était  aussi  rencontré  dans  une  soirée  [avec 
M*"®  Sand  et  l'avait  froidement  éconduite.  <(  Je  serrai  sa  main  trem- 
blante et  glacée  et  voulus  lui  parler,  il  s'échappa.  C'était  à  mon 
tour  de  dire  qu'il  ne  m'aimait  plus,  je  lui  épargnai  cet4e  souffrance 
et  je  remis  tout  aux  mains  de  la  Providence  et  de  l'avenir.  »  A  quoi 
elle  ajoute  philosophiquement  cet  aphorisme  consolant  dont  semble 
s'être  inspiré  M.  Chapu  dans  son  bas-relief  qui  décore  le  monument 


COQ^ 


858  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

de  M"*®  d'Agoult  (1)  :  a  Je  ne  suis  pas  de  ceux  qui  croient  que  les 
choses  se  résolvent  en  ce  monde  ;  elles  ne  font  peut-être  qu'y  com- 
mencer et  à  coup  sûr,  elles  n'y  finissent  point.  Cette  vie  d'ici-bas 
est  un  voile  que  la  soufirance  et  la  maladie  rendent  plus  épais,  qui 
ne  se  soulève  que  par  momens  pour  les  organisations  les  plus  solides 
et  que  la  mort  déchire  pour  tous.  »  Involontairement,  on  est  porté 
à  rapprocher  de  cette  métaphysique  un  peu  drapée  en  son  éloquence 
le  mot  simple  et  bourgeois  de  Ninon:  <(  Si  l'on  savait  retrouver  dans 
l'autre  monde  ceux  qu'on  a  aimés  dans  celui-ci,  il  serait  doux  de 
le  penser.  )>  On  se  demande  aussi  comment  ces  désenchaotemens 
redoublés  n'amenèrent  pas  le  renoncement  et  pourquoi  ces  retours  à 
des  expériences  toujours  déçues,  pourquoi  jusqu'à  la  fin  ces  imper- 
turbables récidives?  C'est  une  nature  constituée  normalement  que  je 
voudrais  voir  en  présence  de  pareils  faits.  Qu'en  dirait  Shakspeare, 
lui  qui  s'écriait  :  a  Fragilité,  ton  nom  est  femme?  »  Et  s'il  inclinait  à 
l'indulgence,  comme  c'est  son  habitude,  un  certain  efiroi  ne  se  mèle- 
rait-il  pas  à  sa  compassion  ? 

À  Londres,  les  ouvrages  de  Chopin  étaient  généralement  connus 
et  admirés.  L'accueil  qu'il  y  reçut  l'électrisa.  Présenté  à  la  reine 
par  la  duchesse  de  Sutherland,  tous  les  salons  le  rechercbèrent,  il 
alla  beaucoup  dans  le  monde,  prolongea  ses  veilles,  s'exposa  à 
toutes  les  fatigues  sans  se  laisser  arrêter  par  aucune  considération 
de  santé  et  ne  changea  de  climat  que  pour  se  rendre  à  Edimbourg, 
oh  les  brouillards  de  l'Ecosse  l'attendaient.  Là,  recommencèrent 
les  tyrannies  de  la  mode,  dîners,  soirées,  hommages  sous  toutes 
les  formes  que  documentent  des  fragmens  de  correspondance  inter- 
calés dans  les  écrits  des  récens  biographes.  Après  un  brillant  con- 
cert donné  a  Glascow,  Chopin  revient  à  Londres,  où  il  entend  Jenny 
Lind  et  fait  la  connaissance  du  duc  de  Wellington:  a  En  le  voy^nij 
impassible  et  sévère  devant  sa  reine,  je  me  figurais  avoir  devant  les 
yeux  un  vieux  chien  de  garde  accroupi  sur  le  seuil  du  château  de 
son  maître.  »  Il  court  à  Manchester  prendre  part  à  un  concert  où 
chante  rAIboni,etde  retour  à  Londres, il  joue  une  dernière  fois  pour 
les  Polonais  :  «  Je  quitte  jeudi  cet  affreux  Londres  ;  dites  à  Ple.yel 
de  m'envoyer  un  piano  pour  ce  jour-là  et,  de  votre  côté,  n'épargnée 
pas  les  violettes;  que  l'instrument  en  soit  couvert  afin  que  mon  salon 
sente  bon.  »  A  Paris,  son  mal  augmenta  visiblement.  Il  avait  pro* 
jeté  d'écrire  une  Méthode  de  piano,  dans  laquelle  il  eût  résumé 
ses  idées  sur  la  théorie  et  la  technique  de  son  art,  mais  ses  forces 
le  trahirent.  Bientôt,  il  ne  se  leva  plus,  ne  parla  plus.  Enfin,  Tôtat 

(1)  Où  r&me,  écartant  ses  Toiles,  mesure  l'inflai,  un  des  ehef8-d*œu?re  do  la  tcatnaire 
moderne. 


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FRÉDÉfaC  CHOPIN.  869 

du  malade  empirant  toujours,  arrivèrent  les  amies  de  la  mort 
sans  phrase,  celles  que  la  vie  disperse  et  que  la  dernière  heure 
convoque,  la  princesse  Marceline  Czartoryska,  la  comtesse  Del- 
phine Potocka.  Gomme  il  se  sentait  mourir,  il  l'aperçut  au  pied 
de  son  lit,  grande,  svelte,  vêtue  de  blanc  et  lui  demanda  de  chan- 
ter. Le  piano  du  salon  fut  roulé  jusqu'à  la  porte  de  sa  chambre  et 
la  comtesse  chanta  le  cantique  de  Stradella.  a  Que  c'est  beau!  s'écriait 
Chopin,  mon  Dieu,  que  c'est  beau  !  Encore  !  encore  I  *>  Et  la  com- 
tesse, étouffant  ses  sanglots,  commença  un  psaume  de  Marcello. 

La  musique,  après  l'avoir  doucement  endormi  dans  la  mort,  con- 
duisit son  deuil  le  30  octobre  18i9.  Outre  le  Requiem  de  Mozart 
qu'il  avait  spécialement  réclamé,  on  y  exécuta  sur  l'orgue  deux  de 
ses  préludes,  ainsi  que  la  Marche  funèbre  orchestrée  par  Reber  : 
Manibus  date  lilia  plenis.  Le  chemin  fut  jonché  de  fleurs,  et  l'air 
s'emplit  des  plus  divines  résonances. 


VI. 

Appliquer  aux  œuvres  de  Chopin  la  loi  ordinaire  des  classifica- 
tions, les  ranger,  les  cataloguer  comme  on  fait  pour  Beethoven  et 
pour  Schumann,  serait  une  tâche  impossible,  par  cette  simple  rai- 
son que  Chopin  n'a  point  eu  de  développement  progressif.  Il  fut,  dès 
le  premier  jour,  tout  ce  qu'il  devait  être,  et  les  amateurs  d'allusions 
mythologiques  peuvent  à  leur  aise  le  comparer  à  la  Minerve  antique 
sortant  toute  harnachée  du  cerveau  de  Jupiter.  Aucune  influence 
d'école  ;  tout  au  plus,  dans  ses  premières  compositions,  un  vague 
ressouvenir  de  Hummel  et  de  Field.  Chopin  n'écrit  pas  une  ligne 
qui  ne  lui  appartienne,  Tidée  et  la  forme  s'offrent  à  lui  de  com- 
pagnie. S'il  eut  des  défaillances,  elles  vinrent  de  l'accablement 
suprême,  dans  ces  feuilles  à  peine  ébauchées  qu'il  avait  d'avance 
condamnées  à  l'oubli.  Nul  n'a  poussé  plus  loin  le  respect  de  sa  pen- 
sée ;  ses  manuscrits  portent  la  marque  de  cette  propreté,  de  cette 
minutie,  ses  ratures  sont  des  guillochages  calligraphiques,  et  cette 
imperturbable  correction  ne  l'abandonna  pas  môme  dans  la  mort. 
On  ne  nous  parle  que  du  jabot  et  des  manchettes  de  M.  de  Buffon 
se  coiffant  à  l'oiseau  royal  avant  d'aborder  son  écritoire  ;  mais 
qu'est-ce  que  cette  marotte  de  savant  comparée  au  formalisme  de 
Chopin  exagérant  le  savoir-vivre  jusqu'à  ne  point  vouloir  compa- 
raître en  négligé  devant  le  souverain  juge  et  se  faisant  enterrer 
dans  sa  toilette  de  concert  :  habit  noir,  cravate  blanche,  escarpins 
vernis  et  bas  de  soie  I 

Pour  revenir  à  cette  question  de  classement,  le  mieux  serait 


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870  EETUE  DBS  IffiHX  HOflMS. 

encore  de  procéder  par  genres  et  carrés  de  ciilttire.  Nom  ntiet- 
trions  ainsi  dans  un  premier  groupe  les  sonates,  les  concertos,  le 
trio  pour  piano,  violon  et  Tioloncelie,  la  sonate  pour  piaue  et  yio- 
loncelle,  les  concertos  en  mi  mineur  et  fa  dièse  minenr^  bref, 
toutes  les  pièces  de  forme  classique,  qui  sont  en  général  ce  qu'il 
a  produit  de  moins  parfait.  Chopin  n'était  pas  en  musique  un 
dialecticien,  il  n'a  rien  de  ce  don  de  nature  si  prodigieux  ches 
Beethoven,  si  remarquable  chez  Mendelssohn  et  chez  SchuiMann,  de 
cet  art  magistral  de  la  phrase  et  de  l'antiphrase,  qui  consiste  à 
développer  un  thème  et  à  le  poursuivre  jusqu'en  ses  derniers  retrao- 
cbemens.   Sous  une  sonate  de  Beethoven  vous  sentes  toujours 
Torcbestre,  il  semble  que  le  piano  ne  soit  là  que  pour  vous  faire 
att^dre  la  partition.  Avec  Chopin,  c'est  absolument  le  contraire, 
il  ne  voit  et  ne  connaît  que  son  instrument,  dont  le  génie  le  gooverae 
à  ce  point  que,  lorsqu'il  écrit  pour  l'orchestre,  sa  partitioa  n'est 
jamais  que  de  la  musique  de  piano  symphonisée.  Dans  cette  complète 
absorption  de  son  âme  dans  l'âme  du  clavier  se  trouve  le  secret  de 
sa  virtuosité  sans  pareille,  de  cette  coloration  technique,  de  cette 
vie  nouvelle  qui  caractérise  les  Études  et  les  Préludes.  Car  il  n'y  a 
pas  à  dire  ;  un  monde  inconnu  vous  est  révélé,  vous  parcourez  des 
régions  que  ni  les  Hummel  ni  les  Clementi  n'ont  explorées,  un  pays 
où  l'étude  elle-même  se  fait  attrayante  pour  l'écolier,  où  c'est  la 
fée  Uorgane  et  Titania  qui  professent,  où  la  difficulté  cache  ses 
épines  sous  des  fleurs.  Chopin  laisse  aux  pôd^ogues  leurs  jardins 
de  racines  grecques;  ses  exercices,  à  lui,  sont  œuvres  d'art;  au  mé- 
canisme ingrat  il  marie  l'idée,  et  sa  leçon  vous  promène  en  pleiB 
Parnasse  au  lieu  de  vous  en  indiquer  le  chemin.  A  ce  compte  seul, 
Chopin  eût  mérité  de  survivre.  Ses  Études  seront  pour  le  piano 
moderne  ce  que  représente  dans  le  passé  le  Clavecin  bien  tempéré 
de  Sébastien  Bach,  et  si  jamais  le  public  devait  désapprendre  ces 
grâces  légères  et  divinement  élégiaques  dont  Chopin  a  parlé  la 
langue,  il  appartiendrait  à  l'historien  de  se  souvenir  du  maître  vir- 
tuose qui  sut,  par  la  plus  heureuse  alliance  de  la  fantaisie  poétique 
et  du  style  dans  l'exécution,  par  l'union  étrange  des  deux  sensibi- 
lités de  l'âme  et  du  toucher,  ouvrir  une  nouvelle  voie  à  la  technique 
du  piano.  Avant  de  quitter  le  chapitre  des  œuvres  classiques,  disons 
un  mot  des  sonates  (op.  36  et  op.  58),  non  que  les  principes  tra- 
ditionnels du  genre  y  soient  plus  respectés,  mais  à  cause  des 
renseignemens  que  leur  caractère  passionnément  capricieux  et  fan- 
tastique nous  donne  sur  la  nature  même  de  l'auteur.  «  De  disso- 
nance en  dissonance  par  la  dissonance,  »  écrit  Schuinann  parlant  de 
la  Sonate  en  ré  mineur.  Puis  aussitôt  il  ajoute  :  «  Notons  pourtant, 
dès  cette  première  partie,  un  chant  superbe  ;  il  semble  un  moment 


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nésÈsstc  HBons.  871 

que  l'accent  naiioiial  se  détende^  vous  diries  tp^il  regatrde  ea  tta^ 
par-dessnns  rAUemagne«  Mais  bast  1  le  cbaot  fini ,  notre  Sarmate 
se  réveilla  dasis  son  originalité  barbare;  — la  deaiiëme  partie  déte- 
lofpe  cette  sauvagerie  huasioristique  et  fantasque,  après  quoi  yiwat 
ks  trio,  rêverie  et  tendresse,  tout  à  la  manière  de  Chopin.  —  Un  trio 
qui  ne  Test  que  de  nom,  —  fort  sombre,  et  la  Marche  funèbrt,  plus 
sombra  encore*  »  GetCe  marche  sinblime,  qui  ne  la  connaît  ?  Quelle 
ftme  sensible,  comBoe  on  disait  au  dernier  siècle,  n'a  tressailli  d'tior- 
reur  tragique  à  cet  enchatnement  hariDOoique  de  l'accord  parfait 
de  n  bémol  et  de  $ol  bémol?  Sa  gramdeur  la  fait  sortir  du  cadre, 
elle  est  elle-même  mn  poème,  une  cérémonie.  Gomment  se  reprendre 
ensuite  à  la  sonate?  Ce  linge  blanc  à  côté  de  ce  crêpe  lugubre  a  l'air 
d'itBe  ironie,  et  cependant  on  écoute  ce  finale,  peu  mélodique, 
presque  terne,  mais  qu'nn  souffle  mystérieux  traverse  et  qui  vous 
aittire  et  vous  intrigue  comme  une  énigme.  Un  des  chefs-d'œuvre 
de  Beethoven  estintitolé  :  ULS^iate-farUaieie;  celle  de  Chopin  pour- 
rait aussi  bien'  s'appeler  :  la  Sonate-sphinx. 

Passons  maintenant  aux  pièces  de  proportions  moindres,  à  cet 
inépuisabJe  répertoire  de  Polonaises^  de  Valses,  de  MazourkeSy  de 
Barcarolles,  de  Ballades,  de  Tarentelles  et  de  Nocturnes,  où  le  génie 
et  rindividualicé  du  maître  se  déploient  librement,  sans  entrave 
aucune.  On  ne  saurait  dire  que  Chopin  ait  inventé  la  danse,  mais  il 
Ta  certainement  idéalisée  et  stylisée.  Avant  lui,  Schubert  et  Weber 
s'y  étaient  appliqués,  le  premier  avec  ses  Polonaises  à  quatre 
mains  et  ses  nombreuses  valses ,  l'autre  avec  sa  Polonaise  en  ut 
majeur,  et  surtout  avec  son  Invitation,  qui  a  fait  époque.  Mais 
de  Chopin  date  l'ère  de  la  danse  musicalement  érigée  en  forme 
d'art  ;  de  même  que  Sébastien  Bach  traduisait  en  contrepoint  les 
sarabandes  et  les  gavottes  de  son  temps,  Chopin  aura  compris, 
saîsij  fj\o  t;n  di^s  labiBaux  d'une  attraction  iiTé:^ïsUble  l'ideai  poé- 
lique  de  la  danse  moderne.  «  Les  autres,  comme  Lanner  et 
Strauss,  dansent  avec  leurs  jambes,  a  dit  spirituellement  un  de  ses 
rècen»  criliquês,  M.  ËbLeft  :  il  danse,  lui,  avec  son  âme.  n  Chopin 
connaît  les  dessous  da  bal;  il  les  coinmenle  en  psychologue  et 
donne  à  ces  ryihimes  de  la  vie  mondaine  et  du  plaisir  louies  les 
empressions  troublantes  qu'ils  renl^merjt  ;  désirs  jaloux,  peines 
d  amour  pt>rdties»  convoitises,  remords,  efFaaremeas.  il  daase  la 
Joie  et  la  douleur,  la  Tolupté^  la  colère  et  le  deuil;  dans  la  salle 
atiic  mille  baugies*  au  clair  de  lune  et  dans  les  ténèbres^  jusque  sur 
les  pierres  tombales  du  cimetière,  il  danse  partout,  cavalier  ser- 
vant et  vampire,  attendri,  songeur,  sarcas tique,  Jean  qui  pleure  à 
sanglots  et  Jean  qui  rit  aui  éclais^  tout  cela  dans  la  même  minute, 
pajr  cascades  et  soubresauts.  Qu'il  ait  pour  types  de  prédilectioo  la 


872  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

polonaise  et  la  mazourke^  ses  origines  nationales  nous  l'expliquent. 
Ses  Polonaises  sont  des  trésors  de  grâce  et  d'élégance  ;  il  y  a  rxm 
son  orgueil  de  race,  ses  douleurs  concentrées,  toutes  ses  haines  : 
en  écoutant  la  Polonaise  en  fa  dièse  mineur^  par  exemple,  con- 
ception d'une  envergure  immense  et  dans  la  pensée  et  dans  les 
moyens  d'exécution,  vous  songez  à  Leopardi  gémissant  sur  l'asser- 
vissement de  son  pays,  et  vous  vous  rendez  compte  en  même  temps 
de  ces  modulatioos  inouïes  qui  se  succèdent,  amenant  la  phrase  du 
trio,  si  navrante  d'éploration  patriotique.  Écoutez  cette  fin,  —  un 
long  regard  ému,  passionné  vers  le  sol  maternel,  un  adieu  encore, 
le  dernier;  puis,  brusquement,  deux  accords  frappés,  et  c'est  tout. 

Quand  vous  avez  affaire  à  un  de  ces  génies  primesautiers,  n'ai- 
mez-vous pas  à  voir  comment  l'apprécièrent  à  son  aurore  les  hommes 
de  la  tradition?  Field  appelait  Chopin  «  le  pianiste  d'une  chambre 
de  malade;  »  Moschelès,  louant  et  blâmant,  écrivait  en  1833  :  a  Je 
passe  mes  soirées  de  liberté  à  me  familiariser  avec  les  Études  de 
Chopin  et  à  parcourir  ses  autres  compositions.  J'y  trouve  du  charme 
et  de  l'originalité,  la  couleur  nationale  de  ses  motifs  me  plaît  beau- 
coup; mais,  l'avouerai-je?  il  m'est  impossible  de  ne  pas  récriminer 
contre  ces  aspérités  inartistiques  où  mes  doigts  butent  et  contre  la 
barbarie  chaotique  de  certaines  modulations.  En  outre,  tout  cela 
me  parait  efféminé,  douceâtre  et  peu  digne  d'un  musicien  ayant 
fait  de  bonnes  classes.  »  En  revanche,  Meodelssohn,  plus  franc  du 
collier  dans  ses  éloges,  mandait  à  sa  mère  en  1835  :  «  Chopin  est 
maintenant  un  des  premiers  ;  son  piano  vaut  le  violon  de  Paganini 
pour  les  merveilles  qu'il  en  tire.  Près  de  ce  mirliflor  et  de  cet 
incroyable,  je  me  fais,  moi,  l'effet  d'un  maître  d'école,  n  Et,  autre 
part,  dans  une  lettre  à  sa  sœur  :  u  Chopin  m'a  de  nouveau  ravi. 
On  se  sent  avec  un  musicien  de  race  qui  a  sa  vocation  et  ses  idées  ; 
et  ces  idées-là,  si  éloignées  des  miennes  qu'elles  soient,  Je  puis, 
en  somme,  m'en  accommoder,  tandis  que  je  ne  saurais  vivre  avec 
ces  faux  bonshommes,  moitié  romantiques  et  moitié  classiques,  qui 
s'arrangent  de  manière  à  joindre  ensemble  les  plaisirs  du  vice  et 
les  honneurs  de  la  vertu.  »  Citons  encore  ces  lignes  de  Schumann, 
lorsque  Chopin  vint  à  Leipzig,  en  1836  :  «Nous  passâmes  hier  la  jour- 
née ensemble  ;  il  m*a  joué  ses  Études^  ses  Nocturnes,  ses  Mazourkes, 
tout  cela  est  incomparable.  C'est  quelque  chose  de  touchant  de  le 
voû*  à  son  piano.  Tel  que  je  vous  connais,  vous  l'aimeriez.  » 

L'ouvrage  de  Liszt  sur  Chopin  n'est  pas  une  biographie;  encore 
moins  on  y  pourrait  chercher  une  étude  critique.  Cela  devrait  plu- 
tôt s'intituler  une  effusion  poétique  et  religieuse.  Le  célèbre  abbé 
y  parle  de  tout,  et  même  de  bien  d'autres  choses  à  propos  de  son 
((  cher  pianiste.  »  Et  quelle  abondance,  justes  dieux!  quel  art  sin- 


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FRÉDÉRIC   CHOPIN.  873 

gulier  du  prolégomène  et  du  paralipomène  !  Voulant  dire  comment 
Chopin  et  W^  Sand  se  sont  rencontrés,  il  débute  ainsi  :  a  Brune  et 
olivâtre  Lélia,  tu  as  promené  tes  pas  dans  les  lieux  solitaires, 
sombre  comme  Lara,  déchirée  comme  Manfred,  rebelle  comme 
Gain,  mais  plus  farouche,  plus  impitoyable,  plus  inconsolable 
qu'eux!  Il  ne  s'est  pas  trouvé  un  cœur  d'homme  assez  féminin 
pour  t'aimer  comme  ils  ont  été  aimés,  pour  payer  à  tes  charmes 
virils  le  tribut  d'une  soumission  confiante  et  aveugle,  d'un  dévoû- 
ment  muet  et  ardent,  pour  laisser  protéger  ses  obéissances  par  ta 
force  d'amazone...  Après  avoir  émoussé  son  ciseau  à  polir  cette 
figure  de  Gorgone,  dont  la  vue  stupéfiait  et  arrêtait  le  battement 
des  cœurs,  M"*  Sand  cherchait  en  vain  une  autre  forme  au  senti- 
ment qui  labourait  son  âme  insatisfaite,  etc.  »  Liszt  a  pu  être 
génial^  il  n'a  jamais  été  un  génie.  En  musique,  en  littérature  et 
dans  presque  tous  les  actes  de  sa  vie  publique,  ses  visées  ont  dépassé 
ses  facultés  de  réalisation  ;  mais  s'il  rate  à  peu  près  tout  ce  qu'il 
entreprend,  ses  avortemens  sont  d'un  maître.  Ainsi,  dans  cette 
espèce  de  galimatias  encyclopédique  sur  Chopin,  vous  rencon- 
trerez çà  et  là  des  nomenclatures  tapageuses  où  semble  passer 
comme  un  souffle  des  Orientales^  du  Victor  Hugo  après  du  d'Ar- 
lincourt.  L'auteur,  traitant  de  la  Pologne  et  de  ses  anciennes  danses, 
imagine  d'en  faire  revivre  le  costume  et  la  mise  en  scène  :  «  En 
écoutant  quelques-unes  des  polonaises  de  Chopin,  on  croit  voir  des 
groupes  magnifiques  tels  que  les  peignait  Paul  Vôronèse.  L'ima- 
gination les  revêt  du  riche  costume  des  vieux  siècles  :  épais  bro- 
carts d*or,  velours  de  Venise,  satins  ramages,  zibelines  ser- 
pentantes et  moelleuses,  manches  accortement  rejetées,  sabres 
damasquinés,  joyaux  splendides,  turquoises  incrustées  d'arabes- 
ques, chaussures  rouges  du  sang  foulé  ou  jaunes  comme  For,  »  — 
côté  des  hommes,  et,  pour  ce  qui  regarde  les  femmes,  —  «  guimpes 
sévères,  dentelles  de  Flandre,  corsages  en  carapace  de  perles, 
traînes  bruissantes,  plumes  ondoyantes,  coiffures  étincelantes  de 
rubis  ou  verdoyantes  d'émeraudes,  souliers  mignons  brodés  d'ambre, 
gants  parfumés  des  sachets  du  sérail.  Ces  groupes  se  détachent 
sur  le  fond  incolore  du  temps  disparu,  entourés  des  somptueux 
tapis  de  Perse,  des  meubles  nacrés  de  Smyrne,  des  orfèvre- 
ries filigranées  de  Constantinople,  de  toute  cette  fastueuse  prodi- 
galité de  ces  magnats  qui  ferraient  légèrement  d'argent  leurs 
coursiers  arabes  lorsqu'ils  entraient  dans  les  villes  étrangères,  afin 
qu'en  se  perdant  le  long  des  voies,  les  fers  tombés  témoignassent 
de  leur  libéralité  princière.  »  Ces  Ugnes  pourraient  servir  de  pro- 
gramme à  la  Polonaise  en  fa  majeur  y  et  encore,  que  de  choses 
dans  la  musique  de  Chopin  qui  ne  sont  paa  dans  ce  paragraphe  : 


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87i  BETUE  DBS  DEUX  MONDES. 

peosées  de  haiod  et  de  vengeance,  souyesir  de  la  victoire  et  du 
triomphe  au  plus  profond  de  la  misère;  ces  octaves  sourdes,  ce 
rythme  obstiné,  monc^one,  imitant  la  marche  d'une  armée  au  bruit 
des  tambours,  ce  cliquetis  des  baïonnettes  qui,  peu  à  peu,  s'es- 
tompe, se  dissipe  et  laisse  trassparaitre  dans  l'azur  une  mazourke 
en  ut  majeur  annooçant  des  aurores  nouvelles. 

Les  tnazourkes  de  Gbopin,  en  y  joignant  ses  cracaviennes^  ses 
valses  et  ses  boléros,  plus  nombreux  encore  que  les  polonaises,  il 
faudrait  un  volume  pour  approfondir  ces  ^'gmes  de  grâce  et  de 
mélodie^  qu'une  pointe  épigrammatique  souvent  assaisonne.  Par- 
courons le  petit  bois,  délices  du  musiden,  nous  y  surprendrons 
avec  lui  ses  deux  poètes  :  Heine,  Lenau,  celui  qui  ricane  et  c^ui 
qni  pleure.  La  coquetterie  dans  le  rêve  était  le  charme  de  son 
exécution,  il  rêvait  d'un  printemps  invisible  :  palmiers  secouant 
leurs  branches  métalliques,  oiseaux  qui  vous  apostrophent  au  pas- 
sage, ruisseaux  qui  chantent»  serpens  dont  les  écailles  vibrent,  clo- 
chettes qui  tintent,  et  parmi  son  paysage  et  son  clair  de  lune,  ici  et 
là,  des  mausolées  I II  avait,  en  vous  racontant  au  clavier  ses  bal- 
lades, en  vous  jouant  un  scherzo,  un  nocturne,  je  ne  sais  quoi  de 
mystérieux,  d'inconscient,  d'inexprimé,  comme  ces  demi-aveux 
qu'une  réticence  complète.  Son  jeu  ressemblait  à  son  caractère  :  on 
y  sentait  la  délicatesse  de  tempérament  en  antagonisme  avec  des 
velléités  de  véhémence,  d'où  cette  brusquerie  étrange,  ces  sac- 
cades; on  y  sentait  aussi  le  Slave,  sinueux,  réservé,  poli,  se  gar- 
dant et  se  dérobant.  À  tout  prendre,  il  n'était  lui-même  qn'un 
tempo  rubato  perpétuel.  Oucques  ne  se  vit  au  piano  plus  merveil- 
leux ornemaniste  :  détails  chromatiques  et  enharmoniques,  arpèges, 
batteries,  petits  groupes  de  notes  surajoutées  tombant  comme  des 
gouttelettes  de  rosée  par-dessus  la  figure  mélodique.  Nos  pédans 
d'aujourd'hui  en  diront  ce  qu'ils  voudront,  l'arabesque  ainsi  maniée 
a  bien  du  charme.  L'ornement  est  dans  l'art  ce  que  la  fleur  est  dans 
la  nature,  la  toilette  dans  la  vie  des  femmes.  Entre  lui  et  la  beaaté 
il  y  a  pourtant  échange  de  bons  procédés  :  l'ornement  apporte  un 
surcroit  et  le  beau  lui  communique  en  retour  l'étincelle  de  vie;  la 
grande  affaire  est  de  ne  pas  l'appliquer  indistinctement.  À  l'éclat 
d'une  belle  main,  une  bague  Inen  choisie  n'a  jamais  nui  ;  ainsi  de 
la  volute  corinthienne,  de  la  roulade  rossinienne  et  du  grupeiio  de 
Chopin.  Joaillerie,  si  l'on  veut,  mais  d'un  Cellini  taillant  sa  note  à 
facettes  de  diamant.  Le  Nocturne  en  fa  majeur j  si  goûté  cependant, 
si  admiré,  n'est  qu'une  suite  d'ornemens,  d'arabesques  dramatisées, 
je  dirais  presque  de  symboles  se  jouant  sous  leurs  voiles. 

Le  scherzo  de  Chopin  n'a,  de  celui  de  Beethoven,  que  la  strac- 
ture  :  la  phrase  principale  et  Le  trio,  rien  du  reste  qui  sente  l'école. 


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GbogIê~ 


FIubtBIC  CHOPIN.  875 

si  ce  n'est  le  moayemeat  à  trois-quatre;  juicuoe  xUalectique,  Ja 
pure  fantaisie;  raffinement,  dandysme,  virtuosité.  Chopin  n'ai«iait 
pas  Beethoven,  le  redoutant  ;  il  n'aimadt  pas  non  plasShakspQaFe(l), 
appréciait  médiocrement  Schubert,  qu'il  trouvait  «  commun  et  tri- 
vial, »  et  Mozart  lui-même  ne  réussissait  à  le  satisfaire  qu'à  demi. 
Liszt  a ,  cette  fois ,  mis  le  doigt  sur  la  plaie  :  a  Dans  ks  grands 
modèles  et  les  chefs-d'œuvre  il  recherchait  uniquement  ce  qui 
correspondait  à  sa  nature;  ce  qui  s'en  rapprochait  lui  plaisait,  ce 
qui  s'en  éloignait  obtenait  à  peine  justice.  »  En  présence  ^de  ces 
deux  Titans,  Shakspeare  et  Beethoven,  son  démon  personnel  lui 
souQIait  la  défiance,  il  se  croyait  alors  chétif  et  pauvre  plus  qu'il 
n'était.  Inconséquence  bizarre I  lui,  si  akiedr,  si  indépendant,  si 
prompt  à  s'affranchir  de  toutes  règles,  il  n'admettait  pas  chez  les 
autres  cet  esprit  d'audace  et  de  conquête;  peut- être  ausiû  ne  se 
omnaissait-il  pas  bien  lui-même,  car,  à  ce  Shakspeare,  à  ce  Beetho- 
ven, qu'il  brusquait  et  gourmait  à  plaisir,  il  leur  avait  emprunté  sa 
manière  épisodique,  ces  longues  échappées  dans  la  grâce  et  la  ter- 
reur qui  font  l'enchantement  de  ses  poèmes.  Souvenez-vous,  dans 
k  Moj'chand  de  Venise,  du  clair  de  lune  «  mollement  endormi  sur 
les  collines,  »  et  dites  si  tel  prélude  ou  tel  nocturne  de  Chopin  n'en 
est  pas  le  reflet. 

hà%  Préludes  que  Schumann  (ce  Jean-Paul  de  la  musique)  appelle 
des  u  plumes  d'aigle,  u  et  que  Sl°^^  Sand^  plus  sitnplemeot,  traite 
de  clitjfs-d' œuvre»  ont  été  eu  partie  composés  à  Mi^jorque,  dans 
la  chartreuse  de  Yaldemosa,  séjour  d'un  romantisme  plus  qae 
lugubre  et  peu  fait  pour  distraire  de  ses  ennuis  L'imagioaUQa  d'un 
malade.  <(  Jamais  je  n'ai  entendu  le  vejit  promener  des  vois  lamen- 
tables et  pousser  des  hurle  mens  désespérés  comme  dans  ces  gale- 
ries» »  Le  bruit  des  torreus,  la  course  précipitée  des  nuages,  la 
^r&ndt^  clameur  monotone  inteiTOm pue  par  le  sifilement  de  Torage 
et  les  plaintes  des  oiseaux  de  mer,  qui  passent  tout  ellarés  et  tout 
déroutés  ilans  les  rafales,  on  conçoit  qu'une  femme  de  génie,  ina- 
paiiîée  et  de  santé  robuste,  s  éprit  hautement  d'ane  mise  en  scène 
pareille,  mais  ce  pauvre  diable  de  sigisbée  endolori,  que  devenait-il 
au  milit^u  de  tout  ce  pittoresque?  Hélas!  combien  souvent  il  arrive 
ainsi  à  la  Bûuflrance  de  servir  d'occasion  au  pkisLr!  Taudis  que  les 

(i)  Du  mùijit  flADn  d«  fortm  reetrkUout  î  <  H  trouvait  ses  cataetèrej  trop  Attidiés 
•ur  le  \\lti  parlinl  ua  langage  tPtïp  vrii;  It  &im4Jt  mieux  le»  ftyùtbèaei  èpiquûa  ei 
Ij>'n'|u68  qui  l&j&aiLÎGtit  djins  Tombre  Ica  pauvrefl  dét^ilâ  da  ritum^Qité^  C*e«l  paar- 
quoi  n  parlait  pea  et  n'écoutiiiî  guère,  ne  voulant  forititiler  s«s  perrséea  que  qoâad 
elles  étal  ont  arrivées  L  une  certame  élé¥atîûn.  n  Ce  paasa^e  de  L^creim  Flonanif  d 
pAftïciitièreineDt  ttpplicable  à  Chopin,  est  la  metUetjri}  réfutation  qui  se  puiste  opposer 
ftu  tém lignage  de  George  Saud  dani  non  HUtotre  ek  ma  vw* 


Mimm^im 


iCoorïïk 


876  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

gens  valides  s'en  allaient  joyeusement  gravir  la  montagne,  il  se  pro- 
menait à  couvert  sous  les  arcades  du  monastère,  puis  rentrait  s' as- 
soir  au  piano  dans  sa  cellule.  Il  ne  le  disait  pas ,  mais  ce  dottre 
était  pour  lui  plein  de  terreur.  Plusieurs  de  ces  préludes  évoquent 
en  nous  les  impressions  qui  l'assiégèrent  alors  :  visions  nocturnes 
de  moines  trépassés,  chants  funèbres  entendus  à  la  lueur  des  tor- 
ches; d'autres  sont  mélancoliques  et  suaves,  ils  lui  venaient  aux 
heures  de  soleil  et  de  santé,  au  bruit  du  rire  des  enfans  sous  la 
fenêtre,- au  son  lointain  des  guitares,  au  chant  des  oiseaux  sous  la 
feuillée  humide,  à  la  vue  des  petites  roses  pâles  épanouies  sur  la 
neige.  C'est  dans  ces  pièces  légères,  ces  esquisses,  qu'il  faut  admi- 
rer son  art  des  variantes  harmoniques.  Imaginez  une  source  \ive  qui 
jaillirait  du  même  sol  par  vingt  jets  différens,  tous  se  dessinant  et 
s'irisant  à  leur  manière  propre,  et  vous  aurez  sa  Berceuse  composée 
avec  un  point  d'orgue.  Ailleurs,  son  Inpromptu  va  nous  offrir  un 
égal  modèle  d'originalité  dans  la  fioriture  ;  seulement  ici  le  pro- 
blème, au  lieu  d'être  résolu  harmoniquement,  le  sera  mélodique- 
ment.  Ces  coups  de  pouces-là  n'appartiennent  qu'aux  maîtres.  Les 
quakers  du  contrepoint  reprochent  à  Chopin  d'être  incorrect;  les 
quintes,  en  effet,  ne  lui  causent  aucun  scrupule,  il  les  emploie  allè- 
grement, capable  même  de  s'en  ilontrer  prodigue,  comme  dans  la 
huitième  Étude  (op.  25)  et  de  nous  en  donner  des  girandoles. 
Hais,  de  ce  que  son  indépendance  d'allure  exclut  certaines  formes, 
on  aurait  tort  d'en  conclure  qu'il  les  ignore.  Son  style,  parmi  ses 
caprices  et  ses  audaces,  a  des  évolutions  instantanées  dont  serait 
jaloux  un  vieux  savant  de  profession;  le  canon  à  l'octave,  par 
exemple,  qui  termine  la  Mazourke. 

Quand  Chopin  se  chamaille  avec  la  règle,  c'est  presque  toujours 
la  règle  qui  a  tort,  et  vous  pouvez  lui  prêter  de  confiance  la  riposte 
fameuse  de  Victor  Hugo  à  M"*  Mars  :  a  Si  le  mot  qui  vous  embar- 
rasse n'est  pas  français,  rassurez-vous,  madame,  il  le  sera.  »  C'est 
avec  de  pareils  barbarismes  qu'une  langue  se  renouvelle.  L'action 
de  Chopin  sur  le  présent  ne  se  discute  pas  :  tous  nos  maîtres  de 
l'heure  actuelle,  Bizet,  Massenet,  Saint-Saêns,  sont  des  pianistes;  à 
ce  titre,  tous  l'ont  fréquenté,  et  c'est  en  le  jouant,  en  le  respirant 
qu'ils  se  sont  imprégnés  de  son  génie  par  inoculations  atomistiques« 
Que  de  choses,  bonnes  et  mauvaises,  semblent  nous  venir  de  Wagner 
et  lui  doivent  leur  originel  notamment  cette  altération  (moins  réeOe 
qu'apparente)  du  sentiment  de  la  tonalité  qui  nous  fait  souvent 
prendre  pour  faux  ce  qui  n*est  que  le  résultat  voulu  d'un  accele- 
rando  plus  ou  moins  pressé  de  se  fondre  dans  le  riiardando,  ou 
mieux  encore,  l'art  porté  à  sa  dernière  perfection  de  déguiser,  sans 
en  rien  ôter,  les  quantités  mathématiques.  L'influence  de  Chopin 


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FBl&DÉRIG   CHOPIN.  877 

nous  enveloppe  en  quelque  sorte  à  notre  insu;  ses  accords,  ses 
enharmoniques,  ses  rythmes  surtout  nous  régénèrent. 

£st-il  maintenant  nécessaire  d'ajouter  qu'il  ne  saurait  être  ques- 
tion dans  tout  ceci  de  réhabilitation?  La  gloire  de  Chopin  n'en  a  pas 
besoin.  Tout  au  plus  s'agirait-il  de  liquider  une  situation,  et  c'est 
justement  le  regain  de  crédit  oh  nous  le  voyons  qui  nous  a  inspiré 
cette  étude.  Un  souci  pourtant  nous  tracasse  ;  il  n'y  a  de  durable  en 
ce  monde  que  ce  qui  s'appuie  sur  la  nature,  et  la  musique  de  Chopin 
ne  connaît  pas  ce  sentiment.  En  elle  jamais  rien  de  cette,  fraîcheur 
matinale,  de  ce  calme  et  de  cette  majesté  que  vous  respirez  à  pleins 
poumons  chez  Haydn  et  chez  Beethoven.  La  musique  de  Chopin  ne 
visite  que  les  salons  du  high  hife,  elle  n'a  jamais  vu  ni  se  lever 
l'aurore,  ni  le  soleil  se  coucher  dans  l'infini  du  soir.  Pour  vous 
dont  Schubert  et  Schumann  sont  aussi  les  hôtes  familiers,  quelle 
différence!  Leur  musique  à  eux  sent  l'aubépine  et  le  fenouil,  la 
rosée  y  dégoutte  des  arbres  où  l'oiseau  chante,  la  truite  y  gambade 
dans  l'eau  courante  qui  fait  aller  le  moulin,  elle  spécifie  et  localise, 
vous  dit  le  temps  et  la  saison  ;  repassez  au  piano  la  Belle  Meunière^ 
et  dans  Schumann,  souvenez-vous  de  ce  petit  chef-d'œuvre  inti- 
tulé :  Im  Waldey  «  En  forêt.  »  C'est  fait  de  rien  ;  un  mouvement 
d'allégresse  au  début,  le  soleil  brille;  printemps,  jeunesse,  amour, 
la  noce  passe  :  puis,  soudainement,  une  modulation,  et  tout  aus- 
sitôt, la  nuit,  l'hiver,  le  deuil  :  les  feuilles  qui  tombent  et  les  cœurs 
qui  se  ferment  1  Avec  Chopin,  ni  bois,  ni  ruisseau,  ni  prairie;  il 
laisse  à  Beethoven  son  rustique  décor  de  la  Pastorale;  des  paysans 
en  manches  de  chemise,  des  fermières  et  des  vachères  en  sabots, 
un  vrai  village,  de  la  vraie  pluie,  un  vrai  tonnerre,  fi  doncl  Le  frou- 
frou des  salons  et  la  clarté  des  bougies,  voilà  son  atmosphère  I  II 
faut  à  cet  art  exquis,  mais  de  serre  chaude,  un  entourage  de 
duchesses.  Ses  langueurs,  ses  aveux,  ses  ivresses,  ses  désespoirs, 
même  sincères,  ont  besoin  d'être  mis  en  valeur  par  l'encadrement. 
Chopin,  cependant,  survivra.  Ses  Études,  sans  les  comparer  au  Cla- 
vecin bien  tempéré,  œuvre  tout  organique  du  génie  musical  le  plus 
vaste  et  le  moins  psychologique  qu'il  y  ait  eu,  ses  Êtudeê  reste- 
ront par  cette  double  originalité  qu'elles  ont  d'être  pratiques^  d'être 
des  études  en  toute  liberté,  verve  et  fantaisie  d'inspiration.  Quant 
à  ses  autres  compositions,  quelle  que  soit  la  place  que  l'histoire 
leur  assignera,  m'est  avis  qu'elle  ne  sera  point  de  celles  oii  l'arai- 
gnée tend  ses  toiles. 

Le  passé  s'était  contenté  d'applaudir  l'improvisateur  à  la  mode, 
c'est  au  compositeur,  à  l'écrivain  que  les  générations  nouvelles 
s'intéressent.  M""*  Sand,  jugeant  en  quelques  lignes  le  musicien 
après  avoir  raconté  l'homme,  n'hésite  pas  à  le  classer  au  rang  des 


878  REVUE  DES  BEin  IfORDES. 

dieux.  Elle  en  fait  une  indiridualîté  «  encore  plus  eœquise  qae  celle 
de  Sébastien  Bach,  encore  phis  puissante  que  celle  de  Beefliofeu, 
encore  plus  dramatique  que  celle  de  Weber.  »  fl  serait,  à  la  croire, 
«  tous  les  trois  ensemble  et  encore  lui-même,  »>  et,  lancée  sur  ce 
diemin  de  l'hyperbole  et  du  pur  lyrisme,  Tillusître  femme  Ta  jus- 
qu*à  prétfire  à  ses  œurres  la  popularité  dans  l'avenir  quand  sem 
venu  le  jour  où  Ton  orchestrera  sa  musique  de  piano.  Parier  de 
popularité  au  sujet  de  Chopin,  c'est  méconnaître  la  propre  natnre 
de  son  art,  et  cette  prc^hétie  de  popularité  appliquée  à  Gbopm  vaut 
pour  k  justesse  Tépithète  «  d'exquis  »  décernée  à  Sébastien  Bacb.  Il 
y  a  ûmx  manières  d'agir  sur  les  hommes,  tes  entraîner  par  Ten- 
thousiasme  ou  les  charmer.  Chopin  fut  un  charmeur  ;  il  tous  enjô- 
lait à  ses  rêveries,  à  ses  souffrances,  mais  son  attraction  fSfzmiiiie 
jamais  ne  s'imposera  de  haute  lutte  ;  il  vous  faut  être  de  son  cercle, 
sympathiser,  conditions  qui  sont  la  négation  de  toute  poçrularité. 
Une  grande  séduction  d'esprit  et  de  cœur,  beaucoup  de  sensoa- 
Hmne,  de  souplesse,  de  la  variété,  du  tact  dans  l'expression,  une 
prodigieuse  faculté  dlnvention  dans  la  forme,  celui  qui  reçut  des 
dieux  de  pareils  dons  peut  se  tenir  pour  satisfait.  Chopin  est  cet 
artiste  d'élection;  il  fut  ayant  tout  et  demeure  intéressant  : 


«  0  Zeus,  disait  on  joor,  dans  r01jm|MB  d'Homàffe, 
La  Beauté,  —  pourquoi  donc  m'as-ta  faite  éphémère?  • 
Et  Zeus  hii  répondit  :  «  liais  parce  qu'en  effet 
E9t  éphémère  tout  oe  que  de  besn  f  ai  lait.  * 
Les  Grâces  et  l'Aaemr^  à  œs  mot»,  s'hmlteèrent 
Et  du  trôna  étanel  à  pat  lents  s'éleigiièreiA— 


Je  ne  sais  pourquoi  ces  vers  de  Goethe  me  reviennent  en  tenni- 
nant  cette  étude  sur  Chopin,  dieu  éphémère,  lui  aussi,  dieu  comme 
la  jeunesse,  comme  Famour,  comme  le  talent,  comme  tout  ce  qui 
charme,  réjouit  et  passe. 


Henbi  Blaze  de  Bubt. 


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LA.  VIE   CONSCIENTE 


ET     LA 


VIE     INCONSCIENTE 


D'APRÈS  LA  NOUVELLE  PSYCHOLOGIE  SOENTinQDE. 


I. 


LA    CONSCIENCE. 


I.  H.  Taine,  VlntelUgencty  nouvelle  édition.  —  II.  Mandsiey,  Physiologie  de  Vesprit, 
—  in.  Wundt,  Physiologische  Psychologie. —  IV.  Th.  Ribot,  la  Psychologie  anglaise 
contemporaine,  la  Psychologie  aliemandê  eonpgmporaine.  •—  V.  Delbœaf,  la  Psy» 
chologie  cjfnme  science  naturelle.  Élémens  de  psychophysique.  Easamen  critique  de 
la  loi  psychophysique,  —  VI.  Colsenet,  la  Vie  inconsciente  de  F  esprit. 


La  TÎe  incoDScieate  est  aujourd'hui  l'objet  préféré  das  recherches 
psychologiques  comme  des  spéculations  métaphysiques  :  c'est  là 
qu'on  poursuit  l'obscure  origine  de  tout  ce  qui  apparaît  au  grand 
jour  de  la  conscience.  L'ancienne  philosophie,  éprise  avant  tout  de 
clarté,  se  tenait  volontiers  à  la  surface  du  inonde  intérieur,  où  la 
lumière  est  plus  visible  ;  la  nouvelle  psychologie  scientifique  com- 
prend que  ce  qu'il  y  a  de  ifondameatal  en  nous  est  aussi  ce  qu'il 
y  a  de  plus  reculé  et  de  plus  iasaisissable.  Elle  s'efforce  de  ramener 
nos  actes  et  nos  états  de  conscience  à  des  élémens  a  inconsciens.  » 
L'obserTation  môme  semble  nous  faire  pressentir  l'existence  de  ces 
élém^às«  Dans  la  sphère  intérieure  et  sombre  du  moi,  au  moment 


880  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

OÙ  elle  semble  vide  de  sentimens,  de  pensées  et  d'actes,  projetez 
un  rayon  d'attention,  comme  dans  une  chambre  obscure  un  fiusceau 
de  lumière,  et  vous  verrez  se  mouvoir  en  vous-même  un  monde  de 
petits  sentimens  ou  de  petites  perceptions,  semblables  aux  atomes 
de  poussière  qui  deviennent  visibles  dans  le  rayon  de  soleil.  Regar- 
dez attentivement  en  vous  au  moment  où  vous  semblez  dans  un  état 
neutre  d'indifférence  et  d'équilibre,  tout  d'abord  vous  n'apercevez 
rien  de  distinct;  puis,  peu  à  peu,  quelque  chose  se  détacha  et 
se  laisse  entrevoir  :  c'est  un  mouvement  instinctif,  c'est  un  geste 
involontaire,  un  sentiment  confus,  un  sourd  malaise  dans  quel- 
qu'un de  vos  organes,  qui  va  croissant  et  s'accusant  à  mesure  qu'on 
y  réfléchit,  comme  ces  douleurs  que  les  malades  trop  attentifs  à  leur 
mal  finissent  toujours  par  découvrir  en  eux-mêmes  :  à  force  de 
s'écouter,  ils  s'entendent  toujours.  Pendant  que  vous  prêtez  ainsi 
l'oreille  aux  voix  intérieures,  les  voix  du  dehors  s'effacent  dans  la 
proportion  où  les  premières  s'accusent;  vous  n'entendez  plus  le 
bruit  de  la  rue ,  vous  n'entendez  plus  la  conversation  qui  se  fait 
près  de  vous,  vous  ne  voyez  plus  les  objets  qui  vous  environnent  ; 
ou  plutôt,  vous  entendez  toujours,  vous  voyez  toujours,  mais, 
semble-t-il,  sans  en  avoir  conscience.  Et  la  preuve  que  vous  avez 
entendu,  c'est  qu'une  parole  prononcée  tout  à  Theure  pourra 
soudain  vous  revenir  à  l'esprit.  Voulez-vous,  par  une  expérience 
inverse,  refuser  votre  attention  au  dedans  pour  la  reporter  au  dehors, 
vous  perdiez  peu  à  peu  la  conscience  de  votre  état  propre  :  fussiez- 
vous  en  proie  à  une  souffrance  assez  vive,  vous  finirez  par  l'amoin- 
drir et  par  l'oublier  dans  l'intérêt  d'un  entretien  ou,  comme  faisait 
Pascal,  dans  la  recherche  d'un  problème;  cependant  la  douleur 
existe  toujours  et  vous  la  retrouvez  quand  vous  revenez  à  elle  :  elle 
est  là,  sur  le  seuil  de  votre  conscience,  qui  vous  attend. 

Il  y  a  donc  dans  l'esprit,  comme  disent  les  Allemands,  un  a  côté 
nocturne.  »  La  réflexion  ne  saisit  que  ce  qui  est  éclairé;  elle  n'aper- 
çoit que  les  masses,  non  les  élémens  intimes  :  si  nous  avions  une 
sorte  de  microscope  intérieur,  nous  découvririons  sans  doute  un 
monde  de  petites  sensations,  de  sourdes  pensées,  de  tressaillemens 
et  de  mouvemens  imperceptibles  dans  ce  qui  semblait  d'abord  simple 
et  indécomposable. 

Leibniz,  le  premier,  a  montré  le  rôle  des  sentimens  sourds,  des 
petites  «  perceptions  sans  aperception,  »  c'est-à-dire  sans  réflexion. 
L'inventeur  du  calcul  infinitésimal  ne  pouvait  manquer  d'attribuer 
une  importance  décisive  à  ces  «r  infiniment  petits  »  qui  forment  la 
trame  continue  de  la  conscience,  aussi  impossibles  à  saisir  dans  leur 
petitesse  que  les  momens  de  la  durée  ou  les  points  de  l'espace. 
Kant  reconnut  à  son  tour  l'existence  de  représentations  obscures  ; 


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LA  CONSCIENCE.  881 

il  croyait  pourtant  qu'elles  sont  toujours  dans  la  conscience,  mais 
«  sur  le  seuil.  »  Herbart,  allant  plus  loin,  fit  descendre  ces  repré- 
sentations ((  au-dessous  du  seuU  de  la  conscience.  »  Schelling,  Scho- 
penhauer  et  son  disciple  M.  de  Hartoiann  accordent  une  importance 
capitale  à  la  région  de  la  volonté  inconsciente  et  de  l'impersonna* 
litè.  On  sait  toutes  les  vertus  que  M.  de  Hartmann  attribue  à  «  l'in- 
conscient, 1)  instinct  profond,  pensée  d'autant  plus  infaillible  qu'elle 
s'ignore  :  l'être  ne  fait  rien  plus  sûrement  que  quand  il  ne  sait  pas 
ce  qu'il  fait.  M.  Wundt,  sans  s'égarer  dans  la  mythologie  du  pessi- 
misme, a  cependant  représenté  les  sensations  mômes  comme  des 
raisonnemens  inconsciens,  et  il  s'est  efforcé  de  ramener  la  sensibi- 
lité h  la  logique.  On  se  rappelle  que  H.  Taine,  dans  son  livre  sur 
l' Intelligence j  s'est  appuyé  sur  Helmholtz  et  sur  d'autres  physio- 
logistes pour  décomposer  les  sensations  en  élémens  qui  échappent 
à  la  conscience  et  qui  sont  cependant  «  mentaux.  »  Même  courant 
d'idées  en  Angleterre.  Hamilton  et  ses  partisans  expliquent  la  plu- 
part des  faits  intérieurs,  et  même  extérieurs,  par  la  pensée  incon- 
sciente ou  par  les  modifications  latentes  de  l'esprit.  Les  physiolo- 
gistes, principalement  Laycock  et  Garpenter,  ont  donné  à  la  théorie 
une  forme  vraiment  scientifique  ;  en  même  temps,  ils  ont  désigné 
le  phénomène  sous  le  nom  quelque  peu  barbare  de  cérébration 
inconsciente.  M.  Maudsley  admet  aussi  que  la  conscience  saisit  sim- 
plement les  résultats  généraux,  souvent  grossiers,  d'un  travail  accom- 
pli au-dessous  d'elle  par  l'automatisme  cérébral.  «  On  a  fait,  dit-il, 
trop  de  cas  de  la  conscience  dans  le  passé  :  au  lieu  d'être  le  soleil 
autour  duquel  gravitent  tous  les  phénomènes  intérieurs,  elle  n'est 
tout  au  plus  qu'un  satellite;  ou  plutôt  elle  se  borne  à  indiquer  ce 
qui  se  passe  au  lieu  de  produire  les  événemens.»  Pour  H.  Haudsley, 
l'inconscient  n'est  plus,  comme  dans  M.  de  Hartmann,  un  principe 
spirituel  d'un  caractère  mystique  :  il  s'est  réduit  en  un  mécanisme 
tout  matériel  (1). 

La  conscience  n'est-elle  donc  qu'un  accident  dans  la  nature,  ou 
existe-t-elle  au  fond  même  des  choses?  Telle  est  peut-être  la  ques- 
tion capitale  de  la  philosophie,  sur  laquelle  se  sont  séparés  et  se 
séparent  encore  les  idéalistes  et  les  matérialistes.  De  nos  jours,  cette 
question  a  pris  une  forme  plus  psychologique  et  même  physiologi- 
que :  avant  de  spéculer  sur  l'essence  des  choses,  on  comprend  la 
nécessité  de  faire  d'abord  en  nous-mêmes  la  part  de  la  conscience 
et  de  l'inconscience  :  aussi  peut-on  dire  que  le  grand  problème  de 
Texistence  inconsciente  domine  la  psychologie  contemporaine.  «  Je 

(i)  Telle  semble  anui  Topinion  de  H.  Ribot.  H.  Goltenet  se  rapproche  dayantage 
de  Hartmann. 

TOMB  ux.  —  18S3.  56 


"TTîfTntzfiTnW 


CooqI< 


ISft  RETUE  MS  DEUX  MONDES. 

me  snis  cherché  iBOi-mème,  »  disait  Héradite  en  résumant  n  yie 
entière,  et  il  ajontait  avec  mâancolie  :  «  te  ne  me  sois  point  trouvé.  » 
A  notre  éptigtie,  nouanoos  cherchons,  encore*  L'ancienne  ps]chdLah- 
g^e  croyait  atteindre  du  premier  coup  lo  fond  de  notre  être  pai  la 
conscience  :  «  Je  pensoi  je  me  p^nse,.  donc  je  suis.  »  Hais  ht  pai^ 
sèe  est  peutrètre  une  simple  forme  et  une  surface  brillante  sqhi 
laquelle  se  dérobe  un  fond  toujours  obscur^  matière  sebn  les  ans» 
esprit  inconscient  seloa  les  autros,  tgai  seul  dure  pourtant,  qui  sesal 
agit»  qui  seul  est. 

U  y  a.  dans  la  j^osophie  de  a  l'inconscient,  n  comme  nous  essiMr 
rons  de  le  Caire  voirt  une  grande  part  de  vérité;  mais  ne  contient- 
elle  point  aussi  une  iotetprét^on  des  faits  souvent  avratnreuse?  U 
importe  d'examiner  si  le  sentiment  et  la  conscience  na  sont  qu'oDe 
condensation,  ou  une  complication  de  choses  léellement  insensiblflu 
et  inconscientes,  comma  les  atonies  bruts^  d'Épicure,,  où  si,  au  coi^ 
trairCn  L'inconscient  est  lui-même  une  diilusion  primitive,  un  bible 
commencement  de  la  sensibilité  et  de  l'inteUig^nce,  comme  les 
nébuleuses  renferment  déjà  la.  chaleur  et  la  hunièie  qui,  plus  tard, 
fia  concentreront,  en  soleils.  A  un  esprit  inatt^atif  ces  deux  bypa— 
thèses  peuvent  paraître  équivalentes,  mais  elles  diJQCèrent  en  ce  qpe, 
dans-  f  une,  le  mental  est  simplement  une  forme  et  un  acôdent  du 
phf  anjpa,  tandis^({ue  dans.  Tautre  il  est  le  fond.. 


Si  ccBtains  j^osophes  dépouillent  la  conscience,  de  tente  imper* 
tance  el  de  toute  activité  propre,  s'ils  reportent  l'action  efficace  daae 
uni  domaine  inconscient  qui  finit  par  se  confondre  avec  un  méca- 
nisma  purement  phjfsique,,  c'est  peutrètre  qu^ils  se  font  une  idée 
inencte  de  ce  qui  oonstitoie  la  conscience*  Us  la  réduisent  tnip, 
comme  nous  le  verrons  plus  tard,  à  l'iotelligence.  Or  la  conscience 
est  irréductible  à  une  faculté  aussi  particulière;,  elle  demeure 
même  en  soi  indéfinissable.  Gomment  définir  ce  qui  se  retrouve  de 
conmmn^  dans  nospenséeS|,no8  émotions,  nos  volontés,  ce  qui£ait 
que  nous  les  éprouvons,  les  sentons,  sommes  modifiés^  et  que.  plus 
tard  nous  les  attribuons  à  nous-méme,  non  à  un  autre?  L'ancienne 
ps^ologie  définissait  ordinairement  la  conscience:  la  connaissance 
immédiate  que  nous  avons  de  notre  existence  et  de  nos  états. 
Mais  le  mot  de  connaissance  n'est,  pas  exact  :  il  désigne  un  déva- 
loppement  supérieur  de  la  conscience,,  si  bim  qiuL'on  définit  càkrti 
par  une  de  ses  fonctions  dérivées.  Il  est  plus  exact  de  dire  :  le  sen^ 
timent  immédiat^  mais  ici  le  mot  de  sentiment  n*est  encore  qu'un 
synonyme.  Ce  qui  importe,  c^est  de  ne  pas  confondre  Inconscience 
immédiate  et  spontanée,  qui  ne  fait  que  tentir,  avec  la  réflexion 


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LA  GONSdENGB.  86S 

inteUactaelle  fui,  à  {>ropreB3Qiit  parlw,  pense.  Celle  coo&aiaa  est 
M  fond  dd6  <k>ctrkies  qui  rédaiseot  &  Texcèe  la  part  de  la  €oa- 
acMBce,  farce  ^'leUeareitferment  dans  iinedôfioitioB  trop  étroite. 

J&Btendue  au  ^eeiia  le  plus  général^  la  vie  conacienite  doBoe  liea  à 
deax  problèflieB  ùapoctaos  :  quelles  sont  les  <M)uditioBS  de  la  ûm» 
sdence  let  quel  eu  ^t  ie  fond?  Ce  fend  «st^U  Uûnm^iae  quelque 
ekoae  d'iDoousdeut? 

La  première  eoadilaaQ  de  la  oeoscieuee,  d'après  la  DouveUe  psf  « 
chàk^ie  scieutiGque,  est  une  inien$iti  d'eseitatieii  sufBaaole  pew 
s'^ndre  des  nerfs  jusqu'au  cerveau,  et,  dans  le  xrerveau  méoie» 
«ne  suffisante  intensité  d'oode  nerveuse.  Il  esiste,  sekNS  le  tmsne 
d'fiamèltoQ  y  un  minimum  sensible  et  anafii  un  maximum.  Quaad 
un  SOI  ëéoroU,  il  y  «  un  moment  .où  l'on  entend  encens  «t  un 
mamewt  où  l'on  ci'<entend  plus:  c'iest  la  limite  ou,  comme  diaMt 
les  Allemands,  le  eeuil  de  la  conscience;  cette  Ikmte  marque, 
pour  le  son ,  le  minimum  sensible.  Il  faut.,  en  effets  pov  pra* 
duîre  fat  sensation,  un  ébranlement  des  nerfs  assez  proiangé,  il 
liut  non-seulement  un  faible  coup  dans  les  centres  inCferieurs  de 
b  moelle ,  mais  un  oomtre^cejup  et  «omme  un  écho  diind»le  qui 
retmitisse  jusque  dans  le  mrvean.  Une  impression  trop  faible  peut 
«e  perdre  le  long  du  chemin ,  .ou  se  transformer  dans  les  nei!& 
en  mouvemens  intestins,  en  augmentation  de  chaleur,  en  actbns 
càimiques.  De  là  les  lois  intéressantes  découvertes  par  les  psy* 
chologttes  modernes  Aur  le  minimum  d'exckalion  peroepîtible  à  la 
sensîlnlité ,  ^  sur  les  rapports  généraux  de  l'excitation  à  la  sen- 
salÉm.  La  plus  petite  sensation  perceptible  an  toucher  est  «ne 
pmnion  de  deux  miUigranunes  à  cinq  eeotigrammes  ;  poor  ia  tem- 
pérature, tm  huitième  de  degré  centigrade;  pour  la  lumière,  une 
intensité  environ  tirots  cenls  fois  plus  faible  que  celle  dd  la  pleine 
lune.  On  a  caleudé  de  même  la  plus  petite  diffUrenoe  centre  ^deux 
•6nsatk>fi6  que  la  oonscîenoe  puisse  percevoir.  Posez  la  maînéteiidae 
sur  >une  table  «n  fermant  les  yeux,  et  qu'on  place  sur  ¥Otre  msâu 
Mt  poids  d'une  lirre.  A  oe  poids  on  en  njoulera  un  plus  petit,  par 
raemple  2  graiomes,  6  gcatnmes,  10  .gnammes;  vous  ne  vans  )a|per* 
cevrez  d'aucune  différence.  Vous  ne  sentirez  l'augmeutaitien  de  pres- 
sion que  quand  le  poids  ajouté  sera  d'un  tiers  de  livre.  On  a  obtenu 
des  résultats  analogues  pour  l'appréciation  des  accroissemens 
dans  la  température  et  dans  Tintensité  des  sons.  Pour  l'effort  mus- 
ciidaire  il  faut  une  augmentation  d'un  dix-septième ,  et  pour  la 
lumière  d'un  centième.  Il  résulte  de  toutes  ces  expériences  et  d'au- 
tres semblables  cette  loi  capitale  :  la  sensation  croit  plus  lente- 
ment en  intensité  que  V excitation  nerveuse.  Deux  lumières  n'éclai- 
rent pas  deux  fois  plus  qu'une  seule,  et  il  faut  multiplier  les  lumières 
selon  une  progression  rapide  pour  produire  une  sensation  qui,  elle, 


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88i  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

ne  croit  que  selon  nne  progression  lente.  «  Les  étoiles,  dit  M.  Ribot, 
si  brillantes  pendant  la  nuit,  n'apparaissent  plus  pendant  le  jour, 
et  la  lune  pâlit  devant  le  soleil.  »  Les  grands  concerts  vocaux 
et  instrumentaux  où  les  exécutans  se  comptent  par  centaines  ne 
produisent  pas,  à  beaucoup  près,  Tefiet  qu'on  en  eût  pu  attendre  : 
un  nombre  double  de  chanteurs  ne  produit  pas  sur  notre  oreille 
une  sensation  d'une  intensité  double.  De  là  la  fameuse  joi  de 
Fechner  sur  l'accroissement  relatif  des  excitations  et  des  sensa- 
tions. Déjà  Laplace  avait  fait  observer  que  la  jouissance  attachée 
à  la  fortune  ,ne  croit  pas  comme  la  fortune  même;  il  était  allé 
jusqu'à  dire  que  la  jouissance  morale  croit  plutôt  comme  le  loga- 
rithme [de  la  richesse  matérielle.  Fechner  a  exprimé  sa  loi  dans 
une  formule  analogue  :  la  sensation  croit  comme  le  logarithme  de 
l'excitation.f  L'ei^actitude^  mathématique  et  absolue  de  cette  loi  a 
été  contestée  avec  raison,  principalement  par  M.  T)çlbœuf  ;  mais  ce 
qui  demeure  incontestable,  c'est  que,  plus  une  [excitation  est  déjà 
forte,  comme  celle  d'une  liqueur  alcoolique,  plus  forte  doit  être 
l'excitation  ajoutée  pour  produire  une  différence  perceptible  :  la 
sensation  croit  donc  bien  'plus  lentement  que  l'excitation.  Cette  loi 
s'explique  par  l'usure  des  nerfs.  Toute  excitation  produit  un  double 
effet  :  elle  est  cause  de  sensation,  et  elle  est  cause  aussi  d'épui- 
sement nerveux;  or  l'épuisement  diminue  la  sensation  (1).  Le  tou- 
cher, après  s'être  exercé  sur  des  objets  rudes,  ne  sent  bientôt  plus 
les  aspérités  ;  une  saveur  acre  enlève  momentanément  le  goût;  une 
odeur  forte,  l'odorat;  une  rose  dont  on  respire  d'abord  le  parfum 
avec  plaisir  ne  procure  plus  aucune  sensation  au  bout  de  quelques 
instans.  Regardez  un  objet  très  rouge,  puis  un  objet  blanc,  le  blanc 
vous  paraîtra  verdâtre;  c'est  que  les  nerfs  du  rouge  sont  émous- 
sés,  et  ceux  de  la  couleur  complémentaire,  qui  avec  le  rouge  forme 
le  blanc,  ne  le  sont  pas;  de  là,  en  présence  de  l'objet  blanc,  la  pré- 
dominance des  sensations  qui  produisent  le  vert.  En  général ,  une 
seconde  sensation  ne  peut  jamais  être  aussi  forte  que  la  première  : 
c'est  ce  qui  cause  la  déception  des  buveurs  de  liqueurs  fortes,  qui 
ne  peuvent  accroître  un  peu  leurs  sensations  qu'en  augmentant 
beaucoup  la  dose  des  excitans  (2). 


(1)  Voir  sur  ce  point  M.  Delbœuf,  Examen  de  la  loi  psychophysique» 

(2)  Nous  ne  Yoyoos  pas  que  la  loi  de  Fechner  ré  luise  la  conscience,  comme 
M.  Bibot  semble  le  croire,  à  un  jeu  d'optique  en  grande  partie  illusoire,  car  TiUa- 
«ion  porte  bien  plutôt  sur  l'objet  extérieur  que  sur  Tétat  de  conscience  lul-mdme  : 
ce  sont  nos  inductions  et  non  pas  notre  conscience  qui  sont  ici  suspectes.  Par  exemple, 
si  la  conscience  n'augmente  pas  sa  sensation  de  son  dans  la  même  mesure  que  l'exci- 
tation eitérieure,  c'est  que,  nous  Tenons  de  le  voir,  l'usure  des  nerfs  contre-balance 
en  partie  cette  exciution  :  la  conscience  est  donc  fidèle  dans  son  apparente  infidélité 
•t  reflète  l'état  exact,  sinon  des  objets  eztérienrs,  du  moins  du  système  nerreux. 


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LA   CONSCIENCE.  8S5 

Quant  à  cette  loi,  plus  générale,  qui  veut  qu'au  dessous  d'une 
certaine  limite  les  impressions  extérieures  ne  parviennent  pas  au 
cerveau  et  à  la  conscience,  elle  s'explique,  selon  nous,  par  la  sélec- 
tion naturelle.  Dans  la  concurrence  pour  la  vie,  les  animaux  qui 
ont  triomphé  sont  ceux  qui  pouvaient  le  mieux  réagir  sur  Texté- 
rieur  pour  s'y  adapter,  par  cela  même  pour  se  conserver  et  se 
développer.  Or  il  y  avait  ici  deux  excès  possibles,  tous  deux  nui- 
sibles à  l'être  vivant  :  un  excès  d'insensibilité,  un  excès  de  sen- 
sibilité. Supposez  un  être  qui  soit  trop  insensible  pour  être  averti 
d'un  ennemi  qui  le  menace,  d'une  influence  extérieure  qui  lui 
est  contraire  :  cet  être  et  sa  postérité  finiront  par  disparaître. 
L'insensibilité  et  l'inconscience  extrêmes  ne  sont  admissibles  que 
chez  les  minéraux,  dont  la  constitution  n'a  pas  la  complexité  et 
la  fragilité  des  êtres  vivans,  surtout  des  animaux,  et  n'exige  pas 
de  leur  part  une  réaction  motrice  à  forme  complexe.  De  là,  chez 
les  animaux,  la  supériorité  de  ceux  qui  ont  acquis   des  sensa- 
tions plus  nombreuses  et  plus  variées,  en  correspondance  avec 
la  multiplicité  et  la  variété  des  circonstances  favorables  ou  défa- 
vorables. Mais,  d'autre  part,  supposez  un  être  d*une  sensibilité 
exagérée,  chez  qui  tout  retentisse  dans  la  conscience.  L'être  sera 
en  entier  absorbé  par   une  continuelle  réaction  vers  l'extérieur; 
il  sera  dans  un    état  de  surexcitation    maladive    d'où   dérivera 
l'usure  rapide  du  système  nerveux.  Toute  son  énergie  se  dépen- 
sera à  jouir  ou  à  souffrir:  il  ne  lui  restera  même  pas  une  por- 
tion d'énergie  à  convertir  en  pensées,  en  réflexions,  en  résolu- 
tions, pour  comprendre  et  écarter  le  danger.  Du  tel  être  ne  pourra 
vivre  ou  faire  vivre  ses  descendans.  Qu'il  s'agisse  des  centres  ner- 
veux inférieurs  ou  du  centre  cérébral,  l'excès  d*impressionnabilité 
sera  également  nuisible.  Si  les  centres  intérieurs,  par  exem^ile  ceux 
qui  sont  le  siège  des  mouvemens  réflexes,  réagissent  contre  de  trop 
faibles  excitations,  s'ils  ne  sont  pas  modérés  par  les  «  centres  d'ar- 
rêt» et  s'ils  absorbent  tout  le  courant  nerveux,  ils  feront  comme  les 
nerfs  malades  et  dépenseront  toute  l'énergie  qu'ils  tiennent  emma- 
gasinée contre  les  faibles  excitations  qui  se  jouent  sans  cesse  autour 
d'eux  :  ils  rendront  un  son  intense  et  douloureux  comme  une  harpe 
qui  se  plaindrait  au  plus  léger  souflle,  ils  réagiront  par  des  mouve- 
mens excessifs  et  convulsifs  contre  les  moindres  excitations.  C'est 
ce  qui  a  lieu  quand,  par  l'ablation  des  centres  supérieurs,  on  con- 
centre toute  l'aciiviié  dans  les  centres  réflexes:  les  mouvemens 
réflexes  s'exagèrent  alors;  chez  le  blessé  dont  la  moelle  n'est  plus 
en  communication  avec  le  cerveau,  les  mouvemens  réflexes  des 
jambes  deviennent,  au  moindre  attouchement,  de  véritables  con- 
vulsions. Il  est  donc  nécessaire  que  le  courant  nerveux  se  répande 
,  de  proche  en  proche  dans  tout  l'organisme  au  lieu  de  se  concentrer 


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886  RETtJE  DES  DEUX  MONDES. 

sur  un  ou  plusieurs  points.  D'autre  part»  il  serait  nuisible  que  toutes 
les  impressions  vinssent  retentir  dans  le  cerveau  à  un  degré  suffi- 
sant pour  pénétrer  dans  la  conscience  :  le  cerveau  n'a  besoin  d'être 
averti,  de  jouir,  de  souffrir,  de  percevoir,  que  quand  il  peut  réagir 
par  son  pouvoir  intellectuel  et  moteur  de  manière  4i  écarter  la  cauBO 
d'un  mal.  A  quoi  servirait-il  que  les  moindres  influences  nuisibieB 
exercées  sur  les  battemens  de  mon  cœur  fussent  traduites  et  télé- 
graphiées au  cerveau  sous  forme  de  sensations  conscientes?  Je  ne 
puis  rien  sur  mon  cœur.  L'animal  surtout,  étranger  à  la  médecine, 
ne  peut  rien  par  son  cerveau  pour  guérir  une  altération  plus  on 
moins  durable  du  cœur.  Aussi  le  cerveau  des  animaux  est-il  resté 
étranger  aux  mouvemens  de  cet  organe,  tandis  qu'il  n*est  pas  resté 
et  ne  pouvait  rester  étranger  à  tous  les  mouvemens  des  membres 
locomoteurs,  à  tous  les  dangers  menaçans  les  organes  externes  des 
sens,  les  yeux,  les  oreilles,  etc.  Il  en  est  résulté,  en  premier  lieu, 
que  certaines  sensations  possibles  en  elles-mêmes,  par  exempte  les 
sensations  électriques,  ne  se  sont  pas  développées  chez  la  plupart 
des  animaux,  auxquelles  elles  seraient  demeurées  inutiles;  elles 
sont,  au  contraire,  utiles  à  la  torpille  ou  au  gymnote.  En  second 
lieu,  parmi  les  sensations  utiles  elles-mêmes,  il  s'est  produit  une 
échelle  moyenne  d'intensité  répondant  à  l'utilité,  avec  un  minimum 
et  un  maximum  déterniinés  par  l'utilité  même.  Les  animaux  chez 
qui  s'est  organisée  une  transmission  aux  centres  cérébraux  vrai- 
ment utile  en  ont  retiré  un  avantage  dans  la  sélection  naturelle. 
Quand,  au  contraire,  l'avertissement  donné  à  la  conscience  du  moi 
était  inutile,  il  est  resté  passager  et  n'a  pas  développé  d'organes 
appropriés  à  un  service  superflu.  C'est  donc  une  question  de  voies 
de  communication. 

Si  l'on  considère,  et  avec  raison,  l'animal  comme  une  société  de 
centres  vivans,  dont  chacun  a  une  sensibilité  plus  ou  moins  rudî- 
mentaîre  comme  les  segmens  d'un  ver  coupé  en  deux,  la  même 
loi  devient  encore  plus  claire  et  prend  la  forme  d'une  loi  sociale, 
administrative  ou  politique.  Une  certaine  centralisation  est  néces- 
saire dans  un  état,  mais,  au-delà  des  justes  limites,  elle  devient 
nuisible.  Si  le  pouvoir  central  est  averti  de  tout  et  chargé  de  tout, 
il  ne  pourra  tout  faire.  Il  Tant  donc  que  certaines  relations  deibeu- 
rent  particulières  entre  tels  individus  ou  entre  tels  groupes  sans 
s'étendre  jusqu'au  gouvernement  central;  il  faut,  en  revanche,  que 
ce  dernier  soit  averti  de  tout  ce  qui  est  assez  grave  pour  menacer 
la  vie  de  l'ensemble.  Pareillement,  dans  le  corps  vivant,  une  faible 
action  n'excite  que  la  réaction  des  centres  secondaires  les  plus  voi- 
sins de  la  périphérie;  plus  forte,  l'action  intéresse  des  centres  de 
mouvemens  réflexes  plus  nombreux  et  plus  profonds;  si  elle  devient 
violente,  destructive,  le  cerveau  et  la  conscience  centrale  sont  aver- 


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Lk  CϔSClENGE.  887 

tis,  excités  à  réagir  par  un  xaoavement  de  tout  le  corps  ou  par  une 
interyention  de  toute  l'intelligence.  Cette  adaptation  progressive  de 
rimpressioa  consciente  à  Timportance  que  devait  avoir  la  réaction 
volontaire  ne  pouvait  donc  pas  ne  pas  se  produire  en  vertu  des 
lois  de  la  sélection  naturelle*  C'est  celle-ci  qui  a  fait  la  part  du 
conacient  et  de  Tinconscient. 

La  conscience  a  pour  seconde  condition  une  certaine  durée 
dans  le  changement  qu'elle  perçoit.  Aussi  exige-t-elle  un  certain 
temps  pour  se  produire.  En  général,  tous  les  actes  de  l'esprit» 
toutes  les  opérations  de  la  conscience  .ont  une  durée  déterminée, 
depuis  l'acte  de  discernement  le  plus  simple  (par  exemple  la  per- 
ception de  la  différence  entre  l'obscurité  et  une  lumière  subite)  jus- 
qu'aux comparaisons  plus  complexes,  aux  jugemens,  aux  raisonne- 
mens,  aux  volitions. 

Les  astronomes,  chacun  le  sait,  ont  les  premiers  constaté  que  la 
durée  de  la  perception  est  variable  selon  les  personnes  (!)•  Plus 
tard,  les  physiologistes  instituèrent  des  expériences  intéressantes 
pour  mesurer  la  durée  des  «  actes  psychiques,  »  perceptions  et 
volîtions.  On  trouvera  une  excellente  description  de  ces  expériences 
dans  la  Psychologie  allemande  de  M.  Ribot.  Par  exemple,  quel- 
qu'un prononce  une  syllabe  et  une  autre  personne,  placée  derrière 
un  écran, doit  la  répéter.  On  note  le  retard  ;  on  en  retranche  le  temps 
nécessaire  à  l'excitation  nerveuse  pour  arriver  au  cerveau,  puis  le 
temps  nécessaire  aux  muscles  pour  transmettre  aux  organes  de  la 
voix  le  mouvement  venu  du  cerveau  :  ces  deux  temps  ont  été 
déterminés  par  des  expériences  antérieures*  Le  reste  indique  le 
temps  nécessaire  à  la  perception  et  à  la  volition  (2).  —  Dans  d'au- 

(1)  Pour  le  passage  des  étoiles  aa  méridieû,  il  fkat  noter  le  temps  précis  cA  Pétdle 
passe  devant  le  fil  delà  Inneite.  Rappelons  qa*6ii  1795» un  astronome  de  Tobservar 
toira  de  Greenvicb,  Maskelyne,  constata  que  son  aide  notait  toujours  le  passage  des 
astres  an  méridien  avec  on  retard  de  5  à  8  dixièmes  de  seconde.  Persuadé  qu'il  y 
avait  de  sa  part  une  négligence  incorrigible,  il  le  renvoya.  Plus  tard,  les  astronomes 
s'aperçurent  qu'n  y  avait  toujours  un  retard  dans  la  perception  du  passage  de  Tétdle, 
et  que  ee  retard  variait  selon  les  observateurs,  depuis  1  ou  2  dixièuMs  de  seconde 
jusqu'à  une  seconde.  L'erreur  produite  par  ce  retard,  une  fois  calculée  en  moyenne 
pour  chaque  personne,  produit  Véquation  personnelle,  dont  on  tient  compte  dans  les 
calculs. 

(2)  Oa  a  calculé  que  la  vitesse  du  courant  nerveux  est  de  30  mètres  environ  par 
seconde.  Si  on  suppose  une  bafelne  ayant  30  mètres  de  long  qu'on  frappe  d*an  coup 
de  harpon,  11  s'écoulera  deux  secondes  entre  le  coup  et  le  nourement  de  la  queue,pluj 
une  petite  fraction  de  seconde  nécessaire  peur  que  la  balaine  ptrçowe  le  coup  et  réa- 
gisse :  les  &«saillans,  dans  leur  barque,  auront  donc  plus  de  deux  secondes  pour  s'éloi- 
gner. —  Un  Américain  vient  de  se  faire  breveter  pour  une  pile  destinée  à  foudroyer 
les  suppliciés,  de  telle  sorte  qulls  n'aient  pas  le  temps  de  souffrir.  L'électridlé,  beo»- 
coup  pins  rapide  que  le  courant  nerveux  et  que  la  pensée,  pourrait  produire,  pré* 
teod-il,  un  effet  mortd  avant  que  la  conscieBce  eût  le  temps  de  s'en  apercevoir. 


88S  REVUE   DES  DEUX   MONDES. 

très  expériences,  le  sujet  est  prévenu  qu'il  va  recevoir  un  choc  élec- 
trique au  pied  droit  et  qu'il  doit  immédiatement  réagir  de  la  main 
droite.  Le  temps  nécessaire  pour  s'apercevoir  du  choc  et  réagir  est 
alors  d'environ  un  septième  de  seconde.  — On  recommence  l'expé- 
rience en  modifiant  une  des  conditions  :  le  sujet  doit  toujours  réagir 
de  la  main  droite,  mais  il  ne  sait  plus  quel  pied  recevra  le  choc; 
il  faut  donc  qu'il  discerne  le  pied  droit  du  gaache.  Dans  ce  cas,  il  j 
a  un  retard  qui  exprime  le  temps  nécessaire  à  cet  acte  fort  simple  de 
discernement.  D'autres  fois,  il  s'agît  de  discerner  une  lumière  rouge 
d'une  lumière  blanche,  etc.  La  durée  de  l'acte  intellectuel  le  plus 
simple,  qui  est  le  discernement  d'une  différence,  est  en  moyenne 
de  trois  centièmes  de  seconde.  * 

Tels  sont  les  faits  constatés  par  la  psychologie  scientifique  et  sur 
lesquels  tout  le  monde  est  d'accord.  Maintenant,  comment  inter* 
prêter  cette  nécessité  d'un  certain  temps  pour  toutes  les  opérations 
de  la  conscience?  C'est  là  le  point  plus  délicat  et  plus  controversé. 
Selon  nous,  cette  nécessité  du  temps  prouvée  que  les  opérations  de 
la  conscience  sont  toutes  liées  à  des  mouvemens  dans  un  milieu 
résistant.  S'il  n'y  avait  pas  à  la  fois  concours  et  conflit  de  forces 
quand  nous  essayons  de  penser,  de  com;jarer,  de  vouloir,  on  ne 
verrait  pas  de  raison  pour  que  tous  ces  actes  ne  fussent  pas  instan- 
tanés, comme  par  le  fiât  omnipotent  d'un  moi  solitaire  et  se  suQisant 
à  lui-même.  Si  le  temps  est  nécessaire,  c'est  qu'il  y  a  plusieurs 
forces  en  jeu,  c'est  qu'il  y  a  des  harmonies  et  des  conflits  de  forces  ; 
s'il  y  a  conflit  de  forces,  c'est  qu'il  y  a  milieu  résistant;  s'il  y  a 
milieu  résistant,  c'est  qu'il  y  a  mouvement  dans  l'espac  3  et  non  point 
seulement  un  changement  dans  le  temps;  donc  tous  les  changemens 
psychiques  sont  liés  à  des  mouvemens  physiques  et  exigent  le  con- 
cours dun  certain  nombre  de  centres  nerveux.  L'ancienne  psycholo- 
gie se  fleurait  un  moi  absolument  simple  et  identique,  seul  doué  de 
sensibilité,  agissant  sur  une  machine  brute  comme  un  pilote  sur 
un  navire;  la  psychologie  moderne,  au  contraire,  reconnaît  que 
nous  sommes  une  société  de  cellules  qui  toutes  ont  vie  et  peut-être 
sensibilité  à  quelque  degré.  Tout  acte  de  conscience  implique  un 
concert  des  cellules  qui  exige  un  certain  temps  pour  se  pro- 
duire. 

Outre  l'intensité  et  la  durée  des  excitations  nerveuses,  il  y  a  une 
troisième  condition  indispensable,  sinon  à  toute  conscience,  du  moins 
à  la  conscience  distincte.  C'est  une  certaine  discontinuité  et  un 
contraste  entre  les  états  successifs,  lumière  et  ténèbres,  plaisir  et 
peine,  repos  et  mouvement,  etc.  Mais  il  importe  ici  d'éviter  une 
confusion  qui,  selon  nous,  vicie  presque  toute  la  psychologie  con- 
temporaine, celle  de  la  conscience  indistincte  avec  une  entière 
inconscience.  Cette  erreur  vient  de  ce  qu'on  ne  discerne  pas  les 


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LA  CONSaBNCE.  889 

conditions  de  la  sensibilité  et  celles  de  Tintelligence  proprement 
dite.  Nous  pouvons  sentir  confusément,  par  exemplç  un  malaisCi 
—  mais  nous  ne  pouvons,  au  sens  vrai  du  mot,  penser  que  plus 
ou  moins  distinctement,  par  exemple,  distinguer  ce  malaise  d'un 
état  de  bien-être  antérieur  :  penser,  c'est  toujours  distinguer  en 
même  temps  qu'unir.  Il  y  a  donc,  en  quelque  sorte,  une  con- 
science purement  sensible,  qui  peut  être  confuse,  et  une  conscience 
intellectuelle,  qui  est  nécessairement  comparative,  différenciée  et 
contrastée.  Au  sortir  d'une  syncope,  on  n'éprouve  guère  que  le  sen- 
timent général  et  confus  de  l'existence,  sans  distinction  du  moi  et 
des  autres  objets,  sans  distinction  de  telle  pensée,  de  telle  sensa- 
tion, de  telle  modification  particulière.  La  sensibilité  générale  et 
continue,  ou  cœnesthésie^  comme  l'appellentles  physiologistes,  est 
le  retentissement  coniinu  de  la  vie  et  de  l'organisme;  sur  cette 
basse  profonde  et  monotone  viennent  se  superposer  des  sons  for- 
mant des  harmonies  diverses  et  relevées  :  c'est  seulement  avec  ces 
harmonies  que  commence  l'intelUgence. 

L'école  argl^ise,  depuis  Hobbes  jusqu'à  MM.  Bain  et  Spencer,  a 
eu  le  tort  de  prendre  la  conscience  confuse  pour  une  absence  totale 
de  conscience.  Elle  a  cru  que,  là  où  il  n'y  a  pas  de  distinctions  tran- 
chées, de  diilérences  et  de  contrastes,  toute  conscience  disparait. 
C'est  là  réserver  arbitrairement  le  nom  de  conscience  à  ce  que  Leib- 
nitz  appelait  a  l'aperception  d  distincte  et  même  séparée  d'une  chose  : 
on  dit  en  effet  qu'on  «  aperçoit  d  une  chose  quand  on  la  voit  à  part 
sous  une  forme  tranchée  et  discontinue  qui  la  met  en  contraste  avec 
tout  le  reste.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  HM .  Bain  et  Spencer  que  la 
conscience  saisit  seulement  les  contrastes,  les  différences  dans  le 
temps  et  dans  l'espace.  Déjà  Hobbes  avait  écrit  :  «  Sentir  toujours 
la  méme^chose  revient  à  ne  pas  sentir.  »  Hais  si,  par  hypothèse,  un 
être  depuis  sa  naissance  jusqu'à  sa  mort  éprouvait  une  douleur 
continue,  comme  celle  d'une  pression  et  d'un  écrasement,  une 
brûlure  uniforme  et  monotone,  une  chaleur  toujours  la  même  telle 
qu'une  céphalalgie  continue,  à  qui  persuadera-t-on  qu'il  ne  êenti- 
rait  rien,  et  que  la  brûlure  reviendrait  à  la  même  chose  qu'une 
absence  de  sentiment?  Nous  l'accordons,  un  tel  être  ne  distin- 
guerait pas,  ne  percevrait  pas  son  état;  il  ne  pourrait  le  con- 
naître} il  ne  saurait  jamais  ce  qu'il  éprouve,  mais  il  ne  l'éprou- 
verait pas  moins.  11  n'y  a  pas  besoin  de  comparer  la  fièvre  ou  la 
céphalalgie  à  autre  chose  pour  la  sentir.  L'erreur  de  l'école  anglaise 
vient  de  ce  qu'elle  a  étudié  exclusivement  la  conscience  intellec- 
tuelle, dont  elle  a  fait  le  type  de  toute  conscience;  en  réaliié,  c'est 
seulement  une  forme  ultime  de  la  conscience  dans  laquelle  les  élé- 
mens  primitifs,  plaisirs  et  douleurs,  se  sont  raffinés,  subtilisés,  neu- 


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Mm  V 


890  REVUE  DBS  DEUX  MONDES* 

tralisés  mutuellement,  de  manière  à  produire  des  états  d'éqiiîKfare 
apparent  et  d'apparente  indifférence.  Dans  la  coascienee  ainsi  intet' 
lectualisée,  les  diflërences  et  les  contrastes  sont  devenus  évident 
ment  nécef^saires,  d'autant  plus  nécessaires  qu'il  s'agit  pour  l'î»- 
telligence  d'états  presque  indifférens  au  point  de  rue  du  plaisir 
et  de  la  peine,  par  exemple  un  son  ou  l'absence  de  ce  son,  une 
couleur  verte  ou  une  couleur  bleue,  etc.  Pour  nous  tirer  de  cette 
indifférence  sensitive,  il  faut  des  différences  intellectuelles  pins 
ou  moins  tranchées  :  il  faut  un  son  succédant  au  «ilence,  le  bleu 
succédant  au  vert,  etc.  Mais  c'est  là  un  développement  et,  pour 
ainsi  dire,  une  civilisation  finale  de  la  conscience  :  à  l'origine, 
l'être  vivant  n'a  pas  encore  besoin  de  tout  cet  appareil;  il  jouit 
ou  il  souffre,  et  quand  il  jouit,  surtout  quand  il  souffre,  il  a'a  pas 
besoin  de  chercher  un  conti-aste  et  un  repoussoir  pour  en  être 
averti  et  pour  sentir.  11  est  immédiatement  en  rapport  avec  lui- 
même;  il  a  la  conscience  spontanée.  L'école  anglaise,  en  commen- 
çant l'étude  de  la  conscience  par  le  côté  intellectuel,  a  commencé 
par  la  fm.  C'est  ce  qui  fait  que  M.  Spencer  a  pu  répéta  après 
Hobbes  :  «  Une  conscience  uniforme  est  une  absence  totale  de  con- 
science (1).  »  Nous  sommes  loin  de  nier  la  loi  de  contraste  ou  de 
te  relativité  »  qui  régit  la  vie  mentale,  mais  c'est  surtout  dans  le 
domaine  de  la  pensée  qu'elle  se  manifeste  :  c'est  proprement  la 
conscience  intellectuelle  qui  est  relative.  On  sent  surtout  un  éiaty 
par  exemple  un  plaisir,  une  douleur,  une  impression  de  froid,  de 
chaud,  etc.  ;  on  pense  des  relations,  par  exemple  une  différence 
ou  une  ressemblance  entre  le  froid  et  le  chaud,  entre  un  degré  de 
chaleur  et  un  autre,  etc.;  penser,  c'est  juger  et  conséquemment 
comparer  ;  sentir,  ce  n'est  pas  nécessairement  comparer.  Assuré- 
ment tout  état  présent,  comme  le  plaisir  de  manger,  est  lui-mtoie 
un  changement  par  rapport  à  quelque  état  précédent,  tel  que 
la  faim  ;  mais,  pour  le  sentir,  il  n'est  pas  besoin  de  se  rappeler  ce 
qui  a  précédé,  ni  de  penser  au  changement  ou  à  la  relation  des  deux 
états.  Si  je  perdais  la  mémoire  entre  la  faim  et  sa  satisfaction^  la 
nourriture  ne  cesserait  pas  d'être  présentement  agréable.  On  peut 
donc  dire  que  les  deux  seules  conditions  de  la  conscience  sensible 
sont  une  certaine  intensité  et  une  certaine  durée  des  excitations 
nerveuses  ;  quant  à  la  variété  et  aux  contrastes,  c'est  la  conditim 
propre  de  la  conscience  intellectuelle.  Appeler  inconscience  la  sen- 
sibilité pure  sans  réflexion  intellectuelle,  comme  le  font  MU.  Spencer 
et  Maudsley,  c'est  abuser  des  termes,  car  il  n'y  a  de  vraiment  incon- 
scient que  ce  qui  est  vraiment  insensible. 

(i)  Blême  doctrine  chex  M.  Ribot. 


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Uk  coNsaEUGfi.  891 


IL 


Après  avoir  déterminé  les  conditioûs  de  la  vie  consciente,  nous 
devons  rechercher  quels  sont  les  élémens  dont  elle  se  compose  et, 
parmi  ces  élémens,  celui  qui  est  le  plus  primordial  :  nous  saurons 
ainsirpour  parler  comme  les  Anglais,  quelle  est  en  quelque  sorte 
(c  rétoJTe  n  dont  notre  conscience,  est  faite.  Les  psychologues  mo- 
dernes» —  tous  ceux  du  moins  qui  sont  animés  de  l'esprit  scienti- 
fique, —  s'accordent  à  considérer  comme  élémens  de  la  conscience 
k  sensation  et  la  réaction  motrice  qui  est  toujours  la  suite  de  la 
sensation.  L'objet  du  livre  de  M.  Taine,  c'est  de  ramener  tous  les 
faits  mentaux  aux  sensations,  et  tous  les  faits  physiologiques  aux 
actes  réflexes.  Par  là  se  substitue  à  la  vieille  doctrine  des  facultés 
de  l'âme  la  distinction  plus  scientifique  des  phénomènes  di  irrita- 
bilité et  de  contractilité,  en  d'autres  termes,  de  sensibilité  et  de 
a  motricité  n  :  sentir  les  impressions  du  dehors  et  réagir  par  le  mou- 
vement, voilà  toute  notre  vie. 

Mais  les  psychologues  contemporains,  après  s'être  accordés  sur 
ce  point,  se  divisent  bientôt  quand  il  s'agit  de  répondre  à  la  ques- 
tion suivante  :  — Dans  la  sensation  même,  est-ce  l'élément  afFectif, 
plaisir  ou  peine,  qui  est  primordial,  ou  est-ce  l'élément  représentatif 
et  intellectuel?  De  là  deux  camps  :  ceux  qui  accordent  la  primauté 
à  la  sensibilité  et  ceux  qui  l'accordent  à  l'intelligence.  Cette  der- 
nière opinion  est  celle  de  la  plupart  des  psychologues  allemands, 
sauf  de  IL  Horwicz^  M.  Wundt  va  jusqu'à  faire  d'une  opération 
logique,  le  raisonnement,  considéré  sous  sa  forme  inconsciente, 
r^ément  primitif  de  tout  le  développement  spirituel,  y  compris  les 
pUsirs  et  les  peines*  Plaisir  et  peine  sont  pour  lui  des  conclusions 
de  raisonnement;  les  prémisses,  par  exemple  les  rapports  entre 
kâ  vibrations  sonores,  sont  inconscientes,  et  la  conclusion  seule, 
par  exen^Iei  le  plaisir  de  Tbarmonie,  apparaît  dans  la  conscience. 
Pascal  définissait  les  passions  des  «  précipitations  de  pensées;  » 
M.  Wundt  définirait  volontiers  les  sentimens  des  précipitations  de 
raisonnemens..  Les  derniers  élémens  de  la  vie  mentale  sont,  dit-il, 
c  quant  à  la  matière,,  des  faits  mécaniques,  et  quant  à  la  forme, 
des  raisonnemens  inconsdens»  »  Le  mécanisme  et  la  logique  seraient 
ainsi  les  deux  aspects  de  toutes  choses,  Fun  extérieur  et  l'autre  inté- 
rieur, comme  a  le  convexe  et  le  concave,,  »  pour  rappeler  une  com- 
paraison d'Aristote  qui  a  fait  fortune» 

Pour  M.  Taine  aussi  il  semble  que  la  logique,  qui  ne  fait  qu'un  avec 
la  mécanique,  soit  le  dernier  mot  des  choses;  que  tout  se  déduise 
d'une  loi  ou  a  axiome  éternel,  »  qui  est  en  même  temps  un  mou- 


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892  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

vement  éternel  et  comme  réteroelle  pulsation  du  cœur  de  la  nature, 
enveloppant  une  pensée  encore  inconsciente.  N'est-ce  point  là  divi- 
niser la  loij  c'est-à-dire  le  rapport,  aux  dépens  des  termes  et  de 
Tétre?  Peut-on  admettre  que  le  fond  des  choses  soit  simplement  le 
mouvement,  —  un  rapport,  —  et  le  raisonnement,  —  un  rapport? 
Jouir  et  souffrir,  agir  et  pâtir,  n'est-ce  pas  quelque  chose  de  plus 
fondamental  que  la  logique?  —  Telle  est  la  question  de  haut  inté- 
rêt que  ces  doctrines  soulèvent.  Pour  la  résoudre  avec  quelque 
rigueur,  il  faut,  selon  la  vraie  méthode  de  la  science,  rechercher  si 
l'élément  primordial  auquel  se  ramènent  les  sensatioDS  est  d'ordre 
purement  mécanique  et  logique,  conséquemment  insensible  et  incon- 
scient, ou,  s'il  est  d'ordre  sensible  et  affectif,  par  conséquent  con- 
scient. Quelle  est  donc,  si  on  interprète  exactement  l^s  données  de 
la  psychologie  scientifique,  cette  unité  qui,  multipliée  et  combinée 
de  mille  iraniëres,  produit  la  variété  des  sensations,  de  même  que, 
mutatis  mutandiSy  l'azote  combiné  avec  l'oxygène  en  proportions 
diverses  produit  le  protoxyde  d'azote,  le  bioxyde  d'azote,  Vacide  azo- 
teux, l'acide  hypoazotique  et  l'acide  azotique? 

La  plupart  des  psychologues,  avec  MM.  Spencer,  Bain,  Wundt 
et  Taine,  cherchent  daas  le  toucher  le  type  des  sensations  fon- 
damentales. Les  sensations  du  toucher,  à  leur  tour,  comprennent 
des  sensations  de  contact,  de  température,  de  douleur.  Les  sensa- 
tions de  température,  d'après  certaines  expériences,  semblent  se 
ramener  dans  leurs  élémens  primitifs  à  des  sensations  de  contact. 
De  fait,  dit  M.  Taine,  plus  on  s'approche  d'une  sen<?ation  vraiment 
élémentaire,  plus  la  différence  entre  la  sensation  de  température 
et  celle  d'un  excitant  mécanique  semble  s'évanouir.  Par  exemple, 
on  distingue  à  peine  la  piqûre  d'une  fine  aiguille  et  l'attouche- 
ment d'une  étincelle  de  feu.  Posez  sur  la  peau  un  corps  mau- 
vais conducteur,  comme  un  papier  percé  d'un  trou  de  2  à  6  mil- 
limètres de  diamètre;  à  travers  ce  trou  touchez  la  peau,  tantôt 
avec  un  excitant  mécanique,  comme  une  pointe  de  bois,  un  pin- 
ceau ou  un  flocon  de  laine,  tantôt  avec  un  excitant  calorifique, 
comme  Je  rayonnement  d'un  morceau  de  métal  échauffé;  les  deux 
sensations,  ainsi  limitées  à  ce  minimum  d'élémens  nerveux,  sont  si 
semblables  que  souvent  on  prend  une  sensation  de  contact  pour 
une  sensation  de  température,  et  réciproquement  (1).  La  sensa- 
tion mécanique  semble  donc  plus  fordamentale  que  celle  de  cha- 
leur. La  sensation  mécanique,  à  son  tour,  a  son  type  dans  ce  que 
M.  Spencer  appelle  le  choc  nerveux ,  c'est-à-dire  le  coup,  le  tres- 

J)  Voir  M.  Taine,  p.  W6  et  iulT.,  et  Flck,  Anatomiê  und  Physiologie  der  Sinnês- 
Organe,  p.  28,  30,  42,  43. 


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Ul  goj^sgience.  898 

saillement  produit  par  l'action  mécanique  d'an  objet.  Un  choc  ou  un 
coup  fort  peut  se  décomposer  en  un  ensemble  de  petits  coups  faibles 
qui  sont,  selon  M.  Spencer,  l'élément  primordial  de  la  sensation.  De 
même  que,  dans  le  monde  extérieur,  tout  le  mécanisme  des  choses 
parait  se  réduire  aux  lois  du  choc,  de  même,  dans  le  monde  inté- 
rieur, toutes  les  sensations  qui  correspondent  aux  objets  se  rédui- 
sent, pour  MM.  Spencer  et  Taine,  à  la  sensation  du  choc,  tantôt 
extrêmement  faible,  tantôt  plus  forte,  combinée  de  mille  maaiëres 
et  retentissant  de  toutes  les  façons  dans  le  cerveau,  dans  la  con- 
science. Un  bruit  sans  durée  appréciable,  une  décharge  électrique 
traversant  notre  corps,  une  vive  lumière  éblouissant  nos  yeux,  tout 
cela  offre  en  effet  une  évidente  analogie  avec  un  choc  ou  un  coup, 
et  nous  exprimons  le  phénomène  par  les  mêmes  mots  :  a  Je  suis 
frappé.  »  Eafin  le  choc,  à  son  tour,  se  ramène  à  la  sensation  de  résis- 
tance,  de  mouvement  contraire  au  nôtre,  de  force  en  opposition  avec 
notre  force.  La  résistance^  ce  conflit  des  mouvemens  ou  des  forces, 
est,  selon  Técole  anglaise,  le  fait  qui  se  retrouve  au  fond  de  toutes 
les  sensations.  Ces  idées  sont  d'accord  avec  ce  que  la  physiologie  nous 
apprend  sur  la  nature  de  la  décharge  nerveuse,  qui  est  probablement 
un  mouvement  ondulatoire,  une  série  de  pulsations.  Quand  nous 
écoutons  un  son  grave,  nous  entendons  les  renflemens  et  diminu- 
tions successifs  du  son,  qui  produisent  une  série  de  pulsations.  Dn 
phénomène  analogue  a  lieu  dans  tous  les  sens  et  dans  tous  les 
nerfs  :  c'est  une  série  de  pulsations  et,  par  conséquent ,  de  chocs 
successifs,  semblables  à  ceux  d'une  onde  qui  bat  le  rocher  du 
rivage. 

Restent  les  sensations  de  douleur  ou  de  plaisir  qui  peuvent  se 
retrouver  dans  celles  du  toucher.  Selon  la  théorie  anglaise,  géné- 
ralement admise  par  les  psychologues  contemporains,  les  sensations 
de  contact  et  de  température  portées  à  l'excès  détermineraient  la 
douleur,  qui  ne  serait  ainsi  qu'une  exagération  et  un  retentisse- 
ment des  autres  sensations  dans  l'organijme.  C'est  ici  que  nous 
nous  séparons  de  la  théorie  courante.  Sans  doute  une  tempéra- 
ture excessive  ou  un  contact  trop  fort  détermine  de  la  douleur,  mais 
cette  douleur  n'est,  selon  nous,  que  l'amplification  d'un  élément 
pénible  qui  existait  déjà  en  germe  dans  les  sensations,  mêlé  sans 
doute  à  des  élémens  de  plaisir.  La  douleur  qu'on  nomme  massive 
n'est  qu'une  résultante  et  un  composé  complexe  :  dans  notre  état 
actuel,  nous  ne  pouvons  guère  avoir  de  plaisir  simple,  ni  de  dou- 
leur simple,  puisque  tout  notre  corps  souffre  à  la  fois  et  que  le  cer- 
veau reçoit  des  inilliards  d'excitations  en  une  seule  seconde*  Tous 
nos  plaisirs  et  toutes  nos  peines  sont  donc  des  émotions  composées, 
des  agglomérations  de  plaisirs  et  de  peines  ;  le  caractère  agréable 


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ou  pénible  du  râsoltet  dépend  de  te  fwporticm  des  élimens.  Sup- 
posez que  les  Jtettx  aspetts,  l'un  péôiible,  l'autre  agréable,  soient 
combinés  en  proportions  à  peu  pr^  équivalentes,  le  résultat  final 
sera  à  peu  près  Y  indifférence.  Toutefois,  même  dans  cet  état,  letissa 
nerveux  conserve  et  manifeste  toujours  sa  double  propriété  :  c^è 
d'être  excité  {irritabilité)  et  celle  de  retenir  les  excitations  {reten^ 
tivenesi  de  Técole  anglaise),  base  de  Tbabitudeet  de  la  mémoire;  il 
s'ensuit  qu'un  plaisir  contre-balancé  par  une  pdne  n'est  pas  éfà^ 
valent,  pour  la  conscience,  à  la  pure  absence  de  plaisir  ou  de  peine. 
Gomme  l'équilibre  intérieur  est  toujours  plus  ou  moins  instable  et 
consiste  moins  dans  un  repos  que  dans  une  oscillation  rapide  entre 
des  limites  très  rapprochées,  le  résultat  du  conflit  est  un  état  d'agio 
tationou,  plus  simplement,  d'excitation  qui,  en  lui-même,  peut 
être  légèrement  pénible  et  agréable  selon  son  rapport  avec  le  déve- 
loppement général  de  la  vitalité.  C'est  cet  état  d'excitation,  état  red- 
iraient dérivé  et  secondaire,  que  M.  Bain  et  presque  tous  les  psycho- 
logues anglais  (même  iL  Spencer),  ont  pris  pour  un  état  primitif. 
M«  Bain  (1)  soutient  que  nous  pouvons  avoir  un  sentiment  sans  plaisir 
ni  peine  :  il  cite  la  surprise  comme  exemple  familier  d'un  senti- 
ment qui  enveloppe  seulement  une  excitation ,  et  qui  peut  être 
tantôt  agré2d)le,  tantôt  pénible,  tantôt  indifSèreni.  Mais,  outre  quMl 
y  a  dans  la  surprise  un  élément  intellectuel, —  à  savoir  la  claire  con- 
science d'un  changement  et  la  pensée  d'une  cause  de  ce  cbang^nent, 
—  le  coup  pur  et  simple  de  la  surprise  est  lui-même  un  effet  dérivé. 
On  peut  en  dire  autant  du  choc,  auquel  nous  avons  vu  H.  Spencer 
et  M.  Taine  ramener  tous  les  autres  phénomènes  mentaux,  comme 
à  une  sorte  d'excitation  qui,  en  soi,  serait  indifférente  sous  le  rap- 
port du  plaisir  ou  de  la  peine,  et  qui,  en  se  combinant  de  diverses 
façons,  produirait  le  plaisir  ou  la  peine.  Selon  nous,  c'est  atr  con- 
traire le  plaisir  et  la  peine  qui,  en  se  combinant,  produisent  l'état 
d'excitation;  et  quand  l'excitation  est  vive,  quand  le  changement  est 
à  te  fois  assez  brusque  et  assez  fort,  il  y  a  choc.  Voilà  pourquoi  le 
choct  à  notre  avis,  n'est  pas  primitif.  Le  vrai  coup  primitif,  ce  n'est 
pas  celui  dont  parie  M.  Spencer  et  qui  est  tout  mécanique,  ce  n'est 
pas  non  plus  le  raisonnement  logique  que  M.  Wundt  place  sous  les 
sensations,  c'est  le  plaisir  et  la  douleur,  c'est  le  désir  favorisé  ou 
entravé,  qui  ne  raisonne  pas  et  n'est  pas  non  plus  un  simple  méca^ 
nisme;  c'est  la  vie  même  de  l'être  se  sentant  d'une  manière  innné- 
diate  dans  son  harmonie  ou  son  opposition  avec  le  milieu.  Plus  tard 
seulement,  quand  le  sentiment  de  la  a  résistance  »  mécanique  aura 
perdu  par  l'habitude  tout  caractère  douloureux  pour  devenir  presque 

(4)  !9ê»Uil  ané  moral  Sc^enee,  p.  217. 


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Xâ  C0R6CmiGE«  895 

indifiërcnt  à  la  sensibUité,  la  pensée  naîtra,  la  pensée  en  apparence 
indifférente  eUe-mème,  qui  n'est  pourtant,  à  nos  yeux,  qu'un  raffi- 
nement de  la  sensibilitô  et  de  la  notilité. 

En  un  mot,  la  conscience  thi  choc  est  la  conscience  d'un  dhange- 
]nent,et1a  conscience  ^un  changement  est  bien,  noos  raccordons,  le 
débat  de  rinrtélligence  proprement  dite,  mais  eHe  n'est  pas  le  début 
de  la  sensibiKté.  La  sens3}flité,  comme  teRe,eBt  primitivement  dans 
la  conscience  de  Vltat  (bien-être  ou  malaise)  ;  le  ehangtment  ne  fait 
que  ki  donner  la  forme  txïnirastée  des  plaisirs  et  peines  distinctso 
Aussi,  dans  l'évolution  des  ^tres  et  des  espèces,  Il  est  tSair  que  Fin- 
tcflfigence  s'est  montrée  la  dernière  et  qtfcfllen'aété  qu^un  au}dHaire« 
un  substitut  de  la  sensibilité.  Ce  sont  les  modes  de  sentir  les  plut 
voisins  de  llndilTérenee  qui,  chec  les  animaux,  se  sont  dévelof^pés 
les  'derniers,  et  ils  ne  se  sont  développés  que  pour  servir  d'instru- 
mens  au  plaisir  et  à  la  douleur.  L'animal  n'a  pas  commencé  par  voir 
sa  proie  ou  son  ennemi  :  la  vision  est  im  ralEnement  ultérieur  de 
l'organisme,  comme  l'oiffe,  comme  les  sens  aujourd'hui  les  plus 
intellectuels.  De  plus,  chez  l'animal,  la  vue,  Foine  et  tous  les  sens 
supérieurs  qui  agissent  à  distance  ont  pour  but  de  remplacer  la  sœ- 
sation  immédiate  de  plaisir  ou  de  douleur  que  l'animal  éprouverait, 
soit  au  contact  de  la  nourriture,  soit  au  contact  de  ce  qui  le  blesse 
ou  le  déchire.  Si  l'animal  voit  sa  proie,  ce  n'est  pas  pour  une  con- 
templation platonique,  c'est  pour  l'atteindre  et  la  dévorer  :  on  peut 
dire  qu'il  la  dévore  par  les  yeux  avant  de  la  dévorer  avec  sa  bouche. 
On  peut  dire  aussi  qu'il  fuit  son  ennemi  par  les  yeux  avant  de  le  fuir 
par  un  mouvement  de  tout  le  corps.  Les  sensations  supérieures  sont 
pour  lui  des  formules  de  mouvemens,  soit  vers  un  objet,  soit  à 
Topposé  d'un  objet,  et  ces  mouvemens  sont,  à  leur  tour,  des 
formules  de  sensations  soit  agréables,  soit  désagréables.  Pour 
nous-mêmes,  que  sont  nos  idées  les  plus  abstraites,  par  exemple, 
celles  de  vérité^  de  beauté^  etc.?  Des  synd>oIes  d'images  dans  les- 
queffies  le  son,  image  simple  et  pour  ainsi  dire  aisément  mamable, 
devient^  comme  dit  M.  Taine,  un  substitut  d'aubes  images  plus  com- 
pliquées, plus  lentes  à  évoquer  :  celles  de  la  vue,  du  goût,  de 
l'odorat,  etc.  L'évocation  de  ces  images  reste  toujours  possible  pen- 
dant nos  pensées  les  plus  abstraites,  et  elle  est  toujours  à  son  début 
quand  nous  prononçons  des  mots.  Ces  images,  à  leur  tour,  viennent 
se  résoudre  en  sensations  ;  dans  la  sensation  même,  il  y  a  affection 
et  représentation.  Enfin,  la  représentation  présuppose  une  a^ction, 
une  modification  quelconque  capable  de  représenter^  c'est-à-dire 
d'être  rapportée  à  une  cause,  à  un  objet.  Le  rapport  du  sujet  à  l'ob- 
jet implique  évidemment  que  le  subjectif  ^ste  d'abord  «ans  ce  rap« 
port  explicite  :  avant  que  le  miroir  vivant  conçoive  f objet  qtfH 


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896  BEVUE  DES  DEUX  MOBOWS. 

reflète,  il  faut  qu'il  sente  tout  d'abord  le  reflet  même  sous  forme 
d'une  modification;  c'est  donc  la  modification  quelconque,  l'affec- 
tion qui  est  primitive,  non  la  représentation.  Dès  lors,  la  question 
reprend  toujours  la  même  forme  : — Est-ce  la  modification  indifférente 
(en  supposant  qu'il  en  existe),  ou  est-ce  la  modification  non  indiffé- 
rente, plaisir  ou  douleur,  qui  est  primitive?  Nous  avons  vu  ce  qu'il 
faut  répondre,  et  comment  la  théorie  de  l'évolution  confirme  notre 
analyse  psychologique.  Le  caractère  fondamental  et  primitif  de 
l'émotion  agréable  ou  pénible  est  encore  prouvé  par  ce  fait  que 
l'émotion,  par  exemple  la  douleur,  est  ce  qui  disparaît  en  dernier 
lieu  de  la  conscience.  Quand  on  s'endort  au  milieu  de  quelque 
grande  souilrance,  physique  ou  morale,  on  finit  par  ne  plus  rien 
vouloir,  par  [ne  plus  rien  penser,  par  ne  plus  rien  percevoir  du 
dehors,  mais  la  douleur  occupe  encore  la  conscience  :  elle  reste  et 
veille  la  dernière.  On  a  vaguement  conscience  de  souffrir,  et  c'est 
tout.  Cela  tient  sans  doute,  ccmme  on  l'ajustement  remarqué,  à  ce 
que  l'émotion  agréable  ou  douloureuse  n'a  besoin,  pour  être  fixée, 
d'aucune  image,  d'aucun  signe;  elle  n'implique  rien  que  ne  puisse 
envelopper  la  conscience  la  plus  élémentaire  et  la  plus  pauvre  (1). 
Il  faut  donc  se  figurer  l'état  mental  le  plus  simple  comme  un 
état  enveloppant  quelque  peine  ou  quelque  plaisir  rudimentaire,  un 
bien-être  ou  un  malaise  vague.  Dans  cet  état,  le  cêté  «  émotionnel  » 
domine  avec  la  réaction  motrice  qui  en  dérive,  et  le  cêté  intellec- 
tuel n'est  pas  encore  séparé.  Conséquemment  l'inconscience,  qui 
suppose  l'indifférence,  est  quelque  chose  d'ultérieur  par  rapport  à  la 
sensibilité,  et  il  n'est  pas  impossible  de  comprendre  comment  cet 
état  s'est  développé  par  une  évolution  naturelle.  Â  l'origine,  toutes 
les  émotions  étaient  agréables  ou  pénibles,  et  elles  le  sont  encore 
toutes,  très  probablement,  chez  les  organismes  inférieurs.  Ces  orga- 
nismes élémentaires  sont  sollicités  à  agir  par  un  besoin,  et  un  besoin 
est  une  peine  plus  ou  moins  notable,  tout  au  moins  un  malaise  ;  la 
satisfaction  du  besoin  est  suivie  de  plaisir.  Ce  rythme  du  plaisir  et 
de  la  peine,  ce  passage  incessant  du  malaise  au  bien-être  et  du  bien- 
être  au  malaise,  est  le  fond  de  la  vie  mentale;  il  est  en  parallélisme 
avec  le  perpétuel  mouvement  d'organisation  et  de  désorganisation 
essentiel  à  la  vie.  Hais  peu  à  peu,  par  l'effet  de  l'habitude,  le  mou- 
vement accompli  d'abord  sous  une  impulsion  de  peine  ou  de  plaisir 
notable  est  devenu  plus  facile  et  s'est  accompli  sous  une  moindre 
excitation.  En  même  temps,  un  mécanisme  fonctionnant  d'une 
manière  automatique  tendait  à  s'établir.  Il  en  est  résulté  que  l'élé- 

(i)  Voir  M.  ColMcet:  la  Vi$  inamseitnU  de  Vesprit,  p.  %i%  et  M.  Spencer,  la  Con- 
Kme9  êoui  raetûm  du  ehhroformef  dast  la  Psychologie, 


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LA  G0N8GIENCB.  897 

ment  de  plaisir  ou  de  peine  allait  diminuant,  s'éliminant  pen  à  peu 
au  profit  des  élémens  moteurs.  La  fonction,  accomplie  d'abord 
avec  de  grands  écarts  autour  d'un  point  d'équilibre,  comme  une 
planche  sur  laquelle  on  se  balance,  a  fini  par  se  rapprocher  de  ce 
point  d'équilibre  et  par  devenir  voisine  de  l'indifférence.  Telle  est, 
par  exemple,  chez  les  animaux  supérieurs,  la  respiration.  C'est 
un  perpétuel  passage  du  malaise  à  l'aise,  que  cependant  nous  ne 
remarquons  pas  en  temps  ordinaire.  Suspendez  votre  respiration, 
vous  accroîtrez  le  malaise  et,  par  contraste,  l'aise  qui  suit  :  vous 
rétablirez  une  opposition  plus  tranchée  qui,  pour  être  diminuée, 
subsiste  cependant  dans  le  rythme  de  la  respiration  normale.  Ce 
qu'on  appelle  F  indifférence,  selon  nous,  n'est  que  la  neutralisation 
mutuelle  d'une  série  aboutissant  à  la  peine  par  une  série  aboutis- 
sant au  plaisir.  C'est  un  état  dérivé,  une  composition  de  mouvemens 
extérieurs  et  d'émotions  intérieures.  La  parfaite  indifférence  n'est 
qu'un  instant  de  transition  plus  idéal  que  réel.  Là  où  elle  existe, 
elle  révèle  une  habitude  prise  et  transmise  héréditairement,  une 
organisation  devenue  automatique,  comme  pour  les  battemens  du 
cœur.  Il  faut  remarquer,  en  effet,  qu'une  loi  de  la  nature  fait  dispa- 
raître peu  à  peu  tout  ce  qui  est  inutile  à  l'accomplissement  d'une 
fonction  :  si  une  fonction  qui  exigeait  d'abord  des  alternatives  mar- 
quées de  plaisir  et  de  peine  trouve  un  mécanisme  de  mieux  en 
mieux  approprié  qui  l'exécute  automatiquement,  la  nature  fait 
l'économie  des  stimulans  du  plaisir  ou  de  la  douleur,  par  cette 
raison  simple  que  le  cerveau  n'est  plus  le  siège  de  cbangemens 
notables  sous  Tinfluence  des  mouvemens  accomplis  par  l'orga- 
nisme. Ainsi ,  à  nos  yeux ,  le  mécanisme  et  la  logique  sont  deux 
aspects  relativement  superficiels  d'un  fond  qui  est  sensibilité.  C'est 
seulement  lorsque  les  peines  sont  réduites  à  un  degré  faible  et 
qu'elles  sont  immédiatement  compensées  par  un  petit  plaisir  qu'elles 
produisent  une  pulsation  voisine  de  l'indifférence.  Alors  l'élément 
affectif  s'efface,  et  il  reste  une  simple  perception  mécanique  de 
résistance,  de  contact  non  douloureux,  non  agréable  en  apparence. 
C'est  là  un  état  dérivé;  ce  n'est  pas,  comme  le  croient  MM.  Spen- 
cer, Wundt  et  Taine,  l'élément  primordial  de  la  sensation.  Le  con- 
scient a  ici  la  priorité  sur  l'inconscient  et  le  mental  sur  la  méca- 
nique. Il  n'est  besoin  d'insister  sur  l'importance  de  cette  conclusion. 

III. 

Avec  la  sensation,  ce  qu'il  y  a  en  nous  de  plus  essentiel  aux  yeux 
de  la  psychologie  contemporaine,  c'est  le  mouvement  réflexe.  Un 
dernier  problème  se  présente  donc  :  est-ce  encore  la  sensibilité  et 

Tom  ux.  »  1883.  57 


ri 


B0B  RETUB  US  DBD&  JfOHDES* 

k  oonsdeDoe  ijne  nous  retrMverom  sons  i'aote  réflasDe,  <ra  estHse 
Ml  contraire  Finsensibilité  et  rincoDScienoe?  £ii  d'àmtpes  termes,  s'y 
a--t-il  qn'un  pur  méoanisne  fonctioDfuuit  comme  celui  d'un  auto- 
0i«te  quand,  par  exemple,  le  rat,  pri?é  de  ses  hémisphères  céré- 
braux se  met  à  fmr-en  entendant  ou  paraissant  entendre  la  menace 
'du  chat;  quand  le  pigeon,  dans  les  mêmes  circonstances,  écarte  la 
tète  devant  la  menace  du  poing  ou  suit  du  regard  la  hinriëre  qu'on 
lui  présente.  Rappelons  d'abord  les  principaux  faits  de  ce  genre 
&USS,  ayant  amputé  la  tôte  d'un  lapin  avec   des  ciseaux  mal 
^Uée  qui  hachëreat  les  parties  molles  de  façon  à  prévenir  l'hé- 
morragie, vit  l'aoimal,  réduk  à  sa  moelle  épiniëre,  s'élancer  de  la 
table  et  parcourir  toute  la  salle  avec  un  mouvement  de  locomotion 
parfaitement  régulier.  La  moelle  épinière  semble  une  ligne  de 
centres  nerveux  associéa  et  néanmoins  indépendans  en  une  cer* 
taine  mesure  :  chaque  vertèbre  paraît  former  comme  un  aninal 
distinct.  Landry  et  Vulpian  ont  divisé  en  plusieurs  segmens  la 
moelle  épinière  du  cochon  de  lait  en  laissant  intact  le  reste  du 
corps;  la  communication  avec  le  cerveau  étant  interrompue,  la 
tète  de  l'animal  ne  sentait  plus  ce  qui  se  passait  d^s  les  segmens 
séparés;  ces  segmens  n'en  continuaient  pas  moins  de  vivre  ^ 
d'avoir  leur  excitabilité  propre,  leurs  actions  réflexes  :  quand  on 
les  irritait,  ils  réagissaient  par  des  contractions  musculaires,  et  cette 
excitabilité  réflexe  a  pu  durer  de  trois  mois  à  on  an.  Qui  ne  consalt 
encore  l'expérience  célèbre  de  Pfliiger?  Ce  dernier  toucha  avec  de 
l'acide  acétique  la  cuisse  d'une  grenouille  décapitée,  la  grenouille 
esraya  l'acide  avec  la  face  dorsale  du  pied  correspondant.  Pflûger 
coupa  alors  ce  pied  et  appliqua  de  nouveau  l'acide  au  même  point; 
la  grenouille  essayante  nouveau  de  l'essuyer  avec  le  même  pied,  et, 
n'y  réussissant  pas,  puisque  le  pied  n'existait  plus,  elle  renonça  i 
des  e£brts  infructueux  et  sembla  inquiète,  agitée,  <(  comme  si  eUe 
cherchait  un  nouveau  moyen,  n  Enfin  elle  se  mit  à  essuyer  l'aoîde 
avec  le  pied  du  côté  opposé.  Pflûger  fut  si  vivement  frappé  qu'il  en 
conclut  que  la  moelle  épinière,  comme  le  cerveau,  est  capaUe  de 
sentir  et  possède  «  des  fecultés  sensorielles.  »  Des  phénomèifes 
réflexes  de  la  moelle  et  du  bulbe  rachidien  se  produisent  aussi  chez 
l'homme  indépendamment  du  cerveau  :  les  plus  familiers  sont  la 
toux,  l'étemuement,  le  vomissement.  On  a  vu,  dit  M.  Yulpian,  des 
fœtus  sans  cerveau  qui  criaient  et  qui  suçaient  le  doigt  qu'on^  leur 
mettait  entre  les  lèvres.  Chaque  segment  de  la  moelle  paratt  se 
comporter  comme  un  petit  cerveau.  Si  la  moelle  se  trouve  divisée 
au-deseous  de  Torigine  des  neriis  respiratoires,  toute  sensibilité  con- 
sciente et  toute  motilité  volontaire  semblent  abolies  dans  les  par- 
ties du  corps  qui  sont  au-dessous  de  la  section;  mais  quand  ^ion 


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LA  CONSCIENCE.  899 

oa  cbaiouille  la  plaate  des  pieds  avec  une  plume,  la  jambe  se  telète 
sans  que  le  patient  s'^di  aperçoive,  «  à  iioinsy  dit  M.  Maudsley,  qu'il 
ne  voie  le  mouvement.  »  Hunter  cite  le  cas  d'un  homme  qui  avait 
la  moitié  inférieure  du  corps  paralysée,  et  dont  les  jambes  exécur 
taient  des  mouvemens  violens  toutes  les  fois  qu'on  lui  chatouillait 
les  pieds  ;  quand  on  lui  demandait  s'il  sentait  l'irritation,  il  répon- 
dait :  «  Non  y  monsieur,  mais  vous  voyez  que  mes  jambes  la  sen- 
tent. » —  Là  est  préciséiBbent  la  question. 

C'est  cette  concluaian  qui  est  encore  aujourd'hui  l'objet  d'inté- 
ressantes controverses.  Et  il  n'y  a  ici  que  deux  hypothèses  vrair- 
meAt  rationnelles.  Ou  bien  il  existe  jusque  dans  les  plus  simples 
réflexes,  comme  le  croient  Pllûger  et  Lewes,  un  mimmum  de  sensa- 
tion qui  en  est  la  condition  vraie;  et  conséquemmeni  il  y  existe, 
avec  de  la  sensibilité,  de  la  conscience  rudimeataii*e«  Ou  bien, 
comme  le  prétendent  MM«  Maudsiey,  Wuadt,  Ferrier  et  Luys,  tous 
les  mouvemens  accomplis  par  les  centres  nerveux  inférieurs,  une 
fois  séparés  des  centres  supérieurs,  sont  déterminés  d'avance  dans 
l'organisme  par  sa  constitution  mécanique  et  résultent  simplement 
des  propriétés  mécaniques  du  système  nerveux*  Dans  les  deux  hypo- 
thèses, remarquons-le,  a  l'inconscient  »  en  soi  de  Hartmann,  qui 
ne  serait  plus  du  pur  mécanisme,  mais  de  l'existence  à  la  fois  men- 
tale et  inconsciente,  est  une  entité  parfaitement  inutile  ;  il  est  illo- 
gique d'imaginer  un  «  esprit  inconscient  »  qui  règle  sans  le  savoir 
les  mouvemens  de  l'animal  adaptés  à  un  but:  c'est  là  une  hypothèse 
de  métaphysique  fantaisiste.  Maintenant,  des  deux  hypothèses  vrai- 
ment sdestiûques,  quelle  est  la  plus  probable?  C'est  ce  qu'il  n'est 
pas  facile  de  décider.  Il  nous  semble  que  les  deux  peuvent  être  vraies 
à  la  fois,  chacune  dans  son  domaine,  et  que  les  réflexes  ont  une  expli- 
cation en  partie  mécanique,  en  partie  psychique.  H.  Wundt,  sans 
doutOi  a  raison  de  dire  qu'on  peut  iautgiBer  un  mécanisme  assez  par- 
fait pour  que  la  grenouille  ou  l'homme  décafMtés  continuent  d'étendre 
la  patte  ou  le  bras  sous  une  excitation»  L'hypothèse  mécanîste  de 
IXescartes  est  ici  soutenable.  Mais,  d'autre  part,  en  poussant  à  l'es- 
trème  cette  hypothèse,  on  aboutirait  à  l'automatisme  des  bètes  ;  or, 
chez  les  bétes,il  y  a  évidemment  sensid^ion.  Qu'est-ce  donc  qui  nous 
assure  que,  dans  les  tronçons  séparés  d'un  myriapode,  qui  conti- 
nuent à  marcher  et  à  se  dèfeodre,  il  n'y  a  pas  encore  quelque  sen- 
sation? Qui  nous  assure  qu'il  n'y  a  pas  de  même  des  sensations 
confuses  dans  la  moelle  épinièred'un  vertébré  quand  cette  moelle 
réagit,  surtout  si  l'on  considère  l'animal  total  comme  un  composé  de 
vivons  et  une  société  d'organismes?  Ferrier,  après  avoir  dit  que  des 
mouvemens  réflexes  parfaitement  adaptés  c  peuvent  être  produits 
sans  conscience  par  la  moelle  Minière,  »  ajoute  cet  aveu  :  «  Il 


900  REYUE  DES   DEUX  MONDES. 

n'y  a  pas,  dans  la  physiologie  des  centres  nerveux»  un  problémo 
plus  didicile  que  celui  qui  consiste  à  distinguer  les  phénomènes 
purement  réflexes  des  phénomènes  de  conscience^  d'intelligence,  de 
sensation  (1).  » 

Pour  montrer  que  la  conscience  sensitive  est  répandue  dans  tout 
l'organisme  et  que  le  mécanisme  réflexe  a  lui-même  une  «  face 
psychologique^  »  on  peut  tirer  argument,  selon  nous,  du  prin- 
cipe de  révolution  et  de  la  sélection  universelle.  L'anatomie  com- 
parée, avec  Geoffroy  Saint-Hilaire,  nous  montre  dans  le  crâne  une 
vertèbre  plus  développée,  partie  antérieure  de  la  colonne  verté- 
brale, et  le  cerveau  n'est  de  même  que  la  partie  antérieure  de  la 
moelle  épinière  :  le  crâne  et  le  cerveau  sont  de  simples  produits 
d'une  ((  difl'érenciation  »  et  d'une  «  intégration  »  progressives.  De 
même,  la  substance  grise,  qu'elle  soit  celle  du  cerveau  ou  celle  de 
la  moelle,  offre  à  l'anatomiste  et  au  physiologiste  des  élémens 
bistologiques  semblables  ;  comment  donc  le  biologiste  et  le  psycho^ 
logue  pourraient-ils  leur  attribuer  des  propriétés  absolument  diffé- 
rentes? Quoi  !  la  substance  grise  du  cerveau  répondrait  à  de  la  sen- 
sation, à  de  la  conscience,  et  tout  d'un  coup  sensation  et  conscience 
cesseraient  quand  on  descend  les  degrés  du  cordon  nerveux  7 

M.  Jules  Luys  fmit  lui-même  par  dire  :  «  J'ai  été  amené  à  con- 
sidérer d'une  façon  générale  le  fonctionnement  dynamique  dn 
cerveau  comme  n'étant  qu'une  amplification  plus  ou  moins  consi- 
dérable du  mode  de  fonctionnement  des  différentes  régions  de  Taxe 
spinal.  »  Qu'est-ce  que  le  fonctionnement  «  dynamique  »  du  cer- 
veau, sinon  la  sensation  et  la  réaction  motrice?  La  sensation  et  la 
volonté  ne  sont  donc  que  «  ramplification  »  de  ce  qui  se  passe  déjà 
dans  la  moelle.  Les  fonctions  du  cerveau  se  ramènent,  selon 
H.  Luys  comme  selon  M.  Yulpian,  à  des  actions  réflexes  très  com- 
pliquées; or  ces  actions  réflexes  du  cerveau  ont  un  revers  mental, 
la  sensation;  donc,  peut-on  conclure,  les  actions  réflexes  de  la 
moelle  doivent  avoir  aussi  un  revers  mental.  «  Le  moral,  disait 
Cabanis,  est  du  physique  retourné;  »  mais  le  physique,  à  son  tour, 
et  surtout  le  physiologique ,  est  du  moral  retourné ,  car  on  peut 
soutenir  tout  aussi  bien  que  c'est  du  côté  de  la  sensation  qu'est  le 
véritable  «  endroit  des  choses,  »  et  que  les  mouvemens  sont  de 
simples  effets  ou  des  rapports  de  sensations. 

Cette  théorie  a  l'avantage  d'accorder  aux  deux  autres  tout  ce 
qu'elles  renferment  de  positif,  sans  admettre  les  mêmes  exclusions. 
  ceux  qui  voient  dans  le  cerveau,  avec  MM.  Luys  et  Maudsley,  un 
fonciionnement  tout  mécanique  d'actions  réflexes,  on  peut  dire  : 

(1)  L«  FmciUm  duotrveau^  trAdocUon  de  M.  de  Varigny,  p.  39. 


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LA   CONSCIENCE,  901 

—  Oui,  tout  se  fait  dans  le  ceiToau  selon  des  lois  mécaniques,  sans 
exception;  mais,  d'autre  part,  les  lois  mécaniques  sont  an  fond  les 
mômes  que  les  lois  mentales,  et  la  sensation  est  le  dedans  du  méca- 
nisme; c'est  parce  qu'il  y  a  dans  lesélémens  cérébraux  plaisir  ou 
douleur  rudimentaire  qu'il  y  a  plaisir  ou  douleur  dans  la  conscience 
totale  du  cerveau  ;  et  c'est  aussi  parce  qu'il  y  a  de  vagues  sensa- 
tions de  peine  ou  de  plaisir  dans  les  élémens  médullaires  qu'ils 
réagissent  sous  les  excitations. 

Voici  ce  qui  cause  une  légitime  répugnance  aux  esprits  scientifi- 
ques tels  que  M.  Maudsley,  dans  l'hypothèse  qui  répand  la  sensibilité 
et  la  conscience  tout  le  long  de  la  moelle.  C'est  que  les  partisans 
de  cette  dernière  hypothèse,  comme  M.  de  Hartmann,  ont  souvent 
voulu  voir  dans  la  réaction  des  centres  inférieurs  une  pensée  adap- 
tant des  moyens  à  des  fins,  une  volonté  poursuivant  un  but  ;  ce 
qui  les  a  obligés  en  même  temps  de  supposer  que  cette  volonté  est 
inconsciente.  Mais  il  n'est  poiut  nécessaire  de  tomber  dans  ces  fan- 
taisies. 11  ne  faut  pas  placer  dans  la  moelle  une  «  conscience  médul- 
laire »  analogue  à  la  conscience  cérébrale,  qui  aurait  Vidée  d'un 
obstacle  à  écarter  et  la  volonté  de  l'écarter;  on  n'y  peut  placer 
qu'une  sensibilité  diifuse  et  aveugle.  Toute  l'argumentation  de 
M.  Maudsley  en  faveur  du  pur  mécanisme  est  viciée  par  la  confu- 
sion de  cette  sensibiUté  avec  la  finalité  intellectuelle.  Il  croit  réfu- 
ter Pilûger  en  disant  :  «  Le  fait  qu'un  mouvement  s'accomplit  en  vue 
de  ce  qu'on  nomme  un  but  n'implique  pas  nécessairement  que 
ce  fait  soit  volontaire,  prémédité  ou  conscient  (1).  »  Mais,  c'est  là 
ne  pas  comprendre  la  vraie  question.  Il  ne  s'agit  pas  de  savoir  s'il 
y  a  dans  la  moelle  raisonnement^  préméditation  y  réflexion  con- 
sciente ;  il  s'agit  de  savoir  simplement  s'il  y  a  des  sensations  plus 
ou  moins  vagues  dans  les  centres  nerveux  de  la  moelle  :  sous  l'in- 
fluence d'une  irritation  sentie  comme  pénible^  ces  centres  réagiraient 
aveuglément,  mais  cependant  de  manière  à  faire  fonctionner  le 
mécanisme  habituel  des  organes,  qui  aboutit,  par  exemple,  à  tel 
mouvement  du  pied  ou  de  la  main.  «  Le  fait  de  sentir ^  dit 
M.  Maudsley,  implique-t-il  ce  que  nous  entendons  par  ces  paroles  : 
Moi  je  sens,  moi  j'ai  conscience,  il  est  impossible  alors  que  le 
polype  ou  la  moelle  sans  cerveau  sentent.  Sinon,  il  faut  trouver  un 
autre  terme  pour  désigner  l'irritabilité  organique,  cette  soi-disant 
sensation^  que  l'individu  comme  tel  n'a  pas,  mais  que  nous  attribuons 
aux  moindres  particules  de  son  protoplasme  vivant.  »  —  Nous  répon- 
drons que  sentir  n'implique  nullement  :  «  i/oi  je  sens,  »  que  la  con- 
science immédiate  d'une  douleur  n'implique  pas  la  conscience  réflé- 
chie, que  des  cellules  peuvent  être  émues  d'une  manière  pénible 

(1)  Physiologie  de  Vetprit,  tr.  fr.,  p.  129. 


tn  BETUE  DES  DSDI.  MOIIDES. 


i 


l 


que  riûdivida»  oomine  iodivida»  le  senteu  (Test  probablemeot 
ce  qui  a  Ueu  daae  rexpérience  de  Goltz.  Si  on  place  dans  le  creux 
de  la  maia  étendoe  une  greoouUle  privée  de  ses  héaûsphères  oétér 
braox,  elle  s'y  accroupil  tranquillement;  si  abrs,  cooime  fit  GoUz, 
on  retenme  la  main  doucement»  la  grenouille  remue  une  pati», 
pois  Tautre,  de  façon  à  ne  pas  tomber  et  à  monter  peu  à  peu  sur 
le  bord  de  la  main  qui  s'élève;  si  on  continue  de  tourner  la  maia^ 
la  grenouille  se  trouve  sur  le  dos  de  cette  main  et  y  reste  imoio^ 
bile  jusqu'au  moment  oiu.  par  un  mouvement  inverse,  on  la  forée  à 
revenir  sur  la  paume.  Le  sens  musculaire  et  le  sentiment  de  la  pesaa- 
teur,  excités  dans  ce  cas  chez  la  grenouille,  produisent  des  mou- 
vemens  adaptée  Le  êiimulm  sensoriel  met  alors  ^k  jeu  le  même 
mécanisme  auquel  aurait  eu  recours  la  stimulation  ùUellecluelk  et 
volontaire.  Cette  dernière  stiaHilatioo,  d'ailleurs,,  chez  l'être  normal, 
Be  pourrait  pas  agir  sacs  l'action  des  centres  inférieurs  :  elle  se 
bornerait  à  suseîler  ou  à  diriger  cette  actioBu  Les  cenires  inférieurs, 
au  eotytraire,  peitvent  agir  et  réagir  sans  ka  centres  de  l'intelligence 
eti  de  la  volonté,  pourvu  qu'il  y  ait  une  eicitation  sensorielle;  c'est 
ce  qui  a  lieu  chex  la  grenouille  sans  cerveau,  et  nous  croyons  que 
cette  excitatioa  sensorielle  est  une  émotion  agréable  ou  pénible 
ayant  son  siège  dans  la  moelle.  Si  cette  même  grenouille,  privée 
de  ses  hémisphères,  est  cairessée  légèrement  entre  les  épaules  ou 
au  flanc,  elle  coasse  avec  une  régularité  machinale ,,  une  fois  à 
chaque  attouchement,  tandis  que  l'animal  à  l'état  normal  ne  coasse 
pas,  ou  au  contraire  le  fait  plusieurs  fois;  car  ses  hémisphères, 
selon  la  remarque  de  Maudsley,  lui  permettent  à.  son  gré  d'arrêter 
ou  de  renforcer  l'action  réflexe.  Mais  les  grenouilles,  mêmes  qui  ne 
veulent  pas  coasser  lorsqu'elles  ont  le  cerveau  intact,  le  font  facile- 
ment  et  réguUèfeoaent  après  l'ablation  des  hémisphères*  De  même, 
elles  s'abstiennent  toutes  de  coasser  si  l'irritation,  au  Ueu  d'être 
agréable,  est  douloureuse.  Elles  font  alors  des  gestes  de  défense;, 
ou  parfois  peuss^ot  un  en  de  douleui'.Nous  croyons  qu'alors  il  y  a 
parallèlement  au  mécanisme,  une  émotion  de  malaise  plus  au  nu)in8 
vague.  A  en  croire  M.|Maudsley,  au  contraire,  a  ces  actions,  sont  aussi 
complètement  physiques  que  les  mouvemens  successifs  du  pistcn 
et  des  roues  d'une  machine  à  vapeur.  »  De  même,  selon  lui,  il  n'est 
pas  plus  étonnant  de  vmr  les  jeunes  canards  nager  immédiatemeni 
dans  l'eau,  par  un  méeaiusme  réflexe,  et  les  poulets  se  noyer,  a  que 
de  voir  le  bois  flotter  et  le  fer  s^enfoneer  (i).  »•  Parler  ainsi,,  c'est 
n'apercevoir  qu'un  côté  des  phénomènes.  Assurément  il  y  a  dans 
les  actions  réflexes  un  mécanisme  et  même,  sous  le  rapport  des 
acltoûs  et  réactions  eaiéneares  entre  les  cellulesi  tout  y  est  môca- 

(1)  Phymt^ie  d$  Vêsprit,  tr.  fr.,  p.  489* 


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LA  COBSCOSNGB.  001 

Bique  ;  matg,  en  lùème  tempe,  il  y  a  dans  les  cellules  im  c  côté 
psychique  9  »  sensoriôl,  comme  H«  Maudsief  iuirmôme  est  koroé 
de  f avouer  à  la  fin.  £t  ce  côté  sensoriel  bW  plus  uniquement 
1a  simple  «tscstation  mécanique;  il  est  cette  excitation»  plus  un 
efiîtaia  état  psydoique  des  centres  uerveux  secondaires,  analogue 
à  l'état  que  nous  appelons  sensation,  émotion,  plaisir  ou  déplabir. 
Quand  le  c^rveaai  est  intact,  les  sensations  se  communiquent  aux 
héiiBspbères  et  s'y  centralisent;  le  cerveau  enlevé,  elles  restent  âi&» 
persées  dans  les  centres  nerveux  seoQindaires  ;  mais  elles  n'en  sub- 
sistent pas  moins,  selon  toute  probaixlité.  H.  Maudsley  demande 
qu'on  le  lui  démontre,  et  sans  doute  la  preuve  directe  est  impossible  ; 
rest>«lle  moins  quand  il  s'agit  de  prouver  à  un  Descartes  ou  à  un 
Malehrancbe  qu'un  chien  Irappé  qui  se  plaint  sent  le  coup  de  pied? 
De  nous  à  l'animal  nous  raisonnons  par  anabgie  ;  la  même  analo- 
gie est  encore  valable,  quoique  aff»blie,  de  Tanimal  ayant  ses 
hémisphères  à  l'animal  privé  de  ses  hémisphères,  ou,  si  Ton  veut, 
des  centres  nerveux  cérébraux  aux  centres  nerveux  spinaux,  qui, 
dacs  cette  société  de  cellules  qu'on  nomme  organisme,  ne  sont  que 
des  vivans  d'ordre  inférieur,  sondés  et  subordonnés  à  des  vivans 
d'ordre  supérieur.  Si  les  centres  de  la  modle  étaient  absolument 
Qiiécaniques,  sacs  aucun  élément  psydiologique,  cet  élément  manque- 
rait aussi  dans  le  cerveau,  puisque  le  cerveau  n'est  que  le  ]^x>longe- 
ment  de  la  moelle.  C'est  donc  une  exagérati<Hi  que  de  comparer  les 
mouvemens  réflexes  sensoriels  aux  mouvemens  d'un  piston  ou  d'un 
mctfceau  de  liège  qui,  évidemment,  sont  étrangers  à  toute  «  sti- 
mulation psychique.  »  Non,  les  centres  nerveux  réagissent  les  uns 
sur  les  autres  d'une  manière  i  la  fois  mécanique  et  mentale, 
comme  des  gens  qui,  dans  une  foule  pressée,  se  poussent  et  se  don- 
nent des  coups  de  coude,  et  qui  se  trouvent  tous  à  la  un  portés  dans 
une  certaine  direction,  alors  même  qu'ils  ne  l'auraient  ni  cimnue 
ni  voulue.  Chacun  en  particulier  n'a  cherché  qu'à  éviter  le  malaise 
d'une  piressiom  extrènie,  et  il  se  trouve  pourtant  que  tous  réali- 
sent nne  sorte  de  manœuvre  plus  ou  motos  compliquée.  De  même, 
dans  l'attimal  réoemnoent  décapité,  des  sensations  sourdes  se  pro- 
duisent comme  d'habitude  le  long  des  cellules  de  la  moelle  ;  comme 
d'habitude,  elles  entraînent  à  leur  suite  des  mouvemens;  et  alors 
commence  la  pure  mécanique  :  comme  d'halHtude,  ces  mouvemens 
suivent  la  voie  tracée;  comme  d'habitude,  ils  convergent  vers  le 
même  point  et  produisent  la  con^action  de  la  patte  ou  du  bras  que 
l'animal  aurait  produite  s'il  avait  connu  un  danger  et  voulu  s'y  sous- 
traire. Il  n'a  rien  connu,  encore  une  fois,  ni  expressément  voulu; 
ses  élémens  ont  vibré  sous  le  coup  de  sensations  plus  ou  moins  aveu- 
gles, et  la  finalité  apparente  du  résultat  n'est  que  l'ellet  de  l'har- 
monie organique  réalisée  dans  son  corps  par  la  sélection  naturelle. 


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90&  RETUE  DES  DEUX  MOIfDES. 

ÂiDsi  s'expliquerait  rexpérience  du  docteur  Robin.  Après  avoir  ra- 
nimé par  l'électricité  la  moelle  épiniëre  d'un  homme  qu'on  venait  de 
décapiter,  il  gratta  avec  un  scalpel  le  sein  droit  ;  aussitôt  le  bras  droit 
du  supplicié  se  leva  et  dirigea  la  main  vers  l'endroit  blessé.  Cest  là 
un  mouvement  de  défense  compliqpié  qu^un  enfant  ne  sait  pas  faire 
et  qui  s'apprend  par  l'exercice.  L'habitude  de  ce  mouvement  et  de 
son  adaptation  à  une  fin  était  donc  descendue  dans  la  moelle  du 
supplicié,  où  elle  se  réveillait  comme  les  actions  réflexes  naturelles, 
probablement  sous  la  stimulation  d'une  vague  douleur  répandue 
dans  les  cellules  encore  vivantes  et  vibrantes. 

Le  cerveau,  disait  avec  raison  le  savant  psychologue  anglais 
Lewes,  est  l'organe  principal  et  dominateur  de  toute  la  vie  men- 
tale ;  il  a  les  fonctions  les  plus  nobles,  mais  il  n'exclut  pas  la  part 
des  autres  ganglions  à  la  sensibilité  générale.  Les  sensations  qui 
viennent  des  sens  et  des  viscères,  il  les  additionne,  les  combine,  les 
modifie,  et  par  un  mode  de  transformation  profondément  mysté- 
rieux, les  élabore  en  idées.  Il  est  le  généralissime  qui  contrôle, 
dirige  et  inspire  les  actions  de  tous  les  officiers  subordonnés  ;  mais 
supposer  que  ces  subordonnés  n'ont  pas  aussi  leurs  fonctions  indé- 
pendantes, c'est  une  erreur.  «  Généraux,  colonels,  capiraines,  ser- 
gens,  caporaux,  simples  soldats,  tous  sont  des  individus  comme  le 
généralissime,  avec  un  pouvoir  inférieur  et  des  fonctions  différentes, 
selon  leurs  positions  respectives.  Mais  si  le  commandant  en  chef 
est  tué,  l'armée  a  encore  ses  généraux;  si  les  généraux  sont  tués, 
les  régimens  ont  encore  leurs  colonels.  Bien  plus,  par  un  effort 
énergique,  un  caporal  peut  faire  tenir  ferme  à  sa  compagnie.  C'est 
là  la  situation  de  l'animal  à  qui  on  a  enlevé  son  cerveau  ;  chaque 
partie  séparée  de  l'organisme  a  encore  son  général,  son  colonel  ou 
son  simple  caporal.  »  Malgré  cette  comparaison  du  corps  vivant  avec 
une  armée,  Lewes  n'a  pas  expressément  enseigné  la  doctrine  des 
sociétés  dC organismes  formant  un  agrégat  de  cellules  vivantes,  qui, 
quand  elles  sont  des  cellules  nerveuses,  deviennent  probablement 
capables  de  sensations  plus  ou  moins  vives.  11  n'y  a  pas,  dans  le  sys- 
tème nerveux,  une  seule  et  unique  conscience,  mais  probablement 
un  très  grand  nombre  de  consciences  sensitives,  qui  communiquent 
ensemble  à  l'état  normal  et  se  transmettent  l'irritation  (1). 

La  vie,  la  sensibilité,  la  conscience  même  n'est  pas  cette  chose 
une  et  indivisible  qu'avait  imaginée  le  spiritualisme  traditionnel  : 
elle  est  susceptible  non-seulement  de  directions  multiples,  mais  de 
diffusion,  de   concentration,  de  transmission  et  de  déplacement. 

(i)  Sur  les  sociétés  d'organismes  et  de  conteiences,  outre  les  travaux  de  MM.  Schaef- 
fle  et  Ulienfeld,  Toir  M.  Espina-,  Us  Sociétés  animales,  et  M.  Perrier,  ks  Cohmes 
animaies. 


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LA  GONSCIENGB.  905 

Pourquoi,  par  exemple,  lorsque  nous  diminuons  la  conscience 
d'une  douleur  par  une  leclure,  par  une  attention  vivement  portée 
sur  un  autre  objet,  diminuons-nous  la  douleur  même?  C'est  qu'alors 
nous  distrayons  une  partie  de  l'énergie  cérébrale  et  du  mouve- 
ment cérébral,  auparavant  employés  &  transmettre  les  vibrations 
causées  par  un  désordre  de  quelque  organe  :  c'est  une  application 
du  théorème  de  la  conservation  de  l'énergie,  c'est  un  déplacement 
de  la  force  et  une  transformation  de  ses  effets.  Voilà  pourquoi  encore 
nous  diminuons  une  douleur  violente  par  les  cris,  les  mouvemens, 
les  convulsions  de  nos  membres  :  toute  la  force  cérébrale  ainsi 
dépensée  à  produire  du  mouvement  est  autant  de  force  dérobée  à  la 
sensation  douloureuse.  Parallèlement,  la  conscience  se  trouve  dépla- 
cée en  partie  ;  elle  est  partagée  entre  des  efforts  moteurs  et  des 
sensations  douloureuses,  au  lieu  d'être  à  celles-ci  tout  entière  ;  c'est 
comme  un  procédé  indirect  d'anesthésie.  Il  est  très  possible,  comme 
on  l'a  remarqué,  que  l'anestbésie  même  ne  supprime  pas  absolu- 
ment la  souffrance,  ou  plutôt  les  souffrances  de  l'organisme,  mais 
les  oblige  simplement  à  rester  élémentaires,  cellulaires,  molécu- 
laires. Dans  cette  hypothèse,  l'anestbésie  ne  permettrait  pas  aux 
sentimens  de  se  fondre  en  un  état  général  ;  elle  les  laisserait  divisés 
en  une  multitude  indéfinie  de  petites  affections  locales  qui  ne  se 
concentreraient  pas  en  une  conscience  générale  :  ce  serait  comme 
une  vaporisation  de  la  souffrance. 

Nulle  part,  en  résumé,  on  n'est  autorisé  à  admettre  une  complète 
dispariiion  de  la  conscience,  si  on  entend  par  là  le  sentiment  immé- 
diat et  spontané  de  bien-être  ou  de  malaise,  de  vie  favorisée  ou  de 
vie  contrariée.  Ne  confondons  pas  ce  sentiment  avec  l'intelligence, 
encore  moins  avec  la  volonté  poursuivant  une  fin.  Toutes  ces  confu- 
sions restent  au  compte  de  ceux  qui,  comme  M.  de  Hartmann,  veu- 
lent voir  partout  des  exemples  de  finalité,  de  volonté  poursuivant 
un  but.  Nous,  au  contraire,  nous  plaçons  au  fond  de  la  conscience 
une  sensibilité  qui  n'est  encore  ni  la  pensée  ni  le  vouloir  propre- 
ment dit.  D'une  part,  cette  sensibilité  est  le  seul  élément  d'ordre 
mental  qu'il  soit  plausible  de  placer  sous  les  actions  réflexes.  D'autre 
part,  toutes  les  nuances  intellectuelles  dont  l'ensemble  forme  le 
domaine  de  la  pensée  réfléchie  sont,  au  point  de  vue  de  l'évolution, 
dérivées  de  la  sensibilité  et  postérieures.  Aussi,  loin  de  dire  avec 
Aristote  que  le  plaisir  est  un  u  surcroît  »  qui  s'ajoute  à  l'acte  intellec- 
tuel «  comme  à  la  jeunesse  sa  fleur,  »  nous  dirions  plus  volontiers 
que  c'est  l'intelligence  qui  est  un  surcroît  et  un  épanouissement  de 
la  sensibilité.  L'intelligence  est  de  la  sensibilité  subtilisée  qui  arrive 
à  saisir  les  changemens  les  plus  délicats,  même  quand  les  états  entre 


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906  REVUE  DB»  DSeX  MONDES. 

lesquels  ont  lieu  ces  eliADgemens  ont  perdo  leur  viTudté  agréaUe 
ou  péniUe;  nos  pensées,  ce  sont  des  plaisirs  ou  des  peines  dont 
k  peinte  est  émonssée  et  que  nous  effleurons  en  pissant  a? ec  rapî- 
dite  de  Tun  à  Tautre»  sans  enfoncer;  TintelUgence  voit  moins  les 
choses  qae  leurs  rapports  de  succession  et  de  ômultaoéité.  Sortie 
de  la  sensibilité,  elle  finit  par  s'opposer  à  la  sensibilité  même.  On 
peut  lui  appliquer  ce  que  nous  ayons  dît  plus  haut  des  effets  pnn 
duits  sur  la  rétine  par  l'alternative  de  la  d4>eDse  et  de  la  réparation 
nerveuses.  Lorsqu'on  a  d'abord  vu,  pendant  longtemps,  un  objet  où 
la  faimiëre  et  Tombre  sont  en  un  vif  cot^raste,  si  ensuite  on  regarde 
l'ombre  avec  les  yeux  iatigués,  on  voit  de  la  lumière;  si  on  regarde 
la  lumière,  on  voit  de  l'ombre;  on  peut  ainsi  avoir  d'an  objet  une 
«  image  négative,  »  c'est-à-dire  une  image  où  les  parties  lumineuses 
paraissent  en  noir  et  les  parties  noires  en  blanc.  Les  physiologistes 
expliquent  ce  fait  en  disant  que  les  nerfs  qni  avaient  d'abord  fourni 
la  seusation  de  la  couleur  vive  se  trouvent  émoussés,  vibrent  moias 
et  donnent^  par  conséquent,  une  sensation  faible,  tandis  que  l'inverse 
alleu  pour  les  nerfs  qui  ont  dcmné  la  sensation  de  la  couleur  sombre. 
Une  loi  analogue  explique,  selon  nous,  la  genèse  de  l'intelligence; 
on  peut  dire  qu'elle  est  une  image  n^ative  des  choses,  dans  laquelle 
ee  qui  était  tout  lumineux  de  ^isir,  de  douleur,  de  saisibilité,  a 
pris  la  teinte  de  l'indififérence;  au  contraire,  les  rapports  et  les  con- 
tours des  choses  y  rassortent  en  plane  lumière  et  frappent  presque 
exclusivement  la  conscience.  L'intelligence  demeure  donc  toujours 
plus  ou  moins  superficielle  :  circum  prœcordia  ludit.  C'est  la  faculté 
de  sentir,  le  sentiment  au  sens  le  plus  général  de  ce  mot,  qui,  à  tous 
les  points  de  vue,  nous  parait  la  vraie  caractâistique  de  l'existence 
mentale  et  peut-être  de  toute  existence.  La  pensée,  ou  a  représen- 
tation intellectuelle,  »  comme  disent  les  Allemands,  Varstellung,  et 
la  volonté,  Wille,  n'en  sont  à  nos  yeux  que  les  manifestations  par- 
tielles. Au  lieu  de  décrire  le  monde,  avec  Schopenbaner,  «  coname 
volonté  et  représentation,  »  volonté  inconsciente  et  représentation 
consciente,  il  vaudrait  peut-être  mieux  décrn-e  le  mande  comme 
sentiment.  Au  lieu  d'enseigner  avec  M.  de  Hartmann  la  a  philoso- 
phie de  l'inconscient,  »  on  pourrait,  avec  plus  d'avantage  encore 
et  de  vérité,  professer  la  «  philosophie  du  conscient,  »  qui,  sous 
faction  réflexe,  comme  sous  la  volonté  et  l'intelligence,  retrouve  la 
sensation,  puis,  sous  la  sensation  même,  le  plaisn*  ou  la  douleur, 
conséquemment  un  état  de  conscience,  nulle  part  l'inconsc^ce  et 
Pindifiërence. 


Alfred  Fouillée. 


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LA 


BOTANIQUE  DES  CHINOIS 


!•  E.  Bretschneîder,  Earïy  European  Kesearches  into  the  Flora  of  China.  Shanghaï, 
t881.  —  IL  Botanic^n  sinicum,  Londres,  iS82;  Trûbner.  —  HL  L*Abbé  Armand 
David,  Voyagé  dam  V^mpirt  chinois^  2  yïjL  1q-18,  arec  cartes  et  grayurea.  Pêriê, 
i87V1883$  Hachettfl. 

Depais  quelque  temps,  on  parle  beaucoup  de  la  Chine;  la  plu- 
part de  ceux  qui  en  parlent  la  tonnaissefit  mal.  En  général,  nos 
compatriotes  la  tiennent  en  peu  d'estime.  Cependant,  bien  que  les 
Chinois  ne  nous  aient  rien  donné  de  plein  gré,  notre  civilisation  ne  doit 
pas  «oublier  te  qu'elle  leur  a  einpnn!rté,sous  peine  d'ingratitude.  Mais 
à  feut  que  nous  nous  moquions:  étranger  est  toujours  synonyme 
d'étrange.  Les  habitans  du  Céleste-Empire  sont  étonnans ,  nous  les 
faisons  grotesques  ;  leurs  mœurs  sont  extraordinaires,  nous  les  fai- 
sons ridicules  ou  même  criminelles.  Nous  «dnoettons  volontiers  qu'ils 
noient  leurs  iilles ,  qu'ils  accommodent  leurs  alimens  à  l'huile  de 
ricin,  qu'ils  peignent  sur  leurs  étendards  de  guerre  des  images  capa- 
bles d'épouyanter  leurs  ennemis,  et  que,  pendant  une  éclipse,  ib 
frappent  avec  frénésie  sur  leurs  gongs  pour  chasser  le  dragon  en 
train  de  dévorer  le  soleil  ou  la  lune.  En  revanche,  plus  d'un  enthoH- 
siaste  leur  attribue  les  yertus  de  l'ftge  d'or,  vante  les  merveilles  de 
leur  indostrie  et  prend  pour  témoin  de  leurs  qualités  morales  et 
économiques  Fextension  toujours  croissante  de  leur  population. 
Derrière  ces  contradictions,  il  y  a  surtout  de  l'ignorance.  Le  petit 
nombre  d'Européens,  missionnaires,  explorateurs,  diplomates  ou 
savans,  qui  ont  abordé  l'extrême  Orient  ou  déchiffré  ses  encyclopé- 
dies, ont  seuls  là-dessus  des  sentimens  fondés ,  parfois  discordans, 


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908  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

effet  de  rhumaine  nature.  Entre  ces  impressions  disparates  n'y 
aurait- il  pas  jour  pour  une  appréciation  moins  personnelle  »  parce 
qu'elle  ne  part  ni  d'un  chrétien  découragé,  ni  d'un  commerçant 
trompé»  ni  d'un  voyageur  aigri  par  les  fatigues  de  la  route  et  les 
lenteurs  de  ses  guides,  ou  choyé  par  la  toute-puissance  d'un  gou- 
verneur de  province,  mais  d'un  naturaliste  à  même  d'apprécier  plus 
équitablement  la  science  pratique  d'un  membre  de  la  grande  famille 
humaine  à  qui  nous  devons  le  thé,  la  rhubarbe,  la  soie,  la  pèche, 
l'igname,  et  tant  d  arbres  et  tant  de  fleurs,  depuis  l'Allante  jusqu'à 
la  Reine-Marguerite  î 

Je  sais  fort  bien  qu'on  se  fait  une  pauvre  idée  chez  nous  de  la 
science  d'un  mandarin.  On  consent  à  dire,  par  habitude  :  les  lettrés 
chinois,  mais  en  ajoutant  que  toute  la  connaissance  d'un  lettré  se 
borne  à  celle  des  hiéroglyphes  de  sa  langue,  et  toute  sa  gloire  à 
subir  des  examens.  Ce  lettré,  en  effet,  s'instruit  toute  sa  vie,  et,  en 
s'instruisant,  il  monte  en  grade;  il  entre  enfin  à  l'Académie  des 
Han-Lin  (car  la  Chine  a  son  Institut)^  et,  après  un  persévérant 
travail  de  plusieurs  lustres,  il  peut  parvenir  à  connaître  le  sens 
actuel  oii  antérieur  de  tous  les  caractères  de  sa  langue,  caractères 
dont  chacun,  souvent  depuis  une  origine  plus  qu'antique,  contient 
en  soi-même  la  définition  de  l'objet  qu'il  représente.  Condamné  par 
la  nature  même  de  son  idiome  à  être  lettré  d'abord ,  s'il  veut  être 
ensuite  savant,  il  peut,  après  ce  travail  préparatoire,  lire  les  œuvres 
innombrables  des  annalistes,  des  géographes  et  des  commentateurs 
qui  ont  décrit  les  productions  de  son  sol  ou  les  êtres  importés, 
depuis  deux  mille  ans,  de  l'étranger  en  Chine.  Le  grand  catalogue 
descriptif  de  la  Bibliothèque  impériale  de  Pékin,  rédigé  par  ordre 
de  l'empereur  et  terminé  en  1700,  a  deux  cents  volumes,  et,  mal- 
gré le  nombre  considérable  d'ouvrages  de  botanique  qu'il  indique, 
il  est  forcément  incomplet,  puisque  le  dernier  ouvrage  de  ce  genre, 
le  plus  remarquable,  porte  la  date  de  18&8. 

L'auteur  de  cet  ouvrage  se  nommait  lui-même  Yû-lou-nung 
(l'Agriculteur  du  Yû-lou);  il  était  né  dans  le  Ho-nan  (la  province 
située  au  sud,  nan^  du  fleuve,  Ho).  Il  était  entré  dans  la  vie  pu- 
blique en  1817.  Après  avoir  pris  ses  degrés  universitaires  en  se 
faisant  recevoir  gradué  de  première  classe,  il  commença  sa  car- 
rière comme  secrétaire  attaché  à  l'Académie  des  Han-Lin  (  la  forêt 
de  pinceaux).  En  1819,  il  fut  nommé  examinateur  principal  dans 
le  Kuang-tung.  En  1831,  il  entra  au  Collège  impérial  des  inscrip- 
tions. En  1832,  il  fut  envoyé  dans  la  province  de  Hu-pei  comme 
directeur  provincial  d'éducation.  Retourné  en  1834  à  Pékin,  il  y 
fut  successivement  appelé  à  divers  emplois  de  marque,  directeur 
du  cérémonial  d*état,  sous-chancelier  du  grand  secrétariat,  vice- 
président  du  ministère  des  rites.  Après  quelques  nouvelles  charges 


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LA  BOTANIQUE  DES  CHINOIS.  909 

provinciales,  nous  le  retrouvons  dans  la  cour  du  Nord  {Pei-King^ 
que  nous  appelons  Pékin)^  vice-président  au  ministère  de  la  guerre, 
un  an  plus  tard  avec  le  même  titre  au  ministère  des  finances.  En 
18&0,  il  est  élevé  à  la  dignité  de  gouverneur  général  dans  le  Hu^ 
Kuançy  puis  dans  le  Ho-nany  où  il  dut,  en  18A2,  combattre  les 
rebelles.  Après  plusieurs  années  dans  lesquelles,  suivant  les  lois 
de  son  pays ,  il  passa  comme  gouverneur  général  d'une  province  à 
l'autre,  il  se  retira  en  18&6,  forcé  à  la  retraite  par  l'état  de  sa  santé, 
et  mourut  quelques  mois  après,  laissant  manuscrite  une  Encyclo- 
pédie de  botanique  accompagnée  de  dix -huit  cents  planches  en 
partie  dessinées  par  lui-même.  L'édition  en  fut  publiée  par  un  con- 
tinuateur qui  la  donna  sous  le  nom  posthume  que  l'empereur  régnant 
avait  accordé,  comme  un  titre  de  gloire,  à  rAgriculteur  du  Vû-lou. 

Yoilà  quelle  est  la  vie  d'un  lettré  chinois.  Eiaminateur,  admi- 
nistrateur, financier,  général  d'armée,  il  rédige  en  même  temps 
un  traité  qui,  chez  nous,  aurait  jadis  rempli  l'existence  laborieuse 
d'un  bénédictin.  Sachons  donner  à  ce  Chinois  le  tribut  d'éloges 
que  mérite  une  telle  puissance  d'esprit.  Tempérons  cependant  cet 
éloge  par  quelques  réserves.  Successivement  placé  à  la  tête  de  plu- 
sieurs grandes  provinces,  l'Agriculteur  du  Yù^lou  put  connaître 
par  lui-même  un  grand  nombre  de  plantes  et  de  produits,  satis- 
faire ainsi  ses  goûts  personnels,  et  faire  profiter  ses  contemporains 
d'observations  nouvelles.  Mais  son  r6le  n'est  pas  celui  qu'aurait  en 
Europe  l'auteur  d'un  ouvrage  d'aussi  grande  envergure.  Tout  se 
transmet  en  Chine  depuis  l'antiquité;  on  n'y  est  pas  plagiaire, 
parce  qu'on  y  suit  l'usage  en  reproduisant  trait  pour  trait  les  docu- 
mens  d'une  époque  antérieure  écrits  ou  dessinés.  La  dernière  ency- 
clopédie contient  encore  des  chapitres  de  l'Encyclopédie  primitive 
(en  Europe,  nous  dirions  légendaire)  de  l'empereur  Cben-Nung. 

Ce  personnage  a  régné  vers  le  xxvni*  siècle  avant  Jésus-Christ 
dans  VEmpire  du  Milieu.  Ce  terme,  qui  aujourd'hui  désigne  offi- 
ciellement la  Chine  en  Chine  même,  a  été  pour  ses  lettrés  le  pré- 
texte d'un  calembour  qu'il  faut  bien  croire  intentionnel.  Sous  ce 
nom  d'empire  du  Milieu  {tchoung-kouo)  il  n'y  a,  en  réalité,  qu'une 
désignation  géographique,  celle  du  pays  situé  au  milieu  des  deux 
fleuves  qui  coulent  de  Touest  à  l'est,  des  montagnes  du  Tibet  vers 
la  mer,  pays  dans  lequel  se  concentrait  à  l'origine  l'exercice  d'une 
autorité  unique  et  l'essaim  d'une  population 'encore  peu  nombreuse. 
Mais  les  Chinois  sont  orgueilleux,  c'est  leur  moindre  défaut,  et  le 
tchcung-kouo  est,  avec  le  travail  des  générations  de  lettrés,  devenu 
poiu*  eux  ce  qu'était  pour  les  Grecs  le  sanctuaire  de  Delphes,  ni  plus 
ni  moins  que  n  le  nombril  de  la  terre.  »  A  l'époque  plus  barbare, 
sinon  plus  naïve,  où  vivait  Chen-Nung,  le  siège  de  l'empire  fut  tour  à 
tour  dans  le  Chan-tung  méridional  et  dans  le  Ho-nan  occidental.  Or, 


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910  RET9fi  DES  BEUX  MMBBk 

il  existe  à  13  lis  au  nord  de  la  ville  de  Lu-ttr^fou  une 
appelée  P<hhaH^<han  (en  latin  centum  frugum  moA«),eù  l'i 
Chen^ung  est  enccnre  adoré  anjourd'lMiidaiis  un  temple  foadô  an 
Ti*  eiède  de  notre  ère.  au  pied  de  la  montagne  est  une  source  noa* 
mée  P<94i09htjsut,  ht  fontaine  des  céréales  (cenUim  frugum  /am)  z 
c'est  là  que,  d'après  la  tradition,  le  grand  empereur  Chen-oung  (sorte 
de  Triptolème  orientai)  enseigna  à  son  peuple  à  iabomw  la  terre 
et  i  semer  le  grain.  De  là  viesnt  ^e  ses  snjete  leconnaissMs  ie 
Bonnnàrent  Chen-mmf^  ce  qui  signifie  :  le  divm  agriculteur*  G'esC 
oicoFe  i  ce  gcaiid  initiateur  qu'on  a  attribué  les  ptes  anciens  decu^ 
mens  sur  les  plantes  médicinales.  G'eet  le  long  d'un  ruisseaa  qui 
IvaversaH  sa  bonne  ville  de  Wen-hien  (aiqourd'iiut  Houai-kùkg-fou^ 
dans  le  H^^nan)^  qu'il  se  plaisait  à  la  récolte  des  plantes  médicinales 
quelques  siècles  avant  le  sacrifice  d'Abraliaml  Le  bon  Ghen-nung 
avait  si  bien  profité  de  ses  herborisations  et  de  ses  expériences  ^cpa'il 
avait  reconnu  peur  vénéneuses  non  moins  de  soixante-dix  espèces  de 
plantes  sur  trois  cent  soixante-cmq  dont  il  composa  la  description  en 
y  joignant  des  preseriptions  médicales.  Cest  là  œ  qu'en  <2iMie  on 
nomme  un  Pen-ts*éto.  de  terme  correspond  au  'sens  qu'avait  en 
Europe  le  mot  herbier  au  moyen  ftge,  à  l'époque  où  tei  livre  de  la 
renaissance  s'appelait  :  le  Grant  Herbier  translaté  du  Uoin  en  frm^ 
çoiê.  Nous  avons  perdu  déjà  quelques-uns  des  livres  du  moyen  &ge; 
mais  les  GUnoîs  possèdent  encore  le  Pen-ts*ao  de  Giien'^nnng.  U 
paraM  cependant  qu'à  l'époque  où  herborisait  le  divin  agricult0ar« 
l'écriture  n'était  pas  inventée,  et  que  la  science  se  transmettahi 
parmi  ses  sujets,  de  génération  en  génération,  par  une  tradition 
orrie  :  ce  qu'on  nommait  un  Pen-ts'ao  ne  fut  pas  d'abord  un  livra 
écrit.  La  botanique  en  Chine  a^eu  son  Homère  et  ses  rbi^psodes» 
d'un  caractère  tout  particulièrement  utilitaire  :  diaque  peuple  a  aan 
génie. 

Ce  «erait  un  curieux  travail  que  d'étaA>lir  par  quplle  filiatûm 
l'muvre  de  Ghen-nung  est  parvenue  jwsqu'à  nous.  Sans  vouloir 
même  essayer  ici  une  tentative  fastidieuse  pour  bien  des  lecteuis, 
â  n'eet  pas  hors  de  propos  d'ajouter  que  l'empereur  Ghen-nung 
(nommé  aussi  Y^io^cheng,  en  latin  medidnœ  ^sapiens)  ^  transmit 
assurément  ses  goûte  à  son  «uccesseur  Htumg-ti  (nommé  ausiî 
Yco-wang  ou  medidnœ  prineejn)^  lequel  ordomia  à  son  nÛHBtre 
Ki4^o  (nommé  aussi  Vao-Tmy  ou  medicime  aiavm)  d'examiner  les 
vertus  des  plantes,  de  -composer  un  Pen-Hs'ao  et  d'y  d^MMSier  des 
formules  pour  la  guérison  des  maladies.  De  règne  en  règne  9 
le  Pen-tB^ao  alla  ainsi  s'angmentant,  jusqu'au  temps  du  célèbre 
Gonfuctus ,  qui,  non  content  d'être  le  Selon  de  la  Qiine,  m  fut 
aussi  le  Pisistrate.  De  oommenture  en  commentaire,  Tosuvre  de 
Cben-nung  et  de  ses  successeurs  parvint  jusqu'à  rérudlt  Li'^bî* 


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LA  BÛT^MIQUE  DES  CHINOIS»  911 

tchoAy  qui,  au  xvi*  siècle  de  notieèrâ,  commença  eft  1562  la  publi- 
cation d'une  compilation  nouyelle,  le  Penr-tg'ao-kang-moUj  qu'il 
tennûia  au  bout  de  yingt-sÛL  ane  de  travail,  en  1578.  Il  écrivit 
jusqu'à  troÎB  fois  le  manusorit  de  cet  oorrage  avant  d'en  être  satis-^ 
fait  et  mourut  avant  do  l'avoir  publié.  Cet  boimeur  fut.  réservé,  k  son 
fik,  qiiil  {HTésenta  l'ouvrage  à  l'empereur  en  1596  e^  obtint  immé* 
diatement  L'ordre  (nous*  dirions  l'autorisation)  de  l'imprimer.  Or,  le 
Penrijiao  de  Li-chi-tchen,  la  plus  grande  aulorité  qu'il  y  ait  en  fait 
de  botanique  chinoise,  commence  par  le  Chennung-pen-tdao-king, 
Q'eet-àrdire  par  le  Penrtiao  de  L'empereur  Ghen-nuing^  II.  ne  faut 
pas  sans  doute  s'étonner  ai,  au  travers  de  tant  de  copies  et  d'ono: 
telle  auite  d'années,  l'œuvre  de  ce  botaniste  archaïque  a'est  altérée 
quelque  peu,  si  elle  a  subi  de»  suppressiraa  ou  des  interpobbtionfl.. 
L'oeuvre  homénque  elle-même  n'a  pas  échappé  à.  de  tels  accidensv 
Haifil  il  n'est  pas  plus  permis  de  douter  de  l'exist^Me  de  Ghen*Bung 
qne  de  celle  d'Homère  :  kt.  vénération  des  Chinois  est^  pour  le  pre- 
mier» la  même  que  celle  des  Grées  pour  le  second,  et  dans  uu 
paya  où  tout  repose  sur  la  tradition,  l'une  des  principales  préocca- 
pations  de  chacune  des  dynasties  qui  ont  passé  tour  à  tour  sur  le 
trône  parait  avoir  été  de.  se  retremper  dans  la  source  divine  où  pni- 
sait  le  fondateur  de  la  monarchie,  en  s'identlfiant  avec  son  nom  et 
8oa  œuvre  par  une  édition  nouvelle  du  Pm^iaOy  édition  qui  pre- 
nait une  valeur  politique  en  même  temps  qu'une  valeur  médicale, 
et  qui  a&ermissaU.  la  dynastie  dws  l'estime  et  dana  le  respect  de  ses 
sujetB.^ 

U  faudrait  ici  que  nous  pussions  mettre  'sous  les  yeux  de  nos 
lecteurs  la  représentation  de  quelqu'une  des  illustrations  des  Pen- 
ttaù  chinois.  Eeureusement  il  y  a  peu  de  persiumes  qui  n'aient  en 
roecasion  d'examiner  de  ces  peintures  du  G^este-Empire,.  figurant 
des  fleurs  et  des  animaux,  avec  quelques  caractères  expU^iant  leur 
nom  avec  leurs  usages.  On  connaît  ces  images  un  peu  grossières, 
dépourvues  assurément  de  netteté  dans  les  détdls  et  de  perspec- 
tive dans  l'ensemble,  qui  ont  pourtant  une  valeur  incontestable  aux 
yeux  du  naturaliste.  Ou  s'est  plaint ,  non  sans  raison ,  qu'elles  ne 
suffisent  pas  pour  la  détermination  scientifique.  U  est  évident  qu'il 
nefaut  pas  attendre  des  naturalistes  chinois  la  précision  qu'en  Europe 
noiiA  avons  de  la  peine  à  obtenir  d'un  dessinateur  spécial  :  ce  qu'on 
peut  seulement  exiger  d'eux,  c'est  une  représentation  qui  permette 
de  reconnaître.  A.  ce  point  de  vue,  les  planches  de  leurs  encyclo- 
pédies se  divisent  a^  deux  eatégories.  Tantôt  ils  dépeignent  un 
obj^  d'après  le  oui-dire,  sur  des  récits  parfois  un  peu  merveilleux  ; 
la.  pkmchOi.  ex^  ce  c«s,  n'a  pas  pl«s  de  valeur  que  celle  qui,  dans 
le  faineux  exemidaire  illustré  du  Dioscoride  de  noto  BMotfaèque 
nationale^  noua  naontse  un  w^  sortant  duchapean  dfua  champi* 


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912  BETOB  DES  DEDX  MONDES. 

gnon.  D'autres  fois ,  ils  ont  dessiné  ce  qu'ils  voyaient  »  et  quand 
nous  connaissons  la  plante ,  nous  identifions  sans  peine  la  figure. 
Ce  n'est  pas  un  mince  éloge  à  leur  adresser,  surtout  quand  on  songe 
à  la  prodigieuse  quantité  des  dessins  qu'ils  ont  produits,  et  non 
seulement  dans  les  multiples  éditions  du  Pen-ts'ao.  Dès  la  dynastie 
des  LianÇj  au  vi®  siècle  de  notre  ère,  il  existait  déjà  deux  volumes 
de  planches  destinés  à  l'illustration  du  RKya^  dictionnaire  des 
termes  employés  dans  les  textes  anciens,  et  attribué  à  Ghou-Kung, 
lequel  vivait  vers  ilOO  avant  Jésus-Christ.  Ces  dessins  sont  dus 
à  Térudit  Kuo  P*o,  qui,  vers  la  fin  du  lu"  siècle,  fixa  à  peu  près  l'état 
actuel  de  ce  texte  de  Fantique  science  chinoise. 

Dn  lecteur  désireux  de  scruter  davantage  ce  qui  concerne  les 
éditions  successives  de  ce  vieux  classique  pourra  consulter  le  Chi- 
nese  Bepository^  t.  xvu,  1869,  p.  169.  Il  y  lira  dans  la  préface  écrite 
par  Kuo  P'o  (le  même  qui  s'est  fait  connaître  par  l'exposition  de  la 
doctrine  religieuse  du  Tao)  que  le  Rk'ya  est  «  la  fontaine  de  la 
science,  le  jardin  des  belles  fleurs  »  (c'est-à-dire  aussi  des  belles- 
lettres  ;  la  comparaison  indique  le  goûit  des  Chinois  pour  la  bota- 
nique). Le  même  lecteur,  que  nous  supposons  doué  d'une  si  hono- 
rable curiosité,  devra  examiner,  s  il  veut  se  faire  une  idée  du  nombre 
de  plantes  connues  par  les  naturalistes  chinois  et  désignées  dans 
leui*s  livres ,  non-seulement  les  éditions  successives  du  Pèn-ts'ao 
et  du  Rliya,  mais  encore  le  Kùn-fang-pu  {Trésor  de  botanique)^ 
publié  en  1630  par  Wang-siang-tsin,  en  trente  livres  seulement,  et 
réédité  en  1708,  par  ordre  de  l'empereur,  en  cent  livres,  sous  le 
titre  de  Kouang-K'ûn-fang^pu  {Nouveau  Trésor  de  botanique);  le 
Tou-chou-tsi-tcheng  (1726),  vaste  compendium  de  la  littérature 
chinoise,  dont  la  partie  botanique  seule  comprend  trois  cent  vingt 
livres ,  et  les  ouvrages  d* agriculture ,  et  encore  les  traités  de  géo- 
graphie, dans  lesquels  sont  intercalés  de  longs  détails  sur  les  pro* 
ductions  naturelles  de  chaque  province.  L'un  d'eux  a  même  perdu  la 
forme  géographique;  nos  botanistes  l'appelleraient  une  flore  locale. 
Ki-Han,  qui  était  ministre  d'état  sous  l'empereur  Hui-Ti  (290-807 
après  J.-C),  et  qui  avait  gouverné  la  province  de  Canton,  publia^ 
en  eflet,  un  traité  dont  le  titre  signifie  à  peu  près  Examen  de  la 
flore  du  sud'.  Il  mentionne  en  passant  bon  nombre  de  types  d'une 
flore  plus  septentrionale.  On  y  distingue  plus  de  soixante-dix  espèce 
pariaitement  connues,  et  dans  ce  nombre  plus  d'une  plante  non 
spontanée  en  Chine,  ce  qui  prouve  que,  dès  cette  époque  reculée, 
on  s'était  occupé  dans  ce  pays  de  l'introduction  des  végétaux  utiles. 

En  eflet,  dès  Tan  189  avant  Jésus-Christ,  le  grand  empereur 
Wu-Ti,  le  même  qui  ouvrit  à  l'est  des  relations  avec  le  JapoUi 
envoya  à  l'ouest  un  ambassadeur  chez  les  Vouë-tchi^  peuple  établi 
alors  le  long  des  rives  de  TOius.  C'est  le  même  encore  qui  soumit 


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JLA  BOTANIQUE   DES   GHIMOIS.  018 

à  ses  armes  le  Nan-Vûe^  c'est-à-dire  le  pays  situé  au  sud  du  Tang- 
tzé-kiang,  et  même  une  partie  de  YAn-nan,  ce  qui  prouve  que  les 
droits  revendiqués  par  la  Chine  sur  le  royaume  de  Hué  ne  datent 
pas  d'hier.  L'ambassadeur  de  Wu-Ti,  nommé  Ghang-Kien,  après  de 
cruelles  vicissitudes,  ne  revint  que  vers  l'an  126,  mais  se  représenta 
les  mains  pleines  de  nouveaux  trésors  à  la  cour  de  son  empereur, 
dont  la  reconnaissance  l'éleva  à  la  dignité  de  prince  (wang).  Cet 
illustre  personnage  écrivit  une  relation  de  son  voyage,  relation  per- 
due aujourd'hui.  C'est  à  lui  que  les  anciens  auteurs  chinois  attri- 
buent l'introduction  du  Carthame,  de  la  Fève,  du  Concombre,  de  la 
Luzerne,  de  la  Coriandre,  du  Noyer,  du  Sésame.  Depuis  cette  époque, 
l'introduction  des  végétaux  utiles  continua  toujours,  et  même  celle 
des  végétaux  d'ornement.  Les  plantes  de  l'Inde  ont  pénétré  en 
Chine  à  la  suite  des  prêtres  du  dieu  Bouddha ,  qui ,  aujourd'hui 
encore,  cumulent  en  Chine  le  métier  d'herboriste  avec  les  fonc- 
tions sacerdotales.  Us  y  eurent  d'autant  plus  de  mérite  que,  pen- 
dant plusieurs  siècles ,  la  Chine  et  l'Inde  ne  communiquèrent  que 
par  un  grand  circuit  au  nord  du  massif  montagneux  du  Tibet,  par 
la  Bactriane  et  le  pays  de  Caboul. 

La  propagation  du  mahométisme,  à  une  époque  plus  récente,  a 
marqué  l'arrivée  d'un  autre  groupe  de  plantes  :  le  Dattier  est  venu 
de  la  Perse,  le  Fénugrec  de  l'Arabie.  Quand  les  provinces  de  l'Asie 
méridionale  eurent  été  définitivement  conquises,  elles  fournirent 
un  ample  et  nouveau  tribut  d'arbres  utiles  pour  la  teinture,  la  par- 
fumerie ou  l'ébénisterie,  ou  de  végétaux  d'un  bel  aspect.  Dès  que 
l'empereur  Wu-Ti  avait  eu  soumis  le  Nan-Yûe^  il  avait  fait  bâtir 
dans  la  capitale  de  ses  états,  la  ville  de  Tchang -Ngan  (1),  le  palais 
de  FoU'Lîy  dans  les  jardins  duquel  il  fit  planter  des  arbres  empruntés 
aux  provinces  du  Sud,  comme  pour  étaler  sous  les  yeux  étonnés  de 
ses  sujets  du  Nord  quelques-unes  des  merveilles  de  ses  nouvelles 
conquêtes.  On  put  voir  dans  ces  jardins,  d'après  la  relation  qu'il  en 
fit  écrire,  les  deux  Nephelium^  les  deux  Canarium^  l'Aréquier,  le 
Cannelier,  le  Bananier,  l'Oranger  à  fruit  doux,  le  Balisier,  etc.  Il  est 
probable  que  la  plupart  de  ces  végétaux  ne  vécurent  pas  longtemps 
dans  la  vallée  de  la  rivière  Weîy  mais  leur  perte  a  été  depuis  ample- 
ment compensée.  Le  Pois,  l'Épinard,  la  Moutarde  blanche,  la  Pas- 
tèque, l'Arachide,  pour  la  plupart  largement  cultivés  en  Chine,  y 
sont  les  résultats  d'une  introduction  savamment  poursuivie.  Les 
lettrés  avaient  fait  de  ce  moyen  d'enrichir  l'empire  comme  une 
science  spéciale;  dans  une  de  leurs  encyclopédies,  publiée  en  1735, 
à  l'époque  la  plus  brillante  de  leur  civilisation  dans  les  temps 

(1;  Cest-à-dire  Si-ngan-foUf  dans  la  proTince  actuelle  da  ChmSi» 
TOMi  uz.  ~  1883.  58 


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91&  2ET17B  DE8   DEUX  MOSXMS. 

modernes,  sebe  Uwa  «ont  consacrés  à  l'orig$De  .de  diSéreBS  vég^ 
tftnx.  Les  Chinois  ont  été  chendber  des  plantes  jusque  dans  le  No^ 
t«au4Ionde.  Nous  ne  parlons  pas  ici  de  la  Pomme  de  terre  ni  du 
Tabac,  qu'ils  ont  reçus  de  rfiurope,  mais  du  Hws,  cultivél  Pékin  de 
temps  immémorial  pmir  la  nourriture  des  pauvres,  et  dont  Toriginei 
longtemps  controversée,  est  indnbitabiemeKit  américaine.  M.  Sim<m, 
qui  a  largement  et  utilement  parcouru  les  provinces  mécidionales  de 
k  Chine,  a  pensé  même  que  le  Bambou,  le  Palmier  à  chanvre  et  k 
Taro  avaient  dû  jadis  aussi  y  être  introduits.  Quoi  qu'il  en  soitdd 
ees  trois  plantes,  ne  voilà-tril  pas  à  l'actif  d'un  peuple  si  longtemps 
et  si  injustement  dédaigné  une  série  d'efforts  dont  le  résultat 
honorerait  grandement,  n'importe  dans  quel  état  de  l'Eurqpe,  une 
société  d'acclimatation?  On  peut  dire  assurément  que,  même  dans 
tes  pays  de  notre  Occident  les  plus  favorisés  de  la  nature ,  il  n'a 
rien  été  fait,  surtout  ritn  poursuivi,  qui  approche  de  ce  qu'a  réa* 
Usé,  en  lait  d'introductions  utiles  de  végétaux  dans  l'orient  deTAsiet 
l'industrieuse  persévérance  de  la  race  jaune. 

Ces  détails,  qui  prouvent  avec  quel  goût  les  Chinois  ont  depuis 
une  haute  antiquité  étudié  et  recherché  les  plantes,  expliquent  sura- 
bondamment comment,  avec  l'étendue  du  pays  qu'ils  habitent,  ils 
ont  pu  rassembler  dans  leurs  livres  les  noms  de  cmq  à  six  mille 
espèces  végétales.  Ce  chiffre  approximatif  nous  est  fourni  par  un 
savant  spécial,  M.  le  docteur  Bretscbneîder,  qui  habite  la  Chine  et 
spécialement  Pékin  depuis  plus  de  quinze  ans  comme  médecin  de 
l'ambassade  de  Russie.  Pendant  ce  temps,  M.  Bretschneider,  fondé 
sur  une  comiaissance  laborieusement  acquise  de  la  littérature  chi- 
noise et  sur  d'obligeaoles  oooMnunicatioDS  des  savans  de  Saint- 
Pétersbourg,  a  profité  des  trésors  contenus  à  Pékin  dans  la  biblio- 
thèque de  la  mission  ecclésiastique  pour  donner  à  l'Europe  des 
doGumens  précieux  sur  l'histoire,  la  géographie,  l'archéologie,  et 
principalement  l'histoire  naturelle  de  la  Chine.  M.  Brelsohneider  s'est 
appliqué  à  étudier,  d'après  les  sources  chinoises,  les  anciens  rap- 
{rârts  de  la  Chine  avec  les  nations  qui  l'avoisinent  à  l'ouest ,  et 
jusqu'avec  les  Arabes.  Si  ces  pages  tombent  sous  ses  yeux ,  il  y 
reconnaîtra  bien  vite  des  détails  empruntés  à  ses  propres  travaux. 
Dans  un  sentiment  exagéré  de  modestie,  ce  médecin  distingué  a 
commencé  par  écrire,  en  tête  de  son  plus  récent  mémoire,  qu'il 
n'était  ni  sinologue  ni  botaniste.  Il  ne  lui  a  manqué  sans  doute  que 
d'être  un  peu  plus  l'un  et  l'autre  pour  nous  donner  la  clé  de  la 
nomenclature  et  de  la  classiûoation  botanique  en  usage  depuis  un 
temps  reculé  chez  les  lettrés  chinois. 

Tout  à  l'heure  nous  regrettions  de  ne  pas  pouvoir  mettre  sous 
les  yeux  de  nos  lecteurs  de  ces  dessins  où  maint  artiste  excelle 
à  Changhaî  ou  à  Canton.  Les  difficultés  de  la  typographie  nous 


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LA  BOTANIQUE.  DES   CHINOIS.  915 

privent  ausâ  de  reproduire ,  pour  illustrer  le  texte,  quelques-uns 
de  ces  caractère  d'aspect  rébarbatif  sans  doute,  mais  dont  Tétude 
jette  un  jour  pénétrant  sur  rintelligence  d'une  race,  profondément 
différente  de  la  nôtre»  et  fait  apprécier  de  quelle  manière,  tantôt 
pratique,  tantôt  poétique,  cette  race  a  conçu  les  diversités  des 
végétaux.  II  suffit,  pour  le  saisir  jusqu'à,  un  certain  point,  que 
Ton  soit  instruit  de  Timportance  que  prend,  dans  la  phrase  chi- 
noise, la  place  des  mots  :  Malherbe  eût  certes  été,  —  d' après  Boi- 
leau  tout  au  moins,  —  le  premier  des  grammairiens  du  Céleste - 
Empire.  Le  sens,  en  effet,  varie  suivant  la  place,  comme  dans 
l'anglais  moderne.  Lorsqu'un  Anglais  dit  tree-ivjf  (arbre-lierre, 
pour  lierre  arborescent),  silk-worm  (soie-ver,  pour  ver  à  soie), 
Tcorm-seed  (ver- graine,  pour  graine  vermifuge),  cet  Anglais  parle 
chinois.  De  là  vient,  pour  le  dire  on  passant,  que  de  toutes  les  lan- 
gues européennes,  c'est  la  langue  anglaise,  la  plus  pauvre  en  acci- 
dens  grammaticaux,  que  les  Chinois*  apprennent  le  plus  facilement 
et  le  plus  volontiers.  C'est  la  seule  que  connaisse  l'ambassadeur 
actuel ,  M.  le  marquis  Tseng,  qui  doit  se  plaire  mieux  à  Longes 
qu'à  Paris,  et  plus  d'un  Européen  trouva  dans  k.  connaissance, 
môme  imparfaite,  de  la  langue  anglaise,  le  moyea  de  s'entendre 
avec  un  lettré  chinois  et  de  se  faire  traduire  par  ée  lettré  tel  traité 
spécial  qu'il  désirerait  connaître.  Ces  affinités  linguistiques  relatives 
entraînent  une  affinité  politique,  relative  aussi,  mais  dont  notre 
diplomatie  devra  tenir  compte.  C'est  peut:-ètpe  grâce  à  ces  affi- 
nités q<ie,  dans  les  dépêches  officielles,  l'Angleterre  est  désignée 
par  le  caractère  y^ig  (équivalent,  par  la  prononciation,  à  la  pre- 
mière partie  du  mot  English),  et  dont  le  sens  spécial  est  celui 
d^èxcelient. 

On  va  voir,  par  quelques  exemples,  commeot  la  place  des  mots 
détermine  le  sens  dans  l'expression  composée  qui  souvent  dés^e 
une  plante  au  Céleste-Empire.  Le  ricin  est  nommé  pi-herbe  ^  te  pi 
est  un  insecte,  une  tique,  à  la:juell6  ressemblent  en  effet  ses 
graines  (1).  L'avoine  [petit-clochs-froment)  est  le  froment  à  petite 
cloche,. à  cause  de  la  forme  de  sa  baie;  la  fève  {ver-herbe)  est 
l'herbe  au  ver,  parce  que  son  ovaire  velu  et.  boursouflé  rappelle 
l'aspect  d'un  ver  à  soie.. Le  nom  du  Lilium  tigrinuniy  po-he  (oent 
ensemble),  indique  la  multitude  des  bulbes  écailleux  qui  se  for- 
ment en  terre  à  la  base  des  hampes  florifères  de  ce  Lis.  D'autres 
fois  le  nom^est  tiré  de  Tépoque  du  développement.  Le  Chimonanthus 
fragram  est  le  prunier  du  douzième  mois,  parce  que  ses  fleurs 
apparaissent  en  hiver;,  le  Jumùnum^  nudiflorum  est  la.  fleur  du 

(1)  Le  mxA  \Uktk  riokms  délire  à  It  f»is  la  plante  et  Timecte. 


016  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

printemps.  Certaines  appellations  sont  empruntées  à  un  u^age,  à 
une  pratique  religieuse,  à  une  allégorie  quelconque.  La  noix  de 
bétel  se  nomme  jt?m-fan^  (ce  qu'on  peut  traduire  approximativement 
par  «  Monsieur  l'invité»  )  parce  que  le  premier  acte  de  la  civilité 
chinoise  est  de  l'ofifrir  à  l'invité  qui  entre,  en  prononçant  les  mots  : 
pin-lang.  Il  y  a  quelques-uns  de  ces  mots  qui  indiquent  l'origine; 
ils  sont  fort  importans  pour  le  botaniste  géographe.  Le  Grenadier 
est  «  le  goitre  du  pays  d'An,  »  allusion  à  la  forme  de  ce  fruit,  ori- 
ginaire du  pays  d'An  (au  sud  duquel  est  l'Annam,  en  chinois 
An-nan).  La  pastèque  est  si-kua,  la  courge  d'Occident.  Quelquefois 
le  terme  chinois  consiste  même  dans  la  traduction  ou  la  tran- 
scription du  nom  que  porte  la  plante  dans  un  autre  idiome,  notam- 
ment en  sanscrit,  ce  qui  s'explique  par  la  propagation  des  doc- 
trines religieuses.  Ainsi  le  Ficus  religiosuy  dans  l'Inde  bâdkidruma, 
est  en  chinois  tao-chuy  c'est-à-dire,  dans  les  deux  langues,  a  l'arbre 
de  la  sagesse.  »  Ainsi  encore  le  salo^  l'arbre  sacré  sous  lequel  Boud- 
dha avait  quitté  sa  vie  mortelle,  devient  en  chinois  solo.  Mais  ici 
l'infidélité  de  la  transcription  cache  une  transformation  beaucoup 
plus  considérable.  Comme  le  vrai  sala^  le  Shorea  robusta  du  Goro- 
mandel  ne  peut  croître  en  Chine,  c'est  le  Marronnier  chinois  que 
les  bonzes  plantent  autour  des  pagodes  sous  le  nom  de  solo.  Aussi 
Tappellent-ils  encore  :  «  le  châtaignier  du  divin  précepteur.  » 

Ce  sont  là  des  exemples  fournis  par  la  langue  parlée  d'appella- 
tions composées.  Ce  sont  des  phrases  comme  en  écrivaient  les  bota- 
nistes descripteurs  au  temps  de  la  renaissance.  Maïs  beaucoup 
de  plantes  sont  aussi  désignées  en  Chine  par  des  monosyllabes, 
et  pour  comprendre  le  sens  qui  se  cache  derrière  les  hiéroglyphes 
correspondans,  il  faut  une  habileté  dont  nos  lecteurs  se  refuseraient 
à  ce  qu'on  leur  expliquât  les  secrets.  Ils  peuvent  cependant  enten- 
dre qu'un  grand  nombre  de  ces  signes  sont  composés  et,  bien  qu'ils 
s'énoncent  par  une  seule  articulation,  ont  en  eux  le  sens  d'une 
phrase.  On  n'est  pas  étonné  de  voir  l'Armoise,  aux  feuilles  digi- 
tées,  exprimée  par  le  signe  de  l'herbe  et  celui  de  la  main  ;  le  Taro, 
dont  les  feuilles  sont  clypéiformes,  par  le  signe  de  Vherbe  com- 
biné à  celui  du  bouclier;  le  Jujubier,  par  celui  de  l'épine  redou- 
blé. Le  thé  a  deux  noms  principaux  :  un  nom  vulgaire,  icluiy  un 
nom  littéraire,  ming.  Le  premier,  originairement,  comprenait  le 
signe  de  l'herbe  au-dessus  de  celui  de  l'or  (herbe  qui  vaut  de  l'or); 
le  second ,  le  signe  de  l'herbe  au-dessus  de  celui  du  développe- 
ment (herbe  dont  les  feuilles  se  développent  dans  l'eau  bouillante). 
Le  caractère  du  saule  est  plus  difficile  à  comprendre.  C'est  un  arbre 
au  milieu  des  deux  battans  d'une  porte,  précédé  du  monogr&nune 
du  soleil.  Cet  arbre,  connu  par  sa  vigueur,  était  l'emblème  de  l'im- 


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LA  BOTANIQUE  DES   CHINOIS.  917 

mortalité  et  de  réternité,  et  quand  on  se  tournait  vers  le  soleil  pour 
lui  offrir  le  sacrifice  à  la  porte  d'une  maison,  on  commençait  par 
y  ficher  une  branche  de  saule.  Le  sens  du  caractère  du  saule  est 
donc  :  arbre  solaire  des  portes. 

En  voilà  certes  assez  (sinon  trop)  pour  faire  apprécier  le  génie 
propre  des  Chinois  et  le  mode  spécial  suivant  lequel  leur  intelli- 
gence déliée  a  compris  les  végétaux;  Tout  cela  n'est  point  trop  bar- 
bare. Il  y  a  là  des  qualités  d'observation  indéniables,  observation 
des  caractères  comme  des  origines.  Il  y  a  plus  encore,  c'est-à-dire 
la  conception  d'une  classification  générale.  Le  signe  de  l'herbe  entre 
dans  1)902  combinaisons,  et  celui  de  l'arbre  dans  1,358.  Or,  notre 
célèbre  Tournefort  a  commencé  par  diviser  l'ensemble  du  règne 
végétal  en  herbes  et  en  arbres.  D'autres  signes  sont  spéciaux  à  des 
groupes  de  plantes  :  aux  légumineuses ,  aux  cucurbitacées ,  aux 
céréales,  aux  plantes  textiles,  aux  champignons  ;  et  le  second ,  qui 
accompagne  ceux-là  dans  les  caractères  composés,  joue  le  rôle  d'at- 
tribut ou  de  déterminatif.  Le  mécanisme  de  la  langue  écrite  permet 
au  lettré  chinois  de  définir  par  le  genre  et  par  l'espèce  :  c'est  le  prin- 
cipe même  de  la  nomenclature  linnéenne,  comme  l'a  reconnu  depuis 
longtemps  le  célèbre  sinologue  Pauthier.  Le  lettré  chinois  mérite 
donc  vraiment  le  titre  de  savant.  Il  a  eu  le  sentiment  de  nos  géné- 
ralisations scientifiques  en  histoire  naturelle.  Mais  c'est  surtout  dans 
l'application  qu'il  faut  étudier  le  génie  industrieux  de  sa  race. 

L'horticulture  chinoise  nous  ofire  une  application  large  et  natio- 
nale des  connaissances  laborieusement  consignées  dans  les  ency- 
clopédies par  le  pinceau  des  spécialistes.  Gomme  l'a  écrit  un  méde- 
cin français,  M.  le  docteur  E.  Martin,  qui  est  resté  plusieurs  années 
attaché  à  notre  ambassade  de  Pékin,  le  peuple  chinois  est  certaine- 
ment le  créateur  de  l'art  des  jardins.  Dès  une  haute  antiquité,  ses 
chefs  ont  eu  la  sage  précaution  de  faire  cultiver  sous  leurs  yeux 
non-seulement  les  végétaux  agréables  à  la  vue,  mais  encore  ceux 
qui  pouvaient  augmenter  les  ressources  de  la  population.  Leurs 
vastes  enclos  ont  été  souvent  les  pépinières  des  provinces,  et,  pour 
exciter  l'émulation  de  leurs  sujets,  ils  décernaient  des  récompenses, 
dans  mainte  occasion  officielle,  à  ceux  qui  leur  présentaient  des 
fleurs  ou  des  fruits  nouveaux.  Nos  sociétés  d'horticulture  ne  font 
pas  mieux.  Les  annales  de  la  dynastie  des  Tsing  mentionnent  des 
mandarins  chargés  de  veiller  sur  les  jardins  de  l'empereur,  et 
tout  spécialement  sur  les  bambous.  Le  goût  pour  les  fleurs,  excité 
par  une  impulsion  supérieure,  donna  à  certaines  plantes  une 
valeur  commerciale  étonnante.  Le  Sambac,  dont  les  fleurs  ont  à  la 
fois  l'odeur  de  la  rose  et  celle  de  l'oranger,  comme  fondues  dans 
l'arôme  du  jasmin  ordinaire,  et  servent  à  parfumer  le  thé,  les 
liqueurs,  les  sirops,  les  confitures,  a  valu  à  Pékin,  bien  que  ce  ne 


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918  HBTDE  DBS  DEUX  MOIOMBS. 

soit  qu'un  p6tit  arbrisseau,  Jusqu'à' 50  et  60  francs  en  momiaEie  di 
France,  et  même  davantage.  Une  asolépiadée  qui  ne  domie  SM 
parfum  que  la  nuit,  le  Pèrgulariu  odoratissimay  a  coûté  jusqu'à 
20  et  30  onces  d'argent,  et  chaque  année  le  vice^noi  de  la  provinift 
de  Tehé-Kiang  en  adressait  plusieurs  pieds  à  Pékin  pour  les  appar- 
temens  de  l'empereur.  Pour  profiter  d'un  goût  aussi  lucratif,  Tboiv 
ticulture  chinoise  n'a  eu,  du  reâte,  qu'à  mettreen  œuvre  les  tréaois 
d'une  flore  naturelle  à  laquelle  nous  devons  les  principales  de  nm 
fleurs  d'ornement  :  l'OEillet  de  la  Chine,  envoyé  dès  1702  à  l'abbé 
Bignon,  et  décrit  en  1705  parTournefort;  VAnter^  adressé  en  1728 
par  le  P.  d'Incarville  à  ^toine  de  Jussieu,  et  qui,  après  plusieors 
semis  améliorateurs,  reçut  d'un  comité  d'amateurs,  ràunis  au  cov*- 
vent  des  Chartreux,  le  nom  de  Reine^Marguerite  ;  notre  ChrysoF- 
thème  d'automne,  qui  a  longtemps  figuré  sur  les  armoiries»  des 
empereurs;  le  Dicentra,  dont  les  calices  roses  éperonnés  figuretit 
un  double  bouclier  protecteur;  la  Ketinie  ou  Ruse  de  Chine;  le 
Chèvrefeuille  de  Chine,  dont  le  nom  chinois  signifie  a  fleur  d'or  et 
d'argent,  »  par  allusion  à  ses  variations  de  couleur;  le  Bégonia 
discoloTy  vert  en  dessus,  garni  de  nervures  pourprées  en  dessous; 
l'Hoitensia  qui,  introduit  en  Europe  par  lord  3facartney,  reçut  du 
botaniste  Commerson  le  nom  de  M*^  Hortense  Lepaute,  femme  d'un 
horloger  fort  connu  ;  notre  Camélia,  que  les  Chinois  nomnfênt  flear 
de  thé  ;  enfin,  le  Nerine  sarniemis^  qui,  dans  notre  nomenclature, 
poile  le  nom  de  l'île  de  Guernesey,  parce  qu'un  vaisseau  qm  rap- 
portait en  An^'leterre  des  bulbes  de  cette  él^ante  amaryllidée  ayant 
échoué  presque  en  vue  de  sa  patrie,  ces  biribesv  portés  par  le  flot 
sur  les  cétes  sablonneuses 'de  rilOi  s'y  fixèrent  et  s'y  maintîfirentà 
la  faveur  de  la  douce  température  que  loi  assure  le  courant  veiuait 
du  golfe  des  Antilles. 

Telles  sont,  pour  la  flore  herbacéo^au  moins,  les  prindpaux  élé- 
mens  de  ces  jardins  chinois  dont  ou  n'a  vu  que  de  mauvais  spèA- 
mens  au  Trocadéro  en  1878,  et  qui  nous  paraîtraient  moins  disgra- 
cieux et  plus  étranges  à  la  fois  dans  leur  ca^Ire  national.  U  est  vrmi 
que  le  goût  des  Orientaux  s'écarte  ici  beaucoup  du  nôtre.  Nous 
sommes  désagréablement  afiectés  des  soins  qu'ils  prennent  pour 
diminuer  la  taille  de  tous  les  végétaux.  Les  missionnaires  assunoit 
qu'ils  ont  vu  des  cyprès  et  des  pins  qui  n'avaient  pas  plus  de  deux 
pieds  de  haut,  qudque  âgés  de  quarante  ans,  et  bien  proportioo- 
nés  de  toutes  leurs  parties.  C'est  un  moyen  de  s'esswrer  là  posseft- 
sion  d'un  grand  nombre  de  types  dans  un  étroit  espace^  ce  qui  est 
précieur  dans  un  pays  où  les  jardins  sont  si  recherchés  et  la  pitH 
priété  si  morcelée.  C'est  aussi  là,  en  Gbme,  un  des  effets,  da  cuite  de 
la  vie  de  famille,  et  si  l'étranger  demeure  peu  dianné  devant  cette 
nature  rabougrie^  arrêtée  à  pkûsir  dans^  son  déveleppemoiti,  il 


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LA  BOVINIQUE  9ES  CHINOIS.  9lQ 

pourra  an  moins  tm  extcaire  la  peosée  morale  qui  a  créé  ces  chefs- 
d'œuvre  d'une  patience  infinie.  A  force  d'énergie  et.de  volonté,  ils 
obtiennent  partout  où  ils  le  veulent  les  plantes  les  pies  rebelles,  et 
dans  la  nature  un  peu  faussée  de  leurs  parterres,  savent  imiter  en 
petit  les  lacs,  les  rochers,  les  rivières  et  même  le&  montagnes.  Mais 
ils  ont  aussi  leurs  jardins  paysagers  :  c'est  autour  des  tombeaux  et 
surtout  autour  des  pagodes,  dans  ces  centres  singi;diers  de  civilisa- 
tîoD,  qui  sont  à  la  fois  des  lieux  de  prière,  des  magasins  pour  la 
récolte  des  simples,  et  des  haras  pour  la  conservation  des  quadru- 
pèdes, le  tout  à  moins  de  frais  que  chez  nous.  C'est  dans  ces  jar- 
dms  d'acclimatation  de  l'extrême  Orient  que  Ton  peut  admirer  dès 
l'entrée  ces  avenues  de  bambous  dont  les  nœuds  évidés  laissent 
des  niches  pour  les  idoles;  puis,  en  exemplaires  magnifiques,  le 
grand  Thuya  d'Orient  dont  le  bois  odorant  et  incorruptible  sert  à 
ht  construction  des  cercueils  et  donne,  réduit  en  poudre,  des  bâton- 
nets aromatiques  que  l'on  brûle  devant  les  statues  des  divinités; 
le  Sapin  à  longs  cftues  .dressés,  spontané  dans  le  nord-ouest,  que 
M.  l'abbé  David  a  nommé  Abies  sacra;  le  Chêne  à  feuilles  de  Châ- 
taignier, qui  porte  du  gui  en  Chine;  le  Gingko  à  feuilles  d'Adiante  ; 
le  Saule  pleureur  et  le  Cyprès  fun^re,  dont  les  feuilles  claires 
ae  détachent  sur  le  fond  noir  des  pins,  tous  deux  aux  branches 
pendantes  et  d'un  aspect  lugubre;  le  Pinus  Bungeana^  qui  acquiert 
des  dimensions  éuormes,  et  dont  le  tronc  avec  l'âge  blanchit  si  bien 
que  Ton  le  croirait  passé  à  la  chaux.  Nous  ne  pouvons  que  nous 
figurer  Teffet  de  cette  grande  et  sévère  végétation,  entremêlée  de 
statuettes  et  de  colonnettes  de  marbre  et  entourant  les  toitures 
en  conques  relevées  de  la  pagode;  mais  il  serait  relativement 
facile  à  quelque  grand  propriétaire,  curieux  de  végétation  exo- 
tique et  d'introductions  nouvelles,  d'offrir  à  ses  concitoyens  le  spec- 
tacle de  ces  beautés  naturelles.  Il  lui  suffirait  de  se  modeler  «ur  les 
exemples  donnés  dans  le  domaine  de  Segrez  par  M.  Alph.  Lavallée» 
le  président  de  la  Société  nationale  d'horticulture.  Les  végétaux  néces- 
saires (nous  parlons  ici  du  nord  de  la  Chine)  ne  sont  pas  aussi  dif- 
ficiles à  obtenir  qu'on  le  penserait.  Nous  en  avons  vu  la  plupart  dans 
les  plantatims  créées  depuis  bientôt  quarante  ans  par  l'industrie 
pCTsévérante  de  H.  Oudin  aux  environs  de  Usieux,  sur  un  plateau 
où  la  douceur  du  climat  maritime  a  conso^  les  bambous  pendant 
l'hiver  1879*1880.  Mais  lorsque  ce  patriarche  de  l'arboriculture  fran- 
çaise nous  promenait  l'an  dernier  dans  ses  âO  hectares  de  pépinières, 
en  nous  racontant  qu'un  jour  Alexandre  Dumas,  venu  chez  lui  pour 
quelques  heures,  y  était  demeuré  pendant  un  mois,  nous  ne  soup- 
ç^BDions  guère  qu'il  serait  enlevé  quelques  semaines  après  à  l'afiieic- 
tion  des  siens  et  qu'il  ne  pourrait. lire  ces  lignes  de  souvenir. 
Qtttre  les  grands  acbnes  que  nous  venons  de  cit^,  le  créateur  d'un 


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920  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

jardin  paysager  chinois  aurait  à  sa  disposition  soit  des  essences  de 
taille  à  ombrager  l'édifice  central,  comme  TAilante  et  le  Cedrela 
sinensisj  la  Sapinette  de  Mongolie,  réservée  aux  princes  de  Fem- 
pire,  le  Cunninghamia^  qui  porte  le  nom  de  James  Gunningbam,  le 
oremier  Européen  qui  rapporta  un  herbier  recueilli  en  Chine  (1698- 
1702),  etc.  ;  —  soit ,  parmi  les  arbres  de  deuxième  grandeur  :  le 
Paulownia^  dont  le  bois  se  prête  si  bien  à  recevoir  le  vernis,  le  Pis- 
tachier de  Chine,  cinq  ou  six  espèces  de  Magnolia  à  fleurs  d'an 
blanc  pur,  ou  bien  lactées  à  Tintérieur  et  violettes  au  dehors  ;  le 
Catalpa  Bungeana^  des  Légumineuses  comme  le  Sophora  et  le 
Glcdilschia^  dont  les  fruits  fournissent  du  savon;  —  soit  des  arbris- 
seaux à  feuilles  persistantes,  entières  comme  les  Lauriers-tins,  les 
Fusains  et  les  Houx  dont  le  bois  se  sculpte  si  bien,  ou  à  dents 
aiguës  comme  les  Ëpines-vinettes  ;  à  fleur  odorante  comme  le  Chi^ 
monanihus^  éclatante  de  pourpre  comme  le  Cognassier  d'Orient,  ou 
de  blancheur  comme  le  Xanthocère  à  feuilles  de  Sorbier,  savamment 
reproduit  au  Plessis-Piquet  par  un  horticulteur  bien  connu.  M,  Malet, 
te  maire  de  ce  charmant  village  ;  —  soit  des  sous-arbrisseaux  flori- 
fères, conmie  le  Forsythia^  dont  les  fleurs  jaunes  précèdent  les 
feuilles;  le  Weigela  rosea,  toute  la  tribu  des Spirées,  les Z^^w/xiVr, les 
Hydrangea^  dont  l'Hortensia  n'est  qu'une  espèce,  etc.  On  lûsserait 
grimper  au  tronc  de  ces  arbres,  ramper  entre  les  branches  de  ces 
arbustes,  se  suspendre  aux  colonnettes  des  kiosques  les  guirlandes 
bleues  de  la  Glycine,  les  sarmens  de  la  Vigne  vierge  et  de  la  Cléma- 
tite de  Mongolie,  ou  les  rameaux  du  Rosa  Banksiœ^  surchargés 
de  petites  fleurs  doubles  d'un  jaune  pâle  ;  sur  les  rocaîlles  on 
verrait,  selon  l'humidité  de  l'air,  se  fermer  ou  s'ouvrir  les  rosettes 
du  Selaginella  involvem^  un  véritable  nid  d'oiseau  tout  fait,  et  l'on 
ménagerait  une  grotte  aux  parois  suintantes  d'où  tomberaient  les 
frondes  d'une  délicate  fougère,  VAdianium  Capîllus  Junonis,  tau- 
dis que  l'on  émaillerait  les  parterres  des  fleurs  blanches  ou  rosées 
de  l'Anémone  du  Japon,  des  fleurs  violettes  du  Lespedeza  ou  des 
fleurs  jaunes  de  YHypericumpatulum. 

La  seule  difficulté  réelle,  pour  cette  belle  entreprise  d'imita- 
tion, serait  de  trouver  des  jardiniers.  Il  faudrait  les  faire  venir  de 
Chine  avec  les  plantes.  Il  n'existe,  en  efiet,  dans  aucun  pays  de 
l'Europe ,  des  gens  aussi  habiles  à  multiplier  et  même  à  amé- 
liorer. Ils  ont  des  procédés  à  eux.  Nos  jardiniers  ignorent  Tosage 
des  planches  à  demi  pourries,  qu'on  perce  de  trous  remplis  de 
terre  pour  assiurer  la  gerimnation  et  le  bouturage,  et  qu'on  brise 
quand  la  reprise  du  plant  est  assurée.  Ils  sont  loin  assurément  de 
pratiquer  la  grefle  d'une  manière  aussi  hardie.  Cette  opération  hor- 
ticole est  effectuée  par  les  Chinois  entre  espèces  fort  différentes.  As 
insèrent  avec  succès  le  Chrysanthème  sur  l'Armoise,  le  Chône  sur  le 


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ÏA  BOTANIQUE   DES   CHINOIS.  921 

Châtaignier,  la  Vigne  sur  le  Jujubier,  le  Pêcher  sur  le  Plaqueminier. 
Ces  faits,  qui  choquent  les  habitudes  de  nos  horticulteurs  et  même 
les  convictions  de  nos  botanistes,  rappellent  ceux  que  racontait  le  bon 
Pline,  souvent  taxé  d'ignorance  ou  d'hyperbole.  Ici,  ce  ne  seraient 
pas  seulement  des  Romains  qu'il  faudrait  appeler  en  témoignage; 
d'après  un  passage  de  r Agriculture  nabaiéenne  qui  nous  a  été  con- 
servé, les  jardiniers  de  l'ancienne  Babylone  avaient  observé  déjà  le 
penchant  de  la  Vigne  à  s'unir  au  Jujubier.  D'ailleurs  les  succès  des 
Chinois  dans  ces  accouplemens  étranges  ont  été  constatés  par  des 
observateurs  européens.  «  Ils  entent  le  Cognassier  sur  l'Oranger, 
dit  le  P.  Cibot,  et  obtiennent  ainsi  un  fruit  d'une  forme  oblongue,  de 
la  grosseur  d'un  petit  melon,  dont  la  couleur,  la  chair,  les  pépins, 
le  goût  et  l'odeur  tiennent  de  l'orange  et  du  coing.  » 

Leur  habileté  horticole  a  un  débouché  que  nous  ignorons.  On 
coupe  le  buis  chez  nous,  on  ne  le  cultive  pas  pour  la  fête  des 
Rameaux.  Les  Chinois  cultivent  les  plantes  dans  un  dessein  pieux. 
Les  étangs  et  autres  pièces  d'eau,  si  abondantes  dans  un  pays  où  le 
riz  est  la  principale  nourriture,  leur  servent  à  obtenir  en  abondance 
une  magnifique  nymphéacée,  leNelumbium  speciosum^  le  Lotus  de 
l'Inde,  la  plante  sacrée  des  Hindous.  Le  dieu  Bouddha  est  toujours 
représenté  reposant  sur  la  ileur  du  lotus,  lequel  symbolise  la  vigueur 
par  sa  racine,  la  force  expansive  par  ses  larges  feuilles,  l'esprit  sou- 
verain par  son  odeur,  l'amour  par  son  éclat.  Aussi  l'usage  est-il 
général  d'offrir  aux  idoles  les  belles  fleurs  roses  du  Nelnmbium  •  au 
reste,  sa  culture  offre  un  double  avantage,  sa  racine  féculente  et  ses 
graines  sucrées  (les  fèves  d'Egypte)  étant  en  usage  dans  la  cuisine 
chinoise.  Mais,  après  la  fleur,  le  fruit.  Celui  d'une  variété  de  Citron- 
nier, le  Citrm  cheilocarpa  du  père  Loureiro,  que  M.  Clos,  de  Tou- 
louse, et  M.  Heckel,  de  Marseille,  ont  observée  accidentellement  dans 
notre  Midi,  consiste  dans  la  séparation  des  carpelles,  qui  se  disjoi- 
gnent dès  la  base  du  citron  et  se  développent  isolément,  compa- 
rables aux  doigts  d'une  main.  Cette  main  est  pour  les  Chinois  celle 
de  leur  dieu  :  Fonhoukan  signifie  la  main  odorante  de  Bouddha. 
Dn  auteur  assure  que  les  jardiniers  aident  par  des  ligatures  pré- 
coces jetées  sur  le  fruit  jeune  à  cette  division  lucrative  du  fruit  :  ils 
en  sont  bien  capables* 

Cette  fusion  de  deux  sentimens  fort  divers,  la  passion  du  lucre 
et  la  piété,  n'a  rien  qui  doive  nous  étonner  profondément.  L'amour 
naïf  qu'ils  portent  aux  plantes  paraît  en  effet  chez  eux  une  forme  du 
sentiment  religieux,  dévoyé  faute  d'aliment.  Chaque  plante  peut 
être  de  leur  part  l'objet  d'une  sorte  d'amour  mystique,  qui  inspire 
certaines  de  leurs  poésies.  Les  monumens  de  leur  littérature  nous 
représentent  même,  comme  le  rapporte  quelque  part  M.  d'Hervf  y 
de  Saint-Denis,  une  extase  que  nos  mœurs  ne  permettent  guère  de 


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922  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 


• 


comprendre  et  qui  consiste  à  s'enivrer  de  la  vue  des  pirates  en 
cherdiant  à  saisir,  par  une  attention  continue,  les  progrès  de  leur 
développement.  On  ne  sanrait  donc  s'étonner  du  degré  d'habileté 
auquel  un  geût  si  exalta  a  dû  conduire  leurs  hortionlteurs.  G'«9t 
surtout  dans  la  culiure  de  la  pivoine  arborescente,  le  fnou-4im,  que 
cette  habileté  et  cette  passion  se  dont  révélées  :  greffe  des  rejetons 
de  belle  espérance  sur  la  racine  d'un  vieux  pied,  abri  contre  les 
chaleurs  au  moyen  de  cabanes  en  paille  qui  rappellent  celles  de  nos 
bains  de  mer,  il  n'est  pas  d'excentricité  horticole  qu'ils  n'aient 
inventée  pour  s'assurer  des  races  nouvelles  de  cette  plante.  Gel 
engouement  a  même  été  censuré  par  les  sages  de  la  nation.  Quand 
le  fondateur  de  la  dynastie  des  Hing  eut  achevé  de  chasser  les 
Mogols  de  l'empire,  on  vint  lui  présenter,  pendant  le  voyage  où 
il  recevait  les  félicitaii(»i9  de  ses  peuples,  des  mau-tan  d'une  beauté 
ravissante.  Aussitôt  ce  prince,  comme  s'il  n'eût  pas  connu  le  maw- 
toiiy  demanda  quelle  espèce  de  fruit  succédait  à  cette  belle  fleur,  et, 
sans  attendre  la  réponse,  conmiandaque  l'on  lui  en  servit  dana^la 
saison.  Le  mandarin  préposé  à  ce  service  comprit  la  leçon,  et  quelque 
temps  après  fit  présenter  à  l'empereur,  sous  le  nom  de  fruit  de 
mou-tan^  d'excellentes  et  magnifiques  poches. 

Les  empereurs  ont  du  reste  encouragé^urtoutla  production,  tani 
dans  les  potagers  et  les  vergers  que  dans  la  grande  agriculture, 
a  J'aime  mieux,  a  dit  l'empereur  Kang^hi  dans  ses  Observations 
d histoire  naturelle^  procurer  une  nouvelle  espèce  de  fruits  ou  de 
grains  à  mes  sujets  que  de  bâtir  cent  tours  de  porcelaine.  »  Deux 
siècles  avant  lui,  un  prince  de  la  dynastie  des  Ming  avait  publié 
un  Pen-ts'ao  des  plantes  bonnes  à  cultiver  en  tempa  de  disette, 
après  avoir  consulté  l'expérience  des  paysans  et  des  fermiers.  Ifaôs 
l'enseignement  agricole  remonte  en  Chine  encore  bien  plus  haal^ 
jusqu'au  divin  Ghen^nung,  qui  sema  le  premier  les  céréales.  C'est  en 
mémoire  de  ce  fondateur  que  tous  les  ans,  à'I'équtnoxe  du  prin- 
temps, le  Fils  du  Ciel,  habillé  de  vétemens  jaunes  et  manœuvrant 
une  charrue  que  traîne  ua  bœuf  de  la  même  teinte,  s'en  vient,  pré^ 
cédé  du  maire  de  Pékin  et  suivi  d'un  cortège  de  princes  et  de 
mandarins,  semer  officiellement  les  cinq  céréales.  Cela  est  décrit 
dans  tous  les  Uvres  qui  traitent  de  la  Chine;  on  s'est  même  évertué 
i. déterminer  les  cinq  céréales  semées  ainsi^  sans  comprendre  la 
valeur  idéale  de  ce  nombre  cinq,  fondamental  chez  lesCbinOis^  lia 
ont  les  cinq  élémens  (l'eau,  le  feU|  le  bois,  les  méuuxet  la  terre)^ 
les  cinq  fruits^  les  cinq  facultés,  les  cinq  félicités,  etc.  Le  pied>chi-* 
nois  {wii)  est  divisé  en  cinq  tsun  ou  pouces^  11  ne  pouvait  y  avoirv 
dans  une  cérémonie  d'un  caractère  avant  tout  religieux,  que  daq 
céréafesi.  Effectivemait  l'empeseuri  ou  du  moins  les  laboureitfs^ 
accompagnent  le  cortège  offiGielr*n'e&  sèment  ce  jour*là  que  >  oinf# 


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LA  BOTANIQUE  DES  CHINOIS.  923 

P'après  SsuHnauts'ien,  rSérodote  cfainoi^»  les  ciaq  céré^es  que  sema 
lîcmpereurGhen-nung  étaient,  le  ru,  le  blé,  les  deux  millets  et  le  soja. 
U.tBretschneider  a  été  informé  par  Je  maudann  préposé  au  temple 
de  TAgriculture,  dans  la  partie  aud.de  Pékin,  que  dans  la  cérémo- 
nie, ifes  semailles  on  emploie  anjourd'hui  le  riz,. le  Ué,  la  sétaire  ou 
BÛltet  barbu,  le  sorgho  et.le  soja.  Mais  il  importe.de  remarqueF que, 
4ansJes  livres  chinois,  on  ne  lit  pas  précisément  les  cinq  grains, 
mais  les  wu-ku.  Le  caractère  ku  a  une  valeur  générique.  On  pour- 
rait traduire  les  «  cinq  genres  de  grains,  »  et  c'estle  cas  de  rappeler 
que  le, genre  embrasse  xJes  espèces,  lly  a  trois  espèces; de  riz,  le 
riz  humide,  le  riz  sec  (qui  dans,  la  culture  se  contente  d'uncrbiumi- 
ditéijnoindre,)  et  le  riz  glutineux,  qui  contient  de  la  dextrine.  Xe 
genre,  du  blé,  mat  en  chinois,  contient. notre  froment,  notre  orge  et 
le  aarrasin,  le  blé  noir  de  nos  paysans.  Les  deux  groupes  de  jnillet, 
cdui  du, millet  barbu  et  celui  du  nùllet  des  oiseaux,  contiennent 
aiju^i  chacun  plusieurs  espèces,  entre  autres,  dans  le  second,  une 
es{>èoe,  le  mei-dz,  de  Pékin,  dont  le  grain  bouilli  dans  l'e^u  est  la 
nourriture  dn  pauvre.  Enfin,  dans  le.groupe  du  soja,  outre  cette 
légumineuse  dont  M.  PaUleux  poursuit  libéralement  l'acclimatation, 
il, faudrait  comprendre  aussi  d'autres  plantes  de  la  même  laoûlle, 
natamment  un.  haricot  {Phaseolus  radiafux)^dont  on  réduit  les  grains 
en  farine;  cette  farine,  mêlée  à  du  plâtre,  constitue  le  fromage 
chinois,  si  favorable  à  l'élève  des  oiseaux-pêcheurs. 

.Bien  entendu,  il  y  a  des  plantes. qui  ne  rentrent  dans  aucune  de 
ces  catégories,  comme  l'Amarante,  dontJes  graines  sont  alinoten- 
taîres,  et  coi»me  la  Canne  à  sucre  introduite  depuis  longtemps. 
Il  y  en  a  bien  d'autres  dans  la  culture  pot(igère.  De  tout  ^mps, 
les  Chinois  ont  d<^ployé  l'activité  la  plus  ingénieuse  pour  3'aasu- 
rer  leur  nourriture  aux  dépens  du  règne  végétal,  soit  des  pliâtes 
qu'on  ne  cultive  pas  (comme  les  ajigues,  Auxquelles  ils  demandent 
delagélatineou  un  condiment  salé,  comme  notre  Fougère-aigle,  dont 
le  jeune  rhizsorae  leur  fournit  de  la  fécuie),  soit  surtout  de*  celles 
qu'ils  i>euvent  perfectionner  dans  leui's  jardins.  On  trouve  dans 
ces  cultures  domestiques  nonTseulemeot.ia  plupart  de  nos  racines 
começAibles  (caroties,  navets,  radis,  raiforts,  oignons,  ciboules)  et 
de  nos  salades,  mais  quelques  légumes  spéciaux,  comme  la  3aselle, 
qui  joue  le  rôle  de  nos  épioards,  le  Chou  chinois,  dont  les  graines 
fournissent  de  l'huile,  le  Colza,  dont  les  jeunes  pousses  sont  servies 
en  marinade  comme  celles  de  la  moutarde  ;  des  fruits  analogues  à 
nos  melons  et  à  nos  concombres;  des  aubergines  énormes;  des 
tubercules  comme  ceux  d'un  Stachysy  de  Ja  patate^  laquelle  se  vend 
bouillie  en  plein  vent,  comme  nos  pommes  de  terre.  On  ne  multiplie 
guère  celles-ci  que  pour  l'usage  des  Européens.  Si  le  jardin  con- 
tient un  cours  d'eau,  ce  qui  est  fréquent,  on  y  cultivera  selon  le 


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92&  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

degré  de  submersion,  et  quelquefois  même  à  l'état  sauvage,  soit 
des  Graminées  aquatiques  comme  YHydropyrum,  dont  on  mange 
le  bourgeon  terminal;  soit  des  Nymphéacées  comme  le  Mélumbo 
d'Egypte  cité  plus  haut,  ou  YEuryale  feroXj  la  u  Tète  de  coq  »  des 
Chinois,  dont  toutes  les  parties  fournissent  une  fécule  alimentaire  ; 
soit  des  Gucurbitacées  comme  la  Pastèque,  soit  les  rhizomes  d'un 
Typha,  les  tubercules  du  Tare,  ceux  d'une  Sagittaire  ou  ceux  de 
VHeleocharis  tuberosa;  soit  encore  une  châtaigne  d'eau  spéciale, 
parfois  d'un  rouge  écarlate,  que  l'on  recueille  en  automne  d'une 
manière  pittoresque  bien  décrite  par  M.  Fauvel,  l'un  des  naturalistes 
qui  ont  le  mieux  vu  la  Chine.  Hoaunes,  femmes  et  enfans  s'em- 
barquent sur  les  canaux  dans  des  baquets  que  l'on  pousse  avec 
un  grand  bambou  tout  autour  des  Uots  nageans  de  la  châtaigne,  et 
qui  chavirent  assez  souvent  au  grand  amusement  de  tout  le  monde. 
Daus  certains  endroits  on  observera  une  culture  singulière  de 
champignons.  Ces  cryptogames  sont  fort  prisés  en  Chine,  et  ce 
n'est  pas  seulement  pour  leurs  propriétés  nutritives.  Un  agaric, 
nommé  lin-tchiy  qui  se  ramifie  en  arrivant  à  l'air  libre  et  qui 
est  alimentaire,  est  d'un  tissu  assez  sec  pour  se  conserver  à  peu 
près  tel  qu'on  le  cueille  quand  on  l'a  choisi  mûr.  Aussi  les  anciens 
auteurs  l'avaient-ils  pris  pour  symbole  de  l'immortalité.  Les  bonzes 
en  font  la  basiï  de  leur  ambroisie,  et  de  même  que  les  prêtres  de 
la  doctrine  du  Tao,  ils  représentent  leurs  dieux  avec  un  lin-tchi  à 
la  main.  Un  autre  champignon  voisin  de  nos  morilles,  un  Clathrus 
auquel  Sprengel  a  conservé  son  nom  chinois  de  mokusin^  est  aussi 
fort  recherché.  La  culture  de  ces  cryptogames  repose  sur  la  connais- 
sance des  arbres  qui  les  portent.  Ce  sont  ces  arbres  que  l'on  met 
en  terre,  ou  sinon  des  morceaux  pourris  de  leur  bois,  en  butant 
autour  d'eux  un  talus  qui  se  couvre  de  champignons  aussi  lucratifs 
et  aussi  innocens  que  ceux  de  nos  halles. 

Mais,  c'est  surtout  le  verger  chinois  qu'il  faut  examiner,  en  distin- 
guant les  productions  du  Midi  de  celles  du  Nord.  Les  fruits  du  Midi 
nous  intéressent  moins  :  Dattiers,  Papayers,  Cocotiers,  Manguiers, 
Mangoustans,  Bananiers,  Arbres  à  pain.  Ananas,  tous  ces  végétaux 
des  tropiques  n'ont  rien  de  particulier  à  la  Chine.  Seulement,  il  importe 
de  ne  pas  oublier  que  sur  bien  des  points  du  Yûn-nan^  comme  la 
vérifié  M.  le  docteur  Thorel,  l'un  des  siu^vivans  de  l'expédition  de 
Francis  Garnier,  il  existe  entre  les  vallées  et  les  plateaux  qui  les 
dominent  de  telles  différences  d'altitude  que,  sur  le  marché  d'une 
même  ville,  on  peut  acheter  des  fruits  du  Midi  et  des  fruits  du 
Nord.  Les  principaux  de  ceux-ci  sont  d'abord  les  cinq  fruits^  savoir  : 
la  pêche,  l'abricot,  la  prune,  la  châtaigne  et  le  jujube.  L'arbre  frui- 
tier le  plus  i(nportant  de  la  Chine  est  certainement  le  Pêcher,  qui, 
selon  toute  apparence,  en  est  originaire,  comme  l'a  reconnu  M*  de 


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Lk  BO  PANIQUE  D£S   CHINOIS.  925 

CaûdoUe»  et  que  sa  floraison  hivernale  a  fait  le  symbole  de  ramour» 
si  souvent  cité  dans  les  romans  chinois,  et  aussi  de  la  fidélité.  L'un 
de  ces  romans,  où  deux  botanistes  à  la  reeherche  des  simples  ren- 
contrent des  déesses  dans  une  grotte  bientôt  comparable  à  celle  de 
Didon,  s'appelle  la  Grotte  des  pêchers.  Le  plus  célèbre  des  romans 
historiques  de  la  Chine,  en  racontant  la  révolte  des  Bonnets  jaunes^ 
montre  les  trois  amis  qui  s'unissent  pour  venger  les  maux  de  la 
patrie,  échangeant  leurs  sermens  non  sur  le  sommet  d'un  Gr^ltli 
quelconque,  mais*  a  dans  le  jardin  des  pêchers.  »  D'après  une 
légende  qui  fait  foi  au  Céleste-Empire,  les  fruits  du  pêcher /Vin-/'ao 
procurent  l'immortalité  aux  heureux  qui  en  mangent.  Ces  fruits 
sont  allongés  en  pointe  comme  ceux  qui  sont  peints  sur  les  fres- 
ques d'Herculanum.  L'abricot  a  moms  de  valeur,  le  type  cultivé 
du  moins,  sauf  la  variété  qu'on  conserve  à  Tian-Chan^  près  de 
Pékin,  pour  la  table  de  l'empereur;  mais  l'Abricotier  sauvage  a 
dans  l'économie  domestique  un  rôle  qui  nous  surprend.  Oa  lit,  à 
cet  égard,  dans  \ Histoire  de  la  province  de  Chen-si^  des  détails 
curieux.  Un  médecin  charitable  et  très  habile,  qui  vivait  vers  le 
milieu  du  xiv^  siècle,  ne  recevait  point  d'honoraires  pour  ses 
ordonnances  et  ses  remèdes.  Attendri  par  la  misère  des  paysans 
de  son  village  et  désireux  de  les  soulager,  il  exigeait  seulement 
de  ses  malades  qu'ils  plantassent  chacun  un  Abricotier  sauvage 
sur  une  colline  nue  et  stérile  qui  appartenait  à  la  commune.  Au 
bout  de  quinze  ans,  la  colline  s'était  insensiblement  recouverte 
d'abricotiers.  Le  bon  médecin  assembla  les  gens  du  village  et  leur 
dit  :  «  Les  abricotiers  qu'on  a  plantés  à  ma  prière  sur  la  colline  de 
l'est  la  couvrent  maintenant  de  leur  ombre  :  que  la  commune 
se  chai*ge  d'entretenir  cette  plantation.  Uhuile  qu'elle  en  retirera 
suffira  non-seulement  pour  payer 'un  médecin  et  les  remèdes  aussi, 
mais  encore  pour  soutenir  les  orphelins  et  les  vieillards.  »  Et  il  fut 
fait  comme  le  médecin  le  demandait  :  touchant  emploi  des  noyaux 
d'abricot  et  de  leur  huile,  dont  l'usage  est  vulgaire  en  Chine. 

On  trouve  encore  dans  les  vergers  chinois  un  grand  nombre  de 
fruits,  ceux  du  Bibassier,  plusieurs  prunes,  uoe  bonne  poire 
blanche  et  ronde  comme  notre  bergamote,  les  baies  du  Myrica 
rubra,  qui  remplacent  assez  bien  notre  fraise  et  qu'on  pourrait  conr 
fondre  avec  des  arbouses;  mais,  pour  l'usage  populaire,  rien  n'égale 
les  kakis  et  les  oranges.  Les  kakis  (ce  fruit  nous  vient  surtout  du 
Japon)  sont  nommés  cheu-dze  en  Chine;  ils  sont  produits  par  des 
Diospyros,  comme  ceux  du  Diospyros  LotuSy  qu'on  suppose  avoir 
été  l'arbre  des  lotophages.  Le  cheu-dze  est,  à  proprement  parler, 
la  figue  des  Chinois;  à  l'état  frais,  il  a  la  couleur  d'une  orange; 
mais  quand  il  est  sec,  il  prend  la  forme  d'un  disque.  On  en  réunit 
ainsi  un  grand  nombre,  qu'on  enfile  en  chapelet  :  conserve  très 


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9^  RETUB  DES  DEUX  MONDES. 

sucrée  et  précieuse  pour  lesToyages,  Le  chm-dze  est  un  deelhiils 
dont  racclimatittion,  déjà  commencée  psr  H.  Dupont,  parsdt  le  plus 
ut3e  à  poursuivre.  Quant  aux  oranges,  Il  existe  en  Gliine  une  grande 
variété  de  ces  fruits  d'or  ou  km-kây  depuis  les  pamplemousses 
[yus)  jusqu'aux  mandarines  nommées  kan^  c'est-à-dire  par/nm» 
Nous  n'avons  pas  besoin  de  rappeler  qu'on  les  fait  confire. 

Tel  est  l'aperçu  simplement  sommaire  des  ressources  que  l'ad- 
mirable industrie  de  ce  peuple  a  tirées  des  ricbesses  naturelles  de 
son  sol  en  vue  de  l'alimentation.  Encore  n'avons-nous  pas  parlé 
du  mauvais  alcool  des  graines  du  sorgho,  ni  du  thé,  dont  la  cul- 
ture a  défrayé  tant  de  publications ,  culture  immense  qui  cepen- 
dant ne  suiBt  pas  à  la  consommation,  puisque,  d'après  le  téuioi- 
gnage  d'un  missionnaire,  depuis  que  le  commerce  en  demande 
une  si  grande  quantité,  on  y  mêle  une  large  proportion  de  pkmtes 
étrangères.  Il  est  à  espérer  que  les  plantations  de  thé  faites  p«r 
l'administration  anglaise  sur  les  pentes  de  l'Himalaya  obvieront  à 
cette  falsification,  en  attendant  que  Ton  puisse  introduire  dans  les 
régions  montagneuses  de  notre  Dauphinë,  sinon  le  Thea  viridis  lui- 
même,  du  moins  une  autre  espèce  du  même  genre,  à  feuilles  velues, 
habitant  un  climat  plus  rude  entre  la  Chine  et  le  Tibet,  et  que  le 
même  mîssionnaîre  a  découverte  pendant  un  voyage  des  plus  péni- 
bles dans  la  principauté  de  Moupin,  régie  par  un  de  ces  chefs  indé- 
pendans,  tyranneaux  de  leur  localité,  que  les  jeunes  Chinois  du  paya 
instruits  dans  les  écoles  catholiques  aux  rudimens  du  latin  appellent 
du  nom  de  regulus.  Le  missionnahre  dont  nous  rappelons  ici  les 
fatigues  et  les  ^travaux  n'est  autre  que  le  père  Armand  David, 
membre  correspondant  de  l'Académie  des  sciences  pour  la  section 
de  zoologie,  dont  les  recherches  ont  fourni  à  H.  Blanchard  des 
articles  encore  présens  à  la  mémoire  de  nos  lecteurs,  et  dont  la 
science  n'a  d'égatle  que  sa  modestie.  C'est  dans  les  voyages  'de  ce 
prêtre  éminent  (1),  qui,  s'il  n'est  pas  devenu  le  martyr  de  la  foi 
chrétienne,  a  été  du  moins  celui  de  la  science,  qu'il  faudrait 
apprendre,  des  yeux  d'un  témoin  de  bonne  foi,  bien  des  détails 
que  la  nécessité  d'une  exposition  rapide  empêche  de  retracer  ici. 

Il  faudrait,  en  effet,  un  volume  pour  continuer  cet  hommage  à 
l'activité  chinoise,  en  appréciant  les  différentes  cultures  établies  en 
vue  d'un  but  industriel  au  milieu  des  céréales,  dans  cette  immense 
plaine  qui  s'étend  à  l'orient  de  l'Asie  entre  les  deux  grands  Oeuves, 
et  où  les  édits  des  empereurs  ont  fait  abattre  les  arbres.  On  n'en 
trouve  que  sur  les  tombeaux,  où  ils  sont  soigneusement  respectés, 
du  moins  jusqu'à  un  changement  de  dynastie.  Indépendamment 
des  cultures  spéciales,  comme  les  cultures  médicales  d'Aconit  et 

(1)  Les  deux  premiers  voyages  ont  été  publiés  dans  les  Annales  du  Muséum* 


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LA.BOràlRQlIE  DES  CHINOIS.  927 

les  chaiiyps,4iiortel8  aor  abeiUes,  eu  Pavot  à  opôom,  de  jour  en  jour 
jihiB  ieimiiis8aiit,  fl  faudrait  étudier  les  plaoles  à  buile.. telles  que 
rAamobide,  le  Sèsmne,  le  Bioia  (il  s'agit  iâ  d'éclairage);  les  arbres,  à 
Ternis,  tels  qne  ]»  Mhus  vemiœ  et  VElœococeay  dont  le  Bucjouit.de 
propriétés  insectkîdes  et  s'unît  au  précédent  pour  constituer  la 
ikmeuse  laque  adnoirée  du  monde  entier  ;  les  arbres  à  ai«if  ou  à  cins^ 
9iir  lesquels  ont  tant  écrit  les  anciens  missionnaires  et  que  mullir 
plient  les  prescripltoifts  de  la  religion  bouddhique,,  car  ce  serMt  un 
péobé  grave  de  brûler  sur  les  autels  un  suif  de  provenance  aiû^ 
Bttie;  Consacrons  do  moins  en  terminant  quelques  lignes  au  Bam- 
bou, aux  plantes  textiles  ^  aux  plantes  tinctoriales. 

Le  Bambou  se  voit  parlout  en  Chine,  où  il  sert  aux  usages  les 
plus  divers.  11  s'adapte  particulièrement  au  clioiait,  se  platt  dans 
les  parties  chaudes  et  peut,  dans  les  parties  septentrionales,  sup^ 
porter  une  période  [dus  réduite  de  végétation  à  cause  de  la  rapidité 
de  sa  croissance.  D'après  les  mesures  qu'a  prises  Robert  Eor- 
time,  qui  fut  envoyé,  il  y  a  une  trentaine  d'années,  par  le  gouver- 
nement anglais,  pour  étudier  les  ressources  végétales  du  pays«  la 
hauteur  d'un  tronc  vigoureux  de  bambou  y  augmente  en  vingt- 
quatre  heures  de  O^'fô  à  0°",^.  Le  tronc  de  cette  Gramîoée,.  notaoïr 
ment  de  l'espèce  qu'on  plante  auprès  des  pagodes,  atteint  en 
p^i  de  mois  20  mètres  de  haanfeeur,  pmié  de  braïudies  jusqu'au 
tiers.  Le  seul  malheur  de  l'espèce,  même  sous  le  climat  qui  Im 
convient  le  mieux,  c'est  qu'elle  meurt  après  sa  fleraiâon.r  Chose 
remarquable,  tous  les  rameaux  pris  comme  boutures  à  un  Bambou 
meurent  aussi,  à  ce  qu'on  affirme,  quand  le  pied  mère  a  fleuri  et 
terminé  sa  vie.  B&ns  sa  jeunesse,  le  bambou  qui  sort  de  terre,  sem- 
blable à  une  sotte  d'asperge,  constitue  l'un  des  légumes  les  pins 
appréciés  dans  le  pays.  Quand  ses  pousses  ont  un  an  d'âge,  on  les 
fait  macérer  dans  de  l'eau  de  chaux,  puis  on  les  réduit  en  filasse 
eu  en  pulpe,  selon  qu'on  veut  en  iiaire  des  cordes  ou  du  papier. 
D'autres  fois,  en  coupant  les  lanières  de  la  plante  dans  le  sens  de 
sa  longueur  et  en  les  tressant,  on  obtient  les  câbles  dont  on  se  sert 
pour  haler  les  navires.  Les  feuilles,  quand  elles  sont  larges  et 
fermes»  sont  employées  à  faire  -de  jolis  éventails.  Mais  les  usages 
les  plus  împortans  sont  ceux  qu'on  tire  des  troncs  et  des  rameaux, 
selon  leur  grosseuc  Le  bambou  fixinût  les  petits  bâtons  qui  ti«- 
nent  lieii,  dans  le  Céleste4mpîre,  de  cuiller  et  de  fourchette  ;  il 
fournit  aussi  des  mâts  et  des  vergues  ;  en  onissant  entre  elles  ses 
tiges,  on  en  obtient  même  des  voiles,  et  les  annales  de  la  Chine 
nous  parlent  d'un  petit  bateau  creusé  de  toutes  pièces  dans  le  tronc 
d'un  gros  bambou.  Tous  les  ustensiles  de  vannerie  utiles  à  l'éco- 
nomie domestique  peuvent  se  faire  avec  cette  Graminée,  paniers, 
treillages,  claies,  tamis  ;  lignes  et  barrages  pour  prendre  le  poi^ 


028  RETUE  DES  DEUX  MONDES. 

son;  même  les  charrues,  les  herses  et  autres  outils  agricoles.  Ses 
longues  tiges  fistuleuses  sont  des  tuyaux  tout  faits  qui  conduisent 
l'eau  sur  les  terres  ou  dans  Tintérieur  des  maisons,  où  mille  objets 
sculptés  en  bambou  attirent  l'attention  de  Tétranger.  M.  Vidal  a 
dressé  une  liste  de  ces  usages  multiples.  M.  Renard,  jadis  délé- 
gué du  commerce  français  en  Chine,  avait  rapporté  une  foule  de 
curiosités  fabriquées  surtout  avec  le  Bambou  carré,  dont  il  a  orné 
sa  retraite  du  parc  d'En-bas  dans  la  forêt  de  Rambouillet.  Les  voya- 
geurs sont  unanimes  à  nous  représenter  que,  toute  sa  vie,  comme 
l'a  dit  M.  d'Hervey  de  Saint -Denis,  le  Chinois  dépend  du  bam- 
bou; la  mort  même  ne  l'affranchit  point  de  cette  dépendance;  on  le 
porte  au  cimetière  sur  un  brancard  de  bambous,  et  c'est  encore  le 
bambou  qui,  avec  les  pins,  les  sapins  et  les  cyprès,  jette  sur  sa  der- 
nière demeure  l'ombre  de  ses  rameaux. 

Cette  Graminée,  nous  l'avons  vu,  fait  déjà  partie  des  textiles,  que 
nous  ne  faisons  que  rappeler.  Mais  c'est  un  textile  médiocre.  Le 
papier  végétal,  et  celui  qu'on  nomme  si  improprement  papier  de 
riz,  provient  tant  du  Mûrier  à  papier,  le  Broussonnetia  papyriferay 
que  d'une  araliacée  très  voisine  de  celle  qu'on  cultive  dans  les  jar- 
dinières sous  le  nom  d'Aralia  japonicay  le  Fatsia  pcpyrifera.  Le 
papier  du  Fatsia  est  fourni  par  la  moelle  de  l'arbre,  dont  les  cylin- 
dres sont  découpés  suivant  une  direction  spiralée  en  plaques  larges 
et  minces  qui  sont  ultérieurement  égalisées  et  aplaties.  Parmi 
les  textiles  proprement  dits,  on  ne  veut  mentionaer  ici  que  le 
Chanvre,  le  Haricot-chanvre  et  le  Cotonnier,  auquel  on  doit  les  beaux 
tissus  de  Nankin.  Une  source  moins  connue  du  tissu  fibreux  est 
fournie  par  des  Palmiers,  par  le  Chamœropsy  que  les  voyageurs  nom- 
ment le  Palmier  à  chanvre,  bien  voisin  du  Chantyerops  qui  donne 
en  Algérie  le  crin  végétal,  et  par  un  Caryota^  le  hiany-lung-tsu  du 
sud  de  la  Chine,  dont  le  tronc  contient  aussi  une  moelle  savou- 
reuse. Dans  le  nord,  V Hibiscus  tiliaceus  est  abondamment  cultivé 
le  long  des  cours  d'eau,  où  il  atteint  une  haateur  de  10  pieds, 
avec  des  feuilles  de  1  pied  1/2  de  diamètre,  et  sert  à  la  conrection 
des  cordages.  Il  y  a  bien  encore  d'autres  textiles  en  Chine;  nous 
en  parlerons  d'autant  moins  qu'ils  ont  été  plus  vulgarisés;  nous  vou- 
lons parler  des  Orties  de  la  Chine  ou  Bœhmeriay  le  China-grass  et  la 
Ramie  (1),  dont  lesfeuilles  fournissent  uae  filasse  apte  au  peignage  et 
bien  anciennement  connue,  s'il  faut,  Avec  M.  de  La  Blauchère,  lui 
rapporter  le  vers  des  Géorgiques: 

VeUeraque  at  foliis  depcctant  tenuia  Seros. 

(1)  Voyei  les  Hecherchet  iwr  VagricuUur$  H  VhorticuUure  de$  Chinois^  de  M.  d'Her- 
vey de  Stint'DeDii,  p.  172  et  soIt. 


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"^ 


LA  BOTANIQUE  DES  CHINOIS.  929 

En  tout  cas,  ce  n'est  probablement  pas,  comme  on  l'a  cra  si  long- 
temps, un  ver  à  soie  dont  la  riche  toison  venait  sur  les  rives  du 
Phase  s'échanger  contre  les  marchandises  de  l'Occident. 

La  soie  est  d'autant  plus  utile  aux  Chinois  qu'ils  possèdent  pour 
la  teindre  un  plus  grand  nombre  de  matières.  Indf^pendamment  des 
substances  minérales,  d'ailleurs  presque  exclusivement  réservées 
aux  peintres  et  aux  dessinateurs,  le  nombre  et  la  valeur  des  prin- 
cipes colorans  qu'ils  ont  pu  extraire  du  règne  végétal  sont  d'une 
importance  extrême.  Ils  lui  ont  même  demandé  des  mordans.  Ils 
retirent  d'un  arbrisseau,  leur  kou-chouy  probablement  le  Rhus 
sinemis^  un  lait  dans  lequel  on  trempe  le  pinceau  pour  dessiner  des 
enluminures  ;  aussitôt  le  dessin  tracé,  on  applique  sur  la  page  une 
feuille  d'or,  qui  se  fixe  sur  les  lignes  imprégnées  de  ce  lait.  Les 
Chinois,  qui  ont  tous  les  cheveux  noirs,  savent  aussi  teindre  les 
cheveux  des  Européens  qu'ils  veulent  déguiser  ;  des  néophytes  l'ont 
fait,  à  ce  que  l'on  rapporte,  pour  leurs  prêtres  chrétiens,  à  l'aide 
d'un  procédé  étrange  qui  consiste  à  avaler  pendant  un  mois  ou  six 
semaines  un  breuvage  composé  de  sucs  végétaux. 

Les  couleurs  de  teinture  ordinaires  ont  été  étudiées  dans  un 
mémoire  spécial  par  M.  0.  Debeaux,  qui  accompagna,  il  y  a  déjà 
près  de  vingt  ans,  notre  corps  expéditionnaire  en  Chine,  comme 
pharmacien-major.  Ces  couleurs  sont  le  bleu,  le  vert,  le  gris,  le 
noir,  le  rouge  et  le  jaune.  Le  bleu  est  obtenu  sur  une  large  échelle 
agricole,  de  l'indigo  dans  le  Midi,  et  dans  le  Nord  du  Polygonum 
tinctorium,  dont  les  larges  feuilles  et  les  épis  rouges  ornent  nos 
plates^bandes.  Le  vert  est  fourni  par  le  lo  kao^  c'est-à-dire  par  deux 
arbustes  voisins  de  notre  Nerprun,  qui  ont  fourni  à  M.  Natalis  Rondot 
les  élémens  de  recherches  spéciales  et  qu'on  a  pu  voir  vivans  en 
1858  et  1859,  à  Lyon,  dont  la  chambre  de  commerce  s'était  vive- 
ment intéressée  à  ce  procédé,  et  à  Blanquefort,  près  de  Bordeaux, 
chez  M.  Delisse.  Le  gris  est  obtenu  par  des  noix  de  galle  recueillies 
sur  diverses  plantes  ;  pour  la  teinture  en  noir,  le  suc  de  ces  galles 
est  combiné  avec  celui  de  l'indigo  ou  avec  des  solutions  ferrugi- 
neuses. Le  rouge,  une  couleur  officielle  dans  les  cérémonies,  est  tiré 
de  la  Garance,  du  Carthame,  des  racines  du  Toumefortia  argu- 
sinuy  Borraginée  voisine  de  nos  Héliotropes,  qui  émaille  de  ses 
fleurs  les  champs  des  environs  de  Pékin.  Le  jaune  enfin  est  la  nuance 
la  plus  importante;  on  le  demande  non-seulement  à  la  racine  du 
Curcuma,  mais  encore  à  l'écorce  bouillie  du  Pterocarpm  flavus^  aux 
fruits  orangés  du  Gardénia  radicanSy  aux  fleurs  du  Sophora,  à  la 
gomme-gutte,  à  un  Réséda,  aux  fleurs  du  safran.  Le  Curcuma  seul 
donne  le  kiang-hoang^  c'est-à-dire  le  jaune  impérial.  Nous  avons  vu 
Ton  ux.  —  1883.  59 


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«30  mmm  db»  dbr  moudes. 

l'usage  fait  de  oétteGOuteur  dans  la-grande  cérâmonie  du  kbooraga. 
Elle  est,  en  efiéC,  réservée  à  1- empereur,  qui  ne  se  montre  en  public 
que  vêtu  d'habits  et  entouré  d'ustensiles  rayonnant  do  cette  teinte 
aolaire,  oQamae  il'  conp^nent^^  aa  Fils  du  Ciel.  Gela  nous  partit  bien 
puériU  SHchoos  cependeoit  tmir  compte  des  différences  fondamea- 
talesétabbes  dès  l'originede  l'iMimimté estre des  races  aussi  difiife- 
rentes  par  tous  leurs  usages,  même  par  les  oonceptioiis  de  leur 
esprit.  Admettons  qua  nous  dewns  les  étonner  autant  qu'ils  nous 
étonnent,  et  constatons  qu'après  ayoir  Taineu  les  difficultés  de  leur 
idiome,  nous  rencontrons  un  génie  scientifique  et  industrie  tout 
spécial,  digne  du  plus  réel  intérêt,  chez  ce  peuple  qui  a  été  plus 
d'une  fois  déjà  l'ami  sincère  de  la  France.  Certaines  traces  de  cette 
amitié  ont  disparu,  même  du  sol  qui  les  portait*  Ou  ne  trouve  plœ 
en  Chine  la  vigne  introduite  par  les  premiers  missionnaires,  si  œ 
n'est  dans  lesjardins  du  cimetièi^  catholique  où  reposent,  respec- 
tées de  ton»,  les  cendres  de  ces  savans  prêtres  qui  étaient  venis 
apporter  tant  de  bienCeJts^  Les  caractères  nouveaux  que  l'empe- 
reur Kang-bi,  leur  élève,  aviùt  inventés  pour  écrire  sous  leur  inspi- 
ration des  traités  scientifiques,  ne  sont  plus  guère  compris  que  d'un 
très  petit  nombre  de  dignitaires.  La  Chine  se  piatt  dans  une  immo- 
bilité apparente,  et  des  malheurs  encore  récens  lui  ont  fait  éprou- 
ver, non  sans  raison,  quelque  ékrignement  pour  les  nations  de  a  Tex- 
U^ême  Occident.  »  Cependant  aujourd'hui  on  n'igoore  pas  qu'une 
certaine  initiation  est  demandée  par  elle  à  TEurope,  et  les  maôdar- 
rins  qui  gouvernent  la  province  du  Yàn-nan  n'ont  pas  dû  oublier 
encore  qu'au  lendemain  de  nos  désastres,  des  ingénieurs  français 
les  ont  aidés  &  créer  un  arsenal  de  guerre  contre  les  musulmrans  révot- 
tés^(l)6t  à  exploiter  les  richesses  métallurgiques  de  leur  soL  L'o»- 
verture  de  la  voie  du  fleuve  Rouge  était  alors  également  désirée  par 
les  négocians  français  et  par  les  négocians  chinois,  et  il  est  encore 
à  espérer  que  les  représentans  des  deur  nations  s'aideront  de  ces 
souvenirs  pour  cimenter  sur  de  nouvelles  bases,  sur  1- estime  comme 
sur  l'int^êt,  une  alliance  profitable  à  chacune  delks. 


EUG*  FOURNIXIU 


(1)  Voyw  ÉmUe  Rodior;  la  Provins  Mnout  du  TUn-Nàn,  2  roi  Pkrfs,  ISTf-mO 
EroMt  LeroQz. 


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REVUE    DRAMATIQUE 


Comédie^Française  :  les  Maucroix,  comédie  en  3  actes,  de  M.  Albert  Delpit.  — 
avorte- SatBt-Mârtin  :  Fromfrou  (reprise).  —  OdiéoD  :  la  Famille  d*Armelles,  drame 
Fea  3-actei,  de  M.  Jean  Marras.  —  Yaudefille  :  les  Affolés,  comédie  en  4  actes,  de 
BIM.  Goadinet  et  Pierre  Véron.  —  Palais-Royal  :  Ma  Camarade,  comédie  ^en 
5  actes;  de  MM.  H.  MeUhac  et  Ph.  Gille. 


Après  la  première  représentation  des  3IaucroiXf  M.  Emile  Augier 
embrassa  Tauteur  :  «  Eh  bidnl  mon  cher  enfant,  lui  dit-il,  cette  fois 
encore  vous  vous  êtes  jeié  d*un  quatrième  étiage,  et  vous  êtes  retombé 
sur  vos  pieds.  »  On  conaatt,  en  effet,  les  façons  de  M.  Albert  Delpit,  son 
goût  des  situations' escarpées,  son  hai^itude  de  s'en  précipiter  :  il  serait 
à  craindre,  pour  tout  autre,  que  de  tels  sauts  ne  fussent  des  chutes; 
sain  et  sauf,  après  chaque  épreuve,  notre  ami  et  collaborateur  salue  le 
public  galamment. 

Quel  est  donc  le  point  capital  des  Maucroixf  La  rivalité  de  deux 
frères,  l'un  légitime,  l'autre  bâtard.  —  Et  c'est  là  ce  qu'on  trouve  d'un 
ragoût  si  fort,  pour  un  plat  de  M.  Delpit?  La  matière  n'est  pas  neuve, 
et,  ces  jours-ci,  le  Bel  Armand  nous  donnait  Toccasion  d'écrire  qu'on 
commençait  à  la  trouver  fade.  —  Oui,  mais  le  sujet  du  Fils  naturel 
était-il  neuf  quand  parut  le  Fils  de  Coralief  L'auteur  l'avait  renouvelé 
et  relevé  d'un  piment  si  .particulier  que  le  public  se  réjouit  de  s'en 
faire  emporter  la  bouche;  de  môme  pour  les  Maucrmx.  Par  une  méta- 
phore plus  séante  au  caractère  de  M.  Delpit,  disons  que  ce  jeune  capi- 


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932  AETUB  DES  DEUX  MONDES* 

taine  aime  à  se  lever  tôt,  après  avoir  couché  sur  Iss  positions  con- 
quises par  les  grands  chefs,  pour  pousser  hardiment  leur  conquête  : 
d'un  bond,  il  quitte  la  place  marquée  par  la  victoire  des  autres  et 
plante  la  sienne  plus  avant  ;  sa  devise  est^:  Plus  tdtra.  Voyez  les  pré- 
cautions que  prenaient  naguère  des  écrivains  comme  M.  Dumas  fils» 
qui  n'est  pourtant  pas  timide,  comme  M.  Augier,  qui  n*est  pas  poltron, 
pour  nous  présenter  la  mère  d'un  bâtard.  Ils  choisissaient  une  vierge, 
ils  la  prêtaient  à  l'amour  une  seule  fois  et  la  cloîtraient  ensuite,  pour 
toute  sa  vie,  dans  le  repentir  :  Clara  Vignot,  du  Fils  naturel^  et  M*»*  Ber- 
nard, des  Fourchambault,  profitent  l'une  et  Tautre  de  cette  conven- 
tion. Arrive  M.  Delpit;  il  met  face  à  face  le  capitaine  Daniel  et  Coralie: 
(c  Ma  mère,  au  moins  dites-moi  qui  est  mon  père  !  »  La  pauvre  femme 
se  tait;  selon  le  mot  de  Gavami,  c*est  M*^  veuve  Tout-Ie-Monde,  et 
son  fils  n'est  le  fils  dQ  personne.  Des  œuvres  antérieures  à  celle-ci, 
qui  ne  voit  le  progrès?  La  convention  est  dénoncée;  le  pathétique  de 
la  situation  est  porté  à  l'extrême. 

Toujours  en  quête  d'une  nouvelle  outrance,  M.  Delpit  s'est  avisé  que, 
dans  le  Bâtard  de  Touroude,  —  comme  dans  le  Bel  Armand  de  M.  Jan- 
net,  —  les  deux  frères  se  haïssent  par  accident  et  se  provoquent  sans 
savoir  qu'ils  sont  frères;  il  s'est  avisé  que,  dans  les  Fourchambault, 
quand  Léopold  souflQette  Bernard,  il  ne  sait  pas  que  Bernard  est  le  fils 
de  son  p^re  :  il  a  voulu  montrer  à  son  tour  deux  jeunes  hommes  qui 
se  haïssent  et  se  provoquent,  mais  sachant  qu'ils  sont  frères  et  juste- 
ment pnrce  qu'ils  le  sont.  Il  s'est  avisé  que  M.  Duversy,  chez  Tou- 
roude, et  le  bel  Armand,  chez  M.  Jannet,  n'avaient  qu'à  découvrir  aux 
deux  adversaires  le  secret  de  leur  naissance  pour  que  l'un  au  moins 
renonçât  au  combat;  il  s'est  avisé  que  M.  Fourchambault,  mieux  par- 
tag(^  encore,  ignorait  que  Bernard  fût  son  fils  et  ne  connaissait  même 
pas  rinjure  qu'il  reçoit  de  Léopold  :  il  a  voulu  que  les  jeunes  hommes 
qu'il  mettrait  sur  la  scène  en  vinssent  presque  aux  mains  devant  leur 
père,  —  qui  n'aurait  pas  contre  leur  fureur  ce  recours  de  leur  révéler 
qu'ils  sont  frères,  puisqu'ils  le  savent,  et  que  c'est  justement  Thor- 
reur  de  cette  parenté  qui  les  anime  l'un  contre  l'autre...  Et  cela  sans 
le  prestige  du  recul  dans  un  temps  et  dans  un  pays  éloignés,  sans  le 
charme  avantageux  du  costume,  qui  rendait  de  telles  extrémités  plus 
vraisemblables  dans  les  Mères  ennemies  de  M.  uatulL  Mendès  I  Éceocle 
en  redingote  et  Polynice  en  jaquette,  à  supposer  que  l  un  et  l'autre  ne 
soient  pas  nés  d'une  même  mère,  tout  près  de  s'entr'égorger  du  vivant 
d'Œdipe,  et  sous  ses  yeux,  avant  qu'Œdipe  soit  aveugle,  voilà  quel 
spectacle  M.  Delpit  s'engage  à  nous  offrir  :  après  les  Maucroix,  on  ne 
pourra  plus  empirer  cette  situation  du  bâtard  et  du  fils  légitime  enne- 
mis, pas  plus  qu'après  le  Fils  de  Coralie^  on  ne  peut  empirer  la  situa  « 
tion  de  la  fille  mère.  Cest  le  privilège  de  M.  Delpit  de  pousser  jusqu'au 


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BEVUE  DRAMATIQUE.  933 

bout  une  donnée  dramatique  et  d'en  épuiser  les  ressources  :  où  son 
cheval  a  passé  le  regain  ne  poussera  pas! 

Pour  concevoir  de  tels  projets,  il  suffit  d'un  téméraire;  pour  les 
mener  à  bien,  il  lui  faut  ce  tour  de  main  où  se  reconnaît  le  génie  par- 
ticulier du  théâtre;  il  lui  faut  cette  prestesse,  qui  est  celle  de  la  fran- 
chise et  de  l'énergie  plutôt  que  de  Thabileté  :  nulle  habileté  ne  fera 
excuser  cette  situation,  si  la  franchise  et  l'énergie  ne  la  font  admettre 
par  force.  On  sait  que  ces  qualités,  M.  Delpit  les  possède  à  l'excès  :  rare- 
ment il  en  donna  des  marques  plus  décisives  que  dans  ce  drame,  inti- 
tulé comédie,  mais  qui  n'est  fait  que  d'essence  tragique.  Ce  n'est  pas 
seulement  parce  que  l'ouvrage,  distribué  en  trois  actes,  se  tient  dans 
un  seul  décor  et  tout  juste  dans  l'espace  de  temps  que  l'action  exige- 
rait réellement,  ce  n'est  pas  seulement  parce  que  la  règle  des  trois 
unités  y  triomphe  qu'il  a  l'aspect  classique  :  c'est  parce  qu'il  est  net, 
sobre  et  ou,  de  façon  à  surprendre  les  amateurs  les  plus  déclarés  du 
genre.  Point  de  petites  roueries,  de  menues  élégances,  de  lentes  déli- 
catesses; auprès  des  Maucroix,  le  Supplice  d'une  femme  ou  Julie,  au 
lieu  de  paraître  un  drame,  semble  une  étude  psychologique  trop 
patiente. 

La  scène  se  passe  à  Évian,  dans  un  salon  d'hôtel  :  le  sol  de  ce  salon, 
c'est  le  terrain  de  la  place  publique  ou  du  vestibule  où  se  réunis- 
saient jadis  les  héros  de  la  tragédie;  M.  Perrin  Ta  fait  garnir  de  meu- 
bles par  un  tapissier  moderne.  Paraissent  une  jeune  fille  et  un  jeune 
homme  :  «  Julien  !  —  Germaine  !  »  Germaine  est  la  fille  de  M.  Gérard, 
député  radical  et  plusieurs  fois  millionnaire,  qui  ne  veut  marier  sa 
fille  qu'.iu  possesseur  d'une  grande  fortune  et  d'un  grand  nom.  Julien 
a  Tun  et  l'autre;  ce  jeune  homme  frôle  et  blond  est  le  fils  du  marquis 
de  Maucroix,  chez  qui  Germaine  a  été  reçue  l'an  dernier  à  Bayonne.  Les 
deux  enfans  sont  émus  en  se  retrouvant;  Germaine  devine  la  cause 
de  cette  émotion  et  la  dit  avec  ingénuité  :  «  Mon  ami,  savez-vous  que 
vous  êtes  amoureux  de  moi?  11  n'y  a  pas  de  mal  à  cela,  puisque  je 
suis  amoureuse  de  vous.  Mon  père  est  ici;  je  vais  le  présenter  au 
vôtre;  ils  nous  marieront.  »  Cependant  les  parens  de  Julien  passent 
au  fond  de  la  scène  :  «  11  est  dommage,  murmure  le  marquis  de 
Maucroix,  que  ces  enfans  se  soient  revus!  »  Et  Germaine  reprend 
avec  une  confiance  qui  nous  fait  sourire  :  a  Ce  mariage  sera  trop 
facile!  » 

Nous  devinons  que  les  espérances  de  nos  amoureux  seront  traver- 
sées, et  nous  ne  doutons  pas  qu'elles  ne  le  soient  par  ces  deux  per- 
sonnages auxquels  ils  cèdent  la  place  :  une  dame  en  cheveux  blancs 
et  vètemens  de  deuii,  noble  de  visage  et  d'allures;  un  jeune  homme, 
noir  de  cheveux  et  sombre  de  mine,  décoré  de  la  médaille  militaire. 
il  Encore  cette  jeune  fille  I  dit  la  dame  en  regardant  Germaine,  qui  se 
retire.  Vous  me  l'avez  fait  suivre  de  Lausanne  à  Yevey  et  de  Vevey  ici. 


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Hemi,  ét^MTons^ûr  de  l'aimer?—  Ma  mère,  irépood  le  jeuae  haro  met 
j'aime  ou  je  hais  à  première  vHe.  Il  faut  que  oeUe  jeune  fille  0oit  ma 
femme. —  Vais  devrez  donc  écrire  à  K^tre  père  pour  avoir  son  consen- 
tement.—  Mon  père!  »  Vicri£  le  j«une  Maucroix..;  car  c'est  le  fib 
légitime  du  marquis  de  Mancroix  et  Fa  femme  que  nous  avoue  dovant  les 
yeux:  sa  femne  abandonnée,  Yoilà  vingt  ans  de  cela,  paifce  que  «on 
caractère  ne  convenait  pas  à  relui  du  marquis,  abanid(»inée  avtc.cet 
enfant,  qui  maintenant  est  un  homme,  connaît  la  f^ute  de  son  p^ce^et 
soisouvient  des  larmes  qu'il  a  vu  répandre  à  sa  mère,  La  voix  d'Henri 
Fooneia  rancune ;pluiôt  que^  piété  filiale:  ne  sait^iKpas  que  eoo*4)dne 
fait  porter  par  mie  maltreaae  et  par  un  bâtard  ce  nom  et  cesititres  qui 
n'appartiennent  >qn'à  sa  mère  et  à  lui?  Ne  sait- il  .pas  qu'il  y  a  de  par 
le  «onde  dcsux  oomles  deMaucroix,  comme  deux  marquises  ?CV8t  trop 
d'un.  Henri,  sauf  pendant  la.i^errede  1870^  a  toujours  v^cu /^ana  le 
pays<de  sa  mère,  en  Italie,!tandîs  que  le  marquis^  avec  sa  nouvvlle 
famille,  vivait,  à  Bayenne;  il  n'a  jamais  rencontrée  ce  prétendu  fiîère 
dont  la  seule  idée  lui  fait  horreur.  Mais  voici  que  .tinte  la  cloche  des 
v^res;  la  marquise  sort  et  laisse  Henri.  Julien  rentre  et  la  conversa- 
tion s'engage  entre  les  deux  jeunes  gens,  comme  entre  deux  voyageurs 
à  peu  près  du  même  âge  et; apparemment  du  même  monde., Leurs 
caractères  opposés  se  déclarent  :  a  Je  «uis  l^bomme  de  Taction,  dit 
Henri.  —  Et  moi,  répond  Julien,  je  fuis  plutôt  l'homme  du  rêve-.i^ 
puis  il  ajoute,  comme  pour  donner. un  prcmrer  gage  des  Fentimens.de 
conciliation  qui  rapiment  :  «  Avouons,  m<3a>ëieur,  que  nous  sommçs 
incomplets  Tun  et  l'autre,  et  que  ce.mc^de  estitriste  où  Partioniq'eat 
pas  la'SQPuridU'rével..  » 

Voilà  donc  les  deux  frères  -en  présence  et  le  public  dans  l'attente. 
Conmtent  va- se  déchaîner  le  drame?  Quelle  étincelle. mettra  le  feu 
aux  poudres?  Une  étincelle  électrique.  Pour  un  coup  de  tragédie, 
s'en  peut^l  souhaiter  de  plus  moderoe?  Un  domestique  .apporte  un 
télégramme  :  «  Pour  M.  le  comte  de  Mancroix.  »  Les  deux  jeunes 
gens  se  retournent  à  la  fois  et  teniifnt  la  maio;>JuIien^d'jà  pris  la 
dépêche  :  «  Pardon,  monsieur,  fait  Henri  en  souriant;  ^ous  av^z  mal 
entendu-  On  a  dit  :  Pour  M.  le  comte  de^Maucroix.  -—  Hé  bien?  —  Eh 
bien  I  je  suis  le  comte  Henri  de  Maucroix. — JEt  moi,  Julien  da  Man- 
croix 1  —  Ah!  s'écrie  Henri  avec  furcwr,  ah!  cV^t  vous  le, petit  Julien  I 
C'est  vous  le  bâtard  de  mon  pèrel  Je  vais  avenir  ma  mère  :  elle  ne 
peut  pas  rester  dans  cette  maison  !  »  Et  il  sort  en  poussant  d'un  coup 
de  poing  les  deux  battans  de  la  porte;  Julien  demeure  stupéfaijt» 
anéanti  :  «  C'est  un  foui  murmure-t-i1,  »  en  passant  sur  la  main  sur 
son  front,  comme  pour  essuyer  un.  cauchemar;.,  et  le  .public  demeure 
étonné,  ravi  par  la  simplicité,  la  promptitude  et  la  nouveauté  de  ce 
moyen,  qui  fait  éclater  une  tragédie. 
A  peitie  Julien  esaaie-t-il  de  rassembler  ses  idées,  sa  mère  parait; 


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BBtim  0IAM!AfltQPfi«  985 

il  s^èlance  vers  elle  :  <c  Un  jeun^e  hommB  étdt  là  tout  à  l'heure,  qui 
m'a  dit  quej'ét^s  le  bàtttrd  de  son  pèrel  »  La  mère  porte  la  main  à 
son  cœur;  renrerse  la  tète  eu  arriére  et  se  tatt;  Joiien  oomprendt 
il  s^ageDOuille  :  «  Mère,  je  te  demande  pu'doul  »  Au  lieu  de  par- 
douDer;  Hélène  se  confesse  :  il  y^  a  vingt  aoFS,  elle  était  j^une  et 
librerelle  a  rencontré  le  marquis  de  Maucroix  marié,  maïs  séparé 
de  sa  femme;  elle  Ta  aimé;  il  lui  a  donné  son  nom  pour  qn'elter  fût 
respectée;  voilà  toute  l'histoire  de  leur  faut^'et  de  le«r  fraude.  Le 
malheureux  Julien  n'en  retient  qu'une  chose':  c'est  qu'il  n'est  plus 
Maucroix,  mais  Julien  tout  court,  et  qu'il  n'épousera  pas  Germaine. 
Ainsi  s'achève  cette  exposition,  qui  ne  peut  que  plaire  par  sa  clarté, 
son  ordonnance  grave  et  nette,  en  se  trouve  marquée;  vers  la  fin,  chm 
des  coups  les  plus  originaux  que  l'on  pût  espérer  au  théûtre. 

Quand  la  toile  se  relève, — à  peine  s^l  était  besoin  de  la  baisser, — 
nous  revoyons  Julien  dans  le  môme  fauteuil  et  pleurant  toujours.  C'est 
maintenant  son  père  qui  vient  l'embrasser  et  courbe  le  front  devant 
lui.  Mais  il  s'incline  plus  bas  encore  :  «  Vous  étee  nion  père  et  vous 
m'avez  toujours  aimé  ;  je  ne  vous  juge  pas  et  je  vous  aime.  »  Le'mar- 
quis  de  Maucroix,  si  peu  qu'il  se  soit  occupé  d'Henri,  connaît  la  vio- 
lence de  son  caractère,  l'intolérance  de  ses  idées,  l'amertume  de  ses 
sentimens;  il  tremble  qmt  les  deux  frères  ne  se  rencontrent  de  nou- 
veau; il  demande  à  Julien,  qu'il  a  élevé,  un  sacrifice  qu'il  ne  peut 
demander  à  Henri,  pour  qui,  hélas  î  il  est  resté  un  étranger  :  «  Si  Henri 
t'insultait,  n'oublie  pas  qu'il  est  ton  frère  aîné.  »  Survient  Germaine"  : 
«  Je  ne  sais  plus  si  je  suis  riche,  lui  dit  le  jeune  homme,  et  je  ne 
m'appeHe  plus  le  comte  der  Maucroix;  je  m'appelle  Julien;  vous  ne 
serez'  pas  ma  femme.  —  Je  ne  comprends  pas  très  bien  ce  que 
vous  me  dites,  reprend  la*  jeune  fille.  Il  est  certain  que  je  ne 
me  marierai  pas  contre  la  volonté  de  mon  père;  mais  jamais  je  ne 
serai  la  femme  d'un  autre  que  vous.  »  Germaine  est  un  peu  cou- 
sine de  l'Hermine  Siernay  de  M.  Dumas  :  elle  a  peut-être  avec  autant 
d'honBêietéplus<i'innocence,  avec  autant  de  fermeté  plus  de  grâce.  Elle 
«st  la  lumière  et  le  sourire  de  ce  drame.  Cest  elle  qui,  dans  le  com- 
mencement de  ce  deuxième  acte,  ravive  le  plaisir  du  spectateur  éveiHé 
par  le  coup  de  théâtre  du  premier,  et  comment?  Par  un  trait  de  pré- 
sence d'esprit,  de  noblesse  malicieuse  et  de  courage  décent,  qui  paraît 
tout  simple,  mais  qu'il  fallait  trouver  :  ce  n'est  qu'un  mot  de  situation, 
comme  l'incident  du  télégramme  n'est  qu^n  jeu  de  scène;  mais  de 
tel^mots  et  de  tels  jeux,  en  leur  place,  prennent  un  prix  extraorârnaire, 
et  celui  qui  les  y  met  n'est  assurément  pas  un  écolier,  ni  surtout  un 
écolier  mal  doué;  Germaine  est  donc  au  mitieu  du  théâtre,  Henri  à  9a 
gauche,  Julien  à  sa  droite-:  Henri  s'est  présenté  lui-même  à  la  jeune 
fille  comme  le  comte  de  Maucroix  ;  tout  en  affectant  d*abord  de  ne 
s'adresser  qu'à  Germaine,  il  crible  de  sarcasmes  son  rival;  Julien  s'ef- 


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936  REVUE  DES  DEUX  MONDES. 

force  de  se  contenir.  Henri  parle  insolemment  de  ces  gens  qui  courent 
les  villes  d'eaux  en  s'affublant  de  noms  et  de  titres  volés  ;  les  regards 
de  Germaine  vont  de  l'un  à  l'autre;  elle  ne  sait  pas  pour  quelle  raison 
Julien  supporte  cette  ironie  en  silence,  mais  elle  sait  qu'il  n*est  pas 
lâche,  elle  le  plaint  et  veut  le  secourir  ;  elle  sent  qu'il  appartient  à 
elle  seule  de  rompre  le  malaise  de  cet  entretien;  alors,  par  une 
inspiration  subite,  avec  une  dignité  de  petite  reine  :  «  Au  fait,  mes- 
sieurs, dit-elle,  j'ai  oublié  de  vous  présenter  l'un  à  l'autre  :  M.  le  comte 
de  Maucroix  I  —  M.  Julien  I  » 

La  salle  éclate  en  applaudissemens;  mais  ce  n'est  pas  le  temps 
d'applaudir,  il  faut  écouter.  Après  avoir  ajouté  que  Julien  est  son 
fiancé,  Germaine  se  retire  devant  le  marquis;  voici  le  vieux  gentil- 
homme entre  ses  deux  fils.  Il  se  tourne  d'abord  vers  Henri  :  «  Vous 
avez  mal  parlé  tout  à  Theure.  Si  ce  jeune  homme  ne  vous  a  pas  répondu» 
c'est  que  je  lui  avais  défendu  de  vous  répondre.  »  Henri  réplique  avec 
une  fermeté  à  peine  respectueuse;  on  voit  qu'il  ronge  son  frein  et 
prendra  bientôt  le  mors  aux  dents,  u  J'aime  qui  m'aime,  s'écrie-t-il  et 
je^suis  du  parti  de  ma  mère...  Ce  jeune  homme,  mon  frère  1  La  voix 
du'sang?..  Elle  ne  vous  a"  pas  fait  m'aimer  :  pourquoi  me  ferait-elle 
le  chérir?  »  11  s'échauffe  encore,  il  crie  sa  haîne  pour  ce  bâtard  et 
pour  «  cette  femme...  n  A  ce  coup,  Julien  bondit  sous  l'injure  :  u  Vous 
insultez  ma  mère  I  —  Si  vous  n'avez  quitté  ce  soir  même  le  pays  avec 
elle,  je  vous  jetterai  mon  gant  au  visage  !  —  Je  le  ramasserai.  — Enfin, 
je  vous  trouve  I  —  11  est  du  parti  de  sa  mère,  je  suis  du  parti  de  la 
mienne.  Guerre  entre  nous  I  —  Ouï,  guerre  à  mort  !  —  Un  duel  I  s'écrie 
le  mtrquis,  je  saurai  bien  l'empêcher.  —  Allons  donc  !  la  frontière  est 
là,  nous  prendrons  quatre  soldats  piémontais...  »  On  voit  comme  le 
dialogue  se  précipite,  comme  les  répliques  se  croisent  à  la  façon  cor- 
nélienne. On  voit  aussi,  en  ce  point  culminant  du  drame,  roriginalité 
de  la  situation  telle  que  M.  Delpit  l'a  renouvelée.  D'ordinaire,  en  cette 
conjoncture, Ja  ressource  du  père  est  de  crier  à  ses  fils:  «  Vous  êtes 
frères;  »  l'un  des  deux,  au  moins,  met  bas  les  armes,  et  le  combat 
s'arrête  avant  de  commencer,  faute  de  combattans.  Mais  pour  ceux-^^i, 
qui  se  haïssent  justement  parce  qu'ils  sont  frères,  plus  haut  le  père 
fera  sonner  la  voix  du  sang  et  plus  il  exaspérera  leur  fureur:  le  sang 
crie  vengeance  contre  le  sang. 

Le  père  est  impuissant  à  sauver  ses  fils  l'un  de  l'autre  :  c'est  des 
mères  que  viendra  le  salut;  c'est  la  maîtresse  qui  va  s'humilier  devant 
l'épouse  pour  obtenir  la  grâce  de  son  enfant,  car  nous  savons  qu'Henri 
de  Maucroix  est  un  redoutable  tireur  et  <(  l'homme  du  rêve  »  succom- 
berait devant  u  l'homme  de  l'action.  »  Hélène  se  résout  donc  à  implo- 
rer sa  rivale,  la  femme  qu'elle  offense  depuis  vingt  ans.  Voici  que  les 
cloches  annoncent  la  fin  des  vêpres  :  Hélène  attend  la  marquise  dans 


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REVUE  DEAHATIQUE.  037 

un  silence  que  ce  tiatement  fait  plus  sensible;  heureux  effet»  entre  la 
scène  de  tumulte  qui  précède  et  la  scène  pathétique  qu'on  attend»  que 
celui  de  cet  intervalle  religieux. 

La  conception  de  cette  scène  des  deux  mères  est  hardie  et  haute  ; 
l'exécution,  à  mon  sens,  n'est  pas  sans  défaut  :  j'y  trouve  un  peu  de 
rhétorique.  Après  un  cri  d'horreur  qui  sonne  juste,  et  dès  qu'elle  sait 
pourquoi  sa  rivale  est  devant  elle,  la  marquise  de  Maucroix,  au  lieu  de 
répondre  sur  le  sujet  pressant  qui  Tamène,  lui  reproche  en  un  long 
discours  toute  la  suite  de  ses  chagrins.  Pour  conclure,  elle  repousse 
la  prière  qu'on  lui  adresse;  pas  un  moment  elle  n'a  peur  pour  son  fils, 
ni  de  la  mort,  ni  même  du  sacrilège.  Hélène  supplie,  s'agenouille,  san- 
glote; au  bruit  de  ses  plaintes,  Julien  accourt;  il  la  relève,  il  la  caresse, 
il  la  consol'^.  La  marquise  regarde  ce  groupe  d'une  mère  et  d'un  fils  : 
«  Je  suis  mauvaise  chrétienne  I  »  prononce-t-elle  d'une  voix  grave.  Elle 
étend  la  main  vers  Hélène  :  ce  Vous  avez  fait  couler  mes  larmes,  j'es- 
suierai les  vôtres.  » 

(Comment  tiendra-t-elle  cette  promesse?  Nous  sommes,  dans  le  com- 
mencement du  troisième  acte,  un  peu  distraits  de  cette  pensée  par 
deux  jolies  scènes  entre  Germaine  et  M.  Gérard,  entre  Germaine  et 
Henri.  Il  est  difficile  qu'une  ingénue  aimante,  raisonnable  et  voloa- 
taire  répoodâ  axec  uaa  Boumission  plus  malicieuse  au  père  qui  pré- 
tend contrarier  son  choix  ;  il  est  difficile  qu'elle  ècondnise  an  préten- 
dant qui  lui  déplaît  avec  plus  de  prudeuce  et  d'esprit  d'abord,  avec 
plus  de  franchise  et  de  dignité  ensuite.  Cependant  le  féroce  Henri  voit 
dans  Julien  un  rival  décidément  préféré  :  sa  rancune  filiale  se  double 
et  s'avive  d'une  rancune  amoureuse.  Quand  sa  mère  veut  le  forcer  de 
renoncer  à  son  mauvais  dessein,  il  se  dérobe  respectueusement  à  cette 
requête.  La  marquise,  alors,  use  d'un  moyen  suprême  ;  elle  mande 
Julien  devant  elle  :  «  J'ai  une  prière  à  vous  adresser,  monsieur.  —  Com- 
mandez, madame;  vous  avez  essuyé  les  larmes  de  ma  mère  :  quoi  que 
vous  ordonniez,  vous  serez  obéie.  »  La  marquise  demande  à  Julien 
de  s'enfuir  sans  attendre  la  dernière  provocatioa  d'Henri;  Julien  y 
consent.  On  peut  trouver  invraisemblable  l'artifice  de  cette  piété 
filiale,  si  subtile  et  si  puissante  qu'elle  fait  renoncer  un  jeune  homme 
amoureux  et  brave  à  la  réparation  d'un  outrage,  qu'elle  le  décide  à  la 
fuite  devant  un  rival,  devant  un  adversaire  déclaré,  parce  qu'ainsi  le 
veut  une  étrangère  qui  a  essuyé  les  larmes  de  sa  mère.  Mais  les  héros 
de  M.  Delpit  sont  iogénieux  dans  le  sublime  autant  que  brusques.  On 
le  voit  bien  tout  à  l'heure.  De  nouveau  devant  Germaine,  devant  le 
père  de  Germaine  et  devant  le  sien,  devant  la  marquise,  tous  rassem- 
blés à  dessein,  Julien  subit  l'outrage  d'Henri  :  a  Je  quitte  la  place,  » 
dit-il  faiblement.  «  J'en  étais  sûr  !  s'écrie  l'autre.  Vous  êtes  un  lâche  I  » 
Julien  ne  bronche  pas  ;  Germaine  le  regarde,  toujours  avec  autant  de 


Dinitizfid  bv 


GooqIc 


9S8  RETUB-IDIS  KlIX  MOirMS. 

codflance,.iuài8  toujours  avec  pins  de  anrpriBQ;  cet  excès  id humilité, 
àda  fin,  étonne  Henri  lui--méHie:  il  jette  on  coup  d*œil  sirsaHiëre 
et  comprend  tout.  Âu  moment  où  Julien  ^a  sortir»  répétant  qu'il 
préféra  la  retraite  au  combat»  Henri  lui  barre  le  passage  :  «  Il  ment  I 
crie-t-il  arec  éclat.  Vous  ¥oyez  bien  qu'il  menti  Julien,  tu  vauximieuz 
que  moi.  Embra8se-:mei,  mon  frère.  » 

Mais  Henri.de  Maucroix  est  extrême  en  tout  :  ce  n'est  pas  assez  pour 
lui  de  donner  le  batserde  paix  à  Julien;  il  veut  lui  donner  son  nom, 
la  moitié  de  son  patrimoine  et  Germaine.  Un  notaire  présent  assura 
que  le  marquis  et  la  marquise  de  Maucroix  peuvent  légitimer  ce 
fils.  <(  Et  ma  mère  I  s'écrie  Julien.  Qu'est-ce  que  vous  faites  de  ma 
mère  ?»  La  mère  s'est  sacrifiée  à  la  cantonade,  pendant  que  le  reste 
des  personnages  se  sacrifiait  à  Penvi  sur  la  scène.  Le  marquis  de 
Maucroix,  demi  la  faiblesse  ne  se  dément  pas,  a  laissé  partir  sa  maî- 
trise aussi  facilement  que  naguère  U  avait  abandonné  sa  femme. 
Hélène  défend  qu'on  la  suive,  elle  achèvera  ses  jours  dans  un  cou- 
vent. Julien,  pourtant,  s'élance  sur  ses  traces  :  «  Je  vous  attendrai,  » 
lui  dit  Germaine.  Henri  lui  donne  encore  l'accolade  et  lui  crie  :  u  An 
revoir!  » 

No«is  attendrons  pour  bltaier  ce  dénoûment  qu'un  de  ceux  qui  le 
déclarent  mauvais  en  propose  un  meilleur.  C'e^t  la  rançon  de  ces  sortea 
de  pièces,  où  la  volonté  de  l'auteur  force  des  élémeos  contraires, 
qu'elles  ne  peuvent  ni  mal  finir  ni  tout  à  fait  bien;  il  faut  que  le  dra- 
maturge les  arrête  en  un  certain  point  par  un  compromis  avec  la 
vérité.  La  seule  queation  est  de  savoir  si  ce  compromis  est  à  ce  point 
désagréable  que,  plutôt  que  de  l'accepter,  le  public  repoussera 
toute  la  pièce.  11  est  certain  que,  si  Julien  disparaissait  avec  sa  mère 
sans  espoir  d'épouser  Germaine,  le  spectateur  serait  furieux;  il  est 
cenain,  d'autre  part,  que  si  le  drame  s'achève  le  plus  heureusement  qu'il 
est  possible,  il  est  cependant  malaisé  d'imaginer  comment  se  compo- 
sera dai^  l'avenir  le  bonheur  de  la  faïuille  Maucroix.  Plutôt  que  de  nous 
offrir  ce  dénoûment  tel  quel,  fallait*il  cpie  <M.  Delpit  rejet&t  son  drame 
dans  le  néant?  Personne  ne  le  soutiendra;  plutôt  que  de  les  perdre, le 
publie  achète  volontiers,  au  prix  de  la  convention  qui  les  termine,  ces 
trois  actes  où  brillent  tant  de  beautés  scéniques. 

Par  la  même  raison,  je  ne  citerai  môme  pas  les  chicanes  amoncelées 
sur  rio vraisemblance  des  conditions  de  ce  drame;  je  n'entreprendrai 
ni  de  blâmer  ni  d'excuser  le  mépris  que  parait  professer  l'auteur  de 
certaines  difficultés  d'ordre  matériel;  plutôt  que  mépris,  c'est,  je  crois, 
igaosance  heureuse.  M.  Delpit  traverse  l'abtme  sans  vertige,  comme  le 
somnambule  qui  n'en  voit  pas  le  vide  ;  s'il  s'était  embarrassé  de  tous 
les  scrupules  quH)n  veut  maintenant  lui  jeter  dans  les  jambes,  il  ne  serait 
pas  sans  doute  allé  jusqu'au  bout  :  la  belle  avance  pour  les  critiqpieal 


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RE/TUE   DBAMiLTlQUB*  93» 

On  lui  8  reproché  de  n'avoir  ni  présenté  ses  héros  ni  expliqué  letins 
actes^avec  assez  de  détail;  il  me  paraît  au  moins  qu'il  a.  dessiné  d'ua 
trait  sûr,  non-seulement  le  caractère  de  Germaine,  mais  celui  des4eujc 
frères^  qu'il  tenait  avec  raison  pour  ses  personnages  principaux.. S4l a 
marqué  moins  nettement  ceux  des  mères*  et  du  père,  c'est  apparenth 
ment  qu'il  ne  pouvait  s'attarder  à  de  trop  minutieuses  études  :  l'as- 
tion  le  réclamait  ;  c'est  aussi  que  la  pénombre  où  demeurent  ccb 
silhouettes  leur  est  pliu»  avantageuse  que  nuisible  :  qui  sait  si^  au 
grand  jour,  telle  ou  telle  ne  se  fût- pas  évanouie?  Du  moms,  aimi 
négh'gées  à  dessein,  laisâent^elle:s  plus  de  relief  aux  autres.  D'ailleurs, 
à  expliquer  d^  certains  actt-s,  ou  risque  d'éveiller  la  méfiance  du  public 
plutôt  que  de  gagner  sa  confiance:  mieux  vaut  ravir  sa  crédulité,  l'em- 
porter d'assaut  en  quelque  sortes  que  d*en  faire  minutieusement  le 
siège. 

Dans  ce  genre  de  pièces,  Tauteur  est  un  despote  qui  doit  gouverner 
despotiquement  le  public:  entre-t^il  en  explications,  il  perd  la  foi  de 
ses  suj>its,  et  d'abord  la  foi  eu  lui-même,  il  ruine  son  autorité;  le  régime 
parlementaire  n'est  pas  bon  aux  empires.  S'il  faut  absolument  épluaher 
ce  drame,  plutôt  que  de  reprocher  à  M.  Delpit  le  peu  de  détails  qu'il  y 
doiin«,  je  lui  reprocherai  d'eu  donner  quelques-uns  qui  manquent 
dg'nmwfcoté  :  la  chute  de  cheval  de  Germaine  à  la  porte  des^parens 
de  Julien,  la  grande  maladie  dont  Julien  a  gardé  le  sowenir,  pen- 
dant laquelle  son  père  la  si  bien  soigué...  De  pareils  traits  feraient 
croire  à  l'exécution  trop  rapide  d'un  ouvrage  qui,  s'il  exigeait  d'être 
vivement  mené,  méritait  de  n'être  improvisé  en  aucun  poifnt.  Mais  ce 
sont  de  petites  taches  dans  ce  tableau  qui,  par  la  nécessité  du  sujet, 
devait  être  traité  en  esquisse;  c'en  est  une,  en  eSfdt;  il  serait . égale- 
ment puéril  de  le  nier  et  de  s'^n  plaindre  :  Sint  ut  sunt  aut  non  sirH^ 
ont  le  droit  de  répondro-Ies  auteurs  de  tels  ouvrages.  CTe^t  une  esquisse 
comporèe  avec  largeur,  brossée  avec  fougue^  où  plusieurs  toud>es  sent 
d'un  maître,  et  dont  Tensemble  offre  aux  connaisseurs  en  art  drama- 
tique un  rare  exemplaire  de  simplicité.  C'est  povffquoi  la  Comédie- 
Française  a  bien  fait  d'accueillir  le  jeune  auteur  du  FUsde  GoraUe  et 
du  Père  di^  Martial,  et  pourquoi  la  critique,  même  la  plus  sévère,  a 
bien  fait  de  traiter  les  Maucroiœ  avec  honneun 

Que  dire  à%  W^  Reichemberg,  siuon  qu'elle  est  parfaâte  dans  le  rfrie 
de  Germaine?  Elle  est  sérieuse  et  gaie,  décente  et  mutine,  réellsf  et 
poétique  :  c'est  le  personnage  le  plus  exquis  peut-être  qu'elle*  ait  créé 
dans*  la  comédie  moderne.  Si  Ton  veut  donoer  àiun  étranger  l'idée 
de  l'art  le  plus  précis  et  le  plus  gradevx  qui  se  puîtse  goûter^surla 
scène,  il  suffira  de  le  mener  voir  M^^*  Reichemberg.  M*.  L»  Rargf  fait 
Julien  :.il  est  lui-même  dans  ce  rôle  et  non  l'imitateur  de  M<.  DÔtou- 
nay  ;  il  se  permet  d'être  sincère  sans  se  relâcher  de  son  eotceUente  die- 


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9i0  REYUE  DES  DEUX  MONDES. 

tion;  il  a  beaucoup  plu.  M.  Worms,  par  l'autorité  de  son  talent,  fait 
applaudir  les  violences  d'Henri  et  par  la  virilité  de  son  jeu  les  rend 
vraisemblables.  M"»*  Dudiay  représent»  la  marquise  avec  noblesse,  et 
M"*  Broisat,  dans  le  rôle  d'Hélène,  a  de  la  sensibilité.  M.  Ck)queiin  cadet 
nous  donne,  sous  le  nom  de  Gérard,  une  plaisante  caricature  de  député. 
H.  Silvain,  sous  les  cheveux  blancs  du  marquis,  garde  un  peu  trop  de 
la  philosophie  du  chœur  antique. 

Si  quelqu'un  a  les  nerfs  trop  tendus  par  les  brusques  péripéties  des 
Maucroix  et  se  plaint,  après  coup,  de  ce  pathétique  un  peu  sec,  je  l'en- 
verrai à  la  Porte-Saint-Martin  voir  Froufrou,  jouée  par  M"»«  Sarah  Ber- 
nhardt;  il  y  trouvera  la  détente  qu'il  cherche  et  reviendra  trempé  de 
larmes.  Telle  est  la  magie  de  cette  extraordinaire  et  charmante  per- 
sonne, qui  semble  après  tant  d'erreurs,  —  je  parle  de  ses  voyages,  — 
être  eufin  toute  rendue  à  l'art  français  !  Par  sa  grâce ,  un  théâtre  de 
féerie  ordinaire  et  de  mélodrame  intermittent  se  trouve  transformé 
en  scène  littéraire  :  les  grands  classiques,  les  maîtres  modernes,  les 
jeunes  écrivains  sont  conviés  à  occuper  la  place  qu'occupaient  les 
machinistes;  ce  n'est  pas  le  changement  à  vue  le  moins  merveilleux 
qu'aient  supporté  ces  planches.  Mais  un  autre  miracle  est  la  métamor- 
phose de  Froufrou.  Relisez  les  critiques  de  1869,  vous  y  verrez  éclater 
comme  un  coup  de  tonnerre  le  succès  de  cette  rare  comédie;  vous  y 
verrez  paraître,  comme  une  comète  inattendue,  la  renommée  de  M^  Des- 
clée.  Mais  partout  les  éloges  et  les  réserves  se  distribuent  de  même 
façon  :  les  trois  premiers  actes  sont  de  coaiédie  et  de  tous  points  excel- 
lens;  M"*  Desclée  s'y  montre  prodigieuse;  le  quatrième  tourne  au  drame, 
et  le  cinquième  y  verse  ;  M"^  Desclée  y  devient  faiole  et  meurt  médiocre- 
ment. Allez  maintenant  à  la  Porte-Saint-Martin  :  il  vous  semblera  peut- 
être,  au  commencement,  que  la  comédie  est  moins  légère  et  que  le  plus 
subtil  s'en  est  évaporé;  au  troisième  acte,  vous  la  verrez  s'enfler  en  tra- 
gédie et  prendre  une  ampleur  qu'on  ne  soupçonnait  pas;  les  événemens 
dramatiques  du  quatrième  ne  vous  causeront  plus  de  surprise,  et  vous 
pleurerez  au  cinquième,  comme  les  spectateurs  de  Racine  pleuraient  à 
Iphigénie.  Est-ce  à  dire  qu'on  se  soit  trompé  naguère,  qu'il  faille  réfor- 
mer le  jugement  et  que  ce  dernier  acte  de  Froufrou,  voire  le  qua- 
trième, aient  plus  de  prix  que  les  trois  premiers?  Non  pas;  aujour- 
d'hui qu'après  quinze  années,  il  est  assuré  que  Froufrou  est  un  des 
ouvrages  de  ce  temps  destiné  à  nous  survivre,  il  demeure  acquis  pour 
les  gens  de  sang-froid  que  les  trois  premiers  actes  et  certains  mor- 
ceaux du  quatrième  font  l'originalité  de  cette  pièce  et  lui  mériteront 
l'honneur  de  durer;  seulement  il  apparaît  que  l'équilibre  de  toute 
l'œuvre  est  mieux  ménagé  qu'on  ne  pensait  :  le  jour  où  l'interprète  se 
trouverait  qui  réunirait  les  dons  et  le  talent  de  M"«  Desclée  à  ceux  de 
M"*  Sarah  Bernhardt,  quel  effet  ne  produirait  pas  Froufrou!  C'est  que 


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REYUE  DRAMATIQUE.        .  \)hi 

U^^*  Desclëe  "était  une  artiste  de  genre,  uniquement  douée,  agitée  d'un 
démon  nouveau,  mais  une  artiste  de  genre;  le  temple  de  son  génie 
devait  être  capitonné  par  un  tapissier  parisien;  M""*  Sarah  Bernhardt . 
s'est  formée  sous  les  portiques  de  la  tragédie;  elle  a  bien  pu  y 
introduire  une  grâce  lyrique  toute  moderne  et  des  fagons  nerveuses 
qui  ne  sentent  pas  l'ancien  ;  pourtant  l'art  classique  l'a  sacrée,  elle 
joue  d'un  autre  style  :  la  comédie  parisienne,  avec  elle,  s'élargit  et 
s'élève. 

On  n'est  pas  impunément  tragédienne,  si  rare  comédienne  qu'on 
puisse  devenir.  M"*  Sarah  Bernhardt  joue  les  deux  premiers  actes  de 
Froufrou  avec  un  art  à  la  fois  très  personnel  et  tiès  consommé,  mais 
qui  se  fait  sentir;  cette  gaîté  est  voulue,  cette  insouciance  est  feinte, 
cette  inconscience  n'est  qu'un  ëtourdissement  volontaire  :  on  sent  tout 
de  suite  le  dessous  tragique  de  la  comédie  et  le  frémissement  de  la 
lave  qui  jaillira  tout  à  l'heure.  Plutôt  que  Froufrou,  c'est  la  Renée  Mau- 
perin  de  MM.  de  Concourt,  à  qui  parfois  on  l'a  comparée.  Renée  Mau- 
perin  est  définie  par  son  ami  Denoisel  «  une  mélancolique  tinta- 
marresque;  »  elle  essaie,  par  son  tintamarre,  d'étourdir  sa  mélancoMe;- 
c'est  une  âme  Oère,  et,  à  vingt  ans,  déjà  trempée  d'amertume;  elle  a 
jugé  la  vie  à  l'école  désabusée  de  Denoisel.  Mais  Froufrou!..  Ce  n'est 
ni  de  5»a-p%iUift  ûia^reUe  joi  des  leçons  de  Brîgard  qu'elle  tirerait  un  grain 
de  mélancolie  ;  elle  n'a  de  commun  avec  Renée  que  conrâûfi  façons 
d'enfant  mal  élevée  ;  elle  n'est  pas  une  philosophe  qui  secoue  des  gre- 
lots; elle  est  le  grelot  lui-même.  C'est  à  la  fois  ce  qui  fait  le  charme 
propre  du  personnage  et  la  valeur  générale  du  type.  Mais  du  milieu  de 
la  comédie,  dès  que  le  drame  se  lève,  M"*  Sarah  Bernhardt  lui  com- 
munique une  noblesse  et  une  puissance  nouvelles  :  quand  Froufrou, 
au  troisième  acte,  éclate  en  reproches  contre  sa  sœur,  ce  n'est  plus 
seulement  une  crise  de  nerfs,  mais  une  crise  d'âme  qui  nous  émeut  ; 
la  force  de  ce  tragique  moderne  est  incomparable.  Me  sera-t-il  permis 
de  regretter  quelques  jeux  de  scène  un  peu  trop  yarikees,  —  le  supplice 
d'un  coussin  déchiqueté  pendant  un  quart  d'heure  par  la  main  fié- 
vreuse de  l'héroïne,  —  un  mouchoir  réduit  en  charpie  ?  Ces  moyens, 
de  même  que  certaine  lutte  avec  M.  Marais  au  quatrième  acte,  me 
paraissent  d'une  violence  un  peu  grossière  et  trop  indignes  du  reste  : 
c'est  que  le  reste,  en  deux  mots,  est  admirable. 

Ce  quatrième  acte,  aussi  bien,  a  maintenant  un  air  de  grandeur  qui 
nous  touche.  Comme,  en  effet,  ce  palais  vénitien  convient  à  M"*  Sarah 
Bernhardt,  plutôt  que  la  chambre  d'hôtel  de  la  rue  du  Petit-Musc  I 
Tai  dit  le  succès  du  cinquième  :  il  n'est  produit  par  aucun  moyen  de 
mélodrame.  Lorsqu'on  a  joué  Phèdre,  dona  Sol,  la  Dame  aux  Camé- 
lias et  Fëdora,  on  a  bien  des  manières  de  mourir  :  aucune  n'est  plus 
simple  que  celle-ci  ni  plus  savante,  aucune  d'un  art  plus  fin  et  plus  pur. 


^2  BETCft  Dtt  DBDX  IBOnHES. 

aucune  n'aura  fait  couler  plus  der  lanmes.  k^ec  M.  Menais,,  qoi  repr6- 
sente  Sartorys  et  peut  revendiquer  sa  part  de  cette  première  victoire» 
M"*  Sarah  Berbardt  promet  de  belles  soirées  aux  fidèle  de  Part  dra^ 
matique  et  des  lettres.  Elle  a  trouvfr,  cette  fois,  le  bon  moyen  de  nav- 
guer  la  Comédie-Française  jusqu'au  jour  où  son  destin  l'y  ramèneua 
triomphalement. 

C*e8t  encore  une  adultère  que  Théroïne  de  M.  Jean  Marras^  M^«  d'Ar- 
melles,  et  qui  déserte  le  foyer  conjugal  ;  mais  ce  n'est  ni  à  Venise  oî 
rue  du  Petit-Musc  qu'il  convient  de  la  loger  :  c'est  dans  la  a  Tour  du 
Nord  »  d'un  manoir  romantique,  et  lenteur  n'y  manque  pas.  Entre 
la  Famitie  cFArmelks  et  Froufrou^  ce  n'est  pas  assez  de  la  distance  de 
l'OdéoQ  à  la  Porte-Saint-Martin  ;  il  semble  que  près  d'iui  demi-siède 
Sf  soit  écoulé  entre  les  deux.  Ce  drame  fut-il  écrit  en  l'âge  le  pins 
noir  du  romantisme  et  par  un  lycantUrope  forcené,  jalovx  du  vicomte 
d'Arlinoourt  ?  Esi-ce  la  gageure  d'un  lettré  qui  a  parié  de  faire  repré- 
senter une  pièce  toute  écrite  en. style  d'oracle?  Cet  ouvrage sibyUin 
me  parait  plutôt  sincère,  et  l'auteur,  qui  ne  veut  donner  que  dans  le 
*  rare,  n'est  pas  le  premier  venu. 

Il  est  obscur  et  saugrenu  à  dessein,  comme  peu  de  gens  parvien- 
draient à  l'être,  d  une  manière  qui  lui  est  propre,  avec  une  snite 
extraordiaaire  :  ce  n'est  pas  d'un  ignare  assurément,  ni  d'un  écrivûn 
qui  livrerait  quelque  diose  au  basard,  qu'on  pourrait  attendre  deux 
-actes  et  davantage  où  ne  s'échangent  pas  vingt  phrases  naturelles. 
Le  public  a  donc  bien < fait  de  supporter  cet' amphigouri  et  d'attendre 
avec  une  tolérance  respectueuse  la  dernière  «(^m  :  celles  ne  laisse 
pas  d'être  frappante.  On  y  voit  le  commandant  d'Armelles  barrer  à  son 
fils  le  seuil  de  la  chambre  cil  sa  belle^fille  coupable  s'est  réfugiée  : 
dans  cette  chambre  même  autrefois,  et  pour  une  faute  pareille,  le  oem- 
manidant  a  tué  sa  femme,  la  mère  de  ce: fils  qui  veut  se. faire  justicier 
à  son  retour;  il  révèle  au  jeune  homme  Thorrible  secret^  il  lui  dit  l'inu- 
tilité du  meurtre  et  les  terreurs  qui  le  stivent  Ce  réoit  noiB  a  payé  de 
sotre  patience;  jusque-là  quelques  rèpliques'seolement  nous  avaient 
été  doîmées  en  à-compte  :  «  Voua  me  dites  de  mépriser  ma  femme, 
s'étaiti écrié  Octave  d'Armelles  :  je  ne  puis  pas  la  m4)ri8er,  puisque  je 
l'aime!  Vous  me  dites  de  dédaigner  mon  rivai  :  je  ne  puis  pas  le  dédai- 
gner, puisqu'elle  me  le  préfère  I  »  Ici  la  pensée  est  forte  et  lo  style 
net  :  que  M^.  Marras  se  néglige,  qu'il  s'abandonne  à  écrire  tout  un 
ouvrage  de  cette  façon  humaine,  c'est  un  dédonensagement  qu'il  doit 
à  M.  Cbetles,  à  M.  Cosset,.à'Mi^  Tessandier». 

Après  tant  d'émotions,  les  Affolés,  au  Vaudeville,  pouvaient-âs  nous 
divertir?  MU.  Gondinet.  et  Pierre  Yémn,  dans  oe<  oovragerODt  voulu 
mettre  en  scène  les  gens  du  mondeiot  les  bourgeoiS'maBîaquesde  spé- 
culation, teb  qu'on,  les  vit  sur  la  place  de;  Paris,  voilà  bienlftlideux 


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RBTVE  BIAVAIIQUJS»  Oâ& 

Si  tous  alors  ne  moururent  paa,  tous  furent  frappés,  au  moins 
dans  la  personne  de  quelque  ami;  le  sii^t  deisait  paraître  pénible  au 
apectateior  :  il  fallait,  j'imagine ,  oa  que  Touvrage  eût  sur  nous  la 
ptise  d'une  comédie  sociale  aussi  gnavement  satirique  que  les  Effron- 
tè$r  ou  qxi'il  se  précipitât  dans  la  charge  et  fovcât  par  le  fou  rire  la 
ofaistaDce  de  soufenirs  fâcheux.  Entre -ces  deux  maoïières  MM.  Gondi- 
net  et  Pierre  Véron  n'ont  pas  choisi;  lenr  comédie,  en  ses  trois  pre- 
miers actes,  est  modérément  gaie;  vers  la  An  du  troisième  et  dans  le 
quatrième,  elle  es^t  modérément  pathétique.  Le  drame  ne  se  décide  que 
trof>tard  et  povr  émouvoir  faiblement,  après  que  d'agréables  détails, 
en  nombre  inûm^se  sont  égrenés  vainement  pour  faire  sourire.  Que  de 
mots  d'une  bonhoude  aimable  et  d'un  esprit  ingénieux,  qui  Eans  douta 
eussent  obtenu  un  meilleur  8(Ht  dans  un  ouvrage  d'un  genre  plus 
franc  et  d'une  facture  plus  serrée  !  Malgré  toute  cette  dépense  des 
auteurs  et  malgré  le  talent  de  MM.  Adolphe  Dupuîs,  Berton  et  Francès, 
malgré  les  efforts  de  M^  Legault,  les  Affolés  n'oot  été  que  mollement 
applaudis. 

Peut-^tre  il  fallait  que  la  gaîté  du  public  s'épargnât  pour  Ma  Camor 
rade^  la  nouvelle  pièce  de  MM.  Meilhac  et  Gille,  au  Palais- Royal.  Cest 
une  comédie  où  s'entrelace  une  farce,  mais  l'une  et  l'autre  combien 
^iiitnelles,  combien  gaies  et  combien  françaises!  La  «camarade  »  de 
M.  de  Boistbulbé,  c'est  Âdrienne,  sa  femme,  une  charmante  petite  Pari« 
sienne,  en  qui  Tamour  conjugal  n'est  pas  éveillé.  Comment  le  serait-il  ? 
Adrien  de  Boisthulbé,  dans  sa  vie  de  gargon,  n'a  pas  appris  à  éveiller 
l'amour.  Sa  femme  ne  voit  donc  dana  le  mariage  qu'une  camaraderie; 
et  lui,  ^i  cependant  désire  davantage,  se  décide  à  faire  l'école  buis* 
sonnière.  Il  y  acquiert  sans  doute  l'art  de  se  faire  aimer,  et  quand 
il  revient  au  logis,  Adrienne,  préparée  fort  à  point  par  la  jalousie  à  le 
bien  recevoir,  ne  se  repent  pas  de  l'accueil  qu'elle  lui  fait  :  foin  de  la 
camaraderie  et  vive  le  vrai  mariage  1 

Telle  est  l'idée  de  la  comédie,  où  la  farce  est  étroitement  sertie, 
—  plus  étroitement  peut-être  qu'il  ne  paraît,  rar  les  auteurs  eussent 
pu,  à  peu  de  frais,  marquer  davantage  les  points  d'attache  et  rendre 
plus  'sensible  au  public  le  rythme  de  la  pièce.  La  farce,  ce  sont  les 
péripéties  de  la  rupture  de  Cotentin,  cousin  de  M*»*  de  Boisthulbé, 
avec  sa  maîtresse,  que  Boisthulbé  veut  lui  ravir,  et  de  la  chasse 
qu' Adrienne  donne  à  son  mari  avec  Taîde  de  Cotentin.  Une  scène 
du  troisième  acte,  où  l'on  assiste  à  Tinsomnie  de  ce  vieux  garçon, 
après  que  M^  Sidonie  l'a  quitté,  est  un  morceau  de  bouffonnerie  des 
plus  humainement  comiques.  Cotentin,  resté  seul,  se  couche,  peste, 
rage,  s'attendrit,  se  bat  contre  son  oreiller  et  a  honte  de  son  trouble  : 
«  Que  je  suis  béte,  mon  Dieu  1  que  je  suis  bétel  s'ëcrie-t-il.  »  Puis, 
se  reprenant  :  «  Au  fait,  dit-il,  qu'est-ce  que  ça  me  fait  d'être  bête 
puisque  je  suis  seul?  » 


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